Ktèma : civilisations de l'Orient,
de la Grèce et de Rome antiques
Les rois maures et les Îles Purpuraires (Mogador)
André Jodin
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Jodin André. Les rois maures et les Îles Purpuraires (Mogador). In: Ktèma : civilisations de l'Orient, de la Grèce et de Rome
antiques, N°21, 1996. Hommage à <name ref = "persee-web:/authority/176127">Edmond Frézouls</name> – III. pp. 203-211;
doi : https://doi.org/10.3406/ktema.1996.2167
https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1996_num_21_1_2167
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Résumé
Sur la côte atlantique du Maroc, les îlots de Mogador fixent la latitude la plus méridionale jamais
atteinte par les navigateurs antiques. L’intérêt qu’ils portaient à ces parages est dû à une
exceptionnelle richesse en produits de la mer : thons, poissons de toutes espèces fournissant du
garum, murex traité dans les pourpreries locales.
Dès le VIIe siècle, les Phéniciens avaient ouvert la voie, mais à l’époque punique les rois maures (tel
Bocchus l’Ancien) exploitaient à Mogador ces produits dans un véritable «complexe industriel» dont ils
tiraient la majeure partie de leurs ressources financières. En effet, les fouilles ont révélé que longtemps
avant le roi Juba II, protégé d’Auguste, un bâtiment assez luxueux avait été construit dès le début du
IIe siècle avant notre ère, comprenant notamment une grande citerne naviforme de conception
punique, telle qu’on en connaît à Carthage.
Abstract
On the Atlantic coast of Morocco, the islets of Mogador settle the last southern point ever reached by
ancient sailors. For them, these quarters offered a great interest on account of their exceptional
richness in sea products : tunnies, garum sauce, saltings, and murex for purple factories.
At the Seventh Century, the Phenicians had discovered the islands, but at the punie period, the
Mauretanian sovereigns possessed in Mogador an authentic set of industrial structures of which
activities furnished the best of their financial supplies.
The excavations has revealed that long before Juba II, in fact dependent of Rome, a pretty well done
building had been erected, early in the Second Century B.C., including a great vessel-form cistern of
punie conception, well known at Carthage.
Les rois maures et les îles Purpuraires
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Abstract. — On the Atlantic coast of Morocco, the islets of Mogador settle the last southern point
ever reached by ancient sailors. For them, these quarters offered a great interest on account of their
exceptional richness in sea products : tunnies, garum sauce, saltings, and murex for purple factories.
At the Seventh Century, the Phenicians had discovered the islands, but at the punie period, the
Mauretanian sovereigns possessed in Mogador an authentic set of industrial structures of which activities
furnished the best of their financial supplies.
The excavations has revealed that long before Juba II, in fact dependent of Rome, a pretty well
done building had been erected, early in the Second Century B.C., including a great vessel-form cistern
of punie conception, well known at Carthage.
Dans sa description des côtes de Gétulie, Pline TAncien (') signale des îlots riches en murex,
où le roi Juba de Maurétanie aurait personnellement «organisé» des fabriques de pourpre :
(insulas) ... constat esse ex aduerso Autololum, a Iuba repertas, in quibus Gaetulicam purpuram
tingere instituerat.
)2
P. Vidal de La
(
Blache
a reconnu, le premier, ces îles Purpuraires dans les îlots de Moga¬
dor (3) (fig. 1). Des recherches de terrain entreprises dans la décennie 1950-1959 ont d’ailleurs
absolument confirmé cette hypothèse (4).
(1) Pline, N.H., VI, 201 et 203.
(2) P. Vidal de la Blache, «Les Purpurariae du Roi Juba», Mélanges Perrot, Paris, 1902, pp. 325-329. Membre
de l’École Française d’Athènes, historien de formation, P. Vidal de la Blache rédigea une thèse remarquée sur Hérode
Atticus. Mais pour la postérité, sa réputation de géographe l’a emporté.
(3) Mogador est le nom attribué aux seuls îlots situés au large de la ville d’Essaouira (ex-Mogador), à 700 km
au sud-ouest de Tanger.
(4) J.-P. Desjacques et P. Koeberlé, «Mogador et les îles Purpuraires», Hesperis, XLII, 1955, pp. 193-202 ;
A. Jodin, «Note préliminaire sur l’établissement pré-romain de Mogador (Campagnes 1956-1957)», Bulletin d'’Archéologie
Marocaine (= ΒΛΜ), II, 1957, pp. 9-40 ; Ed. Frézouls, «Les Baquates et la province romaine de Tingitane», BAM,
II, 1957, pp. 65-116, voir p. 100 ; A. Jodin, Les établissements du roi Juba II aux îles Purpuraires (Mogador), Tanger,
1967 ; H. Treidler, s.u. «Purpurarme Insulae», Realencyclopadie Pauly-Wissova, XXIII, 2, 1959, coll. 2020-2028.
204
A. JODIN
GADESXl
TANGER
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MOGADOR
AMROC ANTIQUE
Fig. 1. — Carte des principaux sites du Maroc antique.
Les fabriques de pourpre gétules ne datent-elles que du règne de Juba II, comme on l’a
longtemps prétendu? Pour J. Carcopino (5) «Juba ne les aurait organisées qu’après s’être rendu
compte sur place des chances promises à cette industrie». Mais nous savons aujourd’hui que
ces «chances» étaient connues de longue date, car l’exploitation du murex, comme de tous
les produits de la mer, devait remonter à une époque déjà très lointaine.
En effet, les îles Purpuraires furent découvertes, semble-t-il, sept cents ans avant le règne de
Juba par des navigateurs phéniciens (6). Au cours des siècles, les navires puniques de Lixus et
de Gadès les visitèrent à un rythme plus ou moins régulier. Aussi, lorsque le jeune roi débarqua
en ces contrées lointaines, prenait-il la suite d’une longue lignée de marins entreprenants et
d’actifs negotiatores.
Sans aucun doute, serait-il plus rigoureux de traduire insulas (...) a Iuba repertas par l’ex¬
pression «îles retrouvées par Juba», selon le sens premier du verbe reperire (7). De même,
pourrait-on développer par une périphrase ce que sous-entend précisément le verbe instituere :
«organiser quelque chose qui existe déjà» (8). Dans le cas présent, instituerat impliquerait donc
II, Rabat,
(6)
(5) A.
J. Carcopino,
Jodin, Mogador,
1966.
Le Maroc
comptoir
antique,
phénicien
Paris, 1948.
du Maroc
Voir p. atlantique,
173.
Études et Travaux d’Archéologie Marocaine,
(7) Térence, Andria, 806 : reperire parentes — retrouver ses parents.
(8) C’est dans ce sens que Cicéron, De Or., I, 86, a employé cette expression : instituere duitates = organiser
des cités créées de longue date.
LES ROIS MAURES ET LES ILES PURPURAIRES
205
la réorganisation ou la refonte d’une industrie ancienne, laissée à l’abandon après la disparition
des rois maures, durant l’interrègne des années 33-25, c’est-à-dire entre Bocchus II (80-33)
et Juba II (25 av. J.-C. - 23 ap. J.-C).
Cette réinterprétation des textes n’est pas sans motif, car elle se fonde pour l’essentiel sur
des données archéologiques nouvelles. En effet, quarante années de travaux ont permis d’amé¬
liorer sensiblement nos connaissances sur les civilisations préromaines d’Afrique du Nord. C’est
en tenant compte de ces résultats que nous reprendrons ici l’analyse de quelques découvertes
naguère effectuées aux îles Purpuraires.
L’appareil maurétanien
Les fouilles de l’établissement de Mogador permirent de remettre au jour les vestiges d’une
grande «villa», dont les divers bâtiments se répartissaient en trois blocs distincts, Nord, Centre,
Sud (9). Vingt-trois pièces furent dégagées au total, mais il est certain qu’une partie importante
de l’ensemble a dû, au cours des siècles, s’effondrer dans la mer.
Le bloc Nord, qui comporte actuellement sept pièces, paraît le plus ancien. En effet, ses murs
présentent un appareil caractéristique dit «maurétanien» (il faudrait dire «maurusien», car il
est très antérieur à la Maurétanie romaine), dont on connaît de nombreux exemples dans
tous les sites du Maroc antique. On le retrouve, notamment, dans les secteurs préromains
de Lixus, Banasa, Thamusida, Sala, Volubilis. Cet appareil en «nid d’abeilles» est constitué
de moellons polygonaux à sec, qui sont entourés de petites pierres de calage (10).
Seules, les façades extérieures des maisons étaient bâties en pierre dans toute leur élévation.
Quant aux cloisons, elles présentaient un appareil mixte : soubassement de pierres sèches avec
table de charge supportant une structure de briques crues (mogdars, adobes, mudbricks).
Ultérieurement, les maçons romains négligèrent tout à fait ce procédé.
La métrologie des bâtiments est elle-même significative. En effet, dans la plupart des cas
(pièces II, III, IV, V), l’épaisseur des murs est de 0,55 m. Ce module singulier les distingue
aussitôt des murs romains de deux pieds d’assise (0,59/0,60 m). Or, à Volubilis (H), on sait que
cette mesure de 0,55 m, qui correspond à une «grande coudée» préromaine, se retrouve de
façon systématique dans l’épaisseur des murs d’appareil «maurétanien» des quartiers archaïques.
L’ordre dorique-toscan
P. Koeberlé, l’un des deux inventeurs du site, avait découvert en remploi dans un pavage
tardif un chapiteau d’ordre dorique-toscan qui avait dû appartenir à la colonnade de quelque
atrium disparu (12). Cette tête de colonne, de facture rustique, comporte un tailloir de plan
carré, reposant sur un echinos au profil en arc de cercle. Un fort astragale de l’épaisseur d’un
tore, enserre le départ d’un fût de colonne solidaire du chapiteau.
Cette pièce fut taillée dans un grès dunaire local, puis stuquée à la mode hellénistique (13).
Un enduit de couleur crème était censé lui donner l’aspect du marbre (qui, rappelons-le, n’était
pas exploité au Maroc dans l’Antiquité). Ces différents détails techniques appartiennent, sans
aucun doute, à l’époque pré-augustéenne.
(9) A. Jodin, îles Purpuraires , pp. 29-75. Voir p. 52.
(10) A. Jodin, Volubilis Regia Iubae, Contribution à l’étude des civilisations du Maroc antique préclaudien, Pubi.
du Centre Pierre Paris, Vol. 14, Paris, 1987. Voir p. 152.
(11) A. Jodin, Volubilis, p. 106.
(12) A. Jodin, fíes Purpuraires, p. 58, pi. XX, en bas.
(13) A. Jodin, Volubilis, p. 95 sq., et parag. 4, p. 97 : «Le stucage des chapiteaux».
206
A. JODIN
Mais l’un des signes les plus évidents de son archaïsme est d’ordre métrologique : le diamètre
du fût de colonne mesure 0,46 m, soit un module architectural (rayon) de 0,46 m/2 = 0,23 m.
Or, cette dimension de 0,46 m correspond précisément à une «petite coudée» que l’on rencontre
très fréquemment à Volubilis dans les plans à' insulae, comme dans les colonnades des bâtiments
«maurétaniens» (14). Signalons encore que la hauteur totale de ce chapiteau mesure aussi 0,46
m, dimension respectée par le sculpteur qui utilisait sans aucun doute une équerre étalonnée
d’une petite coudée (15).
Quant à la date de fabrication de cette pièce d’architecture, elle peut remonter sans difficulté
au ne siècle avant J.-C. En effet, on a retrouvé à Byrsa des chapiteaux doriques en grès stuqué,
antérieurs au siège de 146 (16).
Les pavages de carreaux losangiques
Le remplissage archéologique des bâtiments de Mogador contenait des fragments d 'opus
signinum fait de poteries concassées et liées au mortier (17). Ils appartenaient probablement
à la phase préromaine de la construction.
Mais d’autres éléments de pavage de type punique furent recueillis dans les pièces du bloc
nord ; il s’agit de briques losangiques en argile cuite, dont on a dénombré une dizaine d’exem¬
plaires sur le site (18). La cuisson les a presque vitrifiées et leur couleur, à la cassure, varie
du rouge au noir. C’est pourquoi on les prit pour des «briques réfractaires» au moment de
leur découverte. Plus tard, les fouilles du quartier de Byrsa, à Carthage, ont permis d’en retrouver
un grand nombre, souvent en place.
Selon S. Lancel (19), les travaux entrepris jadis par Ch. Saumagne sur la colline Saint-Louis,
remirent au jour un pavement constitué de losanges en terre cuite. Ceux-ci, de couleur noire,
jaune ou rouge, étaient parfaitement imbriqués, (L = 0,195 m ; 1 = 0,090 m). P. Cintas (20)
en signale aussi à Dermech, dans la fouille du terrain Clariond, parmi les vestiges d’une maison
punique.
le
milieu du
Onmeensiècle».
découvrit encore à Kerkouane, «où ils ne peuvent être datés plus bas que
À Volubilis (21), il en fut retrouvé plusieurs exemplaires dans Y insula 40, au centre du quartier
sud-ouest
dans
un contexte
d’originepunique
préromaine.
(22). De même, on recueillit quelques-uns de ces carreaux à Lixus,
(14) Id., ibid., p. 108, «L’unité de 0,46 mètre».
(15) Id., ibid., p. 110, «L’équerre-étalon de la Maison au Compas».
(16) S. Lancel, «Les niveaux et vestiges puniques de la colline de Byrsa, Historique des recherches», dans Byrsa,
I, École Française de Rome, 1979, pp. 13-39. Cf. p. 38.
(17) A. Jodin, îles Purpuraires, p. 63, pi. XXIII b, n° 1. Voir, sur l’opus signinum : M. Fantar, Kerkouane,
cité punique du Cap Bon (Tunisie), I, Tunis, 1984, p. 393 : La décoration des sols.
(18) A. Jodin, îles Purpuraires, p. 188 sq., pi. LXXXVI, n° 1 (longueur = 0,24 m ; largeur = 0,15 m ; épaisseur =
0,038 m).
(19) S. Lancel, Byrsa, I, p. 35, n. 73, citant Ch. Saumagne (BCTH, 1924, p. 185) ; Id., ibid., p. 38 : matériel
du sondage b, couche A 106.
(20) R Cintas, Manuel d’Archéologie punique, II, Paris, 1976, p. 93 sq. : «Pavements». Fouilles Vezat, au terrain
Clariond, où furent trouvés des carreaux losangiques (L = 0,22/0,23 m ; 1 = 0,12 m ; ép. = 0,05 m).
(21) A. Jodin, Volubilis, p. 156, et nn. 130-132.
(22) Signalons aussi des briques losangiques d’un format plus réduit (L = 9 cm env.), trouvées dans les niveaux
les plus anciens de Nîmes : E. Guillet, V. Lelièvre, J.-L. Paillet, M. Piskorz, A. Recolin, F. Souq, «Un monument
à portique tardohellénistique près de la source de la Fontaine, à Nîmes (Gard)», Documents dArchéologie Méridionale,
15, Lattes, 1992, pp. 57-89. Voir p. 66 et fig. 17, 10 et 11, (107 exemplaires).
PLANCHE I
Fig. 2. — La citerne de Mogador.
LES ROIS MAURES ET LES ÎLES PURPURAIRES
207
La citerne Koeberlé (pi. I)
Au cours de ses investigations sur le site de Mogador, P. Koeberlé dégagea une grande
citerne, qui depuis lors porte son nom (23). Elle fut creusée dans le sol gréseux, non loin de
la salle VIII (impluuium ?), parallèlement à l’axe N/ S de la villa.
Cette citerne est composée de trois bassins rectangulaires construits en enfilade, qui furent
partiellement remis au jour sur une longueur de 14 m. Le bassin central, délimité par quatre
murs maçonnés, aux angles arrondis, demeure le seul intact : il est long de 7,44 m, large de
1,89 m et profond de 3,30 m. Cependant, on aimerait connaître le plan complet des deux bassins
extrêmes pour savoir s’ils se terminaient en abside, comme les citernes naviformes de Carthage.
Quoi qu’il en soit, l’ensemble présente déjà certains détails révélateurs.
Lors de sa découverte, la citerne Koeberlé fut aussitôt attribuée à l’époque romaine. Mais
nous ignorons, par infortune, la chronologie du matériel qui l’emplissait et, doit-on le dire,
qui nous serait d’une aide précieuse pour déterminer la date de sa construction. Toutefois,
son aménagement singulier comme son contexte archéologique peuvent suggérer d’intéressantes
conclusions. Si nous l’avions autrefois comparée aux citernes hellénistiques d’Ensérune et
d’Ampurias (24), les fouilles de Byrsa et de Kerkouane ont, depuis lors, heureusement renouvelé
la documentation (25).
À Byrsa, J.-P. Thuillier (26) mentionne des citernes de différentes grandeurs, bâties dans un
rapport modulaire à peu près constant, car elles sont toujours étroites, longues et profondes.
Leur longueur évolue de 4,45 m à 6,50 m au maximum. Or, le bassin médian de Mogador
atteint la dimension impressionnante de 7,44 m. En ce qui concerne la profondeur, la plus
petite citerne de Byrsa, E 1, descend à 2,70 m, tandis que les autres varient de 3,40 m à
5 m (27). Avec ses 3,30 m de fond, celle de Mogador serait donc tout à fait «dans la norme».
Comment distinguer citernes romaines et puniques ? Les fouilles de la Maison du Paon,
à Byrsa, ont révélé deux phases de construction représentées par la superposition de deux types
différents. L’une des citernes, d’époque romaine, avec un plan presque carré, repose sur une
citerne punique naviforme d’orientation oblique par rapport à la première. Selon S. Lancel (28),
cette longue citerne sous-jacente serait d’époque punique tardive (ne siècle).
À Mogador, la citerne Koeberlé comporte des singularités qui la rapprochent étrangement
des constructions puniques, et qui paraissent (pour l’instant), uniques au Maroc. En effet,
les trois bassins disposés dans le prolongement l’un de l’autre communiquent entre eux par
des ouvertures triangulaires (impostes ou oculi), formées de deux dalles contrebutées reposant
sur une troisième dalle horizontale (29). D’autres dalles biseautées, plus grandes encore, sont
tombées dans la citerne, mais il ne fait pas de doute qu’elles formaient une toiture en bâtière.
(23) A. Jodin, fíes Purpuraires, pp. 71-75, pi. XXVIII et XXIX. Il est juste de rendre hommage à P. Koeberlé,
qui découvrit le site de Mogador avec J.-P. Desjacques et qui se révéla comme un chercheur des plus actifs.
(24) J. Jannoray, Ensérune : Contribution à l’étude des civilisations préromaines de la Gaule méridionale, Paris,
1955. Voir pi. XIX et XX. A. García y Bellido, «La colonización griega en España», Ampurias, IV, 1942, pi. II,
p. 136.
(25) M. Fantar, «Le problème de l’eau potable dans le monde phénicien et punique : les citernes», Cahiers de
Tunisie, XXIII, 1975, pp. 9-17.
(26) J.-P. Thuillier, «Le secteur Nord-Est de l’ilôt C et les niveaux de la rue IV», Byrsa, II, Rapports préliminaires
sur les fouilles 1977-1978 : niveaux et vestiges puniques, École Française de Rome, 1982, pp. 61-84. Voir p. 81.
(27) S. Lancel, Byrsa, II, p. 383.
(28) S. Lancel, «Problèmes d’urbanisme de la Carthage punique à la lumière des fouilles anciennes et récentes»,
Carthage et son territoire dans l’Antiquité, Comité des Travaux Historiques et Scientifiques ( Colloque de Strasbourg,
1988), I, Paris, 1990, pp. 9-30. Voir le plan de la Maison du Paon, fig. 11, p. 29.
(29) A. Jodin, fíes Purpuraires, p. 71.
208
A. JODIN
Cette technique des dalles contrebutées rappelle très exactement celle qui fut utilisée dans la
citerne de la maison 3, à Byrsa H IV 1 (30), couverte elle aussi en bâtière, selon le même
procédé (31).
En conclusion, doit-on reconnaître parmi les installations de cette île du «bout du monde»,
une authentique citerne punique naviforme, dont l’agencement était inspiré des citernes de
Carthage? Nous serions très tenté de répondre par l’affirmative.
Les amphores
Le site de Hle de Mogador a fourni de nombreux vestiges d’amphores, que l’on évalue à
dix mètres cubes au moins pour la seule période romaine. À l’époque archaïque, on doit citer
en premier lieu les productions phéniciennes, attiques et ioniennes, datées des vne et vie s.
av. J.-C. (Mogador, Couche IV) (32). Plus tard, à l’époque classique, on utilisera les amphores
puniques souvent fabriquées au Maroc (types Kouass II et III), et les amphores d’importation
dites «républicaines» (33).
Non loin de la villa, dans le tertre artificiel où fut étudiée la stratigraphie du site (34), gisaient
entre autres les fragments d’une amphore cylindrique, au col en tronc de cône et aux anses
en fer à cheval (Couche III) (35). Selon M. Tarradell (36), qui a identifié ce type de vase à
Emsa, près de Tétouan, celui-ci s’intercale largement entre les amphores phéniciennes Maña
F 1 et les amphores dites «à pavillon» Maña C 2 (naguère «ibéropuniques») en usage à Carthage
jusqu’au siège de 146. En présence d’une fibule en bronze de La Tène I (vMV5 s.), d’une
lampe grecque (IVe s.), de plats noirs à palmettes estampées, d’imitations de plats attiques,
M. Tarradell serait enclin à dater le site d’Emsa «des derniers moments du IVe s.» (37). Notons
que dans les ateliers de Kouass, à 40 km au sud de Tanger, M. Ponsich aurait daté cette
production du Ve s. (38), d’après le contexte céramique (type Kouass II).
Dans le bâtiment nord de l’ilôt de Mogador, le sous-sol de la pièce VIII recélait les vestiges
de trois amphores d’un modèle particulier, autrefois peu connu (39). Il s’agit d’une forme Dressel
2-4 selon C. Aranegui (4°), J. Alarcâo (41) et A. Ribera Lacomba (42). Cette amphore possède
(30) J.-P. Thuillier, Byrsa, II, cf. fig. 101, p. 83 ; J. Ferron et M. Pinard, Cahiers de Byrsa, IX, 1960-1961, p. 98.
(31) Les structures triangulaires de la citerne de Mogador étaient des ouvertures de trop-plein ou «surverses».
Mais leur étonnante similitude avec les «impostes» des façades de tombes paléo-puniques de Carthage, ne peut manquer
de frapper, cf. Byrsa, I, p. 22, fig. 5 bis.
(32) A. Jodin, «Établissement pré-romain de Mogador», BA Μ II, 1957, pp. 33-37, fig. 12 et pi. VI, (amphores
grecques d’Asie) ; F. Villard, «Céramique grecque du Maroc», BAM, IV, 1960, pp. 1-26 ; A. Jodin, Mogador,
comptoir phénicien, pp. 59-64 (amphores attiques SOS) et pp. 123-132 (amphores phéniciennes).
(33) A. Jodin, îles Purpuraires, pp. 173-176.
(34) Id., Mogador..., p. 20, fig. 7, et chap. II, pp. 23-40.
(35) Id., ibid., chap. IX : «Les témoignages des escales puniques à Mogador», pp. 187-189, fig. 34c.
(36) M. Tarradell, Marruecos púnico, Tétouan, 1960. Voir p. 81, fig. 11.
(37) Id., ibid., pp. 82-85. Grâce à l’amabilité du Conservateur, j’ai pu naguère inventorier rapidement le matériel
d’Emsa, au Musée de Tétouan. J’ai eu la surprise d’y reconnaître des fragments de plats à couverte rouge lustrée
des vne et vie s., identiques à ceux de Lixus et de Mogador. Le site d’Emsa prendrait donc place parmi les établissements
phéniciens du Maroc méditerranéen.
(38) M. Ponsich, «Kouass, port antique et carrefour des voies de la Tingitane», BAM, VII, 1967, pp. 369-405.
Voir pp. 378-380, fig. 2 et 3.
(39) A. Jodin, fíes Purpuraires, pp. 173-176 et fig. 29a.
(40) C. Aranegui, Excavaciones en el Grau Veli (Sagunto, Valenda), SIP, 72, 1982, pp. 76-77, fig. 31 et 32.
(41) J. Alarcâo, «Les amphores», dans Fouilles de Conimbriga, VI, 1976, p. 81 sq.
(42) A. Ribera Lacomba, La Arqueología romana en la ciudad de Valentia (Informe preliminar), Valence, 1983.
Cf. p. 86, pi. VI, 3 : Anfora Dr. 2-4 de El Saler.
LES ROIS MAURES ET LES ÎLES PURPURAIRES
209
des anses géminées au profil anguleux, plantées verticalement sur une panse fuselée. Son col
est plutôt cylindrique, avec un rebord en simple jonc. La pâte est d’une couleur ocre foncé.
D. Cerdà date cette «amphore de Rhodes ou de Cos» des années 125-100 av. J.-C, d’après
les épaves de Sant Jordi (43) et d’El Sec Í44) à Majorque.
Les fouilles de Thamusida, près de Kenitra, ont révélé naguère un type d’amphore jusqu’alors
ignoré au Maroc (45). J. -R Morel l’a datée du milieu du ier siècle avant notre ère. En fait,
elle serait absente de Lixus et de Tamuda, mais elle se trouve en abondance à Sala, où elle
accompagne des amphores Maña C 2 (46).
Le tertre de Mogador (Couche II d-e) contenait trois exemplaires de ce type attribué jadis
à la basse époque (47). De profil assez trapu, elles ont un goulot étroit où s’attachent des anses
«en ruban» de section trifide. À Valence, A. Ribera Lacomba (48) a décrit des amphores ibériques
dont le profil est très proche de celui-ci. Il les date du ne s. avant notre ère.
La céramique à vernis noir
Comme ailleurs au Maroc, la céramique à vernis noir, qu’elle fut campanienne ou d’imitation,
se retrouve couramment à Mogador. Il s’agit surtout de coupes ou de plats ouverts (49), et
non de vases à verser ou de pyxides. On y distingue trois séries, qui diffèrent par la pâte
et la qualité du vernis : de rares tessons de Campanienne A à vernis brillant, la Campanienne B,
à pâte beige et vernis noir assez tenace, et la céramique «de tradition campanienne», à pâte
gris clair ou gris foncé, et à couverte noire s’écaillant à l’usure. On peut classer ces vases
dans les formes B 1 a, B 2, B 5, et dans le «type universel» de J.-P. Morel (50).
Les autres catégories (D, E et F) appartiennent aux «types locaux», imitations inégales des
modèles précédents. Certains ateliers de série D peuvent être localisés au Maroc, et notamment
à Kouass (51) ; d’autres fonctionnaient en Bétique. La période la plus active de ces productions
peut être datée des années 150 à 50 av. J.-C., c’est-à-dire autour du règne de Bocchus l’Ancien,
roi des Maurusiens (118-80).
(43) D. Cerda Juan, La nave romano-republicana de la Colonia de Sant Jordi, ses salines, Mallorca, Palma,
1980, p. 79, fig. 133.
(44) Id., El Barco de El Sec (Costa de Calvia, Mallorca), Palma, 1987. Voir p. 423, fig. 102 : «La unica ánfora
de asas geminadas».
(45) J.-P. Morel, «Les niveaux préromains», Thamusida, I, Paris, 1965. Cf. p. 100, pl. XLVIII.
(46) J. Boube, «Amphores préromaines trouvées en mer au voisinage de Rabat», BAM, XII, 1979-1980, pp. 99-109.
(47) A. Jodin, fies Purpuraires, p. 175, fig. 30 d et pl. LXXXI, LXXXII ; G. Vuillemot, Reconnaissances aux
Échelles puniques d’Oranie, Autun, 1965. Voir pp. 179-180. Aux Andalouses (Oran), l’auteur l’a recueillie à plusieurs
exemplaires (Type AN 6). Selon lui (p. 180), «on pourrait aisément la confondre avec une amphore romaine du début
de l’ère césarienne».
(48) A. Ribera Lacomba, Las ánforas preromanas valencianas (fenicias, ibéricas, y púnicas), SIP, 73, Valence,
1982. Voir p. 84 et pl. XV, n° 7.
(49) A. Jodin, îles Purpuraires, pp. 90-97.
(50) J.-P. Morel, «Céramique à vernis noir du Maroc», Antiquités Africaines, 2, 1968, pp. 55-76 ; Id., «Nouvelles
données sur le commerce de Carthage punique entre le vne siècle et le ne siècle avant J.-C.», Carthage et son territoire
dans l’Antiquité, CTHS ( Colloque de Strasbourg, 1988), I, Paris, 1990, pp. 67-100. Voir p. 96 : «La Campanienne B».
L’auteur fait ressortir l’intérêt du terminus post quem non que constitue le siège de 146.
(51) M. Ponsich, «Note préliminaire sur l’industrie de la céramique préromaine en Tingitane (Kouass, région
d’Arzila)», Karthago, XV, 1969-1970, pp. 75-98.
210
A. JODIN
Les lampes hellénistiques
Plusieurs lampes hellénistiques furent recueillies sur le site (52). Elles présentent la forme d’une
haute nacelle, rétrécie dans la partie supérieure. Une ample ouverture permet un remplissage
aisé. On tenait ces lampes en passant l’index dans de larges anses en ruban. Ces objets de
tradition grecque datent des ne-ier siècles avant notre ère, car ils accompagnent normalement
la Campanienne B.
M. Ponsich (53) les classe dans son Type I C : «lampes hellénistiques, très hautes, sans décor,
avec un bec d’enclume ou en queue d’aronde ; elles ont souvent une anse géminée ou en ruban».
Selon l’auteur, cette lampe aurait pu être fabriquée en Campanie au 11e siècle av. J.-C.
Les monnaies des cités autonomes
La datation d’un monument ne peut être valablement garantie par la récolte d’une monnaie
isolée. En revanche, la découverte en un même site de plusieurs pièces issues des mêmes ateliers,
nous fournit un indice chronologique sérieux, qui ne saurait être négligé.
C’est ainsi qu’on a recueilli dans Hle de Mogador une quinzaine de monnaies préromaines,
précieux témoins des origines de l’établissement (54). On dénombre parmi elles trois monnaies
de Lixus, une de Tanger, quatre de Gadès, une de Carteia. Pour le règne de Juba II, on
a identifié cinq monnaies, dont trois en bronze et deux en argent. Enfin une monnaie de
Nemausus (16-13 av. J.-C.) ajoute à l’intérêt de ces trouvailles (55). Notons qu’en dehors de
cette dernière, aucune monnaie autre que celles du «Circuit du Détroit» comme l’appelle M.
Tarradell, ne figure dans cette liste.
La date d’émission des monnaies des cités autonomes n’est pas précise ; mais on peut affirmer
qu’elles ont circulé pendant 150 ans environ, du milieu du ne s. av. J.-C. jusqu’au règne de
Juba.
Au début des années 1950, la découverte d’un comptoir phénicien des vne et vie siècles
dans Hle de Mogador, a soudain «banalisé» le Périple d’Hannon, daté du Ve ou du IVe siècles.
D’emblée, l’illustre Magonide n’était plus ce pionnier des navigations océanes, dont on célébrait
naguère les exploits.
Il est certain qu’après Hannon, le site de Mogador n’a pas cessé d’être fréquenté, tant par
les marins puniques de Lixus et de Gadès que par les agents des rois maures. Lors de la
Seconde Guerre Punique, les Barcides contrôlèrent le Détroit d’Héraklès et imposèrent leur
loi sur les côtes libyques. C’est alors que des «Échelles» furent créées le long du littoral, de
Tanger à Mogador, sur une distance de 700 km.
Dès le début du ne siècle, la fondation d’un établissement permanent (non précaire) aux
îles Purpuraires ne fait plus de doute. C’est ainsi qu’on construisit des bâtiments de tradition
«maurétanienne», tandis qu’une citerne de modèle «punique tardif» (entre 205 et 146), était
creusée dans le roc. En l’année 146, Polybe fut chargé par les Romains de visiter les comptoirs
puniques de la côte atlantique. Sans doute aborde-t-il alors dans une île qu’il nomme encore
«Cernè», qui n’est plus un lieu mythique mais qui ressemble étrangement à Mogador (56).
(52) A. Jodin, îles Purpuraires, pp. 237-244.
(53) M. Ponsich, Les lampes romaines en terre cuite de la Maurétanie Tingitane, PSAM, 15, Rabat, 1961. Voir
pp. 31-32, et p. 79, n° 17, pi. III (Inv. Sala 82).
(54) A. Jodin, fies Purpuraires, p. 237, «Les monnaies de Mogador», cf nos 1 à 15.
(55) M. Grant, Roman Impérial Money, Edimbourg, 1954 ; cf. Nemausus, pp. 59-63, fig. 20.
(56) J. Desanges, Recherches sur l’activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique, Coll. École Française
de Rome, 38, Rome, 1978. Voir pp. 121-147, «Le Périple de Polybe» ; cf. p. 130.
LES ROIS MAURES ET LES ÎLES PURPURAIRES
211
Après lui, le grand souverain que fut Bocchus lAncien (118-80), beau-père de Jugurtha,
ne manqua certainement pas de s’intéresser aux manufactures et aux comptoirs de Gétulie,
entre autres aux installations des îles Purpuraires. Les vestiges préromains, datés pour la plu¬
part des années 150-50 av. J.-C., en témoignent à l’évidence. Les fils de Bocchus I (Bogud
et Bocchus II) lui succédèrent, mais le royaume des Maures tomba en déshérence après leur
disparition (33 av. J.-C.).
Comme l’a souligné J. Carcopino (57), Juba II s’est approprié la Regia de Bogud ( Volubi¬
lis), mais aussi tout ce qui constituait son héritage économique : pêcheries, madragues à thons,
fabriques de garum, salines, pourpreries. Parmi celles-ci figuraient en premier lieu les installations
des îles Purpuraires, «retrouvées» et «réorganisées» par le roi Juba II : ... a Iuba repertas in
quibus Gaetulicam purpuram tingere instituerat.
André Jodin (Paris)
(57) J. Carcopino, Le Maroc antique, p. 173.