Jacques Bainville, Histoire de France
Chapitre I. Pendant cinq cents ans, la Gaule partage la vie de Rome
Les Gaulois, indigènes ou venus du nord et d’outre-Rhin, se sont mêlés aux Ligures et aux Ibères. La
France est de fait, depuis l’origine, un espace diversié qui présente une grande variété sous tous les
aspects. Cee diversité est renforcée par une géographie que Bainville juge imparfaite. La situaon du
pays l’écartèle entre les Flandres, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Si elle s’ouvre à la fois sur l’océan
et sur la mer, ses fronères marimes sont trop étendues pour être facilement défendues.
La France doit ce qu’elle est à la conquête romaine, facilitée par les divisions de la Gaule et des Gaulois,
qui ne parviennent au mieux qu’à former des coalions temporaires autour de Vercingétorix. Mis à
part leur valeur guerrière, les Gaulois reçoivent de Rome l’essenel de leurs apports civilisaonnels.
Déjà pénétrés par la civilisaon gréco-romaine, notamment grâce aux échanges commerciaux, ils
savent s’imprégner de la civilisaon romaine et partagent pleinement la vie de Rome.
Selon Bainville, la présence romaine protège également la Gaule contre les peuples germaniques.
Marius avait déjà repoussé les Cimbres et les Teutons une cinquantaine d’années avant que César ne
prenne la menace germanique comme prétexte pour entreprendre la conquête des Gaules. De concert
avec Rome, la Gaule doit connuellement repousser les incursions germaniques jusqu’à l’époque des
grandes invasions. Cee collaboraon trouve son illustraon la plus célèbre dans la bataille des Champs
Catalauniques, en 451, au cours de laquelle Romains et Gallo-Romains triomphent des Huns d’Ala
avec l’aide des Francs et des Goths.
Les Francs, d’abord auxiliaires des Romains, sont appelés à jouer un rôle majeur au moment du déclin
de l’Empire. Installés sur les principales routes d’invasion qui mènent vers Paris, ils occupent une
posion stratégique. De plus, demeurés païens, ils se disnguent des autres peuples barbares installés
en Gaule, majoritairement convers à l’arianisme, doctrine combaue par l’Église. Orpheline de
l’Empire romain, l’Église se rapproche alors des Francs, qui nissent par se converr à la foi catholique.
La monarchie franque remplace progressivement l’Empire romain. Jacques Bainville considère ce
moment comme l’acte fondateur de la France en tant que telle.
Chapitre II. L’essai mérovingien
Protecteur des catholiques et vainqueur des barbares ariens, Clovis (481-511) acquiert une légimité
renforcée par les insignes consulaires que lui envoie l’empereur Anastase depuis Constannople. Il
achève également l’unité des Francs en éliminant plusieurs chefs de tribus franques restés païens et
peu disposés à lui obéir. Il n’y a donc pas lieu de parler de conquête, mais plutôt d’alliance puis de
fusion entre Francs et Gallo-Romains. Les tradions gallo-romaines l’emportent même largement sur
les tradions franques, notamment dans les domaines de la langue et du droit. L’administraon
demeure en grande pare aux mains des Gallo-Romains et ce sont davantage les Francs qui doivent
s’adapter à ces nouvelles règles juridiques et poliques.
Cee monarchie franque conserve toutefois une coutume qui ne cesse de la fragiliser jusqu’au VIIIe
siècle : le partage du royaume entre les ls du roi. Coexistent alors la Neustrie, l’Austrasie, la Bourgogne
et l’Aquitaine. La faide royale oppose durablement, entre 570 et 613, la Neustrie de Chilpéric à
l’Austrasie de Sigebert. Le règne de Clotaire II (613-629) rétablit une certaine unité, mais celle-ci est
déjà largement entamée par les privilèges et les immunités que les grands personnages du royaume
ont obtenus. Clotaire II et Dagobert (629-639) apparaissent ainsi comme les deux derniers grands rois
mérovingiens. Par la suite, les divisions successorales et l’habitude prise par les grands du royaume de
désobéir au pouvoir central contribuent à forger l’image de rois impuissants. Dans le même temps,
protant notamment des minorités royales, les maires du palais d’Austrasie deviennent de plus en plus
puissants.
Face à la déliquescence de la dynase mérovingienne émerge une famille de plus en plus inuente,
étroitement liée à la foncon de maire du palais d’Austrasie. La situaon géographique de l’Austrasie,
véritable rempart chréen face aux Germains encore païens, permet, comme cela avait été le cas pour
Clovis, d’envisager une restauraon de l’unité de la Gaule. S’opère alors une concentraon progressive
du pouvoir au prot des maires du palais, tandis que l’historiographie carolingienne qualie
rétrospecvement les derniers souverains mérovingiens de « rois fainéants ». Toutefois, si le pouvoir
se concentre en Austrasie, les rapports de force en Neustrie et en Bourgogne ne permeent pas encore
un changement de dynase.
C’est nalement le rôle joué par Charles Martel dans la défense du royaume contre les invasions qui
marque une nouvelle étape dans l’armaon des Carolingiens. Après avoir vaincu les révoltés
neustriens et les Saxons, il remporte la bataille de Poiers contre les Arabes en 732. Il ne remplace
toutefois pas le roi mérovingien et partage lui-même ses États entre ses deux ls, Carloman et Pépin.
Ces derniers achèvent le renversement de la dynase mérovingienne. Carloman abdique nalement
pour se rerer dans la vie religieuse et laisse le champ libre à son frère Pépin (751-768). Celui-ci
bénécie du souen du pape Zacharie qui, se souvenant des services rendus par Charles Martel à la
papauté, esme que le tre de roi doit revenir à celui qui exerce eecvement le pouvoir.
Chapitre III. Grandeur et décadence des Carolingiens
La nouvelle dynase s’impose sans résistance. Pépin noue une alliance étroite avec la papauté en
assurant sa défense contre les Lombards, posant ainsi les bases de la relaon privilégiée entre la France,
future « lle aînée de l’Église », et le Saint-Siège. Cee alliance répond également à une ambion plus
vaste : la reconstuon d’un Empire d’Occident.
Charlemagne (768-814) peut mener à bien ce projet après la mort de son frère Carloman en 771. En
Italie, il vainc les Lombards tandis qu’en Germanie il pousse ses conquêtes plus loin qu’aucun Romain
avant lui. Il apparaît ainsi comme le César de la Germanie barbare, mais selon des modalités très
diérentes de celles de Rome. Alors que les Gaulois avaient largement accepté la civilisaon romaine,
les Germains conservent notamment leur langue et leurs parcularismes. Leur chrisanisaon et leur
civilisaon s’eectuent donc largement sous la contrainte.
Couronné empereur en 800, Charlemagne cherche également à organiser le gouvernement et la
société de son vaste empire. Il consacre ainsi le système féodal, né des siècles d’anarchie qui ont suivi
la chute de l’Empire romain. À la tête de cee hiérarchie, l’empereur délègue une pare de son autorité
en concédant des porons de son domaine à ses dèles, à l’origine des efs. Toutefois, cet empire
apparaît trop vaste et rassemble trop de peuples en voie de naonalisaon pour pouvoir durer aussi
longtemps que l’Empire romain.
Le règne de son ls, Louis le Pieux (814-840), est marqué par les révoltes et les conspiraons. À deux
reprises, il est même renversé. À sa mort, ses trois ls se disputent son héritage. Lothaire entend
préserver l’unité impériale, tandis que ses frères défendent leurs propres intérêts. Cee rivalité conduit
au traité de Verdun de 843 qui partage l’empire, l’absence de primogéniture étant le mal originel des
Francs.
L’empire est alors divisé en trois ensembles : la Francie occidentale revient à Charles le Chauve, la
Francie médiane à Lothaire et la Francie orientale à Louis le Germanique. Selon Bainville, cee
réparon marque une évoluon décisive. Louis devient progressivement un roi allemand, tandis que
Charles se « naonalise » et apparaît comme un roi français. La séparaon entre les espaces français
et allemand, appelée à structurer durablement l’histoire européenne, est ainsi engagée.
Chapitre IV. La révoluon de 987 et l’avènement des Capéens
Les invasions sarrasines et normandes du Xe siècle contribuent à discréditer profondément le pouvoir
royal, qui apparaît désormais comme une autorité cve dont on n’aend plus de protecon. Dans le
même temps, l’organisaon féodale héritée de l’époque carolingienne se désagrège. Les souverainetés
se mulplient et le pouvoir se morcelle entre une multude de seigneurs locaux. Cee fragmentaon
est largement acceptée par les populaons, dont la principale préoccupaon est de trouver un
protecteur capable d’assurer leur sécurité, quie à accepter la dépendance personnelle et parfois le
servage. La féodalité cesse ainsi d’être un système hiérarchisé dominé par une autorité supérieure
pour devenir un ensemble de pouvoirs concurrents. L’éclatement de la souveraineté rompt l’unité
polique du royaume et nourrit de nombreuses rivalités entre seigneurs. Bainville voit dans cee
dispersion du pouvoir l’une des causes profondes des dicultés futures du royaume et notamment de
la guerre de Cent Ans.
Malgré cet aaiblissement général, les Carolingiens conservent encore un important presge
dynasque. Comme les Carolingiens avant eux, les Capéens doivent cependant leur ascension aux
services rendus dans la lue contre les envahisseurs. Robert le Fort, considéré comme le fondateur de
la maison capéenne, s’illustre dans la lue contre les Normands. Son ls Eudes renforce encore cee
réputaon en défendant Paris contre ces mêmes adversaires. Élu roi en 888, il choisit toutefois, à sa
mort, de favoriser la restauraon de la dynase carolingienne avec Charles le Simple (898-922),
préférant ne pas exposer sa maison au risque d’être écrasée par une coalion des grands du royaume.
La disparion successive de Lothaire puis de son ls Louis fournit nalement à la famille capéenne
l’occasion qu’elle aend depuis la mort d’Eudes. En 987, Hugues Capet (987-996) est élu roi face à
Charles de Lorraine, dernier prétendant carolingien de premier plan. Cee élecon marque une
véritable révoluon polique : une nouvelle dynase succède aux Carolingiens tout en conservant le
principe de l’élecon royale.
Toutefois, si Hugues Capet porte le tre de roi, son autorité réelle demeure limitée par la puissance des
grands féodaux et par la mulplicaon des souverainetés locales. Son principal succès consiste à faire
élire son ls de son vivant. Cee praque transforme progressivement l’élecon royale en simple
formalité et assure la transmission héréditaire de la couronne. La dynase capéenne se trouve ainsi
solidement établie et est appelée à régner pendant près de huit siècles. Néanmoins, au moment de
son avènement, la monarchie reste encore fragile et doit composer avec des feudataires dont la
puissance rivalise souvent avec celle du roi lui-même.
Chapitre V. Pendant 340 ans, l’honorable maison capéenne règne de père en
ls
Pendant près d’un siècle, les premiers rois capéens ne sont véritablement souverains que dans leur
propre principauté. Le domaine royal est largement limité à l’Île-de-France et demeure lui-même
couvert de châteaux qui cristallisent l’autorité de seigneurs locaux. Plus largement, la souveraineté du
roi est concurrencée par les grands princes territoriaux qui gouvernent leurs efs comme de véritables
États indépendants. Le règne de Louis VI (1108-1137) marque une première étape dans l’armaon
de la royauté. Il s’aache à soumere les seigneurs turbulents du domaine royal et à imposer son
autorité. Son successeur, Louis VII (1137-1180), poursuit cee œuvre mais doit faire face à un
adversaire autrement plus redoutable : le roi d’Angleterre. Celui-ci est également comte d’Anjou, duc
de Normandie et, par son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, maître d’immenses territoires allant de
l’Aquitaine au Poitou.
Philippe II Auguste (1180-1223) consacre son règne à la lue contre les Plantagenêts. En 1202, il
consque les efs de Jean sans Terre au mof de ses manquements féodaux et entreprend la conquête
de la Normandie, qui redevient française. Cee polique aeint son apogée avec la victoire de
Bouvines en 1214 contre Jean sans Terre et l’empereur Oon IV. Bainville souligne l’importance de
cee victoire, obtenue notamment grâce au souen des milices communales des villes du royaume.
Parallèlement, Philippe II Auguste renforce l’administraon monarchique grâce à l’acon de ses baillis,
chargés de représenter l’autorité royale dans les provinces. À sa mort, la monarchie est susamment
solide pour que son ls lui succède sans avoir été associé au trône de son vivant, ce qui consacre
dénivement le principe héréditaire.
Louis VIII (1223-1226) ne règne que brièvement et laisse le royaume à son ls Louis IX, âgé de onze ans.
Durant sa minorité, sa mère Blanche de Caslle doit aronter plusieurs révoltes féodales an de
préserver l’autorité royale. Le règne de Louis IX (1226-1270) s’inscrit dans une dimension à la fois
polique et spirituelle. Sa profonde piété le conduit à parciper à deux croisades, dont les résultats
demeurent limités. Dans ses relaons avec les Plantagenêts, il privilégie l’apaisement. Par le traité de
Paris de 1259, il restue la Guyenne au roi d’Angleterre en échange de la reconnaissance de sa
suzeraineté, tandis que la Normandie, l’Anjou, le Maine et la Touraine restent dénivement intégrés
au royaume de France. Louis IX se disngue également comme législateur. Sous son règne se
développent les instuons d’une jusce royale centralisée, notamment grâce au Parlement de Paris
et au renforcement de la jusce d’appel.
Après le règne de Philippe III (1270-1285), principalement marqué par des expédions en Espagne et
en Italie, Philippe IV le Bel (1285-1314) reprend la lue contre les Plantagenêts et engage parallèlement
un conit majeur avec la papauté. Le diérend avec Édouard Ier d’Angleterre naît notamment de son
refus de remplir pleinement ses obligaons féodales envers le roi de France. Malgré plusieurs
arontements, notamment marimes, le conit s’achève par un accord qui réarme la suzeraineté du
roi de France sur les possessions anglaises du connent. L’opposion avec le pape Boniface VIII est plus
profonde encore. Philippe IV refuse les intervenons poncales qu’il considère comme des aeintes
à sa souveraineté. Le conit dégénère en condamnaons réciproques, menaces d’excommunicaon et
projets de déposion. L’épisode d’Anagni, marqué par l’arrestaon temporaire du pape, précède la
mort de Boniface VIII.
La mort de Philippe IV le Bel met n au « miracle capéen ». Ses trois ls se succèdent sur le trône :
Louis X (1314-1316), puis Philippe V (1316-1322), et enn Charles IV (1322-1328). Aucun d’eux ne laisse
d’hérier mâle capable d’assurer la connuité directe de la dynase. À la mort de Charles IV s’ouvre
alors une crise successorale majeure. La couronne revient à Philippe VI de Valois (1328-1350), cousin
du dernier roi capéen, inaugurant ainsi la dynase des Valois. Cependant, Édouard III d’Angleterre,
pet-ls de Philippe IV le Bel par sa mère Isabelle de France, revendique lui aussi la couronne. Cee
contestaon dynasque ouvre une nouvelle période de l’histoire de France et constue l’une des
causes immédiates de la guerre de Cent Ans.
Chapitre VI. La guerre de Cent Ans et les révoluons de Paris
Au début de la guerre de Cent Ans, la France dispose encore d’une armée féodale, fondée sur le service
des vassaux, tandis que celle d’Édouard III apparaît déjà plus moderne par son organisaon et son
emploi de l’archerie. Le conit débute sur mer et tourne rapidement à l’avantage des Anglais. En 1340,
la oe française est anéane à la bataille de l’Écluse, défaite que Bainville compare à Trafalgar. Dans
un premier temps, les succès anglais demeurent limités en Flandre et en Bretagne, mais ils progressent
rapidement en Normandie et menacent bientôt Paris. Philippe VI doit alors remonter précipitamment
de Guyenne pour livrer bataille à Crécy en 1346. La défaite française est sévère et ouvre la voie à la
prise de Calais par les Anglais après un long siège. Le conit entre ensuite dans une période de trêves
successives, tandis que la monarchie doit faire face aux intrigues de Charles le Mauvais, roi de Navarre
et pet-ls de Louis X, qui s’esme lésé dans ses prétenons.
Jean II le Bon (1350-1364) rencontre de grandes dicultés pour nancer la poursuite de la guerre.
L’impôt nécessite en eet le consentement des provinces et celui-ci n’est pas toujours obtenu,
notamment en Normandie, en Artois ou en Picardie. L’armée française, qui n’a guère évolué depuis
Crécy, subit une nouvelle défaite majeure à Poiers en 1356. Plus grave encore, Jean II est fait
prisonnier et emmené en Angleterre. La capvité du roi provoque une véritable crise polique. Le
dauphin Charles, futur Charles V, devient lieutenant général du royaume et doit faire face à une
situaon révoluonnaire. Le par navarrais réclame la libéraon de Charles le Mauvais tandis que les
criques contre la noblesse et le gouvernement se mulplient. À Paris, le prévôt des marchands Éenne
Marcel prend la tête de l’opposion. Après la libéraon de Charles le Mauvais, la tension aeint son
paroxysme lors de la journée du 22 février 1358. Éenne Marcel, accompagné d’une troupe armée,
adresse de vives remontrances au dauphin et fait assassiner sous ses yeux les maréchaux de
Champagne et de Normandie. Le régent demeure quelque temps sous la pression des insurgés avant
de parvenir à s’échapper de Paris. Alors que le dauphin organise le blocus de la capitale, le royaume
est frappé par une nouvelle crise avec l’éclatement de la Jacquerie. Finalement, Éenne Marcel est
assassiné en juillet 1358 et Paris se rallie au dauphin. Pour Bainville, cee épreuve joue un rôle décisif
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