Corps et sensorialité : formes primaires de symbolisation dans les épreuves projectives

Telechargé par Marie Renou
Psychologie clinique et projective, volume 24 – 2018, p. 181-196.
Corps et sensorialité :
les formes primaires de symbolisation
dans les épreuves projectives
Anne Brun 1
Dans les méthodes projectives, de nombreux travaux ont été effectués
autour des thématiques du corps et du sensoriel. Il est évidemment impos-
sible de sérier l’ensemble de ces recherches dans le cadre restreint de cette
contribution, mais cet article propose de dégager un fil directeur permet-
tant d’éclairer le rôle fondamental joué par les problématiques du corps et
de la sensorialité, d’abord dans les nouvelles formes de la clinique contem-
poraine, ensuite dans les épreuves projectives référées à la métapsychologie
psychanalytique. Ce fil rouge sera les formes primaires de symbolisation
et les modalités de leur émergence, tant de façon générale que dans le
contexte plus spécifique des méthodes projectives. Cet article vise à montrer
comment les expériences corporelles et sensorimotrices jouent de façon
générale un rôle prépondérant dans l’émergence des formes primaires de
symbolisation et, plus particulièrement, comment les épreuves projectives
peuvent permettre une amorce de symbolisation de ces expériences senso-
rimotrices, qui renvoient souvent au registre de l’archaïque.
Ce sont les modalités d’évolution de la psychopathologie contem-
poraine, notamment la clinique des fonctionnements limites, qui ont
imposé la nécessité de la prise en compte de la sensorialité, plus précisé-
ment de la sensorimotricité, dans des cliniques réputées difficiles : cliniques
de la psychose, psychopathologie des agirs violents contre soi ou contre
autrui, addictions, troubles des conduites alimentaires, problématiques
Anne Brun, Professeure de psychopathologie et psychologie clinique. Directrice du
crppc
(Centre de
Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique), université Lyon-2. annebrunlyon@orange.fr
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psychosomatiques, autrement dit cliniques relevant de « situations limites
et extrêmes 1 de la subjectivité », selon la terminologie de René Roussillon.
L’approche thérapeutique de ces cliniques nécessite des conceptuali-
sations permettant de penser l’importance du sensoriel, du corps et de la
motricité, et, de façon générale, on constate que la plupart des théoriciens
analystes du vingtième siècle ont été confrontés à cette nécessité d’intro-
duire des concepts spécifiques pour pouvoir penser et prendre en charge
des cliniques relevant de pathologies lourdes. Le point commun de ces
nouveaux apports théoriques consiste à explorer les effets des premières
expériences sensori-affectivo-motrices dans la relation à l’objet, c’est-à-dire
la manière dont la relation au monde présente chez tout sujet des caracté-
ristiques relatives à ces expériences infantiles primitives, qui jouent un rôle
essentiel dans la mise en place des processus de symbolisation, ou dans leur
faillite. Ces traces précoces des expériences sensorimotrices et affectives
primitives sont à l’œuvre dans toute rencontre clinique et s’associent à des
niveaux de représentation plus élaborés. L’exploration des formes primaires
de symbolisation permet ainsi de prendre en compte les aspects les plus
primitifs de l’expérience subjective, dans toute rencontre clinique quelle
qu’elle soit. Les théoriciens postfreudiens ont donc proposé des concepts
pour rendre compte de ces formes primaires de symbolisation mais ce n’est
pas parce qu’on les nomme « formes primaires de symbolisation » qu’elles
sont à situer dans une temporalité de l’origine : elles sont coprésentes dans
la vie psychique de tout sujet tout au long de la vie et on passe d’un niveau
de symbolisation à un autre par différents processus de métabolisation
(Castoriadis-Aulagnier, 1975) du sensoriel en affects et en représentations.
Nous allons en premier lieu interroger le rôle joué par les expériences
corporelles et sensorimotrices dans les processus de symbolisation, afin
de saisir leur impact dans les cliniques de l’extrême. Nous explorerons
d’abord la métapsychologie freudienne, avant de décrire les apports des
postfreudiens dans le champ de la sensorialité, à partir notamment de leur
conceptualisation de différentes formes primaires de symbolisation. Cette
réflexion nous conduira à reconsidérer la fonction de la projection dans le
psychisme, par la description des enjeux relatifs à la prise en compte des
formes primaires de symbolisation.
1. Les termes « cliniques des limites et de l’extrême », proposés par René Roussillon à partir des
situations extrêmes décrites par Bettelheim, désignent les pathologies narcissiques identitaires de
sujets en difficulté majeure pour accéder aux processus de symbolisation, comme les cliniques de
l’autisme, de la psychose, de la criminalité, les cliniques psychosomatiques.Voir aussi V. Estellon,
F. Marty et coll. (2012). Les cliniques de l’extrême. Paris, Armand Colin.
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métaPSyChologie fReudienne : leS tRaCeS PeRCePtiveS
ou une mémoiRe aRChaïque
Les fondements de la psychologie scientifique que Freud écrit dès 1895
sont inspirés par les théories associationnistes de la fin du
xix
e siècle et par
la tradition de l’empirisme sensualiste : pour les résumer en quelques mots,
les impressions sensorielles se combinent par associations. Freud s’inscrit
dans cette continuité philosophique et il cite le célèbre aphorisme de Locke
(1689), « Rien n’est dans la pensée qui ne fut d’abord dans les sens », ou,
selon les traductions, « Il n’est rien dans l’intellect qui n’ait été dans les
sens », « si ce n’est l’intellect lui-même » ajoute Leibniz (1703). Dans cette
lignée, Freud décrira avec des concepts spécifiques les processus de trans-
formation du registre sensoriel à celui des représentations.
Freud a notamment insisté, dès le début de son œuvre, sur l’importance
d’une première mémoire archaïque 2 de nature essentiellement perceptive,
composée de traces perceptives, qui ne sont pas traduites ni en images, ni
en mots, en termes freudiens, ni en représentations de chose ni en repré-
sentation de mot.
Une lettre célèbre de Freud, adressée à Fliess en 1896, propose un
modèle des différents types de traces dans l’appareil psychique et de leur
connexion. À cette époque, Freud distingue trois types de signes : percep-
tifs, affectifs, conceptuels, qu’il conceptualisera ultérieurement comme trois
types de traces : traces perceptives et traces représentatives enregistrées sous
forme de représentations de chose ou de représentations de mot. René
Roussillon (2001) a particulièrement souligné l’importance de la différen-
ciation de ces traces perceptives d’avec les autres niveaux de représentation
et, comme on le verra ultérieurement, le retour possible de ces traces percep-
tives dans l’hallucination. Il rappelle que Freud, après ses premiers travaux,
raisonne souvent, par exemple en 1915 dans Métapsychologie, comme s’il
n’y avait pas de traces perceptives, ou comme si elles étaient superposables
aux traces mnésiques inconscientes, et il insiste sur la nécessité clinique de
maintenir l’écart entre la trace perceptive et la trace mnésique inconsciente,
qui compose la représentation de chose.
Dans les processus psychotiques, psychosomatiques et limites, on
repère en effet un manque de liens entre le niveau des traces perceptives
2. Ces premiers écrits de Freud, sous forme de lettres dans des échanges avec Fliess, et la publication
d’Esquisse pour une psychologie scientifique sont regroupées sous le titre La Naissance de la psychanalyse,
et plus récemment, en version intégrale, sous celui de Sigmund Freud. Lettres à Wilhelm Fliess.
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et celui des représentations choses, ces traces perceptives ne peuvent pas se
figurer, se transformer en images. La matière première de l’expérience, les
traces perceptivo- affectivo-motrices, qui ne sont traduites ni en images ni
en mots, ne vont pas pouvoir se transformer en représentation chose, en
représentation imagée : c’est un défaut de symbolisation primaire (Rous-
sillon, 1995, 2001), c’est-à-dire un défaut de traduction de la trace percep-
tive en représentation chose, en trace inconsciente. Dans les pathologies
lourdes, souvent ces traces perceptives ne peuvent pas se scénariser, devenir
des représentations susceptibles d’être partagées et reconnues par un autre
sujet, pour devenir intégrables dans la subjectivité. Le défaut de symboli-
sation primaire relève du clivage, à la différence du refoulement qui carac-
térise le défaut de symbolisation secondaire, soit le défaut de traduction de
la représentation chose en représentation mot.
En définitive, les expériences primitives, articulées aux états du corps et
aux sensations, sont des expériences non remémorables car elles ne peuvent
pas se constituer en souvenirs : ces expériences traumatiques non intégrées
vont se retrouver dans le langage de l’acte et du corps. Pour Freud, l’ar-
chaïque peut donc se définir comme l’enregistrement de traces mnésiques
perceptives, qui pourront être ou non transformées en images et en mots.
L’archaïque désigne en psychanalyse des aspects de la psyché organisés dans
le passé le plus reculé, qui seront repris et réorganisés tout au long de la
vie. Le concept d’archaïque renvoie à la construction du lien avec l’objet et
aux processus de différenciation avec cet objet, mais l’archaïque reste aussi
présent de tout temps chez chacun d’entre nous : l’archaïque ne se confond
donc pas avec l’origine mais en constitue une première expression.
PoStfReudienS : foRmeS PRimaiReS de SymboliSation
C’est dans le registre de cet archaïque que la plupart des psychanalystes
du vingtième siècle ont introduit des concepts spécifiques pour pouvoir
penser les premières expériences sensori-affectivo-motrices dans la relation
à l’objet : je me bornerai dans le cadre de cet article à une rapide synthèse
des concepts les plus connus et les plus exploités, soit l’objet agglutiné
(Bleger, 1967), le pictogramme (Castoriadis-Aulagnier, 1975), les proto-re-
présentations (Pinol-Douriez, 1984), le signifiant formel (Anzieu, 1987).
En 1967, José Bleger introduit le concept de noyau agglutiné, formé des
identifications les plus primitives, là où ne s’est pas encore établie une
discrimination entre moi et non-moi. Le pictogramme conçu par Piera
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Castoriadis-Aulagnier (1975) se caractérise par une indissociabilité entre
espace corporel, espace psychique et espace extérieur. Le pictogramme se
présente donc sous la forme d’une sensation hallucinée ; un bruit, une
odeur une proprioception concernant l’intérieur du corps propre font brus-
quement irruption dans l’espace psychique et l’envahissent complètement.
L’originaire désigne donc l’ensemble des représentations à l’orée de la vie
psychique, en deçà de toute différenciation entre psyché et sôma, de même
qu’entre espace interne et espace externe, mais l’originaire ne saurait donc se
confondre avec l’origine. Didier Anzieu (1987) définit le signifiant formel
comme la première étape de symbolisation des pictogrammes et il décrit
une configuration du corps en proie à une transformation qui s’impose sous
la forme d’un vécu hallucinatoire. Nous développerons ultérieurement ce
concept à partir d’exemples empruntés à la clinique du Rorschach. Dans
l’œuvre de Freud, l’image motrice préfigure le signifiant.
Ces différents concepts désignent les formes primaires de symbolisation
(Brun, Roussillon et coll., 2014a) et leur rôle s’éclaire à la lumière de l’éty-
mologie du mot archaïque, qui renvoie au double sens à la fois de commen-
cement et de principe, « commencement » désignant la relation première
de l’enfant à son environnement et « principe » la dimension organisatrice
et structurale des formes primaires de symbolisation pour l’ensemble de la
vie psychique.
Sans aborder de façon détaillée le descriptif de chacun de ces concepts
relatifs aux formes primaires de symbolisation, il est possible de dégager
leurs points communs, que nous regrouperons en trois rubriques.
Articulation des sensorialités primitives du bébé
avec son environnement
Pour comprendre les processus d’émergence des formes primaires de
symbolisation, il s’impose d’abord de revenir à l’articulation des sensorialités
primitives du bébé avec son environnement. L’ensemble de la clinique du
premier âge montre en effet l’importance du partage de sensations corporelles
entre le bébé et son environnement pour constituer un fond sur lequel s’éta-
blit la possibilité d’un accordage émotionnel : Daniel Stern (1975) désigne
comme une chorégraphie première, l’ajustement des gestes, des mimiques et
des postures entre l’enfant et l’objet primaire. Les travaux actuels, notamment
en psychologie du développement, montrent que c’est l’échoïsation du bébé
par son entourage, ce que Stern nomme les accordages de l’environnement
qui permettent au bébé d’accéder aux premières formes de la symbolisation.
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