Onomastique poétique : noms féminins dans la poésie de Char, Qabbani, Darwich

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Le nom comme demeure ou la souvenance poétique :
onomastique poétique et figures féminines dans la poésie
de René Char, Nizar Qabbani et Mahmoud Darwich
Marthe, Évadnée, Yvonne
نﻴﻠﻴھ ,ﺎﺘﻳر ﺎﻳﺎﻣ ,سﻴﻘﻠﺑ
Étude universitaire
Romy Saïda Klaa
M1 Etudes arabes
Université
Fig. 1 Manuscrit
d'Yvonne (Char,
BNF/J. Doucet)
Fig. 2 — Second
manuscrit avec
envoi enluminé
Nizar
Qabbani et
Balqis al-
Rawi
Mahmoud
Darwich (années
1960, époque de
Rita)
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Introduction
Le nom propre occupe dans la théorie linguistique et littéraire une position paradoxale. Pour
Saul Kripke, il est un « désignateur rigide » (rigid designator) : un terme qui désigne le même
individu dans tous les mondes possibles, indépendamment de ses propriétés contingentes . Pour
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Ferdinand de Saussure, en revanche, le signe linguistique est arbitraire, dit autrement : aucun lien
nécessaire ne relie le signifiant au signifié. La poésie lyrique se situe précisément dans cet écart :
elle prend le prénom comme désignateur rigide et le remotivise, lui inventant ou lui restituant un
sens que la linguistique lui dénie. C'est ce processus que Michael Riffaterre nomme l'hypogramme
qui désigne le noyau sémantique invariant dont le texte entier constitue la variation. Ainsi, la
structure centrale, souvent latente, autour de laquelle l'ensemble du texte s'organise : chaque mot,
chaque image, chaque sonorité du poème en est une variation ou un écho. De fait, ce noyau qui agit
« comme le syndrome d'une névrose dont le refoulement le fait surgir ailleurs dans le texte en une
véritable éruption d'autres symptômes, c'est-à-dire des synonymes ou des périphrases » . La
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surdétermination qui en résulte - règle selon laquelle « les signifiants, au lieu de référer à leur
signifié, se réfèrent l'un à l'autre, organisant ainsi un système de significations » - est précisément le
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mécanisme par lequel le prénom féminin cesse d'être une simple étiquette ou appellation pour
devenir la matrice génératrice du poème tout entier.
Cette pratique de l'hypersémantisation du prénom féminin traverse les traditions littéraires
de part et d'autre de la Méditerranée. Dans la tradition sémitique, le Cantique des Cantiques
inaugure dès le Xe siècle avant notre ère le geste fondateur : nommer la femme aimée (ici la
Sulamite) comme on nomme une demeure sacrée . La qaîda de la Jâhiliyya reconduit ce geste
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dans la péninsule arabique préislamique : la mu'allaqa d'Imru' al-Qays, premier des sept grands
poèmes suspendus aux murs de la Kaaba, convoque les prénoms de Fatima Bint ʿUbaïd et de
Saul Kripke, La Logique des noms propres (Naming and Necessity, 1980), trad. fr. Pierre Jacob et François Recanati,
1
Paris, Minuit, 1982.
Michael Riffaterre, La Production du texte, Paris, Seuil, 1979, p. 76.
2
Ibid., p. 76.
3
Le Cantique des Cantiques (attribué au roi Salomon, ~Xe siècle av. J.-C.) constitue l'un des premiers exemples de
4
poésie lyrique amoureuse dans la tradition sémitique, le nom de la bien-aimée la Sulamite fonctionne comme
désignateur sacré et invocation.
La Jâhiliyya (
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ﻟا) désigne la période préislamique de la péninsule arabique (Ve-VIIe siècle). La qaîda s'ouvre
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rituellement sur le nasîb qui est leprologue amoureux, dans lequel le poète s'arrête devant les ruines du campement de la
tribu et convoque le prénom de la femme aimée absente.
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ʿUnayza comme autant de lieux de mémoire et de désir, et son vers inaugural : « ٍﺐﯿﺒ
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l'équivalence entre le lieu-femme et la demeure perdue. Cette tradition du nom propose féminin
s’inscrit aussi dans l’espace occidental, ainsi, en Occitanie médiévale, le troubadour et sa domna
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donnent naissance à la lyrique courtoise, dont le senhal (pseudonyme poétique) est une remotivation
onomastique avant la lettre.
En Italie, Pétrarque érige Laure en paradigme européen du prénom-muse. Le sonnet 5 du
Canzoniere pose explicitement l'enjeu : « il nome che nel cor mi scrisse Amore » (le prénom
qu'Amour écrivit dans mon cœur). Anne Larue commente : « Par la poésie, ce prénom lauré prend
de l'ampleur. Il finit par sonner triomphalement, devenir le chant même du Chansonnier » . Le
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pétrarquisme diffuse ce modèle dans toute l'Europe : en France, Ronsard célèbre Hélène de Surgères
dans ses Sonnets pour Hélène (1578) en la comparant explicitement à Hélène de Troie , superposant
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la référente biographique et le mythe homérique, et, c’est exactement le geste que Darwich
accomplira au XXe siècle en s’abreuvant de la matière homérique pour écrire ses poèmes. Dans la
modernité, Apollinaire reconduit ce geste dans « Rosemonde » (Alcools, 1913) : « Je la surnommai
Rosemonde / Voulant pouvoir me rappeler / Sa bouche fleurie en Hollande / Puis lentement je m'en
allai / Pour quêter la Rose du Monde » , écrit-il. Le prénom est ici un baptême poétique, et la
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remotivation s’opère à la fois par l’étymologie (roos mond : « bouche fleurie » en néerlandais) et
par l’universalisation (Rose du Monde).
C'est dans cette longue tradition du prénom-muse que s'inscrivent René Char (1907-1988),
Nizar Qabbani (1923-1998) et Mahmoud Darwich (1941-2008). S'ils appartiennent à des traditions
différentes - poésie française hermétique et provençale pour le premier, poésie arabe lyrique pour
les deux seconds - ils partagent une même ambition poétique : le prénom de la femme aimée n'est
pas un ornement biographique, il est la demeure que le langage construit pour ce qui menace de
disparaître. Le choix de ces trois poètes procède d'une logique précise : la comparaison entre Char et
La domna (occitan : « dame, maîtresse ») est la figure centrale de la lyrique courtoise des troubadours occitans (XIe-
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XIIIe siècles). Le senhal est le pseudonyme poétique que le troubadour substitue au prénom réel de la dame, opérant
ainsi une remotivation onomastique. Chez Qabbani, le terme arabe sayyidatî (
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, « ma dame ») remplit exactement la
même fonction : la femme y est souveraine du cœur du poète, détentrice de tous les pouvoirs sur lui. Qabbani a
d'ailleurs intitulé l'un de ses recueils Sayyidatî wa-qasîdatî (
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, « Ma dame et mon poème », 1968), unissant
explicitement la domination féminine et la création poétique.
Anne Larue, Poètes de l'amour. Ovide, Pétrarque, Shakespeare, Goethe, texte en ligne, p. 2.
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Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578 : Hélène de Surgères, demoiselle d'honneur de Catherine de Médicis, est
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comparée à Hélène de Troie tout au long du recueil.
Guillaume Apollinaire, « Rosemonde », in Alcools, Paris, Mercure de France, 1913.
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Darwich s'imposait : le programme d'agrégation de lettres modernes de la session 2011, intitulé
« Poésie et engagement René Char, Fureur et mystère ; Mahmoud Darwich, La terre nous est
étroite et autres poèmes », avait inscrit leurs œuvres dans une réflexion commune sur la poésie de
résistance et de mémoire. Toutefois, la dimension onomastique du prénom féminin n'y avait pas été
traitée comme axe central, et c’est précisément cette lacune que la présente étude se propose de
combler. Quant à Qabbani, que la critique arabe désigne sous le titre de ﺔﯿ
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« le poète
de la femme arabe », son inclusion s'imposait naturellement : aucun poète arabe du XXe siècle n'a
autant fait du prénom féminin le foyer de sa création poétique, lyrique et élégiaque.
Notre corpus est constitué de six poèmes. Du côté de René Char : « Marthe » et
« Évadnée », extraits de Fureur et mystère (Gallimard, 1948) , et Yvonne, la Soif hospitalière, paru
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dans Le Nu perdu (Gallimard, 1971) et daté du 6 octobre 1963 selon les manuscrits conservés à la
Bibliothèque littéraire Jacques Doucet . Côté Qabbani : «
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» (Balqis, 1982), publiée comme
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livre-poème autonome un an après l'assassinat de Balqis al-Rawi à Beyrouth ; et «
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» (Maya)
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issu du recueil : ءﺎﺴﻨ
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section intitulée م ةﺪﯿ
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(Portrait très intime des archives de Madame
M.) . Quant à Darwich nous avons choisis « ﺔﯿ
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ﯾر » (Rita et le fusil), paru dans Le Bout de la
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()) ; et « ﺔﺴﯿﻨﻜ
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» (Pluie dans le clocher de l'église), issu du recueil &*+
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- .&/"01 2+34%& 56'7 (Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?, 1995) .
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Il va de soi de relever le problème suivant : dans ces six poèmes élégiaques et lyriques
portant des prénoms féminins, comment ces derniers - Marthe, Évadnée, Yvonne, Balqis, Maya,
Rita, et le prénom féminin étranger du poème de Darwich - dépassent-ils leur fonction de
désignateurs rigides pour devenir de véritables hypersémantismes, une sorte de demeures sonores,
René Char, Fureur et mystère, Paris, Gallimard, 1948 ; rééd. Poésie/Gallimard, 1967.
10
Éric Marty, « Lecture d'Yvonne de René Char, en regard de son manuscrit », Genesis, n° 31, 2010, p. 102.
11
Balqis al-Rawi fut tuée le 15 décembre 1981 dans l'attentat à la bombe contre l'ambassade d'Irak à Beyrouth.
12
Nizar Qabbani, «
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», in م ةﺪﯿ
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ـ
(Portrait très intime des archives de Madame M.), section
13
du recueil ءﺎﺴﻨ
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ھ (C'est ainsi que j'écris l'histoire des femmes), Beyrouth, Publications de Nizar Qabbani,
1981.
5
étymologiques et mythologiques qui génèrent, structurent et irradient l'ensemble du tissu textuel,
portant la mémoire de la femme perdue au-delà de toute biographie ?
Nous nous proposerons d'y répondre en trois temps : en examinant d'abord l'ancrage
biographique et historique de ces désignateurs et leur première remotivation poétique ; en analysant
ensuite leurs résonances phonétiques comparées en français et en arabe, ainsi que leur remotivation
étymologique et mythologique ; en interrogeant enfin leur dimension érotique et symbolique, qui
fait de la femme nommée la demeure même du sujet lyrique.
I.Le nom propre comme désignateur rigide : la femme réelle derrière le prénom
Avant que la poésie ne remotivise le signifiant, le prénom renvoie à une femme réelle,
identifiable. Chez Char, le palimpseste biographique est particulièrement complexe. Laure Michel
rappelle que le titre « Marthe » remplace un titre précédent, « Élise », et renvoie à une double
référence : Marthe, amie d'enfance photographiée en 1915 avec Char et sa sœur devant les ruines de
Lacoste et dont « la légende indique que Marthe, dont l'enfant René était amoureux, mourut peu
après »16 ; et Marthe El Kayem, amie rencontrée en 1946 . Cette superposition de deux
16 17
référentes sous un même prénom est déjà un premier degré d'hypersémantisation. Michel l'observe
avec précision : Char « le fait en annonçant et en déjouant la tentation de la nostalgie : "comment
pourrais-je jamais vous oublier puisque je n'ai pas à me souvenir de vous" » . Pour Yvonne, l'article
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d'Éric Marty dans Genesis fournit une documentation manuscrite irremplaçable. Yvonne Zervos
(1905-1970), épouse du directeur des Cahiers d'art, est l'amante du poète. Marty établit que Char « a
aimé tracer [ce nom] sur les manuscrits » en plusieurs dédicaces : un second manuscrit du Poème
pulvérisé, daté de 1947, porte : « Le manuscrit et ses poèmes appartiennent à Yvonne comme
Yvonne lui appartient. » . Cette formule de possession réciproque - le poème appartient à Yvonne et
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Yvonne appartient au poème - dit exactement l'enjeu de l'onomastique charienne : le nom propre
n'est pas inscription du référent dans le texte, il est fusion ontologique. Les deux manuscrits
reproduits dans l'article (et reproduits en page de titre du présent travail) montrent la rature hésitante
Laure Michel, René Char. Le poème et l'histoire. 1930-1950, Paris, Honoré Champion, 2007, p. 265. Cf. Pierre
16
Guerre, René Char, Paris, Seghers, 1971, p. 32 et Jean-Claude Mathieu, La Poésie de René Char, vol. II, Paris, José
Corti, 1985, p. 152.
Laurent Greilsamer, La vie de René Char, Paris, Fayard, 2004, p. 250.
Michel, op. cit., p. 265
18
Éric Marty, “Lecture d’Yvonne de René Char, en regard de son manuscrit”, Genesis, 31 | 2010, 101-107.
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