Joie et bonheur dans le traité d'al-Kindi sur la tristesse

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Joie et bonheur dans le traité d'al-Kindi sur l'art de combattre la tristesse
Author(s): Simone Van Riet
Source:
Revue philosophique de Louvain,
Vol. 61 (1963), pp. 13-23
Published by: Peeters Publishers
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/26334451
Accessed: 30-12-2025 16:36 UTC
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Joie et bonheur
dans le traité d'al-Kindi
sur l'art de combattre la tristesse n
Il est, parmi les œuvres d'al-Kindi, un court traité de morale
populaire qui enseigne un savoir-faire particulier : l'art de combattre
la tristesse <l). Ce traité a été édité en 1936 par MM. H. Ritter et
R. Walzer (2). M. Ritter en avait découvert le texte dans un manuscrit
de la Bibliothèque de Sainte-Sophie à Constantinople, manuscrit qui
contenait une trentaine d'opuscules d'al-Kindi. M. Walzer en a fait
<*> Texte d'une communication présentée à Bagdad, le 6 décembre 1962, à
l'occasion du millénaire de Bagdad et d'al-Kindi.
(1) Dans l'Histoire de la médecine arabe, Paris 1876, réimpression New-York
1960, t. I, p. 165, L. Leclerc cite le traité dans la liste des oeuvres de médecine
d'al-Kindi d'après lbn Abi Ossaïbiah, et en traduit le titre par « Moyens de com
battre la tristesse ». G. FLUEGEL, dans Al-Kindi genannt der Philosoph der Araber,
Leipzig, 1857, cite le traité dans la liste des oeuvres politiques d'al-Kindi d'après
lbn Nadim, p. 47, n° 191 ; il en traduit le titre, p. 31, n° 191, par « Abhandlung
über die Entfernung der Traurigkeit ». Dans l'édition de H. RlTTER et R. WALZER,
Rome, 1938, le texte arabe porte comme titre « risala... fî Ί-hîlati lidaf°i 'l-ahz&n »,
titre traduit en italien par < Epistula... intorno all'arte di allontanare le tristezze ».
(Pour des raisons typographiques, dans notre transcription de l'arabe, la lettre h
correspond aux lettres arabes hâ, spirante laryngale sourde et hâ, spirante sonore;
la lettre d correspond à dal et dâd, la lettre t à ta et ta, la lettre s à sin et sâd.)
(2) Uno scritto morale inedito di al-Kindi, dans Memorie dell' A ccademia dei
Lincei, série VI, vol. VIII, fasc. I, pp. 2-62. Une autre édition a été publiée par
M. M. KADHIM AL TuRAlHI, dans Al-Kindi, The First Arabie Philosopher, Publi
cations of al-Maarif Library, Bagdad, 1962, pp. 110-125. Une recension de l'édition
RlTTER et Preller a été faite en 1938 par M. POHLENZ, Die Araber und die
griechische Kultur, dans Göttingische Gelehrte Anzeigen, t. 200, 1938, pp. 409
416; une autre par Fr. RosENTHAL dans Orientalia, vol. IX, 1940, fasc. 1-2, pp. 182
191. R. WALZER signale les deux recensions dans Oriens, vol. 3, 1950, p. 2, n° 4;
il cite celle de Pohlenz dans son ouvrage Greek into Arabie, Oxford, 1962,
p. 31, n° I.
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Simone Van Riet
une traduction italienne, avec introduction et commentaire ; il y
étudie à la fois les imitations arabes du traité d'al-Kindi et ses
sources gréco-latines (3).
Le traité s'inscrit dans la tradition grecque par le genre littéraire
de la « consolatio » auquel il appartient, par le thème qu'il traite,
1'άλυπία, par son plan qui établit d'abord le diagnostic, puis la
thérapeutique du mal qu'est la tristesse Les nombreuses citations
d'auteurs grecs et latins — Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque,
Philon, Plutarque, Galien — auxquelles le texte arabe fait écho, ne
permettent cependant pas de déterminer avec précision la source
du traité d'al-Kindi : il s'agit de matériaux trop employés, trop
entremêlés par les diverses écoles philosophiques, pour qu'ils
puissent servir de repères sur la route qui, à travers les siècles, relie
Athènes à Bagdad.
Si nous évoquons ici le traité d'al-Kindi sur la tristesse, ce n'est
pas pour entreprendre une nouvelle enquête sur ses sources pos
sibles. Ce n'est pas non plus pour apprendre d'al-Kindi ce qu'est la
tristesse, fût-ce pour mieux la combattre. Notre propos se rattache
plus directement à une atmosphère de fête : nous chercherons à
dégager du traité ce qu'il nous dit de la joie et du bonheur. Le thème
de la joie et du bonheur doit, semble-t-il, accompagner inévitable
ment le thème de la tristesse et inspirer, de façon explicite ou impli
cite, les conseils que l'on peut donner sur l'art de la combattre.
Définition de la joie par la tristesse
« Tristesse et joie, dit le traité, s'opposent l'une à l'autre et ne
demeurent pas ensemble dans l'âme : si on est triste, on η est pas
joyeux, et si on est joyeux, on n'est pas triste » {o). Joie et tristesse,
étant le contraire l'une de l'autre, reçoivent par là, même nature,
même objet. Elles ne sont pas deux passions qui pourraient exister
"ι R. Walzer, op. cit., a souligné les prémisses platoniciennes du traité et
sa conformité, en de nombreux points, avec la doctrine académico-péripatéticienne.
De son côté, M. Pohlenz a signalé la présence de nombreux thèmes stoïciens dans
le traité d'al-Kindi, et en même temps son caractère composite. « Das Charakte
ristische der Schrift ist gerade, dass sie ebensowenig ' platonisch-peripatetisch ' wie
stoisch ist. Der philosophische Synkretismus ist viel alter als der religiöse »,
op. cit., p. 416.
m Cf. M. Pohlenz, op. cit., p. 410; voir aussi Fr. Rosenthal, op. cit., p. 182.
<"> II, 5.
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Joie et bonheur chez al-Kindi
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simultanément, et dont on pourrait analyser de façon distincte les
effets, effets qui à leur tour, pourraient être physiques et psychiques.
La joie, souroûr, est l'absence de tristesse, houzn.
Or, qu'est la tristesse ? Elle est « une souffrance de l'âme pro
voquée par la perte de ce que nous aimons, ou l'absence de ce que
nous désirons » <6). Personne n'échappe aux causes de tristesse, car
il n'est personne qui obtienne tout ce qu'il désire ou évite la perte
de tout ce qu'il aime : « dans le monde du devenir et du provisoire
où nous sommes, stabilité et durée n'existent pas » (,i.
Les causes de tristesse se situent donc dans le monde de l'in
stable et du provisoire appelé plusieurs fois globalement a le monde
sensible » ; à ce monde s'oppose « le monde intelligible », où les
causes de tristesse ne peuvent exister. Les causes de tristesse sont
extérieures à nous, et non pas en nous (8). Mais si les causes de
tristesse sont inévitables, la tristesse ne l'est pas : c'est nous qui
l'introduisons en nous sans nécessité
La tristesse n'est donc pas inéluctable. Elle se choisit, elle est
volontaire. Dès lors, devant les causes de tristesse, une autre attitude
volontaire, un autre choix nous est possible, la joie. « Il faut... que
nous ne préférions pas la durée de la tristesse à la durée de la
joie » (l0). « 11 faut que nous ne soyons pas tristes de ce qui nous
manque, ou de la perte de ce que nous aimons et que nous rendions
nos âmes, par une belle habitude, satisfaites de toute condition,
afin que nous soyons toujours joyeux » (11).
La joie, habitude du contentement
Deux éléments apparaissent dans la précision que al-Kindi vient
de donner sur la joie : elle s'obtient par l'habitude, elle comporte
<"> I, 2.
<7> I, 2.
<8> IX, 2.
'*> XII, 7.
<10> II, 4: «yanbaghî... an lâ nakhtâra dawâm al-houzn cala dawâm as-souroûr».
<u> II, 5: «yanbaghî... an naj^la anfousanà bi 'l-°âdati Ί-jamîlati râdiatan bi
koulli hâlin li-nakoûna masroûrina abadan ». La traduction italienne de R. Walzer
pour ce passage est la suivante: « e si deve assumere un' abitudine belia, soddis
fatta di qualunque condizione, per essere sempre lieti », op. cit., p. 49. Cette
traduction semble rattacher « râdiat (in) » à « bil-°âdati Ί-jamîlati » : (une habitude
belle, satisfaite...); or grammaticalement le mot râdiat (an) qui n'a pas d'article,
se rattache à « anfousanà » : « il faut que nous rendions nos âmes satisfaites ».
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un consentement de l'âme à toute circonstance, consentement qui
la rend satisfaite, contente.
La joie s'obtient par l'habitude. En effet, dit le traité, « si nous
aimons ou détestons une chose appartenant au monde sensible,
notre amour ou notre haine ne résulte pas de la nature de cet objet,
mais de nos habitudes et de la répétition » (12). La tristesse appartient
à la catégorie grecque θέσει et non φύσει, « elle est par convention,
non par nature » <13).
Les hommes peuvent « placer » leur affection en des objets très
différents. La diversité même et le caractère contradictoire de ce qui
est recherché ou haï indiquent que la tristesse et la joie qui en dé
coulent ne sont pas liées à la nature des choses. Preuve : les attitudes
du bon vivant, attaché aux plaisirs de la table, du vêtement, de
l'amour, celle du joueur amateur de jeu de hasard, celle du brigand,
celle de l'efféminé ; chacun d'eux se déclare triste ou joyeux d'après
la perte ou la possession d'objets très différents <14).
La leçon que le traité d'al-Kindi dégage de ces exemples est
celle-ci : il y a une route facile qui conduit à l'exercice de la joie
en tout ce qui se présente à nous, c'est l'habitude. Et alors que ni
tristesse ni joie ne sont inhérentes aux objets sensibles, cette habi
tude de joie peut, elle, devenir une habitude inhérente à nous,
câda lâzima, « afin que toute notre vie soit agréable » (15>. Cette habi
tude est pour l'âme le seul remède, et seule une forte décision peut
la lui imposer ; elle s'acquiert de façon progressive, à partir de
choses faciles et graduellement plus difficiles ; elle rend aisée l'endu
rance dans les privations, l'art de se consoler dans ce qu on perd (le).
La joie doit être constante, reflet en ce monde d'un peu de la
stabilité de l'autre ; elle est le but : c'est afin d'être toujours joyeux,
afin que toute notre vie soit agréable, que l'habitude est proposée
comme moyen. 11 s'agit de préciser maintenant le contenu de cette
habitude. A quelles attitudes intérieures s'agit-il de s'habituer ?
Puisque la joie constante est au terme de l'effort, que l'habitude en
est le moyen, les attitudes qui constituent l'habitude en question,
indiqueront quelles sont, pour al-Kindi, les composantes de la joie.
<12> III, 6.
(") VI, 5: « Innamâ Ί-houznou wad'oun IS tab°oun ».
(,4J III, 2-5.
<1S) III, 7 « ... li-yatîba lanâ 'l-cayshou ayy&ma muddatinS ».
(1«) 1V_ 3.
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