Ildefonso Cerdá : Urbanisme et reconnaissance d'un urbaniste

Telechargé par Jean Elie Thomas
ILDEFONSO CERDÁ.
Connaissance et reconnaissance d'un urbaniste
Laurent Coudroy de Lille
Société française d'histoire urbaine | « Histoire urbaine »
2000/1 n° 1 | pages 169 à 185
ISSN 1628-0482
DOI 10.3917/rhu.001.0169
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2000-1-page-169.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Distribution électronique Cairn.info pour Société française d'histoire urbaine.
© Société française d'histoire urbaine. Tous droits réservés pour tous pays.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.
Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
Laurent Coudroy de Lille
Ildefonso Cerda
´.
Connaissance et reconnaissance
d’un urbaniste
L’exposition itine
´rante accueillie a
`Paris au sie
`ge de l’Unesco en
de
´cembre 1999 « Cerda
´: de l’origine au futur de l’urbanisme » avait
deux objectifs. Le premier e
´tait d’apporter une information substantielle et
actualise
´e sur une e
´tonnante figure du dix-neuvie
`me sie
`cle. Le concepteur
du projet d’extension de Barcelone de 1859 est en effet a
`l’origine d’une des
grandes œuvres urbanistiques de l’e
´poque contemporaine. Simultane
´ment
a
`la re
´forme haussmannienne de Paris, Ildefonso Cerda
´a expe
´rimente
´
plusieurs modes de l’intervention urbaine, de l’expertise a
`la the
´orie en
passant par l’e
´laboration de vastes projets ou la gestion ope
´rationnelle,
autant d’aspects que la documentation pre
´sente
´ea
`cette exposition per-
mettait d’approcher.
Mais le public, assez large, vise
´a
`cette occasion n’e
´tait pas uniquement
celui des spe
´cialistes ou curieux d’histoire : cette exposition a touche
´
d’abord un certain nombre de professionnels de l’ame
´nagement urbain,
e
´tudiants et formateurs en urbanisme et architecture, ou un public plus
e
´tendu et difficile a
`caracte
´riser de personnes soucieuses des proble
`mes
urbains. L’Unesco, en partenariat avec le Conseil franc¸ais des urbanistes et
l’Institut d’e
´tudes territoriales de Barcelone, entendait bien « diffuser » les
ide
´es du « pionnier de l’urbanisme moderne
1
». Le fascicule de pre
´sen-
tation expliquait ainsi la de
´marche : « au-dela
`de l’incontestable valeur
historique, c’est une certaine validite
´actuelle des ide
´es de Cerda
´qui
nous a pousse
´a
`pre
´senter cette exposition itine
´rante dans plusieurs
villes du monde, pour apporter des solutions aux proble
`mes, graves et
1 . Son commissaire est Albert Serratosa et ses responsables sont Salvador Tarraga
˜et Francesc
Magrinya
`.
histoire urbaine - 20.11.08 - page 169
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
grandissants, des agglome
´rations urbaines, dont un grand nombre est
plonge
´dans un chaos informe ».
Il ne s’agit pas de de
´battre du jugement de valeur exprime
´ici, mais de
profiter de l’occasion pour e
´voquer l’histoire et les enjeux de la notorie
´te
´
d’un urbaniste comme Cerda
´. Cette exposition – qui en e
´tait ici a
`sa
quarante-deuxie
`me pre
´sentation – participe en effet d’un mouvement
d’inte
´re
ˆt pour Cerda
´, objet depuis plus d’une trentaine d’anne
´es d’une
entreprise de re
´habilitation bien identifiable, a
`Barcelone et en Espagne
puis a
`e
´chelle internationale. Cette « re
´paration » passe par l’e
´vocation
re
´currente de l’« urbaniste oublie
´», du « ge
´nie me
´connu » et injustement
traite
´par une histoire officielle de la ville et de l’urbanisme. Une rhe
´to-
rique qui appellerait certains commentaires... mais nous pre
´fe
´rons ici
dresser un premier bilan de cette entreprise de reconnaissance. Bilan
obligatoirement provisoire, qui donne en de
´finitive l’occasion d’apporter
des e
´le
´ments sur quelques usages sociaux de l’histoire urbaine.
La premie
`re historiographie
L’e
´pisode de la bataille du plan Cerda
´a longtemps e
´te
´le seul aspect
ve
´ritablement connu de la biographie du personnage
2
. Extre
ˆmement
ce
´le
`bre, il dit comment est adopte
´en 1859-60 le projet de l’inge
´nieur des
ponts et chausse
´es pour l’ame
´nagement de la plaine de Barcelone, sous-
traite en 1854 a
`la servitude non aedificandi attenante a
`l’enceinte militaire.
« Impose
´» conviendrait mieux : la ville de Barcelone, qui connaı
ˆta
`ce
moment les travaux d’e
´tude entrepris par Cerda
´, organise un concours
de projets en 1859 et prime la proposition d’un architecte local, Antonio
Rovira. Cela n’empe
ˆchera pas le Gouvernement de perse
´ve
´rer dans son
approbation du projet de Cerda
´en 1860.
Si les invectives de l’architecte et politique catalan Josep Puig i
Cadafalch (1867-1957) contre Cerda
´au de
´but du vingtie
`me sie
`cle sont
ce
´le
`bres, c’est la narration de l’e
´rudit barcelonais Francisco Puig y
170 / Histoire urbaine - 1 / juin 2000
2. Nous nous contentons ici de reprendre l’information re
´unie en 1974 par Francesc Roca, dans
un article bien documente
´et qui souhaitait « arriver a
`la compre
´hension d’un phe
´nome
`ne
inte
´ressant, celui des « oublis » et des « re
´cupe
´rations » successives de Cerda
´», en partant de
l’hypothe
`se que « Cerda
´n’a pas e
´te
´oublie
´, mais que chaque fois que l’on (en) parle, c’est pour
dire qu’il a e
´te
´injustement oublie
´, etc. Maintenant, ce « chaque fois » est chaque fois plus
fre
´quent » (Francesc Roca, « Cerda
´despue
´s de Cerda
´»inCerda
´: un pasado como futuro,Cua-
dernos de arquitrectura y urbanismo,n
o
1 00, 1974, p. 51 ). Manuel de Sola
´-Morales, dans un texte
plus re
´cent mais moins distance
´, diffe
´rencie trois « ge
´ne
´rations d’e
´tudes cerdiennes » : celle de
l’hagiographie, celle de la the
´orie et celle de l’urbaniste (Manuel de Sola
´-Morales, « Cerda
´urba-
nista » dans Teoria de la construccio
´n de las ciudades. Cerda
´y Barcelona, 1991 , p. 24).
histoire urbaine - 20.11.08 - page 170
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
Alfonso qui fit longtemps autorite
´gra
ˆce au dossier administratif ras-
semble
´. Sa conclusion nettement pole
´mique donne le ton : « Les
journaux firent des campagnes violentes (...) et l’indignation s’empara
de tous les citadins, anime
´s par un principe de justice et de raison. Il ne
pouvait qu’en e
ˆtre ainsi, apre
`s un attentat aussi monstrueux contre
l’autonomie municipale que celui que venait de perpe
´trer le Gouverne-
ment de l’Espagne
3
».
Abondamment re
´e
´crit et commente
´au vingtie
`me sie
`cle, ce re
´cit
constitue, pourrait-on dire, le socle de l’historiographie « cerdienne ».
Version qui fait de Cerda
´l’agent du pouvoir central, et qui oppose l’inge
´-
nieur a
`l’architecte, la pense
´e technique au grand trace
´, Madrid a
`Barce-
lone. Et ce morceau d’historiographie urbaine qui s’accorde avec les choix
esthe
´tiques du « modernisme » barcelonais, mais aussi avec la renaissance
culturelle et politique catalane du de
´but du vingtie
`me sie
`cle, fait tout de
suite partie de la geste nationale et locale contre l’administration centrale.
Une le
´gende noire de Cerda
´se trouve ainsi constitue
´e localement, et
ouvre ce que l’historiographie classique conside
`re comme une pe
´riode
d’oubli et de condamnation. On remarque en ge
´ne
´ral qu’il faut attendre
les anne
´es 1930 pour que le GATCPAC
4
, groupe de professionnels de la
construction qui repre
´sentent le mouvement moderne international
en Catalogne, propose une appre
´ciation nuance
´e du projet de 1859. Les
prescriptions hygie
´nistes du plan sont toutes juge
´es favorablement, mais
l’absence de classification par zone est regrette
´e. Cette premie
`re re
´habili-
tation, pour significative qu’elle nous apparaisse, est de courte dure
´eet
sans grande influence. Surtout, elle participe nettement du mouvement des
ide
´es urbanistiques au vingtie
`me sie
`cle et persiste a
`traiter Cerda
`sur le
mode de l’e
´valuation : ses choix e
´taient-ils pertinents par rapport a
`l’e
´vo-
lution de la ville et de la socie
´te
´contemporaine ? Apportait-il des solutions
au diagnostic de crise et d’inadaptation e
´tabli a
`son e
´poque ? Ce manque
de distance s’explique certainement par le fait qu’a
`Barcelone, comme
dans d’autres villes d’Espagne, les services municipaux suivent encore
dans les anne
´es trente les directives des plans du dix-neuvie
`me sie
`cle. La
Guerre civile marque une premie
`re rupture dans les pratiques et les
institutions, notamment a
`Barcelone, mais c’est la loi « sur le sol » de
1956
5
,de
´finissant en Espagne de nouvelles re
`gles en matie
`re d’ame
´nage-
Ildefonso Cerda
´/171
3. Francisco Puig y Alfonso, « Ge
´nesis del ensanche de Barcelona », Boletin de la sociedad de
atraccio
´n de forasteros,VI
e
anne
´e, n
o
12, juillet, 1913, p. 52.
4. Groupe d’artistes et techniciens catalans pour la promotion de l’architecture contemporaine.
5. Selon Martin Bassols, c’est la loi sur le re
´gime du sol et l’ame
´nagement urbain, e
´quivalente de
notre tardive loi d’orientation foncie
`re de 1967, qui de
´roge en 1956 la le
´gislation d’extension
urbaine du xix
e
sie
`cle (lois de 1864, 1876 et 1892) (voir Martin Bassols Coma : « Los incios del
histoire urbaine - 20.11.08 - page 171
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
ment urbain, qui tournera juridiquement la page et cre
´era une distance
face a
`« l’e
´ve
´nement » de 1859.
Un autre aspect de cette premie
`re e
´tape doit e
ˆtre souligne
´: la plupart
des allusions a
`l’extension de Barcelone jusqu’aux anne
´es 1950 sont
domine
´es par l’e
´vocation du « plan » graphique, que l’on compare et
oppose inlassablement aux plans concurrents de 1 859 (notamment le
laure
´at). Publie
´e et expose
´ea
`Barcelone, la gravure intitule
´e « Plan des
alentours de la ville de Barcelone et projet de sa re
´forme et extension »
est tenue pour le document unique, officiel et ve
´ritable qui re
´sume toute
l’action de Cerda
´,aude
´triment notamment de tous les textes et
«me
´moires » attenants. A
`l’e
´poque ou
`en France Pierre Lavedan fait du
plan de ville un grand outil de connaissance urbaine et ou
`les urbanistes
e
´rigent en science l’e
´tude des plans de ville, n’est pris en compte que le
trace
´de l’extension barcelonaise. D’autant plus que celui-ci constitue un
formidable arche
´type : on sait que Cerda
´a fait le choix du quadrillage
rigoureux et reproductible a
`l’infini, malgre
´quelques grands axes diago-
naux et les pans coupe
´s qui e
´cornent les ı
ˆlot carre
´s. La ville du futur devra
e
ˆtre homoge
`ne et expansive : c’est ce que montre le « dessin » de la future
Barcelone.
Peu de connaissances nouvelles sont donc ajoute
´es au dossier adminis-
tratif des anne
´es 191 0. Les textes de Cerda
´, notamment la The
´orie ge
´ne
´rale
de l’urbanisation
6
, restent tre
`s peu pratique
´s. Par exemple, Pedro Bidagor,
architecte-urbaniste madrile
`ne qui fut « Chef » national de l’urbanisme
(1949-1956) puis Directeur ge
´ne
´ral de l’urbanisme du ministe
`re du
logement (1957-69), note dans le chapitre consacre
´au dix-neuvie
`me
sie
`cle de la premie
`re histoire ge
´ne
´rale de l’urbanisme en Espagne : « Le
projet de Cerda
`s’accompagne d’un me
´moire compose
´de deux gros
volumes, dans lesquels, d’une part est faite une espe
`ce d’histoire de l’ur-
banisme depuis les premiers a
ˆges, et d’autre part il apporte une grande
quantite
´de donne
´es statistiques. Il est e
´trange que nulle, part on ne trouve
d’utilisation de ces e
´tudes qui, en plus d’e
ˆtre tre
`sme
´ritoires, constituent
une des premiers apports de la litte
´rature urbanistique moderne
7
».
172 / Histoire urbaine - 1 / juin 2000
derecho urbanistico en el periodo del liberalismo moderado y en el sexenio revolucionario (1846-
1876) : el ensanche de la ciudad como modelo urbanistico y sistema juridico » dans Siglo y medio
de urbanismo en Espan
˜a,Ciudad y Territorio-Estudios Territoriales, vol. XXVIII, Madrid, Minis-
terio de fomento, n
o
107-108, p. 19-51.
6. Ildefonso Cerda
´:Teoria general de la urbanizacio
´n y aplicacio
´n de sus principios y doctrinas
a la reforma y ensanche de Barcelona, Madrid, Imprenta espan
˜ola, 2 tomes, 1867.
7. Pedro Bidagor : « El siglo XIX », dans Francisco Garcia Bellido, et alii, Resumen histo
´rico del
urbanismo en Espan
˜a, Madrid, Instituto de estudios de administracio
´n local, 1954, p. 269.
histoire urbaine - 20.11.08 - page 172
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
© Société française d'histoire urbaine | Téléchargé le 25/03/2022 sur www.cairn.info (IP: 200.2.139.219)
1 / 18 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!