Analyse du verbe rendre selon la TOPE d’Antoine Culioli DIALLO Ichiaka Sommaire I. II. III. IV. V. VI. Introduction : Diachronie Polysémie du verbe rendre Rendre et ses synonymes Analyse du procès du verbe rendre : Conclusion I. Introduction : L’application de la Théorie des Opérations Prédicatives et Enonciatives d’Antoine Culioli consiste à identifier les opérations sous-jacentes mises en œuvre par un locuteur pour construire le sens d’un énoncé. Dans cette perspective, nous nous proposons de chercher à déterminer la caractérisation invariante du verbe rendre, sa valeur première, et ses formes schématiques. Pour cela nous allons effectuer une courte analyse diachronique de l’utilisation du verbe, une comparaison avec ses synonymes, et une analyse contextuelle des sens auxquels le verbe contribue. II. Diachronie : Selon le Dictionnaire Historique de la Langue Française le verbe rendre vient du latin populaire *rendere, une forme altérée du latin classique reddere, formé de re- (en retour) et de dare « donner » signifiant « donner en retour ». Néanmoins, très vite après son apparition, le mot endosse déjà une dimension polysémique avec des sens plus ou moins rapprochés. Il est utilisé concrètement pour signifier : accorder, vomir, ou renvoyer ; et figurativement : exposer, s’acquitter de, traduire, répliquer, ramener à un état antérieur. III. Polysémie du verbe rendre : Les sens et les fonctions du verbe rendre ont évolué considérablement au cours des siècles. En raison de cela nous allons, à l’aide d’exemples, recenser quelques usages principaux du mot dans le langage contemporain afin de vérifier notre hypothèse sur sa valeur première que voici : l’utilisation du verbe rendre implique le passage d’une entité X d’un état Y à Z : • Rendre qqch/qqn à : redonner ce qui est dû ou attendu Que lui voulez-vous, à ce garçon-là? Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté (BERTRAND, Gaspard, 1841, p. 60) Je veux lui rendre son livre X = Livre Y = Je (en ma possession) Z = Lui (en sa possession) • Rendre qqch à qqn/qqch : Faire recouvrer ce qui était perdu ou altéré Ce traitement m'a rendu des forces ; le sommeil. X = forces Y = moi (sans force) Z = moi (avec forces) - Dans cet exemple rendre opère un changement • Faire devenir Il me rendra fou. Il me rendra fou Me = X Sain (sous-entendu) = Y Fou = Z • Se + rendre à : Se déplacer vers un emplacement Il doit se rendre sur les lieux du sinistre et en noter les péripéties (COSTON, A.B.C. journ., 1952, p. 112). X = Il Y = ailleurs que le lieu du sinistre Z = lieu du sinistre • Se + rendre à qqch/qqn : Se soumettre à qqch/qqn J'ai vu des jeunesses plus insolentes que la vôtre, et elles ont fini par se rendre... Elles se sont rendues corps et âme. Est-il possible? fit-elle, en regardant le psychiatre avec une surprise indicible. Peut-on se rendre? (...). Comprenez-moi, dit-elle. À qui se rend-on? À qui rendrait-on son âme? Je crois qu'on se refuse ou qu'on se donne, mais se rendre? BERNANOS, Joie, 1929, p. 664. X = jeunesses Y = état de défiance Z = état de résignation • Produire, émettre Ne soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre : elle rend un son si étrange ! (LAUTRÉAM., Chants Maldoror, 1869, p. 160). Une patte de derrière, mieux musclée, frappe le sol qui rend un son assourdi (PERGAUD, De Goupil, 1910, p. 125). X = son Y = non-existence Z = émergence • Exprimer Le but le plus élevé qu'un chef d'orchestre doive se proposer est donc le suivant : traduire dans une forme sensible, de la façon la plus adéquate, la plus fidèle, la plus parfaite, le contenu, l'essence de l'œuvre qu'il doit rendre. Arts et litt., 1936, p. 60-12. X = l’œuvre Y = état initial, non interprété Z = état impacté par l’interprétation de l’artiste • Traduire C'est très difficile et plus que je ne croyais, non à comprendre, mais à rendre : ce vieux style allemand à la française résiste tant qu'il peut (NERVAL, Corresp., 1851, p. 172). Cette exégèse indique le sens que lui accorde Commodien. Un troisième passage rend par mysterium le sens de sacrement (Théol. cath. t. 14, 1 1939, p. 492). X = texte Y = forme du texte telle qu’il existe dans la langue source Z = forme du texte dans la langue cible Comme on peut le voir avec les exemples ci-dessus, notre hypothèse fonctionne dans les tous les emplois du verbe rendre recensés. Notre forme schématique finale est donc la suivante : rendre implique le passage d’un élément X d’un état ou position Y à un état ou position Z. IV. Rendre et ses synonymes : 1. Redonner - En rénovant le château, il lui a rendu son prestige d’antan. - En rénovant le château, il lui a redonné son prestige d’antan. - La blessure lui rendait la vie insupportable. - La blessure lui redonnait la vie impossible. 2. Remettre : - Peux-tu rendre ce livre à Jules pour moi s’il te plaît ? - Peux-tu remettre ce livre à Jules pour moi s’il te plaît ? - Son exploit rendait fière toute sa communauté. - Son exploit remettait fière toute sa communauté 3. Accorder : - Je voudrais que tu me rendes un service. - Je voudrais que tu m’accordes un service. - Sa nouvelle couleur rend bien ses cheveux. - Sa nouvelle couleur accorde bien ses cheveux. 4. Aller : - Je me rends au Lac de la Bergeonnerie régulièrement pour m’entrainer. - Je vais au Lac de la Bergeonnerie régulièrement pour m’entraîner. - Ce n’est qu’après le départ du bus que je me suis rendu compte que j’avais oublié mon téléphone. - Ce n’est qu’après le départ du bus que je suis allé que j’avais oublié mon téléphone 5. Emettre : - Cet instrument rend un son très doux aux oreilles. - Cet instrument émet un son très doux aux oreilles. - Il a rendu le sac à son propriétaire. - Il émit le sac à son propriétaire. 6. Céder : - Après de lourdes pertes, les rebelles décidèrent de rendre les armes. - Après de lourdes pertes, les rebelles décidèrent de céder les armes. - A 11h demain, le juge rendra sa décision publique. - A 11h demain, le juge cèdera sa décision publique. A partir de ces exemples nous pouvons remarquer que la substitution synonymique ne marche que dans des contextes bien définis, avec des cotextes réglementés. Ceci confirme un fait linguistique bien connu à savoir que la synonymie ne peut être absolue. Ces exemples montrent aussi que les verbes sélectionnés ont un mode opératoire différent de celui du verbe rendre. V. Analyse du Procès du verbe rendre : Dans cette partie de notre travail nous allons aborder la notion de procès afin de déterminer la typologie du verbe rendre. Cette analyse sera divisée en deux parties. Tout d’abord nous allons analyser le verbe selon trois paramètres : l’aspect, le temps, et la modalité. Ensuite nous examinerons son mode de fonctionnement. 1. Aspect, temps, et modalité : a. Aspect : l’analyse aspectuelle d’un verbe permet d’examiner le dit verbe selon le point de vue adopté : • Aspect externe : « il s’agit de considérer le procès dans sa durée, ses étapes ou son déroulement en prenant pour repère le point de vue de l’énonciateur. » Il a rendu le livre à son propriétaire. → l’énonciateur se place dans l’après du procès Il rendait les clés au gardien chaque soir → ici l’énonciateur indique une répétition du procès • Aspect focalisé : « l'énonciateur peut examiner l'avancée du procès en prenant en compte une partie seulement de son déroulement (focalisation sur une phase) » Il était en train de rendre le livre à son propriétaire. → aspect progressif Les élèves avaient commencé à rendre leurs copies → aspect inchoatif Il a fini de rendre le livre à son propriétaire. → aspect terminatif • Aspect interne : Il est en train de se rendre à la bibliothèque / Il continue de se rendre à la bibliothèque Il a fini de se rendre à la bibliothèque / Il a commencé à se rendre à la bibliothèque Dans l’analyse de son aspect interne, nous observons que la forme pronominale du verbe rendre (se rendre) dans le sens du déplacement présente des propriétés d’un verbe de performance. b. Temps : • Localisation : déroulement du procès dans le temps Il rendra le livre à son propriétaire demain → Futur • Fréquence : itération du procès Exemple : Il se rend à l’église au moins une fois par semaine. → procès itératif • Durée : « quantité de temps durant laquelle le procès se trouve validé » Exemples : Sa relation avec la jeune fille suffit à le rendre heureux des années durant. → procès duratif Le moteur rendit un dernier souffle et s’éteignit. → procès ponctuel • Validation : « repérage de l'occurrence de procès vis-à-vis de la notion » Exemple : L’opération lui a rendu la vue → Frontière c. Modalité : « conditions d'actualisation du procès par rapport à la situation » Les modalités sont introduites par des marqueurs contextuels variés. Nous allons démontrer de quelle manière ces marqueurs indiquent les conditions d’actualisation du procès par rapport à la situation. Exemple : Il voulait certainement me rendre nerveux. → Modalité aléthique L’inclusion du marqueur certainement dans cette phrase démontre le degré de certitude de l’énonciateur concernant l’actualisation du procès évoqué par le verbe. Exemple : Rends-moi la balle immédiatement → Modalité radicale Ici, l’emploi du mode impératif indique une volonté de l’énonciateur d’imposer une obligation d’actualiser le procès. Exemple : Lisa regarda son ami et dit « Te rends-tu compte de la chance que tu as d’avoir une mère si attentionnée ? » → Modalité assertive Dans cet exemple, la modalité assertive est introduite par l’inversion du sujet et du verbe. Exemple : C’est fou que tu ne te sois pas rendu aux funérailles de ton père. → Modalité appréciative A travers l’adjectif fou, l’énonciateur exprime une modalité appréciative à propos de l’actualisation du procès. 2. Identité opératoire du verbe : Les verbes peuvent être étudiés selon leur mode de fonctionnement. Cette étude se fait en se basant sur deux paramètres : qualitatif et quantitatif. Nous verrons comment le verbe rendre peut prendre différents modes de fonctionnement en fonction du contexte et de l’emploi utilisé. Folly est jeune et piquante, et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis tout prête à vous rendre votre liberté au prix des plus chères espérances de ma vie. NODIER, Fée Miettes, 1831, p. 143. Cet exemple illustre un mode de fonctionnement compact du verbe rendre, car rendre votre liberté est une construction qui ne présente pas de propriétés de quantification. S'il est un service que les arts du temps rendent à l'homme ou à la femme, c'est de lui faciliter sa propre découverte (Arts et litt., 1935, p. 88-01). Nous pouvons déduire un mode de fonctionnement dense dans cet exemple à travers l’emploi de la construction syntaxique rendre un service, qui présente des propriétés quantifiables mais indéfinies. La maladie ne dura que onze jours. Alexandre rendit l'esprit le 13 décembre 1825 (CHATEAUBR., Mém., t. 3, 1848, p. 158). Notre dernier exemple démontre, à travers la locution rendre l’esprit que rendre peut s’inscrire dans un mode de fonctionnement discret car l’expression renvoie à un procès unique et non réplicable. VI. Conclusion : Le verbe rendre est un verbe complexe qui présente des propriétés particulièrement intéressantes pour un linguiste. Nous avons étudié ses emplois hautement polysémiques et polysyntaxiques. Nous avons aussi formulé à l’aide de formes schématiques une hypothèse sur sa valeur première que nous avons étayée à l’aide de nombreux exemples. Par ailleurs, l’analyse du procès a permis de vérifier cette hypothèse en montrant que le verbe peut s’inscrire dans différentes configurations sémantiques et syntaxiques. Références • Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL). Dictionnaire des synonymes (DES). • Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL). Trésor de la langue française informatisé (TLFi). Consultable en ligne : CNRTL. • De Vogüé, Sarah. Qu’est-ce qu’un verbe ? Paris : Presses Universitaires de France. • Jalenques, Pierre. La synonymie en question dans le cadre d’une sémantique constructiviste. • François, Jacques. Polysémie et polytaxie verbales entre synchronie et diachronie. In : Cahiers de linguistique, numéro à préciser. • Franckel, Jean-Jacques & Paillard, Denis. Aspects de la théorie d’Antoine Culioli. URA 1028, Université Paris 7. NB : Certaines définitions ont été reproduites telles quelles dans les diapos du cours.