Les mots et les choses - Foucault (1966)

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Les mots et les choses
(1966)
Michel Foucault
LES MOTS ET LES CHOSES Une archéologie
des sciences humaines
(Paris, Gallimard, 1966)
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Préface
Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges. Dans le rire qui secoue à sa lecture toutes les
familiarités de la pensée - de la nôtre: de celle qui a notre âge et notre géographie - , ébranlant toutes
les surfaces ordonnées et tous les plans qui assagissent pour nous le foisonnement des êtres, faisant
vaciller et inquiétant pour longtemps notre pratique millénaire du Même et de l'Autre. Ce texte cite
«une certaine encyclopédie chinoise» il est écrit que «les animaux se divisent en: a) appartenant à
l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en
liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k)
dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche,
n) qui de loin semblent des mouches». Dans l’émerveillement de cette taxinomie, ce qu’on rejoint d’un
bond, ce qui, à la faveur de l’apologue, nous est indiqué comme le charme exotique d’une autre pensée,
c’est la limite de la nôtre: l’impossibilité nue de penser cela.
Qu’est-il donc impossible de penser, et de quelle impossibilité s’agit-il? A chacune de ces singulières
rubriques, on peut donner sens précis et contenu assignable; quelques-unes enveloppent bien des êtres
fantastiques - animaux fabuleux ou sirènes; mais justement en leur faisant place à part, l’encyclopédie
chinoise en localise les pouvoirs de contagion; elle distingue avec soin les animaux bien réels (qui
s’agitent comme des fous ou qui viennent de casser la cruche) et ceux qui n’ont leur site que dans
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l’imaginaire. Les dangereux mélanges sont conjurés, les blasons et les fables ont rejoint leur haut lieu;
pas d’amphibie inconcevable, pas d’aile griffue, pas d’immonde peau squameuse, nulle de ces faces
polymorphes et démoniaques, pas d’haleine de flammes. La monstruosité ici n’altère aucun corps réel,
ne modifie en rien le bestiaire de l’imagination; elle ne se cache dans la profondeur d’aucun pouvoir
étrange. Elle ne serait même nulle part présente en cette classification si elle ne se glissait dans tout
l’espace vide, dans tout le blanc interstitiel qui sépare les êtres les uns des autres. Ce ne sont pas les
animaux «fabuleux» qui sont impossibles, puisqu’ils sont désignés comme tels, mais l’étroite distance
selon laquelle ils sont juxtaposés aux chiens en liberté ou à ceux qui de loin semblent des mouches. Ce
qui transgresse toute imagination, toute pensée possible, c’est simplement la série alphabétique (a, b, c,
d) qui lie à toutes les autres chacune de ces catégories.
Encore ne s’agit-il pas de la bizarrerie des rencontres insolites. On sait ce qu’il y a de déconcertant dans
la proximité des extrêmes ou tout bonnement dans le voisinage soudain des choses sans rapport;
l’énumération qui les entrechoque possède à elle seule un pouvoir d’enchantement: «Je ne suis plus à
jeûn, dit Eusthènes. Pour tout ce jourd’hui, seront en sûreté de ma salive: Aspics, Amphisbènes,
Anerudutes, Abedessimons, Alarthraz, Ammobates, Apinaos, Alatrabans, Aractes, Asterions,
Alcharates, Arges, Araines, Ascalabes, Attelabes, Ascalabotes, Aemorroïdes...» Mais tous ces vers et
serpents, tous ces êtres de pourriture et de viscosité grouillent, comme les syllabes qui les nomment,
dans la salive d’Eusthènes: c’est que tous ont leur lieu commun, comme sur la table d’opération le
parapluie et la machine à coudre; si l’étrangeté de leur rencontre éclate, c’est sur fond de cet et, de ce
en, de ce sur dont la solidité et l’évidence garantissent la possibilité d’une juxtaposition. Il était certes
improbable que les hémorroïdes, les araignées et les ammobates viennent un jour se mêler sous les
dents d’Eusthènes, mais, après tout, en cette bouche accueillante et vorace, ils avaient bien de quoi se
loger et trouver le palais de leur coexistence.
La monstruosité que Borges fait circuler dans son énumération consiste au contraire en ceci que
l’espace commun des rencontres s’y trouve lui-même ruiné. Ce qui est impossible, ce n’est pas le
voisinage des choses, c’est le site lui-même où elles pourraient voisiner. Les animaux «i) qui s’agitent
comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau», -
pourraient-ils jamais se rencontrer, sauf dans la voix immatérielle qui prononce leur énumération, sauf
sur la page qui la transcrit ? peuvent-ils se juxtaposer sinon dans le non-lieu du langage? Mais
celui-ci, en les déployant, n’ouvre jamais qu’un espace impensable. La catégorie centrale des animaux
«inclus dans la présente classification» indique assez, par l’explicite référence à des paradoxes connus,
qu’on ne parviendra jamais à définir entre chacun de ces ensembles et celui qui les réunit tous un
rapport stable de contenu à contenant: si tous les animaux répartis se logent sans exception dans une
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des cases de la distribution, est-ce que toutes les autres ne sont pas en celle-ci ? Et celle-ci à son tour,
en quel espace réside-t-elle ? L’absurde ruine le et de l’énumération en frappant d’impossibilité le en
où se répartiraient les choses énumérées. Borges n’ajoute aucune figure à l’atlas de l’impossible; il ne
fait jaillir nulle part l’éclair de la rencontre poétique; il esquive seulement la plus discrète mais la plus
insistance des nécessités; il soustrait l’emplacement, le sol muet les êtres peuvent se juxtaposer.
Disparition masquée ou plutôt dérisoirement indiquée par la série abécédaire de notre alphabet, qui est
censée servir de fil directeur (le seul visible) aux énumérations d’une encyclopédie chinoise... Ce qui
est retiré en un mot, c’est la célèbre «table d’opération»; et rendant à Roussel une faible part de ce qui
lui est toujours dû, j’emploie ce mot «table» en deux sens superposés: table nickelée, caoutchouteuse,
enveloppée de blancheur, étincelante sous le soleil de verre qui dévore les ombres, - pour un
instant, pour toujours peut-être, le parapluie rencontre la machine à coudre; et, tableau qui permet à la
pensée d’opérer sur les êtres une mise en ordre, un partage en classes, un groupement nominal par quoi
sont désignées leurs similitudes et leurs différences, - où, depuis le fond des temps, le langage
s’entrecroise avec l’espace.
Ce texte de Borges m’a fait rire longtemps, non sans un malaise certain et difficile à vaincre. Peut-être
parce que dans son sillage naissait le soupçon qu’il y a pire désordre que celui de l’incongru et du
rapprochement de ce qui ne convient pas; ce serait le désordre qui fait scintiller les fragments d’un
grand nombre d’ordres possibles dans la dimension, sans loi ni géométrie, de l’hétéroclite; et il faut
entendre ce mot au plus près de son étymologie: les choses y sont «couchées», «posées», «disposées»
dans des sites à ce point différents qu’il est impossible de trouver pour eux un espace d’accueil, de
définir au-dessous des uns et des autres un lieu commun. Les utopies consolent: c’est que si elles n’ont
pas de lieu réel, elles s’épanouissent pourtant dans un espace merveilleux et lisse; elles ouvrent des
cités aux vastes avenues, des jardins bien plantés, des pays faciles, même si leur accès est chimérique.
Les hétérotopies inquiètent, sans doute parce qu’elles minent secrètement le langage, parce qu’elles
empêchent de nommer ceci et cela, parce qu’elles brisent les noms communs ou les enchevêtrent, parce
qu’elles ruinant d’avance la «syntaxe», et pas seulement celle qui construit les phrases, - celle moins
manifeste qui fait «tenir ensemble» côté et en face les uns des autres) les mots et les choses. C’est
pourquoi les utopies permettent les fables et les discours: elles sont dans le droit fil du langage, dans la
dimension fondamentale de la fabula; les hétérotopies (comme on en trouve si fréquemment chez
Borges) dessèchent le propos, arrêtent les mots sur eux-mêmes, contestent, dès sa racine, toute
possibilité de grammaire; elles dénouent les mythes et frappent de stérilité le lyrisme des phrases.
Il paraît que certains aphasiques n’arrivent pas à classer de façon cohérente les écheveaux de laines
multicolores qu’on leur présente sur la surface d’une table; comme si ce rectangle uni ne pouvait pas
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servir d’espace homogène et neutre les choses viendraient à la fois manifester l’ordre continu de
leurs identités ou de leurs différences et le champ sémantique de leur dénomination. Ils forment, en cet
espace uni les choses normalement se distribuent et se nomment, une multiplicité de petits domaines
grumeleux et fragmentaires des ressemblances sans nom agglutinent les choses en îlots discontinus;
dans un coin, ils placent les écheveaux les plus clairs, dans un autre les rouges, ailleurs ceux qui ont
une consistance plus laineuse, ailleurs encore les plus longs, ou ceux qui tirent sur le violet ou ceux qui
ont été noués en boule. Mais à peine esquissés, tous ces groupements se défont, car la plage d’identité
qui les soutient, aussi étroite qu’elle soit, est encore trop étendue pour n’être pas instable; et à l’infini,
le malade rassemble et sépare, entasse les similitudes diverses, ruine les plus évidentes, disperse les
identités, superpose les critères différents, s’agite, recommence, s’inquiète et arrive finalement au bord
de l’angoisse.
La gêne qui fait rire quand on lit Borges est apparentée sans doute au profond malaise de ceux dont le
langage est ruiné: avoir perdu le «commun» du lieu et du nom. Atopie, aphasie. Pourtant le texte de
Borges va dans une autre direction; cette distorsion du classement qui nous empêche de le penser, ce
tableau sans espace cohérent, Borges leur donna pour patrie mythique une région précise dont le nom
seul constitue pour l’Occident une grande réserve d’utopies. La Chine, dans notre rêve, n’est-elle pas
justement le lieu privilégié de l’espace ? Pour notre système imaginaire, la culture chinoise est la plus
méticuleuse, la plus hiérarchisée, la plus sourde aux événements du temps, la plus attachée au pur
déroulement de l’étendue; nous songeons à elle comme à une civilisation de digues et de barrages sous
la face éternelle du ciel; nous la voyons répandue et figée sur toute la superficie d’un continent cerné de
murailles. Son écriture même ne reproduit pas en lignes horizontales le vol fuyant de la voix; elle
dresse en colonnes l’image immobile et encore reconnaissable des choses elles-mêmes. Si bien que
l’encyclopédie chinoise citée par Borges et la taxinomie qu’elle propose conduisent à une pensée sans
espace, à des mots et à des catégories sans feu ni lieu, mais qui reposent au fond sur un espace solennel,
tout surchargé de figures complexes, de chemins enchevêtrés, de sites étranges, de secrets passages et
de communications imprévues; il y aurait ainsi, à l’autre extrémité de la terre que nous habitons, une
culture vouée tout entière à l’ordonnance de l’étendue, mais qui ne distribuerait la prolifération des
êtres dans aucun des espaces il nous est possible de nommer, de parler, de penser.
Quand nous instaurons un classement réfléchi, quand nous disons que le chat et le chien se ressemblent
moins que deux lévriers, même s’ils sont l’un et l’autre apprivoisés ou embaumés, même s’ils courent
tous deux comme des fous, et même s’ils viennent de casser la cruche, quel est donc le sol à partir de
quoi nous pouvons l’établir en toute certitude ? Sur quelle «table», selon quel espace d’identités, de
similitudes, d’analogies, avons-nous pris l’habitude de distribuer tant de choses différentes et pareilles?
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