DES LOGEMENTS QUI FONT RECULER L’ITINÉRANCE 02. DES LOGEMENTS QUI FONT RECULER L’ITINÉRANCE TABLE DES MATIÈRES DES LOGEMENTS QUI FONT RECULER L’ITINÉRANCE L’ITINÉRANCE EST TOUJOURS UNE QUESTION DE LOGEMENT MON CHEZ NOUS VIVRE CHEZ SOI EN COMMUNAUTÉ Tout n’est donc pas noir dans l’univers de l’itinérance, malgré un accroissement et une aggravation des situations vécues. Pour certains acteurs de Gatineau, du Québec et d’ailleurs, cette crise a suscité des prises de conscience, de l’imagination et des mobilisations favorisant la création de projets et des services novateurs axés autour du respect du droit au logement et de la dignité humaine. 3 33 6 36 VIVRE ENSEMBLE À MÉTA D’ÂME : UNE HISTOIRE D’ENTRAIDE 39 VALLEYFIELD : DE L’HÉBERGEMENT AUX LOGEMENTS 42 SAC À DOS: 1,2,3 PROJETS… BIENTÔT 73 LOGEMENTS 46 PLUS QUE DU LOGEMENT… BRIN D’ELLES 49 LES ŒUVRES ISIDORE-OSTIGUY : POUR QUE TOUTES LES FAMILLES PUISSENT TROUVER UN TOIT 25 53 LE CHÂTEAU À MARIE-ÈVE : LA TRANSFORMATION D’UN LIEU MYTHIQUE EN LOGEMENT SOCIAL 29 56 QUAND LES LOGEMENTS SONT LÀ 11 17 « UN BLOC QUI APPARTIENT À LA COMMUNAUTÉ » 22 LE CENTRE JACQUES-CARTIER: UNE APPROCHE ALTERNATIVE EN LOGEMENT de Logemen’occupe Pech ET I’ITINÉRANCE: L’INNOCENCE PERDUE! LA PETITE HISTOIRE DES PETITES AVENUES DIOGÈNE : TESTER ET ADAPTER LE LOGEMENT D’ABORD François Roy -Coordonnateur Logemen’occupe Louise Guindon -Présidente du conseil d’administration C’est dans ce contexte qu’est venue l’idée de Logemen’occupe de soutenir une publication mettant l’emphase sur ces possibles. Face à une morosité de plus en plus présente parmi les acteurs impliqués dans cette lutte titanesque et les impasses des stratégies axées uniquement sur les services d’urgence, il nous apparaît important de présenter, dans une publication et un recueil de textes, des projets novateurs et des alternatives concluantes qui favorisent une issue et le respect du droit au logement pour les personnes et les familles en situation d’itinérance, tel que reconnu dans l’axe 1 de la Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec. Une itinérance plurielle qui explose On reconnait depuis des années que le phénomène est bien plus nuancé que le transmet l’image réductrice du « clochard alcoolique » que nous avions autrefois. Ce phénomène revêt maintenant de multiples visages et présente divers niveaux de gravité. Bien que l’on retrouve majoritairement des hommes en situation d’itinérance visible, l’itinérance des femmes, davantage invisible, est très importante. Tout comme celle des familles, longtemps négligée et non reconnue, qui s’accroît avec l’aggravation de la crise du logement. Le débordement des ressources d’urgence, la multiplication des campements témoignent de l’accroissement de l’itinérance. En 2024, tout le monde reconnaît que bien plus que les 10 000 personnes recensées au dernier dénombrement vivent cette situation. Et leur nombre sera croissant, alors que les situations de 03. désaffiliation se multiplient, tout comme, et se croisant, celles d’exclusion du droit au logement. Des personnes de tout âge se retrouvent ainsi poussées vers la rue. L’itinérance est un problème de société. Le respect des droits les plus élémentaires ne peut être réduit à une simple question de responsabilité personnelle, à une affaire privée ou à l’action d’une seule organisation. Comme le stipule la Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec, « il faut se reconnaître une responsabilité collective vis-à-vis cette question et prendre les dispositions nécessaires pour réintégrer dans la société celles et ceux qui se retrouvent déjà en marge de cette société et pour éviter que d’autres ne s’y engagent ». Force est de constater la complexité du phénomène de l’itinérance. À cet égard, l’itinérance peut être comprise comme le résultat d’un processus de désaffiliation multidimensionnelle qui s’opère lorsqu’une précarité dans différentes sphères (familiale, sociale, économique, psychologique) survient dans un contexte d’inégalités sociales et de désengagement de l’État dans la prise en charge des problèmes sociaux. Ainsi, de nombreux organismes communautaires soulignent l’importance d’une approche globale dans le domaine de l’itinérance, c’est-à-dire que l’intervention doit tenir compte de la singularité des parcours des personnes et familles en situation d’itinérance et cibler différentes sphères sociales. Dans la Politique nationale de lutte à l’itinérance (2014), cinq axes d’intervention prioritaires sont mis de l’avant : le logement, l’accès aux services de santé et aux services sociaux, le revenu, l’éducation et l’insertion sociale et socioprofessionnelle, et la cohabitation sociale et enjeux liés à la judiciarisation Si elle n’est pas uniquement lié à un problème de logement, la grande majorité des acteurs impliqués auprès des personnes seules et des familles en situation d’itinérance reconnaissent qu’il s’agit toujours d’un problème lié au logement. Même si ce n’est pas toujours suffisant, l’accès au logement est donc nécessaire et impératif afin de s’attaquer sérieusement à cet enjeu de société. 04. 05. L’expérience Outaouaise Des réponses variées partout au Québec C’est dans cette perspective, et préoccupé par les lacunes du continuum de services, particulièrement autour du logement, que Logemen’occupe, un organisme de défense collective des droits des mal-logés et des sans-logis de l’Outaouais, a pris le bâton du pèlerin à la fin des années 90 afin de mobiliser les acteurs impliqués dans la lutte à l’itinérance autour de la réalisation de nouveaux projets de logement social avec soutien communautaire s’adressant aux ménages sans chez soi. Le présent recueil de textes ne prétend pas aborder l’enjeu de l’itinérance de façon exhaustive, ni de dresser une liste de « bonnes pratiques » à adopter. Plutôt, il poursuit un double objectif. Premièrement, il veut illustrer la complexité et la diversité des interventions requises dans le champ unique du logement. Deuxièmement, son objectif est de montrer qu’en faisant preuve de créativité, en ayant accès à des ressources humaines, financières et matérielles suffisantes, et grâce à la collaboration intersectorielle, il est possible de mettre sur pied des solutions novatrices dans le champ du logement, qui permettent à des personnes et familles de sortir d’une situation d’itinérance. À l’époque, dans l’ancienne ville de Hull, les services d’aide et d’accompagnement étaient limités à un seul refuge (Gite ami). S’adressant uniquement aux personnes seules sans logis, il apparaissait incontournable pour les militants impliqués dans le giron de Logemen’occupe d’œuvrer à la mise en place de solutions novatrices afin d’offrir une issue décente et pérenne à ces personnes et familles confrontées à des impasses et enfermées dans l’itinérance chronique. Ainsi, le premier texte, L’itinérance est toujours une question de logement, montre l’importance du logement comme cible d’intervention dans le champ de l’itinérance et décrit l’évolution des politiques. S’inspirant d’expériences avant-gardistes mises de l’avant par la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM), le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) de l’UQAM et de la mise en place du programme AccèsLogis par le gouvernement du Québec de l’époque, cette initiative de Logemen’occupe et la mobilisation qui s’ensuivit ont fini par donner naissance notamment à Mon chez Nous, les Œuvres Isidore-Ostiguy, les Habitations Unies Vers Toit et à la Fédération des OSBL d’habitation de l’Outaouais, de nouveaux organismes d’habitation communautaire et une fédération d’OSBL dédiés au logement pour les personnes et familles vulnérables sans chez soi ou à risque de le devenir. Ensuite, les trois textes suivants, décrivant les services offerts par Mon Chez Nous, L’Avenue Hébergement communautaire et L’Anonyme, montrent que l’implémentation de telles solutions en logement doit être pensé « du bas », à partir des besoins rapportés par la communauté et les personnes premières concernées, de façon concertée et grâce à un financement adéquat. Les prochains cinq textes, rédigés par des représentants des organismes Diogène, Centre Jacques Cartier, Pech, Métâ d’âme et de Valleyfield, argumentent le succès d’approches axées sur le logement et montrent que la sortie de la rue peut être effectuée par l’offre d’une stabilité résidentielle qui est associée à un suivi et à un accompagnement personnalisé. Encouragés par ces résultats positifs, plusieurs autres projets virent le jour par la suite et, encore présentement, malgré les problèmes engendrés par le sous financement d’AccèsLogis. Ces réalisations démontrent positivement et de façon encourageante qu’il peut y avoir des dénouements et des solutions durables de sortie de l’itinérance pour des personnes et des familles ayant vécu ce phénomène, même pour des personnes avec des problèmes sévères de santé mentale et de dépendance. Elles démontrent également qu’un continuum de services orienté vers un plan de sortie de l’itinérance via le logement peut être une stratégie concluante pour une sortie de l’itinérance en lieu et place d’une posture axée et limitée qu’autour des services d’urgence. Une posture qui, en voyant le phénomène de l’itinérance comme une maladie qu’il faut soigner, ne fait que maintenir les personnes touchées dans une impasse sociale et dans les méandres de la chronicité. Louise Guindon, François Roy Finalement, les quatre derniers textes, faisant état des pratiques des organismes Sac à dos, Brin d’Elles, les Œuvres Isidore-Ostiguy et le Château à Marie-Ève, montrent différentes formes que peut prendre l’offre de logement permanent. À la lecture de ces textes, plusieurs consensus se dégagent : il est important de placer des personnes et familles en logement, mais surtout d’assurer un suivi avec elles; il est possible d’assurer une stabilité résidentielle de personnes qui vivent encore des problématiques (par exemple au niveau de la dépendance ou de problèmes de santé mentale) et il est primordial de considérer les besoins spécifiques de groupes, comme les femmes, les jeunes et les familles; et finalement, des solutions durables en logement doivent être pensées et opérées à partir des besoins rapportés par les personnes premières concernées et elle doivent favoriser l’implication de ces personnes dans les prises de décisions au sein des organismes. 06. L’ITINÉRANCE EST TOUJOURS UNE QUESTION DE LOGEMENT « L’itinérance n’est pas seulement un problème de logement, mais il s’agit toujours d’un problème de logement. »1 Pierre Gaudreau Organisateur communautaire Cette formule simple peut sembler évidente. Par toute définition, l’itinérance est l’absence d’un toit. Partout au Québec le problème explose, les ressources ne suffisent plus, les campements se multiplient. Des chambres en hôtels sont réquisitionnées, alors que de la voiture au couchsurfing, l’itinérance invisible s’accroît. Pourquoi cette hausse? À l’ampleur sans précédent de la crise du logement se combine une action insuffisante sur d’autres facteurs contribuant à l’itinérance, dont la violence conjugale, la sortie des institutions (centres jeunesse, milieux carcéraux, hôpitaux), et les conditions de vie difficiles pour les populations autochtones sur et hors réserves. Dans ce contexte, comment la question du logement est-elle identifiée et traitée pour concevoir et répondre à l’enjeu de l’itinérance ? 1 C’est l’activiste américaine pour le droit au logement Cushing Dolbeare qui a développé cette formule. Au Québec Pour éviter la rue et en sortir (2014) et la vision globale Revendiquée par le milieu communautaire depuis 2006, c’est finalement en 2014 que le gouvernement de Pauline Marois a doté le Québec de sa Politique nationale de lutte à l’itinérance - Pour éviter la rue et en sortir. Celle-ci définit l’itinérance comme : L’absence ou l’impossibilité d’avoir un « chez-soi », un lieu où l’on se sent bien et protégé, un lieu à soi, reconnu par les autres, où l’on retourne pour se reposer et pour se retrouver dans l’intimité. Ce lieu, c’est le domicile. Ne pas avoir de domicile, être sans adresse fixe ou dans des conditions de logement très instables, c’est être sans lieu à soi, sans chez-soi. (Ministère de la Santé et des services sociaux, 2014, p.29) Le logement, sans être la cause unique de l’itinérance, y est central : il s’agit d’un des cinq axes d’intervention prioritaires ciblés par cette politique. Cette orientation reprend la demande qu’avait développée le Réseau SOLIDARITÉ itinérance du Québec (RSIQ) quant à une politique en itinérance reconnaissant les droits de cité au logement, au revenu, à la santé et aux services sociaux, à l’éducation et l’insertion. Cette analyse dite « globale », tenant compte de l’aspect multidimensionnel des causes et solutions à l’itinérance, s’était aussi reflétée dans le Cadre de référence sur l’itinérance adopté par le gouvernement du Québec en 2007, qui précise que « L’itinérance est un problème multifactoriel, elle ne peut être liée à un seul facteur explicatif… qu’il n’y a pas nécessairement prépondérance d’un facteur sur l’autre ». Le rôle clé d’AccèsLogis Comme en témoignent la plupart des textes du présent recueil, une formule de logement social avec soutien communautaire a fait ses preuves au Québec pour faire reculer l’expérience de la vie sur la rue. Depuis plus de 25 ans, près de 200 projets se sont réalisés pour agir en itinérance grâce au Programme AccèsLogis, dont le « volet 3 » est destiné aux personnes ayant des besoins particuliers en habitation. Quoiqu’insuffisantes pour financer le nombre d’unités requises, les sommes investies dans ce programme par les différents gouvernements qui se sont succédés ont permis de compléter environ 2000 unités chaque année, dont 15 % étaient pour les personnes en situation d’itinérance. PHAQ, ça ne marche pas fort 07. Or, par l’insuffisance des budgets du programme AccèsLogis, plusieurs projets tardaient à se réaliser. Le gouvernement de la CAQ de François Legault a abandonné ce programme depuis 2018, n’ajoutant des fonds que pour terminer les unités non réalisées. Il a préféré créer en 2022 le Programme Habitation Abordable Québec (PHAC), qui devait permettre la construction rapide de logements, en ouvrant ce financement au secteur privé et aux OBNL. À ce jour, ce programme est loin de faire ses preuves, sauf celui de détourner les fonds publics du logement social. En novembre 2023, une Entente Canada-Québec était conclue prévoyant l’investissement de 1,8 milliards $ sur 5 ans pour la construction de 8 000 logements abordables ou sociaux, dont 500 unités en itinérance. C’est une bonne nouvelle, mais cela ne réglera pas la crise du logement, avec l’ampleur des besoins actuels et le défi démographique à venir. Faire sortir de terre ces logements sera tout un défi et on ne sait pas ce qui sera classé comme social ou « abordable ». Une Politique toujours pertinente en 2024 Dix ans après son adoption, la Politique nationale de lutte à l’itinérance garde toujours sa pertinence, avec sa vision globale du phénomène et des actions à mener pour le contrer. Cette politique nomme clairement la nécessité de reconnaître le droit au logement, de même que la nécessité des interventions pour assurer la stabilité en logement, le soutien communautaire, l’accompagnement et le suivi. Le problème ne relève donc pas des orientations de la politique, mais bien de la faiblesse des plans d’action qui en sont découlés et des moyens investis pour réaliser les actions nécessaires. En conséquence, l’adhésion à la vision portée par la Politique québécoise en itinérance a fléchi. Et ce, alors que des réponses en urgence, des refuges, des hôtels, des campements se multiplient. Pendant ce temps au Canada Dans les années 2000, le développement de la lutte à l’itinérance au Canada allait suivre un cheminement fort différent, avec des impacts majeurs sur le Québec. En 2004, Jack Layton, chef du NPD, avait accusé Paul Martin, avec raison, d’êtreresponsable de l’accroissement de l’itinérance et des morts dans la rue, par suite du retrait du soutien fédéral au développement de logement social depuis 1994. Malgré sa volonté d’agir sur l’itinérance, Ottawa ne réinvestira pas de façon structurante dans le logement social : plutôt, il apportera une aide majeure à une approche contraire pour adresser le phénomène de l’itinérance. 08. En 1999, le gouvernement Chrétien avait adopté une Stratégie nationale sur les sans-abris. Vaste et ambitieuse, prévoyant ne pas devoir être reconduite en raison de son succès après trois ans, cette Stratégie se déclinait en différents programmes, dont l’Initiative de partenariats en action communautaire (IPAC). L’IPAC allait permettre une diversité d’actions (interventions, développement d’hébergements et de logements) pour réduire ou prévenir l’itinérance tel que déterminée par les concertations régionales, réunissant le communautaire et le gouvernement du Québec, mais excluant le gouvernement fédéral. Au déplaisir du gouvernement fédéral, le programme dut être reconduit maintes fois. L’IPAC et ses suites ont soutenu des actions fort pertinentes. Il manquait cependant un financement structurant dédié au logement social : « Where is the housing ? », dénonçaient des activistes de Toronto à la sortie de ce programme. Chez soi… sur le privé (2008) Un élément majeur qui orientera la lutte à l’itinérance sera l’octroi par Ottawa d’un financement de 110 M$ à la Commission canadienne de Santé mentale pour développer le modèle du Housing first dans cinq villes canadiennes, dont Montréal. Ce projet de recherche avait un angle biaisé au départ. Il visait à démontrer la supériorité d’une intervention offrant un logement privé avec un loyer subventionné et une intervention d’accompagnement pour stabiliser en logement des personnes en situation d’itinérance chronique. Le projet a fait ses preuves, effectivement, avec des travers. En mars 2000, Jennifer Caldwell, 20 ans, est morte brûlée dans l’incendie de la maison de carton dans laquelle elle vivait dans la rue à Toronto. Plus tard cette année-là, des militant.e.s déposaient les cendres de sa maison au bureau du Premier ministre du Canada, demandant un réinvestissement massif dans le logement social pour éviter de tels drames. D’une part la déclinaison du Housing first (HF) prônée par le Projet chez soi privilégiait une aide passant par le logement privé. Cette priorisation faisait fi du modèle québécois, où les OBNL de logements développés en itinérance sont habituellement de petites tailles et intégrés dans les quartiers. Le Projet chez soi négligeait aussi la clef de voûte observée au Québec, soit l’importance du soutien communautaire apporté aux personnes en situation d’itinérance qui intègrent un logement social. D’autre part, en privilégiant l’intégration de personnes en situation d’itinérance dans des logements privés existants, le HF ne contribuait pas à l’ajout de logements abordables. En plus, la tangente que prendra le gouvernement fédéral avec son programme de lutte à l’itinérance, attachant la majorité des budgets au HF, privera de fonds des organismes qui souhaitaient développer des logements sociaux avec l’aide de ce programme. 09. Le tableau ci-dessous démontre que même si le Projet Chez soi a pu placer en logement 300 personnes en 2009-2011, dont un grand nombre fréquentait des refuges pour hommes, la fréquentation de ceux-ci n’a pas cessé de croître. Sans action pour prévenir l’itinérance, le HF ne réduit pas l’itinérance. Encore moins, s’il est orienté vers les logements privés. Occupation des refuges pour hommes du 15 décembre au 31 mars- Montréal 2 Année Nombre de nuitées Nombre de lits Taux d’occupation Hiver 2010-2011 59 960 601 93 % Hiver 2011-2012 63 784 616 96 % Hiver 2012-2013 66 633 658 95 % (1) 2 Rapport annuel du RAPSIM, 2012-2013, p.40 La Stratégie canadienne sur le logement (2017) En 2017, le gouvernement libéral de Justin Trudeau adopte la Stratégie nationale sur le logement. Elle reconnaît que des logements sûrs et abordables sont au cœur de chaque communauté forte. En 2021 et 2022, un volet de cette stratégie, l’Initiative pour la construction rapide de logements (ICRL), a permis la construction de 1 300 logements sociaux par année au Québec. C’est très peu, puisqu’au milieu des années 1980, l’aide fédérale assumait la majorité du financement de 8 000 nouveaux logements HLM, coopératives et OSBL par année au Québec. Depuis, la population canadienne a doublé, les besoins en logement sont plus importants, comme le sont d’ailleurs les moyens du gouvernement fédéral. D’autres volets de cette Stratégie du gouvernement Trudeau contribuent au développement de logements, dont le Programme de logement abordable, qui soutient la construction de logements, par le secteur privé ou sans but lucratif. Or, il a donné lieu à des loyers qui sont loin d’être abordables pour la population à faible revenu. D’ailleurs, confrontés aux coûts croissants de réalisation des logements, de nombreux projets ayant des subventions octroyées ne réussissent plus à lever de terre. Bref, cette stratégie est loin d’avoir rétabli un financement important et récurrent pour le développement du logement social. Nous pouvons difficilement parler, comme le faisait le gouvernement fédéral, du projet « plus important et plus ambitieux programme fédéral de logement de l’histoire canadienne ». 10. Vers un chez soi (2019) En 2019, le gouvernement fédéral annonçait une nouvelle stratégie canadienne de lutte contre l’itinérance, Vers un chez soi (VCS), qui vise à réduire de 50 % l’itinérance chronique au Canada d’ici 2029. VCS inclut le logement comme composante centrale à la définition de l’itinérance et nomme le « manque de logements abordables et appropriés » comme le premier obstacle pouvant mener à une situation d’itinérance. La volonté de VCS de réduire de moitié l’itinérance chronique est une stratégie erronée parce que : 1) l’itinérance n’est pas la réalité d’une population statique; 2) le focus sur l’itinérance chronique est une impasse puisque, comme on l’a vu avec le Projet chez soi (Montréal, 2010), même si on « sort » 300 personnes des refuges, elles sont plus que remplacées par d’autres personnes qui vivent en situation d’itinérance invisible ou périodique; et 3) la cible fédérale de l’itinérance chronique se base sur l’exercice du dénombrement, qui se résume à « on sort et on compte ce que l’on voit ce soir », ce qui occulte l’itinérance cachée, allant du couchsurfing, à l’accueil temporaire dans des logements, campements, voitures, et autres stratégies de survie. Un contexte qui annonce pire La SCHL estime les besoins à 620 000 nouveaux logements au Québec d’ici 2030. La construction de ces nouveaux logements dans un tel délai est impossible : cela demanderait de doubler les mises en chantier. Entre l’augmentation du coût des matériaux, des terrains et de la main-d’œuvre, la pénurie de ressources, l’inflation, les taux d’intérêt, et les orientations des gouvernements canadien et québécois, tout joue contre le développement de ces logements. Cela est sans compter les embûches spécifiques au développement de logements sociaux. Et les villes? Les villes ont aussi des responsabilités pour contrer l’itinérance et certaines s’y impliquent. Ce qui est nouveau depuis 2022, c’est l’intervention publique active de la part de villes de toutes les régions pour interpeller le gouvernement provincial sur la question. C’est le cas de Québec, qui a convoqué un Sommet des villes sur l’itinérance en septembre 2023, mais aussi de Laval, Longueuil et d’autres qui développent leur propre vision. L’action des villes est nécessaire afin de soutenir le développement de logements sociaux, au niveau du zonage ou de l’acquisition de terrains, par exemple en utilisant leur droit de préemption pour acheter des logements privés. Selon leurs moyens, la contribution financière des villes peut être importante pour développer des projets de logement social. Or, force est de constater la priorité qu’elles accordent au développement de logements privés. Les villes sont certes des créatures du gouvernement du Québec, mais leur cadre légal ne les empêche pas d’interpeller le gouvernement du Canada, sur lequel on doit imputer une plus grande responsabilité. Les envolées des mairesses et maires pour interpeller le gouvernement Legault sont à suivre. Pour l’instant, le gouvernement a répondu au Sommet des villes en investissant davantage dans l’hébergement d’urgence. Des réponses additionnelles pour le logement sont cependant nécessaires, tant pour agir en amont qu’en aval du phénomène de l’itinérance. Autrement, nous courrons le risque de consolider et d’institutionnaliser les réponses en urgence. Ainsi, cela fait des décennies qu’à Toronto les maires et mairesses appellent à une action, cela fait des décennies que chaque soir les places en hébergement d’urgence sont en croissance et occupées : 5 000, puis 7 000, puis c’était 9156 le 25 octobre 20233 . Cela ne cesse d’empirer avec un ajout de places annoncé pour l’hiver 2025 ! https://www.toronto.ca/city-government/data-research-maps/research-reports/housing-and-homelessness-research-and-reports/shelter-census/ MON CHEZ NOUS 11. Vivre chez soi en communauté François Roy, membre fondateur et ex-président du conseil d’administration Nicolas Déry, chef d’équipe du Soutien communautaire MCN Il y a des dates qui s’inscrivent, qui se gravent dans le marbre; des dates qui forgent leur place dans l’histoire. Mon Chez Nous est d’abord et avant tout un projet qui prend appui sur l’idée que, même si l’itinérance n’est pas juste un problème de logement, c’est toujours un phénomène lié à un problème de logement. C’est un projet qui s’appuie sur l’idée que l’itinérance n’est pas un choix de vie, mais un problème social dû aux manquements de la société et de l’État. Mon Chez Nous, s’appuie aussi sur l’idée évocatrice d’une personne en situation d’itinérance qui nous avait mentionné avoir hâte d’avoir son « mon chez nous ». 3 À l’époque de sa mise en place en 1996, le constat malheureux était que, mis à part le Gite ami – le seul refuge pour personnes seules à Gatineau - qui offrait et offre toujours un hébergement d’urgence temporaire aux personnes seules, vulnérables, en situation d’itinérance ou à risque de le devenir, il n’existait en Outaouais aucune autre ressource adaptée pour offrir un logement permanent, décent et abordable à ces personnes. C’était aussi l’idée qu’il fallait offrir un soutien communautaire aux personnes qui allaient y habiter afin d’assurer leur stabilité résidentielle. Mon Chez Nous, c’est une histoire de lutte, de solidarité et de la concertation incroyable d’une dizaine d’organismes communautaires et de citoyens indignés de voir une telle situation dans un État et une région aussi riches que la nôtre. Dix organismes soit : l’Association coopérative d’économie familiale de l’Outaouais (ACEFO), Action Santé Outaouais, l’Assemblée des Groupes de femmes d’interventions régionales (AGIR), le BRAS, le Centre d’intervention et de prévention en toxicomanie de l’Outaouais, le Gite ami, le Groupe Entre-Femmes, la Maison Réalité, la Soupe populaire et bien entendu, Logemen’Occupe, qui avait proposé l’idée et initié le mouvement. Dix organismes mobilisés autour d’un objectif commun et d’une volonté collective de développer un projet de logement social avec soutien communautaire pour les trop nombreuses personnes qui vivaient ce phénomène d’exclusion sur notre territoire. Dix organismes qui, avec la mise en place du programme Accès Logis et l’appui important de l’ancienne ville de Hull, voyaient une occasion incontournable de réaliser un premier projet d’habitation. Malgré cette mobilisation et les appuis reçus, le premier projet d’habitation fût très long à voir le jour. Près de trois ans de travail acharné ont été nécessaires pour trouver un site approprié, rassurer les citoyens craintifs et trouver tout le financement requis avant que puisse s’amorcer les travaux de recyclage de l’ancien cinéma de Paris situé au 185, rue Laval dans le secteur Hull. Le succès de ce premier projet, les espoirs qu’il engendra auprès des partenaires et les besoins exprimés par la population en situation d’itinérance incapable d’obtenir un logement dans ce nouvel immeuble de la rue Laval convainquirent rapidement les membres du conseil d’administration de l’époque de l’importance de poursuivre le développement d’autres projets d’habitation. 12. Depuis cette première réalisation, Mon Chez Nous a réalisé 8 autres projets immobiliers pour plus 200 unités et environ 500 personnes résidentes. L’organisme gère également le projet des Habitations UniesVers-Toît, un ensemble immobilier de 65 unités de logement pour des familles à faible et modeste revenu. L’offre de logement passe par de l’hébergement transitoire de 3 à 6 mois, pour des personnes sans logement (Hébergement Saint-Antoine ) de l’hébergement de 5 ans dans deux maisons de chambres (Manoir Dumoulin et les Habitations Benoit-Fortin), ainsi que dans 10 appartements pour étudiants (Les Habitation Marc-Bachand) et un bloc appartement de 30 logements. (Projet Saines Habitudes de Vie). L’offre de logement passe aussi par du logement permanent : 6 appartements dans Les Habitations du Ruisseau, 10 appartements du projets Marc-Bachand et 17 appartements à la Maison Gemma-Morrisette. Depuis un an, nous pilotons un partenariat avec Le Centre intégré de santé et services sociaux de l’Outaouais qui permet à 10 personnes hospitalisées sans logement de vivre, de manière transitoire, dans une chambre dans l’une de nos maisons de chambres. Aujourd’hui, après 25 ans d’existence, Mon Chez Nous a fait la preuve que l’offre de logement social et communautaire n’est pas une dépense, mais un investissement qui contribue au développement démocratique par le soutien d’une citoyenneté active, par la promotion de valeurs et d’initiatives de prises en charge individuelles et collectives. Relancer le développement de nouveaux projets d’habitation communautaire À Mon Chez Nous, lors des dernières années, le nombre de demandes d’aide a explosé. Une crise qui se répercute sur de longues listes d’attente. « Le sous-financement du soutien communautaire a toujours été un défi. C’est un obstacle majeur pour assurer le développement de nouveaux projets d’habitation. L’autre difficulté, c’est l’abandon du programme AccèsLogis par le gouvernement de la CAQ », fait remarquer François Roy, l’un des membres fondateurs de Mon Chez Nous et coordonnateur de Logemen’Occupe. « Lors de la mise en place d’AccèsLogis au début des années 2000, les projets pouvaient voir le jour en moins de deux ans. Au cours des dernières années, on parle de cinq, six et même sept ans parce que le programme n’a pas été bonifié. C’est facile pour certains membres de la classe politique de dire que ce programme ne fonctionne pas. Ça fonctionne difficilement parce que ce programme n’a pas été suffisamment ajusté pour faire face aux coûts de construction actuels et d’acquisition des terrains ou des immeubles », d’ajouter M. Roy. « Aucun projet n’a pu voir le jour avec le nouveau programme de logement abordable du gouvernement Legault. Il faut absolument relancer AccèsLogis ou bien un autre programme similaire. Tous les acteurs s’entendent là-dessus », selon ce dernier. Le soutien communautaire à Mon Chez Nous, la clé de voûte pour assurer la stabilité résidentielle des locataires Pour l’organisme, AccèsLogis est un exemple éloquent de la rentabilité économique et communautaire d’un tel programme. Dans cette perspective, il nous apparaît urgent d’accroître à long terme les budgets consacrés au développement du logement social ainsi que le financement du soutien communautaire offert par les OSBL d’habitation comme Mon Chez Nous. À Mon Chez Nous, le soutien communautaire est la clé de voûte pour assurer la stabilité résidentielle, briser l’isolement social, favoriser la participation sociale, assurer la consolidation de leur estime de soi et permettre l’intégration des locataires dans leur communauté. Il vise également à développer un sentiment d’appartenance à son milieu de vie (« vivre chez soi »), à sa communauté et à son quartier. ENCADRÉ Il recouvre un ensemble d’actions qui peuvent aller de l’accueil à la référence, en passant par l’accompagnement auprès de services publics, la gestion des conflits entre locataires, l’intervention en situation de crise, la gestion du bail, du soutien ponctuel, le soutien au comité de locataires et l’organisation d’activités communautaires. En 27 ans, la mission de Mon Chez Nous est restée simple: offrir du logement de bonne qualité à prix modique à des personnes vulnérables qui sinon, passent entre les mailles du filet. Ces logements, jumelés à un soutien communautaire, font l’originalité de l’organisme. « On crée une communauté de soutien autour de la personne. Il y a des rencontres mensuelles de locataires, des activités de groupe. Les gens vont parler de leur vulnérabilité, partager leurs connaissances, astuces et apprendre à s’organiser en groupe », raconte Nicolas Déry, un vétéran sur le terrain depuis 10 ans. « C’est notre plus grande force, les liens sociaux. Être en lien avec les gens, les accueillir comme ils sont. Ça crée tout un filet social. On fait beaucoup de référencement dans le réseau. » Nicolas et l’équipe de Mon Chez Nous, qui après plusieurs années de travail à réfléchir à ce qui ne fonctionne pas sur le terrain, s’inspirent de l’approche de la réappropriation du pouvoir d’agir, développée plus particulièrement par le Comité pour la mise en application du cadre de pratique sur l’appropriation du pouvoir d’agir personnel et collectif en partenariat avec l’UQO ainsi que du cadre référence en soutien communautaire en logement social et communautaire. Ces approches font un pont entre l’intervention individuelle de l’accueil, de la référence et l’intervention de groupe, de voisinage mais aussi l’intervention collective organisée. Les locataires de MCN ont mis sur pied leur association qui mobilise ses membres dans les manifestations, des campagnes de revendication ou même dans la vie démocratique de nos partenaires. 13. « Souvent, les personnes qui habitent à Mon Chez Nous, n’ont plus de liens sociaux. Ils ont coupé les liens avec la famille, les amis; ils sont complètement isolés. Le sous-financement de ce volet cause beaucoup d’obstacles à l’intervention de qualité : un haut taux de roulement, une surcharge de travail. Les intervenants, les ouvriers ou les personnes à l’administration sont pris à gérer les urgences, ayant moins de temps pour faire de l’organisation communautaire ou des partenariats qui amélioreraient la qualité de vie des personnes » d’ajouter ce dernier. En effet, le Soutien Communautaire à Mon Chez Nous vise l’insertion des personnes dans la communauté. D’abord dans la petite communauté de MCN mais ensuite, via les programmes d’employabilité, les contacts avec les voisins ou par le bénévolat. Pour travailler en insertion, il faut sortir de l’urgence. 14. 9 249 17 000 15. Nombre de projets immobiliers sous la gestion de Mon Chez Nous, pour un total de plus de 200 portes et de 500 locataires, dont plus de 175 personnes seules et 75 familles. Nouvelles demandes de logement reçus en 2023-2024 Nombre de repas préparés par l’équipe de la cuisine du 18, rue Hamel, sans compter 33 000 collations pour les locataires. MON CHEZ NOUS EN BRIQUES ET EN MORTIER Hébergement transitoire Saint-Antoine Le dernier né de la famille Mon Chez Nous. L’ancien Motel Gatineau a été transformé en14 logements de transition d’une durée de 3 mois. Le loyer de 200$ par mois inclut le chauffage et l’électricité. Manoir du Moulin Cet immeuble patrimonial du secteur Gatineau a été rénové en 2016. Sa nouvelle vocation inclut 29 chambres, 4 salles de bain et 4 salles d’eau sur 3 étages. Le loyer est calculé à 25% du revenu de son locataire pour une durée maximale de 5 ans. Témoignage de Sylvain, un locataire de longue date Résident de longue date à Mon Chez Nous, Sylvain note de nombreux changements dans son style de vie : « J’étais renfermé quand je suis arrivé, mon voisin est venu me voir, m’a sorti de mon logement, on a commencé à faire des petits groupes. On est toute une famille. Mon Chez Nous a vraiment augmenté ma qualité de vie et assurer ma stabilité résidentielle. ». D’abord hébergé dans une maison de chambres, il est désormais locataire d’un appartement familial, avec sa conjointe et le fils de cette dernière. Impliqué dans l’Association de locataires, il siège aussi sur le conseil d’administration de l’organisme en plus de travailler sur un programme d’employabilité. Aujourd’hui, Sylvain s’implique dans plusieurs facettes de la vie communautaire dans son immeuble. Et cette reprise active dans la vie communautaire, il ne l’a réalisée qu’après avoir trouvé son « Mon Chez Nous ». Les habitations Benoît-Fortin Cet ancien centre d’accueil pour aînés a été acquis en 2003 par Mon Chez Nous. Il comprend 26 chambres sur trois étages et offre de l’hébergement pour une durée maximale de 5 ans. Le loyer est calculé à 25 % du revenu de la personne et les repas et collations sont inclus à la grande cafétéria du sous-sol. 808, Maloney Le projet Saines habitudes de vie Mon Chez Nous a son siège social dans cet immeuble du boulevard Maloney, qui inclut aussi 30 chambres d’hébergement pour personnes seules. L’immeuble comprend une grande salle communautaire avec cuisine, un équipement d’entraînement et une grande cour avec pavillon et jardin communautaire pour des séjours maximaux de 5 ans. 16. LES IMMEUBLES DE MON CHEZ NOUS Les habitations du Ruisseau Inauguré en 2010, après quelques années de travail, l’édifice des habitations du Ruisseau comprend six appartements permanents d’une chambre à coucher pour personnes seules, avec bail. Les habitations Marc-Bachand Les deux immeubles de la rue Malartic portent le nom du premier coordonnateur de Mon Chez Nous, Marc Bachand. Le premier édifice compte 9 logements permanents d’une chambre à coucher pour personnes seules. Le second a été transformé en 9 unités transitoires d’une chambre à coucher pour des étudiants décrocheurs de moins de 30 ans, qui souhaitent retourner sur les bancs d’école. Maison Gemma-Morrissette L’édifice de l’ancien Cinéma de Paris a été fermé et abandonné pendant une douzaine d’années, avant de devenir le premier édifice à logements permanents de Mon Chez Nous, au tournant des années 2000. Il compte aujourd’hui 17 unités permanentes pour personnes seules, 2 salles communautaires et une terrasse sur le toit. Il porte son nom en l’honneur de la première présidente de Mon Chez Nous, Gemma Morrissette. Les appartements Maloney Les appartements Maloney ont été le premier immeuble géré par Mon Chez Nous destiné aux familles. L’édifice compte 16 logements abordables de 2 ou 3 chambres à coucher. Un parc pour enfants a même été aménagé dans la cour. Les habitations Unies-Vers-Toît Avec le succès des initiatives de Mon Chez Nous à travers les années, on confie à l’organisme la gestion de ce parc immobilier de 65 appartements. Les unités de 2 à 4 chambres à coucher sont conçues pour les familles avec enfants, privilégiant la vie communautaire et l’entraide entre résidents. Le complexe comprend un mélange de loyers subventionnés et abordables. LA PETITE HISTOIRE DES PETITES AVENUES François Villemure, Directeur-général - L’Avenue hébergement communautaire L’histoire de L’Avenue a débuté dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, il y a 40 ans, avec la volonté d’aider les jeunes qui sortaient des Centres jeunesse à s’insérer socialement. La première mouture de L’Avenue était d’accueillir des jeunes dans des grands logements et de les accompagner à travers une formule de colocation dans leurs apprentissages individuels et collectifs pour vivre en logement tout en améliorant leurs conditions de vie. Cette formule a duré jusqu’à la fin des années 1980, alors que se sont regroupés tous les logements dans un immeuble. Ceci a donné lieu à la création de L’Avenue, maison d’hébergement jeunesse. Les jeunes accueillis, entre 18 ans et 30 ans, bénéficient d’un séjour maximum de 6 mois dans une ressource structurée et encadrée. Pour certains, la maison est le coup de pouce nécessaire pour prendre ou reprendre sa vie en main, pour d’autres c’est une première étape dans un cheminement plus long. Le départ des jeunes en logement est fait sans préparation, le plus souvent en colocation avec des personnes rencontrées au hasard et dans des conditions précaires. Malheureusement, l’expérience devient parfois un échec et c’est le retour à la case départ. Nous les voyons revenir. Nous appelons ce phénomène « les portes tournantes ». Les Petites Avenues : des logements par et pour les jeunes À la fin des années 1990, L’Avenue a développé une formule de logements pour accompagner les jeunes dans leurs apprentissages de vie en logement. Ce service se veut une extension de notre formule d’hébergement : il a été nommé la Petite Avenue. 17. 18. Comme peu de formules de logement existent, L’Avenue a entrepris une consultation auprès de ses usagers en posant la question suivante : « Quel type de logement voulez-vous ? » Voici leurs réponses : - Un toit adéquat avec suffisamment d’espace et dans lequel on a le goût de s’investir; - Vivre dans de bonnes et de belles conditions; - Un logement accessible financièrement; - La possibilité de ne pas vivre seul, de ne pas être isolé chez soi; - Un soutien, un filet social, avec un accompagnement quotidien. Nous nous sommes donc lancés dans cette expérience. L’Avenue a loué un grand logement de 4 chambres à coucher. Elle a aménagé et meublé l’espace avec l’aide des premiers locataires et elle a partagé les coûts entre chaque partie. La première Petite Avenue est née en juin 1996. C’est une première formule du genre : un logement transitoire qui fait le pont entre l’hébergement court terme et le logement autonome. La formule est novatrice. À ce moment, il n’existe pas ou peu de comparable. Au cours des 2 années suivantes, un réseau de 6 logements pouvant accueillir 24 personnes a été développé. Les logements étaient loués sur le marché privé et ils étaient tous situés dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. 19. La formule était peu coûteuse et facile à déployer. Par contre, son côté novateur la situe à l’extérieur des programmes existants. Le financement du soutien communautaire est très laborieux et chaque année, c’est une épreuve à surmonter. Ce rapport nous donne des arguments pour aller de l’avant et appuyer nos demandes pour faire vivre notre projet durablement. L’évaluation des Petites Avenues Une formule gagnante ! - Un logement adéquat, adapté et accessible financièrement; - Un soutien communautaire individuel et collectif; - Le temps alloué, c’est-à-dire l’acte de permettre aux locataires de s’installer, de s’ancrer et de se projeter dans l’avenir en ayant un toit à moyen et à long terme. Après plusieurs années de démarches incessantes, d’application à tous les programmes de financement, de rencontres avec des décideurs, il fallait trouver une solution pour financer notre intervention en logement. La formule fonctionne et elle fait ses preuves. Le politique doit le reconnaître et investir l’argent nécessaire. Déjà à cette époque, le financement du soutien communautaire en logement était un enjeu. La pratique était peu connue et encore moins financée! Par contre, tous les paliers de gouvernement ont accepté d’investir pour évaluer la formule. Le but : démontrer que l’intervention en logement fonctionne et qu’une formule comme les Petites Avenues devait être financée adéquatement! Pendant plus de 6 mois, Johanne Charbonneau et Marc Molgat, chercheurs à l’INRS, ont rencontré les usagers en plus d’évaluer l’ensemble des activités. Leur rapport1 est sans équivoque : les Petites Avenues sont une formule gagnante ! 3 éléments déterminent le succès de la formule : Ces conclusions sont fondamentales dans la suite de nos actions en logement. Nous avions dès lors les arguments pour aller de l’avant. Protéger nos logements du marché privé En plus des difficultés à financer le soutien communautaire au logement, nos logements loués sur le marché privé ne pouvaient plus être maintenus. Les propriétaires ont augmenté significativement les coûts des loyers ce qui est venu nous menacer. Il est alors évident que, pour leur survie, les Petites Avenues devraient être situées dans un ou des immeubles qui appartiennent à L’Avenue et qui ne sont pas soumis aux aléas du marché privé. Bref, nous devions faire l’acquisition ou la construction d’un immeuble pour installer nos Petites Avenues. En 2006, nous avons inauguré un immeuble de 17 logements, une construction neuve, pour inclure nos 4 Petites Avenues en y ajoutant 2 logements pour des familles ainsi que 10 logements de 3 pièces et demie. Nous avons sauvé nos Petites Avenues en plus d’ajouter du logement permanent pour nos jeunes. Néanmoins, la question du financement du soutien communautaire demeure entière, même si nous avons obtenu notre première subvention pour le projet. Quand le logement transitoire n’est plus transitoire… La formule des Petites Avenues vise une transition entre l’hébergement et le logement autonome. Même si nous permettons aux gens de rester longtemps avec nous, ce n’est pas une formule de logements permanents. Idéalement, après les Petites Avenues, la destination est un logement sur le marché privé. CHARBONNEAU, Johanne et MOLGAT Marc, Réseau des Petites Avenues, rapport d’évaluation, INRS Observatoire Jeunes et Société, 2001-2003. 1 20. Rapidement, il s’est avéré que le logement est difficile d’accès pour nos jeunes. Aujourd’hui, nous parlons de crise du logement, mais cette crise se pointe à l’horizon depuis plus de 10 ans. Les gouvernements l’ont tantôt ignorée, tantôt nommée sous d’autres qualificatifs tel qu’un « resserrement » du marché de l’habitation. La transition vers d’autres logements après les Petites Avenues se fait de plus en plus difficilement. Voulant éviter « les portes tournantes », nous avons alors décidé d’offrir du logement permanent et subventionné pour les jeunes. Après l’ouverture de notre immeuble sur la rue De La Salle, nous avons ouvert un nouvel immeuble en 2009 (8 logements). Et devant la forte demande de logements, nous avons récidivé avec des nouvelles ouvertures en 2015 (26 logements), 2017 (2 logements pour famille) et 2018 (18 logements). Aujourd’hui, L’Avenue hébergement communautaire est propriétaire de 6 immeubles qui regroupent de l’hébergement à court et moyen terme, du logement transitoire et du logement permanent. Nous pouvons désormais accueillir plus de 100 personnes simultanément dans nos services. Accompagner les jeunes dans toutes les étapes de leur insertion sociale Nous accompagnons nos usagers dans toutes les étapes de leur vie. Quand on parle des jeunes en situation d’itinérance ou à risque de l’être, l’insertion sociale signifie aussi le passage vers la vie adulte. Quand une personne emménage à L’Avenue, nous pouvons, selon son cheminement, intervenir pour régler une situation de crise, l’aider à sortir ou éviter la rue ou encore l’accompagner dans la formulation et la réalisation de projets de vie à moyen ou long terme. Par exemple, une personne qui est à la rue peut demeurer pour un court séjour à la maison d’hébergement, pour ensuite résider aux Petites Avenues afin de poursuivre un projet de vie (par exemple terminer diplôme d’études secondaires), pour ensuite occuper un logement afin de compléter une formation professionnelle. Tout au long de son parcours, elle sera accompagnée par une équipe d’intervenants et elle pourra bénéficier de soutien communautaire. Notre but est qu’elle ne retourne plus à la rue. Poser enfin ses valises ! Un sondage dans nos immeubles a démontré que la majorité de nos locataires ont fait de 3 à 5 séjours en hébergement jeunesse en plus de passages dans des refuges. Dans 2/3 des cas, ils sont aussi passé par la DPJ. La plupart de nos locataires ont connu la majeure partie de leur vie dans l’instabilité, sans avoir d’endroit qui leur appartient. Nos logements sont permanents. Les locataires sont chez eux. Ils peuvent décider quand ils vont quitter. Pour certains, il s’agit de la première fois où ils ne sont pas pressés par des échéances. Ils peuvent prendre le temps qu’ils veulent pour atteindre leurs buts. Ils ont droit à l’erreur. Ils n’ont pas à se soucier de chercher un nouveau toit dans quelques jours, semaines ou années. Ils peuvent ainsi se projeter. Certains vont rester avec nous pour toute leur vie. Nous avons adapté notre mission pour les accueillir. L’acte de quitter leur logement signifie un retour à la rue; nous refusons que cela se produise. Le soutien et la communauté comme clé du succès ! La clé du succès de L’Avenue est l’accompagnement que nous offrons à nos jeunes. Que ce soit pour l’apprentissage de la vie en logement, l’insertion dans la communauté ou encore pour avoir un soutien pour des démarches, la présence d’un intervenant est l’ingrédient essentiel au maintien en logement et à l’insertion sociale. L’accompagnement permet à nos locataires de se développer, d’acquérir les habiletés pour les activités de la vie quotidienne, d’entretenir des bons rapports de voisinage, et de conserver leur logement. L’Avenue est une petite communauté où chaque personne peut se développer individuellement tout en participant à un collectif. Au-delà du toit, ce sont l’accompagnement au quotidien et les rapports de bon voisinage, d’entraide et de solidarité qui font une différence pour chaque personne. Nous avons mis en place une vie communautaire riche et variée qui permet à chaque personne de s’ancrer dans sa communauté en plus d’intégrer un réseau afin de briser leur isolement social. 21. L’Avenue s’est développée au fil des ans en étant à l’écoute des besoins des jeunes qu’elle accueille. Que ce soit pour du logement temporaire ou du logement permanent, notre action est axée autour des trois éléments qui permettront d’éloigner les personnes de l’itinérance : 1) un logement accessible financièrement et adapté à leurs besoins; 2) le temps qu’il faut pour être bien et atteindre ses objectifs et; 3) le soutien communautaire qui est essentiel. 22. « UN BLOC QUI APPARTIENT À LA COMMUNAUTÉ » Le logement à haut seuil d’accessibilité de L’Anonyme Ce texte est issu d’une entrevue avec Julien Montreuil, Directeur général de L’Anonyme. L’organisme L’Anonyme, un acteur reconnu en réduction des méfaits, veut promouvoirdes comportements sécuritaires et des relations égalitaires liés à la consommation de substances psychoactives et à la sexualité. En septembre 2019, l’organisme est devenu propriétaire d’un édifice (3629 rue Sainte-Catherine Est, Montréal), qu’il a rénové à 95% afin d’y ouvrir (décembre 2021) une maison de chambres. Le bâtiment est composé de 14 chambres, dont deux doubles, accueillant ainsi un total de 16 personnes. Les chambres sont munies d’un comptoir avec évier et espaces de rangement, et elles offrent un petit coin de travail. Une cuisine partagée et des espaces communs de rencontre sont aussi accessibles. Les durées d’habitation varient : grosso modo, 1/3 des locataires y demeurent quelques semaines ou quelques mois, 1/3 y habitent environ un an et 1/3 y sont depuis l’ouverture. Un « haut seuil d’accessibilité » Par ce programme, L’Anonyme réfute l’idée de « sortir les gens de la rue » : plutôt, soutient-il, il agit afin d’offrir plus d’options à des individus vivant dans des conditions inacceptables qui aimeraient bénéficier d’alternatives. L’organisme veut maximiser et diversifier les options disponibles pour desservir des personnes qui tombent entre les mailles des organismes, c’est-à-dire qui ne correspondent pas aux critères existants pour l’obtention d’un hébergement d’urgence ou d’un logement social. En effet, une partie de la population en situation d’itinérance ne cadre pas avec les exigences d’accès à des services d’hébergement ou de logement, par exemple en raison de certains comportements (consommation, travail du sexe), de leurs compagnons (animaux, couples), de leur état de santé physique ou mentale, ou de dettes avec l’office municipal d’habitation. Qui plus est, le besoin de s’engager dans une relation d’aide afin d’accéder à un hébergement est aussi une barrière : certaines pe sonnes ne veulent (ou ne peuvent) pas se mettre en récit, s’impliquer dans la co-construction et le respect de plans d’intervention, participer activement à un rétablissement, etc. Quoiqu’il s’agisse d’une avenue importante pour certaines personnes, cette exigence a comme effet revers d’exclure certains autres, qui ne cherchent qu’un « chez soi », comme le décrit ainsi un résident : « Moi ce que je cherche, c’est une place où quand je rentre, je peux accrocher ma casquette ». Ainsi, L’Anonyme offre des chambres à « haut seuil d’accessibilité » pour des personnes qui n’ont pas de domicile fixe : les couples et les animaux sont acceptés; il n’y a pas de restrictions sur la consommation; les personnes pratiquant le travail du sexe peuvent recevoir des clients dans leur chambre; et il n’y a aucune obligation en matière de plan d’intervention. L’Anonyme n’a instauré que trois conditions d’accès au logement, celles-ci étant exigées uniquement pour assurer la bienveillance envers les co-locataires, l’organisme et le quartier : garder le logement minimalement salubre, conserver la quiétude, et payer le logement (300$ pour une chambre simple, 400$ pour une chambre double). Un bail est d’ailleurs signé par les locataires, ratifiant ainsi leurs droits et leurs responsabilités en tant que locataires. Par conséquent, si l’une des trois règles n’est pas respectée, une demande est soumise au tribunal administratif du logement, comme le ferait n’importe quel locateur pour n’importe quel locataire. 23. Négocier la vie commune Quoique ce logement soit porté par L’Anonyme, il existe par le biais d’un travail de concertation puisque des intervenants d’autres organismes le visitent afin d’offrir des moments d’intervention aux locataires. Quant aux interventions effectuées par les employés de L’Anonyme, l’organisme soutient que, dans le continuum du libéralisme à l’interventionnisme, il souhaite se situer plus près du « laisser-faire ». Ainsi, l’organisme a commencé avec une présence minimale (au début, un intervenant s’y rendait trois demi-journées par semaine), pour ensuite ajuster selon les besoins et demandes. Avec rétrospective, il soutient néanmoins qu’il aurait été préférable d’assurer une présence quotidienne d’intervenants dès l’implémentation du programme, afin de faciliter la compréhension des dynamiques dans l’édifice et avec le quartier. Actuellement, les interventions menées sont en adaptation constante, alors que l’organisme tente perpétuellement de trouver le point de moindre intervention. Par exemple, un équilibre est à trouver avec l’amassement compulsif, dans la mesure où on souhaite instaurer une atmosphère flexible permettant aux personnes d’entretenir leurs biens, tout en évitant les enjeux d’insalubrité ou de sécurité en cas d’incendie. De plus, l’organisme négocie aussi perpétuellement un équilibre lié à la vente de stupéfiants. Les huit premiers mois après l’ouverture du logement, on y a vécu une « lune de miel » lors de laquelle il y avait peu d’enjeux de cohabitation avec le quartier et de bonnes dynamiques entre résidents. Or, à l’automne 2022, un premier événement bouscule la vie quotidienne, notamment lorsque des personnes prennent possession d’une chambre afin d’y vendre des stupéfiants. On décrit alors le bloc comme étant « assailli », alors qu’une soixantaine de personnes y entrent et sortent. Des conflits et une dégradation de l’édifice s’ensuivent. Après une arrestation, la quiétude revient, et ce jusqu’au printemps 2023, lorsqu’une chambre est à nouveau saisie pour la vente de stupéfiants, entraînant une augmentation de la circulation de personnes provenant de l’extérieur, quoique dans une moindre mesure. Ainsi, l’organisme est conscient que la vente peut se faire aux résident.es, qu’il soit en accord ou non. Cependant les intervenants de L’Anonyme font leur possible afin de limiter les enjeux qui peuvent en résulter. 24. Bref, la philosophie de L’Anonyme est de trouver une zone d’équilibre, acceptable pour tous. Ainsi, au fil des expériences et enjeux émergents, l’organisme ajuste le niveau et la nature des interventions. Dans un contexte où il y a des risques de dérives, de multiplier les règles, d’institutionnaliser des pratiques et ainsi de créer des contraintes à l’accès, comment l’organisme se met-il en garde pour respecter son mandat premier de « haut seuil d’accessibilité »? En ajustant les pratiques au compte-goutte, en les évaluant, en obtenant des rétroactions de locataires, puis en s’ajustant à nouveau. Quelles sont les conditions gagnantes? Le succès du programme repose certes sur cette adaptation constante, qui est elle-même rendue possible par l’obtention d’un financement flexible, sans conditions à remplir par l’organisme. À cet égard, la majorité de son financement est alloué via la stratégie municipale de développement de logements sociaux et abordables de Montréal, qui n’est pas contraignante et laisse une marge de liberté dans l’accomplissement de la mission. Néanmoins, selon L’Anonyme, la première et plus importante condition gagnante permettant l’instauration et le succès de ce logement relève de l’acceptation du service par tous les acteurs du quartier. Pour ce faire, un important travail doit être effectué apriori. En effet, lorsque des échanges avec la communauté ont lieu après l’instauration d’un programme, les préjugés et opinions peuvent s’être déjà formés et donc il y a un risque de tomber dans une dynamique argumentative et défensive dès les premiers échanges. Dans le cas du logement de L’Anonyme, ce travail a été fait avant même d’obtenir le financement et d’acheter l’édifice : ses demandes de financement étaient même accompagnées de lettres d’appui de partenaires communautaires, institutionnels et politiques. L’appui de la communauté a été facilité, selon l’organisme, parce que des enjeux liés à la consommation et à la criminalité étaient déjà présents dans cet édifice; la communauté a ainsi été en quelques sortes « soulagée » lorsqu’un organisme communautaire en a pris charge. Afin de favoriser une cohabitation la plus harmonieuse possible, L’Anonyme possède un programme en sécurité urbaine, par l’entremise duquel des intervenants spécialisés en enjeux de cohabitation sillonnent les rues de l’arrondissement et travaillent avec divers programmes. Ce travail est effectué par l’entremise d’une vision macrosociale, par laquelle les intervenants ne sont pas centrés sur le changement de comportements « dérangeants » de personnes en situation d’itinérance : ils travaillent plutôt avec différents acteurs (commerces, résidents du quartier, employés de stations de métro, etc.), toujours avec un biais en faveur des personnes marginalisées afin d’assurer leur acceptation dans l’espace public. Des activités sont aussi organisées pour le voisinage afin de favoriser des contacts positifs : installation de bacs à fleurs, nettoyage de la ruelle, mise sur pied d’événements comme des BBQ, etc. Ainsi, dans un contexte où on témoigne d’une montée de l’intolérance de personnes en situation d’itinérance dans l’espace public, il est primordial d’avoir des alliés dotés d’une crédibilité dans la société, qui appuieront le programme et le défendront en cas d’enjeux. On peut alors s’assurer que « quand ça brasse, le SPVM, l’arrondissement, le réseau de la santé… tous seront en accord et continueront d’encourager le programme ». C’est dans cette optique que « le bloc appartient à la communauté » DIOGÈNE : TESTER ET ADAPTER LE LOGEMENT D’ABORD Jessica Soto, directrice générale Tania Leduc À Montréal, Diogène Suivi communautaire accompagne, soutient et offre un suivi dans la communauté à des adultes vivant des problèmes de santé mentale sévères et persistants et une situation d’itinérance et/ ou des problèmes de judiciarisation. Avec ces personnes, nous avons testé puis adopté l’approche Logement d’abord. Qu’est-ce que l’approche Logement d’abord (Housing First)? Beaucoup de personnes vivant avec un trouble de santé mentale dit « grave » se retrouvent à la rue, et font face à de nombreux obstacles pour en sortir. Le « Logement d’abord », c’est leur offrir l’accès immédiat à un logement, sans conditions préalables (telles que le suivi psychiatrique, la prise de médication ou la sobriété). Il est ainsi possible de déployer une grande créativité dans l’intervention. Ceci se démarque de l’approche traditionnelle de réhabilitation par étapes, qui tente habituellement d’apporter des changements significatifs à la vie de la personne avant de lui offrir un logement. L’approche Logement d’abord été développée aux États-Unis dans les années 90 par Sam Tsemberis et l’organisme Pathways to Housing1. En 2009, la recherche-action « Projet Chez Soi » a vu le jour au Canada, face au constat qu’il y avait une hausse marquée de l’itinérance dans plusieurs grandes villes canadiennes et que l’approche traditionnelle donnait des résultats limités. Réunissant plusieurs centres de recherche et organismes communautaires à Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg et Moncton, le Projet Chez Soi a reçu 110 millions de dollars de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) pour analyser l’efficacité et la rentabilité de l’approche Logement d’abord. C’est à ce moment que Diogène s’est joint au projet, en formant une équipe de suivi d’intensité variable (SIV). Car pour favoriser leur stabilité résidentielle, mais aussi pour améliorer leur qualité de vie et leur fonctionnement personnel et social, ces personnes ont besoin de services de soutien dans la communauté. Notre philosophie alternative est de faire «ailleurs et autrement », dans le milieu de vie de la personne, en instaurant une relation égalitaire entre les personnes aidées et aidantes. La personne aidée n’est pas identifiée par son diagnostic et a tout le pouvoir de questionner et de prendre ses décisions. Dans le cadre de ce projet, l’intensité du soutien dans la communauté a été modulée selon le niveau de besoins des personnes participantes : le suivi intensif dans le milieu pour celles dont les besoins étaient élevés, et le soutien d’intensité variable (SIV) pour celles aux besoins modérés. Un supplément au loyer était également offert afin que les personnes participantes puissent vivre dans un appartement décent pour 25% ou 30% de leurs revenus. 469 personnes ont été recrutées à Montréal : certaines ont reçu les services Logement d’abord et SIM, d’autres (dans le groupe témoin) ont reçu les services habituels. Dans le cadre de notre mandat, nous avons intégré 100 personnes dans des logements sociaux ou privés, à leur choix; au bout de 3 ans, et de pair avec notre approche axée sur le rétablissement, nous avions toujours 67 personnes en logement. Chez Soi fut considéré comme un succès; malheureusement, les subventions associées au projet n’ont pas été renouvelées. Pour nous, il n’était pas question d’abandonner cette approche à laquelle nous croyions beaucoup. Nous avons bien fait, car nos résultats se sont améliorés avec le temps. Ici Chez Soi: l’approche Housing First, récit du fondateur Sam Tsemberis, Huffington Post, 2012 1 25. 26. Toit d’abord de Diogène Pour bâtir notre propre service Toit d’abord, il a fallu réunir plusieurs conditions essentielles: du financement, une équipe qualifiée et bien accompagnée, et de bons partenariats. Nous avons eu le bonheur de recruter nos propres participants et participantes à partir de 2015. Tout un réseau s’est tissé autour de Diogène pour référer des personnes à nos services, les accueillir et identifier leurs besoins et leurs attentes, puis les aider à trouver rapidement – en moins de 45 jours – un logement adéquat dans le secteur de la ville où elles souhaitent habiter. Nous avons trouvé dans le réseau de la santé et des services sociaux (hôpitaux, CLSC, etc.) des équipes qui croient fermement à cette approche et à notre aptitude à l’appliquer de façon respectueuse et efficace auprès des personnes qu’elles nous réfèrent. Nous travaillons également en collaboration avec plusieurs refuges, qui nous contactent lorsqu’une personne qui fréquente leurs services est très marginalisée et vit des enjeux multiples, au niveau de la santé mentale et de la toxicomanie, par exemple. Il n’y a que trois conditions à respecter pour participer au programme Toit d’abord : adhérer à la fiducie pour le paiement du loyer, signer un bail et accepter de rencontrer un(e) intervenant(e) chez soi une fois par semaine La personne n’a pas à s’engager à avoir un suivi psychiatrique, à prendre de la médication ou à cesser de consommer. Notre équipe Toit d’abord est formée de 7 intervenants et intervenantes. Sur le plan psychosocial, nous accueillons chaque personne et validons ses besoins, ses attentes, et sa motivation à entamer un processus de rétablissement. Nous tenons à tisser d’abord un lien de confiance avec elle, en lui fournissant les conditions gagnantes à son rétablissement : un toit d’abord, et un suivi psychosocial pour l’aider à construire des bases solides à son rétablissement. Nous le faisons en misant sur les forces qu’elle a acquises au fil de son parcours de vie. Notre service de fiducie permet aux personnes participantes de payer leurs comptes, mais également de rembourser leurs dettes si elles le souhaitent. Plusieurs ont d’ailleurs pu faire table rase des dettes qu’elles traînaient depuis longtemps, d’autres ont pu économiser pour acheter de nouveaux meubles ou pour entamer un projet qui leur tient à cœur. Cela rassure également les propriétaires, qui constatent qu’il est plus stable d’avoir des personnes accompagnées par notre organisme. Diogène compte également sur des agents et agentes au logement dans son équipe. Leur fonction est de créer et d’entretenir un lien de confiance avec des propriétaires et des concierges afin d’avoir un bassin de logements disponibles à proposer aux personnes participantes. La composition de notre équipe les rassure; la personne qui signe un bail ne sera pas laissée à elle-même, car nous la visitons toutes les semaines. Elle sera soutenue régulièrement par nos services, de la recherche de logement, à la signature d’un bail, à son emménagement, et pendant un minimum de 2 à 3 ans ensuite, parfois jusqu’à 5 ans. Une personne locataire à la fois, nous contribuons à démanteler les préjugés sur les personnes vivant avec des enjeux de santé mentale. Une fois la personne emménagée, nous l’accompagnons dans l’exploration de sa communauté. Nous identifions avec elle les lieux qu’elle pourrait fréquenter dans son quartier, des essentiels comme la banque et l’épicerie, mais aussi des organismes communautaires où elle pourrait faire de nouvelles rencontres et recevoir du soutien alimentaire au besoin. “Le soutien en logement permet de diminuer l’itinérance et les hospitalisations de courte et longue durée. Donc une bien meilleure qualité de vie qui plaît à la fois au locataire et au locateur. Grâce au soutien, une situation précaire devient stable, dans la dignité. On se doit d’avoir des organismes comme Diogène en grand nombre afin que les gens en difficulté puissent aller vers le rétablissement, quelle que soit leur situation. Mais surtout afin de contrer l’itinérance et d’améliorer les relations humaines.” - Gracielle Patola, agente de liaison volet social (ALIS), arrondissement Montréal-Nord, permis et salubrité. On ne peut plus ignorer le taux de succès de cette approche Notre approche non-coercitive et nos 14 années d’expérience dans son application ont donné des résultats très intéressants : malgré la pénurie de logements à Montréal, notre service Toit d’abord a accompagné 216 personnes parmi les plus marginalisées depuis sa création en 2015. De ce nombre, 204 ont été logées et le sont encore, pour un taux de réussite enviable de plus de 90%. Ces personnes touchées par un ou des troubles de santé mentale grave et de toxicomanie, parfois tout juste sorties d’un établissement carcéral, sont jugées « en situation d’itinérance chronique » et considérées comme très difficiles à aider. Nous avons la conviction profonde que notre modèle d’intervention est la clé de notre réussite commune : celle des personnes qui surmontent les défis que la vie a mis sur leur chemin, et de nos équipes qui priorisent le contact humain, égalitaire, fondé sur l’écoute, l’échange et le dialogue. Il est essentiel pour nous d’accueillir la personne sans jugement et sans stigmatisation, dans sa souffrance psychique et relationnelle, mais aussi en reconnaissant toutes les forces qu’elle possède pour y faire face. Selon des études menées sur l’approche Logement d’abord aux États-Unis et au Canada, ainsi que dans quelques pays d’Europe, ce modèle d’intervention accroît considérablement la stabilité résidentielle. De plus, les coûts associés au projet sont largement ou complètement compensés par une réduction des dépenses liées aux soins de santé d’urgence, à l’hébergement en refuges, et aux services judiciaires et correctionnels. Deux participants ont témoigné des bienfaits qu’a également eus cette approche sur leur santé mentale et physique, et sur leur parcours de rétablissement. « J’ai zigzagué entre un appartement et la rue pendant plusieurs années, à cause de la schizophrénie et de la drogue… Je n’arrivais pas à garder un logement plus que quelques mois. Puis j’ai commencé le circuit de l’itinérance, manger à l’Accueil Bonneau, dormir à la Maison du Père, à la Mission Bon Accueil ou à Mission Old Brewery. À l’époque, j’étais très malade, j’entendais des voix, je criais fort et je faisais peur aux gens, aux intervenants, aux autres itinérants. C’est comme ça que je me suis ramassé à dormir sous un pont. Ma situation s’est mise à changer lorsque j’ai rencontré Dr Farmer et l’équipe PRISM ; eux m’ont soigné et aidé à me stabiliser au niveau de ma santé mentale. Par la suite ils m’ont présenté Diogène, qui m’a trouvé un logement et m’a aidé à le maintenir. Je 27. vais beaucoup mieux aujourd’hui; j’entends toujours des voix, mais je gère beaucoup mieux la détresse. J’ai des moments de découragement mais je sais que ça passe. Je me sens en sécurité avec Diogène. Cette année, je participe au conseil d’administration de Diogène en tant qu’administrateur. » -Sébastien, participant de Diogène « J’ai passé plusieurs années à la rue, sans argent, j’ai connu presque tous les refuges… J’ai eu quelques problèmes de santé depuis les années 2000, des étourdissements… consulter au CHUM m’a permis de me retrouver ! En 2010, on m’a offert un logement avec le projet Chez-Soi, ça m’a beaucoup aidé ; j’ai habité 2 ou 3 ans sur la rue Villeray. J’ai ensuite perdu mon logement et je suis retourné quelques années à la rue. Puis j’ai repris contact avec Diogène et on m’a aidé à trouver un nouveau logement. L’an dernier j’ai eu quelques problèmes avec le concierge, on m’a proposé un autre logement. Tout ça m’a laissé le temps de payer mes dettes pour avoir droit à un HLM, qu’on m’a offert récemment. Aujourd’hui je vais bien. Je prends des plats congelés au Resto-Plateau; en prenant les légumes en extra, je peux diviser le plat en 2 repas. Je mange correct comme ça. Je ne m’organisais pas si bien que ça dans la rue ! J’étais pris dans quelque chose, là je connais mon affaire. Je joue au bowling, on vient de finir la saison. J’y ai rencontré une dame qui aime danser, mais son chum ne danse pas ; moi je vais tout le temps à la danse en ligne le vendredi, alors je l’ai invitée ! À la fin de la soirée elle m’a remercié, m’a dit que je lui avais fait passer une belle soirée. Récemment je me suis acheté une nouvelle causeuse, j’ai eu celle donnée par Diogène assez longtemps ! Je vais l’avoir dans quelques semaines. Je fais des économies et ce n’est pas facile, mais je suis content, ça fait du bien d’être dans cette situation-là. Projet Chez soi, Centre de recherche Douglas, Affilié à l’Université McGill et au CIUSSS de l’Ouest de l’Île de Montréal 2 28. 29. Si je ne vous avais pas eu, je serais peut-être mort à l’heure actuelle. Peut-être pas mort… mais votre aide m’a été très utile. D’autres n’ont pas eu ma chance : 2 semaines après avoir eu mon logement, le gars avec qui j’étais dans la rue est mort… C’est pas un cadeau la rue….je suis bien heureux d’avoir un logement ; je suis bien maintenant dans mon HLM. Je peux témoigner que c’est possible de s’en sortir ! Ça a changé ma vie d’avoir connu le projet Chez-Soi et Diogène. » - Gaston, participant de Diogène LES DÉFIS Cette approche ne nous empêche pas de devoir constamment composer avec des rechutes, des crises, des frustrations, des conflits, etc. Parmi les problèmes à gérer, il y a : •L’exaspération de propriétaires et concierges; •Des plaintes concernant le va-et-vient de visites dérangeantes (prostitution, vendeurs de drogues qui s’installent dans le logement, etc.); •La peur ou l’exaspération des voisin(e)s lorsqu’une personne participante crie dans son logement, insulte ou fait des menaces lors d’une crise paranoïde, d’une crise psychotique ou d’un état de consommation; •Des infestations de punaises, coquerelles, poux. NOS CONDITIONS GAGNANTES •Une équipe logement en relation avec les propriétaires et les concierges •Un soutien financier pour partir du bon pied : meubles, kit de départ et divers achats •Une fiducie •Un soutien clinique dans toutes les sphères de vie de la personne •Une intensité de suivi déterminée par la complexité de la personne(1 fois par semaine, 2 ou trois fois semaine), diminution progressive des visites(jusqu’à une fois par mois) •Une relocalisation de la personne lorsque nécessaire. Notre équipe reçoit de la formation continue sur différents aspects cohérents avec Logement d’abord, dont l’approche axée sur le rétablissement, l’approche par les forces, et bientôt « l’Open Dialog ». Nous outillons notre personnel afin que nous soyons tous et toutes sur la même longueur d’ondes quant aux interventions alternatives et humanistes. Notre équipe profite également d’une supervision clinique régulière, disponible en tout temps et lors des réunions hebdomadaires. Pour les organismes qui souhaitent développer leurs interventions en lien cette approche, nous offrons aussi des formations à l’externe. Contactez-nous : [email protected] ou visitez notre site web : www.diogeneqc.org LE CENTRE JACQUES-CARTIER : UNE APPROCHE ALTERNATIVE EN LOGEMENT Rédaction collaborative par Sébastien Dubé, Clémentine Ogier, Julie Bélec et Catherine Noël, salarié.es du Centre Jacques-Cartier. Le Centre résidentiel et communautaire Jacques-Cartier (CJC) est un organisme qui encourage les jeunes de 16 à 35 ans à définir et prendre leur place dans la société par des processus d’accompagnement, d’apprentissage et de mise en action individuels et collectifs. Par le biais de divers plateaux d’expérimentation où l’activité principale devient prétexte au développement de compétences et habiletés sociales, nous rejoignons quelque 800 jeunes adultes par année. Le logement social, la menuiserie, le cirque social ainsi que l’art social en sont quelques exemples. Issu du travail concerté des milieux de l’éducation, des services sociaux et de l’emploi, le CJC naît en 1992 dans un contexte socio-économique marqué par une pénurie de logements subventionnés et des taux importants de décrochage scolaire et d’inactivité chez les jeunes adultes de la Basse-Ville de Québec. Trente ans plus tard, sa mission est toujours aussi pertinente. Le CJC offre 27 logements subventionnés aux jeunes adultes âgés entre 18 et 30 ans ayant besoin de se loger, de se stabiliser et de vivre une première expérience en logement enrichissante. D’une durée maximale de 5 ans1 , ce type de logement transitoire s’inscrit vers la fin du continuum résidentiel en itinérance menant à la stabilité résidentielle. Le CJC favorise une approche globale auprès des jeunes adultes itinérants ou à risque de le devenir. L’accompagnement proposé tient compte de l’ensemble des sphères de vie de la personne et s’appuie sur l’approche du développement du pouvoir d’agir ainsi que sur la définition et la mise en action d’un projet de vie. Un lieu d’exploration et d’expérimentation Le CJC est un lieu d’exploration de soi et du monde dans un contexte d’expérimentation qui permet aux personnes de construire leur identité. Par l’entremise de ses différents plateaux, le CJC les accompagne dans la découverte de qui elles sont, et ce, qu’elles soient locataires au sein de l’organisme ou non. C’est dans l’action et la prise de risques qu’elles se découvrent, s’accueillent et se transforment. Dans cette expérimentation, elles visitent ou revisitent leurs principes, valeurs, forces et limites pour les confronter à leurs rêves et ainsi, redéfinir, préciser, confirmer leur projet de vie. C’est à l’intérieur de ce parcours qu’elles se donnent une direction et le CJC les accompagne sur ce chemin en les soutenant dans une démarche de développement de leur pouvoir d’agir pour faire de ce projet de vie, une priorité. Afin d’éviter une fragilisation et d’assurer une stabilité et le maintien en logement, il est toujours possible pour les jeunes de demander une demande de prolongation au Centre Jacques-Cartier, au-de-là du 5 ans d’occupation. Cette prolongation peut varier entre quelques mois et une année complète. L’équipe du volet résidentiel poursuit le soutien et l’accompagnement du jeune jusqu’à ce qu’un logement stable soit trouvé. 1 30. Il y a quelques années, Benoît est venu voir un spectacle sur la scène du Dôme, la salle communautaire du CJC. C’était son premier contact avec l’organisme. À cette époque, Benoît avait 21 ans, se sentait incompris et tenait à mener sa vie à sa manière. Il connaissait déjà bien les ressources de la Basse-Ville de Québec puisqu’il n’hésitait pas à aller chercher de l’aide lorsque la vie l’ébranlait un peu trop. Sa consommation de drogues l’amenait de plus en plus à vivre de l’instabilité résidentielle et des périodes plus ou moins longues d’itinérance. C’est à l’âge de 26 ans qu’il est revenu vers le CJC pour s’y poser. Il y habite depuis cinq ans et c’est la première fois qu’il réussit à se maintenir en logement aussi longtemps. Il faut dire que son séjour au CJC n’est pas chose si facile. Il doit relever parfois de bons défis. Malgré cela, comme d’autres résident.e.s du CJC, Benoît sait saisir les opportunités qui se présentent devant lui et utilise le soutien qui lui est offert pour définir et réaliser son projet de vie. Un projet de vie central Au CJC, le projet de vie est une démarche qui mobilise les valeurs et les forces des personnes. Elle permet de générer un fort sentiment d’engagement envers ce qui est important pour chacune d’elles, tout en donnant du sens à leur vie. Ce projet de vie se déploie dans quatre grands rôles sociaux privilégiés par l’organisme : la personne et ses proches, la relation à la consommation et à l’environnement, la participation socio-économique et le rôle de citoyen.ne dans la communauté. C’est généralement à l’intérieur de ces quatre grands rôles que les résident.e.s peuvent saisir des opportunités qui leur permettent de se découvrir et de se “construire”. Pour Benoît, une de ces opportunités aura été de mettre de l’avant un projet d’activités en plein air pour les résident.e.s du CJC. Ce projet le rejoignait dans ses valeurs, ses forces et intérêts tout en lui permettant de s’inscrire comme acteur de ses rôles sociaux. Les efforts du CJC pour soutenir la stabilité en logement des résident.e.s passent aussi par un accompagnement au développement du pouvoir d’agir individuel et collectif des locataires. Le CJC est convaincu que chaque personne a le potentiel de réaliser son projet de vie. Cependant, selon les contextes, il arrive que des personnes soient confrontées à des situations complexes qui détériorent leur confiance, leur rapport à l’action et se retrouvent face à un sentiment d’impuissance. Ces situations plus complexes peuvent limiter les possibilités des personnes à mettre de l’avant ce qui est important pour elles. 31. Pour Benoît, avoir un logement subventionné au CJC est très important pour mener à bien son projet de vie. Lorsqu’il a reçu un avis qui l’informait que plusieurs de ses comportements répétés mettaient à risque la sécurité des autres locataires, il a rapidement conclu qu’il pouvait perdre son logement. Son sentiment d’impuissance était très grand vis-à-vis de la position de l’organisme. Cependant, en prenant le temps d’accompagner Benoît dans ce litige, il a pu aborder la situation autrement et tenter de négocier une entente qui l’aiderait à conserver son logement. Le CJC croit que pour désamorcer ce genre de situations, il est essentiel d’offrir l’espace et une structure propices pour jouer ses rôles et prendre ses responsabilités. Le CJC s’impose une gestion participative et une vie démocratique rigoureuse qui offrent des lieux de discussions et d’échanges qui diminuent les rapports hiérarchiques et facilitent la résolution de problèmes. Cette structure démocratique participative basée sur le “par et pour” soutient l’émergence de solutions négociées qui répondent mieux aux besoins de chacun.e. Dans la situation vécue par Benoît, où il avait à négocier une entente avec le CJC, il a pu rencontrer le comité responsable de la vie résidentielle et proposer des solutions satisfaisantes pour les deux partis. Un autre exemple de parcours au CJC est celui de Kevin. Kevin a connu l’instabilité résidentielle dès sa petite enfance. D’abord placé sous la protection de la jeunesse, Kevin a connu 10 familles d’accueil différentes entre l’âge de 3 et 18 ans. Il a ensuite vogué entre rue, organismes communautaires et logements subventionnés ; ces derniers souvent quittés de façon précipitée à cause des difficultés financières ou les violences transphobes. Depuis maintenant plus de 2 ans, Kevin a rejoint le volet résidentiel du CJC : “Dès mon arrivée ici j’ai découvert une stabilité et un sentiment de sécurité, je me sentais enfin chez moi ! Au CJC, il n’y a pas de règlements trop stricts, pas de supervision dans l’appartement, nous pouvons voir qu’il y a une bonne cohésion dans l’équipe de travail, et j’ai pu y retrouver une communauté.” 32. Pech ET I’ITINÉRANCE: L’INNOCENCE PERDUE! 33. Benoît Côté, directeur général, Pech La communauté du CJC présente une importante diversité (ex. genre, niveau d’éducation, expériences de vie), au sein de laquelle chaque personne est invitée à exprimer son unicité. Ainsi, et par le biais de multiples opportunités de mise en action, les résident.e.s du CJC peuvent prendre de nouvelles responsabilités, se mettre à l’essai, se risquer, relever des défis, se découvrir et se développer dans un contexte naturel et bien concret. Selon Kevin : “C’est un endroit parfait pour apprendre! On nous laisse des chances pour se rattraper, on nous donne des informations pertinentes et bien expliquées sur les logements, on nous donne des références pour d’autres organismes et on nous accompagne dans notre projet de vie. Au rez-de-chaussée du CJC, il y a un milieu ouvert où l’on peut s’impliquer. J’ai fait quelques soirées de sensibilisation (dysphasie, surdoses…), je fais partie du conseil d’administration, je suis surveillant d’immeuble et je suis dans l’organisation d’une planification stratégique jeunesse pour le CJC. Bref, je m’implique beaucoup dans mon milieu et cela me donne de la confiance pour l’avenir autant au niveau de la stabilité résidentielle que dans tous mes projets futurs.” Ces expériences d’implication deviennent alors la principale source d’apprentissage de nouveaux savoirs (savoir-être, savoir-faire, connaissances), qui permettent de soutenir la construction de soi, l’autonomie et l’émergence d’un sentiment d’interdépendance avec l’environnement (social, physique, etc.). Kevin et Benoît habitent encore le CJC, mais comme le logement y est transitoire, les jeunes adultes qui s’installent ici ne peuvent y rester plus de 5 ans. C’est ainsi que Benoît prépare son départ. Son séjour lui aura permis d’effectuer un retour aux études pour compléter sa formation en éducation spécialisée. Il affirme maintenant qu’il peut imaginer son avenir d’une façon positive. De son côté, Kevin poursuit son projet de vie en mettant temps et énergie à ce qui le motive profondément, apprendre de son expérience pour pouvoir aider les autres. Les parcours en logement sont distincts d’une personne à l’autre. Les enjeux, eux, le sont moins dans un contexte où la disponibilité, le coût et la qualité des installations deviennent de plus en plus prohibitifs pour un nombre sans cesse croissant de personnes en recherche d’un toit. Au-delà de ces enjeux concernant l’accessibilité demeure celui de la stabilité en logement. C’est à ce niveau que le CJC s’inscrit dans la lutte à l’itinérance en soutenant les locataires dans l’appropriation de saines pratiques en logement et surtout, en les soutenant dans la définition, l’élaboration et la mise en place des conditions individuelles et collectives nécessaires à l’amélioration de leur condition de vie. Un couple dans la cinquantaine, apeuré, perdu et sous l’influence d’amphétamines, s’échoue en mai 2022, avec son lit de fortune, sur le rivage-trottoir de nos bureaux. Cancer, problèmes de santé mentale, dépendance… commence alors une série d’interventions qui s’échelonnera sur trois mois afin de les sortir de la rue. Par la prise de contact graduelle et l’offre d’un logement, trois mois plus tard, ces deux personnes, méconnaissables, vivent de nouveau en logement et progressent dans leur rétablissement. Conte de fées? Pas tant que ça… Itinérance : Passer du continuum «hébergement d’urgence et crise», à «stabilité résidentielle et rétablissement» Depuis quarante ans au Québec, le mouvement communautaire en itinérance, volontaire, et bienveillant, mais aussi parce que laissé presque fin seul au front, a, me semble-t-il glissé sur la pente de l’ «urgence », c’est-à-dire des services d’hébergement d’urgence axés sur la survie, lui donnant à la fois une grande légitimité opérationnelle et compassionnelle, ainsi qu’une cadence d’action effrénée qui a fini par altérer son regard critique. On intervient, on intervient, ça papillote en dedans, ça carbure, ça déborde d’effervescence, on se sent vivant… et ensuite vidé. Et ça recommence. L’hyperactivité et l’urgence deviennent les mesures de l’efficacité. Il n’est pas question ici de jouer aux pères fouettards ou aux gérants d’estrade, mais de constater que quand l’itinérance ne cesse d’augmenter, il se peut que ce ne soit pas seulement dû qu’aux seules conséquences du néolibéralisme, mais aussi à l’organisation du continuum de service. logement subventionné avec soutien, et le soutien et l’accompagnement des personnes au regard de leurs problèmes de santé et en particulier le bagage de trauma et la consommation abusive. Le passé interfère sur le présent. On a beau ne jamais vouloir parler de culture de «performance» ou de «résultats», mais si un cardiologue vous rate, ou un orthopédiste vous esquinte le genou, vous ne serez pas content et il se pourrait qu’on parle à ce moment en termes de performance et résultats. Faire plus de ce qui ne marche pas ne fonctionnera pas davantage. Alors quoi? Alors, il faut du courage afin de regarder les expériences communautaires et étatiques qui, ailleurs dans le monde, ont réussi à réduire l’itinérance de façon significative et adapter nos stratégies d’intervention. Pech est un organisme communautaire qui, outre ses volets d’intervention dédiée à l’hébergement temporaire et au logement avec accompagnement, dispose d’un un service de crise et de post-crise avec le Service de police de la Ville de Québec 24/7, d’un volet de suivi communautaire, d’une équipe de toxicomanie et de psychiatrie communautaire (le Bifröst), et d’une trajectoire santé mentale-justice. 1 Il ne s’agit pas ici de faire tabula rasa des centres d’hébergement d’urgence, mais de ne plus en faire le début et la fin d’un parcours résidentiel. Selon nous, à Pech1 , la colonne vertébrale d’une stratégie durable de réduction de l’itinérance repose sur l’accès à un 34. 1995-L’hébergement transitoire et l’accompagnement dans un parcours résidentiel Dans le but de prévenir l’hospitalisation des personnes (ou de les sécuriser à la sortie) et de soutenir leur parcours de rétablissement, nous ouvrons 9 chambres sur la rue Saint-Luc à Québec, pour des séjours d’un mois. La plupart des personnes vivent avec des enjeux de santé mentale, de toxicomanie, de judiciarisation, de même que de l’instabilité résidentielle et nous les accompagnons afin qu’elles trouvent un logement approprié à leur condition et à leur capacité de payer. En 1999, nous ajoutons 9 chambres de plus à la maison pour un total de 18 places. Notre intérêt lié au parcours résidentiel des personnes provient des résultats d’un «focus group» de personnes utilisatrices de Pech, qui nous confient à cette époque, qu’outre les enjeux de santé mentale et de toxicomanie, c’est la difficulté à se trouver un logement salubre et sécuritaire et l’incarcération qui avaient été les plus grandes difficultés à surmonter dans leur vie. 1999-Fiduciaire de Clés en main En 1999, Pech devient le fiduciaire du programme intersectoriel Clés en main. Ce programme s’est initialement développé en réponse aux enjeux d’accessibilité au logement des personnes vivant des enjeux de santé mentale graves et de marginalisation. Il a pour mission de favoriser l’intégration sociale des personnes marginalisées par l’accès à un milieu de vie normalisant, tout en permettant le maintien à long terme des locataires dans un logement à prix abordable et de qualité. Le programme Clés en main favorise l’accès au logement dans des Coops, des OBNL, des maisons de chambres supervisées et des logements subventionnés sur le marché locatif privé via le programme de supplément au loyer (PSL). Clés en main, assure également un support quotidien aux locataires et le programme assume un rôle pivot entre eux, l’intervenant et le propriétaire lorsque la situation le requiert. En 2022, Clés en main s’est incorporé et constitue désormais une corporation autonome. À ce jour Clés en main a intégré plus de 500 personnes en logement. 2001-Pech devient un OBNL en habitation Dans la lancée d’un appel d’offres du gouvernement fédéral visant à offrir des logements aux personnes en situation d’itinérance, Pech est devenu un propriétaire et un organisme à but non lucratif en habi- tation par la construction d’un premier immeuble de 11 logements sur la rue Dorchester à Québec, grâce au support d’un groupe de ressources techniques à Québec, Action-Habitation et la contribution des programmes de la Société d’habitation du Québec (particulièrement les « volets trois »). En 2014, un édifice de 77 logements a suivi sur le boulevard Charest à Québec. Lieu de mixité sociale par la diversité de ses locataires, puisque des artistes émergents et des familles partagent le lieu avec des personnes que Pech accompagne, cet espace inclut des bureaux afin de loger nos équipes, dont le volet Pech-Sherpa, un lieu de médiation culturelle et d’art social où cohabitent artistes, personnes accompagnées à Pech et citoyens du quartier. En 2025, Pech-Bifröst, un nouvel immeuble de 50 logements, a vu le jour avec, au rez-de-chaussée, un centre communautaire d’accompagnement des personnes qui vivent avec un bagage traumatique. Au final, Pech est désormais propriétaire de 138 logements, de 58 places d’hébergement transitoire, et, par ses ententes avec d’autres organisme à but non lucratif en habitation de Québec et de Clés en main, il dispose de près de 200 logements dédiés aux personnes qui ont des problèmes de santé mentale sous toutes tenures. Au total, c’est près de 600 personnes désaffiliées que Pech a intégrées en logement depuis les années 2000. 35. 2015 Porte-clés : une adaptation de l’approche «Logement d’abord» À l’instar de la Finlande qui a fait reposer sa stratégie de réduction de l’itinérance sur l’approche américaine «Logement d’abord» (pathwayshousingfirst. org). Pech coordonne et travaille avec 8 organismes en itinérance et implante à Québec cette approche qui repose sur deux piliers : 1) offrir aux personnes en situation d’itinérance un logement subventionné de leur choix selon la disponibilité; et 2) fournir aux personnes un accompagnement dans leur rétablissement et dans le soutien de leurs compétences à vivre en logement. Depuis 2016, le Porte-clés a intégré plus de 225 personnes itinérantes chroniques en logement régulier, la plupart par des propriétaires privés et des PSL qui leur sont octroyés. Depuis 2018, à la suite d’une entente avec le CIUSSS de la Capitale-Nationale, nous bénéficions d’un prêt de service de deux personnes qui travaillent à l’intégration en logement des personnes très désaffiliées. 2020- Création de la fiducie de Pech et du Camp de base Sur une base volontaire, près de 100 personnes peuvent s’assurer, par exemple, du paiement de leur loyer par notre service de fiducie. Le camp de base permet à 40 personnes, pour des séjours allant jusqu’à un an, de planifier un parcours résidentiel ou de s’exercer à sortir de l’itinérance ou d’une période d’instabilité résidentielle, au retour éventuel à la vie en logement. 2023 L’équipe de stabilité résidentielle Nous avons créé de toute pièce une équipe de 3 personnes à temps plein dédiée à la stabilité résidentielle et à la vie communautaire de l’ensemble de nos locataires. Le soutien des compétences et des habiletés à vivre en logement va de pair avec la médiation et des interventions ponctuelles dans les logements. Conclusion L’itinérance est un grave problème de santé publique et de société. À Pech, nous croyons que la colonne vertébrale d’une stratégie de réduction de l’itinérance, à l’instar du «Mouvement pour mettre fin à le l’itinérance», passe par l’accès à un logement avec accompagnement. Les sans-logis veulent des logis. Puisse la volonté politique transpartisane, des budgets augmentés, des plans concertés et des cibles partagés entre gouvernements et organismes communautaires, nous évitent d’avoir honte, comme société, de ne pas avoir pris les bonnes décisions à ce moment crucial de notre histoire. 36. VIVRE ENSEMBLE À MÉTA D’ÂME : UNE HISTOIRE D’ENTRAIDE Dominique Gagné-Giguère, Alice Lepage-Acosta, Najate Ouchicha, Barbara Rivard Méta d’Âme est un organisme né en 1999 de la volonté d’usagers d’héroïne de s’organiser entre eux pour faire valoir leurs droits, pour mettre en place un milieu propice à l’entraide où se crée un sentiment d’appartenance. Au fil du temps, la mission a évolué, l’organisme a grandi, au point où Méta d’Âme offre maintenant 21 logements transitoires et 21 logements permanents à des personnes faisant ou ayant fait usage d’opioïdes ou d’autres substances. L’idée d’offrir des logements aux usagers du centre est née de certains besoins soulignés par ces derniers. À l’époque, plusieurs personnes qui fréquentaient le centre de jour étaient en situation d’itinérance visible ou cachée et elles étaient presque toutes des utilisatrices d’héroïne. Elles ne pouvaient se faire offrir des traitements de substitution par méthadone que si elles avaient un réfrigérateur... Nombreux usagers étaient aussi infectés par l’hépatite C. Le seul traitement offert à l’époque, l’interféron, entraînait beaucoup d’effets secondaires majeurs tels que des troubles thymiques, de l’anxiété, de la dépression, des idées suicidaires, des pertes d’appétit et des troubles du sommeil. Ce traitement était par ailleurs seulement offert aux personnes ayant un soutien dans leur entourage. L’accès à un logement avec soutien communautaire dans ces cas était donc directement lié à l’amélioration de la santé des personnes fréquentant le centre de jour. En résumé, la stabilité résidentielle avec le support des pairs et des intervenants permettait aux personnes d’avoir le temps, l’énergie et le soutien nécessaire pour s’occuper de leurs problèmes de santé. Afin de répondre à ces besoins, nous avons construit notre premier immeuble à logements. Le centre de jour a été déménagé au rez-de-chaussée de cet immeuble, ce qui nous a permis d’offrir une proximité de services aux usagers, de faciliter les rendez-vous avec les intervenants, les visites à domicile, l’offre de repas à faibles coûts, les accompagnements, etc. Privilégiant l’approche en réduction des méfaits, l’organisme a comme mission non seulement de promouvoir l’amélioration de la santé globale de ces personnes, mais aussi de défendre leurs intérêts, notamment, en les représentant et en faisant valoir leur voix. Le centre de jour et les 42 logements communautaires situés à Montréal offrent des services et des activités qui permettent notamment de favoriser l’autonomie des résidents et de les accompagner 37. dans leurs démarches en lien avec leur réinsertion sociale et économique, ce qui améliore leurs conditions de vie dans tous leurs aspects. Nos principes d’intervention sont fondés sur l’aide par les pairs et l’empowerment, souvent compris comme une forme d’appropriation du pouvoir d’action par les personnes concernées. L’implication des personnes concernées est la meilleure façon de promouvoir une différence pour améliorer leurs conditions de vie. L’implication communautaire fait partie des critères essentiels pour intégrer Méta d’Âme. Nous offrons des services et des activités tant éducatives que ludiques, qui favorisent le maintien en logement et un esprit de communauté au sein de l’organisme. Ils permettent aux résidents de développer des compétences et des connaissances favorisant la gestion de leur quotidien. Le centre de jour est un espace chaleureux et bienveillant qui favorise le sentiment d’appartenance par l’approche non stigmatisante, participative et inclusive. Les résidents savent qu’ils peuvent s’y présenter pour prendre un moment de répit, échanger entre eux et avec l’équipe, partager leurs expériences dans un espace sécuritaire qui permet de déstigmatiser l’usage de substances. Ils peuvent aussi y recevoir du matériel de consommation stérile et des trousses de naloxone. Tout cela favorise l’esprit d’entraide entre les usagers et les membres de l’équipe. L’équipe d’intervention de Méta d’Âme, qui compte présentement quatre personnes, est également au cœur de la force de l’organisme et du lien que les usagers éprouvent. Bien que celle-ci ait beaucoup changé au fil du temps, elle est toujours composée de personnalités éclectiques dont les parcours de vie diffèrent. Les usagers se réfèrent donc aux différents intervenants selon leurs besoins. Que ce soit pour des problèmes informatiques, trouver des opportunités de bénévolat, produire son rapport d’impôts, apprendre à coudre ou pour réinventer le monde, les usagers savent qu’ils peuvent compter sur l’équipe pour les soutenir et les accompagner. 38. Valleyfield : DE L’HÉBERGEMENT AUX LOGEMENTS 39. Marilou Carrier , Directrice, MHDV Émile Duhamel , Président du conseil, MHDV L’implication des usagers sur le conseil d’administration est également d’une grande importance. La majorité des membres du conseil sont des résidents ou des pairs qui ont un vécu similaire aux usagers. Les personnes qui habitent ici savent qu’elles peuvent parler à ces membres et que leurs demandes et questionnements seront entendus et considérés. Tout cela assure que les résidents ne sont pas de simples locataires : ils ont un réel pouvoir de transformation et d’amélioration de l’espace qu’ils habitent. Voici le bref témoignage de Barbara, qui est maintenant intervenante à l’organisme et qui s’y est impliquée depuis de nombreuses années sous différentes formes. « Mes 25 années de consommation quotidienne d’héroïne m’ont conduite à de nombreuses pertes (emplois, famille, loisirs, amis) ainsi qu’à de très nombreuses tentatives d’arrêter de consommer (thérapies, molécules de substitution, déménagements). J’ai vécu dans ce désert avec beaucoup de culpabilité et d’autostigmatisation; je m’étais réduite à n’être qu’une mauvaise personne. C’est dans l’espoir de rompre avec cette solitude que j’ai abouti dans un logement à Méta d’Âme il y a une dizaine d’années. J’y ai vécu 2 ans pendant lesquels un lien, un ancrage s’est créé que j’ai maintenu en continuant à siéger sur le C.A. ainsi que sur le comité de sélection. Ce n’était rien, que quelques jours par année, mais aujourd’hui, avec le recul, je réalise que c’est ce petit fil ténu qui m’a maintenu en vie et qui m’a littéralement sauvé la vie. En effet, aujourd’hui je travaille depuis deux ans à temps plein comme intervenante à Méta d’Âme, je ne consomme plus depuis 1 an, je donne des formations, je suis impliquée dans plusieurs projets et je suis … heureuse ! Tout cela a été possible grâce à mes merveilleux collègues de Méta d’Âme qui ont su changer le regard que j’avais sur moi-même en me regardant autrement, en me redonnant confiance et estime. » Il n’y a pas de recette gagnante qui garantit qu’une personne ne traversera jamais une période plus difficile qui générerait un risque de retour à la rue. Cependant, tout le travail qui est fait par les usagers lors de leur séjour n’est jamais perdu. En créant des liens, en réaffiliant les usagers à leur milieu, en leur redonnant confiance en leur en pouvoir d’agir, en renforçant la collaboration entre eux et leur équipe traitante, on souhaite que les usagers repartent avec des outils qui leur permettront de traverser des phases difficiles plus facilement. Le 1 er février 1984, suite à de nombreux mois de travail acharné, la Maison d’Hébergement Dépannage de Valleyfield (MHDV), voit le jour. À l’époque, le phénomène de l’itinérance commence à prendre de l’ampleur et les besoins d’hébergement se font de plus en plus ressentir. Un groupe de citoyens engagés crée donc l’organisme. C’est dans une toute petite maison de six lits que le service d’aide offrant un programme de réinsertion sociale fait sesdébuts. À ce moment, seuls les hommes sont accueillis. Au cours des années, les services de la MHDV se sont développés et diversifiés en margeant des besoins grandissant de la clientèle sans domicile fixe, et ce, toujours dans le but ultime de mieux répondre aux différents besoins qui émergent. Notre organisme est en continuelle adaptation. De sa création en 1984 avec 6 lits, la MHDV est à ce jour propriétaire de 5 établissements, qui offrent quotidiennement 52 lits, et propriétaire de 13 logements sociaux. Elle compte une équipe d’intervention 24/7 de plus de 30 employés. La MHDV a toujours eu pour mission d’offrir des services d’hébergement temporaire 24/7, et ce, sans égard à la situation de la personne en besoin. L’organisme permet de répondre aux besoins essentiels, d’offrir des services d’accompagnement et d’aide psychosociale nécessaires à la réorganisation sociale et à la relocalisation durable des personnes sans-abris. À la MHDV, nous contribuons à la réinsertion sociale de personnes vulnérables par une approche conviviale et propice à la création d’un lien de confiance. Nos équipes de travail se basent sur quatre piliers d’intervention soit l’accueil, l’écoute, le cadre de vie et l’accompagnement ainsi que la référence. Les actions à succès qui ont permis d’assurer un toit et de stabiliser en logement des personnes vivant différentes situations d’itinérance sont nombreuses, mais le projet des Habitations Chez-Nous, aussi appelé HCN, se doit d’être mis en valeur. Le HCN permet une réponse directe en logement pour des personnes qui ont vécu l’instabilité de résidence. En 2000, le projet de mise sur pied des Habitations Chez-Nous débute. Ce projet permettra en 2001, la construction d’un immeuble de 13 logements afin d’éloigner des personnes de la rue. Pourquoi construire des logements ? La réflexion du conseil d’administration à l’égard de ce projet a débuté en réponse aux difficultés de relocalisation des personnes qui se présentaient dans les services de la ressource. Appliquant régulièrement des pratiques discriminatoires, les propriétaires les refusaient souvent. Ceux-ci devaient faire face à de nombreux refus en raison de leur situation précaire et parfois même à cause des problématiques et des défis avec lesquels ils vivaient. Les faibles revenus des usagers comparativement au coût des loyers étaient aussi un enjeu constaté. Les services de la MHDV étaient de nature temporaire parce qu’antérieurement axés uniquement sur l’hébergement d’urgence : il était donc primordial de trouver une solution pour accompagner ces personnes. Une solution s’est donc dégagée de ces constatations : il fallait permettre à une personne de bénéficier d’un logement sécuritaire, propre, à faible coût en plus d’offrir du support 24/7 en cas de besoin. Pour soutenir la lutte contre l’itinérance, il faut avoir des toits convenables à offrir, mais aussi du temps d’intervention. L’accompagnement en logement est essentiel pour la réussite. 40. À cette époque, des subventions gouvernementales étaient disponibles pour ce type de projet. Soulevant la problématique d’avoir accès à des logements abordables pour cette clientèle, plusieurs organismes communautaires et institutionnels du milieu ont travaillé ensemble avec le Groupe de Ressources Techniques pour faire avancer le projet. La MHDV devient alors le porteur du projet et fait construire, en 2001, un immeuble de 13 logements. Ceux-ci sont dédiés aux personnes à risque d’itinérance ou ayant vécu de l’instabilité de résidence. Cet immeuble, situé au 1, rue Bélanger à Salaberry-de-Valleyfield, a permis à plusieurs personnes d’être des concitoyens à part entière. En stabilisant le coût de leur logement, ces personnes peuvent « vivre » plutôt que « survivre ». De plus, la sécurité d’être à l’abri d’une hausse exagérée du coût de loyer leur permet de réaliser des activités et de s’accomplir. Le projet a aussi été créé en partenariat avec la Société d’Habitation du Québec (volet 3), pour offrir des logements pour des personnes ayant des besoins particuliers. Le processus fut complexe et long, mais le but ultime était que ces loyers soient abordables et sécuritaires afin de donner une réelle chance de réintégration aux locataires. Des ententes ont aussi été faites avec l’office municipal de notre région et cela nous a permis que nos 13 logements soient subventionnés. Le processus de sélection des locataires est basé sur des critères psychosociaux. Chaque personne remplissant une demande reçoit une chance équitable selon sa situation. Plus une personne aura intérêt à bénéficier d’un logement, plus haut sera son résultat lors du classement. Les demandeurs sont questionnés sur les conditions de logement dans lequel ils vivent, les hébergements communautaires ou intentionnels où ils ont demeuré, leur condition économique, leur autonomie et leur fonctionnement, les ressources et suivis qu’ils ont ainsi que les affiliations et abus qu’ils ont vécus. À chaque fois qu’un logement se libère, un comité de sélection externe à l’organisme calcule le pointage de chaque candidat en fonction de leur entrevue psychosociale à l’aide de la grille de pointage. Ils font ensuite les recommandations de sélection au conseil d’administration. À chaque fois, l’ordre de classement des demandeurs change afin d’offrir le logement disponible à la personne qui en a plus de besoin. Il nous est donc impossible de spécifier le temps d’attente pour un logement. Encore aujourd’hui, plusieurs locataires y habitent depuis le tout début. Une fois intégrés, les locataires bénéficient du support de l’équipe d’intervention en tout temps. Disponibles sur appel 24/7, ils peuvent communiquer avec un intervenant de notre programme de réinsertion. S’ils vivent une situation difficile ou ont besoin de support, l’équipe se rend disponible sur place pour intervenir. Annuellement, des activités sont organisées avec les locataires afin de développer leur sentiment d’appartenance au groupe. Une pratique novatrice que nous avons mise sur pied est l’équipe volante d’intervention terrain (EVIT). Il s’agit d’un concept d’intervention de proximité. Ces intervenants assurent des présences ponctuelles et font des appels quotidiennement à l’immeuble. Depuis juillet 2023, une intervenante EVIT est en poste à temps plein et elle est responsable des personnes hébergées de nos établissements secondaires. Cela lui permet d’avoir le temps nécessaire à se consacrer à leur soutien et aussi à développer des liens de confiance durables et significatifs. Lorsqu’un locataire vit des situations plus difficiles, elle est donc à même de le voir et d’accompagner la personne. Les situations sont prises en charge beaucoup plus rapidement. Elle accompagne aussi les locataires qui ont besoin d’assistance pour des rendez-vous. Ces derniers étant souvent sans réseau social, elle peut leur offrir une présence rassurante. Dans la dernière année, c’est plus de 150 visites de soutien et plus de 450 appels et rendez-vous qu’elle a offerts. Les facteurs de réussite pour nous sont assurément le faible coût du loyer ainsi que le soutien disponible en tout temps. 41. Les nombreuses histoires à succès Les défis L’une d’elles est celle de monsieur ED, arrivé dans notre hébergement d’urgence en 2013. Il a complété le programme de la seconde étape en 2014, pour ensuite intégrer le HNC en octobre de la même année. Lors de son passage en hébergement, il s’est inscrit à l’école pour apprendre à lire et écrire. Depuis quelques années il s’occupe de l’entretien de notre immeuble, il s’assure que les groupes de soutien qui utilisent la salle communautaire de l’immeuble ne manquent de rien et que la salle est bien entretenue. Cela lui permet d’occuper son temps et d’avoir un sentiment d’appartenance. Depuis presque 10 ans, monsieur a maintenu son emploi, où il se sent apprècier et accompli, cela lui procure beaucoup de fierté. Le fait d’avoir son appartement à lui l’amène à avoir une bonne hygiène de vie. Le prix peu élevé de son logement lui permet de respecter ses ententes de paiements, ce qui facilite la gestion de son budget et lui permet d’avoir une qualité de vie adéquate, surtout dans un contexte où la hausse des coûts de la vie est de plus en plus ressentie depuis 2023. Selon lui, ’encadrement de l’équipe d’intervention fait partie des avantages d’habiter au HCN. En 9 ans d’habitation, monsieur a pu créer des liens stables avec quelques locataires qui y demeurent depuis déjà quelques années. Bien que très positif, un tel projet comporte aussi des défis. Le principal est lié aux coûts d’exploitation. Maintenir en bonnes conditions un grand bâtiment est coûteux. Il faut être stratégique dans les choix que l’on effectue et faire régulièrement des bilans financiers réalistes. Les nombreux documents à tenir à jour ainsi que les nombreuses obligations de la SHQ sont demandants. Il faut être prêt à y consacrer du temps. Finalement, comme ces logements sont permanents et avec des baux, lorsqu’un locataire se désorganise, il peut être ardu de l’accompagner s’il refuse de l’aide offerte. Le service d’accompagnement est sur une base volontaire. L’équipe d’intervention se doit d’être respectueuse du rythme de la personne, mais persévérer à offrir le soutien nécessaire. Un autre homme est arrivé suite à un séjour dans nos autres services d’hébergement de réinsertion. Lors de ce passage, il a pu mettre en place un filet de sécurité avec Foster, un suivi qu’il continue à ce jour. Habiter au HCN lui a permis de renouer des liens familiaux en démontrant aux membres de sa famille qu’il avait un logement, propre et bien à lui afin d’établir une routine de vie saine. Il entretient un lien de confiance significatif avec l’équipe d’intervention. Monsieur a mentionné que son intégration à long terme dans notre ressource lui a sauvé la vie, qu’il ne serait plus parmi nous si nous n’avions pas été présents pour lui. Depuis plus d’un an, il combat la maladie. L’équipe lui offre le soutien moral dont il a besoin. Le coût peu élevé de son loyer lui permet d’acquitter les coûts reliés à ces traitements (essence, nourriture à l’hôpital, etc.) Sans un tel loyer accessible, il lui serait difficile d’avoir suffisamment d’argent pour défrayer les coûts liés à ses soins. En somme, vivre dans un de ces logements n’est pas qu’une question d’habiter dans un endroit quelconque. Ces logements sont des chez-soi. S’ils n’existaient pas, plusieurs personnes seraient en situation précaire. Grâce à un logement abordable les gens peuvent mieux se nourrir, avoir des loisirs et être impliqués socialement à leur mesure, ce qui permet d’avoir une meilleure santé mentale et d’éviter les services publics. Le HCN prouve aux citoyens que ces personnes ont droit à un toit sécuritaire malgré les défis que la vie leur a envoyés. L’important est de croire en chaque personne que nous accueillons et de reconnaître ses forces. Rappelons-nous que la personne n’est pas définie par sa problématique. Bien que nous soyons fréquemment confrontés à l’impuissance de ne pouvoir aider plus, souvenons-nous que chaque action posée fait une réelle différence, si minime soit-elle. « J’ai retrouvé ma vie ! Si vous n’étiez pas là, je serais plus là. Vous m’avez donné le goût de continuer malgré les mauvais jours. Vous m’avez redonné une vie, une reconnaissance. J’ai pu avancer dans mon rétablissement. » Monsieur S « Vous avez fait beaucoup pour moi. Vous m’avez beaucoup aidé. Je ne sais pas si je serais encore là si je n’avais pas eu de l’aide. Vous m’avez soutenu énormément. L’aide pour le budget m’a aidé dans mon autonomie. J’ai un bel appartement, bien et pas cher. Merci beaucoup. » Monsieur E 42. Sac à dos: 1,2,3 PROJETS… BIENTÔT 73 LOGEMENTS Pierre Gaudreau - Organisateur communautaire Cet article a été rédigé à la suite d’un entretien avec Belaïd Taleb, coordonnateur ausoutien communautaire en logement, au Sac à dos. Crédit photo: Aliénor Moreau – Le Sac à dos © Le Sac à dos est un organisme communautaire actif depuis plus de 20 ans au cœur de Montréal. Il est né d’une démarche d’autonomisation menée avec des hommes fréquentant le refuge de la Maison du Père. La première réalisation de ce nouveau centre de jour a été de construire des casiers d’entreposage, pour que les gens de la rue arrêtent de perdre leurs biens. Il s’en est suivi des casiers postaux permettant, entre autres, de recevoir le chèque d’aide sociale, un service aujourd’hui utilisé par plus de 1000 personnes par mois. Malgré l’importance marquée de ces services, le besoin de logements était exprimé quotidiennement, alors que le nombre de logements accessibles ne cessait de diminuer, que les loyers augmentaient et que les maisons de chambres fermaient, pendant que les projets de condos, eux, se multipliaient. De l’ambition pour sortir de la rue « Tous les jours les gens nous demandent d’apporter une réponse au manque de logements. On ne peut rester insensible. Il faut de nouveaux logements sociaux. Cela prend de l’ambition pour y arriver, on y travaille sans arrêt. » Belaïd Taleb, coordonnateur au soutien communautaire en logement, au Sac à dos. En face du modeste sous-sol d’église où est situé le Sac à dos (rue De Bullion, angle Sainte-Catherine), une maison de chambres était mise en vente en 2010. Pour éviter sa disparition, l’organisme a déposé une offre d’achat, avec le soutien des fonds fédéraux de lutte à l’itinérance. Le propriétaire, bien connu de l’organisme pour son travail dans le quartier, a accepté la proposition. À cette période, la sauvegarde des maisons était de nouveau une priorité de la Ville, tel que demandé par le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal depuis plus de 30 ans. L’organisme a aussi vu sa demande de fonds rapidement acceptée dans AccèsLogis. Les travaux allaient pouvoir commencer. L’objectif de sauvegarder la maison de chambres n’a pu se concrétiser puisque l’immeuble était trop délabré. Il a donc fallu le démolir pour reconstruire. Cependant, l’objectif de maintenir des logements accessibles a été pleinement atteint avec la construction de 15 beaux studios neufs. « Certains locataires qui y habitent avaient vécu plusieurs années dans la rue. Le nouvel immeuble leur a donné un toit, un logement permanent avec un bail, les droits et devoirs qui suivent, et ça marche ! » Belaïd Taleb 43. Et de deux… Le succès du premier projet de logements et sa popularité auprès des personnes fréquentant le centre de jour l’organisme, qui demandaient pour y habiter, ont rapidement motivé le Sac à dos à réaliser un deuxième projet. C’est ainsi qu’en 2014, un immeuble nécessitant des rénovations, situé rue de Maisonneuve dans le Centre-Sud, était acheté avec un terrain de stationnement le jouxtant. Ce deuxième projet, réalisé en achat-rénovation et en construction neuve, financé lui aussi par AccèsLogis, avec une aide de fonds fédéraux en itinérance, allait ajouter 26 logements sociaux avec soutien communautaire. Cela a permis le maintien de locataires dans les lieux, tout en permettant à d’autres personnes ayant connu la rue de s’en sortir. Avec ce deuxième immeuble, le Sac à dos a voulu contribuer à l’offre d’un toit pour des femmes en situation d’itinérance, dont la réalité est souvent occultée et les besoins, négligés. Plus de 25% des premiers locataires sélectionnés pour y habiter étaient des femmes. Une fois stabilisées, plusieurs se sont relogées ailleurs dans le privé ou ont intégré des immeubles appartenant à des organismes destinés exclusivement aux femmes. Un 3e projet enfin en construction C’est une autre maison de chambres, celle-ci fermée, qui allait offrir l’occasion au Sac à dos de se lancer dans un troisième projet, de loin le plus difficile et le plus long à réaliser. Cette maison de chambres, avec un peep-show fermé au rez-de-chaussée, était achetée en 2017, encore une fois avec des fonds fédéraux de lutte en itinérance. Ce n’est cependant qu’en 2023 que les travaux se sont mis en branle, toujours avec AccèsLogis. Cet immeuble (le 222 Sainte-Catherine Est) ajoutera 32 logements sociaux avec soutien communautaire, dans un secteur du centre-ville où les bâtiments de l’UQAM et les condos prédominent. Il permettra aussi au Sac à dos de relocaliser son centre de jour et d’y doubler la superficie pour y accueillir une clientèle toujours plus nombreuse et dont les besoins sont croissants. 44. Doté d’un ascenseur pour ses 6 étages, ce bâtiment permettra une accessibilité universelle. Ce besoin est grandissant pour les personnes en situation d’itinérance à mobilité restreinte, comme on le constate dans des refuges et même dans la rue. Plusieurs locataires actuels du Sac à dos, vieillissants, ont aussi de la difficulté de monter les escaliers. Des relocalisations pourront avoir lieu pour améliorer leur qualité de vie. Les nombreux chantiers environnants qui se font concurrence puisqu’il est impossible de fermer une rue à ses deux extrémités, afin d’assurer accès pour les services d’urgence. Six années se sont écoulées avant la mise en chantier en raison de nombreux facteurs qui s’alimentaient entre eux, parmi lesquels : Le bâtiment, une maison de chambres avec de belles corniches, fut classé patrimonial. Après de nombreux avis, la préservation de sa façade a été exigée, entraînant des travaux et des coûts supplémentaires. L’histoire des projets de logements du Sac à dos n’est donc pas terminée. Avec son troisième immeuble, comme pour tous les autres groupes qui développent des logements sociaux en cette décennie, les défis se sont multipliés, mais ils n’ont pas eu raison de la volonté et de l’ambition du Sac à dos de sortir davantage de personnes de la rue. L’appel d’offres pour la réalisation du projet, lancé sur la fin de la pandémie en 2021, a ainsi rencontré un dépassement majeur du budget. Pour lancer les travaux, l’organisme a dû trouver des fonds additionnels de plusieurs sources et s’est vu contraint d’augmenter son hypothèque. Finalement, l’ouverture de ce nouvel immeuble qui permettra d’accueillir 32 nouveaux locataires et le déménagement de l’organisme est espérée pour l’automne 2024. CINQ CLÉS POUR LE SUCCÈS DU SAC À DOS 1-Le soutien communautaire Une intervention menée sur place par l’organisme a été déterminante pour développer la stabilité résidentielle. L’accompagnement dans les démarches, conjoint aux activités organisées, aide à briser l’isolement. La stabilité dans l’équipe de travail ajoute aussi une grande force à ce soutien communautaire. Ainsi, cela fait plus de six ans que Belaïd Taleb est au Sac à dos, il connait très bien les 41 locataires, leur vécu et leurs besoins. Pour éviter l’infestation de punaises de lit, des inspections sont faites quatre fois par année. Il s’agit d’un investissement du Sac à dos, qui assume ces frais pour améliorer la qualité de vie des locataires. Pour que les exterminateurs puissent travailler, les intervenant.e.s de l’organisme jouent un rôle important pour que les locataires préparent leur logement. Par ailleurs, au-delà du soutien communautaire offert par l’organisme, les locataires peuvent aussi bénéficier des autres services du Sac à dos, notamment des programmes de réinsertion par le travail. 2- Des ressources externes essentielles Avec sa mission très vaste et des moyens limités, le Sac à dos ne peut apporter tout le soutien nécessaire aux locataires. C’est pourquoi d’autres acteurs sont mobilisés : le CLSC offre des visites à domicile pour certains locataires permettant ainsi leur maintien à domicile. Des organismes communautaires aident aussi certains locataires, dont Les popotes roulantes qui apportent des repas, alors que Plumeau Chiffon fait le ménage chez d’autres. 3- La fiducie volontaire La fiducie volontaire est l’un des services offerts qui est essentiel. Le 1 er jour du mois, les personnes qui décident d’y adhérer paient leur loyer, le solde de leur chèque demeure ensuite aux mains de l’organisme et le locataire peut y accéder sur demande. La fiducie agit ainsi en amont pour éviter le non-paiement du loyer. Pour les personnes qui ont des problèmes de dépendances (jeux, drogues ou alcool) et qui ont des liens avec des usuriers, la fiducie protège leur revenu et leur logement. Le Sac à dos fait aussi preuve de souplesse, en offrant des ententes de paiement quand des loyers sont en souffrance. 4- Des partenaires importants Depuis plusieurs années, le Sac à Dos, a conclu avec succès une entente avec Projet Logement Montréal (PLM), un consortium piloté par des refuges. Le Sac à dos leur réserve des logements. Un suivi est fait par des intervenant.e.s de PLM pour assurer la stabilité résidentielle. Une autre entente semblable existe aussi avec la Direction de la protection de la jeunesse : une unité leur est réservée pour offrir une expérience de logement, dans le cadre de son programme de Développement des Aptitudes à la Vie Autonome (DAVA). Le jeune qui y habite pour un temps est alors soutenu par des intervenant.e.s de la DPJ. 5- Un bon GRT Pour développer et mener à terme ses trois projets immobiliers, le soutien d’Atelier Habitation Montréal, un GRT (Groupe de Ressources techniques), a été indispensable. Il s’agit d’un GRT qui connait le marché, les subventions disponibles, les entrepreneurs et aussi l’organisme, sa mission, ses besoins et les personnes qu’il soutient. 45. 46. PLUS QUE DU LOGEMENT… BRIN D’ELLES Consuelo Carranza - Intervenante en soutien communautaire FOHM Nathalie Bernard - Locataire de Brin d’Elles Brin d’Elles est une organisation à but non lucratif de logement qui se positionne comme une réponse à l’itinérance vécue au féminin, étant donné que toutes les femmes accueillies ont vécu une période d’instabilité résidentielle d’au moins trois ans avant de rejoindre l’organisme. Grâce à cette initiative, elles peuvent désormais accéder à un espace de vie stable et sûr. Elles développent également une vie sociale et communautaire, reprenant leur place en tant que citoyennes à part entière. Brin d’Elles (anciennement le Fonds dédié à l’habitation communautaire) œuvre auprès des femmes vulnérables depuis 1998. L’organisme bénéficie de l’engagement indéfectible d’organisations, dont le Y des femmes de Montréal, le Centre de réadaptation en dépendance de Montréal, le Réseau Habitations Femmes (RHF), l’Auberge Madeleine et la Maison Marguerite. Au cour des années, Brin d’Elles a ainsi développé une connaissance du milieu de l’itinérance féminine et les problématiques liées. L’organisme a pour mission de développer et d’améliorer la qualité de vie des femmes seules, économiquement défavorisées et/ou à risque d’itinérance, en leur donnant accès à un logement permanent, sécuritaire, décent et abordable avec soutien communautaire. L’ultime défi de Brin d’Elles est d’inciter les locataires à se réapproprier leur place dans la société comme citoyennes à part entière. Le rôle clé de la FOHM Brin d’Elles s’appuie sur des partenariats solides et l’implication active de ses locataires pour fonctionner efficacement. Une entente de services avec la FOHM (Fédération des OSBL d’habitation de Montréal) permet la gestion harmonieuse de l'ensemble du projet. En vertu de l’entente signée avec la FOHM, notre organisme reçoit deux volets de services :1) Soutien communautaire en logement social; et 2) Gestion immobilière et administrative. Cette approche collaborative se reflète également dans la composition du conseil d’administration, où les parties prenantes clés sont représentées. Tous ces acteurs travaillent ensemble pour créer un environnement propice à l’autonomie et au bien-être des femmes. Le soutien communautaire en logement social L’accent mis sur le soutien communautaire au sein des maisons de Brin d’Elles joue un rôle considérable dans la réinsertion sociale des locataires, brisant ainsi l’isolement qu’elles ont pu éprouver en raison de diverses difficultés. Ce soutien communautaire se déploie à divers niveaux et dans plusieurs volets. Par exemple, l’intervenante en soutien communautaire fournit une variété d’informations concernant les ressources locales, notamment les organismes du quartier et le CLSC, et elle propose une assistance dans divers domaines, tels que la gestion budgétaire, l’organisation du logement et l’accès aux services numériques gouvernementaux. De plus, elle intervient en cas de crise et gère les conflits entre locataires lorsque nécessaire. L’intervenante organise également des activités communautaires, telles que la cuisine collective, les formations et les sorties, encourage la participation des résidentes et les incite à s’impliquer aux comités démocratiques. Le soutien communautaire vise à favoriser l’appropriation de leur logement et de leur environnement immédiat, y compris leur quartier et les services disponibles. Aussi, la présence régulière (trois jours par semaine) d’une intervenante de la FOHM dans les lieux revêt une importance cruciale pour assurer un soutien continu et renforcer la sécurité des locataires, contribuant ainsi à leur stabilité résidentielle. 47. Cet appui permet à la locataire de s’installer dans un logement à long terme, peut-être jusqu’à la fin de vie, et de garder son autonomie le plus longtemps possible. Dans ce contexte, les locataires seront en mesure de mieux gérer les problématiques qui les ont amenées à l’itinérance. Il s’agit donc d’offrir une stabilité résidentielle afin de permettre une résolution de problèmes liés à l’expérience de l’itinérance. Des défis Ce travail n’est cependant pas sans défi. Le vieillissement de la population et la pandémie nous ont posé des nouveaux enjeux tels que la perte d’autonomie de locataires. Un autre enjeu à considérer a trait au problème de financement pour la rénovation et l’entretien de nos maisons qui est loin d’être suffisant. 48. 49. Les Œuvres Isidore-Ostiguy : Rire et vivre de nouveau – Marie Claude * J’habite un immeuble de Brin d’Elles sur la rue Villeray à Montréal depuis plus de trois ans et demi, après un passage de dix mois aux Résidences du YWCA. Mon appartement est un 3 et demi, neuf et permanent. Sans exagération de ma part, je peux dire que je le chéris chaque jour. En effet, il me procure la stabilité qui me manquait et la sécurité. Vivre là m’a permis de reprendre confiance en la vie. Je peux non seulement continuer à pratiquer mes activités sociales créatives telles que la joaillerie et le vitrail, mais j’ai également la certitude que je pourrais les poursuivre à long terme en toute sérénité, car je ne risque pas de me retrouver sans toit du jour au lendemain. Brin d’Elles est un lieu où je me sens véritablement bien, car il me permet de conserver mon indépendance tout en m’offrant l’opportunité de prendre part librement à des activités communautaires. Cette implication renforce les liens chaleureux que j’entretiens avec les autres résidentes, et la présence d’une intervenante communautaire contribue à minimiser les risques de conflits au sein de notre groupe. Je me suis réconciliée avec des personnes importantes de ma vie comme ma mère. J’ai consolidé des amitiés et me suis fait de nouveaux amis. Je ris de nouveau. Je me pomponne tous les jours. J’ai une garde-robe colorée, après avoir vécu des années avec presque rien et dans le noir. Je donne et je reçois de l’amour tous les jours avec mon chat. C’est fantastique que Brin d’Elles nous permette d’avoir un petit animal domestique. La présence d’organismes à but non lucratif tels que Brin d’Elles est une importance capitale, car ils nous redonnent à la fois espoir et dignité. *Nom changé POUR QUE TOUTES LES FAMILLES PUISSENT TROUVER UN TOIT François Roy - Membre fondateur et président du conseil d’administration Géraldine Rambert-Hounou - Directrice générale Louise Guindon - Ex-directrice générale Tristan Guay - Ex-coordonnateur des services d’interventions Multiples dépendances, problèmes de santé mentale, victimes de violence et de traumatismes; ces images d’antan qui dessinaient les contours de l’itinérance sont révolues. En 2023, l’itinérance ne discrimine plus. Plus que jamais au sommet de l’ordre du jour, elle touche de plus en plus d’enfants en bas âge, entourés de parents bien aimants, mais qui peinent à conserver leur toit, faute de pouvoir joindre les deux bouts financièrement. Une situation exacerbée par la hausse fulgurante des loyers post-pandémie. Résultat: une panoplie de familles sans chez soi bien malgré elles. L’organisme a été nommé en l’honneur d’Isidore-Ostiguy, un père capucin qui a fondé Logemen’occupe et qui, toute sa vie, a défendu les droits des sans-logis. Une route parsemée d’embûches La route vers un logement permanent qu’empruntent les intervenants sur le terrain avec les familles est de plus en plus sinueuse, parsemée d’embûches et d’obstacles administratifs. S’il existe de nombreux centres d’hébergement d’urgence en province, pour répondre aux premiers pas d’une personne évincée sur le trottoir, bien peu font des familles leur priorité. « Au début des années 2000, la durée des séjours en logement de dépannage durait un ou deux mois, parfois trois. Ce n’est plus ça aujourd’hui », explique l’ancienne directrice générale de l’organisme, Louise Guindon. À la grandeur du Québec, c’est ce qui distingue Les Œuvres Isidore-Ostiguy du lot des organismes communautaires qui luttent contre la crise de l’itinérance. Sa mission première est de dépanner les familles sans logis. Et offrant plus que du soutien temporaire pour les premiers mois d’une crise, l’organisme à but non lucratif tente d’assurer une stabilité résidentielle à long terme au plus grand nombre de familles possible. Le Programme de supplément au loyer (PSL), administré localement par l’Office d’habitation de l’Outaouais et qui permet à des ménages à faible revenu d’habiter dans des logements locatifs privés en payant un loyer similaire à celui d’une habitation à loyer modique, n’est plus aussi fluide et facilement accessible qu’il ne l’était. Depuis 2011, le manque de PSL congestionne les unités d’hébergement dédiées au dépannage dont dispose l’organisme. Lors de sa fondation, en 1997, l’Outaouais a d’ailleurs été l’une des premières régions au Québec à constater que des familles vivent en situation d’itinérance. 50. « Certaines familles sont restées en hébergement de dépannage jusqu’à deux ans. On les reçoit au compte-goutte, les PSL. Il faut se battre famille par famille, souligne Tristan Guay, coordonnateur des services d’intervention sur le terrain. On croit à tort que les gens en hébergement de dépannage ont un logement et qu’ils n’ont plus besoin d’aide ». Et pour aider les parents et leurs enfants à se trouver un toit, les intervenants sont unanimes : faute d’obtenir un logement à prix modique, le PSL est nécessaire. Aux Œuvres Isidore-Ostiguy, plus de 80% des familles aidées ont des revenus insuffisants. Certaines louent des logements qui leur coûtent 100% de leur revenu. Leur marge de manœuvre repose sur les allocations familiales. Et si on connaissait déjà la recette du succès pour lutter contre certains pans de la crise d’itinérance? « Il y a une issue possible. On est en mesure de placer le monde dans des logements, quand on a les outils, l’expertise et qu’on accompagne les gens, témoigne François Roy. L’expérience des Œuvres nous démontre qu’avec cet accompagnement, de l’écoute, de l’ouverture, une bonne évaluation psycho-sociale de la personne, on peut travailler avec elle pour la reloger ». Et 26 ans plus tard, grâce à la petite équipe permanente surchargée des Œuvres Isidore-Ostiguy, des milliers de familles en Outaouais profitent d’un toit permanent. Il s’agit d’une situation intenable après quelques mois. Et elle amène le phénomène de la porte tournante, où les routes des familles et des intervenants finissent par se recroiser. « C’est ça le paradoxe et le dilemme. Politiquement, on nous dit qu’il y a [des PSL] en nombre suffisant. Mais dans la réalité, avec les autorités administratives, on n’arrive pas à en avoir », renchérit François Roy, président du conseil d’administration des Œuvres Isidore-Ostiguy. La recette du succès Tel que le stipule la Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec, l’organisme prône la vision du « Logement d’abord ». Cette approche, qui a fait ses preuves un peu partout dans le monde, repose sur le principe qu’il est plus facile de prendre sa vie en main si on est d’abord logé. Le projet « Chez soi », réalisé de 2009 à 2013 dans les villes de Moncton, Montréal, Toronto, Winnipeg et Vancouver, et financé par la Commission de la santé mentale du Canada, a conclu qu’il « est l’un des plus importants projets à avoir renforcé l’approche Logement d’abord en tant que changement de paradigme pour l’itinérance au Canada. »1 « On a vu un taux de succès de 70% à 85% après deux ans », fait remarquer M. Roy. D’ailleurs, plusieurs « études prouvent que la formule traditionnelle de lutte contre l’itinérance est dispendieuse, et qu’il serait plus facile et plus économique d’offrir un logement et du soutien aux personnes sans abri »2. Gaetz, Stephen, Fiona Scott et Tanya Gulliver, éd., L’approche Logement d’abord au Canada : Appuyer lescommunautés pour mettre fin à l’itinérance, Canadian Homelessness Research Network Press, Toronto, 2013 2 Ibid 1 51. Un service d’urgence désormais indispensable Les visages de l’itinérance Les Œuvres Isidore-Ostiguy aident chaque année à reloger des dizaines de familles, en les accompagnant dans leurs démarches. L’organisme veille aussi à mettre en place des plans de soutien et des suivis auprès de ses résidents permanents. Malgré un financement et des ressources limitées, les intervenants des Œuvres Isidore-Ostiguy ont donné un toit permanent à des centaines d’enfants à travers les années. Une facette moins connue de ses interventions s’effectue lors d’urgences sur le terrain, en raison d’un sinistre ou d’une catastrophe naturelle. Grâce à deux décennies de partenariats fructueux dans la communauté, les Œuvres Isidore-Ostiguy sont appelées en renfort et se mobilisent lorsqu’une famille perd son logement et doit trouver un hébergement d’urgence. « Dans des tornades ou des inondations, pour reloger une famille, on ne peut pas s’imaginer tout le travail que ça représente. Les gens ont tout perdu. Tout l’accompagnement, c’est pour aider ces genslà à se reconstruire, à rechercher leurs papiers, ça prend de l’aide directe. Pour être admissible aux programmes des autorités, ils doivent pouvoir s’identifier », explique François Roy. Pour les premières 72h, la Croix-Rouge assume l’aide; après les Œuvres Isidore-Ostiguy prennent le relais pour les accompagner pour la suite. Il s’agit d’un service indispensable aux plus fragilisés dans la communauté. Beloti Masinda, mère de huit enfants âgés de 20 mois à 15 ans, s’est retrouvée sans logement, à 38 ans, après un divorce. Après avoir été hébergée pendant un an aux Œuvres Isidore-Ostiguy, et grâce à sa ténacité et à celle des intervenants, elle a pu bénéficier d’un PSL et de l’aide d’une donatrice de l’organisme pour louer une maison pour sa famille. Elle jouit désormais d’une stabilité résidentielle. « Ce fût une épreuve très difficile à surmonter pour moi et ma famille. Je remercie du fond du cœur l’équipe des Œuvres Isidore-Ostiguy de m’avoir aidée à retrouver un toit.» De son côté, Mme Lamya a pu être hébergée pendant cinq ans au projet de logement transitoire avec soutien communautaire, Le Tremplin. La mère de deux garçons a pu reprendre ses études et se trouver un emploi. « L’organisme m’a offert un logement quand j’étais dans une passe très difficile. Les intervenants ont toujours été là pour me soutenir et m’aider dans toutes mes démarches! Ils ont organisé des activités pratiquement tous les mois pour faire plaisir aux petits et aussi aux grands. Avec un plan d’intervention et leur soutien, j’ai pu réaliser une stabilité dans ma vie et celle de mes enfants. Je tiens à remercier cet organisme et tous les intervenants. Sans vous je ne serais pas rendue là où je suis maintenant. » 52. 1937 De 850 à 1550 11 112 28 Appels à l’aide entrants en 2023-2024 53. Nombre de personnes aidées par l’organisme, en moyenne chaque année, au cours des deux dernières décennies, dont plus de 40% d’enfants. Nombre de familles hébergées (longue durée 0-5 ans) au Tremplin Nouvelles familles relogées en logement au privé, en HLM, en OSBL ou avec un PSL en 2023-2024 Nombre de familles (51 personnes) hébergées avec soutien communautaire en hôtel via le programme d’aide d’urgence du gouvernement du Québec Les Oeuvres Isidore-Ostiguy en trois projets Le Tremplin Un projet de huit logements d’hébergement temporaire avec soutien communautaire destinés à des familles monoparentales ayant un objectif de retour sur le marché du travail et/ou retour aux études. Le 95 rue Lois Un projet de 13 unités au centre-ville de Gatineau, incluant 10 logements permanents subventionnés avec soutien communautaire et 3 unités de dépannage. Saint-Étienne Un projet de 15 logements d’hébergement temporaire avec soutien communautaire pour familles ayant un objectif de retour sur le marché du travail et/ou de retour aux études. Le projet est en chantier et doit être complété en 2024. Le Château à Marie-Ève : LA TRANSFORMATION D’UN LIEU MYTHIQUE EN LOGEMENT SOCIAL Stéphane Grenier - TS. Ph.D − Professeur/chercheur École de travail social, UQAT La Piaule de Val d’Or a pour mission d’accueillir les personnes les plus démunies qui se trouvent en situation de rupture sociale. L’organisme leur offre un milieu de vie et les supporte dans leurs efforts d’intégration dans une perspective de transformation sociale. Le Château à Marie-Ève est un projet de logement social porté par l’organisme depuis plus de 10 ans et qui permet à présent d’accueillir des personnes qui, sans cela, ne se retrouveraient qu’avec qu’un ciel sur la tête, pour reprendre le titre d’une chanson de Daniel Gagné.1 Ne jamais laisser une personne qu’avec qu’un ciel sur la tête Fondée en 1983 lors d’une période de récession liée à l’effondrement des prix de l’or, la Piaule est devenue le principal, voire le seul organisme local destiné aux personnes en situation d’itinérance dans la MRC de la Vallée de l’Or. Aujourd’hui, alors que le logement traverse une crise sans précédent, l’organisme poursuit son accompagnement des personnes en situation d’itinérance et démunies. Sa contribution et la pertinence de sa mission sont reconnues par tous les acteurs du milieu. Depuis sa fondation, La Piaule a vécu quelques transformations, toujours en vue d’améliorer les services offerts, et en réponse aux besoins des personnes les plus démunies. En 2008, après le retrait des pharmaciens pour la distribution des seringues, La Piaule, à une semaine d’avis, deviendra par exemple le plus gros distributeur en région, dans une visée de continuité des services et de réduction des méfaits. Contrairement à ce qui était mentionné lors de la création de l’organisme2, La Piaule emploie aujourd’hui un personnel rémunéré et syndiqué, tout en encourageant l’implication bénévole. L’organisme est aussi un important plateau de travail, avec la réinsertion sociale et les travaux compensatoires et communautaires. En 2008, la Piaule crée un service d’hébergement à haut seuil de tolérance, dans un contexte d’augmentation de la demande d’aide et d’amplification de la crise du logement3. En pleine pandémie, ce service a été doublé avec l’ouverture d’un deuxième site d’accueil, lequel est toujours en opération afin d’éviter à toute personne de subir une nuit au froid sous les étoiles. Daniel Gagné était un grand militant régional et un artiste reconnu. Au départ, le fonctionnement de l’organisme misait uniquement sur le bénévolat. Rapidement, on s’est aperçu que cela n’était pas viable avec le nombre grandissant de personnes qui venaient chercher de l’aide. 3 Une crise du logement touche l’Abitibi-Témiscamingue depuis 2006. Les taux d’inoccupation ne sont jamais remontés en haut de 3% depuis cette année. 1 2 54. Se construire un chez-soi La Piaule se transforme aussi physiquement. L’aggravation de la crise du logement provoque une augmentation du nombre de personnes requérant des services d’hébergement et de repas. La petite maison du 1179, chemin Sullivan ne permet plus de répondre adéquatement aux besoins des personnes fréquentant l’organisme. En réponse à cette pression croissante de la demande, le conseil d’administration met en œuvre un premier projet de reconstruction. Cette reconstruction a eu lieu en 2012-2013 et c’est le 28 septembre 2012 que les premières personnes passent la nuit dans la nouvelle maison (grâce au programme d’Accès Logis, volet 3, hébergement d’urgence). Ce projet de logement social a été rendu possible grâce à la contribution de plusieurs acteurs de la communauté. Le Château Inn a fait l’objet d’une saisie à la suite de l’opération policière Écrevisse, qui a eue lieu en octobre 2010. L’immeuble, qui appartenait à Serge Pomerleau, reconnu coupable, entre autres, de complot pour meurtre, a été saisi en 2015 par le DPCP6. Mis en vente par une agence d’immeubles locale, le bâtiment n’avait toujours pas trouvé preneur en juillet 2016, lorsque la Piaule a commencé ses négociations pour l’acquérir. Négociations qui n’ont pas été faciles, car d’un côté le DPCP, qui gère les « biens d’autrui7 », voulait vendre au plus offrant, alors que la SHQ, qui gère les « finances d’autrui », voulait un achat au prix minimal. Concevoir des projets de logement social, c’est aussi avoir la patience de naviguer à travers des logiques contradictoires, voire kafkaesques. Du Château Inn au Château à Marie-Ève. « J’aimions jouer dans la fanfare Pour épater tous les pétards Quand j’allais en haut d’Château-Inn Boire et rire avec mes piastres J’orvenions cômptant les astres Au p’tit matin près de la mine » Extrait de la Bitt à Tibi de Raôul Duguay. En 2013-2014, la Piaule de Val-d’Or enregistre plus de 9000 nuitées dans ses différents dortoirs et chambres. Le premier projet de logement social ne suffit plus. La situation s’aggrave à un point tel que le temps de passage dans le volet hébergement d’urgence augmente de plus en plus. Même avec l’aide des intervenants, les résidents ne parviennent plus à se reloger. Le prix des loyers s’envole littéralement. Le conseil d’administration autorise donc un deuxième projet de logement social pour aider les gens à sortir de la rue. Après de multiples visites de sites et de bâtiments, le choix de l’organisme s’arrête sur un lieu mythique de Val-d’Or : Le Château Inn4. Surplombant la 3e Avenue, cet immeuble a été bâti dans les années 1930 dans un secteur que la ville de Val-d’Or est en train de revitaliser. Autant les commerçants que les principaux acteurs de la ville souhaitaient redonner ses lettres de noblesse à ce quartier. Au fil des années, les initiatives ont abondé dans ce sens : la place publique Agnico-Eagle, le parc Albert-Dumais, les murales sur différents immeubles, la rénovation des infrastructures de la 3ème Avenue. La rénovation du Château Inn s’insère dans ce mouvement de revalorisation5 de la 3ème Avenue de Val-d’Or. Pour une histoire du Château Inn et du projet de logement social, il est possible d’écouter un balado sur Ohdio de Radio-Canada : https://ici. radio-canada.ca/ohdio/balados/9794/chateau-inn 5 Pour en savoir plus sur cette initiative : www.lesavenues3.ca 6 Et ce, un an après la tentative d’évasion par hélicoptère de Serge Pomerleau et de deux autres complices de la prison d’Orsainville. 7 Les ministères et instances gouvernementales ne se parlent pas. Ce qui fait qu’elles oublient qu’ « autrui »…c’est parfois la même personne. 4 Cette bâtisse de la 3 ème Avenue compte 39 studios ou chambres. Bien que le bâtiment ait été occupé par une dizaine de locataires, dont plusieurs recevaient déjà des services de la Piaule, de nombreux logements ne pouvaient plus être utilisés car ils n’étaient plus conformes aux normes du bâtiment 8. L’objectif de l’organisme était donc de remettre le bâtiment aux normes, afin d’offrir des logements abordables à des personnes en situation de pauvreté. Autrement dit, l’idée était de convertir un lieu du crime en un lieu de réinsertion sociale.9 Le projet porte le nom d’une jeune femme, Marie-Ève Charron, qui a été retrouvée morte dans le sous-sol d’un immeuble de Val-d’Or. Cette mère de famille était connue des services de la Piaule depuis quelques temps. Elle tentait de reprendre son équilibre et de revenir à une vie plus stable. Elle peinait à se trouver un loyer adéquat. Elle a finalement trouvé un petit appartement en demi-sous-sol dans un bâtiment peu recommandable près du centre-ville. Des intervenants de la Piaule décriaient la vulnérabilité de la femme de 36 ans dans son nouveau logement, mais n’avaient aucun autre lieu à lui proposer. Les intervenants de la Piaule lui offraient du support pour se maintenir dans ce logement et passaient la voir régulièrement. Malheureusement, elle a été tuée par son voisin qui purge aujourd’hui une peine de 16 ans de prison10. Si elle avait eu un endroit sécuritaire où elle aurait pu vivre sans jugement, elle serait sûrement encore en vie. Sa mort illustre bien les effet pervers et dramatiques d’une crise du logement. S’il n’a pas été possible de lui offrir ce lieu de son vivant, un château lui est offert à titre posthume. Le logement un droit fondamental, mais un chemin bien trop long Le logement est un droit fondamental; il n’en fait aucun doute, surtout quand on aide des gens qui n’ont qu’un ciel sur la tête. La sauvegarde des logements dans un contexte de crise du logement est nécessaire, tout comme l’est l’offre d’un environnement sécuritaire pour des personnes trop souvent vulnérables, notamment en raison d’une très grande pauvreté et des facteurs liés à l’itinérance, tels que des problèmes de santé mentale et de dépendance. Pourtant, malgré cela, il faut de la persévérance, du courage et de la volonté pour entreprendre des projets de logements sociaux, communautaires ou abordables au Québec. On ne parle jamais des bénévoles qui œuvrent dans l’ombre de ces projets. Il ne faut pas se décourager, car ces projets sont là pour des années et structureront notre communauté pour plus d’une génération. 55. En déployant un tel projet à Val-d’Or, ce sont des retombées de millions de dollars pour la ville et la région et un bénéfice inestimable pour ceux et celles qui seront logés. Les professionnels, les entrepreneurs et les commerces régionaux ont tiré profit de l’aboutissement de ce projet. Sans compter qu’en participant à la revitalisation du centre-ville, les commerces verront leur achalandage augmenter et les citoyens reprendront possession du cœur de la ville. Pour finir, ce sont 41 personnes qui ont un chez-soi. 41 personnes qui ont quitté l’itinérance. 41 personnes qui ont repris le contrôle de leur vie. Ce sont des personnes qui ont retrouvé la sécurité de savoir où dormir chaque soir. Ce sont des personnes qui ont retrouvé leur statut de citoyens en ayant une adresse fixe. Ce sont 41 personnes qui, en habitant le Château à Marie-Ève, ont donné un nouveau départ à ce lieu mythique qu’a été le Château Inn. Ces nouveaux locataires sont-ils peut-être aussi heureux que Raoul Duguay en montant les escaliers menant à leur logement, d’où ils peuvent compter les astres sans n’avoir qu’un ciel sur la tête ? 8 On retrouve notamment des logements sans fenêtre ou des logements sans eau courante. 9 L’édifice servait de lieu de transaction pour la drogue. Avant la démolition, on y a retrouvé des « caches à drogue » et des passages secrets. Un logement, richement décoré, à l’étage était munis d’une porte blindée et de caméra de surveillance. 10 Pour en savoir plus sur cette affaire, voir l’article « Lévis Landry plaide coupable et est condamné à 16 ans et demi de prison », Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1123206/levis-landry-coupablemeurtre-peine 56. QUAND LES LOGEMENTS SONT LÀ François Roy - Coordonnateur Logemen’occupe Les projets de logements qui sont illustrés dans cette publication ont été réalisés pour des populations en situation d’itinérance très diversifiées. Les dix groupes représentés dans les textes ont construit, à eux seuls, plus de 400 logements sociaux. Ces derniers ont permis à des personnes démunies, souvent exclues et marginalisées, d’avoir accès audroit au logement avec l’intervention nécessaire pour assurer leur stabilité résidentielle. Tous ces projets de logements ont certes rencontré des difficultés, vécu des délais, mais ils démontrent la solide mobilisation des organismes communautaires. Leurs différentes pratiques démontrent qu’il est possible de faire reculer la rue, quand la volonté et les moyens sont présents. Ces réussites témoignent ainsi de la capacité et de la résilience des personnes en situation d’itinérance, encore une fois quand les moyens sont présents et orientés pour soutenir leur réinsertion. Alors que l’itinérance croît, ces réponses en logement doivent servir de phares pour contrer le phénomène. Des besoins accrus qui se régionalisent Depuis une trentaine d’années, on constate une transformation et une diversification du profil des personnes en situation d’itinérance. Si les hommes restent majoritaires, les femmes sont de plus en plus nombreuses et de nouvelles catégories apparaissent, comme les personnes aînées, les autochtones, les familles ou les personnes issues de l’immigration. Quoique l’accroissement de l’itinérance soit continu depuis des années, en 2024, de nombreux indicateurs témoignent d’un explosion du phénomène. La crise du logement ne cesse de s’aggraver. Dans bien des régions du Québec, les logements sont moins nombreux, inabordables et insalubres. Le marché privé pousse des locataires à la rue, alors que ceux qui y sont peinent à en sortir. Même avec un revenu de travail, nombreuses sont les personnes et les familles qui ne parviennent pas à trouver un logement adapté à leurs besoins et moyens. Selon le portrait partiel offert par les dénombrements, en 2018, 80% des personnes en situation d’itinérance se trouvaient à Montréal, comparativement à 60% en 2022. C’est en Outaouais que l’augmentation de l’itinérance est la plus frappante, soit une hausse de 389 personnes (268%). D’autres régions du Québec sont durement touchées, comme les Laurentides avec une hausse de 109% et la Montérégie, où l’itinérance visible a augmenté de 98%. Le nombre de personnes vivant directement dehors, que ce soit dans des campements ou dans la rue, a connu une hausse de 55%. Cette augmentation prend de l’ampleur dans certaines régions, particulièrement en Outaouais, en Mauricie-Centre-du-Québec et en Estrie. Alors que le soutien aux réponses s’amenuise 57. Tous les logements dont l’histoire est racontée dans ce recueil ont bénéficié d’un soutien majeur de l’État pour se réaliser. L’appui des gouvernements, parfois celui aussi des villes, ne sont toujours obtenus qu’à l’arrachée, suite à une action incessante des organismes communautaires. Il n’a jamais été suffisant et il ne cesse de régresser. Suite à l’abandon de cette responsabilité par Ottawa il y a 30 ans, nous avons lutté. En 1994, le gouvernement du Québec a accepté de prendre le bond avec son programme AccèsLogis. Depuis, avec ce programme, plus de 3 000 logements pour personnes en situation d’itinérance ont été construits (dans le « volet 3 », destiné à cette population). La grande majorité des logements que l’on retrouve dans cette publication ont été construits avec AccèsLogis; les autres, plus vieux, ont pu se réaliser avec les anciens programmes fédéraux de logement social. Il y a 10 ans, le gouvernement du Québec adoptait la Politique nationale de lutte à l’itinérance qui reconnaît le droit au logement dans son premier axe. De paire avec cette adoption, le gouvernement péquiste de Pauline Marois prévoyait un accroissement des fonds pour AccèsLogis. Des élections tenues en 2014 amenèrent le gouvernement libéral de Philippe Couillard au pouvoir. Dans ses deux premiers budgets, les sommes allouées à AccèsLogis ont été drastiquement réduites, passant annuellement de 252 à 126 millions $. Toutes proportions gardées, cela fait du logement social le programme qui aura subi l’impact le plus important de l’austérité sélective appliquée par son ministre des finances, Carlos Leitao. Le gouvernement de la CAQ de François Legault, au pouvoir depuis 2018, a fait pire : il a aboli ce programme. En 2024, il ne reste qu’à construire des unités annoncées antérieurement et nous sommes aux prises avec un nouveau programme de logement ouvert au privé. Du côté d’Ottawa, force est de constater que la Stratégie nationale sur le logement n’a pas empêché la situation du logement et de l’itinérance de se détériorer. Les critiques à l’égard de la Stratégie continuent d’ailleurs de s’accumuler, venant tant de la Défenseure fédérale du logement, du Conseil national du logement, du directeur parlementaire du budget que de la Vérificatrice générale. Les bilans d’étape de la Stratégie montrent que ses deux initiatives les plus importantes ont jusqu’ici servi à financer des logements dispendieux, dont plusieurs ne se qualifient même pas d’« abordables » ! L’Initiative pour la construction rapide de logements (ICRL) a pu soutenir le développement de logements en itinérance, mais ses fonds sont ponctuels et posent des enjeux qui seront à affronter pour garantir l’entretien et l’abordabilité. Des campements ou des logements ? Les ressources d’hébergement traditionnel ne suffisent plus, dans bien des villes, de nouvelles places en refuges s’ajoutent, toujours insuffisantes, alors que des campements se multiplient. À raison les mairesses et maires crient au secours, comme cela a été dit haut et fort lors de leur Sommet sur l’itinérance en septembre 2023. À Montréal, 460 campements de sans-abri ont été démantelés en 2023 ! Cela ne fait que les déplacer… tout comme on le constate à Gatineau, St-Jérôme, Québec, Longueuil. Face à l’ampleur des crises du logement et de l’itinérance, toujours plus de personnes s’installent dans ces campements, pour une longue durée, dans des conditions dangereuses. Le 13 février 2024, la défenseure fédérale du logement, Marie-Josée Houle, réclamait un plan d’intervention pour régler la situation des campements qui se sont multipliés partout au pays, « une question de vie ou de mort », disait-elle, à raison. Quelle réponse sera apportée à sa demande? 58. Un changement d’approche s’impose L’itinérance n’est pas qu’un problème de logement, mais implique toujours un problème de logement. Dans cette perspective, comme le stipule la Politique nationale de lutte à l’itinérance du Québec dans son axe 1, « faciliter l’accès à un logement constitue un enjeu central, tant pour la prévention de l’itinérance que pour aider les personnes concernées à sortir de la rue de façon définitive, particulièrement dans les milieux où les logements sociaux demeurent peu disponibles et où les logements locatifs les plus abordables demeurent trop dispendieux. ». Il ne s’agit pas ici de faire tabula rasa des centres d’hébergement d’urgence ou bien des campements, mais de ne plus en faire le début et la fin d’un parcours. Pour nous, la colonne vertébrale d’une stratégie durable de réduction de l’itinérance repose sur l’accès à un logement subventionné avec soutien communautaire. 59. Faire plus de ce qui ne marche pas ne fonctionnera pas davantage. Alors, il faut du courage afin d’adapter nos stratégies d’intervention, notamment en s’inspirant des expériences communautaires d’ailleurs, qui ont réussi à réduire l’itinérance de façon importante. Tel que le démontrent clairement les multiples expériences mentionnées dans ces pages, cette approche autour du logement avec soutien communautaire est la clé pour la mise en place de solutions durables. DES LOGEMENTS QUI FONT RECULER L’ITINÉRANCE De façon significative, ces expériences montrent que les probabilités de sortir un ménage de la rue augmentent significativement si on lui fournit un logement, un accès rapide aux ressources et un accompagnement à la hauteur de ses besoins. Cette publication a été produite à l’initiative de Logemen’occupe et pilotée par un comité de rédaction composé de François Roy, coordonnateur de Logemen’occupe, Mélissa Roy, professeure à l’École de travail social de l’UQAM et Pierre Gaudreau, organisateur communautaire. Le gouvernement du Québec doit donc rétablir un programme comme AccèsLogis qui permet de développer une approche stable, à laquelle le gouvernement fédéral doit, lui aussi, apporter un soutien financier durable. Pierre Gaudreau, Mélissa Roy, François Roy Logemen’occupe tient à grandement remercier les responsables et toutes les personnes de la dizaine d’organismes qui démontrent, dans leurs textes et photos, comment leur action en logement a permis d’éviter la rue et d’en sortir. Logemen’Occupe remercie aussi Philip Walker (Walker Studio) pour le graphisme de la publication de même que Geneviève Desjardins pour la correction des textes. Septembre 2024 Logemen’ occupe Logemen’occupe est un organisme sans but lucratif qui œuvre dans l’ensemble de l’agglomération urbaine de l’Outaouais québécois depuis 1983. Au-delà de sa mission d’éducation populaire, Logemen’occupe est d’abord et avant tout un organisme de défense collectif de droits qui lutte pour la défense et la promotion du logement social et communautaire ainsi que la défense et l’amélioration des conditions de logement et de vie des ménages qui sont mal-logés et en situation d’itinérance. Logemen’occupe 10, rue Curé-André-Préseault, Gatineau QC J8T 6N8 (819) 246-6644 [email protected] logemenoccupe.ca