Industrie sur coquillage en Côte d'Ivoire (Nyamwan) - Archéologie

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Journal des africanistes
Première approche d'une industrie sur coquillage identifiée dans un
amas coquillier de Basse Côte d'Ivoire (Nyamwan)
Jean Polet
Abstract
Jean Polet Excavations of a burial ground of the second milénium A.D. with tombs dug in an anthropic shell mound have led to a
careful study of the shell midden itself. This revealed the existence of an industry on shell, on Egeria paradoxa. The
methodological steps that have led to the identification of such an industry and to the establishement of the steps of
manufacturing are here presented. The shell Egeria paradoxa has been used both for its shape and as a base material. This
industry seems to disappear when the first remains of iron objects are seen.
Résumé
La fouille d'un cimetière du deuxième millénaire de notre ère dont les tombes ont été creusées dans un amas coquillier
anthropique, édifié sur un ilôt sableux du quaternaire récent, a conduit à l'étude de cet amas. Cet article rend compte de la
démarche méthodologique qui a conduit à l'identification puis à la mise en évidence du mode de fabrication d'une industrie sur
coquillage, Egeria paradoxa : ce bivalve a été utilisé à la fois pour sa forme et pour sa matière première. Cette industrie semble
disparaître lorsqu' apparaissent les premières traces d'objets en fer.
Citer ce document / Cite this document :
Polet Jean. Première approche d'une industrie sur coquillage identifiée dans un amas coquillier de Basse Côte d'Ivoire
(Nyamwan). In: Journal des africanistes, 1995, tome 65, fascicule 2. pp. 93-109;
doi : https://doi.org/10.3406/jafr.1995.2433
https://www.persee.fr/doc/jafr_0399-0346_1995_num_65_2_2433
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JEAN
POLET*
Première
approche
d'une
industrie
sur
coquillage
identifiée
dans
un
amas
coquillier
de
Basse
Côte
d'Ivoire
(Nyamwan)
Les
amas
coquilliers
anthropiques
qui
parsèment
les
formations
littorales
récentes
du
Sud-Est
de
la
Côte
d'Ivoire
appartiennent
à
un
ensemble
de
sites
des
rivages
atlantiques
de
l'Afrique
qui
témoignent
de
l'importance
de
l'utilisation
des
ressources
issues
de
l'océan
et
des
systèmes
lagunaires
dans
l'alimentation
humaine,
et
ce
depuis
fort
longtemps
(Mauny,
1961).
En
Côte
d'Ivoire
leur
masse
et
leur
densité
sont
telles
que,
avant
leur
étude
précise
par
des
géologues,
dans
les
années
soixante,
ils
étaient
considérés
comme
des
faluns
liés
aux
transgressions
marines.
Ces géologues
(Dorthe,
1964
;
Madon,
1969)
ont
d'ailleurs
été
les
premiers,
à
l'occasion
de
recherches
devant
aboutir
à
une
exploitation
industrielle
des
gisements,
à
mettre
en
évidence
leur
origine
anthropique
et
ont
alors
évalué
leur
masse
à
1
147
000
tonnes.
Peu
après
Mauny
(Mauny,
1972)
confirmait
cela
et
faisait
procéder
à
des
premières
datations
sur
des
échantillons
de
coquillages
prélevés
dans
des
parois
d'érosion
(Ollson,
1973).
Ces
publications,
qui
contredisaient
Г
idée-reçue
du
peuplement
tardif
et
de
faible
ampleur
d'un
écosystème
réputé
alors
répulsif,
furent
à
l'origine
d'interprétations
prématurées
et
fantaisistes
(Pomel,
1975,
1976).
L'étude
de
ces
sites
devint
donc,
au
début
des
années
soixante-dix,
un
des
trois
axes
de
recherche
privilégiés
(Leclerc
et
ai,
1975)
du
tout
jeune
Institut
d'Histoire,
d'Art
et
d'Archéologie
de
l'Université
d'Abidjan,
en
charge
de
jeter
les
bases
d'une
grille
chronologique
de
l'histoire
ancienne
de
la
Côte
d'Ivoire.
Le
premier
axe
fut
conduit,
essentiellement,
sur
le
site
de
Songon
Dagbé,
sur
le
rivage
Nord
de
la
lagune
Ébrié,
à
l'Ouest
d'Abidjan,
sous
la
responsabilité
de
R.
Chenorkian1.
Le
deuxième
axe
de
recherche
concernait
l'étude
des
sites
du
pays
Éotilé,
sur
les
rivages
et
les
îles
de
la
lagune
Aby,
à
la
frontière
avec
le
Ghana
(fig.
1).
Dans
cette
région,
la
découverte
majeure
de
ce
programme
fut
celle
d'une
importante
nécropole
établie
sur
l'énorme
amas
coquillier
(240
000
t.)
qui
coiffe
presqu'en-
tièrement
un
îlot
faiblement
émergé,
l'île
de
Nyamwan.
*.
UPR
31
1,
Laboratoire
de
Recherche
sur
l'Afrique
Orientale,
1,
Place
Aristide-Briand
92195
Meudon
Cedex.
1.
Voir
la
liste
des
nombreuses
publications
de
Robert
Chenorkian
en
bibliographie,
en
fin
d'article.
Journal
des
africanistes
65
(2)
1995
:
93-109
94
JEAN
POLET
Figure
1
-
Iles
du
Pays
Éotilé.
La
fouille
d'une
(petite)
partie
de
cette
nécropole
a
conduit
nécessairement
à
celle
de
l'amas
coquillier
encaissant,
de
part
et
d'autre
et
entre
les
tombes,
permettant,
ainsi,
de
dégager
des
lambeaux
de
sols,
des
plages
anciennes,
des
traces
d'une
structure
de
fumage,
des
trous
à
ordures.
Alors
que
la
fouille
de
l'amas
coquillier
de
Songon
Dagbé,
situé
sur
des
terrains
tertiaires,
sur
la
terre
ferme,
a
permis
d'identifier
une
industrie
sur
quartz,
celle
de
Nyamwan,
amas
situé
dans
un
environnement
de
sables
de
formation
sédimentaire
très
récente,
à
proximité
de
l'embouchure
de
la
lagune
Aby,
n'a
dévoilé
aucune
industrie
sur
pierre,
que
ce
soit
sous
la
truelle
de
l'archéologue
ou
sous
le
grattoir
du
préhistorien,
à
l'exception
de
quelques
éclats
non
retouchés
(Chenorkian,
1983).
L'absence
complète
de
source
de
pierres
à
moins
d'une
soixantaine
de
kilomètres
doit
expliquer
cette
extrême
rareté.
QUELS
OUTILS
POUR
CES
«
MANGEURS
DE
COQUILLAGES
»
?
La
nature
de
l'outillage
utilisé
ici
par
ces
«
mangeurs
de
coquillages
»,
avant
l'apparition
du
fer
vers
le
début
de
notre
ère,
n'a
pas
été
identifiée
pendant
de
nombreuses
campagnes
de
fouille.
Journal
des
africanistes
65
(2)
1995
:
93-109
PREMIÈRE
APPROCHE
D'UNE
INDUSTRIE
SUR
COQUILLAGE
95
L'immense
majorité
des
outils
et
ustensiles
nécessaires
à
la
vie
quotidienne
devait
être
en
bois
:
il
n'en
reste
rien.
La
matière
osseuse,
elle,
se
conserve
très
bien
dans
le
milieu
calcaire
des
amas
coquilliers.
Une
industrie
reposant
sur
l'utilisation
de
cette
matière
aurait
donc
laisser
des
traces
archéologiques.
Or
celles-ci
sont
très
rares,
à
l'exception
de
très
nombreux
aiguillons
pectoraux
et
dorsaux
de
silure
(Chrysicthys)
qui
ont
peut-être
été
utilisés
comme
aiguilles
ou
poinçons
sans
que
la
preuve
puisse
en
être
apportée.
Les
seuls
objets
en
os
à
coup
sûr
façonnés
qui
ont
été
recueillis
sont
une
aiguille
polie,
de
section
circulaire,
sans
chas,
une
plaquette
grossièrement
rectangulaire
dont
trois
côtés
sont
polis
et
dont
le
quatrième
comporte
des
aspérités
qui
sont
peut-être
les
traces
d'une
cassure
et
une
côte
de
lamantin
dans
laquelle
deux
entailles
latérales
permettent
de
fixer
un
manche.
Cet
outil
était
sans
doute
une
sorte
de
petit
pic,
assez
résistant
pour
fouiller
le
sable
et
les
coquillages
de
l'amas
sur
lequel
les
hommes
vivaient.
Les
pierres
sont
rares
à
Nyamwan
:
celles
que
l'on
retrouve
ont
été,
de
même
que
les
coquillages
sur
lesquels
les
hommes
vivaient,
apportées
par
l'homme.
Toujours
très
petites
quelle que
soit
leur
fonction
-
leur
plus
grande
dimension
ne
dépasse
jamais
10
cm
-
elles
ont
toutes
leurs
faces
utilisées
;
la
pierre
était
un
matériau
rare,
précieux,
puisqu'il
fallait
aller
le
quérir,
nécessairement
en
pirogue,
vers
le
Nord
de
la
lagune
Aby.
Il
s'agit
surtout
de
petits
pilons-molettes2
en
grès
ou
en
dolérite
comportant
des
petites
cupules
témoignant
qu'ils
étaient
destinés,
sans
doute,
à
briser
des
noix
de
palme
dont
les
restes
sont
abondants
dans
l'amas
coquillier.
Ce
sont
aussi
des
plaquettes
à
rainures,
en
grès,
elles
aussi,
utilisées
sur
les
deux
faces.
Haches
polies
et
herminettes
sont
extrêmement
rares,
toujours
en
schiste
amphibolique
vert
et
ne
dépassent
jamais
5
cm
de
longueur.
Elles
ne
comportent
qu'exceptionnellement
des
traces
d'utilisation.
A
l'exception
de
ces
rares
haches
et
herminettes,
la
«
boîte
à
outils
»
des
hommes
de
Nyamwan
ne
comporte
donc
aucun
outil
à
couper,
découper,
trancher.
LA
RECHERCHE
ET
LA
MISE
EN
EVIDENCE
DE
COQUILLAGES
RARES
Cette
absence
d'industrie
lithique
taillée
et
d'outils
tranchants,
la
faible
représentation
de
l'outillage
poli
nous
ont
conduit
à
regarder
avec
un
autre
œil
les
déblais
de
la
fouille
;
une
des
particularités
des
amas
coquilliers
est,
en
effet,
que
les
sédiments
qui
contiennent
les
traces
de
l'homme
sont
en
même
temps
des
rebuts
de
l'alimentation
humaine
:
ce
sont
donc
aussi
des
objets
archéologiques,
au
même
titre
que
les
tessons
de
céramique.
2.
Voir,
pour
la
définition
de
cet
outil,
S.
Amblard,
1984
:
1984
:
97-8.
Journal
des
africanistes
65
(2)
1995
:
93-109
96
JEAN
POLET
De
la
même
manière
que
nous
avions
systématiquement
prélevé
les
pierres
mises
au
jour,
nous
avons
collecté,
pendant
les
trois
dernières
campagnes
de
fouille
(1983-1985),
tous
les
coquillages
autres
que
Corbula
irigona
H.
(espèce
dominante,
de
très
loin,
dans
la
constitution
de
l'amas),
décidément
trop
petit
et
surtout
trop
fragile
pour
avoir
pu
être
utilisé
-
après
avoir
été
consommé
-
à
autre
chose
qu'à
la
parure.
Ceci
nous
a
semblé
être
la
seule
méthode
pour
déceler
les
traces
éventuelles
d'un
outillage
coupant
chez
ces
«
hommes
de
l'eau
»
dont
le
mode
de
vie
reposait
presque
exclusivement
sur
les
ressources
de
la
lagune
;
leur
esprit,
tourné
vers
ce
monde
liquide
qu'ils
devaient
bien
connaître,
avait
y
rechercher
un
matériau,
une
matière
première,
qu'ils
pourraient
utiliser
de
la
même
manière
que
les
«
hommes
de
la
terre
»
utilisaient
la
pierre.
Effectivement,
des
restes
rares
et
souvent
très
fragmentés
d'un
gros
coquillage,
Egeria
paradoxa
B.
ont
été
retrouvés.
Mollusque
exclusivement
dulçaquicole
pouvant
atteindre
une
grande
taille
-jusqu'à
13
cm
d'avant
en
arrière
-
il
ne
peut
provenir
que
des
rivières
alimentant
le
secteur
Nord
de
la
lagune
Aby,
cette
dernière
étant,
en
saison
sèche,
entièrement
saumâtre
(Chantraine,
1980).
Il
n'a
sans
doute
pas
été
collecté
dans
un
but
alimentaire.
En
effet,
les
tests
entiers
(fig.
2)
et
les
fragments
ont
toujours
été
retrouvés
dispersés
dans
l'amas,
jamais
en
tas,
en
lentilles,
comme
c'est
le
cas
pour
Corbula
Trigona
H.
et
Pachymelania,
coquillages
consommés.
De
plus
aucun
spécimen
jeune
n'a
été
découvert
:
les
individus
ont
été
choisis
et
non
recueillis
par
dragage
comme
le
sont
les
coquillages
destinés
à
l'alimentation.
DE
L'ART
D'UTILISER
EGERIA
PARADOXA
H.
Importés
donc
du
Nord
de
la
lagune
ils
étaient
utilisés
soit
pour
leur
forme
même
-
après
de
légères
retouches
-
soit
pour
leur
solidité,
soit
comme
source
de
matière
première.
Un
ustensile
ménager
Cet
usage
ménager
est
illustré
par
une
cuiller,
84
Nyamwan
IX
737
(fig.
3)
de
7,1
cm
de
largeur.
Après
enlèvement
de
ses
extrémités
latérales,
par
petites
percussions
rapprochées,
le
bord
a
été
poli
pour
lui
donner
la
forme
d'un
arc
de
cercle
et
la
lèvre
aplatie.
Les
surfaces
intérieure
et
extérieure,
qui
sont
beaucoup
plus
lisses
que
celles
des
autres
valves,
ont
sans
doute
été,
elles
aussi,
polies.
Le polissage
du
bord
de
la
lèvre
du
coquillage
ne
peut
pas
être
à
l'action
de
racler.
Cette
dernière,
qui
se
pratique
dans
un
plan
transversal
par
rapport
à
celui
de
la
valve,
aurait
usé
la
lèvre
de
manière
ponctuelle,
se
fait
le
contact.
La
courbe
parfaite
de
la
lèvre
à'
Egeria
paradoxa
a
été
obtenue...
par
polissage,
volontaire,
de
cette
lèvre.
Journal
des
africanistes
65
(2)
1995
:
93-109
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