Bien souvent, notre définition et notre appréciation de la beauté relèvent
d'une conscience limitée. Bien sûr, nous pouvons voir la beauté dans les
joues rose bonbon et les yeux brillants d'un enfant, dans les lueurs pourpre et
rouge du lever du soleil sur un champ enneigé, ou dans la grâce langoureuse
d'une femme éblouissante. Identifier ces éléments comme beaux ne requiert
aucune intelligence particulière. Nos gènes et notre conditionnement culturel
font ce travail à notre place. Nous réagissons facilement aux déclencheurs
typiques de l'instinct et à ce que l'on nous a appris à définir comme étant la
beauté.
Mais dans la Conscience éveillée, l'expérience de la beauté n'est pas liée à
l'apparence d'une personne, d'un lieu ou d'une chose ; elle est liée à ce que
ressent
celui qui regarde. Nous sommes capables de voir la beauté même
dans ce que notre instinct ou notre conditionnement culturel qualifie
d'horrible. Cette approche n'a rien à voir avec un sentiment d'optimisme béat
qui consisterait à entrevoir une lueur d'espoir derrière chaque nuage noir, ni
à raconter des histoires qui nieraient l'horreur. L'horreur est également vue et
constatée dans la Conscience éveillée, mais elle est acceptée comme faisant
partie de la totalité. En tant qu'animal humain, nous pouvons nous éloigner
d'une odeur désagréable, mais nous n'avons pas besoin d'expérimenter
l'odeur comme un facteur étranger, séparé de la totalité. Rumi disait :
"Imaginez l’enchantement de déambuler dans une rue bruyante en
étant
le
bruit." Dans la Conscience éveillée, nous ne découpons pas mentalement le
monde en fonction de ce qu’il devrait inclure ou non. Nous percevons le
monde comme une vaste extension de nous-mêmes. Nous lui appartenons et il
nous appartient. Imaginez l'enchantement.
La beauté dont nous faisons l'expérience dans la manifestation extérieure est
un reflet direct de la beauté de notre réalité intérieure. Avez-vous jamais
remarqué qu'une personne que vous aimez ou qui a simplement été gentille
avec vous peut soudain vous sembler belle, alors que vous considériez
auparavant ce même visage comme ordinaire ? Qu'est-ce qui a changé ?
Dans la Conscience éveillée, nous ne dépendons pas uniquement de la
stimulation visuelle pour faire l'expérience de la beauté, parce que nous
reconnaissons que le plus grand canal de l'expérience de la beauté, c'est
l'amour. Si nous aimons, nous voyons la beauté, nous nous exprimons en
beauté, nous évoluons en beauté. Dans l'amour, nous sommes la beauté
même.
Le potier japonais, Hiroshi Eguchi, aujourd'hui décédé, rapporta qu'en 1948,
Helen Keller et sa professeure, Anne Sullivan, étaient venues visiter son
magasin de poterie à Nagasaki. Aveugle et sourde de naissance, Helen Keller
avait alors passé plus de soixante ans à apprendre sans relâche et découvrir
la beauté. Le potier Eguchi avait vu sa ville anéantie par la bombe atomique,
trois ans auparavant, et il se sentait aigri à l'égard des Américains. Il
consentit toutefois à faire visiter son magasin aux deux femmes et il fut
intrigué, lorsque Keller saisit un ancien pot Imari absolument unique. En
l'examinant de ses mains, elle s'exclama : "Oh, il est magnifique !’’ Eguchi se
dit alors avec un soupçon d’indignation : "Comment cette vieille Américaine
aveugle pourrait-elle bien comprendre la beauté et la valeur de ce pot !"