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Le monde des salles de spectacles et des bars avait été un monde masculin sous la
colonisation. La scolarisation plus massive des filles, leur accès à des emplois modernes en
même temps que certaines commencent à s’imposer dans les affaires, souvent dans le secteur
informel, sont autant de facteurs qui facilitent l’irruption des femmes dans le paysage musical
comme consommatrices aussi de bonne musique. Beaucoup d’Abidjanaises ont leurs propres
revenus que leur rapportent leurs activités indépendantes ou salariées dans les usines de la place.
Leur autonomie financière et leur pouvoir d'achat peuvent créer des tensions dans les relations
conjugales. Mais, par leur présence de plus en plus massive dans les salles de spectacles, elles
« démocratisent » l’accès aux nouveaux goûts musicaux. Certaines chansons leur sont dédiées.
Mais surtout, elles sont le sujet des thématiques sociales de certains morceaux. On connaît
l’immense succès de la chanson « Mario » de Franco en 1981; interprétée par ce musicien et
son TP OK Jazz, la chanson met en scène deux personnages que sont Mario, un jeune diplômé
opportuniste, et sa partenaire, Mère, une femme d'affaires âgée qui l’entretient. Il y a ici
inversion de rôle entre hommes et femmes et cela commence à caractériser la nouvelle
sociabilité urbaine dans la plupart des grandes métropoles africaines de la fin du XXe siècle.
Abidjan n’est pas en reste et la nouvelle culture musicale le traduit de plus en plus.
L’autre phénomène auquel on assiste, dans le contexte général de « guerre froide » du
XXe siècle, qui renvoie même à la géopolitique africaine, c’est l’immense présence de la
musique cubaine et bientôt caribéenne, de même qu’Abidjan ne reste pas en marge de la
musique noire américaine avec le jazz. En effet, au moment où la Côte d’Ivoire fait le choix du
capitalisme économique, un pays comme le Mali fait, lui, le choix du socialisme et établie des
rapports que l’on voudrait étroits avec le bloc communiste, notamment Cuba. En matière
musicale, cela se traduit par l’envoi d’étudiants maliens à Cuba pour apprendre la musique de
ce pays, musique qui, sous la colonisation avait fait une percée certaine en Afrique noire, avec
les célèbres GV Series dès les années 1930 qui ont popularisé la musique cubaine (surtout le
son et son-montuno) dans la musique populaire africaine. La rumba congolaise en est l’un des
exemples emblématiques. Dans le même temps, Cuba fait faire des tournées africaines à son
célèbre Orchestra Aragón dès 1971 ; cet orchestre ne viendra à Abidjan qu’en 1979.
Mais, déjà, l’Afrique de l’Ouest est gagnée par la fièvre de la musique cubaine. De ces
tournées, les musiciens cubains ont fait part de la chaleur de l’accueil africain et n’ont pas hésité
à s’inspirer de mélodies ou de rythmes entendus en Afrique pour innover (cf. le rythme chaonda
créé par Alejandro Tomás Valdés, le violoncelliste de la Orquesta Aragón, et inspiré plus
particulièrement par un rythme guinéen). « Cet exemple de la création du chaonda illustre
l’incessante créativité musicale produite par les allées et venues des musiciens entre Cuba et
l’Afrique de l’Ouest », nous dit Elina Djebbali qui a étudié cette circulation musicale en 2015.
« Si les musiques cubaines sont déjà issues de la rencontre des musiques africaines et
européennes, de nouveau, la matière musicale circule et de nouvelles hybridations se créent.
Ces différentes strates et mouvements d’africanisation et de ré-africanisation des musiques sont
à appréhender dans un continuum d’allers-retours se fécondant les uns les autres. » Il y a
comme une réactivation et une légitimation des liens historiques entre l’Afrique et les Caraïbes.
Ainsi sont prolongés les courants intellectuels de la Négritude et du Panafricanisme.
L’une des impulsions principales vient de ces jeunes Maliens partis à Cuba en 1965. Il
s’agit de Boncana Maïga (flûte), Dramane Coulibaly (flûte), Moustapha Sako (violon), Aliou