Compte rendu de « L'Occident décroché » par Mamadou Diawara

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De la fabrique des savoirs et des normes intellectuelles
À propos de « L'Occident décroché. Enquête sur les
postcolonialismes » de Jean-Loup Amselle
Mamadou Diawara
Dans Politique africaine 2009/4 N° 116 , pages 185 à 191
Éditions Karthala
ISSN 0244-7827
ISBN 9782811103279
DOI 10.3917/polaf.116.0185
Date de mise en ligne : 15/11/2012
Article disponible en ligne à l’adresse
https://shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2009-4-page-185?lang=fr
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Mamadou Diawara
De la fabrique dessavoirs
et desnormesintellectuelles
ÀproposdL’Occident croché
Enquêtesur lespostcolonialisme
de Jean-LoupAmselle
Jean-Loup Amselle vientdesigner un livredanssamanière, L’Occident croc.
Enquête sur lespostcolonialismes,ouvrage aussipassionnant quepolémique1.Ils’y
interrogesur le rapportentre lesintellectuels subalternistes et leurspères, auteurs
de la French theory,ainsi quesur la relation entreles subalternistes indiensetleurs
adeptesd’A friqueetd’A riqueduSud.Au‑dede cetobjectifafché, l’auteur
suggèredes pistes de exion surlerapport entreladiaspora et lesintellectuels
restés surplace,ouvrant parricochetledébat surles conséquences de la mondialisation
surletissu intellectuel, en l’occurrence africain.Laréexivitéest àl’œuvre,dans
uneambitieuse tentativedebaliserlaproductiondes normes intellectuelleset, ce
faisant, de traiterdelafabriquedes savoirs.
L’auteur part de l’après-guerre,marquépar la pensée de Heideggerqui a
radicalement misencause legrands systèmes d’explicationdumonde ». Des
philosophes français,Sartre,FoucaultetDerrida,lui ontemble pas, culturalisant
l’Europe avantlalettre, précédantencelales subalternistes indiens(p. 10-11).Amselle
prendsaplume dans un contexte inédit,oùlasuprématiedel’Occidentsedéliteet
on assisteàlamoneenpuissance de philosophiesqui contestent lesprétentions
detats‑Unisetdel’Europeàdominer le monde.L’auteursonne la charge en
interrogeant la French theory,qu’il renomme nonsansironieleFrench paradox,avant
d’analyser dans le deuxième de sesneufchapitres lesenjeuxdutravail intellectuel
de déconstruction descatégoriesoccidentales. Il exploreensuite quelques «sites de
production intellectuelle alternativen Asie,enAfriqueetenAriqueduSud
(chapitres iv,v,vi,vii). Enn,après uneincursion vers le personnage et la philosophie
de Gramsci(chapitre viii), il revientàl’actualisocialeetpolitique en France
(chapitre ix). Anthropologuedeson état,ildécritlechamp de la théoriepostmoderne
et tire sesexemplesdes terrains ethnographiquesclassiquesque sont l’Afrique, l’Asie,
l’Amérique centrale et du Sud, mais aussidelaFrancenoire.
Jean‑LoupAmselle,àcoupd’exemplestopiques, attire d’abordl’attention du
lecteursur un paradoxe, àsavoir le caracre «totalementeurocentré»de la pensée
1. J.-L.Amselle, L’Occident croc.Enquête sur lespostcolonialismes,Paris,Stock,2008. Je remercie la daction
de Politiqueafricaine de sa lectureattentive et de sescommentaires.
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euroenne,ycompris dans sa construction chez Foucault,Deleuze et Derrida,
pèresduFrench paradox.Chezlepremier,ilsoulignla critique de la philosophie
tous storesbaissés». Le maître afaitsipeu de casdelapluralidu monde qui
l’entoure qu’ilignorerait, dans unuvre pourtantfoisonnante,l’expérienced’en‑
seignant qu’ilaeue en Tunisieàune riodepourtantcruciale(1966‑1968).Derrida,
quiignoreson pays natal, l’Alrie, estfrappédumême type de ci:son inspiration
resteessentiellement euroenne.Deleuze,endépit de sonpenchantpourla
discipline,s’inspire d’uneethnologie surannée,qui fait appelàune vision binaire
et gée (p.22).
Fortsdeces sourcesfraaises, subalternistes et postcolonialistes ontinvenle
conceptd’« hybridité»,qu’Amselle critique opportunément, au risque,toutàson
honneur, d’égratigner l’un de sespropres ouvrages, Logiques métisses2.Ilnousparaît
patent quelemétis renvoie àune puretéinitiale, quielle-même relève de l’essen-
tialisme, syndrome bienconnu desethnologues. Leschantresdupostmodernisme
et du subalternisme, largementpsentsdansles universisanglophonesduNord,
sont,eux,férus de tissage. Faut‑ilydéceler le syndrome du migrantqui se soucie
davantaged’authenticitéque sescompatriotesressaupays? Passeulement.En
fait,noussemble-t-il, le métissagecolle ànotre peau commelecolonialismeetla
migrationànotre histoire. Unefoisconsiscomme l’Autre parexcellence, nous,
lesintellectuels africains, asiatiques,sud‑aricains, et nosconfrères et consœurs
de la diaspora,avons tendance ànousapproprierstratégiquement cettealtéritépour
en faireuncapital symbolique àpartir duquel nous tentonsderentredenos
cendres. Le tissagen’a en réalide sens quepladans unedynamique et dans
un contexte temporel et spatial. On esttoujourslemétis de l’Autre, il suftpourle
aliserdefouiller dans nospaysd’originerespectifs, de gratterlasurface du sujet
qu’ovoque. Au Sahel, on compareraitl’iedel’essencedanslemétissage àune
gousse d’échalote:chaquepeauenlevée rapproched’une graine quin’existepas.
L’Occident crocse veut uneenquête surles postcolonialismes,une enquête de
terrainmenée surtrois continents.Fonesur ce travail d’enquête, prenanttoujours
au rieuxles acteursdelasubalternitéetdelapostcolonie quiysontsoumis,
la bellecontextualisation faitepar Amselle ne peut queforcerl’admiration. Mais ce
constatappelle l’interrogation suivante,qui peut s’appliqueraux acteursdes trois
continents:qu’ont‑ilsfaitdecequ’on afaitd’eux,produitsdel’école colonialeetde
la postcolonie? Ci‑gît la alitédanslaquelles’inscrit l’action de cesintellectuels
d’ailleurs, àleurtourdevenus desmtres.Enprovincialisant éloquemmentl’Europe,
2. J.-L.Amselle, Logiques métisses. Anthropologiedel’identitéenAfrique et ailleurs,Paris,Payot,1990.
Il revenait surses propres thèses dans Branchements. Anthropologiedel’universalitédes cultures,Paris,
Flammarion,2001.
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Politique africainen°116 -décembre2009
De la fabriquedes savoirsetdes normesintellectuelles
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Dipesh Chakrabartyassènelaréponse du berger àlabergèreavecunrisquecalcu3.
En effet, l’Inde,lesous‑continentd’oùetsur lequel il écrit, ne sauraitnullementse
duireàunmonolithe.Faceàlatse de Chakrabarty, Jean‑LoupAmselle se
demande pourtant:«[…]lavolonde provincialiserl’Europe” ne consisterait-elle
pas, en nitive,àcontinentaliserlapensée(p.30).Cette question ne se justie
guèrepuisque Amsellefaitlui‑mêmemonteraucréneaudes voix dissidentesdel’Inde,
commecelle de LakhsmiSubramanian (p.281‑282). De plus,lecourant subalterniste
afaitdes vagues et lesSubramanian sont aujourd’huilégion. Resteàprendreen
considérationles extrémistesdetousbords,qui usent et abusent du subalternisme.
Mais quelle théorieest exemptedetoutabus?
Le chapitre iii ouvreunpan de l’itinéraireintellectueldel’auteur, insistantsur ce
qu’ildésigne commeucrochage juif». Le grange detudesafricaines
commande ce type de exivi.Lelecteur,qu’il soit autochtoneounon,aeneffet
bienenvie de savoir ce quipousse lesanthropologuesayant suivilagénérationdes
administrateurs coloniauxversles tropiques, aussitristes soient‑ils!Comment
peut‑otreafricaniste? «Logiques métisses,c’est moi!»(p. 58), répond Jean‑Loup
Amselle,paraphrasantlafameuse formuleapocryphe de GustaveFlaubert. En
peignant sa situationdporte‑à‑faux culturel,d’exiléauseindesapropre
société»,Amselleposeici en termes vifs la question parfoisabstraite de la exivité.
Lorsquelechercheur, au‑delàdeson rapportponctuelavecses collaborateursde
terrain, évoque sa relation avec sonobjet,sedégageune dimensionencoreplus
passionnante de la recherche. La similitude despositions de ceux quel’auteurappelle
leexilés internes»etdes migrants ouvredes perspectivescomparatistes condes.
Lespremiers, commeAmselle,partagentdansune certaine mesure le sort des
seconds, intellectuelsdes diasporas. Il faut toutefoisprêter attentionaux limites de
cettecomparaison,qui tend àignorer lesravages de la distinctionentre cesdeux
composantesoe, notamment, au sein de la sociétéfraaise.Tirer le maximum
de cesdénominateurs communs parfoisténus,qui ne cessent de s’effriterdansun
contexte de crise àlafoiconomique et identitaire, estexaltant, mais leslimites de
l’exercicenedoivent patreperdues de vue.
Amselletraiteensuite de la question classiquedelaréexportation du savoir‑faire
euroen produitdansles colonies vers la tropole(p. 60), souvent évoq
propos desdomaineconomique et sanitaire. Simultanément, il jetteunregard
neuf surlemouvement inverse, en se fondantsur l’analyselocaledelamétropole
au xixesiècle,quand lesgouvernements coloniauxsefaisaient la main surleurs
proprespopulations,avant d’exporter la «technologie socialsultantdeces
exriences. Il faut ainsirelierlaréalidescoloniesetcelle desmétropoles, faire
3. D. Chakrabarty, ProvincializingEurope.PostcolonialThought andHistoricalDifference,Princeton,Princeton,
UniversityPress,2000.
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leur histoirecommune au lieu de lescompartimenter, surtoutdanslecas français.
Il yabienunaller-retourconstantentre lesdifrents terrains d’élaboration des
technologies sociales de l’État colonial.LaBretagne,les îles tropolitainesoule
Languedocduxixesiècleetdudébut du xxesièclesontpar biendes aspectsdignes
de la colonie, commel’ont montbiendes chercheurtrangers,notamment
américains4.
La quêted’uparadigmeafricaindansles sciences sociales»est traiedansla
quatrième partie,qui commence opportunémentpar unecritiquedel’afrocentrisme.
L’auteur metenexergue unecitationd’unafrocentriste,ArchieMafeje, quireprend
sans ambagesles errementsdeMole Asante, le gourou de Temple University 5.
Mafeje ne rendgre justiceaux études africaines en promouvant un telenfermement.
Comment d’ailleursidentier ceux queMafejeappelle «les chercheursafricains»?
Àmoins de faireusage de la spectrométrie,aussifausse quetrompeuse,onlevoit
maldénirune telleentité. De plus,àqui attribue‑t‑il le monopole de la nition
de l’africani,sicen’est àlui‑même, et alorsmêmeque le paysan salien pourrait
bienlui nier cetteidentité? En Afriquesubsaharienne,Mafeje, lesautres
intellectuelscités et moi‑mêmesommestousdes Blancs6!L’Occident crocse
poursuit parune riedeportraits de personnagesmarquants du Codesria,dont
Amsellepropose unhistoireintellectuell.Devifsdébatsentre chercheurs
africains, dont la pomiqueautourdusavoir localoudel’« indinism,sont
rappors. me justes,ces portraitsnerendent pascomptedel’histoireintellectuelle
de l’institution, différente de la sommedes biographiesdeses membres, fussent‑ils
lespluminents (p.70).Laquête d’un paradigmeafricain dans lessciencessociales
reve évidemment du traversafrocentriste puisqu’elleexige de dénir l’Afrique
et l’Africain.Comment établir de telles nitions ?Àquelcomptmargent
lesintellectuels de la diaspora ?Existe‑t‑il un paradigmedes sciences sociales
parcontinent?Pourquoil’A friquedevrait‑elles’entrouverun?Unetelle quêtenous
semble bienillusoire,puisque chercheursafricains,européens et américains
mobilisent le même «corpus de connaissances7».
4. E. J. Weber, PeasantsintoFrenchmen.The ModernizationofRural France, 1870-1914,Stanford, Stanford
UniversityPress,1976; P. Sahlins, Forest Rites. TheWar of theDemoiselles in Nineteenth-Century France,
Cambridge, HarvardUniversityPress,1994.
5. «Lorsqueles Chinoitudientlaculture et la socchinoisesdansleurs propres termes et selonleurs
propres objectifs, le monde scientifique occidental ne proteste pas. Celaparce quelasouverainetédusavoir
chinoissur la Chineest admise…Ainsi interprété, l’afrocentrismen’est rien d’autrequ’uneexigence
gitime,celle queles chercheursafricaintudientleursocde l’inrieuretcessentd’êtreles pourvoyeurs
d’un discoursintellectuetrange(p.65).
6. M. Diawara, «Der Blickvom Anderen Ufer.Oder: DieEntdeckungdes Ween», in J. A. Schlumberger
et P. Segl (dir.), Europa aber wasist es?Aspekte seiner IdentitätininterdisziplinärerSicht,Cologne, hlau,
1994,p.255‑283.
7. Voir notammentJ.-L. Amselle, Branchements…, op.cit., p. 25.
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