Abidjan, Plaque Tournante de la Musique Africaine - Préface

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Préface
L’auteur de cet ouvrage s’est fixé trois objectifs : « parler d'ABIDJAN, PLAQUE
TOURNANTE DE LA MUSIQUE AFRICAINE, montrer l'intense activité artistique que connaît
cette ville accueillante, montrer et parler des artistes ivoiriens, africains non ivoiriens et
européens qui vivent ou ont vécu et travaillé en Côte d'Ivoire un moment de leur vie
professionnelle. » Ainsi, le propos vise-t-il à comprendre comment et pourquoi une ville
africaine se pose en carrefour artistique en plus de saisir en quoi les acteurs de l’art musical
passés dans cette ville sont emblématiques de cet art.
L’auteur, Balliet Bléziri Camille, connu dans le monde des mélomanes de son pays sous
le pseudonyme « BBC », est un personnage et une personnalité. Pendant des décennies, grand
animateur de radio, en même temps organisateur de grands spectacles musicaux, c’est un
instrumentiste, féru de jazz. Il a été, de longues années, l’un des principaux organisateurs et
animateurs du DUNHILL JAZZ FESTIVAL devenu plus tard le Festival International de Jazz
d'Abidjan. Se sont produits ici des jazzmen de renom comme le saxophoniste Manu Dibango,
le percussionniste vénézuélien Orlando Poléo ou les Français Claude Bolling, Claude Nougaro,
etc. Ce que l’on sait moins c’est que « BBC » est aussi un grand photographe d’art dont l’œuvre
est très appréciée. C’est donc un artiste de grande envergure qui, de l’intérieur, nous invite à
mieux connaître le monde musical d’Abidjan.
Ce monde, de manière évidente, a dessiné les principaux traits de ce qui fait la
contemporanéité de l’Afrique. C’est d’abord le dynamisme de la création musicale, en
continuité avec les traditions en même temps qu’en rupture esthétique avec le passé. C’est
ensuite l’ouverture large au monde, à commencer par les populations des pays voisins, toutes
en mouvement en Afrique moderne, allant à la rencontre les unes des autres et se nourrissant
des formes de créativité en vogue chez chacun. C’est aussi l’ouverture aux peuples non
africains, distants parfois de notre continent, mais dont le lointain souvenir des histoires
communes et parallèles, dans le cas des Amériques à travers la traite atlantique et la mise en
esclavage, a gardé trace des sonorités et couleurs musicales de ces ancêtres aujourd’hui disparus
de chaque côté de l’Atlantique (le monde atlantique africain et le monde atlantique américain).
Or justement, Abidjan est un port et une voie d’entrée en Afrique, active sur le rivage
atlantique africain. Est-ce fortuit ? Est-ce intentionnel ? « BBC » nous demande de trouver en
nous-mêmes la meilleure réponse en nous donnant les différentes pièces du dossier à travers
une vaste galerie de portraits de musiciens, ces femmes et ces hommes qu’il a rencontrés à
Abidjan.
Il y a les nationaux parmi lesquels on voit la musique de terroir avec Allah Thérèse, les
musiciens qui, comme Boni Gnahoré et sa fille Dobet Gnahoré, partent d’une véritable
recherche décloisonnée et développée au village Ki-Yi M’bock d’Abidjan autour de l’ivoiro-
camerounaise Wèrè Wèrè Liking, recherche inspirée du terroir pour proposer parfois des
opéras. Ces deux extrêmes de la musique ivoirienne mettent en exergue les traits d’une grande
créativité artistique in situ, depuis les pionniers que furent Amédée Pierre ou Anoma Brou Félix.
BBC préfère ne pas évoquer ces pionniers pour l’instant.
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Mais, pour lui c’est sur ce terreau national que l’on voit se produire ceux qui, ayant fait
un bref séjour en Côte d’Ivoire, y ont laissé une empreinte forte, des années durant, à cause de
la qualité de leur art (Joseph Kabasélé de l'African Jazz, Luambo Makiadi Franco du TP OK
JAZZ, Tabu Ley dit Rochereau, Les Bantous de la Capitale (Brazzaville), Papa Wemba, Koffi
Olomidé, Fally Ipupa, etc.) Il y a ceux que « BBC » a fait venir et qui y sont restés des années.
Il y a aussi ceux qui sont venus de leur propre initiative et qui s’y sont définitivement installés
tel le musicien ivoirien d’origine nigériane, Lionel Fibérissima dit Lionel Fibbs, le Congolais
Jean Raphaël Loumbé, dit Jean Raph, ou le Français Philippe Tissot, musicien et restaurateur
célèbre à Abidjan. Bref, on a un vaste panorama de personnalités artistiques sur les bords de la
lagune Ebrié.
Les rencontres sont des occasions d’échanges, d’influences réciproques. Elles font du
lieu elles s’effectuent une plate-forme sociale se lisent les joies et drames sociaux, les
moments d’une histoire sociale qui, à travers le prisme de la musique, renvoie à un arrière-plan
politique, voire géopolitique, pas toujours apparent, sauf dans les études savantes. À quoi fait
penser le cas de la capitale économique de la Côte d’Ivoire et depuis quand ? À quoi pouvons-
nous nous attendre et pourquoi ? À quelle esthétique de l’art nous mène ce haut lieu de la
musique africaine et afro-américaine, surtout quand on sait que ces rencontres ne s’effectuent
pas dans un désert musical que serait la Côte d’Ivoire ? De quoi bénéficie Abidjan pour devenir
un carrefour culturel ?
Abidjan est une ville-champignon depuis la fin de l’ère coloniale. Elle est passée de
180.000 habitants en 1959 à 950.000 en 1975 et 1.500.000 à la fin des années 1980. Cette
expansion démographique est soutenue par un dynamisme économique de la Côte d’Ivoire (« le
miracle ivoirien » des années 1960 à 1980) qui s’appuie sur la politique libérale du pouvoir,
celui-ci ayant fait le choix d’ouvrir largement les frontières du pays à toute l’Afrique.
La forme du régime (parti unique) n’est pas un obstacle à la création artistique tant
qu’elle ne porte pas ombrage au mode de gouvernance politique. L’art s’ouvre alors largement
aux mutations sociales autant qu’à l’expression sentimentale ; il ne se refuse pas aux initiatives
même de recherche de sonorités et couleurs musicales nouvelles. C’est à ce niveau que la « perle
des lagunes », Abidjan, devient peu à peu un carrefour musical en Afrique de l’Ouest, bien
installée sur cet « Atlantique noir ». Paul Gilroy, en 1993, a dit de « l’Atlantique noir » que
c’est cet espace transatlantique se voient des interactions culturelles entre l’Afrique,
l’Europe et les Amériques issues de la traite esclavagiste.
Les artistes viennent de partout. Beaucoup, peu à peu, voient les opportunités qui leur
sont offertes. Ce sont eux qui vont faire d’Abidjan un passage obligé dans leur carrière. Les
nationaux ne sont pas encore prêts à s’expatrier comme on le verra plus tard, à la fin des années
1990. Mais, un fait est remarquable ; le monde de la musique se féminise d’un double point de
vue. D’abord, on a de nombreux talents féminins qui font la joie du public ivoirien. « BBC »
nous brosse le portrait de quelques-unes de ces divas de la musique populaire. Qu’elles soient
Ivoiriennes ou Congolaises ou Camerounaises, elles ont très souvent la côte sur la scène
abidjanaise. Ensuite et surtout, les femmes prennent de plus en plus de place dans le public, loin
des fourneaux familiaux. C’est un changement social important sur lequel nous voudrions nous
arrêter un peu.
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Le monde des salles de spectacles et des bars avait été un monde masculin sous la
colonisation. La scolarisation plus massive des filles, leur accès à des emplois modernes en
même temps que certaines commencent à s’imposer dans les affaires, souvent dans le secteur
informel, sont autant de facteurs qui facilitent l’irruption des femmes dans le paysage musical
comme consommatrices aussi de bonne musique. Beaucoup d’Abidjanaises ont leurs propres
revenus que leur rapportent leurs activités indépendantes ou salariées dans les usines de la place.
Leur autonomie financière et leur pouvoir d'achat peuvent créer des tensions dans les relations
conjugales. Mais, par leur présence de plus en plus massive dans les salles de spectacles, elles
« mocratisent » l’accès aux nouveaux goûts musicaux. Certaines chansons leur sont dédiées.
Mais surtout, elles sont le sujet des thématiques sociales de certains morceaux. On connaît
l’immense succès de la chanson « Mario » de Franco en 1981; interprétée par ce musicien et
son TP OK Jazz, la chanson met en scène deux personnages que sont Mario, un jeune diplômé
opportuniste, et sa partenaire, Mère, une femme d'affaires âgée qui l’entretient. Il y a ici
inversion de rôle entre hommes et femmes et cela commence à caractériser la nouvelle
sociabilité urbaine dans la plupart des grandes métropoles africaines de la fin du XXe siècle.
Abidjan n’est pas en reste et la nouvelle culture musicale le traduit de plus en plus.
L’autre phénomène auquel on assiste, dans le contexte général de « guerre froide » du
XXe siècle, qui renvoie même à la géopolitique africaine, c’est l’immense présence de la
musique cubaine et bientôt caribéenne, de même qu’Abidjan ne reste pas en marge de la
musique noire américaine avec le jazz. En effet, au moment où la Côte d’Ivoire fait le choix du
capitalisme économique, un pays comme le Mali fait, lui, le choix du socialisme et établie des
rapports que l’on voudrait étroits avec le bloc communiste, notamment Cuba. En matière
musicale, cela se traduit par l’envoi d’étudiants maliens à Cuba pour apprendre la musique de
ce pays, musique qui, sous la colonisation avait fait une percée certaine en Afrique noire, avec
les célèbres GV Series dès les années 1930 qui ont popularisé la musique cubaine (surtout le
son et son-montuno) dans la musique populaire africaine. La rumba congolaise en est l’un des
exemples emblématiques. Dans le même temps, Cuba fait faire des tournées africaines à son
célèbre Orchestra Aragón dès 1971 ; cet orchestre ne viendra à Abidjan qu’en 1979.
Mais, déjà, l’Afrique de l’Ouest est gagnée par la fièvre de la musique cubaine. De ces
tournées, les musiciens cubains ont fait part de la chaleur de l’accueil africain et n’ont pas hésité
à s’inspirer de mélodies ou de rythmes entendus en Afrique pour innover (cf. le rythme chaonda
créé par Alejandro Tomás Valdés, le violoncelliste de la Orquesta Aragón, et inspi plus
particulièrement par un rythme guinéen). « Cet exemple de la création du chaonda illustre
l’incessante créativité musicale produite par les allées et venues des musiciens entre Cuba et
l’Afrique de l’Ouest », nous dit Elina Djebbali qui a étudié cette circulation musicale en 2015.
« Si les musiques cubaines sont déjà issues de la rencontre des musiques africaines et
européennes, de nouveau, la matière musicale circule et de nouvelles hybridations se créent.
Ces différentes strates et mouvements d’africanisation et de -africanisation des musiques sont
à appréhender dans un continuum d’allers-retours se fécondant les uns les autres. » Il y a
comme une réactivation et une légitimation des liens historiques entre l’Afrique et les Caraïbes.
Ainsi sont prolongés les courants intellectuels de la Négritude et du Panafricanisme.
L’une des impulsions principales vient de ces jeunes Maliens partis à Cuba en 1965. Il
s’agit de Boncana Maïga (flûte), Dramane Coulibaly (flûte), Moustapha Sako (violon), Aliou
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Traoré (violon), Abdoulaye Diarra (violon), Mamadou Tolo (violon), Londo (violon), Kalilou
Traoré (piano), Bah Tapo (percussions), Salif Traoré (contrebasse). Ce sont eux qui forment
l’orchestre Las Maravillas de Mali. Au-delà du talent, cette formation refuse de se contenter de
copier les Cubains ; ils veulent une musique effectivement africaine et cubaine ; ils veulent
avoir une salsa negra, une salsa africana, avec des chansons en français (Fatimata), en espagnol
(Africa Mia) et en bambara (Soubalé) ; c’est un mouvement d’africanisation d’une musique
dont ils maîtrisent parfaitement les contenus et les rythmiques. D’autres musiciens africains
suivront leurs traces en Guinée, au Sénégal, en Côte d’Ivoire surtout, lorsque la dissolution des
Los Maravillas amène Boncana Maïga, le leader, à s’installer à Abidjan ; cette ville lui offre
plus de liberté et d’opportunités pour son art.
Cet exemple montre que, dans la circulation des artistes, les emprunts sont multiples
mais, surtout, les musiciens africains ne sont pas de simples reproducteurs des styles venus
d’ailleurs ; ils digèrent et africanisent ce qui vient de l’étranger. Abidjan est de ce point de vue
une des meilleures vitrines de cette créativité proprement africaine. Les rencontres à Abidjan
sont l’occasion de se connaître, d’apprendre des uns et des autres, de s’inspirer des uns des
autres, pour faire éclore une esthétique musicale spécifiquement africaine. C’est le meilleur titre
de gloire de ces grands carrefours musicaux que sont Abidjan, Kinshasa, Douala, etc.
Implicitement, il y a ici une sorte de « panafricanisme musical » qui se met en place
dans ces métropoles africaines ; Abidjan est l’une de ses capitales emblématiques. L’un des
plus grands instrumentistes africains, Manu Dibango, ne s’y trompe pas. Après un séjour à
Kinshasa, il atterrit à Abidjan, nommé directeur de l’orchestre national qui lui permet de faire
faire des pas de géant à la musique instrumentale ivoirienne. D’autres viennent, passent
quelques mois ou des années et repartent, essaimant derrière eux de nouveaux artistes et surtout
un public toujours plus ouvert aux autres.
L’implantation de la musique cubaine ou de toutes ces musiques entendues à Abidjan a
été favorisée par les valeurs qu’elles pouvaient véhiculer, par les thématiques voisines. Elles ne
sont pas considérées comme étrangères mais au contraire ; elles sont plutôt comme « un produit
de retour » ou le produit de rencontres de mondes ayant le même fonds culturel. On retrouve
toutes ces caractéristiques dans une ville carrefour comme Abidjan et avec les diverses écoles
musicales qu’on y trouve (musique d’Afrique centrale, surtout congolaise, musique des
Caraïbes autres que cubaine, jazz, etc.), le tout sur un fond local très présent en même temps
qu’influencé indirectement.
Au total, Abidjan est bien un élément de ce monde de rencontres qu’est l’art musical.
Balliet Bléziri nous y mène, concrètement, à travers sa galerie de portraits qui n’épuise pas tout
de cet univers des sons. On a hâte de lire chaque portrait et on se laisse emporter par les
souvenirs des beaux jours d’Abidjan, une des grandes capitales de la musique africaine. Nous
vous invitons à vous plonger dans cet ouvrage passionnant on a plaisir de retrouver des
hommes et des femmes qui nous ont bercés avec leur musique. Même partis au pays de nos
ancêtres, comme Manu Dibango ou Bella Bellow ou Franco ou Tabu Ley, ils sont éternels.
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Professeur Pierre Kipré,
Membre de l’Académie des Sciences, des Cultures Africaines et des Diasporas
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