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Economie du Développement
Références africaines.
Professeur Moustapha Kassé
Tome1
1
ACRONYMES ET ABREVIATIONS
ACDI :
ACP :
ACR :
AFL :
AGOA :
AID :
AIE :
ALENA :
AOC :
APD :
APE :
ASEAN :
ATTAC :
Agence Canadienne de Développement International
Afrique, Caraïbes et Pacifique
Accords de Coopération Régionale
Acte final de Lagos
African Growth and Opportunity Act.
Association Internationale de Développement
Agence Internationale de lřÉnergie
Accord de Libre Échange Nord-Américain
Afrique de l'Ouest et du Centre
Aide Publique au Développement
Accords de Partenariat Économique
Association des Pays du Sud-Est Asiatique
Association pour la Taxation des Transactions financières et pour lřAide
aux Citoyens
BAD :
Banque Africaine de Développement
BCE :
Banque Centrale Européenne
BCEAO :
Banque Centrale des États de lřAfrique de lřOuest
BEI :
Banque Européenne dřInvestissement
BIRD :
Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement
BM :
Banque Mondiale
BRI :
Banque des Règlements Internationaux
BRVM :
Bourse des Valeurs Mobilières dřAfrique de lřOuest
BVA :
Bourse des Valeurs dřAbidjan
CAD :
Comité dřAide au Développement
CADTM :
Comité pour lřAnnulation de la Dette du Tiers-monde
CAPC :
Centre Africain de Politique Commerciale, Projet de la CEA
CARPAS : Cadre de Référence pour les Politiques dřAjustement Structurel
CCCI :
Conseil Consultatif International sur le Coton
CEA :
Communauté Économique pour lřAfrique de lřEst
CEDEAO : Communauté Économique des Etats de lřAfrique de lřOuest
CEEAC :
Communauté Économique des Etats de lřAfrique Centrale
CEPAL :
Commission Économique pour lřAmérique Latine et les Caraïbes
CEMAC : Communauté Économique et Monétaire de lřAfrique Centrale
CEPGL :
Communauté Économique des Pays des Grands Lacs
CER :
Communautés Économiques Régionales
CN :
Comptabilité Nationale
CNUCED : Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement
CODESRIA : Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences sociales en
Afrique
COMESA : Marché Commun des Etats de lřAfrique de lřEst et de lřAfrique Australe
CPCM :
Comité Consultatif Permanent du Maghreb
DIT :
Division Internationale du Travail
2
DRT :
DSRP :
DTS :
EBE :
ECOMOG:
FAO :
FASR :
FBCF :
FCFA :
Division Régionale du Travail
Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté
Droits de Tirage Spéciaux
Excédent Brut dřExploitation
Economic Community of West African States Cease-Fire Monitoring
Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture
Facilité dřAjustement Structurel Renforcé
Formation Brute de Capital Fixe
Initialement Franc des Colonies Françaises d'Afrique actuellement Franc
de la Communauté Franco-Africaine.
FED :
Fonds Européen de Développement
FMI :
Fonds Monétaire International
FTN:
Firmes Transnationales
GATT:
General Agreement on Tariffs and Trade
GEAO :
Groupe Économique dřAsie Orientale
IADM :
Initiative dřAllègement de la Dette Multilatérale
IDE :
Investissement Direct Étranger
IDEP :
Institut Africain de Développement Économique et de Planification
IDH :
Indice du Développement Humain
IES :
Infrastructures Économiques et Sociales
IFAN :
Institut Fondamental dřAfrique Noire
IFI :
Institutions Financières Internationales
IPE :
Industrialisation par Promotion des Exportations
ISI :
Industrialisation par Substitution aux Importations
MAP:
Millennium Partnership for the African Recovery Programme
MAEP :
Mécanisme Africain dřEvaluation par les Pairs
MCA :
Millennium Challenge Account
MERCOSUR : Marché Commun Sud-américain
NEP :
Nouvelle Politique Économique
NEPAD : Nouveau Partenariat pour le Développement de lřAfrique
NPI :
Nouveaux Pays Industrialisés
NOEI :
Nouvel Ordre Économique International
OCDE :
Organisation de Coopération pour le Développement Économique
OIT :
Organisation Internationale du Travail
OMC :
Organisation Mondiale pour le Commerce
OMD :
Objectifs du Millénaire pour le Développement
OGM :
Organismes Génétiques Modifiés
ONG :
Organisation Non Gouvernementale
ONU :
Organisation des Nations Unies
ONUDI :
Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel
OPEP :
Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole
OUA :
Organisation de l'Unité Africaine
PAB :
Plan d'Action de Beijing
PAC :
Politique Agricole Commune
PANPP :
Pays Africains Non Producteurs de Pétrole
PAL :
Plan dřAction de Lagos
PAS :
Politiques dřAjustements Structurels
PAZF :
Pays Africains de la Zone Franc
3
PDB :
Produit Domestique Brut
PDN :
Produit Domestique Net
PED :
Pays en Développement
PIB :
Produit Intérieur Brut
PIN :
Produit Intérieur Net
PL :
Plus Value
PLOM :
Plan Omega
PMA :
Pays les Moins Avancés
PME :
Petites et Moyennes Entreprises
PMI :
Petites et Moyennes Industries
PNB :
Produit National Brut
PNUD :
Programme des Nations Unies pour le Développement
PPA :
Parité de Pouvoir d'achat
PPTE :
Pays Pauvres Très Endettés
PSD :
Pays Sous-développés
PST :
Politique Scientifique et Technique
PVD :
Pays en Voie de Développement
RN :
Revenu National
SACU :
Union douanière d'Afrique Australe
SADC :
Communauté pour le Développement de lřAfrique Australe
SEBC :
Système Européen de Banques Centrales
SFD :
Systèmes Financiers Décentralisés
SME :
Système Monétaire Européen
SMI :
Système Monétaire International
SMR :
Système Monétaire Régional
SGP :
Système Généralisé de Préférences
TCEN :
Taux de Change Effectif Nominal
TCER :
Taux de Change Effectif Réel
TEE :
Tableau Économique dřEnsemble
TEP :
Tonne Équivalent Pétrole
TIC :
Technologies de lřInformation et de la Communication
TPE :
Taux de Protection Effective
TSA :
Tous Sauf les Armes
UA :
Union Africaine
UDAA :
Union Douanière de lřAfrique
UE :
Union Européenne
UEM :
Union Économique et Monétaire
UEMOA : Union Économique et Monétaire Ouest-Africain
UFM :
Union du Fleuve Mano
UMA :
Union du Maghreb Arabe
UNFPA :
Fonds des Nations Unis pour la Population
USAID :
United States Aid
VAB :
Valeur Ajoutée Brute
VAN :
Valeur Actualisée Nette
ZEP :
Zone dřÉchanges Préférentiels
ZMO :
Zone Monétaire Optimale
4
A mes petits fils, Cheikh Moustapha FALL, Jean Pi FALL, Moustapha KASSE et
Astou Khoudja KASSE. Je vous adore et souhaite que le Continent dans lequel vous
allez vivre soit vivable pour toute votre génération.
5
Avant propos
« L’offre des économistes a du mal à répondre à cette amplification de la
demande sociale d’où des interrogations de la communauté scientifique
sur sa propre aptitude à tenir honorablement son rôle :
Incontestablement, la crise est intellectuelle. Après son âge d’or, la
Science économique a connu des années noires : après trente années de
certitude, l’heure des incertitudes s’est ouverte 1 : « On ne sait plus
prévoir, on ne sait plus agir, on ne sait plus interpréter. Crise de la
prévision, tout d’abord face aux fluctuations spectaculaires et erratiques
des marchés et des monnaies… Crise de la politique économique, ensuite,
face au chômage et aux désordres monétaires… Crise de la pensée
économique, enfin : s’il y a crise de la politique économique, c’est que l’on
ne sait plus très bien analyser ce qui se passe, si l’on ne sait plus quoi
faire, c’est que l’on ne sait plus lire ».
A.GELEDAN2
Jřai enseigné lřÉconomie du Développement à plusieurs générations
dřétudiants depuis une trentaine dřannées. Lřévolution de cette discipline de la science
économique nřa pas été un fleuve tranquille de sa phase ascendante, à son rejet brutal
et, aujourdřhui à sa réhabilitation. Le référentiel théorique, les méthodologies
dřapproche des questions, les stratégies et politiques économiques et mêmes les
instruments et techniques dřévaluation ont souvent varié et je les ai toujours
diversement appréciés au gré de mes propres convictions et certitudes dřéconomiste
engagé. Jřai plusieurs fois envisagé de systématiser les polycopies et notes de cours de
mes étudiants en un ouvrage. Deux événements mřont alors dissuadé : dřabord,
lřavènement à la fin des années 70 des Programmes dřAjustement Structurel à
lřélaboration desquels mon ami Eliot BERG3 avait généreusement voulu mřassocier et
ensuite, la chute, au début des années 90, du socialisme réel en Europe de lřEst au
moment où jřavais initié une évaluation critique et une rupture avec certaines visions
de lřorthodoxie marxiste.4
Durant ces deux périodes historiques, lřÉconomie du Développement est
quasiment vouée aux gémonies par la domination écrasante de la pensée néoclassique5
et la prééminence de sa vision, de ses méthodes et de ses politiques. Lřexpérience nous
apprend que lorsquř une théorie est dans cette phase ascendante, elle ne supporte ni
contestation, ni réfutation, ni falsifiabilité. Cřétait le cas de cette analyse dominante
portée par la Banque mondiale qui est devenue un « maître à penser » de type nouveau
puisque gardienne dřune épure décrétée « infaillible » et vigoureusement défendue
par une armada de 6500 fonctionnaires qui sřappuient sur les services dřuniversitaires
A.GELEDAN : Histoire des pensées économiques, Édit. Sirey, 1988
C. STOFFAES : Fins de monde, Odile Jacob, 1987
3 Il était en charge dřélaborer pour la Banque mondiale les contre-propositions au Plan de Lagos. Il a
alors produit le Rapport qui deviendra le justificatif des Programmes dřAjustement Structurel : « Le
développement accéléré en Afrique au Sud du Sahara- Programme indicatif dřaction ».
4 Dans un série de réflexions, j’avais partagé les critiques de beaucoup dřintellectuels du système socialiste
comme les académiciens NEMCHINOV, TRAPEZNIKOV, et des économistes comme LIBERMANN,
TINBERGEN et bien dřautres comme Ota SICK, RICHTA etc.
5 Il est vrai que lřon confond sans nuance et à tort l'économie néoclassique à la pensée libérale ou
ultralibérale. Des précisions seront apportées ultérieurement lorsque lřon étudiera les articulations de
lřanalyse économique néo-classique.
1
2
6
certainement parmi les plus prestigieux, puisquřappartenant à lřenvironnement des
fameux prix Nobel. Alors, il sřest installé un manichéisme rarement vu dans lřhistoire
de la pensée sociale : dřun côté ceux qui croient au dogme dominant et de lřautre ceux
qui nřy croient pas qui se voient refuser, au nom de la pertinence et de lřefficacité,
toute distanciation critique. On a complètement oublié que lřéconomie pouvait se lire
et sřécrire sur plusieurs modes puisquřelle est la servante des sociétés.
Le paradigme dominant finit par réduire la Science économique à 10 énoncés
irréfutables justifiés par les gardiens du dogme : 1) la mondialisation est la voie
inéluctable du bien-être, 2) lřintervention publique est moins efficace que celle du
privé, 3) la primauté de lřéconomie sur le politique, 4) lřimpératif de lřouverture
extérieure pour un commerce sans entrave, 5) la baisse des taux dřintérêt facilite la
croissance, 6) lřéradication de lřinflation est un impératif, 7) le combat acharné contre
les nuisibles déficits publics 8) la baisse de lřimpôt des sociétés guide lřorientation
massive des IDE, 9), la suppression de la législation protectrice du travail et du salaire
minimum, est une condition de rentabilité de lřentreprise, 10) lřapologie de lřAsie qui
est la dernière frontière du monde. Ce poncif est celui des dirigeants de la
mondialisation. La Science économique est transformée en une sorte de scholastique
savamment couverte de brillantine par des modèles quantitatifs qui ont réponse à tout.
Des moyens énormes sont mobilisés par les parrains de tous bords pour propager, dans
tous les milieux cette pensée devenue unique.
Dans pareil contexte, les « Nouveaux Maîtres » sřoffrent des certitudes
inébranlables et des vérités éternelles et disposent de puissants moyens pour les
imposer : stratégie médiatique et communication, forte emprise sur la recherche et les
chercheurs particulièrement ceux des PSD. Ils ne souffrent ni controverses ni
compétition des méthodes et des réponses. Ils semblent nous dire « Intellectuels et
Chercheurs africains, surtout ceux au Sud du Sahara, dormez tranquille, la Banque
mondiale pense pour vous et placera vos pays sur le chemin dřune croissance vertueuse
». 6 Avec cette exclusion implicite, la politique économique, comme le proclame la
théorie de lřagence, va se jouer à deux : les Institutions Financières Internationales
dřun côté et les Gouvernements africains de lřautre. Les premiers sont tantôt
professeurs, médecins et gendarmes et les seconds sont les sujets, il leur est demandé
dřappliquer les recettes tout en étant seuls comptables des résultats. Les universitaires
et chercheurs ne sont intégrés dans le jeu quřau niveau des schémas dřapprentissage :
ils doivent y exercer les fonctions de renforcement des capacités et de recyclage des
fonctionnaires et auxiliaires des Ministères techniques de lřéconomie et des finances
aux modèles et nouveaux instruments dřanalyse, de diagnostic et de comptabilité des
bailleurs de fonds. En somme, ils sont appelés à disséminer les nouvelles options dans
leur espace par le biais de leurs enseignements, des séminaires de formation, des
forums, et ateliers…. (la logique de la réunionite sřinstalle). Toute lřélite africaine sera
enfermée dans ce nouveau champ dřapprentissage : elle est rémunérée, par des canaux
divers (per diem, contrats de consultation, animation de rencontres) , à ne jamais
développer des controverses ou la moindre pensée alternative. On a vite fait dřoublier
que la science économique a historiquement progressé par de vives controverses qui
Lřefficacité des PAS ont fait lřobjet de sévères critiques au sein même de la littérature orthodoxe.
Lřargument essentiel formulé par des auteurs comme KILLIL, DORNBUSCH, TAYLOR et FISHLOW,
est que les PAS ont souvent pour effet dřaggraver les problèmes quřils sont supposés résoudre, ou de
créer de sérieux effets secondaires indésirables. Les économistes les moins orthodoxes ont été les plus
virulents dans leurs critiques.
6
7
sont source dřenrichissements et de progrès importants. À lřévidence, une science sans
débats internes cessera de vivre.
Au bout de vingt ans dřapplication des Programmes dřAjustement, mon ami
Eliot BERG est revenu mřinviter à la restitution dřune recherche initiée par lřUS-AID
et intitulée « lřAjustement ajourné »7. Quel énorme aveu dřéchec : comme le note le
proverbe Wolof « le fétu de paille restera un siècle dans le marigot, quřil ne deviendra
jamais un caïman». À lřépreuve, ces politiques dřajustement ont échoué dans ce qui
était leur objectif principal : lřinstauration dřun processus vertueux et irréversible de
croissance économique. Les faibles performances de ces politiques dites du Consensus
de Washington résultent, selon lřobservation de J. E. STIGLITZ8, de la confusion des
moyens avec les fins : la libéralisation, la recherche des grands équilibres, les
privatisations sont prises comme des fins plutôt que comme des moyens dřune
croissance durable, équitable et démocratique. Ensuite, elles se sont beaucoup trop
focalisées sur la stabilité des prix plutôt que la croissance et la stabilité de la production.
En outre, elles nřont pas su reconnaître que le renforcement des institutions
financières est aussi important pour la stabilité économique que la maîtrise des déficits
budgétaires et de la masse monétaire. Enfin, elles se sont concentrées sur les
privatisations, mais nřont guère attaché la moindre importance à lřinfrastructure
institutionnelle nécessaire au bon fonctionnement des marchés, et particulièrement à
la compétitivité.
Face à cette situation les PAS ont été abandonnés en catimini sans autre forme
de procès remplacés par les DSRP qui tentent désespérément dřen conserver la
substance. Conséquemment, les querelles doctrinales vont progressivement
sřestomper cela dřautant plus que les couches intellectuelles protectrices désertent
lřédifice ou ne le défendent plus avec lřacharnement du début. Certains courants de
pensée économique parmi les plus conservateurs perçoivent la nécessité de réhabiliter
lřÉconomie du développement. «La fille aux mauvaises fréquentations » devient
estimable et fréquentable. La trajectoire de justification passe par la réconciliation
entre la croissance économique et le développement social auquel le Programme des
Nations Unies pour le Développement a donné ses lettres de noblesse en créant le
concept du Développement Humain Durable (DHD). Plus quřune simple notion, le
Développement Humain Durable (DHD) fait référence à un système complet de
modèles : modèles de production, modèles de reproduction sociale, modèles de
répartition, modèles de participation, modèles dřinstitutionnalisation, modèles de
socialisation. Cřest aussi le PNUD qui prend lřinitiative de rouvrir le débat sur les
questions essentielles du développement économique après les propositions du
Rapport Willy BRANDT, de la COMMISSION SUD ou du FORUM DU TIERSMONDE.
Le projet fut confié à lřéconomiste pakistanais MAHBUB UL HAQ qui a
longtemps séjourné à la Banque mondiale. Pour la première fois un Rapport
international va se référer aux auteurs classiques et bâtir son argumentaire sur KANT,
QUESNAY, A. SMITH, RICARDO, MARX, J.S. MILL et reconnaître que les individus
ne sauraient être réduits aux seules dimensions de « l’homo économicus » et des
principes de choix rationnels et maximisateurs. Progressivement, le PNUD marque sa
rupture dřavec la vision de la Banque mondiale. Alors, il va sřen suivre un
Eliot BERG : lřAjustement ajourné, Conférence patronnée par lřUS-AID Sénégal 1998
Dans ses deux ouvrages qui ont suivi sa sortie de la Banque mondiale en 2000 (La grande désillusion
en 2002 et Un autre monde : contre le fanatisme du marché 2006), il a mis à la disposition de la
communauté des économistes des analyses pénétrantes sur lřarchitecture de lřéconomie mondiale et la
faillite de la gouvernance économique mondiale que devraient réaliser les institutions financières
internationales.
7
8
8
bouillonnement et un regain dřintérêt pour les théories du développement. Le
développement est désormais compris comme la transformation de la société, le
passage de relations traditionnelles, de modes de pensée traditionnels, de façons
traditionnelles de traiter la santé et lřéducation, de méthodes traditionnelles de
production, vers des approches plus «modernes».
Cette nouvelle Économie du développement regroupe l'ensemble des pratiques
théoriques qui s'éloignent du modèle walrassien en reconnaissant les imperfections du
marché et l'incapacité des politiques de stabilisation et d'ajustement orthodoxes
(inspirées de ce modèle de base) à opérer les transformations nécessaires à une reprise
durable de la croissance dans les pays africains.
Manifestement, il est devenu, aujourdřhui, plus enthousiasmant de publier un
ouvrage dřéconomie du développement notamment avec des références à lřAfrique
dont tout le monde souhaite quřelle « Retrouve sa place dans le 21ème siècle ». En effet,
depuis la fin des années 90, le dédain vis-à-vis de lřÉconomie du Développement nřest
plus de mise du fait que le développement se trouve « au cœur de vives controverses
et plus encore des avancées conceptuelles marquantes au sein de la Science
économique. 9 Cřest cela qui explique, sans doute, le foisonnement des Manuels
dřÉconomie du Développement : « les Dévelops » nřoccupent plus une position
inférieure dans lřéchelle des valeurs de la tribu des Économistes (Prenab BARDHAN,
2001) 10 . Enfin, « mille écoles peuvent maintenant rivaliser » sans complexe ni
culpabilisation.
Cet ouvrage
vient sřajouter à toutes ces réflexions avec un triple
questionnement sur :
Les paradigmes du développement et du sous-développement en référence à
lřAfrique.
La pertinence et la robustesse des théories répertoriées par lřhistoire de la
pensée économique face aux réalités africaines.
Les stratégies et politiques qui découlent de cette pensée économique qui
permettent de sortir de lřétat du sous-développement.
Ces trois problématiques sont au cœur de lřobjet même de lřÉconomie du
Développement qui est en fait la boîte à outils de la science économique quřil faut
solliciter pour trouver les réponses les plus idoines en matière de développement
économique et social.
Cet ouvrage se propose de mettre à la disposition des chercheurs et étudiants,
des experts, des intellectuels et des décideurs le maximum de références et
dřinformations statistiques pour prendre en charge et faire avancer la réflexion sur les
complexes et difficiles problèmes du développement africain.
R.BOYER : Lřannée de la Régulation : « Quřon en juge : la théorie de lřinformation imparfaite et des
contrats (principal/agence, STIGLITZ, 1987), alimente la réflexion sur des caractéristiques essentielles
dřune économie rurale (BARDHAN, 1989). Les externalités associées aux problèmes de coordination
suscitent des formalisations traitant aussi bien de la croissance endogène (LUCAS, 1993) que de la
multiplicité des équilibres lorsque les préférences et les stratégies sont interdépendantes (HOLF et
STIGLITZ, 2001) ».
10 Pendant longtemps, lřÉconomie du Développement revêtait une importance secondaire comme
lřillustre ce propos de Axel LEIJONHUFVUD (1973) «La caste des prêtres, les Maths-Écons, appartient
à une sphère supérieure à la fois aux Micro ou Macro, tandis que les Dévelops occupent clairement une
position encore inférieure. Cela tient au fait quřils nřont pas strictement respecté les tabous interdisant
lřassociation avec les Polscis, Sociogs et autres tribus. Les autres Écons les regardent avec suspicion car
ils mettent en danger la fibre morale de la tribu et ils soupçonnent même les Dévelops de renoncer à la
modélisation.
9
9
Introduction générale
« La crise du développement est aussi une crise de la théorie du développement. La
seule croissance économique, même rapide, n’apporte pas de solution aux problèmes
sociaux, n’élimine pas la misère et le chômage. Pour amorcer un processus de
développement de longue haleine, il faut beaucoup plus qu’une modernisation parcellaire
de l’appareil de production et le mirage d’une urbanisation effrénée ».
I.
Sachs11
Le concept du développement a suivi depuis son apparition chez les économistes
classiques, jusquřà nos jours, une évolution désordonnée : accepté au siècle dernier
comme lřobjectif de toutes les nations, ses théories seront rejetées par la suite avec
mépris par lřorthodoxie néo-classique dominante. Actuellement réhabilité, il intègre
parfaitement le discours à la fois des économistes, des politistes et des sociologues.
Dans la maïeutique de la science économique, doit-on considérer lřéconomie du
développement comme un savoir autonome au même titre que la macroéconomie, la
microéconomie, lřéconomie internationale, les finances publiques ou alors est-elle
simplement un chapitre des théories macroéconomiques ? Quel est exactement son
statut dans la Science économique ?
I /Naissance de l'Économie du Développement
Si le développement économique a dominé la Science économique dès son
origine au 18ème siècle avec les travaux d'Adam SMITH (1776), le débat sur l'économie
du développement comme problématique et questionnements spécifiques sur les pays
sous-développés commence seulement au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale
et en pleine guerre froide. Confirmation, le Président des États-Unis Harry TRUMAN,
à lřoccasion de son discours sur l'état de l'Union, le 20 janvier 1949, utilise pour la
première fois le terme de développement pour justifier l'aide aux PSD dans le cadre de
la lutte contre le communisme en pleine expansion. Il y déclara clairement que le devoir
des pays du Nord capitalistes, qualifiés de pays développés, est de diffuser leurs
technologies et de distribuer leur assistance aux pays qualifiés de « sous-développés »,
afin qu'ils se rapprochent du modèle occidental de société. C'est dire que l'économie du
développement a été forgée, en tant que discipline, il y a une cinquantaine d'années.
Au même moment se mettaient en place le système de Bretton Woods et les principales
institutions internationales comme la Banque mondiale et le FMI. Branche très
importante de la science économique, on peut la définir comme l'analyse économique
appliquée au processus de développement et à l'étude des pays en développement. Elle
trace donc une frontière entre la science économique, la géographie et la sociologie ce
qui soulève des problèmes fondamentaux sur sa définition et ses objectifs.
Aujourd'hui, les études d'économie du développement sont essentielles au
moins pour trois raisons :
La première est que la Science économique ne saurait se limiter à l'explication
des problèmes du développement à partir des hypothèses exclusives de
l'homoeconomicus et de l'individualisme méthodologique, si tant est quřelle a vocation
à être la servante des sociétés, de toutes les sociétés. Dřailleurs, comme nous le verrons
plus loin, lřune des critiques de lřanalyse néo-classique concerne lřextrême fragilité des
hypothèses de lřhomo-economicus et de la rationalité. Le holisme est
11
Ignacy SACHS : Pour une économie politique du développement, Edition Flammarion, 1977 p.9
1
0
systématiquement ignoré même sřil est une caractéristique dominante dans certaines
sociétés. Dans le schéma néo-classique, la société se réfère à des individus « émancipés
» conscients de leur existence et des rapports sociaux quřils alimentent. Or, il nřen va
pas ainsi dans la plupart des pays en développement où la collectivité, le groupe
priment sur lřindividu. La rationalité dřun individu ne dépend pas toujours et
uniquement de sa satisfaction personnelle, de son utilité (NDIAYE, 1999 ; SEN, 1983).
La seconde raison provient du fait que les études du développement dans des
aires par essence précapitalistes et non occidentales sont utiles et importantes. Elles
nécessitent la recherche d'instruments analytiques appropriés pour obtenir des
résultats pertinents. Comme l'observe A. HIRSCHMAN (1984), on ne saurait aborder
l'étude des économies sous-développées sans modifier profondément, sous un certain
nombre de rapports importants, les instruments et données de l'analyse économique
traditionnelle, axée sur les pays industrialisés.
La troisième raison est que l'Economie du développement conduit, par la
diversité des champs disciplinaires concernés, à constater la difficulté à dissocier
analyse scientifique et vision idéologique.
II/ La difficulté de trouver un statut à l’économie du développement dans
la Science économique qui est devenue une entreprise gigantesque.
La place de lřéconomie du développement dans le corpus théorique de la Science
Économique est fortement controversée. Toutes les réflexions sur le développement
soulèvent des controverses et des clivages théoriques relatifs à la caractérisation du
sous-développement et aux stratégies à mettre en œuvre pour en sortir. Ces réflexions
théoriques peuvent se ramener à deux courants qui correspondent à des visions
différentes : le premier comprend les analyses qui tentent de replacer lřéconomie du
développement dans le champ de lřéconomie néo-classique standard qui ignore
notamment la dimension historique du sous-développement et le deuxième courant
regroupe toutes les analyses alternatives qui postulent lřexistence de spécificités
communes à un ensemble de pays condamnés à réaliser des transformations qui les
rendent aptes à déclencher un processus auto-entretenu de croissance. Cřest
lřensemble de ces théories qui fondent lřéconomie du développement.
1°) Le premier courant considère l’économie du développement
comme un simple prolongement de l’analyse macroéconomique.
Pour ces auteurs, il nřexiste quřune science économique et les théories du
développement doivent conforter ce mono-économisme et ne peuvent se constituer
comme une branche spécifique
Dans cette optique, la macroéconomie qui a connu un important développement
ces dernières années sřest formalisée comme une théorie de lřéquilibre global se
fondant sur les grandeurs caractéristiques de lřactivité (circuit économique, agrégats,
fonction de production, de consommation et dřinvestissement, propension,
multiplicateur, accélérateur) et des démarches qui articulent ces divers outils pour
constituer des théories (théorie de lřéquilibre macroéconomique, théorie des
fluctuations et de la croissance, modélisation ou tentative de représentation abstraite
de la totalité dřun système productif) qui peuvent rendre compte des questions de
développement.
1
1
Dès lors, certains auteurs se fondant sur ces acquis de lřanalyse
macroéconomique estiment que lřÉconomie du Développement ne doit pas être une
discipline autonome car sa problématique sřinsère parfaitement dans celle de la
Macroéconomie. En effet, les modèles normatifs agrégés comportant trois facteurs
(travail, capital, technologie) rendent bien compte des préoccupations de
développement, cřest-à-dire dřaccroissement soutenu dřune grandeur de dimension
nationale comme le produit national ou le revenu national.
Ainsi, en considérant que le Produit Global (Y) est constitué de la Demande
globale qui se compose de la Demande de Consommation (C) et de la Demande
dřInvestissement (I), on peut écrire que :
(1) Y = C+I
(2) C = Co + cY
(3) I = Io - iY
I = Investissement
avec C = Consommation
Co = Niveau incompressible de la consommation
i = taux dřintérêt
Y= Produit global
En introduisant lřéquation (1) et (2) dans la troisième, on obtient :
1
Y (Co Io)
1 c i
Certains auteurs ne sont pas loin de considérer que cet équilibre est applicable
à toute économie quelle quřelle soit. La seule précaution à prendre au plan analytique
est une bonne estimation des variations que sont la consommation, lřinvestissement,
le taux dřintérêt. La comptabilité nationale doit être en mesure dřoffrir des évaluations
exhaustives par le biais des prix et des marchés.
Par ailleurs, pour passer de la statique à la dynamique, il suffit de procéder à une
dérivation du système global, ce qui permet le déplacement du niveau dřéquilibre de Y.
1 En
écrivant que
Y
Co
Io
1 c i
On peut constater que les variations de Y peuvent être induites par une variation
dřun des paramètres Co, Io, c, i. Ce qui nous donne :
Y
1
Co 1 c i
Y
1
Io 1 c i
Y
1
i (1
c i)2 (Co Io)
En considérant les phénomènes monétaires, les analyses macroéconomiques
retiennent certaines équations caractéristiques pour le marché de la monnaie, à savoir
1
2
: les équations de la demande de monnaie, du fait que la demande de monnaie découle
de trois (03) motifs : de transaction, de spéculation et de précaution. Les deux premiers
sont les plus déterminants. En effet, la monnaie est principalement un instrument de
transaction. La demande dřencaisses de transactions découle de la non
synchronisation des flux de recettes et de dépenses. Comme au niveau
macroéconomique, les dépenses de certains agents sont les revenus pour dřautres, on
dira que la Demande dřencaisses de transaction sera une fonction du revenu global,
cela permet dřécrire que :
(1)
M1 = M1(Y) ou encore M1 = k.P.Y.
Pour la demande pour des motifs de spéculation, elle est liée au fait que la
monnaie peut permettre des plus values sur le Capital. Le spéculateur est celui qui
achète des actifs financiers quand les taux dřintérêt sont faibles et qui les revend quand
ceux-ci augmentent. Cela permet dřécrire que :
(2)
M2 = M2(i)
La demande totale de monnaie sera :
(3)
Md = M1 + M2.
Quant à lřoffre, elle est une donnée exogène au système Mo = Mo.
À lřéquilibre, on a :
Mo = Md ou en encore Mo = M1(Y) + M2(i).
Là encore, des instruments de lřanalyse monétaire sont universalisables car les
motifs de la monnaie se présentent de la même manière dans tous les pays. Dès lors,
les équations de comportement sont les mêmes partout. Cřest seulement le niveau des
grandeurs qui peut être différent dřun pays à lřautre.
Au total, sur le marché du produit comme sur celui de la monnaie, lřanalyse
macroéconomique peut rendre compte des préoccupations de lřéconomie du
développement. On peut aboutir au même résultat en prenant dřautres exemples
comme la comptabilité nationale ou même la modélisation normative
macroéconomique. Dans ce dernier cas, si on considère une fonction agrégée de
production (k, l), une concurrence parfaite sur les marchés des produits et des facteurs,
un prix des facteurs égal à la production marginale, il existe deux variantes de modèle
normatif : celui à coefficient fixe de HARROD-DOMAR et celui à coefficient flexible de
lřanalyse néo-classique.
On pourrait bien établir que les questions de développement et de croissance
avec les concepts et outils qui ressortent des théories explicatives relèvent des deux
types de modèle.
Ainsi, la théorie du développement se pose deux questions :
La première question est la suivante : étant donné certains taux dřaccroissement
des inputs travail et capital, comment sřeffectue une expansion régulière et soutenue
de la production ?
Dans un modèle de type harrodien, il suffit dřécrire que
(1)
G.C = S
avec G : taux de croissance, C : coefficient de capital,
S : épargne.
Ce modèle contient deux grandeurs macroéconomiques : lřInvestissement et
lřÉpargne qui déterminent à la fois le processus de croissance et celui de lřéquilibre.
En effet, en posant :
(2)
G
Y
Y
;
S
S
et C
Y
Y
1
3
I
(3)
On peut remplacer dans (1)
Y I
S
I S
ou
Y
Y Y
Y Y
La politique de développement pourrait être comprise comme une perturbation
(macrodynamique) de lřéquilibre soit à partir de lřinvestissement (pour financer une
politique agraire, industrielle, technologique, etc.) ou de lřépargne (compression de
consommation, importation de ressources financières, endettement, etc.).
Quant à la seconde question, elle se formule comme suit : lřéconomie considérée
nřest pas au départ engagée dans un processus dřexpansion, va-t-elle sřen rapprocher
ou sřen écarter ?
Cela soulève la problématique de la stabilité de lřéquilibre.
En somme, pour beaucoup dřauteurs, ce processus de théorisation
macroéconomique prend bel et bien en charge lřéconomie du développement. Donc
celle-ci ne doit pas se constituer comme discipline autonome, elle nřest que le
prolongement de la macroéconomie.
Lřéconomie du développement se démarque de cette dérive de la théorie
économique standard en renouant avec les traditions de lřéconomie politique
classique, en se servant des possibilités ouvertes par lřéconomie keynésienne sur le rôle
actif de lřÉtat afin de limiter le chômage et dřaugmenter la croissance.
2°) La deuxième attitude théorique considère l’économie du
développement comme un chapitre récent de la science économique.
« Le développement est en panne, sa théorie en crise et son
idéologie fait l’objet de doute. L’offensive généralisée en faveur de la
libération des forces du marché, accompagnée de la réhabilitation des
thèmes idéologiques de la supériorité absolue de la propriété privée, de
la légitimation de l’inégalité sociale, l’anti étatisme tous azimuts. Tout
cela produit une intense confusion ».
Samir AMIN12
Cette position est soutenue par Samir AMIN. Le point de départ de lřauteur est
quřil faut abandonner toute prétention dřélaboration dřune théorie économique pure
dont lřoutillage conceptuel se situerait à un niveau dřabstraction opérationnelle pour
lřanalyse du fonctionnement des mécanismes dřune société.
La seule science possible est celle de la société car le fait social est unique et
comporte à la fois une dimension économique, sociale, politique. Il nřexiste aucune
raison pour privilégier lřaspect économique. Par ailleurs, lřart du développement veut
précéder la science qui seule peut expliquer le développement et le sousdéveloppement
comme des faits historiques. Lřéconomie du développement serait alors pour Samir
AMIN un chapitre très récent de la science économique puisque, jusquřà la première
Guerre Mondiale, la théorie économique ne nourrissait aucune préoccupation
dřanalyse des systèmes et des structures. Celle-ci était totalement hors du champ de la
Science Économique. LřÉconomie du Développement sřest donc constituée sous la
pression des faits et des besoins urgents. Elle sřest voulue dès lřorigine au service des
gouvernements engagés dans lřaction pratique du développement économique et
12
S.AMIN : La faillite du développement
1
4
social. Samir AMIN conclut en observant «ainsi, comme la Science Économique
générale, lřÉconomie du Développement comportera nécessairement deux (02)
chapitres distincts : lřun dřanalyse fondamentale qui, en partant de lřobservation,
sřassigne comme objectif lřélaboration dřune théorie du sous-développement et du
développement et lřautre dřapplication orientée vers lřaction et la transformation des
structures, un art de gestion économique dérivé de la théorie du développement».
Dans ce contexte, un problème méthodologique va se poser et consistera à
soumettre toutes les catégories de la science économique à une sorte de test
dřuniversalité pour mesurer leur domaine de pertinence : problématique de la
vérification de lřutilité de la trousse à outils. Cřest cela qui a obligé Samir AMIN à une
remise en question généralisée de toutes les théories économiques. Cette démarche
laisse ouverte certaines questions comme : quelles sont les frontières correctes de la
recherche économique et quelle est la nature de la collaboration avec les autres
Sciences Sociales ? Quřentend-on par pertinence de tel ou tel jeu de concepts
théoriques ? Quelle relation unit en économie, la Science positive et la politique ? Peutil exister une Science Économique valable pour lřensemble du monde ?
Les difficultés méthodologiques qui ressortent de ces interrogations expliquent
la troisième thèse qui est celle des économistes qui récusent la théorie monoéconomiste
dominante dans la pensée surtout universitaire.
3°) La troisième thèse considère que l’économie du développement
doit se constituer en discipline autonome en s’assignant un double
objectif : offrir une représentation théorique cohérente du
sousdéveloppement et indiquer les voies et moyens pour en sortir.
Cette autonomie est une volonté de donner à la théorie du développement, un
statut scientifique par les questions quřelle soulève et les méthodes qui permettent dřy
répondre. De ce fait, on pourra débloquer lřanalyse en brisant les moules étroits des
concepts systématiques et en remettant les idées en mouvement. Les économistes ont,
dans les pays développés, tendance à échafauder des théories compliquées et
complètement détachées du réel. Il en va ainsi car la science économique dans ces pays
fait partie du système de croyances conçu moins pour révéler la vérité que pour
rassurer les citoyens sur lřorganisation sociale. Ce luxe serait trop coûteux pour des
pays sous-développés vers lesquels, observe Jean ROBINSON, «on exporte les
doctrines afin de les empêcher de trouver une issue à leur situation».
Pour aboutir à lřélaboration dřune économie du développement, il faut partir de
la double incapacité de la théorie économique de donner une représentation totale ou
expressive du sous-développement et indiquer des directions de transformation.
En effet, si lřon considère la théorie économique comme une théorie de la
coordination dřun système décentralisé, donc une théorie des rapports décentralisés,
donc une théorie des rapports marchands comme lřautorise le texte de WALRAS, on
sřaperçoit aisément que les catégories utilisées sont impertinentes dans les formations
sociales sous-développées qui sont à dominante non capitaliste. La plupart des
échanges y sont non marchands, lřespace économique est hétérogénéisé par des
cloisons et barrières rendant le marché totalement imparfait, la croissance ne peut être
auto-entretenue par suite de lřexistence de multiples déséquilibres et enfin les régimes
autoritaires qui y prévalent ne connaissent pas de débat démocratique, donc un
processus de génération des choix collectifs par interaction des choix individuels.
1
5
Si, en revanche, on confère à la théorie économique une acception systématique
pour en faire une théorie de lřéquilibre stable dřun système complexe, les catégories
économiques usuelles nřont plus la même signification, ni la même portée analytique.
À titre dřillustration, lřéquilibre ne signifie plus que lřaptitude de lřorganisation
sociale ne peut pas être bloquée, lřoptimum parétien signifie que toute organisation ne
fonctionne quřen tant que jeu à somme non nulle, la croissance équilibrée signifierait
que toutes les variables dřétat augmentent au même taux. Lřéconomie du
développement sřavère alors tout à fait indispensable pour interpréter et transformer
le sous-développement. En fait, les conclusions théoriques dépendent avant tout, non
pas des méthodes employées, mais des questions que la théorie pose. Lřanalyse
macroéconomique qui transfère la réflexion théorique sur les mathématiques et la
statistique (considérées comme des fins et non comme des moyens) est incapable de
gérer les théories et problèmes du développement économique et social qui ne peuvent
relever que de lřéconomie politique du développement.
III/ Que recouvre l’Économie du Développement ?
La diversité des approches en économie du développement se traduit par
lřexistence de plusieurs définitions du phénomène du développement qui en est lřobjet
principal.
1°) A première approximation qu’est que le développement ?
Selon KUZNETS, la notion de développement économique qui se distingue de la
croissance économique (élévation du revenu par tête et du produit intérieur brut)
combine trois éléments : une croissance économique auto-entretenue, des
changements structurels de la production et le progrès technologique. Les historiens
du développement, les théoriciens du développement de la nouvelle école
institutionnelle et les économistes néoclassiques du développement ajoutent à ces
éléments la modernisation institutionnelle qui permet aux marchés dřorienter
rationnellement les décisions économiques des individus. Les théoriciens de la
modernisation ajoutent le développement politique et social à la liste tandis que lřécole
de lřesprit dřentreprise insiste sur lřévolution socioculturelle. Enfin, les défaillances du
processus de croissance quřont connu les pays en développement ont amené certains à
ajouter lřaugmentation du bien-être au bénéfice du plus grand nombre à la liste des
caractéristiques du développement économique.
Maurice BYE rappelle que toute science est avant tout une question de
vocabulaire, cřest-à-dire un ensemble de concepts clairement définis et toute définition
devra servir lřanalyse qui en usera. Dans ce sens, la définition la plus consensuelle et
la plus usitée est celle proposée par F. PERROUX pour qui « le développement est la
combinaison des changements mentaux et sociaux dřune population qui la rendent
apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global ». Des
auteurs comme P. Hugon apporteront des enrichissements en ajoutant que le
développement est aussi « un processus de changements structurels accompagnant
lřaccroissement de la productivité du travail sur une longue période. Il est processus
cumulatif caractérisé par la transformation des relations sociales et des modes
dřorganisation liés à lřaffectation du surplus à des fins dřaccumulation productive et
conduisant à un accroissement de la productivité et sa diffusion dans un espace donné
1
6
» Il en va de même pour A.O. HIRSCHMAN (1964) lorsquř il observe que « dans la
typologie lřappellation économie du développement est réservée à lřun des courants
théoriques qui analysent les problèmes de développement et de sous-développement.
Lřéconomie du développement se caractérise par le refus du mono-économisme
(conception unique de lřéconomie) et lřaffirmation dřune communauté dřintérêt entre
pays riches et les pays pauvres ». Dans la même veine J. R. HICKS ajoute (en 1965)
que « lřéconomie du sousdéveloppement est un sujet extrêmement important, mais ce
nřest pas un sujet formel ou théorique. Cřest un sujet pratique qui implique le recours
à toute branche de la théorie qui le concerne… Sřil y a une branche de la théorie
économique, qui le concerne spécialement, cřest la théorie du commerce international
». Toutefois, « Si lřon veut plus de développement, il faut dřabord plus dřéconomie »
(Stephen ENKE, 1963).
2°) Le développement peut aussi se définir à partir de facteurs plus
quantitatifs que qualitatifs : le développement comme croissance du revenu
par habitant, le développement comme changement structurel et le
développement comme processus de dépendance.
a) Le développement assimilé à la croissance du revenu.
Plusieurs auteurs assimilent développement et croissance, notamment celle du
revenu national. Sans entrer dans le débat, on observe quřune variété de statistiques
similaires exprime le revenu dřune nation : Produit Intérieur Brut (PIB), Produit
Intérieur Net (PIN), Produit Domestique Brut (PDB), Produit Domestique Net (PDN),
etc. même si les différences entre ces statistiques sont mineures : ces agrégats sont
tous des mesures de la valeur monétaire globale de tous les biens (récoltes, tissus, etc.)
et tous les services (transports, tailleurs, etc.) produits dans une année. Donc, la mesure
du développement pourrait indifféremment être le RN per capita, le PIB par habitant,
ou le PIN par habitant, etc.
Cette définition est la plus couramment utilisée bien que comportant des limites
quřil importe de souligner avant dřaller plus loin. Celles-ci sont de quatre ordres :
Dřabord, le manque de précision dans les statistiques, surtout pour les pays
sous-développés. À grands traits les raisons tiennent à divers facteurs : mauvaise
quantification du nombre dřhabitants, une partie importante du PIB nřest pas
commercialisée et prend la forme dřauto-consommation.
Ensuite, le revenu moyen peut être loin du revenu reçu par un citoyen typique.
Souvent, il est obtenu en divisant le PIB total par le nombre dřhabitants. Toutefois, la
meilleure mesure serait le revenu médian calculé en mettant en ordre tous les
habitants, en allant du plus pauvre au plus riche. Pour faire ce calcul, il faut connaître
le revenu de chaque individu, ce que les statistiques actuelles ne permettent pas. Le
degré de surestimation dépend du degré dřinégalité dans la répartition des revenus.
Selon les observations de lřéconomiste Simon KUZNETS, au cours du développement
économique dřun pays, la répartition des revenus commence par devenir plus
inégalitaire, mais ensuite devient moins inégalitaire au-delà dřun certain niveau du
développement. Lřimplication est que lřécart entre le PIB par habitant (le revenu
moyen) et le revenu dřun citoyen typique (le revenu médian) varie avec le niveau du
développement du pays.
En outre, les difficultés de comparaison du PIB/habitant entre différents pays.
La comparaison internationale suppose que lřon rapporte les différentes devises
nationales à une devise commune qui sert dřétalon de valeur (généralement, cřest le
1
7
dollar). Seulement les fluctuations des taux de change rendent difficiles les
comparaisons.
Enfin, le revenu nřest ni le niveau de vie ni le bonheur national. Il est très
compliqué de mesurer statistiquement le niveau de vie, à fortiori celui du bonheur dans
un pays. Les comparaisons internationales sont tout aussi difficiles.
En définitive, pour éviter tous ces problèmes découlant de la mesure du PIB,
quelques économistes utilisent dřautres indices de développement comme la
production dřélectricité par habitant, lřespérance de vie, le nombre de lits dřhôpital
par habitant, les kilomètres de voierie par kilomètre carré du territoire, etc. Mais
comment peut-on ajouter des kilowatts dřélectricité à des années dřespérance de vie ?
LřIndice du Développement Humain (IDH) lancé par le PNUD est maintenant souvent
évoqué. Cřest un indice composite calculé à partir dřune moyenne pondérée des
indices. Le «poids» de chaque mesure entrant dans la moyenne pondérée est calculé
en utilisant une technique statistique appelée lřanalyse factorielle.
b) Le développement comme changement structurel
La mesure du développement par la croissance du revenu par habitant est une
mesure purement économique et quantitative et elle écarte tout autre paramètre non
économique. Mais le développement dřun pays entraîne toute une série de
changements, sur le plan social, politique, psychologique, etc. autant que sur le plan
économique. Beaucoup dřauteurs font une distinction entre «croissance» (quřils
définissent comme un changement du niveau du revenu sans changement des aspects
non économiques de la société) et «développement» (quřils définissent comme un
changement simultané des aspects sociaux, politiques, économiques de la structure de
la société).
Le problème consiste à déterminer les changements spécifiques de la structure
de la société qui constitueraient un «développement».
c) Le développement comme processus de dépendance
Les pays sous-développés sont définis par une double dépendance vis-à-vis de
lřextérieur (exportations, importations, cours des matières premières, aides
extérieures, flux financiers) et de facteurs internes (climat, conditions de production
etc.). Tous ces facteurs ne sont pas sous contrôle et créent des instabilités et des risques
sur le fonctionnement des économies. En prenant par exemple les exportations, on
sřaperçoit quřelles sont souvent dominées par un ou deux produits agricoles ou
miniers, et les prix de ces produits subissent souvent des fluctuations violentes (pour
des raisons que nous verrons plus tard). En lřespace dřun ou de deux ans, le prix peut
être multiplié (ou divisé) par 3 ou même par 5 (ex. phosphates, sucre, cuivre, café,
pétrole).
Bien évidemment, il est très difficile de mesurer le niveau dřindépendance dřun
pays ou de comparer le degré dřindépendance de différents pays. Les indicateurs
utilisés comme le taux dřinsertion à lřéconomie mondiale calculés à partir des éléments
de la balance commerciale peuvent sřavérer insuffisants.
La notion de développement a fait lřobjet de diverses critiques. Dřabord, elle fait
de lřaccumulation technico-économique le préalable à tout changement social, ce qui
revient à nier le caractère indissociablement culturel des processus économiques et la
dimension multidimensionnelle du changement social. Ensuite, elle traduirait la
volonté des Occidentaux dřimposer leur modèle culturel. Pour les tenants de cette
thèse, le développement est un paradigme occidental qui recouvre une expérience
1
8
historique faussement exemplaire, celle de lřEurope de lřOuest et un ensemble de
croyances (croyance en un temps cumulatif et linéaire, croyance en lřattribution à
lřhomme de la mission de dominer totalement la nature, croyance en la raison
calculatrice). Enfin, certains soulignent lřorigine politique du concept. Ainsi, la notion
de pays sous-développés date-t Ŕelle du discours du Président américain H. TRUMAN
de 1949. À lřépoque, il sřagissait de convaincre le contribuable américain dřaider les
pays sous-développés pour des raisons géopolitiques : il fallait limiter lřexpansion du
communisme. Pour les américains, le système colonial et surtout la misère
contribuaient à lřessor des mouvements révolutionnaires.
Encadré 1 : Quelques Critiques de la notion de développement.
Selon KUZNETS, la notion de développement économique qui se distingue de la
croissance économique (élévation du revenu par tête et du produit intérieur brut)
combine trois éléments : une croissance économique auto-entretenue, des changements
structurels de la production et le progrès technologique. Les historiens du
développement, les théoriciens du développement de la nouvelle école institutionnelle et
les économistes néoclassiques du développement ajoutent à ces éléments la
modernisation institutionnelle qui permet aux marchés dřorienter rationnellement les
décisions économiques des individus. Les théoriciens de la modernisation ajoutent le
développement politique et social à la liste, tandis que lřécole de lřesprit dřentreprise
insiste sur lřévolution socioculturelle. Enfin, les défaillances du processus de croissance
quřont connu les pays en développement ont amené certains à ajouter lřaugmentation
du bien-être au bénéfice du plus grand nombre à la liste des caractéristiques du
développement économique.
La notion de développement a fait lřobjet de diverses critiques. Dřabord, elle fait
de lřaccumulation technico-économique le préalable à tout changement social ce qui
revient à nier le caractère indissociablement culturel des processus économiques et la
dimension multidimensionnelle du changement social. Ensuite, elle traduirait la volonté
des Occidentaux dřimposer leur modèle culturel. Pour les tenants de cette thèse, le
développement est un paradigme occidental qui recouvre une expérience historique
faussement exemplaire, celle de lřEurope de lřOuest et un ensemble de croyances
(croyance en un temps cumulatif et linéaire, croyance en lřattribution à lřhomme de la
mission de dominer totalement la nature, croyance en la raison calculatrice). Enfin,
certains soulignent lřorigine politique du concept. Ainsi, la notion de pays sousdéveloppés date-t-elle du discours du Président américain H. TRUMAN de 1949. A
lřépoque, il sřagissait de convaincre le contribuable américain dřaider les pays sousdéveloppés non seulement pour des raisons géopolitiques (il fallait limiter lřexpansion
du communisme.) Pour les américains, le système colonial et surtout la misère
contribuaient à lřessor des mouvements révolutionnaires.
IV/ De la crise du développement à l’avènement du développement durable
Aujourdřhui, beaucoup dřauteurs critiquent avec sévérité, le développement,
lřÉconomie du développement ou les théories du développement. Cřest le cas de Samir
1
9
AMIN lorsquřil observe que « Le développement est en panne, sa théorie en crise et
son idéologie fait lřobjet de doute ».
Cette contestation intervient dans une période particulière de lřévolution
caractérisée par des ruptures graves des équilibres naturels et environnementaux du
fait des activités productives qui gaspillent ou détruisent les ressources naturelles
(surtout celles qui sont non renouvelables), la biodiversité, la forêt, lřeau, les matières
premières, la pollution atmosphérique. Cette situation a conduit beaucoup dřauteurs à
se convertir au développement durable issu de la commission BRUNDLAND (1987) qui
est défini comme « le développement qui est apte à satisfaire les besoins des
générations actuelles sans pour autant porter atteinte à ceux des générations futures.
Plus précisément, il sřagit, selon cette définition, dřune tentative planétaire de
synthèse entre, dřune part, la nécessité de continuer le processus de développement
avec la variante la plus importante et la plus prioritaire, la lutte contre la pauvreté et,
dřautre part, la nécessité de sauvegarder lřenvironnement.
Le développement durable ainsi compris est multidimensionnel puisquřil
articule théoriquement trois dimensions économique, sociale et écologique mais
également il est un facteur de croissance économique basée sur l'économie sociale et
solidaire, l'éco-conception, le biodégradable, le bio, la dématérialisation, le
réemploiréparation-recyclage, les énergies renouvelables, le commerce équitable, la
relocalisation etc. Ce nouveau mode de développement qui veut assurer
l'épanouissement de tout le genre humain, présent et à venir, partout et tout le temps
soulève de nombreuses interrogations même sřil entraîne des adhésions massives.
Sřagit-il comme lřobserve Jean MARC « dřune auberge espagnole, où chacun met très
exactement ce qui l'arrange, un vœu pieux, ou un parfait exemple de schizophrénie,
ou...un dialogue de sourds » ?
V/ Les courants de pensée en économie du développement
Dans le domaine du développement, les recherches, réflexions et pratiques sont
extrêmement évolutives avec des différences fondamentales de nature idéologique,
théorique et méthodologique, entre les écoles et courants de pensée. Il en résulte des
controverses et des débats riches alimentés par l'éventail des théories économiques,
leurs instruments et modèles. Donc, la discipline devrait tirer un grand profit de ces
approches. Cependant, les théories du développement se sont affirmées comme un
corpus distinct dans la science économique dès lors qu'elles postulent l'existence de
spécificités communes à un ensemble de pays en même temps qu'elles adoptent l'idée
que le développement ne se réduit pas à la croissance. Ainsi, depuis un demi-siècle,
l'évolution de cette discipline reflète une tension entre, d'une part, le corset d'un
appareil analytique (l'analyse économique «standard») qui a ses règles
méthodologiques et son ambition universaliste, d'autre part, les particularités
auxquelles il s'agit de l'adapter. Globalement, on peut distinguer, actuellement, quatre
grands courants de pensée en économie du développement :
Un premier courant qui réactive, à la lumière des travaux récents sur la
croissance endogène (GUELLEC et RALLE, 1996 ; KRUGMAN, 1993 ; LUCAS, 1988 ;
ROMER, 1986 ; etc.), les théories des précurseurs du concept de croissance : croissance
déséquilibrée de HIRSCHMAN et le « Big push » de Rosenstein RODAN ;
Un deuxième courant qui privilégie, dans ses approches du développement, les
aspects liés à l'imperfection des marchés, la place et le rôle des institutions dans la
coordination des activités des agents économiques. Ce courant, dénommé le courant
de la régulation, remet en cause la capacité du commissaire-priseur à assurer la
2
0
convergence des intérêts contradictoires des agents et accorde une grande importance
aux différentes institutions jouant un rôle dans la régulation et le fonctionnement des
économies ;
Un troisième courant qui renouvelle les analyses structuralistes (Néoinstitutionnaliste) à partir d'une critique des approches orthodoxes de la stabilisation ;
Un quatrième courant néo-marxiste qui remet en question la pensée dominante
tendant à sřuniformiser et qui préconise le néolibéralisme et l'occidentalisation des
sociétés en développement comme perspectives exclusives. C'est cela le fondement du
« Consensus de Washington » qui consacre les politiques d'ajustements structurels.
Or, pour ce courant, les pays en voie de développement ne peuvent espérer se
développer à cause de l'impérialisme (rapports inégaux) c'est-à-dire leur intégration
historique dans l'économie mondiale et le détournement du surplus vers des
accumulations improductives par les classes dominantes (P. BARAN, 1957 ; S. AMIN,
1970 ; A. G. FRANCK, 1978).
VI/ Périodisation de l’évolution de la pensée du développement selon
P.HUGON.
Dans une analyse fouillée et très rigoureuse P. HUGON (1991) distingue trois
moments, introduisant chacun un paradigme de lřéconomie du développement :
1°) Le premier moment est celui de la décolonisation et du début de
construction des systèmes économiques nationaux : deux concepts
prédominent « État et Développement »
À cette période lřobjectif majeur était de forger un corpus scientifique qui rompt
avec la représentation coloniale, de sociétés sans histoire et de peuples aux mentalités
archaïques, traditionnelles. Il fallait alors se tourner vers des problématiques
alternatives fondatrices de lřéconomie du développement, dans lesquelles, lřEtat est
un pilier du développement (MEIER & SEERS, 1987). Cette posture était justifiée par
lřinexistence dřune bourgeoisie nationale ou dřun secteur privé national capable
dřexploiter toutes les opportunités dřinvestissement pour élever les forces productives.
Le schéma de cette école de développement est fortement influencé par le
contexte international issu de la seconde guerre mondiale. Même Keynes a été minorisé
lors des débats fondateurs des institutions de Bretton Woods, lřinterventionnisme est
dans lřair du temps. En effet, le Plan MARSHALL sert de modèle dřaide et de
financement des investissements nationaux de base et de construction dřespaces
régionaux. Ainsi, on comprend aisément que lřEtat soit au centre des interrogations de
la quasi-totalité des sciences sociales. Les économistes le situent au cœur du processus
de développement économique : les juristes et politologues en font le noyau de
référence, comme les géographes, aménageurs du territoire, ou les historiens
privilégiant le cadre national. Les anthropologues ou ethnologues, les géographes
ruralistes soulignent, par contre, la spécificité des structures africaines et le jeu des
pratiques sociales. Ils se situent davantage au niveau des petites échelles et des
microsociétés. Cette première période dans lřhistoire de lřéconomie du développement
a été influencée dans le Tiers-Monde par les grandes thèses nationalistes et celles du
mouvement des non-alignés cherchant, à travers un développement endogène à
satisfaire les besoins sociaux de base des populations (éducation, santé, infrastructures
sociales). Cette politique volontariste a cherché à sřadosser sur les potentialités
2
1
internes. Les pays du Tiers-Monde cherchaient alors une troisième voie de
développement.
Selon le continent, les problèmes du développement se posent de manière
différente. En Amérique Latine, on tente dřinstaurer une économie de marché tout en
favorisant un protectionnisme éducateur pouvant faire émerger une jeune industrie
dřimport substitution. Alors quřen Asie, les débats sont controversés sur le choix des
techniques et leur rôle au sein dřune économie de marché ou planifiée. Dřautres
questions non moins importantes sont également posées et portent sur les réformes
agraires. En Afrique, au-delà de ces préoccupations, des questions spécifiques tournent
autour de lřouverture des pré-carrés coloniaux et de lřabolition des monopoles.
2°) Le deuxième moment est celui des années 70 : le moment de la
radicalisation avec les succès politiques et économiques de la
tricontinentale qui revendique un Nouvel Ordre Economique mondial.
À la fin de la décennie soixante, la pensée dominante sur le développement se
radicalise. Elle réclame la prise en compte des intérêts des pays du Tiers - Monde sur
la scène internationale. Les tenants de ce courant sont qualifiés de tiers-mondistes et
élaborent les nouvelles théories de lřimpérialisme, de lřéchange inégal, de
lřexploitation des masses de la périphérie par les bourgeoisies du centre, des luttes
sociales à lřéchelle tricontinentale (Asie, Afrique et Amérique Latine). Cette période
sera marquée par la constitution dřun vaste mouvement de solidarité des pays du Tiersmonde autour de leurs combats politiques et économiques, la formation du
mouvement des Non-alignés, la constitution de puissants cartels (OPEP) et de groupes
de pression (Groupe des 77, Groupe des 15, etc.) et lřavènement de la Tricontinentale.
Les succès des guerres de libération nationale et la révolution chinoise vont jouer un
rôle important dans les nouvelles perspectives du Tiers-Monde. Le contexte dřun
monde bipolaire avec des affrontements idéologiques conduit à un éclatement des
écoles : MAO TSE TOUNG dans la nouvelle Démocratie Populaire préconise que « mille
écoles rivalisent et que mille fleurs fleurissent ».
Durant cette période apparaissent les premières remises en question du Système
Monétaire International (SMI)13 issu de Bretton Woods : abandon de la parité fixe du
dollar par rapport à lřor et lřinstauration des systèmes de changes flexibles (décision
de NIXON 1971). Cette transition du SMI est renforcée par la première crise pétrolière
(1973) qui est la première victoire des pays en développement membres de
lřOrganisation des Pays Exportateurs de Pétrole au devant de la scène internationale
augurant la première inversion des flux de capitaux (pétrodollars) des pays développés
vers les pays sous-développés exportateurs de pétrole. Cette victoire va permettre de
poser le débat sur lřimpératif dřun Nouvel Ordre Économique International (NOEI)
et lřinstauration de rapports économiques et financiers plus équilibrés.
Également, cřest dans ce contexte que lřon tente de définir une troisième voie à
équidistance entre les blocs capitaliste à économie de marché et socialiste à économie
planifiée. Les projets de développement endogène font leur apparition.
3°) Le troisième moment est celui de la crise des années 80 et
l’avènement de la libéralisation et de la gestion capitaliste.
Le SMI est un ensemble de pratiques qui régissent les mouvements de biens et des capitaux, les
comportements de Banques centrales dans la gestion des réserves officielles, le rôle de chef dřorchestre
dévolu au FMI.
13
2
2
Lřéclatement de la crise économique et financière mondiale des années 70, en
déréglant le système économico-financier international, viendra extérioriser toutes les
faiblesses structurelles des économies du Tiers-Monde : la non émergence dřune
agriculture performante et diversifiée capable de satisfaire une demande alimentaire
fortement croissante, la persistance dřune industrie monopolaire peu compétitive et
extrêmement protégée, un sous-emploi des jeunes de plus en plus massif, la pauvreté
de masse, le double déficit des finances publiques et de la balance des paiements. Pour
juguler les nouveaux déséquilibres, il est envisagé lřinstauration dřune politique longue
et certainement pénible dřajustement structurel.
Les institutions de Bretton-Woods, Banque mondiale et FMI, vont exercer un
leadership doctrinal. Lřautonomisation de la sphère financière et la gestion de la dette
conduisent à privilégier les équilibres macro-financiers et les ajustements de court
terme (stabilisation). On constate lřéchec Ŕ ou lřutopie Ŕ du NOEI.
Enfin, les mouvements populaires et la montée des processus démocratiques, de
même que lřatténuation de lřapartheid en Afrique du Sud, mettent en question des
pouvoirs sans légitimité et mettent en œuvre de nouveaux modes de gestion politique
pouvant favoriser la sécurité et lřémergence dřacteurs innovants.
Pour P.HUGON, « les années quatre-vingt sont caractérisées par le
dépérissement des théories globalisantes, le déplacement très net de la recherche du
rural vers lřurbain, et le poids croissant donné aux acteurs et aux politiques. Au sein de
lřéconomie domine une pensée standard ou orthodoxe. La question de la transition
vers le socialisme fait place à celle de la transition vers le marché. Les concepts de
modes de production, dřimpérialisme, dřéchange inégal, de développement des
rapports capitalistes, de classes sociales sont considérés comme obsolètes, et ceux qui
les emploient encore, comme des anciens combattants… Au niveau politique, la
construction des États-nations et des partis uniques débouche aujourdřhui sur
lřinformalisation de lřÉtat et les tentatives de pluripartisme. Sur le plan économique,
la phase de lřEtat-développeur a fait place à des programmes dřéquilibrages financiers
et de transition à lřéconomie de marché. Ces nouvelles orientations sont une réponse à
la crise africaine qui est à la fois économique, sociale et politique ».
2
3
Encadré 2 : Petite histoire de la pensée du développement.
Dans leur contribution, lors de la seconde conférence européenne sur le
développement organisée par la Banque mondiale et le Conseil dřAnalyse Economique à
Paris du 26 au 28 juin 2000 intitulée : « fifty years of development » Paul COLLIER,
David DOLLAR et Nicolas STEN résument sommairement comme ils le soulignent les
principaux changements dans lřhistoire de la pensée du développement. Ces changements
sont dus dřune part aux expériences dans les différents pays et dřautre part, aux évolutions
de la science économique.
Dans les années cinquante et soixante. De nombreux économistes
considéraient que le fonctionnement ne pouvait pas répondre de manière satisfaisante aux
problèmes particuliers des pays en développement. LřÉtat devait jouer un rôle majeur
dans lřallocation des ressources et, notamment, en matière dřinvestissement. La grande
dépression des années trente et la réussite à lřépoque des expériences de planification, que
cela soit en URSS ou bien au Royaume-Uni au cours de la Seconde Guerre expliquent une
telle position. Même sřil existait des différences sur la nature de la croissance équilibrée
ou déséquilibrée, lřÉtat était amené à jouer un rôle essentiel. Seuls des économistes
comme Peter HAYEK, Gottfried HABERLER et Friedrich von HAYEK sřopposaient à ce
consensus. Un deuxième paradigme de la pensée du développement à lřépoque met en
exergue son pessimisme vis à vis des stratégies de développement fondées sur les
exportations et, au contraire, lřencouragement donné aux stratégies de substitution
dřimportation.
Dans les années soixante et soixante-dix. Plusieurs études de nature
microéconomiques mirent en évidence les distorsions de prix et les inefficacités qui
résultaient des stratégies de substitution à lřimportation. Parallèlement, la théorie
économique a été amenée de plus en plus à sřintéresser aux problèmes dřinformation et
dřincitation et à la manière dont les arrangements contractuels développés pouvaient soit
résoudre, soit au contraire, aggraver ces problèmes. Cřest au cours des années soixante et
soixante dix que se sont également développées les études concernant la mesure de la
pauvreté et des inégalités et les analyses de la relation entre concentration de revenus et la
croissance, initiée par la courbe en « U » reversée de Kuznets.
Les années quatre-vingt ont marqué un tournant. Dřune part, la disponibilité
des données ainsi que les progrès en matière de traitement informatique des données ont
permis une analyse empirique dřun certain nombre de mécanismes du développement.
Dřautre part, les maigres résultats obtenus par les stratégies de développement mises en
avant dans les années cinquante ont conduit à la fois à une faible croissance et à des
problèmes dřajustement et de dette.
Au cours des années quatre-vingt-dix. Lřaccent a été mis sur le rôle des
institutions dans le développement et notamment lřimportance des systèmes juridiques et
financiers. Des travaux ont été menés dans les domaines de lřéconomie politique de la
réforme et de la construction institutionnelle. Le capital social (degré de cohésion sociale,
normes, associations, réseaux dřinfluence) est maintenant analysé comme un facteur
important dans la mise en œuvre des politiques économiques des réformes, ainsi que le
fonctionnement des institutions. Parallèlement, un ensemble de travaux a été consacré à
lřefficacité du rôle de lřaide au développement. Ils ont mis en évidence le rôle des
institutions et des politiques dans les résultats de cette aide.
VII/ Quelle est la structure de cet ouvrage ?
Cet ouvrage est une réflexion adossée sur lřÉconomie du Développement avec
des références à lřAfrique. Sa problématique est fort simple dans le contexte de
mondialisation irréversible et à la lumière des enseignements de lřÉconomie du
2
4
développement, quelles sont les grandes questions qui se posent aux PSD en général et
africains en particulier ? Quelles sont les réponses en termes de stratégie et de
politiques de développement ?
Dřun point de vue méthodologique, nous avons divisé cet ouvrage en cinq
parties logiquement articulées : Le contexte de mondialisation (Partie introductive),
Les Théories Économiques et le développement (1), Le concept et la morphologie du
sous-développement, les options, les stratégies et les instruments de gestion du
développement (2), Les politiques sectorielles de développement (3), Le financement
du développement (4) et Lřintégration et lřinsertion dans la mondialisation (5). Pour
alléger le volume de lřouvrage, il a été scindé en deux tomes : le premier comprend les
deux premières parties qui forment les théories et analyses du développement et du
sous-développement et le second tome est composé des trois dernières parties qui
traitent des stratégies et politiques de sortie du sous-développement.
La partie introductive analyse le contexte de mondialisation qui conditionne
tous les processus productifs, financiers, technologiques, sociaux et culturels qui
permettent de mieux comprendre les enjeux actuels du sous-développement et du
développement. Quelle compréhension avons nous de ce mot « fétiche » et
polysémique ainsi que de ses configurations? Est-elle un handicap ou opportunité
surtout quand elle est présentée comme une réalité incontournable qui condamne tous
les pays à sřajuster à cet ordre (ou désordre) mondial caractérisé par la formation et
la complexification de puissants pôles de compétition qui entreprennent un travail
gigantesque de disqualification à la fois des territoires et des États.
La première partie traite des Théories Économiques face au développement et
sous-développement. Cřest une revue sommaire de la boîte des références sur laquelle
sřappuient les économistes, les chercheurs et les techniciens pour comprendre,
expliquer, justifier et agir ?
La Science économique est devenue aujourdřhui, une entreprise extrêmement
impressionnante par la quantité des recherches, ouvrages et articles disponible pour
lřanalyse et lřaction. Au-delà des diversités dřapproches et des méthodes, des
controverses et des désaccords multiples, cinq grandes familles de pensée économique
se sont particulièrement passionnées à la problématique du développement : les
classiques de A. SMITH à D. RICARDO, les Keynésiens de J. M. KEYNES à ses
condisciples HARROD, DOMAR, J. ROBINSON, les marxistes de MARX à P. BARAN,
de P. SWEEZY à lřÉcole de la régulation, la Synthèse néoclassique contemporaine de
JEVONS, MENGER, L. WALRAS à LUCAS et les structuralistes et institutionnalistes
qui forment un ensemble disparate dřauteurs allant des « hétérodoxes » aux divers
institutionnalistes et socio-économistes. Cette catégorisation nřa quřune valeur
didactique au regard de lřentrecroisement des analyses et des idées : en fait il nřexiste
pas entre les grandes familles de pensée des barrières infranchissables tellement les
méthodes, les références et parfois les formulations sont voisinent. Cřest la
conséquence, que les théories économiques ne sont pas toutes nées à la même époque
et nřont pas eu à affronter les mêmes problèmes.14
La deuxième partie présente une analyse des caractéristiques constitutives du
sous-développement et une introduction générale aux objectifs, stratégies et
instruments de gestion pour sortir du sous-développement. En effet, quand les
économistes analysent ce phénomène, généralement, ils exhument un certain
nombre de faits, une batterie dřindicateurs, de structures de tous ordres qui suscitent
de vives controverses comme si ces éléments en eux-mêmes étaient suffisants pour
14
. GALBRAITH : Lřéconomie en perspective. Une histoire critique, Édit. du Seuil, 1989
2
5
définir et caractériser le phénomène de sous-développement. Ces diverses
représentations du sous-développement selon le mot de G. D. DEBERNIS 15 se
présentent souvent comme une combinaison subtile de théories, de faits, dřintérêts,
de pouvoirs, de mythes. La science commence toujours par une bonne observation des
faits à partir de concepts et vocabulaires clairement définis. Dès lors quels sont les faits
caractéristiques du sous-développement ? Peut-on les réduire aux traits de structure et
de fonctionnement qui font apparaître la conséquence majeure des PSD à savoir leur
incapacité à briser «le cercle vicieux de la pauvreté».16 Quelles sont les stratégies et
options de développement économique et social qui découlent de la morphologie du
sous-développement ? La finalité des stratégies et politiques de développement étant
lřélévation du niveau de bien-être des populations, sa réalisation passe par la définition
dřoptions claires, dřinstitutions dřencadrement de la croissance, de lřorganisation de
lřéconomie, de lřutilisation de techniques de décision comme la planification, des
analyses prospectives et enfin des acteurs. Deux problèmes déterminants sont traités à
ce niveau : la stratégie de lřémergence à partir de la croissance économique et la
planification comme instrument de cohérence et dřexploration de lřavenir. Lorsque
lřon passe de lřéconomie du certain à celle de lřincertitude, lřoutil de planification
devient indispensable pour lřEtat dans lřexercice de ses fonctions dřimpulsion et de
régulation des économies.
La Troisième partie est relative aux stratégies et politiques sectorielles. Le débat
agriculture-industrie est maintenant très largement tranché. Le décollage et la
croissance des PSD peuvent-ils encore se réaliser avec lřagriculture comme secteur
moteur ? Lřindustrialisation est-elle encore possible ? Quelle articulation entre
politique agricole et politique industrielle ? Cette partie apprécie les politiques à
entreprendre au niveau : Premièrement de l’agriculture considérée comme un secteur
prioritaire devant accomplir des fonctions motrices dans toute stratégie de
développement avec une analyse qui sřarticule autour : des limites de lřagriculture
paysanne : pourquoi les résistances à la libéralisation du secteur ; des axes dřune autre
politique agricole et de la fameuse question des subventions agricoles à lřéchelle
mondiale. Deuxièmement de l’industrialisation qui a joué dans lřhistoire un rôle
essentiel et contribué dřune part à lřaccumulation productive et à la formation et à
lřaccroissement du capital physique par la production des biens dřéquipement et
dřautre part, à lřaugmentation de la productivité du travail. Dans cette optique, trois
(03) questions sont à résoudre : les distorsions historiques en faveur des branches et
techniques légères et lřindustrialisation de substitution aux importations; le dilemme
industrie lourde Ŕ industrie légère et lřarticulation de lřindustrie à lřagriculture qui
permette une transformation rapide des systèmes agraires. Troisièmement de la
problématique technologique et des innovations : nous partons de lřidée quřil nřexiste
pas de détermination technologique. Le vaste processus dřintellectualisation
croissante du travail social condamne les formations sous-développées à trouver des
raccourcis. Dès lors que la science devient la base théorique non seulement de maîtrise
des forces de la nature mais aussi de la direction méthodique orientée des processus
sociaux de développement de la société, la technologie revêt une importance capitale.
Lřanalyse sřorganise autour de : lřévaluation du pool technologique disponible et que
lřon peut mettre ensemble dans un processus de production ; lřappréciation des enjeux
Gérard Destanne DEBERNIS : Le sous-développement, analyses ou représentation, Revue TiersMonde, tome
XV n° 57, Janvier 1974
16 Gunder FRANK préfère le terme de « développement du sous-développement » qui est lřintitulé de son
ouvrage publié aux Édit. François Maspero
15
2
6
technologiques qui obligent le Tiers-monde à progresser rapidement dans la promotion
de la révolution scientifique et technique et lřélaboration dřune nouvelle politique
technologique.
Lřautre question analysée concerne la politique commerciale qui a joué,
contrairement aux expériences de la plupart des pays africains, un rôle dynamique dans
le processus de développement et dřamélioration de la compétitivité des économies.
Or, la question qui se pose aujourdřhui est de savoir si les pays en développement
peuvent continuer à jouir des mêmes libertés quřils ont pu avoir par le passé, pour
mettre à contribution la politique commerciale dans la construction de leurs stratégies
de développement. Cette question est dřautant plus importante que les réformes
entreprises depuis lřUruguay Round réduisent lřusage des outils de la politique
commerciale et par conséquent laissent une marge limité aux PSD. Certains se
demandent dřailleurs si lřavènement de lřOMC ne signifie pas finalement la fin des
politiques commerciales nationales.
La quatrième partie étudie le financement du développement. En effet, pendant
longtemps, il a été considéré que le développement est entravé par la pénurie ou
lřinsuffisance de capitaux dřoù les besoins financiers énormes pour faire face dřune
part aux investissements productifs qui animent la croissance économique et dřautre
part aux dépenses publiques qui dépassent trop largement les ressources. Pareille
situation entraîne de lourds déficits financiers qui ne peuvent se résoudre que par trois
sources essentielles : le recours à lřendettement, aux Investissements Directs
Etrangers et à lřAide Publique au Développement. Toutes ces sources sont externes et
appellent en conséquence lřinstauration de politiques adéquates de leur mobilisation
en vue du financement du développement.
La cinquième partie est relative aux problèmes dřintégration comme mode
dřinsertion dans le système mondial. La mondialisation est entrain de déplacer
systématiquement les frontières de la production et des échanges commerciaux,
financiers et technologiques en créant de vastes blocs de compétition qui affaiblissent
voire même gomment les Etats Nations. Face à cette configuration multipolaire de la
globalisation, si les faibles Etats africains veulent survivre et prospérer, ils nřont
aucune autre alternative que lřintégration économique, régionale ou sous-régionale. Ce
sera leur marchepied vers la mondialisation. Ils pourront alors disposer dřun plus
grand pouvoir de négociation et mieux exploiter les différentes offres de partenariat
émanant des différents blocs en compétition afin de les faire évoluer vers la formation
dřun véritable contrat mondial de développement.
Ainsi structuré, cet ouvrage, à proprement parler, nřest pas un manuel classique
dřÉconomie et de théories du développement, son ambition est beaucoup plus modeste
bien quřil sřadresse à un public large et varié. Il sřorganise autour de deux objectifs
majeurs :
Mon premier objectif est une interpellation de toutes les élites intellectuelles
toutes disciplines confondues, des techniciens du développement, des chercheurs et
étudiants du Troisième Cycle pour une réappropriation des questions du
développement de lřAfrique. Ce faisant, nous voulons convier toute lřintelligentsia
africaine à une réflexion dřensemble sur nos propres problèmes en vue de leur trouver
nos propres solutions. Voilà pourquoi nous avons évité les formulations sophistiquées
qui sont souvent inaptes à lřexplication et à lřaction. Les thèmes abordés offrent
lřopportunité dřun élargissement du débat. En effet, de la pertinence du diagnostic
établi à partir de lřexamen minutieux des questions du sousdéveloppement,
dépendront la qualité et lřefficacité des stratégies du développement. De plus, la
2
7
science économique a toujours progressé à partir de vives controverses, ce qui en fait
une doctrine antidogmatique.
Pourquoi cette référence à lřAfrique ? Simplement parce que le continent est
traversé par une triple crise économique, politique et sociale et quřil peine toujours à
sortir par le haut de lřétat de sous-développement. Cette référence est donc une
invitation pour une plus grande implication dans la formulation des problématiques de
développement et dans la recherche de solutions. Depuis le milieu des années 70,
lřAfrique est confrontée à lřapprofondissement de ses déficits macroéconomiques et
macro financiers, à la stagnation voire au recul de sa production agricole comme
industrielle, à lřélargissement de la pauvreté de masse et au creusement de son retard
dans les domaines cruciaux des technologies de lřinformation, de la communication,
de lřinnovation en somme de la nouvelle économie du savoir. Incontestablement, il
sřagit dřune crise profonde de développement qui se manifeste à plusieurs niveaux
dont trois sont déterminants, à savoir :
lřexistence et la perpétuation dřune crise agro-alimentaire persistante faisant
du continent une zone dřinsécurité alimentaire endémique alors que
dřautres régions connaissent des surproductions parfois détruites pour
équilibrer les marchés;
la double explosion démographique et urbaine qui accentue les déséquilibres
macroéconomiques tout en délitant complètement tous les rapports sociaux
et les relations villes/campagnes ;
lřendettement asphyxiant qui nřa pourtant que très peu contribué à la mise
en place dřun réseau fonctionnel dřinfrastructures économiques et sociales,
à lřamorce dřune industrialisation fondée sur la valorisation des immenses
ressources naturelles, au financement de lřagriculture ainsi que des
transferts techniques.
Sřagit-il dřune crise des modèles de développement, des institutions de
régulation des systèmes économiques et sociaux ou alors plus gravement, ne sřagit-il
pas dřune crise de la pensée du développement ? Toutes les études prévisionnelles ou
prospectives sur lřévolution du monde au-delà de lřan 2025 sont formelles : lřAfrique
restera à cette échéance au bas de lřéchelon des nations, cřest-à-dire, dans la catégorie
des nations encore sous-développées. À lřévidence, les prévisions sont loin dřêtre des
prophéties, mais elles imposent des interrogations rigoureuses sur ce quřil faut faire
pour modifier ou conjurer les trajectoires négatives. Quels modèles de développement
et quelles stratégies faut-il adopter pour sortir le Continent africain des scénarios
tendanciels de marginalisation, dřexclusions ou plus sévèrement de clochardisation
dans un monde globalisé avec un rétrécissement des espaces et des distances du fait
de la révolution des technologies de lřinformation et des télécommunications.
Mon deuxième objectif est dřoffrir surtout aux jeunes chercheurs et aux
étudiants une première grande synthèse qui leur ouvre le maximum de références
théoriques, dřinstruments dřanalyse et de matériaux statistiques afin quřils aillent bien
au-delà des sentiers archi battus et des formulations de haute voltige du
développement qui nřont que dřassez faibles liens avec les réalités africaines. La presse
foisonne de questions gênantes pour le monde des économistes africains comme :
Pourquoi des économistes universitaires et à quoi servent leurs théories toujours
divergentes? Expertise et ambiguïté de la science économique ? Rhétorique et
idéologie marquée par un formalisme complètement désincarné avec au départ
lřirréalisme des hypothèses ? Pourquoi une pensée économique quand les économistes,
selon le mot de Daniel COHEN, arrivent bien souvent après la bataille ?
2
8
Regardons le monde sans complaisance pour mieux mesurer notre poids, lřécart
qui se creuse et surtout le largage de notre continent malgré lřimmensité de ses
ressources. Certainement les solutions ne sont pas dans lřalchimie des formulations
creuses qui peuplent nos manuels et nos enseignements.
2
9
« Le terme de mondialisation désigne l’ensemble des phénomènes à travers
lesquels la vie de chaque habitant de la planète est liée, au moins en partie, à
des décisions prises en dehors de son propre pays ».
B. GUILLOCHON 17
Considérée comme une chance pour les uns, une menace pour les autres, le
phénomène de la mondialisation semble déterminer désormais lřavenir de la planète
et suscite des débats passionnés, des controverses savantes et des proclamations
politiques aussi simplistes que péremptoires. Le phénomène sřest élargi au point
dřaffecter aujourdřhui le politique, le social et le culturel. Cela soulève beaucoup
dřinterrogations que résume parfaitement S.CORDELLIER18 à savoir :
Que recouvre le concept ?
La mondialisation de la production et des échanges, phénomène ancien, atelle véritablement changé de contenu ? Quels liens avec la nouvelle Révolution
Scientifique et Technique ?
Quelles sont les conséquences directes et indirectes de la globalisation
financière ?
Les multinationales sont-elles devenues globales ? Quelles seront les
conséquences à moyen et long terme de la concurrence des pays à bas
salaires pour les vieux pays industrialisés ?
B. GUILLOCHON : La mondialisation une seule planète, des projets divergents, Petite Encyclopédie Larousse.
Dossier de lřEtat du monde, Edition coordonnée par Serge CORDELLIER, La Découverte 1997
19 Alternatives Économiques, Hors Série n°44, Page 52
17
18
3
0
Quřen est-il réellement des Etats-Nations ? Sont-ils inéluctablement
condamnés au déclin ?
Faut-il se résigner à abandonner toute ambition en matière de politique
économique et se contenter de constater les contraintes ? Que peuvent les
politiques économiques ?
Que doivent faire les Pays qui sont marginalisés et obligés dřévoluer en marge
du système mondial ?
Mais dřabord, de quoi sřagit-il lorsquřon parle de mondialisation ? En réalité, elle
recouvre quatre significations : lřextension de lřéconomie de marché à lřensemble
de la planète19 : cřest une définition classique qui met lřaccent sur la synchronisation
des marchés.
lřensemble du processus productif qui prendrait une dimension mondialisée
dans ses sphères réelles, monétaires et dřéchange.
lřinternationalisation par les Firmes multinationales qui imposent les règles
du jeu international au détriment de toutes les autres institutions;
lřéconomie globalisée, avec une régulation à lřéchelle mondiale.
Bien que les termes de « mondialisation », « globalisation », « internationalisation »
soient à la fois flous et empreints dřambiguïté, chacun pense que leurs conséquences
(sans pouvoir les discerner avec précision) sont importantes. Pour certains
économistes, lřentrée dans la mondialisation se mesure par un pourcentage significatif
du PIB de la nation réalisé avec l'extérieur alors que pour d'autres, ce pourcentage est
moins significatif que la «dépendance » ou «lřindépendance» de la nation vis-à-vis de
décisions prises par des acteurs de l'étranger : firmes ou États compte tenu du caractère
de "price taker" ou de "price maker" que détiennent ces acteurs sur le marché mondial.
Pour d'autres enfin, la mondialisation sřexprime à travers lřensemble des «
mécanismes dřaccumulation à lřéchelle mondiale » qui enrichit les partenaires les plus
riches et appauvrit les autres par lřéchange inégal caractéristique des distorsions dans
le processus de formation des marchés internationaux et de distribution des revenus.
À lřorigine, la mondialisation était essentiellement perçue par les auteurs
comme un fait économique et financier qui indiquait la suppression progressive de
barrières douanières et réglementaires pour les entreprises industrielles, commerciales
et financières, ce qui permettait leur déploiement sans entrave et la délocalisation de
leurs activités dans lřespace mondial. Les firmes multinationales se trouveraient ainsi
au cœur dřun processus productif de dimension mondiale commandé par la recherche
dřun profit maximal axé sur lřexploitation des dotations factorielles naturelles des
pays. Le phénomène sřest par la suite élargi au point dřaffecter aujourdřhui le
politique, le social et le culturel. Cela soulève beaucoup de problèmes pour un concept
aussi abusivement utilisé.
Manifestement, le sujet est vaste, complexe, largement débattu, mais souvent
sans analyses robustes avec des statistiques crédibles. Selon la remarque de R. BOYER,
«quand des ouvriers dřun abattoir de poulets se mettent en grève pour contester un
aménagement de leurs horaires de travail, on décrète quřils se battent contre la
mondialisation qui impose sa rationalité aux entreprises de ce secteur étroitement
dépendant de ses performances à lřexportation. Lorsquřun gouvernement choisit de
renoncer à exercer ses prérogatives pour sřaligner sur les positions des lobbies
favorables au tout-déréglementation, il se justifie en se fondant sur les nouvelles
exigences de la mondialisation19 ».
19
R. BOYER et al : Mondialisation au-delà des mythes, Édit. La Découverte, 1997, 174p.
3
1
Malgré sa forte présence dans plusieurs secteurs et dans plusieurs régions du
globe, la mondialisation nřest pas encore universelle. Au contraire, une de ses
particularités marquantes est quřelle est paradoxalement non homogène et fortement
asymétrique, dans la mesure où toutes les activités économiques, financières comme
culturelles ne se mondialisent ni au même rythme ni de la même manière. Certaines,
telles que la finance et les entreprises sont mondialisées depuis des siècles, alors que
dřautres sont encore solidement chevillées dans des frontières géographiques
nationales dont elles portent les marques. Cřest bel et bien une mondialisation à
plusieurs vitesses entraînant des chocs asymétriques.
Dans cette optique, la mondialisation considérée comme un phénomène
multiforme soulève beaucoup de questions quant à ses liens avec les PSD qui évoluent
encore à sa périphérie :
Offre-t-elle les mêmes chances et les mêmes avantages à tous les partenaires
ou participants?
Quelles sont objectivement ses conséquences directes et indirectes sur les
différents partenaires, singulièrement les plus faibles dřentre eux?20
Pourra-t-elle contribuer positivement à la croissance économique des pays
dřAfrique sub-saharienne, au développement de lřemploi, à lřéradication de
la pauvreté et à la réduction des inégalités ?
Quel sort réserve-t-elle aux acteurs nationaux les plus fragiles et les plus
déficients ?
Va-t-elle harmoniser les structures institutionnelles et les normes et valeurs
propres aux sociétés ?
Est-elle inéluctable ou contournable ?
Ces questions sont déterminantes pour les PSD, particulièrement ceux au Sud du
Sahara qui sont engagés dans un vaste chantier dřune éradication de la pauvreté à
lřhorizon temporel 2015 qui correspond à la réalisation des Objectifs du Millénaire
pour le Développement (OMD) du PNUD. Cela commande la mise en place de
stratégies claires de développement avec des investissements massifs dont la part la
plus importante ne devront provenir que de lřextérieur.
Moustapha KASSÉ (2003) : De lřUEMOA au NEPAD : le nouveau régionalisme africain, Éditions Nouvelles
du Sud, 256 p
20
3
2
CHAPITRE 1
CONFIGURATION MULTIPOLAIRE
MONDIALISATION.
DE
LA
La mondialisation présente un caractère de contrastes et de paradoxes. Les
statistiques qui ressortent des Rapports mondiaux des Organisations Internationales
(Banque mondiale, PNUD, CNUCED, CEA, BAD) montrent que depuis deux siècles le
monde nřa jamais produit autant de richesses, disposé dřautant de techniques et
pourtant, jamais il nřa été produit autant dřinégalités et de pauvreté révélant ainsi la
marque dřune humanité socialement clivée.
Le Produit mondial a connu au cours du siècle une croissance exceptionnelle : en
dollars de 1975, il est passé de 580 milliards en 1900 à 25000 milliards au milieu des
années 90, ce qui représente en moyenne 4500 dollars per capita. Seulement, ce
tableau idyllique est altéré par la succession de crises graves qui sont autant de périls
économiques, financiers et sociaux dont les dernières en date ont été la déroute de
certains Nouveaux Pays Industrialisés dřAsie et dřAmérique Latine souvent proposés
comme modèles de référence pour sortir du sous-développement en une génération.
Ces crises répétées et de plus en plus profondes montrent lřampleur des risques,
des incertitudes et des dysfonctionnements que les Institutions Financières
Internationales nřont pu gérer, faute dřinstruments adéquats de régulation et de
ressources suffisantes. Cřest ce qui est apparu dans le cas de la crise financière en Asie
et auparavant au Mexique, au Brésil et en Uruguay.
Tableau 1 : PIB nominal dans le monde (en milliards de dollars)
Produit Intérieur brut
Économies
1990
2004
2005
Asie de l’Est et
Pacifique
665 783
2 650 867
3 039 976
Europe et Asie
Centrale
1 107 862
1 769 739
2 201 159
Amérique Latine et
Caraïbes
1 101 298
2 021 995
2 460 991
Afrique de l’Est et du __
Nord
547 496
625 311
Asie du Sud
880 212
1 016 267
401 923
Afrique
298 442
523 310
621 879
Subsaharienne
Sources: World Bank Indicators CD Rom 2006, World Bank Indicators 2007.
À défaut dřun consensus sur la définition, les pratiques et les tendances de
lřéconomie mondiale, dans sa double sphère réelle et financière, laissent apparaître
une interdépendance que lřon pourrait qualifier de mondialisation. Essayons de cerner
3
3
de plus près ces interdépendances pour bien en mesurer toutes les conséquences à la
fois sur les économies nationales et sur les différents acteurs:
Lřinterdépendance par la production se caractérise par la décomposition
internationale des processus productifs qui sřappuie sur un réseau de filiales
ou de sous-traitants et le nomadisme de segments entiers des appareils de
production selon la logique des avantages comparatifs ;
Lřinterdépendance par les marchés qui se traduit par la disparition des
frontières géographiques, lřabaissement des barrières tarifaires et non
tarifaires qui accélère alors les échanges commerciaux ;
Lřinterdépendance financière qui procède dřune interconnexion des places
financières mondiales fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre
grâce à la conjugaison de trois éléments que sont la déréglementation, le
décloisonnement des marchés et la désintermédiation ;
Lřinterdépendance par les Technologies de lřInformation et de la
Communication (TIC) qui, avec les transports, intensifient la mobilité et la
flexibilité des capitaux, des biens, des services et des personnes.
Ce sont ces interdépendances qui déterminent les relations entre les différents
acteurs du jeu économique, financier, politique et social à lřéchelle mondiale. Les États
doivent avoir une claire perception de cette configuration mondiale pour en évaluer les
coûts et les opportunités par des politiques économiques et financières appropriées.
Section 1 : L’interdépendance des systèmes productifs dominés
par les firmes multinationales.
Elle se caractérise par une division internationale du travail qui unifie les
processus productifs nationaux et sřappuie, en conséquence, sur un réseau de filiales
ou de sous-traitant qui opèrent la délocalisation de segments entiers des appareils de
production selon la logique des avantages comparatifs. Cette structuration est le fait
des firmes multinationales qui façonnent lřespace mondial en réseaux de production.
Elles sont de plus en plus nombreuses, puissantes et originaires de diverses zones. Cette
stratégie dřimplantation leur permet de maximiser leurs profits à partir dřune
optimisation de la localisation de leur production.
Ce sont aujourdřhui, quelques 37 000 firmes multinationales de tailles très
inégales qui réalisent et contrôlent lřessentiel de la production mondiale de biens et
services, les 500 dřentre elles les plus puissantes contrôlent presque 30 à 40 % du PIB
mondial soit 25 000 milliards de dollars. Celles-ci effectuent les 2/3 du commerce
international sous forme dřéchanges internes avec leurs 27 000 filiales soigneusement
réparties dans lřespace mondial. De même, le négoce international des produits de base
est largement sous le contrôle des firmes multinationales.
Le processus de délocalisation des activités industrielles réalisé par les firmes
multinationales sépare les lieux de production ou de transformation de certaines
marchandises de leurs lieux de consommation. Il va sřamplifier sous lřinfluence de la
Nouvelle Révolution des Technologies de lřInformation et de la Communication, de la
dématérialisation de capitaux et de lřextension des aires géographiques du libéralisme.
Il a surtout fortement contribué au décollage industriel de la plupart des pays
industrialisés dřAsie. En effet, les transferts d'activités industrielles et de services du
Nord vers le Sud, appelés « délocalisations », sont l'une des causes les plus
spectaculaires de lřindustrialisation rapide des pays asiatiques même si par ailleurs,
elle dévitalise les économies du Nord et y opère une destruction des emplois. Sřagit-il
3
4
alors dřun « partage des richesses ou dřun partage de la misère? » Sans nul doute ; la
mondialisation libérale complètement soumise aux lois du marché et du profit à court
terme n'apportera pas de réponse à cette question.
Les Nouveaux Pays Industrialisés dřAsie et dřAmérique Latine ont tiré profit de
cette délocalisation en attirant des segments de production industrielle, en valorisant
leur dotation factorielle liée à lřespace géographique, à la qualité des ressources
humaines ou à lřoffre illimitée de main dřœuvre. Ils ont réussi à mettre en place un
tissu industriel dans les domaines des hautes technologies.
Certains États africains ont fait les mêmes tentatives avec la création des Zones
franches industrielles considérées comme des moyens dřattirer les investissements
étrangers, créer des emplois, développer l'industrie nationale et les infrastructures,
favoriser les transferts de technologies et se procurer des devises. À lřexception de lřÎle
Maurice, les Zones Franches africaines ont produit des résultats médiocres. Ce modèle
de réussite procède des capitaux asiatiques qui ont fait de Maurice leur base de
pénétration du marché européen et d'accès aux pays du ProcheOrient. Créée en 1970,
la zone franche couvre tout le pays, emploie 100 000 travailleurs et rapporte plus dřun
millier de milliard de dollars. En vingt ans, le taux de chômage est tombé de 20 % à 3
%. Elle a permis à lřIle en quasi-pénurie de maind'œuvre de privilégier désormais les
investissements à forte valeur ajoutée avec des emplois qualifiés.
Les principales transformations en cours concernent la multiplication des
alliances et des fusions entre multinationales dans les secteurs stratégiques comme les
industries aéronautiques et les télécommunications. La concentration transnationale
augmente, de même que lřinvestissement international.
Quelles que soient les modalités, la globalisation financière a favorisé
lřinternationalisation de la production. Les entreprises se sont largement
financiarisées pour se couvrir contre les risques internationaux, en diversifiant leurs
produits. Les investissements directs à lřétranger sont passés de moins de 40 milliards
US $ en 1980 à 200 milliards en 1995. Ils conduisent souvent à une délocalisation,
transfert à lřétranger dřune activité de production (segment ou ensemble de la
fabrication) localisée antérieurement sur le territoire national. Il sřagit en fait dřune
véritable décomposition internationale du processus productif (LASSUDRIEDUCHENE). Chacun des segments est localisé dans des espaces différents, pour des
raisons liées aux coûts de production, aux dimensions du marché, à des risques ou à
des réglementations.
Section2 : L’interdépendance des échanges commerciaux.
Le volume total des transactions quotidiennes sur les marchés des changes est
passé dřenviron 10 à 20 milliards de dollars dans les années soixante dix à 1500
milliards de dollars en 1998. De 1983 à 1993, les achats et les ventes transfrontaliers de
bons du trésor américain sont passés de 30 à 500 milliards de dollars par an. Les prêts
bancaires internationaux ont progressé de 265 à 4200 milliards de dollars entre 1975
et 1994. Le poids des échanges internationaux dans l'économie ne s'est pas accru de
manière considérable, contrairement au discours fondamentaliste sur la
mondialisation. Si l'on prend les chiffres du commerce international, il est (en fait) à
peine supérieur au niveau de 1914 qui représente 20% du PIB mondial.
Les services se sont enflés rapidement, particulièrement les services supérieurs
directement liés aux activités productives : tourisme, fret et transit, communication et
télécommunication. Le tourisme a plus que doublé entre 1980 et 1996 pour devenir une
3
5
composante financière importante. La demande touristique accuse des taux de
croissance élevés avec un nombre de voyageurs qui passe de 260 à 590 millions par an.
Malgré les restrictions sévères, les migrations internationales se poursuivent, de même
que les envois de fonds des émigrants. Ces envois ont atteint 58 milliards de dollars en
1996. Le volume des appels téléphoniques internationaux sřest envolé entre 1990 et
1996, passant de 33 à 70 milliards de minutes. Les voyages internes et les médias
stimulent la croissance exponentielle des échanges dřidées et dřinformations.
LřOMC entend désormais régenter toutes les règles de la concurrence, l'accès
aux marchés publics et les lois sur les investissements. Elle impose aux Etats membres
la prééminence des quatre principes du libre-échange à savoir :
le principe de la non discrimination ;
le principe de lřabaissement généralisé des droits de douane
; lřinterdiction des restrictions quantitatives ; lřinterdiction
du dumping.
Ceux-ci doivent prévaloir sur toute autre considération qu'elle soit culturelle, sociale
ou écologique dans la régulation du commerce international.
Cette intégration mondiale est tirée par des changements de politiques visant à
promouvoir lřefficience économique via la libéralisation et la déréglementation des
marchés nationaux et le désengagement de lřÉtat de nombreuses activités
économiques, ainsi que la restructuration de lřÉtat providence. Mais ce sont surtout
les innovations récentes dans la technologie de lřinformation et des communications
qui favorisent lřintégration. Cependant celle-ci reste très partielle au niveau mondial.
Ainsi, les mouvements de main dřœuvre sont encore restreints, les frontières étant
fermées aux individus sans qualification.
Tableau 2: Montant des exportations par zone et en milliards de dollars
Montant exporté (en milliards Croissance (%)
de dollars)
Par niveau
de
développement. Pays
à faible revenu
Dont Inde
Pays à revenu moyen
Dont Chine
Pays à revenu élevé
Dont France
Union européenne
États-Unis
Total
Par zone géographique
Asie du Sud-est
Amérique Latine
Asie du Sud
Afrique Subsaharienne
1990
49
2001
1990-2001
48
11
254
45
2212
167
996
291
115
37
805
237
3784
264
1570
599
+139,6%
+236,4%
+216,9%
+426,7%
+71,1%
+58,1%
+57,6%
+105,8%
2549
4802
+88,4%
92
425
169
51
30
+362,0%
+244,9%
155,0%
114,3%
20
14
Source : Calculs réalisés par l’auteur à partir du Rapport de la CNUCED
3
6
Section 3 : Interdépendance et globalisation des marchés
financiers.
Cette troisième interdépendance est rendue possible par lřarticulation de trois
éléments qui permettent une internationalisation sans entrave des marchés financiers
:
la désintermédiation, elle permet aux entreprises, à lřÉtat de recourir
directement aux marchés financiers sans passer par les intermédiaires
financiers et bancaires pour effectuer des opérations de placement et
dřemprunt. Ils peuvent accéder directement aux marchés financiers pour
satisfaire leur besoin de financement ;
le décloisonnement qui se traduit par la suppression de certains
compartiments des marchés ;
la déréglementation : celle-ci indique lřabolition des réglementations des
marchés des changes pour faciliter la circulation du capital.
Au début du 20ème siècle, les mouvements internationaux de capitaux
participent au processus de mondialisation de lřéconomie. Mais le développement de
la finance mondiale atteste dřune déconnexion croissante entre les flux de capitaux et
les besoins de financement de lřéconomie réelle.
La globalisation financière se caractérise par lřinterconnexion des marchés
financiers, par un essor de nouveaux produits financiers et de nouveaux marchés
émergents. On observe également une organisation mondiale de la production dans
certains secteurs stratégiques. Les marchandises circulent de plus en plus librement
avec des coûts de transport décroissants, du fait de la déréglementation et des progrès
de télécommunication permettant des baisses de tarifs. Lřinstantanéité des
informations abolit temps et espace. La circulation des informations peut remplacer
celle des hommes (télé achat, télé travail). Les opérations financières génèrent à lřinfini
ou presque des produits dérivés. Les produits négociés, bien que de plus en plus
sophistiqués, sont standardisés. Les transactions papier prennent, ainsi, une grande
ampleur par rapport aux opérations physiques.
On observe une déconnexion entre les opérations réelles (commerce et
investissement) et la sphère finance-change. Lřintégration financière résulte de la
mobilité des capitaux et la substituabilité des actifs (BOURGUINAT). Le
développement des eurodollars (les dollars circulant hors des États-Unis) à partir de
1957 a marqué le début de la circulation internationale des capitaux hors de tout
contrôle étatique. Après le passage aux changes flottants, lřaccélération du processus
de libéralisation de la finance internationale date principalement de la fin des années
70. Les États à la recherche de sources de financement pour leurs déficits, ont aboli les
principales règles qui contraignaient les mouvements de capitaux.
Les mutations et innovations financières sont simplement démentielles et dřune
rare ampleur avec le surdéveloppement de la titrisation et des bourses ainsi que
lřopacité des marchés de gré à gré qui sont de nouveaux facteurs aggravants. Ces
éléments installent lřinstabilité au cœur même du système financier avec le triomphe
des capitaux spéculatifs. La tourmente des marchés financiers mondiaux provoquée
par les crises financières asiatiques et celle des subprimes des crédits immobiliers à
risque aux Etats-Unis en apportent les preuves les plus récentes.
Ainsi, les mutual funds aux États-Unis ont mobilisé quelques 2600 milliards de
dollars en 1995 et les fonds de pension sřélèvent à 3600 milliards de dollars soit plus
3
7
que lřencours des réserves de change de toutes les banques centrales de la planète. Les
transactions opérées sur les marchés de change représentent environ 1500 milliards de
dollars par jour, soit plus de 50 fois les flux réels de marchandise. La valeur des titres
côtés en bourse dans 80 pays a été multipliée par 10 en 20 ans. Elle est passée de 1800
milliards en 1980 à 18 000 milliards en 1998. En clair, la sphère financière est
complètement déconnectée de la sphère réelle car chaque jour 1500 milliards de dollars
changent de mains sans contre partie en termes de biens et services. Ces chiffres
montrent que les marchés financiers ont acquis des pouvoirs très étendus qui leur
permettent de contrôler lřessentiel des circuits de financement à lřéchelle mondiale et
peuvent, en conséquence, déterminer les rythmes de croissance des économies. Le
problème est comment mobiliser ces fonds dřinvestissements qui hésitent à prendre la
direction de lřAfrique ?
La globalisation des marchés financiers laisse apparaître dřabord un
surdimensionnement des marchés qui rend les activités des établissements financiers
complètement incontrôlables et permet aux acteurs financiers de promener librement
leurs capitaux dans l'espace mondial à la recherche de meilleures rémunérations. Cette
situation est largement expressive de la montée en puissance de la finance
internationale avec la création dřun marché unique de lřargent au niveau planétaire.
Cela va entrainer des dysfonctionnements quasi permanents du SMI et la
multiplication des crises financières. Ensuite, on note une réelle incapacité de mesurer
le niveau optimal des moyens de paiement pour lřéconomie mondiale. Enfin les
finances illicites montent en puissance avec un produit mondial estimé à environ 1000
milliards de dollars.
Désormais les actifs financiers peuvent se balader librement à la recherche de
meilleures rémunérations. Ces capitaux alimentent les Investissements Directs
étrangers (IDE) qui sřorientent vers les pays présentant de bonnes politiques dans un
environnement institutionnel favorable et qui respectent les principes de bonne
gouvernance économique. Dans les années 80, les investissements internationaux
directs augmentent trois fois plus vite que le commerce mondial. À partir des années
90, après avoir surtout concerné les pays du Nord, ils se tournent de plus en plus vers
les pays en développement.
À la fin des années 1980, ces pays accueillaient environ 15 % seulement des flux
d'investissements directs, aujourdřhui ils en ingèrent plus de 42 %. Les NPI d'Asie se
taillent la part la plus importante puisqu'ils intègrent 25 % des investissements
étrangers directs mondiaux, la Chine en accueillant à elle seule 15 %, soit 33 milliards
de dollars sur 214,3 milliards, en 1994. Grâce à ces nouveaux flux financiers et des taux
de croissance deux fois supérieurs à la moyenne mondiale sur une trentaine d'années,
l'Asie apparaît de plus en plus comme lřune des locomotives dřune économie mondiale
en proie au chômage et à la morosité, au niveau des grandes puissances industrielles.
Les principales conséquences qui méritent de retenir lřattention sont de trois ordres :
- La finance est de plus en plus déconnectée de la production: surdéveloppement de la
titrisation et des bourses ;
- Lřopacité des marchés de gré à gré facteur aggravant ;
- Lřinstabilité sřinstalle au cœur du système financier avec le triomphe des capitaux
spéculatifs ;
- Le risque crédit devient de plus en plus un produit financier.
Section 4 : L’interdépendance par les Technologies de
l’Information et de la Communication.
3
8
Ce qui change véritablement dans la mondialisation dřaujourdřhui, c'est
lřampleur et la profondeur de la Révolution des Technologies de l'Information qui
modifie qualitativement et quantitativement les systèmes productifs avec la création
de nouveaux produits, permet les échanges en temps réel du fait de la baisse drastique
du coût des microprocesseurs et des télécommunications et ouvre de nouveaux canaux
de communication et de distribution. La vraie révolution est dans l'innovation
accélérée qui permet lřamélioration de la productivité, donc la compétitivité.
Les technologies de lřinformation et de la communication sont en train de
modifier les systèmes productifs et les perspectives de la croissance et de lřemploi. Elles
déclenchent une explosion des activités économiques, recomposent les territoires
industriels et interconnectent tous les marchés de la planète. Ce sont elles qui font
précisément du monde un village planétaire. Des millions de kilomètres de fibres
optiques se croisent en permanence et relient des continents dans le temps et lřespace.
Des contrats, des transactions et des informations de tous ordres traversent les fuseaux
horaires, les frontières et les cultures. Les nouvelles routes commerciales sont des
éclats de laser et des rayons de satellites. Les marchandises transportées sont le savoir
et la technologie.
Les évolutions et les mutations technologiques accusent des rythmes à la fois
rapides et bouleversants. Les innovations qui en résultent non seulement transforment
structurellement les systèmes productifs, mais permettent dřaccélérer la croissance.
Cela entraîne selon P.CHAPIGNAC21 trois ruptures qui ont une tendance assez nette à
structurer les activités économiques autour du traitement de lřinformation :
la production de richesse déplace son centre de gravité de lřactivité
productrice (la dialectique entre la machine et lřhomme) à la création (la
conception et le pilotage intellectuel). Il va en résulter le déplacement de la
source des richesses vers lřactivité de conception ;
les transactions de toutes natures ont tendance à sřimposer comme
principaux générateurs de la valeur ajoutée, ce qui déjà se constate dans la
structure des entreprises où les fonctions commerciales, marketing et autres
prennent une importance grandissante ;
le renversement des hiérarchies des actifs avec un caractère dominant des
actifs immatériels.
Il se crée alors à lřéchelle mondiale un immense réservoir technologique dont
peuvent bénéficier tous les pays pour innover et exploiter leur potentiel compétitif
dans les secteurs industriel, agricole et des services par acquisition de gains de
productivité. Certains pays en ont largement profité sous des formes comme la «
révolution verte » ou le développement dřindustries lourdes ou légères.
Ces éléments indiquent à souhait que la mondialisation est en train de concevoir
un nouveau modèle de société que lřon appelle communément la société innovante
dont les valeurs clés sont la productivité, la compétitivité, lřefficacité, la rentabilité,
lřoptimisation, la flexibilité, le contrôle, lřadaptabilité, la mesurabilité et la gestion.
Cette société sous-tend un projet axé sur lřapologie du meilleur et de lřexcellence. Elle
privilégie les outils plutôt que les personnes, elle accorde la priorité aux phénomènes
et se soucie très peu des finalités. Elle devrait entraîner de nouvelles réflexions car si
on nřy prend garde, sous couvert de progrès techniques, elle peut déboucher sur une
logique de compétition, de violence et dřexclusion. Par ailleurs, elle ramène en surface
21
P.CHAPIGNAC, Communication au Congrès IDT-Marchés et industries, Paris, 1995
3
9
le débat sur les technologies et la recomposition de lřemploi : la machine tue-t-elle
lřemploi ou lřoblige-t-il à se déplacer et à se recomposer?22
Cependant, le Continent africain sřinsère difficilement dans le concert des
nations : en marge de lřexpansion industrielle mondiale, il risque dřêtre exclu de la
révolution mondiale des technologies de lřinformation et des télécommunications
(Rapports de 1999 et 2001)24. Lřaccélération des innovations technologiques risque de
produire plusieurs conséquences négatives sur le développement des pays, notamment
le creusement de lřécart entre les capacités dřaccès et dřutilisation des techniques au
Nord et au Sud23, les économies de consommation des matières premières limitant les
perspectives dřexportation des PVD et lřapprofondissement des inégalités des revenus.
Comme lřobservait Carlo De Benedetti alors PDG dřOlivetti, « le développement
technologique actuel rendra les riches encore plus riches et les pauvres encore plus
pauvres ».
Section 5 : Mondialisation multipolaire : la formation de
puissants pôles de compétition.
Jusquřà la fin des années 80 tout le système de la mondialisation était géré dans
un cadre bipolaire. Mais avec lřeffondrement du Bloc Soviétique et lřexacerbation de
certaines crises, les contours dřune mondialisation encore plus multipolaire se
dessinent.
À lřobservation, malgré cette forme multipolaire dřorganisation et de gestion de
la mondialisation, le monde reste fragile, instable et imprévisible. Jamais la précarité
nřa été aussi grande sur la planète dans ses sphères économique, financière, politique
et sociale et même culturelle. La rupture de la croissance fordienne à la fin des années
60, consolidée et aggravée par le désordre monétaire international a engendré des
ruptures dřéquilibre dans lřéconomie mondiale, et face auxquelles tous les moyens
exceptionnels de régulation vont se révéler totalement inopérants.
Lřinflation croît en même temps que le chômage (stagflation). Lřendettement
fragilise les bases du système financier international marqué par lřampleur des bulles
spéculatives et les fluctuations anarchiques des devises. Le protectionnisme se
réinstalle avec des techniques plus sophistiquées échappant souvent à la surveillance
de lřOMC (la récente Conférence de Cancun vient dřen administrer la preuve). Face à
cette situation et au darwinisme économique, la plupart des grandes nations
industrielles organisent des espaces de commerce privilégié (multiplication des
organisations régionales) et gèrent leurs complémentarités avec les nations voisines
(prolifération des Accords de Libre Échange).
Cřest dans ce cadre que fonctionne le monde multipolaire qui consacre 4 pôles
de puissance qui tournent autour de lřabolition des frontières par la libre circulation
des marchandises, des capitaux, des services, lřouverture des marchés publics et
lřélaboration des politiques de coopération pour mieux affronter la concurrence :
lřUnion Européenne (UE), lřAccord de Libre Échange Nord-américain (ALENA), le
Groupe Économique dřAsie Orientale(GEAO) qui se compose des 6 pays de lřASEAN
plus le Japon, la Corée du Sud, Hong Kong et Taiwan, et le MERCOSUR. Ces blocs
économiques régionaux sont les meilleurs instruments de compétitivité. En effet, la
J.B. Foucauld : Une nouvelle donne pour lřemploi, Revue Échanges et projets, janvier 1994 24PNUD,
RMDH de 2000 et 2001
23 La possibilité pour les PVD de trouver des raccourcis techniques et de choisir le dernier et le meilleur
équipement est assez restreinte.
22
4
0
concurrence exige des pays et des entreprises un subtil dosage de protectionnisme et
de libre-échange, dřétatisme et de libéralisme. Dans le monde des affaires, on se soucie
bien peu des extrêmes : libre échange sans entrave ou protectionnisme dur ou atténué).
Le modelage de lřespace mondial invite à des combinaisons complexes qui seules sont
à même dřatteindre la plus grande efficacité.
Jadis réservée aux PSD, la régionalisation devient la forme dřorganisation de
lřéconomie mondiale, si bien que les relations économiques et financières sřorganisent
en grande zone géographique. Dans ce contexte, les accords régionaux sont des accords
préférentiels et accordent à certains pays des facilités dřaccès aux marchés intérieurs
qui ne sont pas concédées aux autres. La part du commerce mondial qui nřimplique
pas un des trois grands accords que sont lřUE, lřALENA et le GEAO ne représente que
15,6%. Désormais, les relations commerciales sont fondées sur le principe fort de la
clause de la nation la plus favorisée. Tout pays exportateur bénéficiaire de cette clause
se voit automatiquement appliquer le tarif douanier le plus favorable. Cette règle est
incluse dans les accords de lřOMC qui, cependant, tolère beaucoup dřexceptions et de
dérogations.
En conséquence, du point de vue strictement économique, la mondialisation
favorise la tendance au renforcement de la régionalisation qui diminue lřefficacité des
mesures nationales isolées à la concurrence internationale et encourage les réponses.
Dřautres éléments existent à côté de ces aspects purement économiques,
financiers et technologiques, préfigurant de ce fait les changements spectaculaires
comme par exemple le retour du politique et du culturel qui nřont plus le statut de
variables muettes dřune mondialisation qui repose sur lřexigence des « harmonies
universelles ».
Section 6 : Des conséquences non économiques de
mondialisation.
la
En accentuant les échanges des biens, des capitaux, des technologies mais aussi
des hommes, la mondialisation met en contact des systèmes sociaux différents. Elle les
déstructure et impose ses modèles et ses valeurs propres selon les principes des «
harmonies universelles » indispensables au fonctionnement des marchés : unification
des valeurs culturelles, sociales et politiques et leur soumission à la logique marchande.
Deux phénomènes importants en apportent la preuve.
I/) Mondialisation et déstructuration des identités et valeurs culturelles
par l’échange inégal des cultures.
À la fin des années 60, H. MARCUSE prédisait dans son célèbre ouvrage «
l’homme unidimensionnel » la réduction de lřindividu à une seule facette : un
conformisme asservi par la technologie plutôt que par la terreur. Il déplorait la
diffusion de la culture de masse qui réduit le citoyen au rang de simple consommateur.
Une quinzaine dřannées plus tard, Vance PACKARD dans « La persuasion clandestine
» dénonçait la stratégie des industriels publicitaires visant à contrôler les mentalités
des consommateurs et uniformiser leur comportement. Aujourdřhui avec la
mondialisation, ces phénomènes prennent une dimension insoupçonnée 24 et
remettent à lřordre du jour les craintes de MARCUSE. Selon Théodore LEVITT il
24
Cité par le Recteur Sélim ABOU lors du Colloque de Beyrouth sur la mondialisation, 28 avril 1998
4
1
semble que « le temps des différences régionales et nationales dues à la culture, aux
normes et aux structures sont des vestiges du passé »25.
Des intellectuels anglo-saxons avancent lřidée que la culture de masse est vouée
à sřétendre à partir du centre, en lřoccurrence les États-Unis, vers la périphérie qui est
en fait le reste du monde26. Cela fait craindre lřinstauration de lřhégémonie dřune
seule puissance du fait de « lřéchange inégal entre les cultures ». On a beaucoup parlé
du « Mc Monde » ou encore de la « Mc Donaldisation » à quoi les français tentent
dřopposer « lřexception culturelle ». Ce débat est entré dans la conscience commune.
Et pour beaucoup dřauteurs, la constitution dřun marché global entraîne la formation
dřune culture globale qui gomme toutes les identités nationales. Lřidée classique Ŕ et
désormais banale Ŕ de lřunification humaine par la technique de production, de
transport, de communication, dřinformation, revient en surface pour rendre compte
de cette question de plus en plus prégnante qui concerne lřavenir de la culture à lřâge
du « tout planétaire ».
Que vont devenir les valeurs culturelles nationales ? Vont-elles se modifier pour
épouser les logiques de compétition ou alors seront-elles étouffées ou gommées par la
culture standardisée découlant de la mondialisation ?
Ces questions sont au cœur de la crise qui secoue les sociétés africaines. En effet, la
mondialisation, par les moyens de communication de masse, diffuse un modèle
culturel global, bouscule toutes les valeurs et comportements autochtones et les pousse
à des formes multiples et complexes de refus et de résistance. Cheikh Anta DIOP, dans
un ouvrage consacré aux problèmes de la renaissance des cultures africaines met
lřaccent sur lřexemple révélateur de Thèbes sous la 18ème dynastie. « Ekhanon fut un
pharaon acquis à lřinfluence orientale. Par ses réformes, il faillit diluer lřÉgypte de son
époque et lřaliéner progressivement au profit des peuples dřOrient qui nřétaient ni
techniquement ni scientifiquement plus avancés. Le clergé de Thèbes se dresse
derrière Toutankhamon pour recouvrer sa liberté et lřautonomie de la nation
égyptienne, en ramenant la pensée de lřépoque des dieux, aux croyances et aux cultures
de tradition purement thébaines. Les Prêtres savaient tout simplement que lřOrient de
lřépoque ne leur apportait rien de substantiel, même en matière religieuse. Ils savaient
également quřen renonçant à leurs dieux et à leur vision du monde sous-jacents à leurs
institutions religieuses, ils sřabandonnaient dangereusement à une aliénation
culturelle qui préparait progressivement lřextraversion de lřÉgypte et la perte
dřidentité du peuple pharaonique, la conquête de leur pays par des modèles, des
symboles et des instruments quřils nřavaient pas élaborés et dont ils ne pourraient
décider lřévolution. Mais les Prêtres savaient aussi que lřimpérialisme culturel est
toujours contemporain de lřimpérialisme politique et économique »27.
Le drame évité à Thèbes est le drame vécu par le Continent africain qui doit se
convaincre que « lřidentité culturelle procède de lřexpression volontaire dřune
authenticité qui prend racine dans le génie de chaque peuple et dans les valeurs
fondamentales qui la sous-tendent. Cette recherche de lřauthenticité passe par un
ressourcement qui ne traduit pas un simple retour aux sources, mais intègre les réalités
et les impératifs du monde moderne. Elle implique une prise de conscience lucide qui
permette lřactualisation et le renouvellement des valeurs, interdisant ainsi la création
Théodor LEVITT : The marketing Imagination, cité par le Recteur Sélim Abou
D.ROTHKOPF écrit dans ce sens que « Les américains ne devraient pas lier le fait que de toutes les
nations du monde, la leur est la plus juste, la plus tolérante et constitue le meilleur modèle pour lřavenir,
in Foreign Policy
27 C.A. DIOP : Nations nègres et culture, Édit. Présence Africaine, 1956
25
26
4
2
de ghettos culturels. Il sřagit de découvrir de nouvelles dimensions de la culture
africaine. Cřest dire que le monde africain doit élaborer une stratégie culturelle
suffisamment efficace pour atténuer les impacts négatifs des modèles culturels
étrangers. Cela suppose un système de communication fondé sur lřutilisation des
langues nationales pour atteindre les masses africaines, une coopération culturelle
internationale et la création dřinstruments culturels destinés à favoriser les échanges,
à financer les industries cultuelles, à encourager les activités intellectuelles.
II/ Mondialisation libérale : système économique libéral doit rimer avec
société démocratique.
Au plan politique, la mondialisation se traduit par un regain dřintérêt pour les
problèmes de démocratie, de paix, de sécurité et de bonne gouvernance. Il est
indiscutable que ces éléments sont des préalables du développement économique et
social.
Le débat est clos assez vite par lřimposition dřun ajustement des PVD aux règles
et normes démocratiques formelles et de bonne gestion de tous les centres de pouvoir.
Cřest le socle minimal de la nouvelle civilisation universelle de la démocratie et des
droits de lřhomme. Il repose sur lřidée implicite de lřexistence de valeurs universelles
dans lesquelles devait se reconnaître lřensemble des « citoyens du monde ». En effet,
il apparaît clairement que « la démocratie portative » dont parlait PARETO doit
essentiellement réglementer la circulation des élites. Elle repose sur les règles de la
démocratie représentative que lřOccident a mis des siècles à édifier autour du concept
de Parti politique 28. A-t-on le bon modèle ? Et dispose-t-on des instruments et des
moyens pour le réaliser ? Et enfin comment résoudre lřéquation très délicate des
sanctions à appliquer en cas de défaillance?
Alors que certains auteurs soutiennent que la mondialisation annonce la fin des
conflits ou « la fin de l’Histoire et le dernier homme » 29 (FUKUYAMA), dřautres
martèlent les préceptes de la « pensée unique » qui font de la mondialisation la voie
royale du bonheur : plus le monde sera ouvert, plus la croissance sera élevée, plus le
bien-être se généralisera. Toutes les institutions et tous les acteurs ont lřoccasion dřy
assister, sinon dřy participer, en direct ou «en temps réel». Cette vision idyllique ne
correspond-t-elle pas à la globalisation fortement asymétrique effectivement observée.
Quřapporte-elle globalement au continent et au Sénégal ?
Section7 : La société civile mondiale en gestation et la
revendication d’une mondialisation maîtrisée et équitable.
La mondialisation qui sřaccompagne dřune double dualité richesse/pauvreté et
chômage/travail a entraîné beaucoup de critiques à lřencontre du système économique
mondial incarné par les institutions internationales que sont, la BM, le FMI et l’OMC.
M. ROCARD dans son ouvrage Pour une autre Afrique, Éd. Flammarion 2001, note que « les
institutions africaines fondées sur des prises de décisions collégiales et consensuelles et en ce sens ne
sont pas inférieures. La méthode en est lřarbre à palabre et lřinstrument lřassemblée de village. Tout se
passe comme si lřOccident a remplacé la démocratie consensuelle africaine par son produit la
démocratie conflictuelle. »
29 F. FUKUYAMA : La fin de lřhistoire, Édit. Flammarion, Paris 1992
28
4
3
Ces critiques émanent de plusieurs secteurs de lřopinion internationale et sont
traduites sous diverses plateformes à travers des organisations autonomes qui, en
conséquence, échappent plus ou moins au contrôle des politiques. La multiplication de
manifestations à lřoccasion des diverses rencontres des IFI et la convocation régulière
du Forum Social Mondial sont des preuves de la formation lente dřune société civile
internationale autour de lřexigence dřun monde plus juste et plus équitable et dřun
retour à un meilleur équilibre dans les relations internationales.
Pour toutes les organisations du Forum Mondial, si lřhumanité nřa jamais
produit autant de richesses, jamais les inégalités et la pauvreté nřont été aussi fortes
traduisant ainsi un environnement international fortement dual. Ce dualisme entre
pays du Nord et du Sud peut sřidentifier à travers la faillite du système éducatif, la
montée de la pauvreté de masse, la dégradation de la situation sociale. La croissance et
le développement sont bloqués, ce qui se manifeste à travers la détérioration des
indicateurs du cadre macroéconomique suite à lřapprofondissement du fardeau de la
dette, lřeffondrement des termes de lřéchange et la diminution de lřaide publique. Face
à cette situation dramatique, depuis plus dřune décennie, plusieurs conférences
internationales ont été convoquées mais les résultats restent encore assez faibles:
Initiative PPTE, Objectifs du millénaire pour le Développement, Résolution 2626 de
lřAssemblée Générale des Nations Unies relative à lřenveloppe dřaide publique au
développement (0,7% du PNB des pays riches).
La succession de « décennies perdues du développement » et la marginalisation
progressive des pays du Sud ont conféré aux ONG de plus en plus nombreuses des rôles
accrus. Selon les statistiques du Comité dřAide au Développement (CAD) de lřOCDE,
les dons des organisations privées bénévoles sřélevaient à 6 milliards de dollars en
1995, auxquels il faut ajouter 1,2 milliards de lřAide Publique au Développement (APD)
qui transitent par ces organisations. En définitive, sur lřensemble des ressources
financières vers les PSD, la contribution des ONG représente 3,6%. Ces chiffres
montrent lřampleur des moyens dont disposent les ONG pour mener leurs actions
directes au niveau des populations.
Le foisonnement, la diversité des interventions, la multiplicité et la complexité
de leurs relations, le poids économique, financier et social quřelles représentent,
mettent en relief la place et le rôle des ONG dans le processus dřaide au développement.
Ces ONG représentent une fraction de la société civile et se donnent pour principale
mission dřaider les populations défavorisées sans distinction de nations, dřÉtats ou de
cultures.
Cette importance que prennent les ONG en Afrique et particulièrement au
Sénégal appelle trois interrogations :
Quel serait leur véritable rôle dans la réalisation des objectifs du
développement ?
Leur mode dřorganisation et dřintervention leur permettent-ils de
contribuer efficacement à la réalisation des objectifs de réduction de la
pauvreté et de développement ?
Leurs formes actuelles sont-elles en phase avec les transformations
sociopolitiques dans leur sphère dřévolution? En dřautres termes, peuventelles passer dřune phase de contestation à celles dřacteurs à part entière dans
le processus de mondialisation ?
L'autorité morale exercée par ces organismes privés (qui vont des
Organisations
Non Gouvernementales (ONG) aux Mouvements Sociaux
Internationaux) ont trois sources : aptitudes à proposer une liste des thèmes à
négocier dans les institutions internationales (pouvoir de fait plus que de droit),
4
4
capacité de fournir des avis d'expert en vue dřun travail d'influence (lobbying) et
positionnement dans les domaines sociaux, visant à l'émancipation des acteurs non
étatiques (autorité morale).
Les décideurs et tous les acteurs du jeu économique et social des Pays en
Développement devraient exploiter positivement toutes ces opportunités quřoffrent les
ONG et leurs mouvements sociaux. Au niveau interne, cela leur permettrait de disposer
dřune information technique essentielle aux décideurs politiques pour légitimer
certains choix et contribuer à la préparation de certaines décisions et au niveau
mondial, de peser sur la recherche dřune égalité sociale dans le monde et de donner
écho aux revendications dřannulation de la dette, dřinstauration dřun commerce
équitable etc. En effet, ces mouvements sociaux de la société civile internationale sont
profondément réformistes et ont souvent pour objectif majeur d'aider la
mondialisation à prendre en charge ses membres les plus faibles.
Cette question est au cœur des débats de la Société Civile Internationale
regroupée autour du Forum Social Mondial et des idéaux « altermondialistes ». Elle
récuse le néo-libéralisme et ses conséquences, et cherche un modèle alternatif. Cette
idéologie est rendue responsable des exclusions avec le démembrement des sociétés
traditionnelles. En outre, elle est vivement critiquée pour son opposition à lřÉtat
providence, au Sud comme au Nord et pour lřexigence, au nom de lřimpératif de
concurrence, de lřabandon des protections et du soutien étatique à lřemploi, du
démantèlement des services publics et de la suppression des filets de sécurité sociale.
Section 8 : La question sécuritaire et la gestion des risques réels
ou supposés.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001 les questions de la sécurité sont
projetées au centre des préoccupations de tous les États, des peuples et des entreprises
de tous les domaines. Les chercheurs en sciences économiques et politiques comme les
stratèges accordent désormais une importance de premier ordre aux questions
sécuritaires et de gestion des risques. Les attentats du 11 Septembre soulèvent
beaucoup dřinterrogations qui, sans aucun doute, concernent dřabord la gouvernance
mondiale mais aussi les relations Nord-Sud :
Comment la politique étrangère menée par les États-Unis depuis la guerre du
Golfe a-t-elle créé un potentiel de haine expliquant les attentats du 11
septembre ?
Quel est le pouvoir de conviction des intégristes partisans du Jihad ?
Les terroristes ont-ils un projet ?
Quels sont ses liens avec l'argent : celui des affaires, celui de la drogue et du
crime, celui des hydrocarbures ?
Quel contenu économique potentiel peut prendre la nouvelle configuration
des alliances entre superpuissances après la fin du monde bipolaire?
Derrière ces questions conjoncturelles se pose lřinterrogation majeure à
savoir si le triomphe du marché marque la fin de l'histoire comme le pense
F. FUKUYAMA ou bien se dirige-t-on vers le choc des civilisations ?
Les réponses à ces questions ont des répercussions directes sur l'économie, selon
au moins trois axes : dřabord le mode de fonctionnement global de l'économie
mondiale, ensuite la transformation de certains secteurs aujourd'hui clés et enfin la
prise en compte des risques et des incertitudes. Depuis les années 90, avec la chute du
mur de Berlin marquant la disparition dřune mondialisation bipolaire, lřhumanité
4
5
semblait sřengager dans un processus inéluctable de globalisation marqué par la
domination des marchés, le développement des échanges et le recul du pouvoir de
régulation des États. Toutefois, cette tendance lourde est en train de s'inverser avec un
retour frénétique du politique sur lřéconomique. En effet, les attentats ont ouvert la
voie à une demande accrue d'État, de protection et de régulation.
Tous les secteurs sont affectés directement ou indirectement, certains plus que
d'autres : énergie, transports, tourisme, nouvelles technologies, banques, etc. Certains
de ces secteurs sont particulièrement structurants pour toute l'activité économique.
Cřest le cas notamment du pétrole dont les prix sont déterminants pour la
compétitivité, les échanges commerciaux et la circulation des personnes et des services.
Le traitement du risque, des incertitudes et de la sécurité est devenu une question
majeure, qui peut déboucher sur une demande de plus d'État et conduire les
entreprises à redéfinir leurs orientations stratégiques.
Face à ces problèmes aujourd'hui décisifs, des économistes ont tenté de clarifier
l'évolution de l'économie mondiale après le 11 septembre 2001. Pour certains,
beaucoup dřindicateurs caractéristiques montrent déjà de lourdes tendances
récessives avec le freinage de la croissance au niveau des économies du centre, la baisse
des activités productives, la détérioration des indicateurs monétaires et financiers etc.
Alors que pour dřautres, il ne sřagit que de menaces passagères sur une économie
mondialisée solide qui, après quelques turbulences dues au choc américain, devraient
retrouver ses marques. Dans lřoptique que voilà, les acteurs de lřéconomie perdent
confiance, ce qui crée une morosité au niveau de certains secteurs dřactivités : krach
boursier passager, ralentissement de la consommation, renchérissement des prix du
pétrole, perturbation des marchés du transport aérien et du tourisme.
Le scénario catastrophe ne se dessine pas encore pour deux raisons majeures :
la solidité de lřarchitecture bancaire centrale de lřensemble des pays développés et leur
solidarité par les rapides et indispensables régulations de la finance pour empêcher que
la situation ne dégénère vers une crise financière qui provoquerait alors une chute de
lřactivité productive et de service. Cependant, quel que soit lřangle dřanalyse, on
observe déjà deux phénomènes : dřabord le retour de lřÉtat comme facteur de
régulation, et ensuite la réapparition de la question Nord-Sud cřest-à-dire la distance
grandissante entre ces deux pôles avec lřélargissement de la dualité richespauvres, le
développement des inégalités, la détérioration de la situation sociale et lřexclusion. Dès
lors, toute stratégie de lutte contre la violence en général et la violence terroriste en
particulier doit reposer sur un combat sans merci contre le cercle vicieux de la pauvreté
et du désespoir. Cřest la lutte pour le développement qui est largement détournée par
la vision qui domine le monde depuis une vingtaine dřannées et que lřon désigne par
la mondialisation néolibérale.
Comprendre et agir pour une paix juste rappelle que la sécurité viendra dřabord
et avant tout par lřappui constant à un développement durable, lřinstauration
progressive dřune paix juste, le respect intégral des droits humains et une généreuse
ouverture aux populations migrantes et réfugiées.
CHAPITRE 2
L’AFRIQUE PARIA DE LA MONDIALISATION ENTRE
MARGINALISATION, PAUVRETÉ ET PRÉCARITÉ.
La distribution des revenus à lřéchelle mondiale laisse apparaître deux types
dřinégalités : celles qui existent dřabord entre les pays et celles observées au sein même
des pays, quřils soient du Nord ou du Sud. Aujourdřhui, on observe une très forte
4
6
croissance des inégalités à ces deux niveaux dont les causes sont assez controversées.
Généralement plusieurs facteurs sont évoqués pour expliquer ces inégalités dont deux
semblent faire consensus : la concurrence accrue des pays à bas salaires
particulièrement en Asie et qui justifie assez largement la délocalisation industrielle, le
progrès technique « biaisé » au sens où ce dernier supprime de façon massive des
postes de travail non qualifié tout en augmentant la demande de travail qualifié. Cřest
la raison pour laquelle HOANG NGOC LIEN estime que la mondialisation nřa pas
encore atteint les hommes car « loin de sřêtre atténuées, les inégalités se sont creusées.
Le fossé sřest agrandi entre les revenus des salaires et ceux du patrimoine, entre la part
des salaires et celle du profit dans la valeur ajoutée. Pire, la reproduction sociale
continue de jouer à plein : la mobilité intergénérationnelle entre les classes sociales ne
sřest pas améliorée ».30
Section1 : Les inégalités et leur portée : la difficulté de réduire
la fracture sociale.
Sur le premier type, les statistiques montrent que le monde est en phase de
polarisation, avec un fossé de plus en plus large entre les pays pauvres et les pays riches.
Concrètement, lřécart du revenu par habitant entre les pays industrialisés et les pays
en développement a ainsi triplé, passant de 5 700 dollars en 1960 à 15 400 dollars en
1993. De plus sur les 23.000 milliards de dollars que représentait le PIB mondial en
1993, 18.000 milliards provenaient des pays industrialisés, contre seulement 5.000
milliards pour les pays en développement. Encore plus significativement, le cinquième
le plus riche de la population mondiale dispose de plus de 80% des ressources et le
cinquième le plus pauvre de 1%. Quelques 2,7 milliards dřindividus (sur 6 milliards)
vivent avec moins de 2 euros par jour et ils seront environ 4 milliards en 2015.
Au cours des trente dernières années, la part des 20% de personnes les plus
pauvres dans le revenu mondial est tombée de 2,3% à 1,4%. Dans le même temps, la
part des 20% les plus riches passait de 70% à 85%. Lřécart de revenu entre les 20% plus
riches et les 20% les plus pauvres a ainsi doublé, passant de 30/1 à 6/1. La fortune des
358 milliardaires en dollars que compte la planète est supérieure au revenu annuel
cumulé des 45% dřhabitants les plus pauvres de la planète. Au cours des trois dernières
décennies, la proportion dřindividus habitant des pays ayant connu une croissance
annuelle de leur revenu supérieure à 5% a plus que doublé (passant de 12 à 27%), mais
la proportion de la population mondiale connaissant une croissance négative de ce
revenu a plus que triplé, passant de 5% à 18%.
Le second type dřinégalité est celle qui existe au sein même des pays. En prenant
lřexemple de la France, le revenu mensuel moyen des ménages résidant dans ce pays
était de 14 190 F en 1994. Mais 10% des ménages disposaient alors de moins de 4 530
F alors que 10% des ménages gagnaient plus de 25 890 F, soit un écart P9/P1 de 5,7
plus important que lřécart des seuls salaires qui sřétablissait à 3,2. Dans les pays de
lřOCDE, les inégalités salariales sont mesurées par le ratio P9/P1 qui sřélevait, en
1990, à 2 en Norvège, 2,5 en Allemagne, 3,4 au Royaume-Uni et 4,5 aux États-Unis.
Ces inégalités font aujourdřhui lřobjet dřintenses controverses au niveau de
lřanalyse du développement. En effet, certains économistes soutiennent avec force
arguments que les inégalités sont favorables à la croissance économique. Ils prennent
30
HOANG Ngoc Lien : La fracture sociale : sommes-nous condamnés au Libéralisme Édt. Arlea, p192
4
7
appui sur les prédictions de S. Kuznets et avancent que si la croissance accroît les
inégalités dans un premier temps, elle les réduit ensuite.
Encadré 3 : Inégale répartition du revenu
Kuznet (prix Nobel 1971) montre que le rapport entre le PNB individuel et les
inégalités dans la répartition des revenus prend la forme dřune courbe en « U »
renversée. Lorsque les revenus individuels augmentent, les inégalités sřaggravent un
maximum pour un niveau intermédiaire de revenus, puis déclinent pour des niveaux
de revenus élevés. Cette question importante de la répartition des revenus est
sousanalysée dans la pensée économique.
Dans ce sens, depuis quelques années, les systèmes statistiques africains, de
même que les chercheurs, déploient, avec le financement des bailleurs de fonds
internationaux (BM, FMI, ACDI, CRDI…), des efforts pour mesurer le seuil de
pauvreté, identifier les pauvres, saisir leurs profils, leurs liens de résidence. Sans nul
doute, ces efforts sont louables, motivés sans doute par la volonté de mettre à la
disposition des décideurs économiques et politiques des instruments nécessaires à un
ciblage pertinent de la politique de lutte contre la pauvreté. Mais il est curieux
dřobserver que les statisticiens et les économistes ne manifestent que très peu
dřintérêt pour les riches et les mécanismes dřenrichissement ainsi que la répartition
des revenus.
À y regarder de près, cette assertion peut-être économiquement fondée mais ne
convient pas dans la perspective de lutte contre la pauvreté. Pour P. ENGELHARD 31, il
faut sřinterroger pour savoir à partir de quel seuil dřinégalité la croissance de la
richesse des uns ne compense plus la perte de richesse des autres ? Rawls fournit une
piste intéressante dans le second principe de sa Théorie de la justice sociale 32 :
lorsquřil y a des riches, les pauvres sont souvent moins pauvres que si tout le monde
était pauvre. Mais alors sommes-nous encore dans un univers où lřaccroissement de la
richesse des riches garantit que la pauvreté des pauvres va diminuer ? Et P.
ENGELHARD observe avec pertinence que deux ou trois cents personnes parmi les
plus riches de la planète ont un revenu qui équivaut à celui de deux ou trois milliards
de pauvres. Quřune inégalité permette à ces pauvres de vivre un peu mieux quřils ne le
feraient si la richesse était un peu moins mal répartie nřest pas très vraisemblable.
Globalement, les inégalités se sont creusées entre les pays et au sein de la plupart
dřentre eux. Ainsi, dans les pays opulents dřEurope occidentale, le nombre de pauvres
nřa cessé dřaugmenter depuis vingt ans. Toutefois, ces inégalités et ces pauvretés
excessives deviennent inacceptables et dangereuses, car elles constituent le terreau sur
lequel se recrutent les terroristes qui menacent toutes les démocraties du monde.
Manifestement, les réseaux terroristes tirent leur origine de la désespérance et des
souffrances de la pauvreté que vivent certains peuples souvent dans lřindifférence
totale de la communauté internationale. Les attentats de Septembre sont intervenus
dans une conjoncture de profonde détérioration des rapports NordSud : dégradation
des termes de lřéchange, approfondissement des déficits, massification de la pauvreté,
endettement qui hypothèque le financement du développement, baisse de la
croissance. Dans les diverses négociations internationales à Seattle (OMC), à KYOTO
sur le réchauffement de la terre négocié par 160 nations, à Gènes (G8) et à Durban
P.ENGELHARD : LřAfrique miroir du monde ? Plaidoyer pour une nouvelle économie. Edit. Arléa, Paris,
1998, p.222
32 J. Rawls : La théorie de la justice sociale
31
4
8
(ONU) dernièrement sur lřesclavage, les pays du Sud ont fait beaucoup de concessions
mais nřont presque rien obtenu en retour. Ces éléments entretiennent des sentiments
dřexclusion, de frustrations, de désespoir, tout cela sur fond de pauvreté ambiante.33
Section 2 : L’Afrique paria de la mondialisation. Entre pauvreté,
précarité et exclusion, elle n’a pas encore de place dans le 21ème
siècle34.
La participation de lřAfrique à lřéconomie mondiale a fortement diminué au
cours des cinq dernières décennies aussi bien du point de vue de son PIB, de ses
exportations que des IDE reçus. Selon lřOCDE, la part de lřAfrique dans le PIB mondial
mesurée en parité de pouvoir dřachat entre 1950-2000 a baissé dřun tiers alors que sa
part dans les exportations a été divisée par 3. Il en va de même pour les investissements
directs étrangers, comme cela a été établi plus haut.
Dřun autre côté, lřéconomie mondiale a une assez faible incidence sur la
croissance des économies africaines. Cela sřexplique dřabord par la base de son
système productif composée essentiellement de produits primaires et ensuite par son
insertion faible dans des réseaux diversifiés de commercialisation
On peut donc dire que les paramètres posés par la mondialisation ignorent
lřAfrique. Les investissements croisés, les échanges internationaux sur la base de la
croissance de la production mondiale, la globalisation financière aussi bien que les
réseaux transnationaux et les firmes globales ne sřintéressent pas au continent. À ces
facteurs sřajoutent dřautres qui sont endogènes et contribuent à la marginalisation de
lřAfrique. Au titre de ces facteurs on peut citer :
lřabsence dřinfrastructures adéquates de
communication ; lřétroitesse des marchés ; les
incertitudes et risques nés des conflits ; la mauvaise
qualité des administrations publiques.
Les Programmes dřAjustement Structurel ont tenté dřintroduire des réformes
qui avaient pour objectif lřassainissement des économies en vue de la restauration de
leur compétitivité extérieure par la réduction des déficits budgétaires, une pression sur
les salaires, la suppression des subventions, la privatisation et le dégraissage de la
fonction publique. Une fois assainies, les économies devraient amorcer une croissance
durable tirée par les IDE et les exportations. En définitive, on sřaperçoit quřen fait
lřassainissement ne finit jamais, les IDE se font attendre, la croissance nřest pas
durable et la pauvreté est encore loin dřêtre éradiquée. Cela a nécessité lřélaboration
par la Communauté internationale « des Objectifs du Millénaire pour le
Développement, un pacte entre les pays pour vaincre la pauvreté »37
I/ Pauvreté de masse aggravée par la défaillance des systèmes
traditionnels et modernes de protection sociale.
Le Continent africain est la région du monde la plus pauvre, sa production
moyenne par habitant à la fin des années 90 est inférieure à ce quřelle était en 1960, sa
part dans le commerce mondial a reculé. Au niveau social, la situation est simplement
Moustapha KASSE : Récession mondiale et terrorisme, Journal Info7 du 02 fév. 2002
Banque mondiale : L’Afrique peut-elle revendiquer sa place dans le 21ème siècle ?,
37 PNUD : RMDH 2003 : Les OMD
33
34
4
9
catastrophique avec 250 millions de personnes qui nřont pas accès aux services de
santé, 140 millions dřanalphabètes et 2 millions dřenfants qui meurent chaque année
avant leur premier anniversaire.
Le bilan de 10 années de recherche et de lutte contre la pauvreté est fortement
contrasté. Les actions de lutte contre la misère et la famine ont donné quelques
résultats positifs indéniables avec lřaugmentation de la production alimentaire du
système périphérique et le recul de la faim. Toutefois, depuis les années 70, le nombre
de pauvres augmente au même rythme que la population (KANKWENDA, 1999) sans
que lřon soit en mesure de répondre aux questions fondamentales à savoir : i)
Comment mesurer la pauvreté ? ii) Quels sont les groupes les plus vulnérables ? iii)
Quelles sont les conditions de vie des pauvres et des très pauvres ? iv) Quelle politique
efficace faut-il mettre en œuvre ?
À lřanalyse tous les pays africains sont handicapés par une crise sociale dřune
très grande ampleur qui se manifeste dans lřaccroissement du couple pauvreté et
chômage. Cela entraîne une forte dégradation des conditions de vie : pénurie et
insécurité alimentaires, diverses épidémies, non-accès aux services de base. Ce
processus de paupérisation de masse sřaccompagne paradoxalement dřun
affaiblissement des formes modernes comme traditionnelles de protection sociale.
Le Continent africain administrait la force dřune indiscutable « solidarité »,
découlant principalement dřun ensemble dřobligations et de droits complexes destinés
à préserver la cohésion du groupe et à réduire lřincertitude économique. La logique du
« don et du contre-don », sans doute latente dans ce tissu dřobligations réciproques,
avait fini par instaurer un contrat-social implicite qui est en train de se déliter
dangereusement. Dès lors, la protection sociale cesse de sřappuyer sur les réseaux de
la famille élargie qui nřest plus en mesure de répondre aux sollicitations de ses
membres les plus faibles et les plus démunis dans un contexte de crise économique. Au
niveau des structures formelles, les choses ne vont pas mieux, suite à la crise profonde
du système public de sécurité sociale, symbole de « lřEtatprovidence ». Il accuse une
triple crise : une crise dřefficacité : effets pervers de prélèvements excessifs
;
une crise de légitimité : côté recettes : une redistribution à rebours ; côté
dépenses : la solidarité déviée avec des difficultés dřévaluation ;
et une crise dřadaptation.
Pris en tenaille entre lřaccroissement soutenu des dépenses et le tarissement
des sources de financement, suite à lřassainissement économique et financier, le
fonctionnement du système de redistribution et de protection sociale est de plus en
plus bloqué. La crise économique et financière va finir par liquider tous les filets de
protection et de redistribution. La conséquence est alors lřinstauration de la pauvreté,
de la précarité et de lřexclusion. Les analyses sur la pauvreté sont marquées par trois
visions qui peuvent coexister ou alterner dans un même pays : une vision
technocratique, une vision fondée sur lřassistance et une vision caritative.
La vision technocratique est celle des organisations internationales. Elle est
selon Bruno LAUTIER «exprimée sur le mode de la pathologie et emploie souvent un
langage mi-médical, mi-guerrier : la pauvreté est une maladie à éradiquer et pour cela
il faut mettre en place des stratégies pour les pauvres». Il sřagit dřune maladie du corps
social et en conséquence, le réalisme imposant de limiter ses ambitions, il faut scinder
la pauvreté en deux ou trois, pour éliminer «une pauvreté absolue» quřil est nécessaire
de supprimer en premier. Il est donc normal que cette vision mette lřaccent sur les
éléments de quantification en vue de déterminer la proportion de pauvreté absolue
quřune société peut supporter sans risque de faire imploser son ordre social.
5
0
Cette vison implicite nřest pas appuyée par une bonne connaissance des
mécanismes et des facteurs de la pauvreté : les causes macroéconomiques et
structurelles (économie mondiale, politiques internes introduites par les PAS,
lřendettement) et les causes sociales (double explosion démographique et urbaine,
exclusion économique et sociale, absence de protection sociale et rupture des
solidarités traditionnelles). Pour en sortir, il est recommandé aux pays africains de
poursuivre et dřapprofondir lřajustement structurel qui est seul à même de relancer la
croissance économique pour éradiquer la pauvreté. Ce schéma appuyé par les IFI
postule que la croissance doit être tirée par les exportations. Ce principe appliqué à
lřAfrique a quelque chose de surréaliste avec les exportations africaines qui ont
régressé de 14%.
Figure 2 : Population vivant avec moins de deux dollars
II/ Etranglement et hypothèque du développement par l’endettement.
A la fin de lřannée 2000, les allègements promis sřélevaient à 34 milliards de
dollars, ce qui ne représente que 1,6% de la dette totale du tiers monde, et 15% de la
5
1
dette des pays pauvres très endettés (PPTE) 35 . On est très loin des pourcentages
annoncés régulièrement à grand renfort médiatique. À cela sřajoute le fait que les
quelques allègements fort partiels qui sont décidés sont étalés sur plusieurs dizaines
dřannées et liés à certaines conditionnalités politiques et économiques difficilement
accessibles.
Si la Banque Mondiale et le FMI ont lancé cette initiative, cřest parce que la situation
devenait trop dramatique et était intenable. Il fallait rendre la dette soutenable pour
garantir la poursuite des remboursements. Dřailleurs, le Rapport Statistique de la dette
extérieure de lřOCDE, paru en 2001, note que «la mise en œuvre intégrale de
lřInitiative ne se traduira pas par une diminution de la valeur (…) de la dette, car les
allègements prendront pour lřessentiel la forme de remises dřintérêts et de dons
destinés à financier le service de la dette, et non de réductions directes de lřencours de
cette dette».
Le problème demeure donc entier. Lřinitiative PPTE, cřest un coup de canif dans
un baobab. Plus généralement, en 1980, le stock de la dette des Pays En Développement
(PED) sřélevait à 586 milliards de dollars ; en 2000, il est passé à 2527 milliards de
dollars, il a donc été multiplié par plus de quatre. Dans le même temps, les PED ont
remboursé 4 096 milliards de dollars, soit sept fois leur dette de 1980.
Tableau 3 : La dette extérieure africaine de 1982 à 2003 en millions de
dollars
Selon le rapport Global Développement Finance 2001 de la Banque Mondiale,
les pays du Sud ont remboursé au Nord, en 1999, 137 milliards de dollars de plus que
ce quřils ont reçu sous forme de nouveaux prêts. En 2000, cřest 101 milliards de dollars
! Le mécanisme de la dette représente un transfert de richesses des peuples du Sud aux
détenteurs de capitaux du Nord. Alors que demander de plus ? Au Comité pour
lřannulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM), ainsi quřà ATTAC, il faut dire que
lřannulation totale de la dette extérieure publique du tiers monde est, sans conteste, le
premier pas indispensable vers la construction dřun monde où le but nřest pas le
remboursement de la dette, mais la satisfaction des besoins humains fondamentaux.
Moustapha KASSE : Lřendettement de lřAfrique : quelles voies de sortie après PPTE, Marchés Tropicaux
n°3000, 9 mai 2003
35
5
2
La dette écrasante et la trop grande pauvreté rendent impossible le financement des
investissements collectifs sans lesquels le développement ne peut commencer.
Figure 3 : Allégement de la dette
III/ Synoptique des défaillances et des risques de l’Afrique dans la
mondialisation
En résumé, les risques probables de la mondialisation et de la libéralisation sont
à la fois économiques, politiques et sociales et se présentent comme suit :
Au niveau économique
faible capacité dřoffre,
insécurité alimentaire grandissante avec les deux boulets que sont
lřexpansion démographique et lřurbanisation accélérée et chaotique,
secteur privé pas suffisamment développé avec de faibles possibilités
financières,
techniques de production rudimentaires avec comme issue fatale la faible
productivité qui va plomber la compétitivité des économies évoluant dans le
contexte mondial de haute concurrence et de compétitivité,
concurrence dans les débouchés extérieurs et sur le marché domestique
avec des conséquences dommageables aux entreprises nationales,
suppression des préférences tarifaires et commerciales, orientations
défavorables des IDE qui ne trouvent pas encore un
environnement des affaires propice et sécurisé.
Au niveau technologique
faible capacité technique et technologique et
tendance au creusement de la fracture technologique et numérique. Mise à
lřécart de la société du savoir et des innovations ;
insuffisance quantitative et qualitative du capital humain et des institutions
de rechercheŔdéveloppement ;
déficience des systèmes de formation et de renforcement des capacités du
capital humain : éducation et santé ;
5
3
transferts technologiques et innovations financièrement et culturellement
coûteux.
Au niveau social processus contradictoire dřappauvrissement et
dřaffaiblissement des formes modernes comme traditionnelles de protection
sociale ;
lřoffre de biens et services est calquée sur celle de lřEurope, dont le revenu
par tête est quarante fois plus élevé (18000 dollars contre 450) ;
absence de filet de protection pour atténuer la sévérité des conséquences
sociales des premières générations de PAS.
Au niveau politique
échec des modèles démocratiques et de gouvernance
mimétiques et imposés. La démocratie nřassure pas la circulation des élites et la
bonne gouvernance nřassure pas la participation des peuples à la gestion des
pouvoirs ;
incapacité de lřÉtat bienveillant de régulation des appareils économiques,
politiques et sociaux et de contribuer à lřinsertion des acteurs dans la
mondialisation. Forte imbrication de certains intérêts et développement de
la corruption qui gangrènent le fonctionnement de lřEtat ;
confiance au marché comme régulateur de la vie économique alors quřil est
traversé par de multiples distorsions qui le rendent aveugle aux conditions
des pauvres et des inorganisés.
IV/ Face au déclin de l’Aide Publique au Développement (APD) à la fois
insuffisante et mal orientée, la recherche de systèmes et de politiques
monétaires flexibles.
Plusieurs études réalisées sur le Système Monétaire International (SMI) et le
Système Monétaire Européen (SME) montrent que lřune des tendances marquantes au
sein de lřéconomie mondiale, depuis 1945, consiste en un mouvement dřintégration
croissante entre les différentes économies nationales. Pour les pays africains, cette
solution bien que peu retenue ne sera certainement pas évitable dans lřavenir.
À long terme, la stabilité de la monnaie dřun pays dépend de la convergence de
son économie et de la coordination de sa politique avec celles de ses partenaires. De ce
point de vue, le Zone Franc comme accord de change peut découler de lřintégration
croissante des marchés financiers dans le cadre de la mondialisation de lřéconomie
avec la règle des 3 D (désintermédiation, déréglementation, décloisonnement).
Aujourdřhui, les enjeux de la globalisation financière posent la question du
gouvernement du monde par les marchés financiers. Ainsi, les citoyens de la planète
ont commencé à suivre, en temps réel, la fiche de santé de lřéconomie mondiale au
travers des indices financiers des grandes bourses (CAC 40, Indice Nikkei, Dow
Jones,…). Dans ce contexte, les mécanismes de transmission de la politique monétaire
confèrent un rôle plus accru à la politique de change et, lřabsence de celleci sera un
sérieux handicap pour tout pays ou groupe de pays.
Lřouverture internationale dřun pays est pertinente lorsque ses produits sont
compétitifs. Pour mesurer la compétitivité dřun pays et ses variations, on
utilise généralement le Taux de Change Effectif Réel (TCER), qui apprécie la
variation du taux de change effectif nominal par rapport au taux dřéquilibre
5
4
(PPA). Le TCER donne une bonne estimation des conséquences sur la balance
extérieure des variations du TCEN, liée aux modifications de prix résultant des
changements dřefficacité du système productif. Il procure une bonne appréciation de
lřévaluation des coûts de production domestique des biens internationaux, ceux qui
font lřobjet dřune demande mondiale et qui doivent guider la spécialisation. Pour que
lřindice de compétitivité reste stable, il faudrait que les coûts nationaux de production
des biens échangeables restent proches de ceux des autres pays concurrents, et donc
que lřinflation interne reste voisine de celle des pays partenaires. Ce qui signifie, fautil le rappeler sous une forme, que toute hausse des prix internes qui serait supérieure
à la hausse des prix internationaux, pondérés par le taux nominal, entraînera une
baisse du TCER, cřest-à-dire une surévaluation du taux réel, et donc une perte de
compétitivité. Au contraire, pour améliorer la compétitivité nationale, il convient de :
Diminuer le taux nominal, cřest-à-dire dévaluer la monnaie nationale ou diminuer le
prix domestiques
ou encore, augmenter les prix internationaux, par exemple grâce à la
production aux frontières.
On remarque que lřanalyse ne conduit pas aux mêmes décisions de politique
économique selon que le pays se trouve en régime de changes fixes ou variables.
La stabilité dřune monnaie peut être défendue par sa Banque Centrale, mais pas
indéfiniment. À long terme, la stabilité de la monnaie dřun pays dépend de la
convergence de son économie et de la coordination de sa politique avec celles de ses
partenaires. Dans les pays en voie de développement, la difficulté sřaccroît avec la
nécessité de donner à cette politique des objectifs à plus long terme. Il ne sřagit plus
seulement de rétablir lřéquilibre extérieur par la politique macroéconomique
traditionnelle, mais dřassurer une croissance durable de lřéconomie et dřinitier une
véritable politique de développement.
Sous ce rapport, lřintégration régionale devrait être favorisée par la mise en
place dřun Système monétaire et de crédit en vue de faciliter les échanges entre pays
de la Zone. Ceci exigerait la création dřune sorte de division régionale du travail (DRT)
accompagnée de la création dřun Système Monétaire Régional (SMR) établissant des
règles de parité, des règles de stabilité,
des règles de gestion monétaire.36
Les soubresauts monétaires sont accompagnés par une baisse
importante de lřAide Publique au Développement qui subit une réduction
depuis 1995, aussi bien en valeur absolue quřen valeur relative. La désaffection relative
de lřAfrique profitait essentiellement aux pays de lřEst européen. Dans les années 80,
les pays donateurs sřétaient fixés un objectif : porter le montant de lřAPD à 0,7% du
PNB, le double des montants alloués à lřépoque. Dans les faits, les budgets de lřAPD
ont plutôt diminué presque de moitié. Globalement, ils sont passés de 0,43% du PNB,
en 1988, à 0,29%, en 2001. Parallèlement à cette diminution, lřAPD a évolué comme
instrument de mise en œuvre des Programmes dřAjustements Structurels (PAS). « Les
pays donateurs sont devenus des inconditionnels de la conditionnalité ».
Les multiples défis que lřAfrique doit relever dans le cadre dřun développement
durable qui réduise la pauvreté de masse, ne peuvent être levés par le simple recours
aux marchés financiers. Les récentes crises financières de la mondialisation ont
largement montré que les IDE ne peuvent être un substitut à lřAide Publique au
Développement qui doit en être le complément indispensable. Il faut alors améliorer
Moustapha KASSE : Le développement par lřintégration, chapitre4 intitulé : La création dřun ordre
monétaire régional en Afrique de lřOuest, Édit. NEAS, 1992
36
5
5
quantitativement et qualitativement lřAPD. Il y a alors un triple défi à relever
augmenter substantiellement les budgets de coopération internationale en remettant
concrètement à lřordre du jour lřobjectif de 0,7% du PNB;
réorienter ces budgets vers les objectifs de lutte contre la pauvreté, de justice
sociale et de développement humain. Rappel : 70% des 4, 5 milliards de
personnes qui vivent avec moins de 2$ US par jour sont des femmes et des
enfants;
réserver des montants suffisants pour les initiatives non gouvernementales,
en particulier pour les programmes de sensibilisation et dřéducation du
public et pour la concertation organisée des organismes de coopération et de
solidarité internationale.
En définitive, cette analyse de la mondialisation montre que notre époque est
celle des « démocraties concurrentielles » cřest-à-dire des démocraties qui promeuvent
lřinteraction permanente de la politique et de lřéconomie, la prééminence du marché
mondial et lřobéissance des économies nationales.
Dans ce nouveau contexte, la politique économique sera une politique
internationale tournée vers le marché, où les méthodes dřintervention nřauront plus
rien à voir avec les politiques nationales traditionnelles. Dès lors, une fois comprise et
considérée comme une nouvelle configuration de lřéconomie mondiale, la
mondialisation implique la question de lřinsertion positive de lřéconomie sénégalaise
à sa logique.
À première vue, toutes les interdépendances analysées révèlent à la fois les
potentialités mais aussi les risques de la globalisation pour lřAfrique. Dřabord tous les
paramètres quřelle pose ignorent pour une bonne part le continent. Et lorsquřelle les
intègre, cřest pour lřintroduire comme un support aux multinationales (européennes,
américaines, asiatiques) en termes dřapprovisionnement régulier et stable en matières
premières et de débouchés solvables (ou solvabilisables). Autrement dit, ni les
investissements croisés, ni les échanges internationaux sur la base de la croissance de
la production mondiale, ni la globalisation financière, ni les réseaux transnationaux, ni
les firmes globales, nulle part dans ce jargon de grands et de riches, on trouvera une
place de premier plan pour lřAfrique.
Les théories et les pratiques de la mondialisation ont une faible perception de
lřÉtat surtout, africain. Elle le confine au simple rôle de gestionnaire des collectivités
sous lřœil vigilant de multiples observatoires que sont les institutions de gouvernance
de lřéconomie mondiale dont lřefficacité est fortement contestée. Ces observations
nřentament en rien le caractère inéluctable de la mondialisation.
Section 3 : Les perspectives africaines d’insertion dans la
mondialisation.
Dans son rapport de 1996, le FMI montre quřil serait illusoire de rejeter la
mondialisation car elle doit permettre aux pays, quel que soit leur niveau de
développement, de saisir des opportunités. Dans son sillage, certaines économistes
considèrent que la globalisation nřest pas un jeu à somme nulle et que les pays en
développement et les pays industrialisés en tirent des effets dřentraînement
réciproques, conformément aux théories de lřéchange international (RICARDO et
H.O.S.). Celles-ci soulignent par ailleurs que le commerce sans entrave est favorable à
tous les partenaires quelle que soit leur taille, pourvu simplement quřils se spécialisent
dans les productions où ils ont les meilleures dotations factorielles naturelles. Il
5
6
nřexiste dès lors aucun obstacle insurmontable Ŕ si ce nřest lřÉtat Ŕ au développement
des échanges. Cřest cette logique qui préside à la création de lřOMC. À lřappui, lřOMC
montre que la valeur du commerce mondial de marchandises sřest accrue en 1995 de
19%. Ainsi la valeur des exportations mondiales passe de 164 milliards de dollars en
1960 à 4900 milliards en 1990. Le commerce mondial a été multiplié par 39. Il nřen va
pas de même pour lřAfrique dont la progression est inférieure à la moyenne mondiale
(5,4%).
I/ Exigence de construction d’économies compétitives.
Quel que soit lřindicateur considéré, on sřaperçoit que lřAfrique est
marginalisée tout aussi bien dans le processus de production, dřéchanges que dans la
distribution des investissements directs étrangers. À cela viennent sřajouter des termes
de lřéchange complètement défavorables contribuant à la détérioration du pouvoir
dřachat des africains.
Cřest dans ce contexte quřil est demandé aux pays africains de redresser leurs
économies (ajustement structurel) et de les ouvrir sans entrave avec la levée de toutes
les restrictions tarifaires et non tarifaires, lřannulation de toutes les subventions et
lřinstauration de libres marchés.
Beaucoup de chercheurs récusent cette vision idéologique qui finit par placer lřAfrique
parmi les grands bénéficiaires de la globalisation. Lřargumentaire sřappuie sur deux
éléments : lřun théorique, fondé sur la compréhension de la théorie des avantages
comparatifs et lřautre plus pratique portant sur les subventions agricoles. Prenons
cette dernière question. Les politiques agricoles restées jusquřen 1986 à lřécart des
négociations menées dans le cadre du GATT sont depuis lřobjet dřune âpre bataille
entre les deux puissances agricoles mondiales : les États-Unis et lřEurope de la PAC.
Or les deux puissances nřont en rien respecté lřaccord de MARRAKECH qui postulait
entre autres dřune part de faciliter les importations de produits agricoles en abaissant
les droits de douane, et dřautre part dřaméliorer les conditions de la concurrence entre
pays exportateurs en réduisant les subventions et les aides publiques aux producteurs.
Bien que la forme soit différente, lřagriculture américaine reçoit désormais une aide
supérieure à son collègue européen. Ces subventions sont impérativement interdites
aux africains.
Figure 3 :L’Afrique se marginalise dans le commerce mondial.
5
7
II/ Exigence d’une régionalisation de gré ou de force.
Quel que soit lřangle dřanalyse, les mutations introduites par la mondialisation
ne se présentent pas comme un mauvais moment à passer à tel enseigne que, tel le
roseau de la fable, il faille plier lřéchine et attendre que le beau temps revienne. Le
monde est dans un nouveau système dřéconomie sociale de marché, de compétition
économique et de démocratie concurrentielle dans lequel pour survivre, il faut avoir
des stratégies clairvoyantes, pertinentes et complètes, une bonne maîtrise des savoirs
et un très grand professionnalisme37.
Les analyses réalisées montrent que lřAfrique est à la périphérie du système
mondial, handicapée par dřinnombrables difficultés économiques et sociales. Celles-ci
sont subséquentes dřune part à la chute brutale des cours des matières premières
provoquée par la crise financière et économique mondiale, et dřautre part par les
conditions climatiques défavorables à lřagriculture et les problèmes engendrés par
lřinstabilité et les conflits qui ont affecté une bonne partie du continent. Malgré
quelques embellies dans des pays limités (Tunisie, Maurice, Botswana, Burkina Faso,
Ouganda, Afrique du Sud) et dans certains secteurs, le bilan du développement se lit
en termes de contre-performances qui ont conduit progressivement le continent à la
marge des affaires du monde.
Cette situation se manifeste par la détérioration généralisée des fondamentaux
des économies nationales : faible taux de croissance économique, inflation souvent
galopante, endettement massif, stagnation des économies, approfondissement du
37
Moustapha KASSE : Partenariat et nouveau régionalisme en Afrique, Édit Nouvelles Du Sud, 2003
5
8
double déficit chronique de la balance des paiements et des finances publiques. Les
économies africaines ont assez mal réagi aux chocs externes comme la morosité de
lřéconomie mondiale, la baisse des cours des matières premières dont le pétrole, et la
crise asiatique. Ces chocs externes ont entraîné des effets désastreux sur le déficit
budgétaire, le taux dřinflation, la croissance du PIB, lřendettement et le taux de
change. À la fin des années 90, lřAfrique représente 12% de la population mondiale
mais fournit moins de 1% du PIB mondial. Les résultats du développement industriel
et agricole sont aussi modestes. Il avait été mis en place une stratégie
dřindustrialisation par substitution aux importations qui avait de faibles relations en
aval comme en amont avec le secteur agricole : les performances se sont révélées
décevantes. Au niveau des relations avec lřextérieur, la part de lřAfrique dans les
exportations est modeste. LřAfrique est complètement absente du commerce mondial
dans les branches les plus dynamiques des produits manufacturés et des services. Au
plan social, la dégradation du bien-être sřélargit avec la montée de la pauvreté dont le
rythme de croissance est plus rapide que celui des revenus.
Ainsi, la dimension d'un vaste marché regroupant un maximum d'entités
économiques n'est-elle pas moins importante que les conditions stables appropriées
permettant aux forces de ce marché de jouer pleinement dans le sens d'une relance des
activités économiques et du développement? Cette question est d'autant plus fondée
qu'aujourd'hui, nul ne doute que tout processus d'unification économique et monétaire
nécessite un certain nombre d'étapes successives qu'il serait dangereux d'inverser, au
risque de conduire l'intégration à l'inefficience ou à l'échec. Et cela, que l'on passe par
des intégrations sous-régionales (Afrique de l'Ouest, Afrique de l'Est, Afrique centrale,
Afrique du Nord et Afrique Australe, par exemple) ou régionales.
Lřespace économique du continent est subdivisé en cinq régions qui
développent chacune en son sein une ou plusieurs initiatives dřintégration :
en Afrique Centrale avec la Communauté Économique et Monétaire de
lřAfrique Centrale (CEMAC), la Communauté Économique des États de
lřAfrique Centrale (CEEAC), la Communauté Économique des Pays des
Grands Lacs (CEPGL),
en Afrique de lřEst avec la Communauté
Économique de lřAfrique de lřEst
(CEA),
en Afrique du Nord avec lřUnion du Maghreb
Arabe (UMA),
en Afrique Australe avec lřUnion Douanière de lřAfrique Australe (UDAA),
la Communauté pour le Développement de lřAfrique Australe (SADC), la Zone
dřÉchanges Préférentiels (ZEP), le Marché Commun des États de lřAfrique de
lřEst et de lřAfrique Australe (COMESA)
et en Afrique de lřOuest avec la Communauté Économique des États de
lřAfrique de lřOuest (CEDEAO), lřUnion Économique et Monétaire Ouest
Africaine (UEMOA), lřUnion du Fleuve Mano (UFM).
Ces blocs fonctionnent de façon assez inégale et réalisent, par moments, des
résultats appréciables dans les domaines respectifs du commerce intra régional, de la
coordination des politiques économiques et monétaires, de la mobilité des facteurs
comme la main dřœuvre et les capitaux. En définitive, il est attendu de tous ces schémas
dřintégration quřils contribuent non seulement au développement de la taille des
marchés, à la réduction des coûts de transaction mais aussi à lřamélioration de la
concurrence entre producteurs.
CHAPITRE 3
5
9
MAÎTRISE DU PÉTROLE ET DE L’ÉNERGIE DANS LA
GÉOSTRATÉGIE DE RÉGULATION DE LA MONDIALISATION.
La situation énergétique mondiale est devenue une grande préoccupation à la
fois des décideurs politiques, de tous les acteurs de la vie économique, de lřAgence
Internationale de lřÉnergie et des scientifiques. Aujourdřhui, les systèmes productifs,
les activités industrielles et humaines reposent sur un modèle énergétique à base de
ressources non renouvelables, qu'elles soient fossiles (pétrole, charbon et gaz) ou
minérales (uranium). Plus précisément, le pétrole sřest imposé comme principale
source énergétique, et ses sous-produits sont déterminants pour les économies
modernes, ce qui entraîne une hausse constante de la demande mondiale alors même
que lřoffre semble avoir du mal à suivre cette demande.
Section1 : Le pétrole, une variable clé dans la géostratégie et la
compétitivité de l’économie mondiale avec des accroissements
des prix sans fin.
Dans ces conditions la flambée des prix du pétrole qui ont franchi la barre
fatidique des 100 dollars a suscité de vives inquiétudes et des débats passionnés sur les
véritables enjeux géostratégiques planétaires du pétrole. Au début des années 70, le
prix du baril était de 2 dollars pour évoluer par la suite à 35 dollars en 1980, 80 en
2000 et maintenant 100 dollars et plus.
Figure 4 : Fluctuation des prix du pétrole.
6
0
La configuration de la planète en fonction des dotations pétrolières laisse
apparaître 4 groupes qui ont des perceptions différentes de lřenjeu du pétrole dans les
relations internationales : les pays riches, riches en pétrole comme les ÉtatsUnis
et la Russie. les pays riches et pauvres en pétrole comme lřEurope et le
Japon.
les pays riches en pétrole et non encore industrialisés comme les pays du
Moyen-Orient et du Golfe, et de quelques producteurs africains.
les pays pauvres et pauvres en pétrole comme la plupart des pays africains.
Cette configuration établit que le pétrole est une variable stratégique en tant
quřinstrument dřallocation des ressources financières à lřéchelle mondiale
(superprofits des majors du pétrole par exemple pour Exxon/Mobil 490 milliards de
francs, BP/Amoco/ Arco plus de 167 milliards de francs), Total/Petrofina/Elf 80
milliards de francs et accroissement des réserves des pays producteurs comme
lřindique le tableau qui suit et comme facteur de régulation de la compétition mondiale
(par le biais des surcharges des coûts de production) dans les échanges internationaux.
Pour les pays pauvres, le pétrole est lřun des facteurs des déséquilibres
macroéconomiques graves qui ont conduit à lřendettement massif. Toutes ces raisons
expliquent que cette matière première extrêmement sensible n'a jamais été laissée
uniquement aux forces du marché. Au contraire, les États interviennent directement
ou indirectement pour exiger ou imposer une gestion concertée des stocks restants.
Voilà pourquoi beaucoup dřauteurs le considèrent comme un bien public international.
En définitive le pétrole est à lřorigine des trois crises qui secouent actuellement
le système mondialisé: la première crise est le réchauffement climatique qui est à la
base des perturbations comme la sécheresse, les inondations et dřautres catastrophes
naturelles dues aux émissions des gaz à effet de serre, la deuxième crise est celle liée à
la
recomposition
de
lřespace
du
Moyen-Orient,
source
principale
dřapprovisionnement pétrolier des pays industrialisés et la troisième crise est celle de
la dette des pays en développement victimes de l'augmentation des prix du pétrole. Ces
pays sont condamnés à continuer dřemprunter au Fonds Monétaire International
(FMI) et à la Banque Mondiale pour faire face à leurs déséquilibres externes.
À cela sřajoute les fortes inégalités dans lřaccès aux ressources pétrolières qui se
traduisent dans le fait que les ¾ de la production mondiale sont consommés par les ¼
de la population, soit o,8 Tonne Équivalent Pétrole par habitant pour les PVD et 4,7
TEP pour les pays industrialisés. Malgré ces faiblesses relatives des consommations
énergétiques, les factures pétrolières deviennent insoutenables pour les PVD
particulièrement les non producteurs.
La situation énergétique mondiale est aujourdřhui préoccupante. La question se
pose de savoir comment satisfaire des besoins fortement croissants sous la contrainte
de ressources limitées et la nécessité du respect de lřenvironnement ? Pour y répondre,
il importe dřopérer une analyse exacte de la carte de consommation mais aussi de la
production. Cřest dire quřil faut dépasser les explications simplistes tendant à justifier
les difficultés du jeu pétrolier mondial par les pays producteurs qui agiraient indûment
sur lřoffre pour accroître leur rente de situation ou par lřapparition de nouveaux
demandeurs comme la Chine qui consommerait trop.
Sans nul doute, la demande en pétrole a fortement augmenté sous l'effet
conjugué de plusieurs facteurs comme l'accélération de la consommation aux
ÉtatsUnis, en Europe et dans la plupart des pays d'Asie provenant du retour de la croissance
dans les principaux pays industrialisés, du regain d'activité dans certains secteurs
comme le bâtiment, les travaux publics et surtout les transports. Mais elle sřexplique
aussi par des calculs géostratégiques plus complexes liés notamment à la gestion des
6
1
risques par la recherche dřun approvisionnement stable et sécurisé, à la recherche
dřéconomie de rente qui apparaît de plus en plus dans lřidée dřun réajustement
équilibré pour garantir les transferts intergénérationnels, à la volonté de puissance et
de domination. Au demeurant, pour rattraper leur retard d'industrialisation, les pays
émergents dřAsie pèsent de plus en plus dans la consommation mondiale et
continueront à exercer une forte pression sur la demande dans les années à venir.
Figure 5: Réserves d’énergie par zone géographique
Dans quel sens ces facteurs vont-ils évoluer ? Le dilemme est-il dřaccroître
lřoffre ou de modifier le modèle de consommation énergétique ? Quels sont les choix
énergétiques à moyen et long terme ? De quelles marges peuvent disposer les pays non
producteurs particulièrement les plus pauvres dřentre eux?
Section2 : Les choix énergétiques à moyen et long terme.
L'énergie consommée dans le monde provient, pour environ 60%, des
ressources en hydrocarbures qui sont par nature non renouvelables. Tous les Instituts
de recherches dans le domaine établissent que le pétrole qui sort des puits mondiaux
passera dans les prochaines années par un «pic» qui empêchera lřoffre des pays
producteurs de suivre la demande mondiale. En dřautres termes, les capacités
mondiales de production vont atteindre leur maximum avant de décroître
inéluctablement. Dans cette optique, l'AIE a construit un scénario de " référence " qui
montre que le stock exploitable dřhydrocarbure liquide est de 45 ans, celui du gaz
naturel de 60 et celui du charbon de 250 ans, et qui en même temps évalue le
6
2
« pic » : si les tendances actuelles se maintiennent, la consommation actuelle de 9
milliards de TPE devrait doubler aux environs de 2050 ; le « pic » interviendrait à
lřhorizon de 2030 et les prix du pétrole seront forcément liés à la proximité du pic de
production. Le tableau qui suit synthétise parfaitement les consommations des
différentes sources d'énergie, leurs réserves, leurs conséquences sur le climat et les
tendances actuelles relatives à l'évolution des prix.
Tableau 3: Evolution des énergies dans le monde
Source : Économie et Politique 620-621 Mars Avril 2000
Tout le défi énergétique du 21ème siècle se situe à ce niveau. En effet, le scénario
de l'AIE indique clairement que les mécanismes de marché (tels qu'ils ont été
modélisés par cette institution peu suspecte de défiance à leur égard) ne fourniront pas
d'incitations suffisamment fortes pour éviter lřimpasse énergétique planétaire. En
effet, dans ce cas de figure, les prix pourraient atteindre, selon les prévisions, les 300
$ le baril. Manifestement, il faut définir des choix de politique énergétique, au plus vite,
car 2030 est déjà là. Cette question interpelle les décideurs politiques malgré leur
vision bornée par leur renouvellement à court terme, les scientifiques et les chercheurs
de toutes les disciplines qui ensemble devront repenser lřintégralité du modèle
énergétique depuis la production, la conversion et l'utilisation de l'énergie dans les
modes de vie.
Les réflexions en cours menées par les Instituts de Recherche et divers
scientifiques gravitent autour de trois axes fondamentaux à partir desquels, il est
souhaité que les pouvoirs publics élaborent des politiques volontaristes. Il sřagit du
retour de la filière nucléaire comme axe central des politiques énergétiques avec la
fabrication de nouvelles générations de réacteurs à haut rendement mais suffisamment
6
3
sûres pour être à lřabri du risque d'accidents grave, de type Tchernobyl. En effet,
l'énergie nucléaire semble
être la solution la plus robuste pour fournir de l'électricité aux populations
urbaines, sans accroître les désordres climatiques. Il demeure que le
développement du nucléaire relève davantage de la politique industrielle;
du développement des énergies renouvelables qui ne couvrent actuellement
que 10% des besoins mondiaux malgré les avancées technologiques assez
significatives, particulièrement dans lřhydroélectricité ;
de la promotion des biocarburants qui font des percées remarquables dans
certains pays comme le Brésil.
Il reste que, comme toutes les sources alternatives aux énergies fossiles, le
nucléaire et les énergies renouvelables comportent des contraintes. Les Pays
industrialisés notamment les États-Unis, lřEurope et le Japon ont engagé des
investissements lourds dans des programmes de recherche pour maîtriser les nouvelles
technologiques caractéristiques des énergies du futur. Certains pays émergents comme
la Chine, lřInde et le Brésil mènent des politiques similaires de recherche de sources
substitutives. LřAfrique risque, une fois encore, dřêtre laissée en rade alors quřelle
pourrait selon le mot du Président Abdoulaye Wade « aspirer à être demain le
fournisseur dřénergie propre du monde »
Section 3 : Les États africains et le pétrole : handicap majeur au
développement à la fois pour les producteurs et les déficitaires.
Au regard de la flambée des prix du pétrole, il nřest guère superflu de sřinterroger
sur les perdants et les gagnants du marché. Les producteurs africains sont au nombre
de 12 dont les plus importants sont : le Nigéria avec 3,5% de la production mondiale et
des revenus annuels moyens de 52 milliards de dollars, la Lybie avec 2,1% et 34
milliards, lřAlgérie avec 2,2% et 46 milliards, lřAngola avec 1,6% et 25 milliards, le
Gabon et le Congo Brazza 0,3% et respectivement 4,70 milliards et 5,8. LřAfrique
pétrolière ne perçoit pas moins de 200 milliards de dollars de recettes annuelles
moyennes. Sans nul doute pour les pays déficitaires, il est connu quřils doivent faire
face à un accroissement insoutenable de la facture pétrolière qui risque de
compromettre leur processus de croissance et les pousse à rentrer dans un cycle
infernal d'endettement international. Mais, parallèlement, les pays producteurs à leur
tour connaissent bien souvent un certain nombre d'effets pervers connus sous
l'expression de « syndrôme hollandais ».
I/ Les pays africains pauvres et pauvres en pétrole étranglés par la flambée
des prix pétroliers.
En regardant la distribution de la consommation énergétique on observe des
inégalités criantes dřaccès à cette ressource devenue indispensable à la vie économique
et sociale. En moyenne, un Africain consomme 13 fois moins d'énergie qu'un
Américain. Toutefois, dans ce domaine comme dans bien dřautres, on observe un
énorme paradoxe africain : la production de pétrole du continent excède une centaine
de fois les besoins de consommation. La traduction financière de ce paradoxe est dřun
côté une accumulation importante de réserves financières pour les producteurs et de
lřautre une asphyxie financière pour les non producteurs suite à un alourdissement de
leur facture pétrolière. En lřabsence des plus gros producteurs africains (la Libye,
lřAlgérie, le Nigéria, lřAngola, …) les producteurs moyens peuvent individuellement
6
4
ou collectivement satisfaire largement la demande sans grand préjudice pour leurs
recettes dřexportation.
En conséquence, il importe dřœuvrer au plus vite, à la résorption de cette
fracture énergétique pour reprendre un concept cher au Président Wade. Ce
réajustement énergétique est dřautant plus urgent que sur le Continent, trois
phénomènes conjugués (lřurbanisation accélérée, lřindustrialisation et les réformes
agraires) vont accroître de façon substantielle la demande énergétique. Ces facteurs
vont peser lourdement sur lřaggravation de la facture pétrolière qui risque de
compromettre sérieusement toutes les prévisions de développement et de croissance,
particulièrement pour les Pays Africains Non Producteurs de Pétrole (PANPP) selon la
dénomination du Président Abdoulaye Wade. Lřenvol des prix du baril de pétrole a
complètement laminé leurs ressources financières qui devraient servir à financer le
développement, et augmenter la taille de lřendettement. De fait, les annulations de la
dette suite à la Conférence du G8 de Greeneagles nřauront plus que de faibles effets sur
le développement social. Une nouvelle fois, les Objectifs du Millénaire pour le
Développement seront encore compromis.
Selon le Président A. WADE la facture pétrolière est absolument insoutenable
pour les pays africains non producteurs38. À titre dřexemple souligne-t-il, «la facture
pétrolière du Sénégal a plus que doublé entre 2002 et 2005 passant de 200 milliards
de F CFA à 426 milliards de F CFA soit une surcharge cumulée de 320 milliards de
FCFA. Dans le même temps, les subventions pétrolières qui se chiffraient à 23 milliards
de FCFA en 2002 pourraient sřétablir à 117 milliards de F CFA en 2006.» Cette
situation est le lot de la quasi-totalité des pays non producteurs comme le Burkina Faso,
le Bénin, le Niger, La Guinée, le Mali, le Maroc et Madagascar.
II/ Le pétrole une malédiction pour les pays producteurs africains: le «
syndrome hollandais »39
Les pays bénéficiaires dřune rente économique dřorigine minière sont souvent
victimes dřun phénomène connu sous le nom de « syndrome hollandais qui traduit les
dysfonctionnements de lřéconomie qui la rendent incapables de bénéficier de cette
rente. Les ressources financières provenant de la rente peuvent être à la base de cinq
effets déséquilbrants sur lřensemble de lřéconomie : un effet sectoriel, un effet sur le
taux de change, un effet demande, un effet sur le budget, et effet social.
Le premier effet de la rente est le développement hypertrophié du secteur
exportateur qui exerce un effet de polarisation sur les facteurs de production à cause
des opportunités de profit et de salaires, sur son espace de localisation qui va se
développer au détriment des autres territoires. Le second effet est relatif à la
surévaluation de la monnaie nationale soit par la hausse des prix intérieurs si le taux
de change est fixe, soit par la progression du taux de change nominal si le taux de
change est flexible. Le troisième effet provient de lřaccroissement des revenus
distribués de manière licite ou illicite, dans les deux cas, ces revenus entraineront des
pressions inflationnistes et une augmentation des importations dont lřincidence sera
immédiate sur la balance commerciale. Tout va se passer comme si lřextérieur donne
Discours prononcé lors de lřouverture de la Conférence ministérielle pour la création de lřAssociation des
Pays Non Producteurs de Pétrole (Dakar, 27 juillet 2006).
39 Le « syndrome hollandais » encore appelé Dutch disease est apparu avec les découvertes de gaz
naturel de la région de Groningue dans les années 1970, elles s'étaient traduites par des déséquilibres
macroéconomiques et une surévaluation dommageable de la monnaie nationale le florin.
38
6
5
dřune main des revenus additionnels pour les récupérer de lřautre. Le quatrième effet
concerne le gonflement des recettes budgétaires qui vont désormais dépendre des
fluctuations de la rente. Enfin le dernier effet est relatif au creusement des inégalités
internes et surtout au développement de la corruption au niveau des acteurs liés
directement ou indirectement à la valorisation de la rente.
Ces effets conjugués créent des disfonctionnements macroéconomiques qui
font, en définitive, de la rente un handicap à la croissance et au développement :
tensions inflationnistes, appréciation du taux de change, modifications de la structure
des prix relatifs en faveur du secteur abrité, creusement des déficits et paradoxalement
détérioration du pouvoir dřachat avec éventuellement une persistance de la pauvreté.
Manifestement ce « syndrome hollandais est bel et bien observable à lřéchelon
des pays producteurs de pétrole. On y observe que la rente pétrolière quelque soit son
niveau a desservi le développement économique en installant des mécanismes
dřamplification des déficits des finances publiques et de corruption qui finissent par
gangrener tous les équilibres macroéconomiques. En prenant le cas des Pays du Golf,
ils sont devenus par lřampleur des revenus pétroliers de grandes puissances financières
qui restent encore structurellement sous-développées. En 2003, ces revenus ont atteint
82 milliards de dollars en Arabie Saoudite, 27 en Iran, 25 aux Emirats, 22 au Nigeria,
19 au Venezuela et au Koweït, 13 en Libye (pays de 2 millions d'habitants). Il convient
dřy ajouter les ressources financières tirées des exportations de gaz. Pourtant, aucun
de ces pays nřa réussi un quelconque décollage économique. Le Nigeria est la meilleure
illustration du faible impact de la manne pétrolière estimée sur 25 ans à plus de 300
milliards de dollars versés aux gouvernements successifs. Ils représentent le 1/3 du
PIB et les 2/3 des recettes publiques, alors que le revenu par tête moyen est de 1 dollar
par jour (contre 3 dollars en 1980) et nřont quřune incidence bien limitée sur le
développement et la croissance. La situation nřest pas différente pour un pays comme
l'Arabie saoudite avec une rente qui atteint une moyenne annuelle dřenviron 80
milliards de dollars soit 4 000 dollars per capita.
En définitive, avec l'alternance rapide de phases de flambée des prix et de phases
récessives, les « Etats pétroliers » sont parmi ceux qui ont connu le plus grand nombre
de turbulences financières et de surendettement.
Section4 : Résorption de la fracture énergétique et valorisation
des potentialités par la coopération et l’intégration.
Le monde est contraint de sortir de la période dřénergie abondante et bon
marché ; dans ce contexte, la définition de politique énergétique vigoureuse devient
une priorité particulièrement pour les PNPP qui doivent éviter que la facture pétrolière
ne devienne insupportable au point de compromettre les faibles capacités de
financement du développement ansi que les perspectives dřindustrialisation. Ces pays
ont des avantages relatifs pour les énergies propres à savoir les énergies renouvelables,
lřénergie hydroélectrique et les biocarburants.
Dřabord, il est établi que les énergies renouvelables peuvent être dřun grand
apport et doivent en conséquence être mises à forte contribution. Ce type dřénergie
offre de bonnes performances à lřagriculture dans les pays où elle est fortement
implantée (espace dřimplantation rural, centres urbains secondaires). Toutefois, pour
certains secteurs comme lřindustrie ou les grandes mégalopoles, lřénergie solaire ne
peut point répondre adéquatement à la demande du fait que sa production de masse
appelle de grandes surfaces. La consommation de ce type dřénergie est encore
6
6
marginale sauf pour lřAfrique du Sud et le Maroc qui tirent de cette source environ 4%
de leur consommation. Les autres pays en sont à moins de 2%.
Ensuite, le potentiel de développement hydroélectrique est simplement abyssal.
Le barrage dřInga peut développer une puissance permettant de couvrir la totalité des
besoins énergétiques de lřensemble du continent africain comme lřavait déjà
clairement démontré Cheikh Anta DIOP 40 . A cela viendrait sřajouter le potentiel
inépuisable de la Guinée Conakry considérée comme le Château dřeau de lřAfrique de
lřOuest, les capacités sous-exploitées du Barrage de CABORA BASSA, de MANANTALI
dans le cadre de lřOMVS et dřAKOSSOMBO au Ghana. Dřailleurs, lřAfrique nřexploite
que moins de 8% de son potentiel hydroélectrique nonobstant les crises latentes de la
fourniture dřélectricité. La Banque mondiale porte dřénormes responsabilités dans la
non réalisation de ces projets : elle sřest permanemment opposée aux projets de mise
en valeur du potentiel hydroélectrique avec des arguments technicistes non seulement
fallacieux mais qui manquaient de vision comme le désapprouvait déjà Kwamé
NKRUMAH.
Enfin, en matière de biocarburant les potentialités africaines sont énormes. En
effet, la production de carburant à base de végétaux comme cela se fait par exemple au
Brésil ou en Allemagne où de lřhuile pure de colza et dřautres oléagineux est très
envisageable. Ce biocarburant est aujourdřhui utilisé dans le transport qui est grand
consommateur dřénergie (de nombreux véhicules, voitures, camions, tracteurs
agricoles...). Techniquement, lřutilisation du biocarburant ne nécessite que de légères
modifications des moteurs et présente lřavantage dřêtre plus écologique et bien moins
onéreux.
En définitive, la question énergétique doit être replacée au cœur des dispositifs
de coopération et dřintégration. Ce cadre devrait permettre une exploitation efficiente
de toutes les potentialités pour répondre aux besoins des Etats quelle que soit leur
dotation factorielle. Les expériences en cours doivent être approfondies et élargies
comme par exemple le Pool Energétique dřAfrique Australe (SAPP) même si elle
traverse quelques difficultés et celle dřAfrique de lřOuest (la West African Power Pool)
de la CEDEAO. Lřindépendance énergétique du Continent passera par de tels
mécanismes de coproduction et de solidarité.
Les pouvoirs publics doivent déterminer les objectifs, le calendrier, les moyens
octroyés pour atteindre les résultats escomptés et agir dans trois directions :
lřencouragement de la recherche et de la formation des scientifiques, des
ingénieurs et des techniciens
la promotion des productions par des investissements, par des incitations
financières intéressantes (suppression des droits de douane pour le matériel
importé, facilités pour les entreprises, les administrations)
la motivation des particuliers candidats à la consommation des énergies
renouvelables.
Cette politique énergétique nécessite des moyens financiers énormes qui
peuvent provenir dřun Fonds dřInvestissement du Secteur de lřÉnergie. Elles peuvent
aussi résulter de plusieurs autres sources comme par exemple 41:
le prélèvement sur la rente des PAPP au profit des pays non producteurs
(PANPP) ; financement par la Communauté internationale à partir des
ressources rendues disponibles par les annulations de dettes au titre des
C. Anta DIOP : Les fondements culturels dřun Etat Fédéral Africain
Cette opinion est à la base du Wade formula qui propose un partage des excédents provenant des fluctuations
des prix du pétrole.
40
41
6
7
Initiatives en faveur des Pays Pauvres et Très Endettés (PPTE) et dřAllègement
de la Dette Multilatérale (IADM).
Section 5 : Quelle solution pour les questions énergétiques?
Les débats intenses sur le pétrole qui agitent aujourdřhui les milieux des
décideurs politiques, les spécialistes du jeu pétrolier, les scientifiques, les chercheurs,
les journalistes et les simples citoyens indiquent lřampleur et la gravité des problèmes
que suscite la flambée actuelle des prix du pétrole. Tout le monde semble prendre
conscience que les besoins énergétiques vont croître dans des proportions
exponentielles, suite à l'expansion démographique, lřurbanisation accélérée et lřaccès
au développement des pays du sud, alors même que lřoffre est déclinante.
Il faut s'orienter dès maintenant sur une triple voie. Il faut tout d'abord engager
une dynamique très forte d'économies d'énergie afin d'obtenir une meilleure efficacité
énergétique des hydrocarbures. Ensuite, à très court terme, il faut développer l'emploi
du gaz naturel pour suppléer le pétrole Ŕ mais pendant à peine vingt ans Ŕ et, surtout,
s'engager dans la voie de subventions massives pour la recherche et le développement
dans le domaine des énergies renouvelables et pour la construction des infrastructures
nécessaires à un régime énergétique fondé sur l'hydrogène. Il ne faut surtout pas
attendre la fin des énergies fossiles parce que la création de ces infrastructures prendra
entre vingt cinq et cinquante ans.
Nous pouvons espérer dans les prochaines décennies, une augmentation de la
demande énergétique mondiale induite par la marche vers le développement des pays
les moins avancés. Il serait inacceptable quřune pénurie dřénergie freine
lřindispensable mouvement de résorption des inégalités de niveau de vie entre les
peuples.
Une alternative souvent proposée serait la réorientation profonde des
Institutions Monétaires et Financières Internationales avec la création dřun Fonds
Monétaire Mondial pour le développement de lřaccès à une énergie respectueuse de
lřatmosphère. Ce Fonds viserait une création monétaire, sous la forme par exemple de
droits de tirage spéciaux (DTS), en vue de la distribution de crédits à taux faibles, avec
des critères dřallocation soutenant un développement prenant en compte les défis
environnementaux. Les projets ne seraient plus jugés à lřaune de leur rentabilité
financière mais en fonction de leur efficacité sociale et environnementale.
Les Gouvernements africains ont souvent manqué de vision à court, moyen et
long termes, le renchérissement du cours du pétrole était prévisible en raison de la
demande de plus en plus forte, de lřinstabilité régnant dans certaines régions
productrices et de catastrophes naturelles de plus en plus dévastatrices. Pour éviter le
risque de voir leur économie ébranlée par lřascension inexorable des prix du pétrole,
ils devraient sérieusement songer à réduire les importations et la dépendance quasitotale vis-à-vis de cette source dřénergie en cherchant et en développant les énergies
substitutives.
6
8
Propos d’étape sur la partie introductive
La mondialisation est devenue une réalité ultime, un phénomène
incontournable qui retient lřattention des chercheurs, du public et des décideurs
comme sřil sřagissait dřun phénomène nouveau. A la fois vaste, complexe, largement
débattue, elle est souvent diabolisée au détriment dřanalyses robustes avec des
statistiques crédibles. Incontestablement, notre époque connait un niveau
historiquement élevé dřinterdépendance de la production, des échanges, des systèmes
financiers et dřune révolution technologique sans précédent avec une extension
géographique jamais égalée de l'économie de marché. Les firmes multinationales
productrices et financières organisent à lřéchelle de la planète la première véritable
division internationale du travail par relocalisation et délocalisation de leurs activités
en fonction des dotations factorielles des pays.
Cette mondialisation productive se double d'une globalisation financière
totalement déconnectée dřune part de toutes les règles qui encadrent toute activité
économique ou financière et dřautre part de la sphère productive. Organisé sur les
mêmes principes de la mondialisation productive, le système financier caractérisé par
les 3D, collecte et place les capitaux dans le monde entier, opère la circulation de
lřépargne et des excédents financiers de tous ordres, spécule sur les titres, les taux de
change et les taux dřintérêt et fait courir les pires risques à lřensemble de lřéconomie
mondiale.
La révolution des technologies de lřinformation et de la communication
déclenche une explosion des activités réorganisées autour de lřintelligence et de la
matière grise. Sur un très large éventail de secteurs, elle bouleverse les savoirs et les
savoirs faire et déplace le centre de gravité de lřactivité productrice : économie de
lřinnovation, du savoir et de lřintelligence artificielle.
Toutes ces mutations conjuguées font exploser les échanges commerciaux qui
tendent à faire de la planète un vaste marché unique où circulent librement les biens et
services, les capitaux et les technologies.
Cette nouvelle donne mondiale nřest pas en soi une calamité mais constitue,
plutôt, sur bien des points des avancées progressistes qui ont une valeur positive.
Lřinternationale est devenue « le genre humain » ce nřest plus une simple espérance
mais une réalité. Bien sûr, les modèles économique, politique, social et culturel ainsi
que les environnements institutionnels seront conséquemment modifiés. Quoi de plus
normal puisque lřon connaît depuis longtemps que la base matérielle commande et
détermine toutes les superstructures.
Selon la théorie économique orthodoxe, tout le monde gagne au libre-échange
issu de la mondialisation. Toutefois, bon nombre de pays et d'acteurs sociaux sont
persuadés du contraire: sřil est vrai que jamais lřhumanité nřa produit autant de
richesses et nřa disposé dřautant de techniques, également jamais elle nřa produit
autant dřinégalités et de pauvreté traduisant ainsi un monde assez fortement
asymétrique. Cela va creuser et consolider les dualités externes et internes aux sociétés,
les irrégularités et les inégalités et approfondir les exclusions des acteurs les plus
démunis et les fragiles : en lřoccurrence les PSD. La dissolution des filets traditionnels
de protection sociale, les ruptures des solidarités familiales ainsi que la restructuration
6
9
des rapports sociaux (Mathieu, 1990 ; Vidal, 1992), inscrivent en toute urgence à
lřordre du jour, la question sociale dans la mondialisation.
Comment ces PSD peuvent-ils sřorganiser pour tirer le meilleur parti de ces
avancées de lřhumanité tout en étant très vigilants sur les risques potentiels comme la
crise pétrolière et financière qui constitue des menaces graves pour le système mondial
? En effet, que deviendra le monde si le pétrole manque avec un prix du baril aux
environs de 200 ou 300 dollars ? Quřen sera-t-il si cette situation est doublée dřune
inflation galopante ?
Face aux différentes contraintes inhérentes au processus, quelles
transformations socio-économiques doit opérer lřAfrique pour profiter du phénomène
? Ne doit-elle pas se démocratiser davantage, former ses acteurs, transformer ses
structures et adopter sa culture ? La mondialisation impose de nouvelles tâches à lřEtat
africain qui au lieu de sřaffaiblir devrait plutôt se renforcer pour être à même dřinsérer
ses acteurs dans ce système. Préparer les acteurs et lřenvironnement à la compétition
mondiale pour une insertion gagnante dans ce système suppose des stratégies claires
et planifiées autour de quatre options /actions :
• Le choix de son terrain
• La connaissance de ses aptitudes Le choix de ses acteurs
• Savoir les préparer.
Quelles sont les réponses de la science économique qui est devenue une
entreprise gigantesque par lřampleur de ses recherches et de ses publications ?
7
0
7
1
« Ce qu’on peut dire, c’est que la théorie est nécesssaire mais qu’en soi
elle n’est pas suffisante. C’est comme une bonne voiture, elle peut vous
conduire très rapidement au but que vous désirez si vous savez vous en
servir, mais elle peut vous conduire au fossé si vous l’utilisez mal ».
Maurice ALLAIS
Lřobjet de cette partie est principalement dřétudier ce que nous enseigne la
Pensée Économique en vue dřen tirer toutes les leçons en direction de lřélaboration
dřune analyse rigoureuse du sous-développement et de la maîtrise des politiques et
autres outils qui permettent de sortir de cet état. Que disent nos théories et que font les
professionnels de lřéconomie face au développement et au sous-développement ? Les
connaissances économiques nous rendentŔelles plus aptes à la compréhension et à
lřaction dont la complémentarité est une nécessité absolue ? Au moment où
lřÉconomie a complètement soumis les sociétés humaines, on décèle de graves
impuissances pour les nations et les pays condamnés aux manques, à la pauvreté et à
lřexclusion. Dans ce contexte, il semble normal, dřinterroger les différents courants de
la Pensée Économique pour cerner les différentes propositions de théories
économiques pouvant contribuer à lřexplication et à lřaction. La multiplicité des
théories et les différentes controverses peuvent-elles permettre de mieux appréhender
les différentes facettes du sous-développement et les moyens dřen sortir : accumulation
productive, équilibre, options sectorielles, fonctions de la monnaie, place des relations
économiques internationales ?
En abordant ces questions, les chercheurs et les analystes du champ doivent
prendre beaucoup de précautions, car dans les pays industrialisés dřEurope, le
développement a précédé la Science Économique. En conséquence, celle-ci ne sřétait
guère préoccupée de problèmes comme ceux qui, aujourdřhui se posent aux pays sousdéveloppés. Mais elle sřest plutôt intéressée par exemple aux questions dřéquilibre,
cřest-à-dire à la recherche dřune utilisation cohérente et optimale des ressources. Cette
constatation explique le flottement sémantique que lřon retrouve dans la littérature
économique de lřépoque ; des mots comme « Expansion », « Croissance », «
Développement », « Progrès » (en anglais Expansion, Growth, Développement,
Progress) ont des significations diverses. Le concept le plus universel est celui de la
croissance qui est devenue une exigence, toujours réitérée, des professionnels, des
politiques et des populations. Maintenant la croissance est accouplée au mot
«développement» et ils deviennent des exigences.
Comment la pensée économique a-t-elle abordé ces questions dans les diverses
formulations des auteurs ? Quelles leçons peut-on tirer des très anciens débats des
économistes ? Quels choix dřaction découlent des controverses doctrinales, des
grandes polémiques des différentes Écoles de pensée passées et contemporaines ?
Cette partie comprendra six chapitres dont les cinq sont relatifs chacun à un
courant de pensée pour en rappeler les acquis analytiques : lřanalyse classique,
lřanalyse marxiste, les formulations keynésiennes et post Ŕ keynésiennes, lřapproche
néo-classique et les analyses contemporaines, comme les théories des institutions et de
la régulation qui marquent une délimitation entre les économistes institutionnalistes
et les gardiens de lřorthodoxie néo-classique. Le sixième chapitre traite des »heurs et
lueurs de la croissance économique.
7
2
Au début des années 80, on divisait les économistes en quatre grandes familles
: les classiques, les keynésiens, les marxistes et les néoclassiques :
les classiques du XIXème siècle sont les tenants du libre-échange et voient
dans le marché à la fois le meilleur moyen de répartir les produits. Ces idées
forces font toute lřactualité de cette École ;
Marx et les néo-marxistes ont introduit une critique beaucoup plus radicale
du capitalisme et montré que les crises, les inégalités, la paupérisation, le
chômage caractérisent ce système et révèlent sa nature profonde.
Pour J.M.Keynes et les siens, le marché nřest pas ce modèle dřéquilibre
spontané et harmonieux que décrivent les classiques. Les keynésiens
pensent en termes macroéconomiques et admettent que le marché livré à luimême peut générer des situations de chômage chronique ou des crises.
Enfin, ils pensent que lřÉtat doit intervenir dans la régulation du circuit
économique. Cependant, face aux failles théoriques mises à jour et à
lřépuisement des politiques keynésiennes, ils ont dû se renouveler. Les
néokeynésiens ont intégré de nombreux aspects de lřanalyse néo-classique
(importance de lřoffre, des anticipations rationnelles). Ils accordent à lřÉtat
un rôle nouveau : sa fonction nřest plus dřintervenir pour stimuler lřactivité
mais plutôt pour créer un environnement favorable à la croissance (par la
création dřinfrastructures, dřaides à la formation, à lřinnovation).
Les néo-classiques vont inventer une nouvelle façon dřapprocher lřéconomie
à partir du modèle dřéquilibre général du marché de L. WALRAS. Les
soubassements théoriques ne changent point : les agents économiques sont
rationnels, ils cherchent à optimiser leurs gains. En revanche, le cadre
dřapplication de la théorie sřest beaucoup étendu. Les néoclassiques ne
raisonnent plus vraiment à partir du seul cadre du marché « pur et parfait »
supposé équilibré. Ils ont construit une infinité de modèles possibles :
situations de monopole, concurrence imparfaite, coûts de transaction. Ils
reconnaissent également que les divers agents économiques
(consommateurs ou producteurs) ne sont pas toujours bien informés
(économie de lřinformation) quřils agissent dans un environnement
incertain (théorie des jeux), que différents comportements de la firme
dépendent de son organisation
À ces courants traditionnels vient sřajouter lřÉcole « structuraliste et
institutionnaliste » parfois appelée École « développementaliste » à partir de
lřaffirmation de la spécificité du sous-développement caractérisé par la
dépendance, la dégradation des termes de lřéchange et le dualisme.
Aujourdřhui, la pensée économique sřest enrichie et élargie, de nouveaux
courants sont apparus. Lřabondante littérature permet de répertorier cinq grandes
écoles de pensée : la théorie standard étendue, les détracteurs de la pensée unique (avec
ses multiples subdivisions), les nouveaux théoriciens de lřéconomie solidaire, les
héritiers de KEYNES et les diverses variantes du libéralisme. Dřautres classifications
plus simplistes distinguent les orthodoxes et les hétérodoxes.
Les théories économiques du développement se rattachent à une ou plusieurs de
ces familles qui fournissent lřessentiel des idées fondamentales qui servent à
interpréter et à reconstruire les complexes réalités du sous-développement. Egalement,
ces Écoles offrent les éléments dřexplication et produisent les différents instruments
dřaction et de gestion des politiques économiques des États et des grandes officines
internationales du développement.
7
3
Encadré 4 : L’Objet de l’Économie
La pensée économique a toujours distingué deux questions : la création de
richesse Ŕ son origine, sa nature, les causes de son accroissement Ŕ et la répartition
de cette richesse entre les hommes. Chaque école de pensée les a traitées et
articulées différemment. Adam SMITH ne traite vraiment que de la première, dans
son Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, le texte fondateur
de l'économie politique. David RICARDO présente ainsi son programme de
recherche dans une lettre de 1820 à MALTHUS : « L'économie politique est selon
vous une enquête sur la nature et les causes de la richesse. J'estime au contraire
qu'elle doit être définie comme une enquête au sujet de la répartition du produit de
l'industrie (1), entre les classes qui concourent à sa formation. On ne peut rapporter
à aucune loi la quantité de richesses produites mais on peut en imaginer une assez
satisfaisante à leur répartition. De jour en jour, je suis plus convaincu que la
première étude est vaine et décevante et que la seconde constitue l'objet propre de
la science ».
Karl MARX Fait dériver à la fois la croissance de la richesse et sa répartition
de « lois tendancielles » du mode de production capitaliste.
Quant aux NEOCLASSIQUES, ils considèrent que la seule question scientifique est
celle de l'efficacité de l'allocation de ressources rares, donc de la croissance. Dans
leurs modèles de base, la question de la répartition est en partie subordonnée aux
lois de l'efficacité et, pour le reste, exogène. La rémunération de chaque facteur de
production, travail, capital, terre, est rigoureusement déterminée par les lois de
l'efficacité, mais les droits de propriété sur ces facteurs, qui déterminent la part qui
revient finalement à chacun, sont des données exogènes à l'analyse.
Pierre-Noël GIRAUD : Pourquoi privilégier la question de l'inégalité,
Problèmes politiques et sociaux n° 834, 11 février 2000 pp. 9-12
CHAPITRE 4
L’ÈCOLE CLASSIQUE : PRÉCURSEURS DU MODÈLE
LIBÉRAL ET THÉORICIENS DE LA RICHESSE DES NATIONS,
DES MARCHÉS LIBRES ET DE LA SPÉCIALISATION
INTERNATIONALE.
Il est impossible, avertit Jacques FREYSSINET, de collecter tout ce qui, dans la
littérature classique a trait aux pays sous-développés ; il serait peu honnête dřattribuer
à leurs auteurs des idées trop précises à partir de textes qui ne sont souvent que des
incidentes dans leurs développements généraux.
Pour comprendre lřapport des classiques à la formation de la Science
Économique, il faut se situer au double point de vue des faits économiques et de la
pensée sociale en général. Pour les faits économiques, lřépoque des auteurs classiques
se caractérise par le développement du capitalisme industriel avec des fortes incidences
sur lřagriculture. Selon Mouhamed DOWIDAR, «au cours de cette phase, lřexpansion
industrielle atteint un point qualitatif qui se reflète dans la révolution industrielle grâce
à laquelle sřindustrialise lřéconomie nationale. La base industrielle qui se présente
7
4
dans les industries des biens de production sřédifie comme base non seulement pour
lřactivité agricole mais pour lřensemble de lřéconomie nationale».
Au point de vue de la pensée sociale, les traits caractéristiques se situent
dřabord, dans le triomphe de la vision scientifique des choses qui remplace, sous
lřinfluence des changements économiques, la vision théologique, ensuite dans la
formation des sciences sociales et surtout de la théorie politique et économique et
enfin, dans la destruction de la base intellectuelle et morale de lřimage de la société
ancienne.
Dans ce contexte, les auteurs classiques vont mettre de lřordre surtout dans la
science économique. Lřobjet de cette science se rapporte aux phénomènes de la
production, de lřéchange, de la répartition du produit social. Au niveau de la
production, il faut chercher la richesse des nations pour mettre en place les conditions
de son expansion ; dřoù lřétude du rôle du travail, de la division du travail et de son
effet sur la productivité, du rôle du capital et de la propriété foncière. De la valeur, on
étudie les phénomènes de prix et la répartition du produit social. Dans la ligne de
lřétude viennent les phénomènes monétaires et les échanges avec lřextérieur.
Telle est la vision quřont les classiques des phénomènes économiques quant à
leur nature et leur délimitation. Le cadre analytique retenu pour lřétude des questions
économiques se fonde sur une société composée de trois classes sociales définies selon
leur place dans le procès de production (la classe capitaliste, les propriétaires fonciers
et la classe ouvrière) où lřactivité économique est orientée vers le marché et effectuée
par des individus du type «homo economicus» et où domine la concurrence interne
entre agents économiques.
Les classiques étaient donc au plan des faits économiques comme à celui
méthodologique, mal placés et mal préparés pour élaborer une analyse spécifique du
sous-développement.
Cřest dans quelques évaluations ponctuelles que certains auteurs envisagent des
situations de sous-développement, cřest-à-dire des situations qui échappent à lřordre
naturel. Dans la Richesse des Nations, A. SMITH indique que certaines régions sont
placées en dehors du mouvement historique, du progrès économique. Il explique cela
par le fait que ces régions sont éloignées des mers. Lřétroitesse de leur marché ne leur
permet pas de bénéficier des avantages de la division interne et externe du travail.
Après SMITH, Stuart MILL a analysé les différences des situations économiques des
nations. Il note dans ce sens que «la situation économique de la plupart des pays dřAsie
reste ce quřelle a été depuis les origines de lřhistoire connue, et reste telle toutes les
fois quřelle nřest pas perturbée par des influences étrangères». Cependant, lřauteur ne
tente pas une explication économique de cette stagnation séculaire. Pour lui, cela
sřexplique par des raisons socio-politiques comme lřabsence dřune structure
administrative.
Nřayant pas une approche claire du sous-développement, les classiques
peuvent-ils présenter des théories cohérentes de développement ?
Section 1 : Les analyses du développement et de la croissance
chez les classiques
Les classiques conçoivent le développement comme un phénomène naturel et
spontané dans une économie libre. En effet, les théories élaborées par A. SMITH,
RICARDO, S. MILL se réfèrent à un ordre naturel dřoù est censé partir le progrès
économique. Cet ordre naturel est à la fois immanent, spontané et bienfaisant. Sa
7
5
réalisation nécessite trois conditions : la liberté politique (pour assurer la sécurité de la
propriété), la liberté économique (non intervention systématique de lřÉtat) et la
concurrence. Il faut alors analyser les axes de la théorie du développement et lřétat
stationnaire conçu comme lřétape ultime du progrès économique.
I/
Problématique du
développement
l’accumulation productive.
ramenée
à
La formulation de départ est celle de SMITH pour qui la spécialisation et la
division du travail sont les éléments essentiels de la Richesse des Nations. Ils opèrent
dans un cadre institutionnel où domine la propriété privée des instruments de
production. Dans ce cadre, le développement économique et social doit aboutir à une
augmentation quantitative et qualitative des facteurs de production, à une offre
adéquate de la main dřœuvre, des ressources nationales disponibles et à un volume
appréciable de capital. Cřest ce dernier élément qui est décisif, car comme lřaffirme S.
MILL, «cřest lui qui peut limiter le développement industriel et agricole dřun pays».
Or, son expansion obéit à la loi de lřaccumulation. Tous les classiques sřaccordent sur
la problématique centrale selon laquelle le volume du capital est fonction des
perspectives de profit et du comportement de lřintérêt qui module à la fois la demande
dřinvestissement et lřoffre dřépargne qui est une renonciation à une dépense de
consommation improductive. La croissance sera une fonction de lřaccroissement du
capital, lui-même est fonction de lřaccroissement de lřépargne.
David RICARDO est encore plus systématique que SMITH dans lřanalyse du
processus de développement à long terme. Il a voulu comprendre la nature de la
richesse des nations et les lois qui gouvernent la distribution des marchandises. Il
établit que la détermination dřune théorie cohérente de la répartition est un préalable
majeur à la compréhension de tout mécanisme de développement dřun système
économique. Cřest à partir des lois qui gouvernent les parts distribuées quřil construit
son modèle macroéconomique de développement.
Le moteur de la croissance est le profit. Cependant, observe-t-il, la masse et le
taux du profit dépendent eux-mêmes de la confrontation avec la masse et le taux de
salaire avec lesquels ils entrent en concurrence pour le partage du revenu national.
Le mouvement du salaire nominal est commandé pour lřessentiel par les prix
des aliments, lesquels dépendent de la rente foncière. La hausse du salaire nominal
(par la loi de la population) bloquera la croissance du profit donc celle de
lřinvestissement et de lřéconomie toute entière.
On retiendra que chez D. RICARDO, le postulat des rendements décroissants
dans lřagriculture est à la base de la théorie de la baisse du taux de profit et de la
relation particulière salaire-profit. Le caractère fixe de lřoffre de terre et par
conséquent les difficultés rencontrées pour satisfaire la demande de subsistance des
travailleurs additionnels dont le capital accru exige lřutilisation. Cette thèse sera
présente dans beaucoup de formulations actuelles dřéconomie et de politique de
développement. Autrement dit, les surplus qui se forment sont utilisés à lřachat de
produits vivriers par suite de lřinefficience des politiques agraires.
Au total, D. RICARDO établit, contrairement à S. MILL, que si lřaccumulation
du capital sřaccompagne dřun degré dřintensité capitalistique croissante, le salaire réel
stagne autour du niveau de subsistance, et le sentier de croissance de lřéconomie sera
perturbé par des déviations occasionnelles dues au plein-emploi.
7
6
En définitive, lřaccumulation est la base du développement économique. Il
importe, dans une politique, de chercher à élever le fonds dřaccumulation au détriment
de la consommation improductive. Cette conclusion est très actuelle et se retrouve dans
les théories contemporaines du développement. Cřest la fameuse option «affamer pour
développer». Cependant pour les classiques, lřexpansion nřest pas éternelle, sa limite
est lřétat stationnaire.
II/ La question de l’état stationnaire : les risques de crise et de stagnation.
LřÉtat stationnaire a occupé une place importante dans la conception des
auteurs classiques. Il procède dřune élévation du salaire nominal et de la rente
résultant dřune augmentation de la production. Cette élévation bloque la croissance du
profit donc de lřinvestissement et de lřéconomie toute entière. On parvient ainsi à lřétat
stationnaire à lřissue duquel aucun progrès important ne sera plus possible. Cette
hantise de lřÉtat stationnaire a dominé la théorie économique pendant une bonne
partie du XIXe siècle. Il faut dire que cette phase ne correspond pas à une anticipation
correcte de lřévolution du capitalisme. Même si ces dernières années il y a eu de
nouvelles théories de lřÉtat stationnaire. Celui-ci est intégré dans un modèle théorique
dřabsence de croissance (Alvin HANSEN, Club de ROME).
Ces deux aspects établissent toute lřactualité de lřanalyse du développement
chez les classiques qui, bien que nřayant pas eu une présentation du
sousdéveloppement, ont fourni des éléments (accumulation du capital, profit et salaire,
évolution démographique) qui peuvent constituer un point de départ pour les théories
du développement.
Section 2 : A. SMITH fondateur de l’Économie politique et père
spirituel du libéralisme contemporain.
Le modèle dřAdam SMITH remonte à 1776 et porte sur la richesse des Nations.
Pourquoi commencer si tôt ?
Les anciennes idées, les premiers modèles, sont plus simples, plus faciles à
comprendre, que ceux qui les ont suivis.
I/ Sur quoi repose la richesse d’une nation ?
Un facteur causal : le degré de la division du travail
Un facteur permissif : le sol, le climat, les ressources naturelles
Un autre facteur : les lois, les coutumes et traditions les attitudes et
habitudes
1°) les Avantages de la division du travail
La division dřun travail en un grand nombre de tâches plus simples, et
lřaffectation dřune tâche simple, au lieu du travail complet, à un ouvrier, augmente la
productivité. Ceci est bien illustré par le fameux passage dřAdam Smith concernant
une fabrique dřépingles. On se fera plus aisément une idée des effets de la division du
7
7
travail sur lřindustrie générale de la société, si lřon observe comment ces effets opèrent
dans quelques manufactures particulières.
Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite importance, mais
où la division du travail sřest fait souvent remarquer : une manufacture dřépingles.
2°) Le processus d’auto-renforcement de la croissance économique
Dans lřanalyse dřA. SMITH, la croissance de la Nation peut être renforcée par
quatre facteurs agissant seuls ou ensemble qui sont :
Une spécialisation approfondie rendue possible par un élargissement du
marché provenant
Un accroissement de la densité de la population, qui sřagglomère en des
villes. Smith cite le cas dřun menuisier de campagne, qui est obligé, pour
gagner sa vie, de faire tout ce qui se rapporte de loin ou de près au travail de
bois, et qui perd par ailleurs une grande partie de son temps à des
déplacements entre les domiciles de ses clients. Un menuisier de la ville peut
au contraire se spécialiser, il ne fabriquera que des meubles (par exemple),
puisquřil a suffisamment de clients.
Une réduction des coûts de transport à lřintérieure du pays, provenant par
exemple de la construction de canaux de navigation ou (après la mort de
Smith) de la construction de chemins de fer. Cela rend possible les ventes à
un plus grand nombre de clients sans payer de frais de transports prohibitifs.
Un accroissement du commerce international. Cet accroissement peut être dû
à : de nouvelles découvertes géographiques, la signature dřun traité de paix
entre deux nations qui étaient en guerre et à la réduction de coûts des
moyens de transports (notamment lřinvention du bateau à vapeur après la
mort de Smith).
Lřaccroissement de la division du travail qui suit lřélargissement du marché
augmente la productivité des travailleurs et partant, diminue les coûts de production.
Par ailleurs, la réduction de coûts de production implique une augmentation des
profits, qui sont réinvestis dans de plus grandes fabriques avec plus de machines
spécialisées, permettant une division encore accrue, etc.
À long terme, lřaccroissement de lřemploi dans ces fabriques agrandies
augmente la masse des salaires, qui permet une augmentation de la population, qui
cause un accroissement de la densité de la population, qui élargit le marché, etc.
Encadré 5 : De la nature et des causes de la richesse des nations (1776)
«Ainsi, en écartant entièrement tous ces systèmes ou de préférence ou d'entraves, le
système simple et facile de la liberté naturelle vient se présenter de luimême et se
trouve tout établi. Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure
en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter où il lui plaît
son industrie et son capital, concurremment avec ceux de tout autre homme ou de
toute autre classe d'hommes. Le souverain se trouve entièrement débarrassé d'une
charge qu'il ne pourrait essayer de remplir sans s'exposer infailliblement à se voir sans
cesse trompé de mille manières, et pour l'accomplissement convenable de laquelle il
n'y a aucune sagesse humaine ni connaissances qui puissent suffire la charge d'être le
surintendant de l'industrie des particuliers et de la diriger vers les emplois les mieux
assortis à l'intérêt général de la société. Dans le système de la liberté naturelle, le
7
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souverain n'a que trois devoirs à remplir; trois devoirs, à la vérité, d'une haute
importance, mais clairs, simples et à la portée d'une intelligence ordinaire.
Le premier, c'est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou
d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second, c'est le devoir de
protéger, autant qu'il est possible, chaque membre de la société contre l'injustice ou
l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration
exacte de la justice. Et le troisième, c'est le devoir d'ériger et d'entretenir certains
ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de
quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que
jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques
particuliers, quoiqu'a l'égard d'une grande société ce profit fasse beaucoup plus que
rembourser les dépenses.»
Adam SMITH : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations, livre IV, éd. 1843, traduction de 1843 du comte Garnier, reprise par
Osnabruck, Zeller, 1966
II/ Le rôle primordial du marché libre
Il y a un libre mouvement des produits, des travailleurs, du capital, de la
propriété des terres. Spécifiquement, les prix des produits ne sont pas contrôlés par le
gouvernement, les gens peuvent changer de métier sans restriction, on peut investir
des fonds dans nřimporte quel secteur économique sans avoir besoin dřobtenir des
permissions spéciales ou des licences (en contraste, par exemple, au système médiéval
de corporations), le terrain peut sřacheter et se vendre.
1°) Un premier avantage du marché libre : à court terme, l’offre d’un
produit par ses fournisseurs est mise en égalité avec la demande
pour le produit par les clients, à cause du jeu des prix.
Soit une plage avec un marché de poissons, supposons que les pêcheurs
reviennent un jour avec une maigre récolte. Le prix du poisson augmentera, diminuant
la quantité de poisson que veulent acheter les ménagères. À un certain prix, il y aura
juste suffisamment de clients pour faire écouler les poissons. Supposons que le
lendemain, les pêcheurs débarquent avec une grande quantité de poissons. Ils sont
obligés de vendre le poisson avant quřil ne pourrisse. Ils feront diminuer le prix ; les
ménagères achèteront plus de ce poisson si bon marché. À un certain prix, il y aura
suffisamment dřachats pour vendre tous les poissons. Ce phénomène, répété dans tous
les secteurs de lřéconomie, assure que toute la production commercialisée est vendue,
et que le peuple est fourni de tout ce quřil veut, dans la limite de ses moyens financiers.
Cet avantage du marché libre dépend de lřabsence de restrictions sur les prix,
autrement dit la liberté des prix.
2°) Un deuxième avantage du marché libre : à long terme, le
prix est égal au coût de production.
Comme on vient de le voir, au court terme, de jour en jour, le prix du poisson
subit des fluctuations. Mais supposons quřà long terme, en moyenne, les pêcheurs
gagnent beaucoup. De plus en plus de jeunes gens deviendront des pêcheurs.
7
9
Lřaugmentation du nombre de pêcheurs augmentera le produit total de la pêche, ce qui
entraînera plus de concurrence et une diminution des prix. Par contre, supposons
quřen moyenne, après soustraction de ses frais pour lřessence, etc., un pêcheur gagne
moins quřil ne pourrait avoir dans un autre métier. Dans ces conditions, les pêcheurs
abandonneraient leurs bateaux pour dřautres métiers, réduisant le produit total de la
pêche et augmentant les prix. Le nombre de pêcheurs se stabilisera quand le prix
moyen de poisson leur permettra de retirer un revenu (après dépenses) égal au revenu
quřils auraient gagné en suivant un autre métier. Ce revenu minimal pour que les
pêcheurs nřabandonnent pas leur métier peut être considéré comme un
«pseudosalaire» que le maître pêcheur se paye lui-même.
En conclusion, en faisant abstraction des fluctuations éphémères, le prix moyen
à long terme sera égal au coût de production, si on considère le «pseudosalaire» comme
une partie des coûts. Ce deuxième avantage du marché libre dépend de la liberté de
lřemploi.
3°) Le cas spécial de l’offre du travail.
Lřoffre du travail dépend finalement du nombre dřouvriers. Mais quel est le
«coût de production» dřun ouvrier ? Supposons que le salaire est à peine suffisant pour
nourrir lřouvrier et sa famille. De temps en temps, il y a des famines et des épidémies.
La population ne sřaccroît pas sous ces conditions. Par contre, supposons quřà cause
dřune insuffisance dřouvriers, les employeurs rivalisent pour obtenir la main-dřœuvre
; pour attirer du personnel, ils payent un salaire supérieur au minimum de subsistance.
Alors, les enfants des ouvriers, bien nourris, survivent en plus grand nombre,
provoquant une augmentation de la population ouvrière.
4°) Les limites du marché libre
Les avantages du marché libre (à court terme, le peuple est fourni en toute chose
tout ce quřil veut et peut payer, et que, à long terme, le prix moyen nřest pas audessus
du coût de production) impliquent que la meilleure politique est une politique de
«laisser-faire». En effet, la Richesse des nations est une polémique contre le dirigisme
de lřÉtat. Cela dit, Smith reconnaît certaines limites au marché libre, au «laisser-faire».
L’État doit lutter contre le monopole
Il est tout naturel, dit Smith, que les marchands dřune place essayent de se
mettre dřaccord pour augmenter les prix, quitte à réduire la quantité vendue. Le
gouvernement doit prendre des mesures contre de telles actions.
L’État doit réaliser les dépenses sociales : voirie, défense, éducation, qui sont
génératrices d’externalités positives
Une autre limitation du marché libre, que Smith ne mentionne quřen passant,
mais qui est vraiment dřune importance cruciale : lřaction du marché libre peut laisser
inchangé, ou même aggraver lřinégalité de la répartition des revenus. En effet, ceux qui
ne peuvent pas payer ne déterminent pas ce qui sera produit. Par exemple, si des gens
sans argent veulent du pain, et des gens riches veulent des carrosses, ce sont ces
derniers qui seront produits.
5°) Les perspectives à long terme
8
0
Pendant une très longue période qui pourrait sřétaler sur des siècles, le taux de
croissance de la productivité peut excéder le taux de croissance de la population,
impliquant un accroissement à long terme du revenu par habitant. Finalement, une
très forte densité de la population (SMITH cite le cas de la Chine) peut mettre fin à la
croissance, en raison de la pénurie de terre cultivable par tête.
Section 3 : D.RICARDO : « la grosse tête » de l’École Classique,
la référence de la théorie de la rente et du commerce
international.
MARX dira de D. RICARDO quřil est le plus rigoureux et le plus complet de
lřÉcole Classique anglaise. Sommité de lřEconomie politique, il publie en 1817 la
première édition des principes de lřéconomie politique et des impôts. RICARDO
écrivait en un temps où la Grande Bretagne avait subi une augmentation vertigineuse
du prix des grains, provoquée par de mauvaises conditions météorologiques et par une
série de guerres (1790-1815). La situation était aggravée par des taxes très fortes sur les
céréales importées (les infâmes «Corn Laws», dont lřun des articles stipulait que les
taxes douanières devaient être dřautant plus lourdes que le prix des céréales importées
était peu élevé). Ces lois avaient été votées par un Parlement élu selon un système de
franchise médiéval, où les grands propriétaires fonciers disposaient de la majorité des
voix. Ceux-ci, évidemment, tiraient des gros bénéfices du gonflement des prix de leurs
récoltes.
Deux des formulations théoriques peuvent être retenues car elles constituent
encore des références : la théorie de la rente et celle de la spécialisation dans le cadre
des relations économiques internationales.
I/ La Théorie de la rente
Selon Ricardo, la rente est le revenu dû au fait que les coûts de production sont
divers pour le même produit. Chaque producteur reçoit une différence entre le prix de
vente qui est le même pour tous et son coût de production qui nřest pas identique aux
autres.
Dans son analyse de la rente différentielle, D. Ricardo distingue plusieurs
catégories de terre :
la première : bonne, où les coûts de production sont faibles pour une certaine
quantité ;
la deuxième : moins bonne, avec des coûts de production plus élevés pour
une certaine quantité ;
la troisième : encore moins bonne, avec des coûts de production encore
plus élevés.
8
1
Avec beaucoup de catégories de terre (p.ex. 2000), la ligne brisée du coût de
production devient une courbe régulière.
Si le propriétaire ne gagne pas un certain minimum, il abandonnera ses champs
pour travailler comme « ouvrier » (main-dřœuvre) sur la terre des autres. Ce
minimum pour que le propriétaire nřabandonne pas la culture de sa terre est inclus
dans les coûts de production (il sřagit dřun «pseudo-salaire» comme celui des pêcheurs
discuté plus haut). Si maintenant le prix est fixé à 42 Fcfa/kg par une demande de 35
kg sur le marché libre (premier graphique), ou par un décret du gouvernement, alors
le troisième producteur reçoit juste assez de revenu pour ne pas abandonner ses terres.
Mais le premier producteur a des coûts de 12 FCFA/kg, y compris le minimum de
revenu pour quřil continue à cultiver, reçoit également 42 FCFA/kg. Le surplus de (4212) = 30 Fcfa/kg est appelé rente. La rente se calcule individuellement. Dans notre
exemple, la rente du premier propriétaire est égale à (42-12) Fcfa/kg x 10 kg = 300 Fcfa
: la rente du deuxième propriétaire est égale à (4224) Fcfa/kg x 15 kg = 270 Fcfa ; la
rente du troisième propriétaire est égale à 0. Il faut toutefois, noter que le concept de
la rente utilisé par un économiste est indépendant de lřacte de louer la terre, et nřa rien
à voir avec la «rente viagère».
Le même raisonnement peut sřappliquer en dehors du secteur agricole. Par
exemple, si lřindustrie sidérurgique dřun pays comprend plusieurs entreprises
produisant lřacier avec divers coûts de production, les entreprises les plus efficaces
reçoivent une rente. Dřailleurs les recherches économiques ont réactualisé la théorie
de la rente dans lřétude de phénomène comme la corruption. Selon les théoriciens de
lřEcole du Public Choice (BUCHANAN, TULLOCK, TOLLISON), la demande de
corruption est le fait des chasseurs de rente.
II/ Les perspectives à long terme.
8
2
Le niveau du salaire réel perçu par ouvrier reste constant à cause du mécanisme
démographique décrit ci-dessus. Lřouvrier est payé à peine plus quřil faut pour
survivre et reproduire sa famille. Le «salaire réel» est le pouvoir dřachat du salaire
nominal (le salaire en argent). Quand le prix de la nourriture augmente, les
entrepreneurs sont obligés dřaugmenter le salaire nominal pour que leurs ouvriers ne
meurent pas de faim. Le pouvoir dřachat du salaire demeure constant.
Les profits gagnés par les entrepreneurs commencent par sřaccroître mais
ensuite sont graduellement réduits à zéro. Les entrepreneurs réinvestissent leurs
profits dans des fabriques plus importantes. La multiplication du nombre de fabriques,
et lřaccroissement de la productivité dans chaque fabrique qui fait suite à une division
du travail plus poussée, augmentent dans un premier temps la masse totale de profits
qui reviennent aux entrepreneurs. Mais lřaccroissement de la population rendu
possible par lřaccroissement de lřemploi dans les nouvelles fabriques implique une
demande accrue pour les produits alimentaires. Puisque le nombre dřentrepreneurs
plus le nombre de propriétaires fonciers est négligeable par rapport au nombre
dřouvriers, la population et son taux dřaccroissement, sont essentiellement égaux au
nombre dřouvriers et leur taux dřaccroissement. La production dřune plus grande
masse dřaliments ne se fait quřà un prix de vente plus élevé. Les entrepreneurs sont
forcés de payer un salaire nominal plus grand à leurs ouvriers pour que ceux-ci puissent
continuer à acheter leurs moyens de subsistance, réduisant ainsi ce qui reste aux
entrepreneurs comme profit. Finalement, la hausse du prix des salaires étrangle les
profits, mettant fin à lřinvestissement, lřaccroissement de lřindustrie, lřaccroissement
du nombre de positions salariées, lřaccroissement de la population, lřaccroissement du
prix des produits alimentaires, lřaccroissement des rentes.
Encadré 6 : Réactualisation de la théorie de la recherche de rente.
Les systèmes administratifs de nombreux pays en développement se
caractérisent par diverses formes de clientélisme, de népotisme ou de corruption.
Lřintervention de lřÉtat offre, de par les emplois et les législations, des possibilités de
rente. Les individus et les groupes de pression seront incités à investir des ressources
pour rechercher des rentes et obtenir des privilèges au lieu de rechercher à accroître
la production. Les responsables politiques offriront des rentes en échange de
rémunérations monétaires et/ou de soutien politique. Cette recherche de rente
entraîne un gaspillage de ressources et un facteur de violence politique pour
sřapproprier des rentes.
III/ RICARDO découvre le commerce international et formule la loi de
l’avantage comparatif.
Avec la «loi de lřavantage comparatif», RICARDO veut prouver que deux pays
peuvent chacun tirer avantage du commerce entre eux, même si un des pays peut
fabriquer avec plus dřeffectivité tous les produits qui sont traités entre les deux. Cette
loi est à la fois très importante et fondée sur une analyse subtile. De ce fait, la théorie
ricardienne mérite et exige une longue explication. Pour faciliter la démarche (quitte à
la prolonger), nous allons commencer par lřanalyse dřun cas plus évident que celui
envisagé par Ricardo : les conditions «dřavantage absolu».
1°) Le commerce sous des conditions d’avantage absolu
8
3
Considérons deux pays, que lřon peut appeler «Sénégal» et «France» ; dans
chaque pays il nřy a que deux produits, que lřon peut appeler «lait» et «arachides».
Supposons quřau Sénégal, chaque personne, si elle consacre lřintégralité de son
temps à lřélevage ou à cultiver son champ dřarachide, puisse produire respectivement
1 litre de lait ou 3 kg dřarachides (par jour, en moyenne pendant lřannée). Ainsi si la
moitié de la population est composée dřéleveurs à plein temps et si lřautre moitié est
constituée dřagriculteurs à plein temps, alors la production moyenne par personne par
jour sera 0,5 litre de lait plus 1,5 kg dřarachides.
Sur le graphique 1, la quantité de
lait est mesurée sur lřaxe vertical et la
quantité dřarachides est mesurée sur
lřaxe horizontal. Le point (a)
représente la production moyenne si
tout le monde ne produit que du lait ; le
point (c) représente la production
moyenne si tout le temps est affecté à la
production dřarachides, et le point (b),
avec les coordonnées (0,5 lait, 1,5
arachides) représente la production
moyenne si le temps de travail de la
population est réparti également entre
lřélevage et lřagriculture.
Toutes
les
combinaisons
de production possible par habitant
pour
la population sénégalaise tombent sur la
ligne «Possibilité de production» du
graphique (2). En lřabsence du commerce
international,
les
possibilités de
consommation ouvertes aux sénégalais
sont égales aux possibilités de production
puisque tout ce qui est consommé au pays
doit avoir été produit au pays.
Toujours en lřabsence du commerce
international,
on
peut prouver
quřau Sénégal, le prix dřun litre de
lait sera égal au prix de trois kilogrammes
dřarachides. Supposons maintenant quřen
France, où les conditions climatiques sont différentes au Sénégal, chaque personne
puisse produire
2 litres de lait ou 1 kg dřarachides. Les possibilités de production de la France sont
montrées dans le graphique (3). En lřabsence du commerce international, le prix en
France de 2 litres de lait est égal au prix dřun kg dřarachides. On remarque que le
premier fermier français peut produire plus de lait par jour que son confrère sénégalais
(2 litres au lieu de 1) et que le fermier sénégalais peut produire plus dřarachides que
son confrère français (3 contre 1). On dit que la France bénéficie dřun avantage absolu
dans la production de lait et que le Sénégal bénéficie dřun avantage absolu dans la
production dřarachides.
8
4
Dans ces conditions, les bénéfices du
commerce international sont clairs. Pour les
rendre aussi clairs que possible, on suppose
que le coût du transport est négligeable
comparé aux coûts des produits.
Le prix du commerce international
doit se situer entre :
1 lait = 0,5 arachide et 1 lait = 3 arachides. Si
le commerce international se fait au prix de :
1 litre de lait = 2 kilogrammes dřarachides,
les français sont satisfaits (de même que les
sénégalais) car dřune part ils peuvent
obtenir autant de lait quřavant, en le
produisant eux-mêmes et dřautre part ils peuvent obtenir plus dřarachides quřavant
lřouverture du commerce international, en produisant du lait pour lřéchanger contre
des arachides sénégalaises.
Cřest dire en définitive que les deux pays tirent des bénéfices du commerce
international entre eux. Ricardo veut prouver que les deux pays tireront des bénéfices
du commerce international, même si un des pays peut fabriquer plus efficacement
chacun des produits échangés.
Changeons maintenant les hypothèses posées au paragraphe précédent et
envisageons le cas suivant :
Chaque citoyen
Français
Sénégalais
peut produire par jour
2 litres de lait ou 4 kg dřarachides
1 litre de lait ou 3 kg dřarachides
Il faut noter que sous les nouvelles hypothèses, les Français peuvent produire
plus de lait et plus dřarachides que les
Sénégalais.
Les
Sénégalais
ne
bénéficient dřavantage absolu dans la
fabrication dřaucun produit.
Le graphique ci-dessous montre
les possibilités de production dans les
deux pays suivant ces hypothèses.
Possibilités
(choix)
de
consommation = production avant le
commerce international
Possibilités (choix)
de
consommation production avant le
commerce
international, avec 1
lait sřéchangeant contre 2,5
arachides.
En lřabsence du commerce international, les possibilités de consommation sont
égales aux
8
5
possibilités de production. Au Sénégal, 1 litre de lait sřéchange contre 3 kg dřarachides.
En France, 2 litres de lait sřéchangent contre 4 kg dřarachides, soit 1 litre de lait contre
2 kg dřarachides.
Peut-il y avoir du commerce international dans ces conditions ? (on suppose,
comme avant, que le coût du transport est négligeable).
La France serait prête à exporter du lait contre des arachides importées du
Sénégal, pourvu que 1 litre de lait sřéchange contre plus de 2 kg dřarachides. Le Sénégal
voudrait bien exporter des arachides contre du lait importé de la France, pourvu que 1
litre de lait sřéchange contre au moins 3 kg dřarachides. Donc il y aura commerce
international pour un prix dřéchange entre : 1 lait = 2 arachides et 1 lait = 3 arachides
Si le prix dřéchange international est :
1 lait = 2,5 arachides
Au Sénégal, il est plus rentable de produire des arachides et de les exporter
contre du lait, que de produire du lait soi-même. Donc tout le monde au Sénégal
produira des arachides, soit pour les manger, soit pour les échanger contre du lait
français. Si les Sénégalais échangent toutes leurs arachides contre du lait, ils pourront
consommer :
1,0lait
3 arachides x
= 1,2 lait par personne par jour, et zéro arachides
2,5arachides
(puisque toutes les arachides sont exportées). Si les Sénégalais mangent toute leur
récolte, ils auront une quantité nulle de lait et 3 arachides. Si les Sénégalais exportent
la moitié de leurs arachides, ils consomment 0,6 litres de lait et 1,5 kg dřarachides. Une
ligne brisée sur le graphique montre toutes les possibilités de consommation offertes
aux Sénégalais après lřétablissement du commerce internationale à un taux de 1 lait =
2,5 arachides. Les Français ne produiront que du lait. Sřils consomment toute leur
production, ils auront une quantité de lait égale à 2 et une quantité dřarachides égale à
zéro : sřils exportent toute leur production, leur consommation de lait sera nulle et leur
consommation dřarachides sera égale à 5. Une ligne brisée sur le graphique montre
toutes les possibilités de consommation offertes aux Français après lřétablissement du
commerce international.
Comme pour les conditions du paragraphe précédent, les conclusions sont quasi
identiques car les deux pays sont satisfaits. Il faut noter seulement que la France retient
un avantage absolu et dans la production du lait et dans la production dřarachides.
Mais au Sénégal, la productivité dřarachides est 3 fois celle du lait et en France, la
productivité dřarachides est 2 fois celle du lait. On dit que le Sénégal a un avantage
comparatif dans la production dřarachides, cřest-à-dire quřil a une plus grande
(productivité dřarachides comparée à sa productivité de lait) au Sénégal que la
productivité dřarachides comparée à sa productivité de lait en France. De manière
similaire, au Sénégal, la productivité de lait est 0,33 fois celle dřarachides et en France,
la productivité de lait est 0,50 fois celle dřarachides et la France a un avantage
comparatif dans la production de lait.
2°) Définition de la loi de l’avantage comparatif
Si dans deux pays les productivités relatives de deux produits sont différents,
cřest-à-dire si le rapport :
Productivité dans la fabrication du premier produit
Productivité dans la fabrication du deuxième produit
8
6
nřest pas le même dans ces deux pays, alors le commerce international leur permettra
de consommer dřavantage quřils nřauraient pu le faire en lřabsence de commerce
international, et ils auront intérêt à pratiquer celui-ci. Chaque pays exportera le
produit pour lequel il bénéficie dřun avantage comparatif. Cette loi est valable même si
lřun des pays bénéficie dřun avantage absolu dans la fabrication des deux produits.
On nřa pas encore discuté la détermination du niveau exact du prix dřéchange
international. Supposons que le Sénégal soit énorme et que la France soit petite. Les
Sénégalais voudront importer beaucoup de lait de la France, peut-être plus que la
production totale de la France, tandis que les quelques Français ne voudront quřune
quantité relativement petite de la récolte sénégalaise. Dans ces conditions, les
Sénégalais payeront cher pour obtenir le lait, et les termes de lřéchange seront près de
la limite de 1 litre de lait = 3 kg dřarachides, peut-être à 1 lait = 2,9998 arachides. Les
Sénégalais ne retireront quřun très petit bénéfice du commerce international ; les
Français gagneront près de lřavantage maximal possible. Maintenant, supposons que
la France soit grande et le Sénégal soit petit. Les millions de Français voudront
beaucoup dřarachides, les quelques sénégalais voudront peu de lait ; et le prix
dřéchange sřétablira près de la limite : 1 lait = 2 arachides, peut-être à 1 lait = 2,0001
arachides. Les Français ne retireront quřun très petit bénéfice du commerce ; les
Sénégalais en retireront presque lřavantage maximal. Cřest une situation où il est
avantageux dřêtre un petit pays.
En conclusion, le prix dřéchange est déterminé par la grandeur relative de la
demande de chaque pays pour le produit de lřautre. Le pays voulant acheter plus payera
plus cher, mais en tout cas, le prix dřéchange ne dépassera pas les limites établies par
les prix qui auraient prévalu dans chaque pays en lřabsence du commerce
international.
Finalement, on peut considérer les frais de transport (qui jusquřici ont été
supposés négligeables). La conclusion à retenir est que le commerce international sera
bénéficiaire aux deux pays, pourvu que les prix de transport ne soient pas trop élevés.
Supposons, par exemple, que les coûts pour transporter 2,75 kg dřarachide du Sénégal
en France et 1,0 litre de lait de la France au Sénégal soient égaux à 0,5 arachides. Il peut
y avoir du commerce entre les deux pays : les Sénégalais exportent 2,75 kg dřarachides,
le transporteur soustrait 0,5 kg comme commission et livre 2,25 kg aux Français en
échange dřun litre de lait, quřil retourne aux Sénégalais.
Du point de vue du Sénégal, 1 lait sřéchange contre 2,75 arachides.
Du point de vue de la France, 1 lait sřéchange contre 2,25 arachides
Les autres 0,50 kg dřarachides servent à payer le transport (si le
transporteur veut boire, il est libre dřéchanger ses arachides contre du lait).
3°) Les hypothèses sous-jacentes à la loi de l’avantage comparatif
La loi de lřavantage comparatif implique que chaque pays devrait sřouvrir au
commerce international, en se spécialisant dans la production des biens pour lesquels
il retient un avantage comparatif, et qui seront exportés en échange des importations.
Néanmoins, presque aucun pays ne suit entièrement une politique de libre échange.
Puisque la logique du modèle de Ricardo est correcte, la plupart des justifications des
politiques limitant la spécialisation et le commerce international commencent par nier
une des hypothèses sous-jacentes à la loi.
Lřanalyse de D.RICARDO suppose que : les produits sřéchangent entre nations,
mais pas la main dřœuvre, ni le capital ; à lřintérieur de chaque pays, il y a un libre
8
7
mouvement des facteurs de production (travailleurs, capital, terres) entre les différents
secteurs de lřéconomie.
Une prétendue absence de libre mouvement des travailleurs est souvent avancée
comme justification pour une politique de protectionnisme contre les importations des
produits concurrents des vieilles industries nationales. Par exemple, on dit aux ÉtatsUnis : «Les pays en voie de développement ont un avantage comparatif pour les
textiles, les EU pour les produits agricoles et pour la construction des avions. Selon
RICARDO, nous devrons importer les textiles, et exporter plus de blé et dřavions. Mais
nous savons que si nous admettons des importations illimitées de textiles, nos
fabriques en ce domaine feraient faillite et leurs ouvriers, au lieu dřaller en campagne
comme agriculteurs ou en Californie pour construire des avions, resteraient pour la
plupart en chômage.»
Ricardo suppose que lřouverture du pays au commerce international ne causera
pas de problèmes de répartition du revenu, ou que les problèmes éventuels de
répartition du revenu sont sans intérêt, ou que ces problèmes peuvent être résolus sans
difficultés. Mais on peut démontrer (la preuve est compliquée et dépasse le cadre de
cet ouvrage) que les importations par les pays riches des produits de pays pauvres
tendent à égaliser le niveau du salaire entre pays riche et pays pauvre ; ce qui est un
problème plein dřintérêt, et une raison citée par les syndicats des pays riches pour
limiter les importations en provenance des pays pauvres. Parallèlement à la réduction
des salaires, il y aura des ouvriers mis en chômage dans les entreprises qui font faillite
à cause de la compétitivité des importations.
Lřanalyse est «statique», pour un temps.
La loi de lřavantage comparatif peut impliquer, par exemple, quřà un moment
donné, le Sénégal devrait se spécialiser dans la production dřarachides pour
lřexportation. Mais la loi ne prétend pas que le Sénégal devrait éternellement exporter
des arachides : les conditions économiques changent et peuvent être modifiées par la
politique économique. Il demeure quřun pays habitué à une économie spécialisée dans
les exportations dřun ou deux produits risque de se spécialiser encore plus dans ces
secteurs avec des dépenses publiques pour des routes et des chemins de fer pour
évacuer les produits dřexportation, des instituts agronomes spécialisés dans les
cultures dominantes, etc. ; quand le pays aurait peut-être mieux fait à long terme en
investissant dans la diversification vers dřautres cultures ou dans lřétablissement de
nouvelles industries, pour changer sa spécialisation.
Cřest dans ce cadre quřintervient lřargument de «lřindustrie naissante». Selon
cet argument, pour établir une nouvelle branche dřindustrie dans un pays, il faut
limiter les importations (par exemple, en imposant de forts droits de douane) pendant
un premier temps, durant lequel les entrepreneurs du pays apprennent à bien mener
leur industrie. Dans un deuxième temps, après que les entrepreneurs nationaux auront
appris leur métier, le pays pourra exporter le produit quřil importait auparavant. Ceci
est un argument qui dépend du passage du temps (pour un argument «dynamique») ;
tandis que la loi de RICARDO sřapplique pour un moment donné (cřest une analyse
«statique»).
CHAPITRE 5
ANALYSE MARXISTE : ACCUMULATION PRODUCTIVE,
BAISSE TENDANCIELLE DU TAUX DE PROFIT ET
SURVIE DU CAPITALISME.
8
8
Les conditions en Angleterre représentent l’avenir d’autres pays. «Il ….
s’agit … ici ….[des ] lois naturelles de la production capitaliste, …. des
tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. Le
pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le
suivent sur l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir ».
K. MARX 42
« Le marxisme demeure d’actualité et il reste un instrument
indispensable bien que sur beaucoup de détails, ses analyses se soient
révélées critiquables ».
R. HEILBRONER43
Quel est lřintérêt dřétudier lřanalyse marxiste du développement au moment
où le système du socialisme réel sřest effondré, perdant sa compétition avec le
capitalisme qui, aujourdřhui, sřimpose comme système mondial ? Faut-il dire « Adieu
» à MARX ou alors « À bientôt KARL » comme lřécrit avec force de conviction J.
ZIGLER ? Le marxisme est-il encore pertinent aujourd'hui ?
Ces questions sont assez récurrentes, toutefois, elles nřont pas grande
signification dans la mesure où le marxisme est et demeure avant tout une théorie
économique, politique et sociale qui permet dřapprocher la réalité fût-elle celle du
sous-développement. Dans ce sens, il a établi que «le pays industriellement le plus
développé montre au pays moins développé l'image de son propre développement à
venir». Quant au caractère pertinent ou dépassé du marxisme, un seul exemple, les
classiques continuent dřinspirer des visions et des approches économiques depuis le
19ème siècle et pourtant, leurs analyses font partie du référentiel de la pensée du
développement : richesse des nations, division du travail, théories des marchés libres,
avantages comparatifs etc.
Globalement et depuis lřÉcole marginaliste (1870), jusquřà la synthèse
néoclassique, les économistes de la pensée dominante ont apporté peu dřintérêt à Marx
et se refusent à lřadmettre dans les rangs des « grands théoriciens » de la pensée
économique. Ils se sont toujours invariablement refusé à dialoguer avec les marxistes
en arguant leur faiblesse dřidéologisation excessive de leur analyse et non réalisation
des prédictions sur le capitalisme. Certes le capitalisme évolue et se transforme
radicalement pour surmonter ses contradictions. Il est totalement naïf de croire que
cette évolution pose des problèmes théoriques dont toutes les réponses se trouvent
dans « Le Capital ». Scientifiquement, elles ne peuvent sřy trouver. La validité actuelle
de certaines thèses fondamentales du marxisme compréhension et confrontation des
analyses avec la réalité.
Dřabord, Marx présente une approche de la révolution industrielle dans une
optique tout à fait différente de celle des classiques pour qui le développement
économique sřinterprète en termes de variations de la production, du capital, du
salaire, des profits et la de rente. MARX prend le contre-pied de toutes ces conceptions
et développe une analyse implacable du capitalisme et de ses contradictions. Ensuite,
les disciples de Marx continuent dřapporter de nombreuses contributions pour une
meilleure compréhension des trajectoires du capitalisme contemporain, ses diverses
contradictions et ses issues. Enfin, le marxisme, de ce fait, se présente comme la
critique la plus imparable et la plus complète du capitalisme contemporain et de son
orientation néolibérale. Sous ce rapport, il continue, malgré sa baisse dřinfluence
42
K.MARX : Introduction à la première édition allemande du Capital.
43
Robert HEILBRONER : Marxisme pour ou contre
8
9
politique, dřêtre un courant de pensée, une référence dont se réclament des chercheurs
et des politiques à la recherche dřune alternative à lřunilatéralisme capitaliste mondial.
Toutes ces raisons font quřil est capital de réaliser une analyse exhaustive du marxisme
pour mieux cerner ses divers apports à la pensée sociale.
Section 1 : Bref rappel des principales thèses de l’analyse
approfondie du stade capitaliste44
La préoccupation nřest pas de présenter une analyse exhaustive de la Théorie
marxiste du mode de production capitaliste mais de procéder à quelques rappels de
lřétape capitaliste en Angleterre qui présente un triple intérêt pour lřéconomie du
développement. En premier lieu, lřAngleterre préfigure lřavenir du capitalisme
mondial. Dès lřIntroduction à la première édition allemande du Capital, Marx observe
quř«Il …. sřagit … ici ….[des ] lois naturelles de la production capitaliste, …. des
tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. Le pays le plus
développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur lřéchelle
industrielle lřimage de leur propre avenir ». En second lieu, certains aspects de la
théorie marxiste concernant les pays capitalistes sont le point de départ des théories
sur lřimpérialisme, sur le colonialisme même si les formalisations sont surtout dues
aux disciples (notamment LENINE, MAO). MARX et ENGELS ont écrit peu sur
lřimpérialisme (par exemple, le chapitre du Capital intitulé «La théorie moderne de la
colonisation» nřa absolument rien à voir avec les conditions dřun pays comme le
Sénégal.
I/ Les quatre conditions de base pour atteindre l’étape capitaliste : l’
«aliénation » des moyens de production.
En résumé, MARX dégage quatre conditions qui sous-tendent la formation
dřun mode de production capitaliste à savoir :
1) Les moyens de production sont « aliénés » dans le sens quřils nřappartiennent
plus aux ouvriers qui les emploient.
2) Les produits sont des «marchandises», cřest-à-dire quřils sont fabriqués pour
être vendus, et non pour satisfaire les besoins directs de leurs producteurs.
3) Le travail est une marchandise, qui peut être vendue et achetée comme
nřimporte quelle autre marchandise.
4) Le capital est mobile entre les secteurs économiques
Sur la première condition, les moyens de production sont « aliénés » dans le
sens quřils nřappartiennent plus aux ouvriers qui les emploient. Dans le secteur
agricole, les paysans sont expropriés de leurs terres. La plupart des champs sont
convertis en pâturage ou même en réserves de chasse ; le reste est organisé en grandes
fermes cultivées avec la main-dřœuvre embauchée. Les grands propriétaires
remplacent les petits paysans cultivant leurs propres champs. Les paysans expropriés
Cette section est basée sur Le Capital de Karl Marx. Lřouvrage est en trois livres dans la traduction
française disponible aux Editions sociales. Ces trois livres comprennent huit tomes. Sauf avis contraire,
les références ici sont à cette édition. Dans le premier livre sont réunis les chapitres 4,5 de la dernière
(quatrième) édition allemande du Capital : donc il y a un décalage dans la numérotation des chapitres
entre les versions originales et sa traduction française. Ces précisions sont données pour un repérage
de nos références : Marx tout le monde en parle mais de rares auteurs lřont lu (excepté
J.SCHUMPETER)
44
9
0
deviennent les premiers prolétaires (ouvriers nřayant aucune autre ressource que leur
force de travail). Pour cette raison, lřexpropriation des paysans marque le
commencement du stade capitaliste. Dans le secteur industriel, les machines
deviennent trop chères pour les ouvriers individuels. Même quand les usines nřétaient
pas motorisées et lorsque les machines étaient simples, lřorganisation dřune entreprise
comme la fabrique dřépingles décrites par Adam Smith dépassait le budget des
ouvriers. Et par la suite, ce type de fabrique a été remplacé par des usines avec des
machines beaucoup plus productives et plus chères. (MARX remarque quřau temps de
SMITH, dix hommes travaillant ensemble pouvaient fabriquer 48 000 épingles par
jour, et une seule femme pouvait surveiller quatre de ces machines). Donc lřartisan
possédant ses propres outils est remplacé par un ouvrier travaillant avec les machines
dřun patron capitaliste.
La seconde condition postule que dans un Mode de production capitaliste, les
produits sont des «marchandises», cřest-à-dire quřils sont faits pour être vendus, et
non pour remplir les besoins directs de leur producteur. Par exemple, le patron de
lřusine Bata ne fabrique pas des milliers de souliers par jour avec lřintention de les
porter lui-même, par contre, une récolte faite par un paysan surtout pour nourrir sa
famille nřest pas une marchandise.
La troisième conditio est que le travail est une marchandise, qui peut être
vendue et achetée. Un ouvrier vend sa force travail à celui qui paye son salaire. Dans
lřépoque féodale, à cause des restrictions des compagnies et des lois attachant un serf
à son seigneur, une personne nřavait pas cette possibilité de vendre sa force de travail
où il voulait.
La quatrième condition est relative au fait que le capital est mobile entre les
secteurs économiques : on est libre dřinvestir son argent comme on veut.
Les conditions (2), (3) et (4) forment ensemble lřhypothèse du marché libre ;
mais il faut noter la nuance entre la définition du même concept chez SMITH et chez
MARX.
II/ La réévaluation critique de la théorie de la valeur.
Une théorie de la valeur répond à la question, «quelle est la valeur dřun produit
(ou dřun service) ?». La valeur de quelque chose nřest pas nécessairement égale à son
prix Ŕaprès tout, on peut dire que quelque chose se vend pour « plus que cela vaut » ou
pour « moins que cela vaut ».
De nos jours, la question de la théorie de la valeur est peu étudiée par les
économistes non-marxistes, qui dřailleurs donnent une réponse différente de celle de
MARX. Mais le concept de la valeur était un problème important pour les économistes
dit «classiques» (notamment SMITH et RICARDO). Et la théorie de la valeur est au
centre de lřanalyse faite par MARX dans le Capital : on ne peut pas comprendre le reste
de cet ouvrage si on nřa pas compris sa théorie de la valeur.
1°) La «théorie de la valeur travail» de MARX.
9
1
MARX commence par se poser la question, comment des biens et des services,
des marchandises Ŕ de nature tout à fait différente Ŕ lřor, le fer, les services dřun
tailleur, etc. peuvent-ils sřéchanger à travers les mécanismes dřachat et de vente ? On
peut échanger quelques grammes dřor (qui coûtent mille francs) contre beaucoup de
kilogrammes de fer (qui coûtent mille francs) et on peut échanger les deux contre une
certaine quantité, qui ne peut pas être pesée, des services dřun tailleur (qui coûtent
également mille francs). Ces trois marchandises (or, fer, couture) doivent avoir quelque
chose en commun qui permet lřéchange au même prix. La «chose en commun» ne peut
pas être la valeur subjective (que Marx appelle «valeur dřusage») attachée à la
marchandise par le client ; car lřappréciation dřun produit varie avec la personne. Par
exemple, un individu trouve la glace au café délicieuse, mais la glace à la pistache
dégoûtante ; son frère adore la glace à la pistache mais pense que la glace au café est
nauséabonde ; néanmoins, une glace à café se vend au même prix quřune glace à la
pistache. Lřair, qui a une grande valeur pour tous ceux qui désirent respirer, est gratuit.
Donc la «chose en commun» ne peut pas être lřappréciation subjective, la valeur
dřusage.
Pour MARX, la «chose en commun» aux marchandises qui permet lřéchange de
diverses marchandises et qui détermine quelle quantité de lřune sřéchangera contre
celle de lřautre, est que toutes sont produites avec le travail humain. Dans ce sens, on
définira la «valeur dřéchange» dřun produit ou dřun service comme la quantité de
travail nécessaire pour fabriquer ce produit ou ce service.
Il faut apporter quelques nuances à cette définition. En effet, le même produit
peut être fabriqué avec des différentes quantités de travail dans des pays différents ou
à des époques différentes, dépendant du progrès technique, etc. Dans le même pays au
même temps, le même produit peut être fabriqué avec des quantités de travail diverses
: par exemple, un forgeron peut être plus ou moins habile que la moyenne des
forgerons. Dans la définition ci-dessus, par «travail nécessaire», il faut comprendre la
moyenne du travail nécessaire à une époque déterminée dans un pays déterminé ; Marx
appelle ce concept le «travail socialement nécessaire».
Ensuite, il y a des travailleurs non-qualifiés et des travailleurs qualifiés
(ingénieurs, docteurs, mécaniciens, etc.). Les travailleurs qualifiés sont plus productifs
que les travailleurs sans qualification ; par conséquent ils sont mieux payés. Puisque la
qualification dřun travailleur est elle-même le produit du travail (le travail des
professeurs, le travail incorporé dans les bâtiments de lřécole, etc.), Marx appelle le
travail qualifié par un entraînement le «travail complexe» ; et il appelle le travail nonqualifié le «travail simple». Si un ingénieur est trois fois plus productif quřun ouvrier
non-qualifié, on peut convertir ses heures de travail complexe en leur équivalent
dřheures de travail simple en multipliant par trois. Dans la définition cidessus, par «
quantité de travail, il faut comprendre le nombre total dřheures de travail simple, après
que les heures de travail complexe aient été converties en leur équivalent dřheures de
travail simple (non-qualifié).
Enfin, si le produit est fabriqué non seulement avec du travail direct, mais aussi
avec des matières premières, la valeur du produit final comprend le travail incorporé
dans la production des matières premières. Par exemple, la valeur dřun fer à cheval
comprend non seulement le travail du forgeron, mais aussi le travail qui a produit le
fer brut. Le travail incorporé dans les outils et les machines est traité dřune façon
similaire. Dans la définition ci-dessus, par «travail», il faut comprendre le travail
indirect (des ouvriers) plus le travail indirect (incorporé dans les matières premières et
dans les outils et les machines).
9
2
Finalement, la définition de la valeur dřéchange dřune marchandise est le
nombre dřheures de travail simple (ou leur équivalent) direct et indirect, socialement
nécessaire, en moyenne, pour fabriquer la marchandise. En bref, la valeur d’échange
d’une marchandise est le nombre d’heures de travail de sa fabrication. Quand Marx
utilise le terme «valeur» sans autre spécification, il se réfère à la valeur dřéchange et
non à la valeur dřusage.
Lřessence même de la définition est très simple et facile à comprendre, mais il
faut lřappliquer de façon rigoureuse. La valeur nřest pas la même chose que la quantité
produite. Par exemple, si à cause dřun développement de la productivité au cours de
trente ans, le PIB dřun pays double sans augmentation du nombre dřheures de travail
de sa population, la valeur du PIB nřa pas augmenté. Si la quantité des produits et
services fabriqués dans un pays double avec une réduction du nombre dřheures de
travail, la valeur du PIB a diminué, en dépit de lřaugmentation de sa masse.
2°) La première version de la détermination des prix.
Marx donne deux explications différentes de la détermination des prix. Celle-ci
est utilisée dans tout le premier livre du Capital dans tout le deuxième livre et dans la
première section du troisième livre, soit les premières 1.600 pages. (La deuxième
explication des prix est discutée dans ces notes à partir du §.1.3.2.12).
Les marchandises s’échangent en proportion de leurs prix.
Si un gramme dřor coûte 1000 francs et un kilogramme de fer coûte 50 francs,
alors un gramme dřor sřéchangera contre 20 kg de fer. Les proportions des prix
déterminent les proportions des marchandises qui sřéchangent.
Théorème sur la première version de la détermination des prix : les marchandises
sřéchangent en proportion de leur valeur, cřest-à-dire que le prix est proportionnel au
nombre dřheures de travail incorporées dans la marchandise.
Si un kg dřun produit A incorpore deux fois autant de travail quřun kg dřun
produit B, le prix de A (par kg) sera deux fois le prix de B (par kg).
Il faut noter quřil existe une différence entre une définition et un théorème. Une
définition ne dépend que de son auteur. Un théorème est une déclaration que lřon peut
vérifier ou rejeter. Par exemple, je peux définir la «salinité» dřune substance comme le
pourcentage du nombre de ses molécules qui ont la formule chimique NaCl. Un autre
peut définir la «salinité» dřune substance comme le pourcentage de son poids composé
de molécules NaCl. Lřautre a le droit à sa définition et moi jřai le droit à la mienne.
Mais si je prétends que les prix des substances sont proportionnels à la salinité,
jřavance un théorème que lřon peut vérifier ou rejeter en observant les faits. Marx
donne une définition de la valeur et avance le théorème qui affirme que les prix sont
proportionnels aux valeurs ainsi définies
On a vu que le prix est (ou serait) proportionnel à la quantité de travail
nécessaire pour fabriquer la marchandise. Cela implique quřun produit incorporant
deux fois autant de travail quřun autre aurait un prix deux fois plus grand ; mais cela
ne dit pas ce que sera ce prix en termes de la devise nationale (livres sterling par
exemple). Au temps où écrivait Marx, les devises étaient basées sur lřétalon dřor : on
pouvait librement échanger des devises pour de lřor. Supposons quřune livre sterling
9
3
sřéchangeait pour 30 grammes dřor. Lřor est une marchandise, dont la production
exige du travail pour lřextraire du sol et la transporter en Angleterre. Supposons
quřune heure de travail produit en moyenne 10 g dřor. Alors une livre sterling serait
lřéquivalent de 3 heures de travail ; un produit incorporant deux heures de travail
sřéchangerait contre 20 g dřor = 2/3 livre sterling, etc.
De nos jours, les devises nationales ne sont plus basées sur lřor. LřÉtat imprime
des morceaux de papier qui sřéchangent contre … dřautres morceaux de papier. Pour
simplifier un processus macroéconomique réellement compliqué, on peut dire que les
prix sont déterminés par la quantité de monnaie en circulation. Si dans une économie
il y a en circulation des morceaux de papier ayant un total de 800 millions de «pesos»
imprimés sur eux, sřéchangeant contre le produit de 2 millions dřheures de travail,
alors chaque heure de travail serait lřéquivalent de 400 pesos.
L’origine des profits et la décomposition de la valeur d’un
produit45
Pourquoi y a-t-il une augmentation du PIB/habitant dans un pays ? A cause
dřune augmentation de machines, de bâtiments dřusine, de matières premières, … en
bref, une augmentation des moyens de production. Lřaccumulation des moyens de
production implique quřil y ait un investissement pour les acheter. Dřoù proviennent
les fonds pour cet investissement ? Des profits, répond Marx. Dřoù proviennent les
profits ?
Le profit au niveau global de la société ne peut être généré que par lřachat à bon
marché et la revente à prix cher, dit Marx, parce que pour chaque veinard qui achète
une marchandise à bas prix, il y a un malchanceux qui lui a vendu la marchandise à bas
prix, et pour chaque personne bienheureuse qui réussit à vendre chère, il y a un client
malheureux qui a dû acheter cher, de sorte que les gains des uns sont compensés par
les pertes des autres. En moyenne, les marchandises doivent se vendre à leur valeur.
Pour découvrir lřorigine des profits, il faut analyser plus profondément la
détermination de la valeur dřun produit. Lřindustrie-type (selon les termes de Marx)
était une filature de coton ; prenons donc une filature comme exemple concret. La
valeur de son produit (fil de coton) est égale aux heures de travail incorporées dans la
production du fil : valeur du produit = travail total.
La valeur attribuée aux machines dépend de leur usure. Supposons quřune
machine à filer produit 100 kilomètres de fil avant dřêtre complètement usée, et que la
fabrication de la machine prend 200 heures. Dans ces conditions, on attribue 0,002
heures de travail (= 200 heures/ 100.000 mètres) par mètre de fil, au compte dřusure
de la machine à filer. Les matières pour le fil comprennent non seulement le coton,
mais aussi le charbon pour alimenter le moteur à vapeur qui fait tourner la machine à
filer, etc.
Puisque par hypothèse le prix de toute marchandise est égal à sa valeur, le coût
du capital investi en machines et matières premières est égal à la valeur incorporé dans
ces choses : cette valeur est transmise intégralement au produit fabriqué. Puisque le
capital investi en travail indirect ne crée pas de nouvelle valeur, mais seulement une
transformation de la forme dřune quantité constante de valeur, Marx appelle en
conséquence «capital constant» lřargent que le patron dřune fabrique investit en
machines et en matières premières. La valeur ajoutée provient du travail direct.
Donc on a :
F.R. MAHIEU, J.CARTELIER, C.BENETTI, S de BRUNOFF : Marx et lřEconomie politique : Essais sur
les « Théories sur la plus-value », Presses Universitaires de Grenoble, F. Maspéro 1977
45
9
4
Valeur du produit = valeur du capital constant + travail direct.
Quelle est la valeur du travail des ouvriers de la fabrique, le «travail direct» ?
Posée de cette manière, dit Marx, la question est absurde : par définition, la valeur
dřune heure de travail est une heure de travail (cřest comme demander le prix dřun
franc : par définition le prix dřun franc est un franc). Mais on peut demander : quelle
est la valeur du salaire payé aux ouvriers ? Les ouvriers dépensent leur salaire pour
acheter de la nourriture, des vêtements, etc. et la valeur de la nourriture, du vêtement,
etc. peut être mesurée par le nombre dřheures de travail nécessaire pour produire ces
biens. Suivant un raisonnement que nous verrons plus tard, la théorie marxiste aboutit
à la conclusion que le salaire plane au niveau minimal de subsistance pour lřouvrier et
sa famille. Dans la mesure où le salaire est juste suffisant pour payer la «production»
démographique des salariés, lřouvrier est payé à sa valeur. En considérant que la valeur
des produits que lřon peut acheter avec le salaire journalier est égale à cinq heures, rien
ne dit que les ouvriers vont travailler 5 heures par jour pour recevoir ce salaire. La
journée de travail à lřusine peut durer, par exemple 11 heures. Les ouvriers nřont pas
le choix : ne possédant eux-mêmes pas de moyen de production, ils doivent travailler
aux conditions imposées par les capitalistes pour ne pas mourir de faim. Donc (suivant
notre exemple), un capitaliste qui investit lřéquivalent monétaire de cinq heures de
travail pour payer des salaires, reçoit 11 heures de travail dřun ouvrier. Le capital investi
en salaires, en travail direct, produit plus de valeur quřil ne coûte. Pour cette raison,
Marx appelle «capital variable» le capital investi en salaires. La différence entre la
valeur du salaire et le nombre dřheures de travail acheté avec ce salaire est appelée
«plus-value». Dans notre exemple, la plus-value est égale à (11 heures- 5 heures) = 6
heures de travail.
Donc on a finalement : valeur du produit = capital constant + capital variable
+ plus-value.
Marx distingue entre la «valeur du travail», qui est une tautologie (une heure de
travail vaut une heure de travail) et la «valeur de la force de travail», qui est ce que nous
avons appelé la valeur de salaire. On notera que dans le schéma aléatoire ici présenté,
toutes les marchandises, y compris la force de travail des ouvriers, se vendent à leur
valeur ; néanmoins la plus-value génère un profit.
Nous sommes en mesure de donner quelques définitions.
Il y a une «exploitation» de la classe ouvrière parce quřune partie de son produit
(la plus-value) est reçue par les membres dřune autre classe, la bourgeoisie, qui, elle,
ne travaille pas.
Le «taux dřexploitation», aussi appelé «le taux de plus-value», est le suivant,
dans notre exemple : 6 heures/5 heures = 120%).
Les heures correspondant au salaire, au capital variable, peuvent aussi être
appelées le «travail payé» ; et les heures correspondant au reste de la journée de
travail, à la plus-value, peuvent être appelées «le travail non-payé». Un capitaliste
voulant faire un profit doit nécessairement garder ses ouvriers dans la fabrique au
moins aussi longtemps que la valeur de leur salaire ; au-delà de ces heures, il gagne un
surplus : donc «heure de travail nécessaire» est un synonyme pour «travail payé» et
«heures de surtravail»est un synonyme pur «travail non-payé». Ne pas confondre
«travail nécessaire» (V) avec «travail socialement nécessaire (C + V + P1 en moyenne
pour toute lřindustrie).
9
5
En bref : taux d’exploitation = taux de plus-value=
P1
=
plus-value
=
V
travail non-payé
=
capital variable
travail payé
surtravail
=
travail nécessaire
Il faut bien noter que le taux de plus-value nřest pas le même que le taux de
profit. Le taux de profit sera défini rigoureusement dans les développements
antérieurs.
Les économistes classiques, y compris SMITH et RICARDO, avaient élaboré la
théorie de la valeur travail avant Marx. Eux aussi pensaient que la valeur dřun produit
est, en dernière instance, le travail humain direct et indirect qui lřa créé. La
contribution originale de Marx, là où il approfondit lřanalyse de ses prédécesseurs, est
le concept de la plus-value.
3°) La répartition de la plus-value
Au moment où un produit est fabriqué, le capitaliste industriel a la mainmise
sur un produit ayant une certaine valeur (20 heures, par exemple), qui lui coûté une
certaine somme pour usure des machines, matières premières et salaires (16 heures,
par exemple). Si le capitaliste industriel vend son produit directement au grand public
pour sa valeur, et sřil ne paie pas dřimpôts, il garde tous les profits (qui seront
lřéquivalent dřune plus-value de 4 heures selon notre exemple). Mais normalement,
un capitaliste industriel nřa pas lřorganisation pour faire écouler toute sa production
au public. Donc il vend le produit pour moins que lřéquivalent monétaire de 20 heures
à un grossiste. La perte de lřindustriel dans ce cas peut être comparée à la situation où
il vend directement au public pour lřéquivalent de 20 heures. Cette perte est
exactement compensée par le gain du grossiste qui achète pour moins que 20 heures.
Le commerçant en gros vend (pour moins que 20) au commerçant de détail, qui vend
au public pour 20. Ainsi, les quatre heures de plus-value ont été partagées entre le
capitaliste industriel, le commerçant en gros, et le commerçant en détail. Si lřÉtat
prélève des impôts, il prend aussi une partie des 4 heures de plus-value. En bref, une
fois le produit fabriqué, sa valeur ne change pas par suite de changements de
possesseurs : les vendeurs, les revendeurs et les re-revendeurs ne font que partager
entre eux la plus-value provenant de la fabrication. Chaque capitaliste réinvestit une
partie de son revenu net après paiement des impôts et il dépense le reste pour la
consommation de services et des biens de luxe.
4°) Analyse des effets d’un accroissement de la productivité du
travail.
En considérant que dans lřindustrie de dentelle, on fabrique 30 mètres de
dentelle en utilisant une journée de travail de 10 heures (payée avec un salaire qui
sřéchange contre des biens de consommation ayant une valeur de 5 heures), plus des
matières premières valant 10 heures, plus des machines dont lřusure par jour est
lřéquivalent de 10 heures de travail ; en conséquence la valeur de la dentelle sera (10 +
10 + 10) = 30 heures, soit 1 heure par mètre. Si 90 francs sont lřéquivalent monétaire
9
6
de chaque heure de travail incorporée dans la production dřune marchandise, alors les
30 mètres de dentelle se vendront pour (30 mètres) x (1heure/mètre) x (90
francs/heure) = 2700 F. Les coûts de production seront 10 x 90 F (pour lřusure des
machines) plus 10 x 90 F (pour les matières premières) plus 5 x
90 F (pour les salaires), soit 900 + 900 + 450 = 2250 F. les profits seront : 2700
(ventes) moins 2250 (dépenses), soit 2700 Ŕ 2250 = 450 F. Les 450 F des profits sont
lřéquivalent de 450/90 = 5 heures de plus-value. En présumant quřun entrepreneur
découvre une nouvelle méthode de fabrication, avec le même nombre dřouvriers
quřavant, il augmente la production de 20% qui passe de 30 à 36 mètres. Il faut
augmenter la quantité de matières premières de 20% (la valeur de matières premières
passe de 10 à 12 heures), mais la nouvelle machine ne coûte pas plus que lřancienne.
Dans un premier temps, quand toutes les autres usines utilisent encore lřancienne
méthode, lřentrepreneur peut vendre sa dentelle à lřancien prix de 90 F le mètre. En
effet, puisque la valeur dřun produit est le nombre dřheures de travail en moyenne
socialement nécessaires pour sa production, et puisque lřindustrie de dentelle continue
pour le moment dřutiliser lřancienne méthode de production en moyenne, 1 mètre de
dentelle vaut encore 1 heure de travail (et 36 mètres valent 36 heures). Ne voyant pas
pourquoi il devrait faire des cadeaux aux clients, lřentrepreneur qui innove vend ses 36
mètres pour 36 x 90 F = 3240 F. Ses dépenses sont (10 + 12 + 5 hures) x 90 F/heure =
27 x 90 F = 2450 F. il retire donc un profit de 3240 Ŕ 2430 = 810 F. il faut noter que
puisque le salaire vaut toujours 5 heures (comme dans toute autre usine) et la longueur
de la journée de travail reste fixée à 10 heures (comme dans toute autre usine), en
conséquence le montant de la plus-value reste inchangée à 10- 5 = 5 heures. Il est
évident que cette situation ne peut pas continuer. Tous les autres patrons de lřindustrie
de dentelle, voyant que leur collègue innovateur gagne 810 F où ils gagnent 450 F, vont
se procurer la nouvelle machine. Ils vont essayer dřécouler autant de dentelle que
possible, en vue de gros profits ; la concurrence entre eux va mener à une réduction du
prix. Le prix ne cessera de diminuer que quand la dentelle se vendra à sa nouvelle
valeur. Quelle est cette valeur ? Sous les nouvelles conditions de production, 36 mètres
de produit valent 32 heures de travail, donc chaque mètre vaut 32/36 dřheures. Le prix
équivalent est (32/36) x 90 F = 80 F ; les coûts sont (27 heures) x (90F/heures) = 2
430 F ; les profits retombent à 2880 Ŕ 2430 = 450 F.
En conclusion, une augmentation de la productivité donne des surprofits
temporaires aux premières firmes qui adoptent la nouvelle méthode. Mais après que
toutes les firmes dans lřindustrie auront adopté la nouvelle méthode, la concurrence
parmi elles réduira le prix du produit jusquřà lřéquivalent monétaire de la nouvelle
valeur du produit. (La valeur par unité du produit est réduite parce que lřaugmentation
de la productivité a réduit le montant de travail incorporé dans chaque unité de
produit). Une fois que la marchandise se vend à sa valeur, la valeur des profits est
exactement égale à la valeur de la plus-value ; et en supposant que la valeur du salaire
et la longueur de la journée de travail restent inchangées, la quantité de la plus-value
est constante. Donc une augmentation de la productivité, ceteris paribus, nřaugmente
pas le montant des profits (abstraction faite des surprofits temporaires)
Section 2 : Le marxisme comme première pensée critique de
l’économie politique de l’Ecole Classique.
La deuxième moitié du 19ème siècle était un âge dřor de la science, avec des
découvertes fondamentales dans la physique, dans les sciences naturelles, etc. Cřest
9
7
sans doute ce qui explique que Marx se proposait dřécrire une théorie scientifique de
lřévolution des sociétés humaines avec des analogies assez évidentes avec les travaux
de Charles Darwin sur lřévolution des espèces animales et de lřespèce humaine
(publiés en 1859). En effet à cette époque trois hypothèses caractérisaient la
philosophie de la science : dřabord lřexistence de lois logiques qui peuvent être
découvertes, ensuite, ces lois sřappliquent en tout temps et en tout lieu et enfin leur
application permet la prévision des événements futurs. Toutes ces caractéristiques se
retrouvent dans lřœuvre de Marx.
Le point de départ de Marx est lřévaluation critique de la pensée économique de
lřÉcole Classique anglaise. A.SMITH et D.RICARDO ont élaboré la théorie de la valeur
travail selon laquelle la valeur des marchandises vient du travail humain socialement
mis pour leur fabrication. Cřest cette théorie que reprend et précise MARX et de
laquelle il tracte notamment la théorie de la plus-value qui fut la première explication
scientifique de lřexploitation des travailleurs. Pour A. Smith et D. Ricardo comme pour
Marx, la théorie de la valeur (couplée avec la théorie de la plus-value) constitue
lřapproche à partir de laquelle il était possible de comprendre à la fois la répartition
du revenu national et la croissance du capitalisme.
MARX commence par observer que RICARDO a découvert lřune des lois
essentielles du développement de la société capitaliste : la loi tendancielle de la baisse
du taux de profit, mais il lřexplique par lřaugmentation de la valeur des produits
agricoles découlant de la prétendue loi de la population de MALTHUS : les produits
tendent naturellement à baisser parce que, dans le procès de production, le surcroît de
subsistances nécessaires exige un travail toujours croissant. MARX observe à ce propos
«les économistes, qui, comme RICARDO, considèrent la production capitaliste comme
une forme définitive, constatent quřelle se crée elle-même ses limites et attribuent cette
conséquence, non pas à la production mais à la nature, dans la théorie de la rente». Il
démontre alors que la baisse tendancielle du taux de profit ne découle pas de
circonstances accidentelles étrangères au régime capitaliste mais au contraire, elle est
lřessence même de ce régime qui implique lřaccroissement du capital constant et la
diminution relative du capital variable. Cřest cette découverte qui établit clairement
que le capitalisme contient en lui-même la loi qui lřachemine vers sa destruction. Dans
cette direction, MARX écrit que «ce qui inquiète RICARDO, cřest que le taux du profit,
stimulant de la production et de lřaccumulation capitaliste, soit menacé par le
développement même de la production». Dès lors, le capitalisme apparaît comme une
forme, non pas absolue et définitive, mais relative et transitoire.
Enfin, la dernière erreur de RICARDO est selon MARX quřil nřa pas pu rendre
compte du phénomène des crises capitalistes. Celles-ci ont pourtant jalonné la marche
du système à cette époque. Ces crises ont eu lieu, en Grande Bretagne pendant les
années 1815, 1825, 1840 (profonde), 1863, 1873 (crise de très longue durée), 1890, 1913,
1920 et 1933 (extrêmement ample et profonde). Chaque crise a duré plusieurs années.
Elles revêtent, de plus en plus, une sévérité croissante. Elles ne procèdent plus,
désormais, des mauvaises conditions climatiques mais proviennent exclusivement des
actions humaines qui créent une situation où il y a à la fois le chômage des hommes et
des machines (inutilisées) ainsi que la mévente de la production (crise de
surproduction dont J .B. SAY disait quřelle était impossible). En somme, pour Marx
lřerreur de RICARDO est de nřavoir jamais pu rendre compte du phénomène des crises
capitalistes. En effet, RICARDO admet à la fois que le profit apparaît Řsimultanément
comme condition et comme impulsion pour lřaccumulation et que la production
capitaliste vise à satisfaire les besoins. Dès lors, se pose la question de savoir si la
production capitaliste a pour moteur le profit ou les besoins ? RICARDO utilise les deux
9
8
explications pour défendre le développement illimité de la production capitaliste. Les
contradictions profondes du régime vont complètement lui échapper. En conséquence,
lřéconomie politique classique va sřavérer impuissante à rendre compte des crises
inhérentes au système capitaliste.
Ces limites de lřanalyse ricardienne, vont amener MARX à procéder à un
renversement qui permettra de mieux comprendre le fonctionnement du mode de
production capitaliste et de saisir toutes ses contradictions internes. Ce renversement
comporte trois moments théoriques essentiels : dřabord, lřapplication du matérialisme
historique à la solution des problèmes de lřÉconomie politique qui va permettre de
découvrir le caractère transitoire et relatif de MPC ; ensuite, lřanalyse de lřaliénation
du travail et du fétichisme de la marchandise, ce qui permet de découvrir, au-delà de
lřapparence de la circulation des choses, la réalité des rapports sociaux de production
et enfin, la découverte du caractère contradictoire de ces rapports.
Le modèle de développement marxiste devient transparent à travers lřanalyse
du processus de réalisation des présupposés du capital. Prenons lřexemple du salaire
réel de la main-dřœuvre industrielle, notamment leur ravalement au niveau de
subsistance. Sur la question, on observe un glissement entre les idées de Smith, Ricardo
et Marx. A. Smith, optimiste, estimait que le taux dřaccroissement de la productivité
pouvait être maintenu au-delà du taux dřaccroissement de la population pendant une
longue période (peut-être des siècles), en fournissant un niveau de vie croissant aux
ouvriers. Alors que Ricardo, en pessimiste, pensait que dans quelques décennies,
lřaccroissement de la population plus rapide que lřaccroissement de la production
alimentaire mettrait fin à toute croissance du salaire réel. Marx aboutit à la même
conclusion que le salaire réel nřaugmenterait pas, mais pour une raison différente : le
chômage chronique causé par la mécanisation du travail, plutôt que le manque
dřaliments, empêcherait la hausse des salaires réels.
Section 3 : Les modèles marxistes de développement.
Le concept de départ pour une analyse des modèles de développement est
lřaccumulation primitive que MARX étudie pour dégager les conditions de lřapparition
du capitalisme comme rapport de production.
I/ Le concept d’accumulation primitive fondement de la transition vers le
capitalisme.
Dans la huitième section du livre du capital, MARX présente simultanément le
concept « dřaccumulation primitive » qui recouvre tout processus historique de
réalisation des présupposés du capital et une forme historique déterminée de
réalisation de ces présupposés du capital.
1°) L’analyse des présupposés du capital
Le capital est un rapport de production, et comme tel, il est le produit dřun
procès de production capitaliste. Donc, les présupposés du capital sont les présupposés
du procès de production qui suppose : lřachat de la force de travail, la prise de
possession des moyens de production, une circulation étendue des marchandises pour
que le travailleur vende sa force de travail ; il faut quřil puisse en disposer à son gré, il
doit être un travailleur libre. Mais il doit aussi être obligé de vendre sa force de travail
9
9
pour subsister. Au total, il doit être séparé de ses moyens de production. Il doit être
libre de tout rapport social lui permettant de subsister.
Pour que naisse le rapport de production capitaliste, il faut aussi que le
travailleur trouve un marché, un acheteur pour sa marchandise. Le capital ne peut
exploiter le travailleur sřil ne dispose pas des moyens de production à mettre à sa
disposition.
Enfin, le dernier présupposé du capital postule lřunité du procès de production
et de circulation. Pour que le travailleur puisse utiliser son salaire à acheter les
marchandises nécessaires à sa subsistance, il faut que la circulation se soit emparée
dřune certaine quantité de produits.
2°) L’accumulation primitive comme concept d’une transition vers le
capitalisme.
La question se pose de savoir comment on doit analyser un processus
dřaccumulation primitive, cřest-à-dire réaliser des présupposés du capital. Nous
posons que lřaccumulation primitive est le concept dřune transition vers le capitalisme.
Elle est le concept des processus historiques et sociaux qui assurent le passage dřune
forme non capitaliste vers le capitalisme. Schématiquement, ces processus peuvent être
représentatifs dřun développement capitaliste qui sřeffectue comme suit :
Forme non capitaliste
(Sous-développement)
Forme capitaliste
Dissolution
Combinaison
Pour la dissolution, on peut observer que comprendre la genèse du capital, cřest
comprendre le processus de dissolution des formes antérieures. Cette compréhension
nécessite lřanalyse des contradictions de ces formes. Ce sont les contradictions dřune
forme économique qui déterminent sa dissolution et la possibilité dřémergence du
capital.
Pour ce qui est de la combinaison, cřest un processus de mise en relation des
éléments issus de la dissolution et il constitue le commencement de fonctionnement du
mode capitaliste de production.
La phase de destruction des formes économiques antérieures débute depuis le
XVIIe siècle. En Europe, et seulement pour les pays non européens intégrés au système
mondial, lřextension des échanges internationaux sřest traduite par une
décomposition de leurs formes économiques sans que cette décomposition soit suivie
dřune extension importante du capitalisme. Ce phénomène historique constitue le
facteur initial de la formation de structures sous-développées.
Par ce biais, on explique la formation du sous-développement. Ainsi, le dualisme
rural constitue un effet de surface dřune accumulation primitive avortée.
Les politiques dřinstauration des présupposés du capital émanent de
lřavènement dřun capitalisme réel, cřest-à-dire un mode de production où le capital
investit le procès de production et le procès de travail.
II/ Alternative socialiste ou voie non capitaliste du développement
1
0
La richesse de lřanalyse marxiste réside dans le fait quřelle autorise lřapproche
dřun modèle alternatif au capitalisme.
Á ce niveau de lřanalyse, la démarche est de réunir les éléments épars en vue de
dégager les lignes directives dřune théorie de la transition vers le socialisme dans des
formations caractérisées par un faible niveau des forces productives et une situation de
domination extérieure.
Observons que MARX et ENGELS se sont toujours défendus dřêtre les tenants
dřun dogme figé et sans vie, ni de schémas rigides et définitifs qui auraient le pouvoir
magique dřexpliquer toute la réalité objective dans toute sa complexité. Cřest une
méprise que dřavoir une telle opinion de leurs travaux. Hommes de sciences, ils étaient
plus soucieux de pénétrer le réel pour en extraire les éléments qui peuvent fonder une
praxis sociale 46. Dans la problématique de la transition, la doctrine ne pouvait être
achevée car cela signifierait que MARX et ENGELS pourraient devancer «le rythme
historique réel des masses»47. EN conséquence, ils nřont fait que ce qui était possible
de faire ; poser* les pierres angulaires et le cadre méthodologique pour appréhender
assez correctement le projet socialiste et les diverses voies qui pourraient y mener.
De fait, les directions analytiques sont ainsi nettement spécifiées. Il sřagit en
premier lieu de sřinterroger sur la signification exacte du socialisme. Cette
interrogation en évitant de piétiner sur les mots doit avancer dans les idées vers la
découverte des principes fondamentaux totalement dépouillés des mythes et de
lřobscurantisme introduits par la propagande et le dogmatisme. Ce nřest que par cette
approche que lřon peut mettre en lumière les lois universelles du socialisme les plus
diverses. Il sřagit en second lieu, de formuler les voies de passage entendues comme les
préalables à réunir pour créer tel ou tel état socialiste. Ces préalables relèvent aussi
bien de la conjoncture interne que de la situation externe. Postulée en ces termes non
occultes, la transition ne laisse transparaître aucune voie royale vers le socialisme.
a)
Les fondements du socialisme
Les idées socialistes remontent très loin dans lřhistoire de lřhumanité, depuis la
République de Platon jusquřaux ébauches de sociétés communistes de Thomas MORE
et Giovanni CAMPANELA.
En effet, à partir dřune critique de lřordre social, ces auteurs vont sřattacher à
imaginer de nouvelles formes dřorganisation sociale plus justes et plus harmonieuses
pour une suppression radicale de toutes les formes dřinégalités. MORE et
CAMPANELA font un effort de développement systématique de ces nouvelles cités
humaines. Le premier imagine une île qui porte lřidéal communiste où le travail de
chacun contribue à lřépanouissement de lřensemble de la collectivité. Le
gouvernement, dans cet ordre social, aura à assurer une double tâche : diriger la
production économique et organiser une répartition égalitaire du produit social. Dans
le même ordre dřidées, Giovanni CAMPANELA développe la nécessité de construire
MARX rappelle dans «Lřidéologie allemande» (Édit. Sociales, 1965) quřà lřencontre de la philosophie
allemande qui descend du ciel sur la terre, cřest de la terre au ciel que lřon monte ici ou par des hommes
dans leur activité réelle, et cřest à partir de leur processus de vie réel que lřon représente aussi le
développement des reflets et des échos idéologiques de processus vital.
47 Perry ANDERSON : Sur le marxisme occidental, Petite Collect. F. MASPÉRO, p. 13, LENINE
(œuvres complètes, t. IV) affirme plus nettement encore que nous ne tenons nullement la doctrine de
MARX pour quelque chose dřachevé … nous sommes persuadés quřelle a seulement posé les pierres
angulaires de la science que les socialistes doivent faire progresser dans toutes les directions sřils ne
veulent pas retarder sur la vie.
46
1
0
une société fondée sur lřamour et qui devra vaincre toutes les formes de division et
dřopposition pour arriver à une harmonie universelle excluant toute inégalité sociale48.
Ces idées de socialisation de la vie ont pour finalité la création de rapports
sociaux plus harmonieux lesquels excluent toute propriété privée. Elles joueront,
comme le note Henri DENIS, un rôle décisif à partir du XVIIIe siècle dans la formation
des grandes doctrines socialistes.
Cřest surtout au XIXe siècle, avec la généralisation et lřapprofondissement des
rapports de production capitalistes que les systèmes socialistes des « grands utopistes
» apparaissent. La France et lřAngleterre seront les pays dřélaboration de ces systèmes
de pensée. LřAngleterre était un champ de réflexion car dans le pays se forme la
première grande industrie qui selon F. ENGELS «développe dřune part les conflits qui
font dřun bouleversement du mode de production une nécessite inéluctable et dřautre
part, elle seule développe dans ces gigantesques forces productives elles-mêmes, les
moyens de résoudre aussi ces conflits» 49 . La France présentera dřautres traits
permettant lřapparition dřidées socialistes. Dès la fin du XVIIIe siècle jusquřau milieu
du XIXe siècle, elle connaît, selon Georges GOGNIOT, une vie orageuse, saturée de
mouvements politiques et sociaux, dřévènements et dřidées50. Elle propagera, comme
lřobserve LENINE, par toute lřEurope les idées du socialisme.
Ce courant du socialisme prémarxiste de Saint-Simon (1770-1825) à R. OWEN
(1771-1858) en passant par C. FOURIER (1772-1837) remet en question toutes les
formes dřexploitation et propose un nouvel ordre économique et social ayant pour but
dřaffranchir les travailleurs de la tutelle du capital. Ces changements radicaux seront
le fait des savants et des techniciens. Dans cette ligne de pensée, Saint-Simon pense
quřil revient aux philosophes et aux techniciens de concevoir un système
dřorganisation sociale meilleur et dřinciter les gouvernements à le mettre en
application. Cette organisation sociale doit être absolument débarrassée de tous les
maux comme lřignorance, le parasitisme et la misère. En plus, la direction des hommes
doit y faire place à lřadministration des choses ; ce qui annonce le dépérissement de
lřÉtat que MARX reprendra. Quant à lřindustrie, elle doit sřorganiser en dehors des
interventions maladroites des pouvoirs publics. Sur ce point, Saint-Simon sera
vivement critiqué par MARX qui défendra plutôt la socialisation des moyens de
production. Cette idée est fortement présente dans les analyses de FOURNIER pour
qui lřharmonie universelle ne peut être atteinte que si la société arrive à exclure
lřappropriation privée, à supprimer toute exploitation de lřhomme par lřhomme, donc
à réaliser profondément une totale socialisation de la vie économique et sociale. Au
total, ce courant prémarxiste avait perçu, parfois avec beaucoup de clairvoyance, les
tares du système socioéconomique et lřopportunité dřopérer la création de nouvelles
sociétés qui corrigent toutes les inégalités et les injustices. Selon tous ces auteurs, les
transformations décisives des édifices sociaux doivent être conçues par les intellectuels
et les techniciens et réalisées par les masses populaires.
Ces analyses ont été sévèrement critiquées par MARX et ENGELS. Ces critiques
se situent à trois (03) niveaux :
En premier lieu, il est reproché aux socialistes prémarxistes de nřavoir pas
saisi le rôle politique de prolétariat dans la lutte pour la liquidation du
H. DENIS : Histoire de la pensée économique. Collection «Théruis», pp. 79-120.
F. ENGELS : Socialisme utopique et socialisme scientifique, p. 126. in K. MARX et F. ENGELS, Œuvres
choisies. Édit. du Progrès.
50 G. COGNIOT : le socialisme utopique de Saint-Simon et FOURIER, le socialisme petit bourgeois de Proudhon,
les cahiers du CERM, n° 3, 1963.
48
49
1
0
capital. Pourtant, ces auteurs ne pouvaient pas sérieusement appréhender ce
rôle fondamental du prolétariat car les conflits issus de lřordre capitaliste
nřétaient quřen devenir. Dans ces conditions, comme le reconnaît F.
ENGELS, le prolétariat était absolument incapable dřavoir une action
politique indépendante.
En second lieu, le nouveau système social proposé est sorti de la raison
pensante et non des contradictions caractéristiques du mode de production
capitaliste. Or écrit ENGELS «ce nřest pas dans la tête des hommes, dans
leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelle, mais
dans les modifications du mode de production et dřéchanges quřil faut
chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous
les bouleversements politiques : il faut les chercher non dans la philosophie
mais dans lřéconomie de lřépoque considérée»51.
En troisième lieu, la vision du monde, si généreuse quřelle soit, reste
utopique. Cřest le propos dřun décalage entre une vision abstraite de lřesprit
et lřarchitecture complexe de la réalité objective. Dřailleurs, ces projets une
fois élaborés, sont octroyés de lřextérieur ; ce qui traduit une absence
dřinvestigation sur les moyens effectifs de leur matérialisation.
Comme pour excuser ces lacunes, ENGELS sřefforce de montrer pourquoi ces
courants socialistes ne pouvaient aboutir à lřélaboration de théories correctes du
socialisme. Dans cette optique, il note quř«à lřimmaturité de la production capitaliste,
à lřimmaturité des classes, répondit lřimmaturité des théories. La solution des
problèmes sociaux qui restait cachée dans les rapports économiques embryonnaires,
devait être tirée du cerveau» 52.
De fait, les théories ainsi élaborées par les élites en dehors des structures
productives et sociales effectives ne sont pas en mesure dřindiquer les causes profondes
qui légitiment lřarrivée dřune nouvelle formation économique et sociale, et de désigner
les moyens précis quřil importe de mettre en œuvre pour accéder à cette formation
sociale socialiste.
MARX et ENGELS se porteront comme les successeurs légitimes des
conceptions les plus avancées des socialistes utopiques. Cřest cela qui explique la
boutade dřENGELS qui rattache le socialisme au fond des idées existantes. Pour
ramener ces conceptions sur le plan scientifique, il fallait les placer sur le terrain du
réel. Dès lors, il ne sřagit plus simplement dřinventer par la pensée de nouveaux
modèles de société et des moyens dřéliminer les anomalies de la société capitaliste. Ces
modèles et ces moyens sont à découvrir dans les faits matériels de la production. Donc
le socialisme scientifique découlera des contradictions du mode de production
capitaliste. Ces contradictions soulignées, trouvent leur solution sur le plan
économique et politique. Quels sont alors les fondements du socialisme ?
Selon P. JALEE 53 , le socialisme scientifique de MARX repose sur deux (02)
piliers : la socialisation de lřéconomie et lřavènement dřun pouvoir politique dřessence
populaire et démocratique capable dřassumer une gestion adéquate des instruments
de production socialisés.
La socialisation de lřéconomie passe par un impératif qui est lřabolition de la
propriété privée des moyens de production, dřéchange, de crédit et de transport. Selon
ENGELS, cette prise de possession des moyens de production par la société, élimine la
F. ENGELS, op. cit., p. 143.
F. ENGELS, op. city. p. 143.
53 Pierre JALEE: Le projet socialiste : approche marxiste. Petite Collection, F. MASPÉRO, Paris, 1976.
51
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1
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production marchande et par suite, la domination du produit sur le producteur.
Lřanarchie à lřintérieur de la production sociale est remplacée par lřorganisation
planifiée consciente54. Cette socialisation nřest profondément quřun moyen au service
dřune fin ultime : la socialisation de la vie de lřhomme55. En effet, F. ENGELS observe
que la propriété dřÉtat sur les forces productives nřest pas la solution du conflit, mais
elle renferme en elle le moyen formel, la façon dřapprocher la solution56. On peut donc
déjà remarquer que la socialisation intervient dans une société capitaliste où «les forces
productives sont devenues trop grandes pour toute autre direction que la sienne».
Pour ce qui concerne le pouvoir public, il revêt une nature et des formes
différentes et doit également avoir des fonctions exorbitantes par rapport à lřancien
appareil dřÉtat. Celui-ci était considéré comme un instrument au service du capital
ayant de puissantes fonctions répressives. Désormais, il doit subir de profondes
transformations pour pouvoir accomplir pleinement la socialisation de la vie
économique, politique et sociale. Il doit également assurer une démocratie réelle et non
formelle, cřest-à-dire une démocratie qui garantisse une participation effective des
travailleurs à la gestion aussi bien de lřéconomie que de lřÉtat. Une telle démocratie
exclut toute fonction répressive. En plus, une fois toutes tâches accomplies, lřappareil
dřÉtat doit dépérir. On retrouve là une idée des socialistes prémarxistes que MARX et
ENGELS reformulent. En effet, lorsque lřÉtat représente réellement la société globale,
il devient superflu ; alors le gouvernement des personnes fera place à lřadministration
des choses et à la direction des opérations de production. ENGELS précise que lřÉtat
en réalité nřest pas aboli, mais il sřéteint57.
À ces deux (02) piliers, on pourrait en ajouter un troisième qui aurait trait à
lřidéologie et à la culture. Selon R. GARAUDY, il se traduirait par «une révolution
socialiste dans lřidéologie et la culture présentant le double caractère de détruire les
aliénations engendrées dans lřesprit des hommes 58 … et de créer les conditions
permettant lřaccès de tous aux acquisitions millénaires de la science et de la culture»59.
Cette rapide analyse des éléments de base du socialisme scientifique de MARX
et ENGELS appelle deux (02) observations essentielles pour nos développements
futurs.
La première est que le socialisme ainsi envisagé prend la suite dřune formation
sociale capitaliste très développée, donc arrivée à la pleine utilisation de ses capacités
de production. La contradiction entre la socialisation excessive de la production et la
forme privée dřappropriation des résultats en est la preuve la plus évidente. En
conséquence, dans des formations qui ne connaissent pas le même niveau de
F. ENGELS, op. city. p. 161.
Qui de ce fait pourra faire lui-même sa propre histoire en pleine conscience. En somme, ce sera le fond du
régime de la nécessité à celui de la liberté.
56 F. ENGELS, op. city. p. 156.
57 F. ENGELS, op. city. p. 159.
58 De ce point de vue, le Pr. Henri BARTOLI souligne les effets aliénants de lřargent. Il observe que « la
monnaie devenue pouvoir et fin … corrompt les rapports du travail, la vie politique, la justice, la presse,
le sport, la vie privée, lřart, la charité même. Le temps où les choses mêmes qui jusquřalors étaient
communiquées, jamais échangées ; données, jamais vendues, requises jamais achetées Ŕvertu, amour,
opinion, science, conscience, etc. tout enfin passe dans le commerce atteint de capitalisme de ce temps
tout autant que le capitalisme du siècle passé » Ŕ in H. BARTOLI : Hypothèses marxistes (travail et
condition humaine, Édit. Fayard, Paris, 1963, p.72).
59 Roger GARAUDY: Pour un modèle français du socialisme. Collection idées actuelles, NRF, Gallimard, Paris,
1970.
54
55
1
0
développement des forces productives, les problèmes peuvent se poser tout autrement.
Cela introduit précisément une nouvelle conceptualisation du projet socialiste 60.
Cette première observation en appelle une seconde qui lui est directement liée.
Une vision globale des analyses de MARX et dřENGELS permet dřétablir une étroite
dépendance du socialisme à lřégard de la structure économique et sociale. À y réfléchir,
cette liaison postule lřexistence dřune pluralité de modèles socialistes. En effet, le
projet socialiste sera différent selon que la transition sřamorce à partir dřune base
capitaliste avancée ou de structures socio-économiques de faible niveau. Or, comme
nous lřavons établi, la transition a toujours un caractère organique propre qui
détermine les formes que prend le socialisme.
Deux (02) faits viennent appuyer cette thèse. Le premier de nature théorique
nous est fourni par LENINE qui observe que ni la régularité, ni la proportionnalité, ni
lřharmonie nřont jamais existé dans le monde capitaliste et en conséquence, les pays
qui construisent le socialisme peuvent présenter un régime politique et une structure
dřÉtat différents. De ce fait, il était convaincu que chaque nouvelle révolution devait
dépasser les modèles socialistes existants et offrir de nouvelles formes. Le deuxième
fait découle de lřexpérience historique des pays socialistes dřEurope de lřEst, dřAsie et
dřAfrique. Cette expérience laisse apparaître des variétés structurelles traduisant des
projets socialistes différents. On est alors tout fondé à établir, comme le fait G.
AIMARD, une véritable typologie politico-économique du socialisme61 pour saisir la
pluralité des modèles et les implications profondes notamment pour des formations
sous-développées caractérisées par une immaturité des structures sociales et des
rapports de production. Cette pluralité est encore plus nette lorsque lřon envisage les
voies dřaccès.
b)
Les voies d’accès au socialisme
Cette réflexion est propre aux disciples dont le plus prestigieux est sous ce
rapport V. LENINE. Les voies dřaccès au socialisme ont fait lřobjet de deux (02)
conceptions diamétralement opposées concernant les moyens à mettre en œuvre. Pour
la première, la transition nřintervient quřaprès une rupture révolutionnaire violente.
Les classes au pouvoir ne sont pas de nature à capituler et abandonner pacifiquement
le pouvoir politique. Cet abandon ne peut provenir que de lřissue dřune lutte violente
que la classe ouvrière assume par ses organisations lřavant-garde. La thèse pose le
problème de la violence dans lřhistoire62. La seconde thèse défend le passage pacifique
au socialisme comme une voie possible. Dans le fond, il importe cependant dřobserver
que lřhistoire offre une pluralité de voies de passage au socialisme. Il en est
précisément ainsi parce que lřaccès au socialisme dépend aussi bien de facteurs
internes que de la conjoncture extérieure. Dans ce sens, Roger GARAUDY rappelle avec
On peut dire que toute imitation mécanique où tentative de construire un modèle socialiste sur ces
bases dans les formations sous-développées mépriseraient carrément les réalités objectives. En
conséquence, le décalage entre la théorie et le réel ouvre une voie sûre à lřéchec. LENINE administre de
ce point de vue une magistrale leçon de recherche non dogmatique dřune transition vers le socialisme,
assise sur le niveau effectif de développement des forces productives. Tous les problèmes théoriques
ouverts à la discussion des intellectuels du parti ont été brutalement résolus dans le sang par STALINE
qui a physiquement liquidé tous les protagonistes. Le combat cessa faute de combattants.
61 G. AIMARD : Typologie politico-économique du socialisme. Revue algérienne des Sciences Juridiques, vol. VII,
n°1, mars 1970.
62 Ce problème des conditions de la révolution a fait lřobjet de vives polémiques dans les mouvements
de libération. F. FANON figure en bonne place (les damnés de la terre, Édit. F. MASPERO) parmi les
défenseurs de la lutte violente mais à côté de CHE GUEVARA (la guerre de guérilla).
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beaucoup dřà-propos, que la révolution ne se définit aucunement par une stricte
violence mais par un changement profond dans les rapports de production. Il observe
que «les deux (02) possibilités, violente et pacifique, sont toujours ouvertes et leur
actualisation dépend de la conjoncture» 63. En clair, la question ne peut se résoudre
dans lřabsolu et les expériences concrètes montrent des processus dřaccès multiformes
dont aucun nřest pur 64 . Donc il nřy a là aucune mécanique, les voies de passage
dépendent à la fois des traditions de lutte, de lřétat des classes sociales et de leur degré
dřorganisation et des rapports des forces sociales à lřéchelle mondiale.
Lřintérêt de cette idée de pluralité des voies de passage est dřintroduire par une
autre fenêtre la pluralité des modèles car les structures que des forces radicales
conséquemment préparées mettent en place peuvent être qualitativement différentes
et celles quřinstallent dřautres forces négociant prudemment le passage.
En définitive, on peut retenir de lřexamen de la théorie du socialisme
scientifique que celui-ci se définit par des critères précis qui sont en réalité des
objectifs. Les critères sont, dřabord lřavènement dřun pouvoir prolétarien capable de
diriger la vie économique, politique et sociale et dřaméliorer de façon soutenue les
conditions matérielles68 dřexistence des masses laborieuses et ensuite, lřextension de
la propriété sociale qui apporte une mutation radicale dans les rapports sociaux de
production de manière à garantir une réelle participation des producteurs à la direction
et à la gestion des unités de production. Ces principes sont altérés par les structures
économiques et sociales au départ de la transition de sorte quřà lřarrivée, la formation
socialiste révèlera des particularités qui la différencient du schéma idéal.
À la lumière de ces analyses, il devient possible de formuler avec plus de
précision les éléments de base dřune théorie de la transition entendue comme une
phase organiquement complexe, structurée et préparatoire au socialisme.
Dans ce cas, la formation sociale en transition se caractérise par un ensemble de
composantes structurales dont une est dominante. Chaque composante est un mode
de production que les stratégies mises en place sur le plan politique, économique et
social bousculent ou renforcent.
Ainsi, dans la transition, le problème de lřÉtat Ŕ qui est un appareil et non
lřexpression de la société Ŕ doit être réglé. Par son contenu social et son organisation,
il doit être à mesure de diriger et de conduire les changements fondamentaux. Il est en
permanence menacé par le phénomène bureaucratique qui peut le transformer en un
gigantesque appareil hautement répressif et inefficace. Cřest dans ce sens que LENINE
recommandait dřutiliser les «orientations ouvrières pour défendre les ouvriers contre
leur État» 69.
Sur le plan économique également, les tâches de transition sont complexes. Le
problème central est de savoir comment arriver au renforcement du secteur socialiste
pour quřil soit suffisamment large et efficace pour introduire les changements dans les
rapports de production et améliorer les conditions sociales dřexistence. En fait, la
socialisation des instruments de production est un moyen au service dřune élévation
continue du niveau des forces productives sans laquelle la transition ne produit autre
chose quřune socialisation de la misère et de la pauvreté. Il faut alors que le nouvel
appareil de lřÉtat soit capable dřassumer ses fonctions de gestionnaire. À lřévidence,
Roger GARAUDY, op. cit. p. 305.
F. ENGELS, sur la question est très pragmatique. Il écrit «pour moi, en tant que révolutionnaire, tout
moyen conduisant au but est valable, le plus violent comme celui qui semble le plus pacifique». De
63
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même, MARX observe que «nous agirons contre les gouvernements bourgeois pacifiquement là où cela
est possible, par les armes quand cela est nécessaire». LENINE ne dit pas autre chose dans la polémique
avec les gauchistes qui ignorent lřopportunité du compromis.
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Denis CLERC dans article marxisme et nouveaux problèmes» (Économie et humanisme, mai-juin,
1977) souligne cet aspect productiviste du marxisme car dans la doctrine, la mission du prolétariat est
de se servir de sa suprématie politique pour accroître au plus vite la masse des forces productives.
Lřauteur, à tort me semble-t-il, condamne cette problématique productiviste sans laquelle toute
amélioration des conditions dřexistence serait illusoire. Personne ne peut raisonnablement soutenir un
socialisme de la pauvreté ou une socialisation de la misère.
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N. BOUKHARINE était parfaitement conscient de la gravité du phénomène bureaucratique ; ce
qui lřamenait à observer que «dans les pores de notre gigantesque appareil sont nichés des éléments de
dégénérescence bureaucratique absolument indifférents aux intérêts des masses, à leur vie, à leurs
intérêts matériels et culturel».
lřexercice de fonctions économiques exorbitantes aboutit à une inefficacité, donc au
gaspillage des ressources et à la stagnation.
Tout compte fait, une juste solution de ces problèmes de la transition nécessite
une correcte appréciation de la structure centrale de la formation en transition et des
rapports sociaux impliqués. Cřest à partir de leur connaissance quřil est possible
dřétablir une périodisation du processus de transition qui, selon P. JACQUEMOT,
«désigne les changements effectivement opérés dans lřétat des rapports sociaux
fondamentaux et principalement quant au rôle des producteurs immédiats dans
lřarticulation des procès de production et de répartition du produit social» 65 . En
somme, cette périodisation permettra de saisir les divers facteurs perturbateurs et les
obstacles qui retardent les progrès du socialisme et dřenvisager les moyens à mettre en
œuvre pour les lever.
Tous ces éléments indiquent que pour les formations sous-développées qui
partent avec de sérieux handicaps économiques et sociaux, il est impérieux de définir
avec clarté le projet socialiste de société qui ne soit ni une copie mécanique, ni une
utopie, ni une aventure. Ces travers ne peuvent être évités que si le projet est rivé aux
réalités objectives, donc au réel.
Section 4 : Deux limites du marxisme originel : la baisse
tendancielle et la chute inéluctable du capitalisme.
Ricardo avait lui aussi prédit la fin du système capitaliste, en se basant sur une
analyse de classes économiques. Comme on lřa fait pour Ricardo, il sřagit maintenant
de mette en exergue les aspects du modèle de Marx qui sont toujours applicables et
ceux qui ne le sont pas aux conditions dřaujourdřhui ; et pour les parties inapplicables,
dřanalyser si cřest à cause dřun changement au niveau des conditions de la société sur
lesquelles le modèle était fondé, ou à cause de problèmes dans la logique en lui-même.
I/ Les implications de la deuxième version de la détermination des prix sur
la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.
Lřassertion de MARX Selon laquelle le taux de profit moyen est égal à PL/
(Cř+V) est fondée sur lřargument que le montant global des profits est égal au montant
global de la plus-value, PL.
Mais rien ne prouve que les prix sřajusteront de telle façon que le montant global
de profits soit égal au montant global de plus-value. MARX essaye de le prouver, mais
65
Pierre JACQUEMOT, op. Cit. p. 598.
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si on examine ses arguments attentivement (par exemple, le passage au chapitre 10 du
troisième livre du Capital apparaissant sur les pages 176-177 des Éditions sociales, tome
VI), on sřaperçoit quřil avance des arguments circulaires, cřestà-dire quřil proclame
que les profits sont égaux à la plus-value parce que les profits sont égaux à la plus-value.
En fait, un entrepreneur nřa aucune raison dřaugmenter la composition
organique de sa fabrique si cela réduit son taux de profit. Comme exemple concret, on
peut reprendre lřusine de dentelle analysée plus haut. Pour simplifier
considérablement, on utilise la formule «sans nuance» pour calculer le taux de profit.
On vous rappelle que dans un premier temps (voir ligne 1 du tableau suivant),
on fabriquait 30 mètres de dentelle en utilisant un capital constant ayant une valeur de
20 heures mis en œuvre par des ouvriers qui recevaient un salaire dřune valeur de 5
heures pour une journée qui durait 10 heures. Suivant la première version de la
détermination des prix, la dentelle se vendait pour sa valeur, soit 90 f le mètre. Les
revenus provenant des ventes seraient (30 mètres) x (90 f/mètre) = 2700 F ; les
dépenses seraient (20 heures + 5 heures) x (90f/heure) = 2250 F ; les profits seraient
2700 Ŕ 2250 = 450 F et le taux de profit serait 450/2250 = 0,2 = 20%. Si en plus, on
suppose que le capital constant et le capital variable se vendent à leur valeur (ce sera le
cas si lřindustrie qui produit le capital a une composition organique égale à la
composition organique moyenne de toutes les industries du pays, et si on suppose par
ailleurs que le taux de profit moyen du pays est de 20%, alors la deuxième version de
la détermination des prix implique aussi un prix de 90 F par mètre de dentelle, puisque
ce prix donne un rendement de 20% à lřindustrie dentelle.
Maintenant, nous supposons que dans un deuxième temps (ligne 2A du
tableau), un patron dřune usine découvre une nouvelle méthode fabriquer la dentelle.
Avec méthode, du capital constant valant 22 heures plus 10 heures de travail
produisent 36 mètres de dentelle. Pour le moment, puisque toutes les autres fabriques
produisent la dentelle avec lřancienne méthode pour la vendre à 90 f/mètre, lui aussi
peut vendre au prix des autres. Cela lui permet de récupérer un profit de 810 francs sur
la vente de 36 mètres pour un taux de profit de 33,3%.
Mais les autres chefs dřusine, en voyant les surprofits gagnés par celui qui
innove, adopteront bientôt la nouvelle méthode. Selon la première version de la
détermination des prix, à cause de compétition entre fabricants, le prix de la dentelle
sera baissé jusquřà sa nouvelle valeur (compte tenu de la nouvelle méthode de
production), cřest-à-dire 8/9 dřheure de travail, direct et indirect, par mètre de
dentelle, soit 80 f/mètre. Comme lřindique la ligne 2B du tableau, ceci impliquerait un
taux de profit de 450/2430 = 18,5%.
Selon la deuxième version de la détermination des prix, la concurrence entre
fabricants cessera de réduire le prix une fois que le taux de profit dans lřindustrie de
dentelle est égal au taux de profit moyen pour lřensemble du pays, cřest-à-dire 20%
(si le taux de profit était vraiment réduit à 18,5%, des capitalistes abandonneraient
lřindustrie de dentelle pour dřautres secteurs ayant un taux de 20% réduisant ainsi la
production et créant une pénurie de dentelle qui augmenterait son prix). Avec la
nouvelle méthode de production, les dépenses pour capital constant (22 x 90 F) et pour
capital variable (5 x 90 F) sont au total, 2430. Un taux de profit de 20% sur 2430 F de
dépenses donne des profits au montant de (0,2 x 2430) = 480 F. Ajoutant ces profits
aux dépenses, on sait que le revenu provenant de ventes est 2430 + 486 = 2916 F. Si 36
mètres de dentelle se vendent pour 2916 F, alors un mètre de dentelle se vend pour
2916/36 = 81 francs (voir la ligne 2 C du tableau).
La quantité de plus-value nřa rien à voir avec la nature ou la quantité du produit
fabriqué : la plus-value est définie simplement comme la longueur de la journée de
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travail moins la valeur du salaire. Comme on peut le constater, en comparant la ligne 1
avec la ligne 2 C, les profits ne restent pas en proportion constante avec la plus-value
(en ligne 1, la proportion est de 90 francs de profits par heure de plus-value, en ligne 2
C, la proportion est de 97,2 francs par heure de plusvalue). Rien nřempêche que toutes
les industries du pays subissent les mêmes changements que lřindustrie de dentelle :
un accroissement de la composition organique et de la productivité, accompagné dřune
réduction du prix, sans réduction du taux de profit, ni augmentation du taux de la plusvalue.
En conclusion, la «loi de la baisse tendancielle du taux de profit» est contestable
parce quřelle repose sur un faux raisonnement comme quoi le profit global dans un
pays serait égal à la plus-value globale. On peut avancer toutes sortes dřarguments qui
auraient comme implication une baisse tendancielle du taux de profit (voir par
exemple, le modèle de Ricardo). Il se passe que le raisonnement avancé par Marx est
un sophisme.
II/ Pourquoi les sociétés capitalistes ne se sont elles pas effondrées ?
Pourquoi « le capitalisme moribond se porte-t-il toujours bien ? »
À cause des profits de lřimpérialisme (discuté sous «LENINE ») et de lřéchange
inégal avec le tiers-monde.
À cause de l’augmentation du niveau de salaires dans les pays capitalistes
avancées et de changements politiques.
Une multiplication du niveau de salaires, depuis le temps de Marx dans les pays
capitalistes industrialisés a enlevé la misère de la classe ouvrière et dans même temps
a fourni un débouché pour la production élargie de ces pays.
En effet, la proportion du PIB attribuée aux salaires en divers pays riches a été
si stable que certains considèrent la stabilité de la production (salaire)/(PIB total)
comme une «loi» économique (la soi-disant « loi de Bowley»). Aux Etats-Unis, par
exemple, la proportion de salaires dans le PIB a à peine varié de 67% au cours des
dernières cinquante années (lřautre tiers du PIB prend la forme de profits et de rentes).
En conclusion, l’évidence empirique démentit ce que Marx appelle la «loi
absolue, générale, de l’accumulation capitaliste» au cadre des pays capitalistes
avancés.
Lřamélioration des conditions de la classe ouvrière était due non seulement à
des causes économiques (lřaugmentation de la productivité), mais aussi à des causes
politiques. Il est instructif à cet égard de réviser brièvement lřhistoire du parlement
anglais. Des réformes électorales augmentant le pourcentage dřadulte mâles qui
avaient le droit de voter ont eu lieu en 1832, 1867, 1885 et 1918 (les femmes âgées dřau
moins 30 ans ont acquis le droit de vote en 1918 ; les femmes âgées de 21 à 30 ans, en
1928).
Avant la réforme de 1832, le parlement était élu, surtout par la grande et la petite
noblesse, en suivant un mélange chaotique de lois médiévales. Après la réforme de
1832, les représentants des industrialistes avaient une légère majorité sur les
représentants de la noblesse. Sous ce régime, les infâmes «Corn Laws» furent annulées
en 1846, permettant lřimportation du blé sans paiement de tarif douanier ; et une série
de lois de réforme des conditions de travail furent passées, commençant en 1833. Après
la majorité des électeurs étaient la petite noblesse et la classe moyenne en campagne,
la classe moyenne et les cadres en ville. Les parlementaires ainsi élus ont renforcé les
lois portant sur les conditions de travail et ont légalisé lřaction syndicale. Après la
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réforme électorale de 1885, la majorité de la population pouvait voter, y compris la
majorité des ouvriers industriels et agricoles. Sřil était raisonnable de penser, en 1848
que «le gouvernement moderne nřétait quřun comité qui gère les affaires commune de
la classe bourgeoise toute entière» (Marx et Engels, Manifeste communiste), cette
thèse devient très difficile à défendre une fois que toute la population choisit les
membres du parlement.
Dans des pays autres que lřAngleterre, notamment lřAllemagne, des lois
socialistes furent passées même avant que la majorité de la population ait eu le droit
au vote, justement avec lřobjectif dřéviter une situation qui engendrerait une
révolution prolétarienne.
1°) À cause de l’adoption des mesures keynésiennes
Les crises économiques, causées largement par des imbalances entre lřoffre de
fonds pour lřinvestissement (lřépargne) et la demande pour les investissements au
niveau global de lřéconomie, sont devenues de plus en plus graves jusquřà la crise qui
débuta en 1929 et toucha son fond en 1933. Depuis lors, lřadoption de mesures
keynésiennes a évité des crises majeures («dépressions») dans les pays capitalistes
avancés toutefois, la mise au point exacte de lřéconomie nřa pas été perfectionnée, de
manière quřil se passe encore des crises mineures («récessions»). Essentiellement, le
gouvernement compense lřépargne excessive avec des dépenses au-delà des recettes
budgétaires. Ainsi, pour rétablir la balance entre lřoffre et la demande au niveau global,
lřÉtat peut imprimer de lřargent pour acheter la production de lřéconomie que le
secteur privé ne veut acheter soi-même.
2°) La monopolisation reste comme un problème fondamentalement
irrésolu dans les pays capitalistes.
Dans les pays capitalistes avancés, de plus en plus dřindustries deviennent
concentrées dans les mains de quelques firmes géantes, et les firmes géantes
deviennent toujours plus gigantesques. Plusieurs facteurs contrecarrent, sans éliminer,
ce problème de monopolisation :
la compétition internationale (par exemple, le géant Fiat contre le géant
Volkswagen), lřémergence de nouvelles industries qui ne sont pas encore
concentrées dans les mains de quelques producteurs (par exemple, la
fabrication de transistors),
la compétition entre diverses industries (par exemple, on peut remplacer le
cuivre par lřaluminium si le cuivre devient trop cher),
la législation contre le monopole,
un esprit de «vivre et laisser vivre» dans les industries dominées par
quelques compagnies (par exemple, la compagnie Renault nřa pas comme
objectif la destruction des compagnies Peugeot et Citroën),
et finalement, lřabsence de profondes crises économiques qui élimineraient
périodiquement un grand nombre de firmes faibles.
3°) Que reste-t-il de la théorie de la valeur travail ?
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Nous avons vu que dans le système capitaliste, les prix de marchandises ne sont
pas proportionnels aux valeurs des marchandises, et que le montant global des profits
nřest pas égal au montant global de la plus-value. Quoique superficiellement
attrayante, la théorie de la valeur travail élaborée par Marx ne permet pas le calcul des
prix, et elle ne permet pas le calcul du taux de croissance de lřéconomie à travers
lřaccumulation de moyens de production, puisquřelle ne permet pas le calcul du
montant de profits qui financerait cette accumulation.
Ayant fait cette critique de la théorie de la valeur marxiste, il faut ajouter
quřaucune autre théorie de la valeur nřest entièrement satisfaisante, non plus.
Un objectif central de la théorie de la valeur marxiste est dřéviter lřattribution
de la création dřune valeur à des entités abstraites telles que «le capital » et «la terre»
(selon Marx, seul le travail crée la valeur). Il est vrai que le capital, conçu comme un
fonds dřargent, ne crée aucun produit en soi-même. Mais quand on considère le capital
conçu comme un stock de machines et dřautres moyens de production, on voit que les
machines créent des produits, et on voit que la valeur de la production dřune machine
peut être plus grande que le montant du travail nécessaire pour construire la machine
elle-même. Prenons un exemple concret. Nous supposons que les 10 hommes
travaillant un an peuvent fabriquer 100 tonnes de briques (la matière première, lřargile
est gratuite) ; ou bien que 5 hommes puissent passer un an à construire une machine,
et la machine, qui dure une année, peut être utilisée par 5 ouvriers pour fabriquer 108
tonnes de briques. Puisque le travail total est le même dans les deux cas, dix hommesannées de travail, où peut on attribuer les 8 tonnes de plus fabriquées, sinon au capital
investi en la machine ?
Pour affecter efficacement des fonds dřinvestissement limités, même un État
communiste devrait agir comme sřil essayait de maximiser les profits sur ses
investissements. (En effet, le gouvernement soviétique exige le paiement dřun taux
dřintérêt sur les investissements faits dans ses industries, mais pour ne pas insulter la
mémoire de Marx, on appelle cela : «la facturation dřun loyer pour le capital» au lieu
que «lřextraction dřun taux de profit»).
Section 5 : La contribution positive du marxisme à la pensée du
développement.
Après la chute du socialisme en Europe de lřEst et la défaite des Partis
Communistes dans les pays du socialisme réel, la question se pose de savoir ce qui
reste de Marx ? En dřautre terme, le marxisme inspireŔt-il encore la pensée
économique et sociale ? Ces réflexions sont menées partout dans le monde mais avec
des contributions de réactualisation plus massives et plus
remarquables
particulièrement dans les Universités américaines avec entre autres P. BARAN, P.
SWEEZY, Samuel BOWLES (Univesité du Massachusets), R.HEILBRONER (School
for Social Research), A. MELTZER.
I/ Le premier aspect positif de la théorie marxiste est la concentration
sur le «surplus» économique : les analyses de P. BARAN et P. SWEEZY
P. BARAN et P. SWEEZY observent à partir de lřanalyse marxiste que toute les
sociétés fussent-elle dřune extrême pauvreté produisent plus que le minimum
absolument nécessaire pour la subsistance de leur population, laissant un surplus.
Ainsi, en prenant le Sénégal où le revenu par habitant est très faible, il est commun de
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constater, même dans lřagriculture, la formation dřun surplus qui peut être assez
substantiel. On peut analyser la nature dřune société, dit MARX, à partir de lřétude des
modalités de la formation et de la dépense de ce surplus économique. Les utilisations
possibles du surplus selon les classes sociales : construction de grandes mosquées,
dřédifices communautaires, les dépenses de consommation de luxe, lřinvestissement,
le loisir.
Cette question revêt aujourdřhui une importance capitale car les PSD sont
caractérisés par des déficits importants dřépargne ce qui fait quřils comptent sur les
transferts de capitaux pour financer les investissements productifs. Pourtant une
épargne existe même si elle est assez faible. Il importe de la mobiliser comme le font
maintenant les systèmes financiers décentralisés et les tontines en vue de leur
utilisation à des fins productives. Dans la société socialiste, le surplus serait réparti
entre lřinvestissement, dřune part et lřaccroissement du loisir (réduction des heures
de travail) et de la consommation de la population entière de lřautre.
II/ Un deuxième aspect positif de l’approche marxiste est sa
concentration sur les liens entre politique et économique
Sous plusieurs angles, lřanalyse marxiste est une méthode globale expliquant la
très forte imbrication dialectique des variables économiques et non économiques, de
lřinfrastructure matérielle et de la superstructure. Toutefois, la sphère économique est
la plus déterminante en dernière instance. Toutefois, même si par moments, les
événements politiques ne sont pas sans influence sur lřéconomie, surtout à court
terme, les facteurs économiques seraient fondamentaux, dès que lřon raisonne à long
terme. Sur un autre plan, MARX établit que les méthodes de production, les «moyens
de production» déterminent les «relations de production», cřest-à-dire les relations
entre les hommes et les choses (matières premières, outils, produits) et les relations
entre les hommes et les hommes. ENGELS ajoutera dans « Socialisme utopique et
socialisme scientifique » que « nos idées juridiques, philosophiques et religieuses sont
les produits plus ou moins directs de conditions économiques régnant dans une société
donnée ». Toutefois, on peut critiquer cette approche marxiste qui présume une
causalité unilatérale de lřéconomie vers la politique cela doit être nuancé car il nřexiste
pas de corrélation intangible entre les facteurs économiques qui causent les
événements politiques et les facteurs politiques ou sociaux.
En considérant la question de la répartition du revenu national, elle constitue le
talon dřAchille des économistes non marxistes qui ignorent le problème et soutiennent
que la croissance du PIB est un bon objectif mais ils ne cherchent pas à savoir qui sont
les bénéficiaires de la croissance. Il est vrai que les marginalistes à partir de la théorie
de la valeur utilité, ont tenté de reconstruire toute la théorie de la répartition du revenu
national. Pour eux, sur un marché de concurrence pure et parfaite, les facteurs de
production sont rémunérés en fonction de leur utilité marginale. La productivité du
dernier travailleur employé détermine le salaire de lřensemble des travailleurs. La
rente foncière et lřintérêt du capital se déterminent de la même façon .Quant au profit,
le marginalisme fait éclater le concept : il se décompose en intérêt du capital dřune
part, en rémunération du travail de direction dřautre part. Le profit pur nřexiste quřen
tant que rente de monopole qui disparaît en régime de concurrence pure et parfaite.
III/ Un troisième aspect positif de la théorie marxiste est la constatation
que les «lois» économiques changent avec la société.
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En effet, le comportement économique des hommes en période capitaliste est
différent de ce quřil était à lřépoque féodale. Notez le contraste entre ce point de vue et
celui de Smith. Marx dira clairement que chaque société crée non seulement les
conditions pour la reproduction de la même société pour la prochaine génération de
ses habitants, mais crée aussi, graduellement, les conditions qui mèneront à la
destruction de lřorganisation présente du pays, et le passage à un nouveau niveau de
société plus évoluée.
La nature de la société change à travers lřhistoire, dans ses aspects sociaux,
économiques, politiques, religieux, psychologiques, etc. Par exemple, les lois du jeu
économique dřune société féodale sont tout à fait différentes des lois du jeu
économique dřune société capitaliste. Les «règles internes» de la société changent mais
les lois scientifiques qui déterminent les règles internes dřune société ne changent pas.
On peut faire le rapprochement avec une société privée qui peut modifier ses règles
internes dřune année à lřautre, mais toujours sous le contrôle des lois du pays.
IV/ La théorie économique marxiste répond à différentes questions que les
théories économiques non marxistes n’envisagent pas.
Ce phénomène cause fréquemment des malentendus. On peut illustrer ce point
avec le chapitre du Capital intitulé «la différence dans les taux de salaires nationaux»
(le chapitre 22 du premier livre). La première chose à remarquer est la brièveté du
chapitre (seulement 5 pages dans un ouvrage de 2300 pages). En effet, Marx
sřintéresse beaucoup plus à lřévolution du niveau de salaire dans un pays et à la
répartition des revenus à lřintérieur dřun pays, quřaux comparaisons internationales.
Pour Marx les différences dans les facteurs suivants sont en dernière analyse les causes
de différence entre salaires nationaux. Il sřagit notamment de :
la répartition de lřeffectif de la main dřœuvre entre hommes, femmes et
enfants ;
la longueur de la journée de travail ;
le prix des produits alimentaires (le même salaire réel coûte plus dans un
pays où la nourriture est plus chère) ;
la longueur de la journée de travail ;
le prix des produits alimentaires (le même salaire réel coûte plus dans un
pays où la nourriture est plus chère) ;
le niveau moyen de qualification et dřentraînement des ouvriers ; le
standard de vie (ce qui est considéré comme le minimum de subsistance
varie dřun pays à un autre) ;
lřintensité du travail ; et la
productivité du travail.
Marx observa que souvent le salaire par jour était plus élevé en Angleterre que
dans les pays les moins développés du continent européen, tandis que le salaire par
unité de produit était plus bas en Angleterre. Ceci serait le cas, par exemple, si le salaire
anglais par jour était 1,5 fois le salaire français, tandis que chaque ouvrier anglais
fabriquait 2 fois autant de produit par jour quřun ouvrier français. Mais après avoir fait
cette observation, MARX rejette lřidée que le niveau moyen du salaire dans un pays est
proportionnel au niveau moyen de productivité dans le pays : dans ce sens, il note que
« Monsieur H. Carey cherche à démontrer que les différents salaires nationaux sont
entre eux comme les degrés de productivité de travail national. La conclusion qu’il
veut tirer de ce rapport international, c’est qu’en général la rétribution du travailleur
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suit la même proportion que la productivité de son travail. Notre analyse de la plusvalue prouverait la fausseté de cette conclusion » (Marx, Capital, Livre premier,
chapitre 22).
Dans la plupart de ses réflexions, Marx considère comme donné le niveau réel
du salaire et procède à une analyse de la répartition des revenus dans un pays
capitaliste, en relation avec la lutte des classes. Par exemple, il observe que « La valeur
de la force de travail (c’est-à-dire le niveau des salaires) est déterminée par la valeur
des nécessités de vie habituellement requises par un travailleur moyen. Tandis que la
forme de ces nécessités peut varier à travers l’histoire, leur quantité est connue pour
une société déterminée, et peut ainsi être traitée comme une magnitude constante.
(Marx, Capital, quatrième édition allemande, livre premier, chapitre 15).
Ainsi, quand on regarde les facteurs que Marx mentionne en passant comme
déterminant le niveau national du salaire, un niveau quřil traite comme une quantité
déterminée pour son analyse, on voit que ce quřil prend comme «une magnitude
constante» est le sujet de la théorie non marxiste de lřéconomie du développement. En
effet, cette dernière essaie dřexpliquer des changements dans le niveau de vie (les
«nécessités de vie habituellement requises par le travailleur moyen») en termes de
changements de productivité du travail et de différences internationales dans la
propension à travailler («la productivité et lřintensité du travail») ; les différences de
productivité sont en partie expliquées par la théorie du capital humain («le niveau
moyen dřentraînement des ouvriers», etc.).
De la même manière, les économistes non marxistes considèrent comme des
données, les conditions que lřanalyse marxiste essaie dřexpliquer sur le comportement
économique des hommes (par exemple lřeffort de maximiser leurs revenus), les lois de
base de la société (par exemple la propriété privée), la répartition des revenus, la
répartition du pouvoir politique, etc.
En conclusion, une difficulté pour la comparaison entre la théorie économique
marxiste et la théorie économique non marxiste est que ces deux théories répondent à
des questions différentes.
1
1
CHAPITRE 6
LA RÉVOLUTION KEYNÉSIENNE ET NÉOKEYNESIENNE DE L’ANALYSE DE LA CROISSANCE
ÉCONOMIQUE ET DU DÉVELOPPEMENT.
Lřimportance de lřanalyse keynésienne dans le domaine du développement
économique et de la croissance tient moins à lřélaboration par KEYNES dřun modèle
complet du développement que par son approche des problèmes et les instruments
utilisés. J.M. KEYNES nřest pas à proprement parler un théoricien du développement
et de la croissance seulement ; toutefois, il a joué en la matière un rôle fondamental.
Dřabord, ses théories ont inspiré sur une trentaine dřannées les politiques
économiques de sortie de crise et de relance de la croissance. En effet, aucune crise
économique sérieuse nřa secoué le système capitaliste mondial depuis 1940 jusquřau
début des années 70. Keynes a indiqué avec simplicité les politiques économiques de
reprise et de régulation de la croissance que les gouvernements ont mise en place avec
succès, ce qui sřest traduit par lřavènement des « Trente Glorieuses années de
croissance (1945-75) » dans le monde capitaliste. Ces résultats ont fait dire à des
analystes que si le « capitalisme moribond » décrit par Marx, se porte bien, cřest grâce
à la thérapie keynésienne. Ensuite, les principaux théoriciens de la croissance sont des
disciples, ou alors très fortement influencés par Keynes. Ce sont notamment
HICKS, HANSEN, HARROD, DOMAR et SCHUMPETER, qui ont continué ou
approfondi toute lřanalyse économique du maître sur la question centrale de la
croissance. Enfin, les premiers outils analytiques et conceptuels des théories de la
croissance et du développement sont keynésiens. Ce sont la consommation, le revenu,
lřépargne, lřinvestissement. Cřest le multiplicateur que KEYNES a emprunté à KAHN
et qui permet de passer dřun investissement donné à lřaccroissement du revenu :
En écrivant Y C(Y) I , en dérivant, on obtient : dY
c' dY dI dY(1 c') dI
dY
dI
1
1c'
Le multiplicateur est accouplé à lřaccélérateur que KEYNES a emprunté à
AFTALION et qui traduit quel est lřeffet inverse dřun accroissement du revenu sur le
montant de lřinvestissement. Cřest surtout HARROD qui introduit lřaccélérateur dans
la théorie de la croissance et cherche à la combiner avec le multiplicateur pour prendre
une vue dřensemble de la dialectique des liens entre le revenu et lřinvestissement.
Que reste-t-il de lřanalyse keynésienne, après les multiples remises en cause de
sa pensée ? Les recettes de politique économique peuvent-elles encore servir ?
Section 1 : L’analyse keynésienne
Examinons le système des idées de lřorthodoxie keynésienne dans leur suite
logique et leur enchaînement. Le point de départ de J.M. KEYNES est quřil faut
chercher la solution des problèmes économiques de la société non pas du côté de lřoffre
de ressources (leur rareté, leur valeur, leur combinaison optimale, la rémunération des
facteurs de production) mais du côté de la demande qui garantit la réalisation de ces
1
1
ressources. Cette conception amène Keynes à la critique puis au rejet brutal, bien après
MARX, de la loi de J.B SAY selon laquelle la surproduction est impossible car lřoffre
engendre automatiquement sa demande. Elle est possible, dit KEYNES et de façon
durable. Keynes avance le problème de la demande effective et de ses deux
composantes : la consommation et lřépargne. À lřanalyse, chaque homme a deux
utilisations possibles de son revenu : le consommer ou lřépargner. La fameuse loi
psychologique humaine veut que plus le revenu sřélève plus la fraction épargnée
sřélève aussi. Si bien que dans les sociétés en expansion, de même que dans les sociétés
riches, la propension à consommer diminue, la propension à épargner augmente.
Tout va bien tant que lřépargne accumulée est toute entière investie. Mais
lřégalité entre lřépargne et lřinvestissement est un hasard parce que lřun et lřautre ne
sont pas commandés par les mêmes forces. Lřépargne dépend de la propension à
épargner pour un revenu donné, alors que lřinvestissement dépend dřune autre force
psychologique, lřincitation à investir elle-même commandée par la différence entre le
taux dřintérêt et lřefficacité marginale du capital.
Le système keynésien s’enchaîne comme suit :
Figure 6 : Enchaînement du système keynésien
Fonction Demande de monnaie
Offre
Efficacité marginale du capital
Taux d’intérêt
Revenu
Fonction de consommation
Multiplicateur
Épargne
Fonction d’investissement
Demande d’investissement + demande de consommation
Consommation
Demande effective
Production
Cette analyse permet dřétablir lřarticulation entre les différentes variables du
circuit économique et de comprendre lřenchaînement des variables des politiques
économiques préconisées par KEYNES. Celles-ci sont de trois ordres :
La politique monétaire qui stimule lřinvestissement productif privé et public
;
La politique de finances publiques par une fiscalité redistributive.
1
1
La politique dřinvestissement.
Ces trois politiques doivent être expliquées par suite de lřintérêt que leur portent
encore beaucoup de techniciens du développement. Toutefois, la préoccupation nřest
pas une analyse de théorie économique mais une représentation du schéma keynésien
et les analyses les plus pénétrantes pour le développement.
I/ La politique d’investissement
Alain BARRERE observe que «KEYNES était trop attaché au système
économique dominant pour préconiser son abandon immédiat et pour le rejeter sans
en avoir tiré ce quřil était susceptible de donner. Cřest la raison pour laquelle il
recommande la stimulation de lřinvestissement privé comme meilleur moyen de
développer le volume de lřemploi. De plus, il cherche ce développement par une
politique bancaire compatible avec le jeu normal du système».
Lřidée centrale de lřanalyse keynésienne est la demande effective, somme des
dépenses de consommation et des investissements supposés. En définitive cřest elle
qui détermine le niveau de lřemploi et celui du revenu. P. Samuelson dira à ce propos
que « Les grandes lignes fondamentales sont acceptées par tous les économistes de
toutes les Écoles, par beaucoup dřauteurs y compris ceux qui ne partagent pas les
mesures spécifiques de politique économique ».
La dynamique du développement réside dans le jeu des variables que sont la
consommation et lřinvestissement. Réglons la question de la consommation qui est une
fonction du revenu. La dépendance fonctionnelle amène Keynes à conclure que lorsque
les revenus augmentent la consommation augmente, mais pas dans les mêmes
proportions. Cela est relié à la loi psychologique fondamentale caractéristique des
sociétés riches. Dès lors, pour maintenir une croissance constante du revenu national,
il faut augmenter les investissements appelés à absorber lřexcédent dřépargne.
Le rôle de lřinvestissement dans le dispositif keynésien est central. Il note dans
ce sens que « Pour une valeur donnée de ce que nous appelons la propension de la
communauté à consommer, cřest le montant de lřinvestissement courant qui
détermine le niveau dřéquilibre de lřemploi, le niveau où rien nřincite plus les
entrepreneurs pris dans leur ensemble à développer ni à contracter lřemploi » (Théorie
générale pp52-52).
Dans la « Théorie générale», le montant de lřinvestissement dépend de deux
facteurs : lřefficacité marginale du capital qui augure des avantages attendus à long
terme des investissements actuels, et le taux dřintérêt. Lřefficacité marginale du
capital dépend avant tout de lřévaluation des profits futurs, des perspectives favorables
de lřéconomie, des révolutions techniques, des risques encourus, des incertitudes, etc.
Le taux dřintérêt est lřautre composante de lřinvestissement. Mais il est un paramètre
monétaire
II/ La politique monétaire de stimulation de l’investissement
La politique monétaire de KEYNES est fort simple : puisque lřinvestissement se
développe tant que lřefficacité marginale du capital est supérieure au taux de lřintérêt,
il faut sřefforcer dřélever la première et dřabaisser le second. Seulement, il est difficile
dřobtenir une élévation de lřefficacité marginale dès lors que la politique monétaire se
résout à une politique de maniement du taux de lřintérêt. Cřest sur cette base que lřon
écrit la fonction dřinvestissement de la manière suivante :
1
1
I Io ji
où (j) est un paramètre monétaire et (i) le taux dřintérêt.
On établit ainsi que le volume de lřinvestissement varie pour un certain niveau
donne (Io) en sens inverse par rapport au taux de lřintérêt. Pour accroître
lřinvestissement, il faut baisser le taux dřintérêt à long terme. Or, dans sa théorie de
lřintérêt, son niveau est déterminé par lřaction combinée de lřoffre et de la demande
sur les encaisses monétaires. Cřest dire que lřintérêt est un phénomène purement
monétaire exprimant les automatismes du marché de la monnaie : la demande et
lřoffre. La première que Keynes appelle aussi la préférence pour la liquidité dépend de
trois motifs : le motif de transaction découlant des besoins engendrés par la circulation
de la monnaie et des marchandises ; le motif de précaution étroitement lié au premier
et le motif de spéculation, cause directe des variations imprévues de la préférence pour
la liquidité, qui influe sur la dynamique du taux de lřintérêt
Lřaction régulatrice de la monnaie et du crédit, la modification du volume de
lřoffre de monnaie sřopèrent à partir de deux actions qui portent respectivement sur
une expansion de la masse monétaire et sur les créances à long terme.
Le premier point part de lřidée que plus la monnaie est abondante, plus il est
bon marché, donc il faut accroître la masse monétaire. Bien entendu, il pourrait en
résulter une élévation des prix donc un approfondissement de lřinflation mais celle-ci
ne serait pas ruineuse si elle arrive à provoquer une hausse de lřefficacité marginale du
capital. Il y a là une politique de financement de lřinvestissement que nous préconisons
dans les développements ultérieurs. Car lřinflation peut jouer un rôle dans le processus
dřaccumulation si elle est utilisée à bon escient.
Pour ce qui est du second moyen, il consiste en une action indirecte sur le
marché des capitaux par lřintermédiaire des créances à long terme, cřest-à-dire que
pour obtenir une baisse des taux dřintérêts, les Autorités monétaires achètent des titres
et font ainsi monter les cours des valeurs ce qui fait apparaître un taux dřintérêt plus
bas.
On voit alors que les actions sur les déterminants monétaires et de crédit
nřexercent une influence sur le développement quřen agissant sur le processus
dřinvestissement. Toutefois, si lřaugmentation de lřoffre de monnaie nřentraîne pas
une diminution du taux de lřintérêt (trappe de la liquidité), la régulation monétaire et
du crédit apparaît comme impuissante.
Au total, toutes les politiques tournent autour de la stimulation de
lřinvestissement. Sous ce rapport, KEYNES observe que le Secteur Privé est à lui seul
incapable dřassurer le niveau optimum dřinvestissement nécessaire pour une
expansion soutenue de lřéconomie. LřÉtat devra alors intervenir non pas seulement
pour fixer un cadre général, mais pour participer, en permanence et de lřintérieur, à la
direction de lřÉconomie.
Quelles formes, quelle ampleur doit revêtir cette intervention de lřÉtat ? J.M.
KEYNES est peu explicite sur ces points ; il sřintéresse à la théorie de lřintervention
non pas à sa pratique. Seulement lřÉtat nřest autorisé à intervenir que là, et quand il
ne gène pas le secteur privé et peut, au contraire, lui apporter une aide. Il sřagit de
compléter lřinvestissement privé, non de le concurrencer.
Au total, le contrôle de lřinvestissement global apparaît à KEYNES, comme la
meilleure manière dřassurer le développement, le plein emploi. La baisse du taux de
lřintérêt ne peut être poursuivie indéfiniment, et lřélévation de lřefficacité du capital
nřest pas facile à réaliser. LřÉtat devra intervenir pour maintenir lřinvestissement à un
niveau capable dřassurer la poursuite de lřexpansion. Donc lřÉtat doit combler la
1
1
marge que laisse apparaître la défaillance de lřinvestissement privé. Il peut le faire à
travers sa politique budgétaire
III/ La politique budgétaire
Cřest le troisième volet des politiques keynésiennes. La politique de
développement et de réalisation de plein emploi peut utiliser le canal des Finances
Publiques. Selon A. BARRERE, les principes se ramènent à deux points essentiels :
lřautorité publique doit combattre par la fiscalité lřinsuffisance de la propension à
consommer ; les dépenses publiques doivent exercer une action compensatrice
susceptible de maintenir la dépense globale au niveau requis par lřexpansion ou le plein
emploi.
Sur le premier point, lřobjectif visé est principalement, par une autre
redistribution des revenus, à accroître les capacités de consommation sans lesquelles
la menace de surproduction ne sera pas levée. Il sřagit donc dřune fiscalité
redistributive qui consiste à prélever sur les revenus élevés des classes épargnantes au
profit des classes où les besoins non satisfaits sont importants. Les revenus moyens ou
faibles alimentent alors une plus grande dépense.
Le second point concerne lřaction compensatrice des finances publiques.
KEYNES note que cřest du côté de la dépense dřinvestissement que doit porter lřeffort
à cause des effets multiplicatifs. Ceci conduit alors à deux (02) conclusions :
dřabord, lřAutorité Publique doit effectuer des décaissements tels que le
volume de la dépense globale soit maintenu à un niveau suffisant pour
absorber la totalité de la production : Capacités de consommation =
capacités de production ;
ensuite le financement de ces décaissements peut sřopérer soit par emprunt,
soit par création de monnaie.
Ces différentes actions peuvent et doivent être agencées dans le cadre dřune
politique financière cohérente, connue sous le vocable de déficit systématique. Il sřagit
théoriquement dřopposer au déséquilibre économique (désiré, voulu) un déséquilibre
financier de sens contraire. Cřest dire que le déficit autrefois condamné est
systématiquement recherché pour provoquer un effet compensateur.
En conclusion, toutes les politiques de développement actuellement
revendiquées pour les Pays sous-développés, se réclament de ce corps de théories
keynésiennes. En clair, J.M. KEYNES inspire les politiques monétaires de financement
des investissements productifs et les politiques de déficits budgétaires pour soutenir le
niveau des activités. Des réflexions intéressantes sur ce deuxième point sont réalisées
par Paul BARAN qui voit dans le déficit budgétaire des pays capitalistes un facteur
essentiel de régulation et de lutte contre la crise de surproduction.
Section 2 : L’approche post-keynésienne du développement et
de la croissance.
À la fin des années 30, beaucoup de disciples de Keynes vont tenter dřadapter le
modèle du maître à lřanalyse du développement et de la croissance à long terme. Cette
analyse post-keynésienne concerne principalement trois (03) auteurs qui présentent
de ce point de vue un intérêt incontestable. Ce sont :
1
1
HARROD et DOMAR qui ont découvert le premier modèle formalisé de
croissance.
KALECKI qui a plutôt exposé une variante du keynésianisme classique en
matière de développement.
Joan ROBINSON et Nicolas KALDOR qui ont soutenu une analyse de
lřaccumulation du Capital en vue du développement.
En 1939, R.F HARROD, étudie dans un article célèbre « les principes
fondamentaux de lřéconomie dynamique. Au même moment HANSEN développe sa
théorie de la stagnation. Ce sera surtout dans lřaprès-guerre quřune pléiade
dřéconomistes se réclamant de J.M. Keynes écrivent plusieurs ouvrages sur la théorie
keynésienne de la croissance. Ce mouvement se poursuivra jusquřà N.KALDOR et
SOLOW. Ces auteurs posent trois groupes de problèmes : dřabord les déterminants de
la croissance potentielle du revenu national, conditions assurant une croissance
économique dite auto-entretenue (self sustained growth) ; lřéquilibre dynamique, y
compris les facteurs qui le détruisent et ceux qui le restaurent. En ce qui concerne les
facteurs de la croissance à long terme, les recherches sont principalement empiriques
alors que la croissance auto-entretenue et de lřéquilibre dynamique ont permis
lřélaboration de modèles théoriques dont certains restent encore très consistants. Cela
amènera SOLOW à affirmer que « La théorie moderne de la croissance économique est
consacrée essentiellement à analyser les conditions de lřétat dřéquilibre et à
déterminer si une économie qui, initialement nřest pas en état dřéquilibre, pourra le
devenir en respectant certaines règles du jeu dans son développement ». Cřest surtout
N. KALDOR qui va formuler, dès 1958, un groupe de faits « faits stylisés » (stylised
facts) caractérisant la croissance auto-entretenue ; il sřagit de :
La stabilité du taux de croissance de la productivité du travail et du revenu
national (avec une croissance démographique constante) ;
La stabilité du taux de croissance du capital ainsi que du rapport travail/
capital, cřest-à-dire de la masse du capital par unité de travail ;
La tendance à la constance du rapport capital-produit, cřest-à-dire de la
masse de capital par unité de production ;
La stabilité du taux de profit ainsi que de la part du profit dans le revenu
national.
La théorie doit alors établir comment se réunissent les conditions de la
croissance auto-entretenue et de déterminer si lřéconomie est capable de compenser
automatiquement les écarts par rapport à cette ligne de développement. La théorie
keynésienne de la croissance tente de résoudre ces problèmes à partir des équations du
modèle de HARROD-DOMAR.
I/ Le modèle HARROD-DOMAR
On peut dire que lřapproche post-keynésienne a pour point de départ les
tentatives de dynamisation du système keynésien originel. En 1948, HARROD publiait
son ouvrage «Vers une théorie de la dynamique économique». Dans la même période,
E. DOMAR publie à son tour, quelques articles présentant les mêmes orientations et
les mêmes préoccupations que R. HARROD. Tous ces travaux tournent autour des
conditions de la reproduction, de la croissance et dans une optique keynésienne. Dans
cette direction dřailleurs, HARROD observe que « la seule remarque critique que je me
hasarderais à faire, cřest que le système de KEYNES est encore statique. Dřailleurs
1
2
poursuit-il, la théorie macroéconomique statique est un fondement indispensable à
lřélaboration de toute théorie dynamique ».
Le problème théorique que soulève la dynamisation du système keynésien,
réside dans le fait que KEYNES a toujours traité lřinvestissement comme un simple
instrument de création du revenu (effet multiplicateur) en ignorant les effets sur les
capacités productives.
Or, il nřexiste pas dřinvestissements courants sans accumulation de capital,
cřest-à-dire un accroissement de la capacité productive. Il sřagit de considérer le
double aspect de lřinvestissement dřabord en tant que facteur générateur de revenu et
ensuite en tant que facteur créateur de capacité productive. Lřéquilibre dynamique qui
sřétablit sera caractérisé par lřaccroissement simultané des revenus et des capacités de
production. Les post-keynésiens sřattèleront à lřétude des conditions dřavènement
dřun équilibre dynamique. Ces travaux vont permettre lřélaboration dřinstruments
conceptuels nécessaires pour lřanalyse du processus du développement économique et
social.
Étudions de plus près le modèle de croissance de HARROD.
1°) La relation du modèle
La croissance est définie en termes de revenu ou de produit. Le taux
dřaccroissement sřécrit : G
Y
Y
La production dřun niveau accru de produit requiert un investissement nouveau
net (1). Or, lřinvestissement dans lřéquipement en capital nécessaire à
I
lřaccroissement du produit dřune unité sřécrit : C
Y
Où C est le capital output ratio ou encore le coefficient du capital.
Étant donné la propension moyenne de la communauté à épargner, un niveau
S
donné de produit sera associé à un volume donné dřépargne : s
Y
Il est alors possible de définir la relation : G C s que HARROD qualifie de
S
fondamentale et qui reflèteG
, le mariage du principe de lřaccélérateur et du
C
multiplicateur.
2°) Les variables du modèle
Le Capital recouvre non seulement les biens capitaux mais aussi les biens de
toute sorte produits par le système. Pour le taux de croissance (G) ne différencie pas les
différents secteurs de production. Enfin, lřépargne est la fraction non consommée du
revenu.
Dans son analyse, HARROD distingue trois (03) taux de croissance :
1
2
Ga = le taux réel observé de croissance réalisé par lřéconomie,
Gn = le taux naturel de croissance qui constitue le taux le plus élevé
dřaccroissement soutenu du produit. Il est limité par lřaccroissement de lřoffre
de main-dřœuvre et le progrès technique,
Gw = le taux garanti de croissance. Cřest le taux dřaccroissement qui satisfait
les opérateurs économiques.
Des différences fondamentales existent entre ces trois (03) taux et cřest à partir
de ces différences que HARROD appréhende les mouvements possibles dřun système
dynamique. Ainsi,
Ga dépend du comportement réel de lřinvestissement et du produit,
Gn est le taux dřéquilibre compatible avec lřoffre de main-dřœuvre et le
progrès technique,
Gw est le taux compatible avec lřépargne de la communauté.
Ainsi, on peut réécrire lřéquation fondamentale comme suit :
S
Ga
C
S
Gw
C
Gw Ga s
Cependant, ces trois (03) formes de lřéquation fondamentale nřont pas à
sřégaliser à un moment donné, si deux (02) dřentre elles peuvent être égales, elles ne
le seront pas à la troisième.
3°) Le fonctionnement du modèle
De son modèle, HARROD déduit quřil existe deux (02) sources potentielles de
déséquilibre ou dřincompatibilité : lřinégalité entre les taux réels et garanti de
croissance ; lřinégalité entre les taux naturels et garanti de croissance.
Ainsi, lorsque le taux garanti assurant la satisfaction des entrepreneurs est plus
petit que le taux naturel GwGn assurant la satisfaction de tous les producteurs,
lřéconomie traverse une phase dřessor et celui-ci est dřautant plus accentué que lřécart
est plus grand. À lřinverse, lřéconomie traversera une dépression. Au total, dans le
modèle, lřépargne joue apparemment un rôle primordial. Ce qui explique que des
évaluations rapides mais fausses ont voulu rattacher HARROD aux néo-classiques. En
effet, on constate que pour HARROD, une valeur élevée de (s) joue le rôle exactement
contraire à celui quřelle joue dans le modèle néo-classique.
Pour lui, loin de permettre un taux élevé de croissance, elle constitue un obstacle
à cette dernière. Par ailleurs, HARROD a toujours refusé de lier le taux dřintérêt au
capital output ratio, comme le voulaient les néo-classiques. Pour lui, le taux dřintérêt
nřest quřun phénomène monétaire et nulle part, il nřessaie dřintroduire le concept de
fonction de production, où même dřégaliser taux dřintérêt et taux de profit.
Tel est lřessentiel de lřarticulation de lřanalyse dřHARROD qui cherche à
donner une base objective à une politique de croissance correspondant aux forces
réelles dřune économie.
1
2
II/ Les autres modèles de croissance des autres néo-keynésiens
La problématique de la croissance et du développement se retrouve chez
dřautres néo-keynésiens comme KALECKI, HICKS, Mrs Joan RONINSON et Nicolas
KALDOR. Ces deux derniers auteurs ont marqué les théories actuelles et méritent que
lřon sřy arrête.
1°) Les analyses de Joan ROBINSON
Le défi dynamique de HARROD devant être relevé par J ROBINSON, préoccupé
par la croissance à long terme et dont le point de départ est constitué par une
rigoureuse analyse critique de la pensée néo-classique. Le système de J. ROBINSON
présente une analyse de lřaccumulation de longue période. Les aspects essentiels du
système peuvent être ramenés :
aux flux des revenus, à la détermination
du taux de profit, aux conditions dřune
croissance régulière, au rôle du progrès
technique, à lřeffet de la consommation
des réntiers sur lřaccumulation, au
produit marginal du capital et au produit
marginal de lřinvestissement.
Sur cette base, lřauteur étudie quelle est la relation entre le taux de croissance
de la production et la croissance du stock du capital dans le temps ? Dans tout système
économique en expansion, le taux dřaccumulation maximum possible est limité par le
taux dřaccroissement de la force du travail et le taux auquel le progrès technique accroît
la productivité par homme. Pour J. ROBINSON, une économie qui se développe à ce
taux maximum possible avec un taux de profit constant est à lřâge dřor. J. ROBINSON
rejette lřoptique néo-classique car cette dernière nřa jamais pu définir un taux de profit
en dehors du produit marginal du capital. Pour elle, la quantité de capital nřa aucun
sens si le taux de profit nřest pas préalablement déterminé, dřoù le rejet de toute
théorie qui tenterait de déduire le taux de profit de la quantité de capital.
Au total, dans lřanalyse de J. ROBINSON, le caractère "dual" de la relation entre
le taux de profit et le taux de croissance est particulièrement mis en évidence.
Cependant, elle montre quřil existe une relation double entre le taux de profit et le taux
dřinvestissement, de sorte que ce dernier est le déterminant majeur du premier mais
le taux de profit affecte aussi lřinvestissement à travers les anticipations.
2°) Les approches de Nicolas KALDOR
N. KALDOR se propose dřélaborer une théorie dynamique de la production
(1959) avec une méthode keynésienne et dans la lignée de RICARDO et MARX. Il
débute son analyse avec un modèle de type HARROD exprimé en termes 1
dřaccroissement du capital physique : GK
(S = épargne ; V = ratio du stock de V
capital). Seulement, KALDOR diverge avec HARROD car il suppose que toutes les
épargnes sont égales aux profits globaux.
Ce qui suppose que les salariés nřépargnent pas et que les titulaires de profits ne
consomment pas. KALDOR obtient les résultats suivants :
P
S
1
2
Y
P I
GK
Y
P
Y
K
GK
Y
Y
PPY
KYK
P
GK K
P
La dernière équation indique que le taux explicite de profit du capital, K est
égal au taux de croissance du capital.
Lřobjectif de KALDOR est dřélaborer un modèle permettant de promouvoir un
équilibre de croissance régulier qui peut être défini comme un modèle où "le taux
dřaccroissement du produit par tête est égal au taux dřaccroissement de la productivité
de lřéquipement, les deux étant en outre égaux au taux dřaccroissement de
lřinvestissement (fixe) par travailleur et au taux de croissance des salaires".
Comme le note lřauteur, le modèle est keynésien dans son mode de
fonctionnement, cřest-à-dire que les décisions de dépense des entrepreneurs sont
lřélément premier, les revenus sont secondaires. Il nřest absolument pas néo-classique
car les facteurs technologiques (productivités marginales ou ratio marginal de
substitution) ne jouent aucun rôle dans la détermination des salaires et des profits. Une
fonction de production au sens dřune relation de valeur entre le capital et le travail
nřexiste pas.
En conclusion, si nous avons insisté sur les analyses keynésiennes et
néokeynésiennes, cřest parce quřelles inspirent les politiques de développement, de
même que les politiques de croissance. Elles ont particulièrement tenté dřabord, de
donner une traduction simple mais totale de la dynamique de croissance et ensuite, de
dégager les bases dřune politique effective de croissance optimale.
Elles ont insisté sur lřinvestissement autonome considéré comme variable
stratégique de la croissance. Elles ont initié une série de recherches sur le coefficient
du capital, forme transformé du multiplicateur. Enfin, lřensemble des concepts
keynésiens converge vers la confection de modèles dont certains, sous une forme
mathématique très élaborée. Ces modèles finissent par devenir des sortes de
représentation schématiques des principales variables qui président au dynamisme de
la croissance.
III/ Mise à mort et réhabilitation de la pensée keynésienne.
Le keynésianisme a été mis en berne durant toute la période ascendante des
approches libérales néo-classiques. Critiqué et presque marginalisé par la pensée
orthodoxe, il a été pendant une période fortement remis en cause. La synthèse
néoclassique, comme nous lřanalyserons, était construite autour de convictions fortes
: les marchés des biens et du travail sont concurrentiels, il nřéxiste pas dřexternalités,
1
2
lřinformation est parfaite, lřEtat doit sřabstenir dřintervenir dans le circuit
économique. Parallèlement, les politiques économques construites à partir de la
vulgate keynésienne simple sont vigoureusement rejetées dans les années 70 car jugées
incapables de résoudre la nouvelle crise économique et financière : inflation, chômage,
déficits internes et externes, faible croissance économique Aujourdřhui, on observe un
retour du keynésianisme avec une nouvelle génération de théoriciens qui
reconstruisent dřune architecture inspirée du Maître: G. MANKIV, G.AKERLOFF,
J.STIGLITZ, S. FISHER D.ROMER, E. PHELPS… Ces auteurs ont souvent été appelés
« les poissons de mer »66 par opposition « aux poissons dřeau douce » Ils conservent
les principes de base du keynésianisme comme lřimperfection des marchés et
lřintervention de lřEtat. Les cycles économiques réels, observe G.MANKIV,
représentent des imperfections de marché. Comme par ailleurs, lřEtat est le pilote de
la machine économique et doit intervenir pour réamorcer la pompe de la
consommation ou de la production. » (G. MANKIV).
CHAPITRE 7 :
L’ANALYSE NÉO-CLASSIQUE : LES NOUVEAUX
FONDAMENTAUX DU LIBÉRALISME ET
DU LIBRE ÉCHANGE.
Lřanalyse néo-classique est celle sur laquelle on commet les plus graves erreurs
dřinterprétation, de délimitation, de caractérisation et de composition67. Globalement
cette Ecole de pensée regroupe les économistes, inspirés à la fois par lřÉcole Classique
et lřanalyse keynésienne, conçoivent la société comme un ensemble dřindividus libres
et égaux, raisonnent au niveau micro-économique à partir dřhypothèses sur le
comportement des agents à la fois rationnels et calculateurs cherchant à maximiser
leur utilité (consommateur) ou leur profit (producteur) sous la contrainte de leurs
ressources. Ces agents comme producteurs ou consommateurs évoluent sur des
marchés de concurrence pure et parfaite.
Beaucoup dřanalystes sřautorisent à parler de lřÉcole néo-classique souvent
assimilée au libéralisme, sans jamais prendre la précaution de préciser les contenus
des idées et les figures de proue qui forment ce courant de pensée présenté comme
dominant dans la science économique68. Elle est diversement appelée théorie standard,
orthodoxie ou maître-pilier du libéralisme. Toutefois, des défauts de précision sont à la
base soit dřune trop grande réduction qui ne se référent quřaux pionniers A.
MARSHALL, PIGOU, CARL MENGER, STANLEY JEVONS, WALRAS ou dřune trop
grande extension en incluant tous les auteurs qui ont constitué la synthèse
contemporaine, de MILTON FRIEDMAN, HAYEK, jusquřaux théoriciens de la
croissance endogène LUCAS et ROMER en passant par Solow et la figure de proue du
« néolibéralisme » Milton Friedman qui poursuivra les travaux de l'École néoclassique,
en inversant les objectifs de l'interventionnisme monétaire.
La dénomination fait référence à la localisation géographique de leurs Universités dřattache, Boston
et Colombia situées en bordure de mer alors que lřautre courant tenant de lřorthodoxie sont dans des
Universités des Grands Lacs comme Chicago.
67 B. Guerrien : Lřéconomie néo-classique, Col. Repères, La Découverte, 1991, Du même auteur : La théorie néoclassique. Bilan et perspective du modèle dřéquilibre général. Économica, 1989
68 Cette École est qualifiée de gardienne de lřorthodoxie en sciences économiques, de constructeur du modèle
standard de lřanalyse économique et dřinspiratrice de la pensée unique
66
1
2
Le credo fondateur du courant dřanalyse néoclassique est parti de trois auteurs
STANLEY JEVONS, Carl MENGER ET LEON WALRAS successivement bâtisseurs de
lřÉcole de Cambridge, de Vienne et de Lausanne. Ils avaient déclenché entre 1871 et
1874 sans jamais sřêtre rencontrés, ni échangé aucun élément de leurs recherches
respectives la révolution marginaliste dřoù émergera l'économie néoclassique qui
s'impose aujourdřhui comme théorie économique dominante. Ce trio se proposait
surtout de faire table rase du passé afin de reconstruire la science économique sur des
bases nouvelles. Toutefois, l'histoire révèle que dans leurs analyses, les éléments de
continuité lřemportent sur ceux de la rupture. C'est pourquoi d'ailleurs, Veblen
fondateur de l'institutionnalisme, a forgé l'expression néoclassique pour dire que la
rupture avec les classiques nřest pas aussi nette quřon le laisse croire.
Pourquoi cette pensée a-t-elle eu un tel rayonnement et joue-elle, aujourdřhui
un rôle aussi déterminant ? Est-ce par la robustesse de ses analyses ou la pertinence de
ses propositions de politique économique ? Ou alors cela procède-t-il de sa force de
persuasion, de légitimation des politiques économiques libérales? En fait, leur
principal ajout à lřanalyse classique procède dřune part de leur approche plus
formalisée (avec lřutilisation des techniques quantitatives) et systématique en termes
de marché et d'équilibre et dřautre part de la généralisation du raisonnement
marginaliste. À lřorigine, les auteurs néo-classiques avaient repris les principales idées
de lřÉcole Classique notamment leur approche formalisée et systématique en termes
dřéconomie de marché, d'équilibre global, dřintervention minimale de l'État, de
neutralité de la monnaie et de libre concurrence. « Ainsi, on trouve dans la théorie néoclassique la conviction du caractère universel des lois économiques. Jevons, Menger
ainsi que leurs successeurs actuels affirment plus nettement la similitude entre
l'économie et les sciences naturelles, ce qui se traduit par l'utilisation de plus en plus
intensive - et parfois exclusive - du langage mathématique. Walras estime même que
l'économie politique pure doit devenir une branche des mathématiques.
Cette conviction n'est toutefois pas partagée par Menger qui, en dépit de son
libéralisme radical, se positionne comme hétérodoxe sur l'échiquier de la pensée
économique moderne »69.
Ce positionnement théorique les avaient amené à rejeter en bloc les théories
marxistes et à opérer un examen critique de lřanalyse keynésienne dont ils proposent
une modernisation de lřappareillage théorique dans le but de lui permettre de mieux
cerner les nouveaux problèmes macroéconomiques et surtout de corriger les
insuffisances qui sont à lřorigine des mauvais résultats des politiques économiques.
La pensée néo-classique est loin dřêtre homogène. Ces tenants de la nouvelle
orthodoxie constituent une galaxie dřauteurs et de courants qui se présentent comme
suit :
1) Les précurseurs :
Étienne de Condillac(17151780)
Antoine Augustin Cournot (1801-1877)
Hermann Heinrich
Gossen (1811Arsène Dupuit (1804-1866)
1858)
2) Les fondateurs : la révolution marginaliste :
Gilles DOSTALER : « Orthodoxie et hétérodoxie : une vieille histoire », Alternatives Économiques, Hors-série
57, 2003
69
1
2
L'école
de
Lausanne L'école anglaise
(Équilibre général)
(Cambridge)
Léon Walras (1834 1910)
Vilfredo
Pareto
(18481923)
S. Jevons (1835-1882)
A.Marshall (1842-1924) A.
C.Pigou (1877-1959)
L'école autrichienne
(Vienne)
Carl Menger (1840-1921)
F.V. Wieser (1851-1926)
E. Böhm Bawerk (18501914)
3) Les courants néo-classiques contemporains :
Le courant de l'équilibre La synthèse
général
classique
keynéso- La nouvelle
classique
John Hicks (1904-1989)
Paul Samuelson (né 1915)
Kenneth Arrow (né 1921)
Robert.M.Solow (né 1924)
Robert
Lucas
1937)
école
(né
en
Gérard Debreu (né 1921)
Maurice Allais (né 1911)
Cette diversité des auteurs et des analyses rend lřexposé plus difficile du fait de
lřabsence de points de vue consensuels sur les grandes questions de théorie
économique. Lřobjectif de ce chapitre est de présenter sommairement, au moins, les
principaux points dřaccord : les principales hypothèses du modèle dřanalyse et les approches
proposées pour le développement et la croissance, deux cibles majeures pour les pays sous-développés.
Section 1 : Les fondements théoriques de l’analyse néoclassique.
Les néoclassiques sont les héritiers critiques des classiques. Ils se focalisent
surtout sur lřanalyse marginaliste et cherchent à fonder lřanalyse économique sur de
nouvelles hypothèses : la rationalité économique, lřindividualisme méthodologique et
la supériorité du modèle du marché qu'il soit pur et parfait, ou imparfait et dont les
mécanismes jouent un rôle régulateur conduisant à un équilibre optimal de lřensemble
du système économique.
Le soubassement théorique, à la différence des classiques et de Marx, se fonde
sur une analyse des comportements individuels à partir des présupposés de
lřindividualisme méthodologique. Lřindividu est identifié par une fonction dont les
paramètres sont ses préférences, ses dotations en compétences et en capital et
moyennant quoi, il maximise sa satisfaction. Avec de nouveaux instruments
mathématiques, les théoriciens néoclassiques formalisent le processus d'interaction
sur les marchés des agents économiques qui cherchent toujours à optimiser leurs gains,
quřils soient producteurs ou consommateurs.
Dans une optique marginaliste, la théorie de la productivité marginale devient
lřun des principaux fondements théoriques de la pensée néo-classique 70 . Cette
démarche explique que dans une situation donnée la rémunération des facteurs de
production sřeffectue à partir du principe unique de leur productivité marginale.
70
Carlo BENETTI : Valeur et Répartition, François Maspero
1
2
Cependant, la fonction de production est elle-même lřélément le plus simple
mais aussi le plus essentiel de la théorie de productivité marginale. Pour un état donné
des techniques de production, la fonction de production peut être comprise comme
dérivant des diverses combinaisons productives. En effet, en supposant quřil existe une
certaine relation quantitative entre le volume du revenu national (ou du produit) et le
volume des ressources en travail et en capital utilisées, il est possible dřestimer, sous
certaines conditions raisonnables, cette relation sous la forme dřune fonction de
production et de recourir à un appareil mathématique approprié dřanalyse
fonctionnelle pour quantifier certaines interrelations de la production.
Ainsi, on peut écrire que : f (K,L,N) (où Y = produit, K = le capital, L = le travail,
N = terre). On suppose que chacun des facteurs de production (K, L, N) est capable de
se diviser infiniment. En différenciant, on obtient : dY
dK Y dL Y dN Y
K
L
N
où dY = accroissement de la production
dK = accroissement du capital
dL
= accroissement du travail Y
= produit marginal du capital K
Y
= produit marginal du travail
L
OY
= produit marginal de la terre
L
Ainsi, la valeur de la production est déterminée comme la somme des produits
de la grandeur de chacun des facteurs de production et de son produit marginal.
Quant à la part de chacun des facteurs, elle est déterminée fonctionnellement une fois
lřéquilibre réalisé et qui coïncide avec le plein emploi. On peut faire alors les déductions
suivantes : si lřoffre globale de capital sřaccroît plus rapidement que lřoffre de la maindřœuvre, le prix dřoffre du capital tendra à baisser, la densité du capital augmentera ;
ce qui correspond à une baisse de la productivité marginale du capital. Un
raisonnement inverse peut être établi pour le travail, donc quelle que soit la situation
de lřoffre de main dřœuvre, toutes les personnes désirant travailler peuvent trouver un
emploi, pour peu quřelles acceptent le salaire prévalant sur le marché. Ces analyses
sont extrêmement éloignées de celles de KEYNES et des néo-keynésiens.
Par ailleurs, la densité du capital dépendant des prix relatifs du travail et du
capital, le prix du capital résulte de lřéquilibre qui sřétablit entre lřoffre dřépargne et
la demande de capital. Cela correspond en fait au taux dřintérêt. Seulement, hormis
lřintérêt, représentant la rémunération du capital, il nřexiste pas dans une économie
dřéquilibre au sens de WALRAS, de profit. Ce dernier dans la pensée néoclassique se
trouve exclu du système dřéquilibre général et ramène à la théorie du taux de lřintérêt.
On peut le montrer en prenant :
(1)
Y f (K,L)
et considérant Py, Pk, Pl, les prix du produit et des facteurs, nous pouvons
écrire lřéquation comptable suivante : Prix de vente = Coût de production, cřest-à-dire
(2)
PyY Pk K Pl L
Le minimum du coût de production est obtenu par différenciation de ces deux
équations, soit :
1
2
Y
Pk
et
Y
PL
(3)
K Py
L Py
En remplaçant les prix dans lřéquation (2), on obtient :
(4)
Y
YK
YL
K
L
Au bout du compte, lřutilisation des fonctions de production a stimulé tout un
ensemble de recherches consacrées à lřestimation quantitative du rôle exercé par les
divers facteurs de production pour garantir le niveau potentiellement possible du
revenu national, ou du produit, ainsi que de leur taux de croissance. Cřest pourquoi,
lorsque lřon évalue les fondements théoriques de la fonction de production
néoclassique, il faut en même temps comprendre les interrelations
technicoéconomiques réelles et les processus de la croissance qui peuvent être analysés
à lřaide des fonctions de productions dites dřingénierie.
Dans les années 50 et 60 on va observer un processus qui a pris le nom de «
renaissance néo-classique » et au cours duquel les théoriciens de lřécole ont proposé
une modernisation notable de leur appareil théorique et analytique dans le but
dřétudier de nouveaux problèmes macro-économiques, en particulier là où le
keynésianisme avait commis de notables erreurs théoriques qui sont à lřorigine de
mauvais résultats de politique économique. Dans leur synthèse, les auteurs de la
renaissance néo-classique montrent que, malgré leurs divergences de points de vue, ils
vont tenter dřélaborer une théorie économique pure dans la tradition walrasienne,
cřest-à-dire un "corpus" théorique constitué de concepts explicatifs des aspects les plus
caractéristiques du fonctionnement de l'économie capitaliste.
Sous ce rapport, la pensée dite néo-classique est tout à la fois une idéologie, une
vision du monde, un ensemble de politiques et une collection de théories qui ne sont
pas nécessairement cohérentes les unes avec les autresŗ (DOSTALER, 2001, p. 107)
mais qui sont unies autour de lřéconomique définie par un champ sémantique où
sřarticulent la rareté, le besoin, les fins, les moyens. Dans ce contexte, la Science
Économique aurait pour objet principal la détermination des lois de lřallocation
optimale des moyens rares à usage alternatif. Lřéquilibre du producteur comme celui
du consommateur se constitue sur le postulat de base dřune psychologie hédonistique
à partir duquel on passe à une théorie générale des prix de marché qui englobe
finalement lřinvestissement (allocation optimale des capitaux) et le salaire (allocation
optimale du facteur travail).
Quřest ce qui fonde la prééminence de la pensée néo-classique dans la science
économique contemporaine ? Est-ce sa cohérence théorique, la robustesse de ses
formulations, sa capacité dřillustrer et de défendre lřéconomie de marché, de justifier
lřéconomie libérale? Toutes ces questions renvoient à la confrontation entre les
tenants de lřorthodoxie et ceux de lřhétérodoxie, aux forces et faiblesses des deux
courants qui dominent la pensée économique contemporaine bien quřaucun de ces
deux courants ne présente véritablement une parfaite homogénéité des formulations
théoriques, doctrinale et méthodologiques.
Quelle analyse du développement soutiennent et défendent les auteurs de la
pensée néo-classique ?
1
2
Section 2 : Synthèse néo-classique et
développement
pourquoi et comment faire une croissance durable.
:
La plupart des discours se réclamant de la théorie néo-classique mettent au
centre de leur préoccupation en matière de développement la question de la croissance
économique. Autant les classiques se demandaient comment faire pour amorcer la
croissance, la problématique des néo-classique est de savoir « comment faire pour que
la croissance dure ? ». Cette problématique ressemble fort à celle que pose J.M.
KEYNES. Au-delà de lřinterprétation de la théorie keynésienne comme une « théorie
de lřéquilibre de sous-emploi », comme un cas particulier de lřéquilibre général du
système économique, les problèmes soulevés par la théorie néo-classique de la
croissance, sont identiques à ceux que KEYNES a tenté de résoudre à savoir la
croissance potentielle du revenu national à long terme, les conditions de lřéquilibre
dynamique et la question de lřadaptation de lřéconomie. Les néo-classiques, vont
finalement inclure le keynésianisme en le modifiant, en lřélargissant et en le
modernisant.
Cette identité des problèmes montre à souhait que lřapparition de la théorie
néo-classique de la croissance a été dans une certaine mesure fortement influencée par
le keynésianisme, plus précisément encore, elle sřest développée à partir de la critique,
en particulier des aspects technico-économiques du processus de la croissance conçu
par J.M.KEYNES. Le point de départ des auteurs néo-classiques, est formé par la
trame des idées développées par les auteurs classiques : supériorité de l'économie de
marché, bienfaits de la libre concurrence (sous certaines conditions), non intervention
de l'État, libre circulation des marchandises (pas de protectionnisme), concurrence
pure et parfaite.
Cette double filiation (entre Classiques et Keynes) fait que les auteurs
néoclassiques retiennent (de leurs devanciers), en matière de développement
économique, trois volets essentiels à partir desquels, ils échafaudent leurs modèles
dřanalyse et dřaction:
lřaccumulation du capital fondement des modèles de croissance économique
les plus réputés de lřÉcole (celui de SOLOW, de SWAN, et MEADE.)
Le modèle des échanges internationaux basé sur la théorie ricardienne des
coûts comparatifs prolongée et approfondie par J.VINER, HABERLER,
HECKSHER-OHLIN
La promotion de lřéconomie du marché et la non intervention de lřÉtat.
La politique monétaire
Le premier volet de la théorie néo-classique du développement se formule en
termes de croissance économique qui est fonction de lřarticulation des deux facteurs
déterminants que sont le travail et le capital. Or, lřaccroissement de la productivité du
travail qui se traduit par une hausse du salaire réel résulte du processus
dřaccumulation du capital dont le rythme dépend à son tour du prix du capital ou prix
dřoffre de lřépargne.
Lřaccumulation du capital, en induisant une élévation des salaires réels renforce
la participation des salariés au produit, et partant, réduit le taux moyen de rentabilité
du capital. Donc les idées du profit dřaccumulation, de développement sont étrangères
au modèle néo-classique. Elles nřapparaissent dans le modèle que lorsque lřon sřécarte
de lřéquilibre. En ce point, la rémunération du capital doit être égale dans toutes ses
applications ; ce qui correspond au taux dřintérêt. Si des profits apparaissent, cřest que
la rémunération du capital dans le secteur est supérieure à la rémunération moyenne
1
3
dřéquilibre. Le modèle apparaît ainsi à la fois comme une théorie de la production et
de la répartition de la valeur ce qui le différencie de la théorie marxiste de lřexploitation
car, ici, chacun des facteurs de production est un participant autonome à la création de
la valeur et, de ce fait un partenaire égal dans son partage.
Les principales conclusions de cette analyse sont que la croissance sřexplique
faiblement par la croissance des facteurs. Le facteur explicatif essentiel serait le progrès
technique mais ce nřest là quřun mot que lřon sřest efforcé de préciser en le
décomposant en progrès technique autonome (les innovations), en progrès technique
incorporé dans le facteur capital (perfectionnement des nouvelles machines), en
progrès technique incorporé dans le facteur travail (capital humain et accroissement
de la formation et de lřéducation : learning by doing).
Il serait intéressant de voir cette analyse néo-classique à travers trois (03)
modèles : de SOLOW, DE T.W.SWAN et J. MEADE ; Il est vrai quřil existe bien
dřautres modèles mais ceux-ci sont les plus caractéristiques et inspirent plus les
politiques de croissance.
Pour ce qui concerne R. SOLOW71 et W. SWAN, leur modèle se fonde sur les
hypothèses de base de la fonction production néo-classique en tant que modèle de
croissance économique. Les thèses fondamentales en sont les suivantes :
Il est retenu deux facteurs de production-le travail et le capital- de même
caractère fabriquant un produit de même nature. En somme, le bien
composite unique est produit par du travail et du capital. De plus, le travail
augmente à des rythmes constants.
Avec la libre concurrence, la rémunération des facteurs de production
correspond à leurs produits marginaux, cřest-à-dire que le salaire est égal au
produit marginal du travail, le profit (intérêt) est égal au produit marginal
du capital. Cřest pourquoi, la répartition du revenu exprime en même temps
lřapport productif de chacun des facteurs dans le coût de production.
La libre concurrence, la libre substituabilité du travail et du capital, ainsi que
la libre variation de la rémunération des facteurs de production
conformément à la dynamique du travail et du capital, garantissent le plein
Ŕemploi de toutes les ressources.
Toute la partie non consommée du produit, cřest-à-dire lřépargne est investie
cřest-à-dire que le problème de la demande nřexiste pas
Lřélargissement de la production nřinflue pas sur lřaugmentation de
lřefficacité ; la productivité des facteurs décroît, les conditions de production
restant les mêmes
Le progrès technique a un caractère neutre, autonome, il sřélève dans une
égale mesure lřefficacité de tous les facteurs de production.
Le modèle est une parfaite illustration du thème commun à A. SMITH, S. MILL
et A. LEWIS, à savoir la connexion entre lřaccumulation du capital et la croissance de
la force de travail productif.
Concernant le modèle de J. MEADE, il porte sur la recherche de lřéquilibre
dynamique et, lřaspect néo-classique de son modèle réside dans le fait quřil utilise les
hypothèses de concurrence pure et parfaite dans une analyse de productivité marginale
dřéquilibre général, afin de déterminer les prix relatifs des facteurs de production.
Dans cette optique les conditions de stabilité du taux de croissance sont les suivantes :
lřélasticité de substitution doit être égale à 1 ; le progrès technique est neutre par
71
Théorie du capital et taux de rendement.
1
3
rapport à tous les facteurs ; la part des épargnes prélevées sur le revenu des trois
facteurs est une grandeur constante. Dans ces conditions en supposant constant les
taux de croissance démographique et de progrès technique, le taux de croissance de la
production globale tendra toujours vers un niveau constant donné représentant la
croissance économique équilibrée.
Ces modèles expliquent le niveau éventuel de la production mais ils ne disent
rien sur les conditions de sa réalisation. Cřest pourquoi ils sont sévèrement critiqués
particulièrement par les marxistes, les néo-ricardiens et les tenants de lřanalyse
hétérodoxe72.
En définitive, la conception de la régulation de lřéconomie sřest forgée dans le
creuset de la discussion relative aux facteurs qui déterminent en dernière analyse les
rythmes du développement économique dans une situation concrète donnée : les
conditions de la réalisation, cřest-à-dire la demande, ou bien les conditions de la
production, donc lřoffre de ressources économiques. La discussion qui a été soulevée à
ce sujet opposait keynésiens et néo-classiques. Les premiers voient les causes de la
rupture de lřéquilibre dynamique, tant à court terme quřà long terme, du côté de la
demande, dans son excès ou son insuffisance alors que les seconds accordent une
importance primordiale aux facteurs qui se rattachaient à la production et à lřoffre de
ressources, au rapport coût-prix, à la combinaison optimale des ressources, à
lřefficacité de la production, c'est-à-dire à tout ce qui détermine le potentiel
économique
Le deuxième volet de lřanalyse néo-classique concerne le modèle des échanges
internationaux selon lequel le libre-échange est la clef pour une organisation efficace
de la production mondiale. Lřanalyse ricardienne avait établi, depuis 1817, que
lřexistence des écarts de coûts relatifs de production entre pays, doit pousser à la
spécialisation et à lřouverture lřéchange international. En effet, chaque pays dispose
dřun avantage relatif (ou comparatif) même les plus pauvres qui ont de faibles
productivités globales de leurs facteurs de production. Ils ont intérêt à se spécialiser
dans les secteurs où ils sont relativement les moins désavantagés) et à sřouvrir au
commerce international. Le fondement de cette analyse du modèle néo-classique de
lřéchange
international
est
lřapproche
élaborée
par
HECKSCHEROHLINSAMUELSON selon laquelle chaque pays doit se spécialiser dans la production
des biens pour lesquels il dispose de meilleures dotations factorielles. (facteurs
abondants et donc peu coûteux).
Enfin le troisième volet est relatif au mode de régulation du système
économique. Globalement les néo-classiques accordent une confiance absolue aux
mécanismes du marché qui ont une force régulatrice supérieure à condition de garantir
la libre concurrence. LřÉtat, compte tenu de ses dépenses grandissantes, est un facteur
de déstabilisation. Toutes leurs constructions théoriques néo-classiques visent à
démontrer que la stabilité de la croissance peut être garantie non pas, comme lřestimait
Keynes et ses successeurs, par une activité compensatoire de lřÉtat avec ses dépenses
inflationnistes, mais par la politique monétaire et de crédit de la Banque centrale. En
effet, en opposition aux formulations keynésiennes, le courant monétariste conduit
particulièrement par M.FRIEDMAN 73 dans les années 50. se base sur les capacités
autorégulatrices des marchés. La manipulation de la demande effective par lřÉtat ne
Voir sur ce point, lřexcellente réflexion de R. E. ROWTHORN : Neo-Classical Economics and its critics
a marxisview et de Carlo BENETTI : Valeur et Répartition .Presses Universitaires de Grenoble 1974
72
73
Friedman : “A theorical framework for monetary analysis”, Journal of Political Economy n°2, 1970
1
3
peut quřentraîner lřinflation. Dès lors, la politique économique doit limiter les
dépenses publiques et contrôler lřexpansion de la masse monétaire génératrice dřune
inflation toujours ruineuse pour lřactivité économique.
La théorie néoclassique ne permet pas encore lřélaboration dřune politique
économique cohérente et complète qui ne suscite de vives controverses entre les divers
courants qui la composent. En ne prenant en compte que les relations techniques, elle
a totalement oublié des aspects déterminants de la politique économique qui est en
définitive une interaction de nombreux facteurs.
CHAPITRE 8 THÉORIES STRUCTURALISTES ET
INSTITUTIONNALISTES DU SOUS-DÉVELOPPEMENT ET DU
DÉVELOPPEMENT : APPROCHES TIERS-MONDISTES ET NÉOMARXISTES.
« Le progrès que représente pour l’analyse du sousdéveloppement
la démarche historique par rapport à la présentation fonctionnelle est
évident. Si le développement est un scandale historique, un phénomène
exceptionnel étroitement limité, le sousdéveloppement doit lui aussi,
être analysé dans l’histoire. L’erreur serait de ne pas pousser plus loin la
réflexion et de faire du sousdéveloppement l’état commun de toutes les
économies qui n’ont pas connu la mutation révolutionnaire que
constituent le décollage ou l’industrialisation ».
J. FREYSSINET74
Dans un article introductif aux Cahiers de lřISEA consacrés spécialement au
sous-développement, F. PERROUX propose trois outils dřanalyse du
sousdéveloppement: la domination, la désarticulation et la non-couverture des coûts
de lřhomme. Ces outils prennent racine dans une approche selon laquelle le
sousdéveloppement nřest ni une étape naturelle ou une manifestation originale et
spécifique, ni un phénomène conjoncturel, ni un retard de développement encore
moins une étape dans une ligne dřévolution historique. Il est le produit de lřhistoire
de pays insérés dans la division internationale capitaliste du travail qui a façonné toutes
leurs structures économiques, politiques, institutionnelles et sociales.
Lřun des premiers apports de cette approche est alors une perception plus lucide
du rôle de lřhistoire économique dans la compréhension et surtout de lřimportance des
facteurs « non-économiques » dans le fonctionnement et la transformation des
systèmes économiques, comme celle du degré dřinformation des agents responsables
des décisions économiques. Une meilleure connaissance des structures permet
dřétablir toute lřimportance du non-économique dans les chaînes de décision qui
entraînent la transformation des ensembles économiques complexes comme le sousdéveloppement. Ce dernier se caractérisant alors par la particularité des structures de
pays dominés dont la croissance pour cette raison est vouée au blocage. Il devient dès
lors lřalternative radicale à la théorie de la croissance transmise et soulève des
questions relativement à son origine et son essence profonde.
Dans les années 50, la plupart des économistes notamment ceux dřAmérique
Latine regroupés au sien du CEPAL ont tenté de répondre à ces questions dans le cadre
de leur recherche dřun projet national de développement. Des auteurs comme R.
PREBISCH, H.SINGER, SUNKEL, C. FURTADO et André GUNDER FRANK, Ruy
74
J. FREYSSINET : Le concept de sous-développement p173
1
3
Mauro MARINI, Fernando H. CARDOSO, Vania BAMBIRRA, Osvaldo SUNKEL, et
T.DOS SANTOS, les plus éminents chercheurs de cette époque avaient émis le point de
vue que le sous-développement était un processus historique spécifique, demandant
un effort de théorisation autonome. Ces réflexions sur ce cadre historique seront à la
base de la « théorie du sous-développement ». En effet, selon FURTADO « le sousdéveloppement n'est pas une étape par laquelle sont nécessairement passées les
économies les plus avancées. C'est une situation particulière, conséquence de
l'expansion de ces économies les plus riches, qui cherchent à utiliser les ressources
naturelles et la main-d'œuvre des zones d'économie pré-capitaliste ». 75 Ainsi, C.
FURTADO met en évidence que la théorisation de la croissance doit tenir compte des
facteurs psychologiques ou sociaux qui influent sur le développement dřune
communauté. La simple quantification des variables sřavère insuffisante pour
expliquer la praxis des agents productifs car la "prévision économique doit se contenter
par obligation dřétablir un champ de possibilités" et le profit que lřhomme peut tirer
dřun horizon dřaction plus ample, seule lřhistoire sociale peut lřexpliquer.
Lorsque C. FURTADO sřattache à délimiter lřobjet théorique du structuralisme,
il cite expressément F. PERROUX pour souligner ce que lřon doit comprendre par «
structure » : «proportions et relations qui caractérisent un ensemble économique
localisé dans le temps et lřespace». En effet, F. PERROUX avance « Les trois outils
dřanalyse du sous-développement » qui sont, en fait, des réponses articulées à ces
questions : le sous-développement est le produit de la domination (influence
asymétrique et irréversible) exercée par des puissances extérieures sur les pays
périphériques. Cette domination qui fut une agression économique véritable a entrainé
la destruction de lřéquilibre ancien des économies et sřest traduite par une
déstructuration, une désarticulation des structures qui se manifeste concrètement non
pas dans les termes ambigus dřun chiffre unique, fut-il le PNB par tête, mais dans un
phénomène à la fois beaucoup plus profond et beaucoup plus complexe : la «
noncouverture des coûts de lřhomme ». Ces trois concepts foyers (la domination, la
désarticulation et la non-couverture des coûts de lřhomme se retrouvent dans toutes
les réflexions des auteurs qui se réclament du structuralisme avec par moment des
formulations, des méthodes dřapproche, des référentiels théoriques différents.
Toutefois, C. FURTADO va plus loin que PERROUX dans ses analyses
théoriques. Dřabord, il démonte avec rigueur les modèles économiques comme
Ŗahistoriquesŗ, Ŗstatiquesŗ et Ŗabstraitsŗ. Certains auteurs ont tenté de construire des
modèles pour leur insuffler une Ŗdynamiqueŗ ou dřintroduire, dřune manière ou
dřune autre, le temps (axe diachronique) dans leurs postulats théoriques mais sans
grands résultats. Ensuite, C. FURTADO se démarque clairement en observant que le «
structuralisme économique » latino-américain nřa rien à voir avec Ŗlřécole
structuraliste françaiseŗ. Car ce que lřon entend par pensée « structuraliste » en
économie nřa pas de lien direct avec lřécole structuraliste française dont lřidée générale
a été de souligner lřimportance de lřaxe des synchronies dans lřanalyse sociale et
dřétablir une syntaxe des disparités entre les organisations sociales.
Le structuralisme économique, École de pensée qui surgit dans la première
moitié des années 60 parmi les économistes latino-américains, a pour objet principal
de mettre en valeur lřimportance des paramètres non-économiques des modèles
Celso FURTADO : Le nouveau Brésil : Publié dans la Revue Carta Capital de décembre 2002. Traduction
: Sandrine Lartoux pour Autres Brésils
75
1
3
macro-économiques. Comme le Ŗcomportement des variables économiques dépend en
grande mesure de ces paramètresŗ, ceux-ci doivent faire lřobjet dřune étude
méticuleuse. Cette observation est particulièrement pertinente en ce qui concerne les
systèmes économiques hétérogènes, socialement et techniquement, comme cřest le cas
des économies sous-développées.
Malgré tout, les structuralistes de tous bords partagent trois lignes de pensée qui
sont: lřanalyse historique, les incidences des modes dřinsertion à lřéconomie mondiale
des pays sous-développés et les politiques et stratégies de développement. Ces thèmes
constituent souvent le point de départ des réflexions et recherches des structuralistes.
Bien que plurielles, les auteurs convergent vers le rejet des analyses à prétention
technicistes centrées essentiellement sur des variables strictement économiques. Le
sous-développement dans ces conceptions ne peut se comprendre sans prendre en
considération le processus historique de la formation des structures économiques et
sociales et leurs interactions dans le processus de développement ou de sousdéveloppement.
Ces idées fondatrices du structuralisme révèlent deux interprétations, deux
lignes dřapproche différentes : lřapproche libérale qui considère lřétat de
sousdéveloppement comme un retard dans le développement, elle prend sa source
dans lřanalyse de lřÉcole Classique et la deuxième qui considère le sousdéveloppement comme le produit du développement du capitalisme mondial, cette
analyse se réfère souvent au marxisme. On trouve aussi des auteurs qui échappent à
cette classification et qui développent des réflexions synthétiques indépendantes. Cřest
pourquoi, la variété des auteurs et la diversité de leurs méthodologies dépassent de
loin cette présentation certainement trop réductrice de la richesse et de la profondeur
des recherches des structuralistes.
Tableau 4 : Résumé des deux méthodologies d’approche
Théorie
Champ
Terrain
Action
hypothéticoMéthode
induction
(normatif)
déductive 81[11]
(particularisme)
(universalisme)
Anthropologie
Systémique
Approche globale
Développement
économique
du
(holisme)
du développement
intégral et intégré.
développement
(systémisme,
Nouvel ordre
Historicisme
néomarxisme,
économique.
Institutionnalisme
dépendantisme,
Réforme des
structuralisme)
structures
Analytique
Modélisation du
Théorico-empirique Choix de projets
(individualisme développement
ex : travaux
micro-réalisations
méthodologique) (néoclassique,
économétriques
systèmes incitatifs
anthropologie
sectoriels. Tests
prix et marché
formaliste, école
empiriques et
standard élargie)
dřefficience
Source: Ph. HUGON, art, cit. p. 174.
1
3
Section 1 : La première École de pensée économique du
Tiersmonde : la formation de l’approche structurale du
développement à la CEPAL.
La création de la Commission Économique pour lřAmérique Latine et les
Caraïbes (CEPAL) en 1945 marque la naissance du structuralisme. En effet
lřélaboration de la thèse structuraliste est essentiellement associée aux écrits de cette
Agence des Nations Unies et, plus particulièrement, aux travaux de son premier
Directeur, R.PREBISCH, considéré comme le père du structuralisme.
Les économistes latino-américains, dans leurs efforts pour expliquer pourquoi
la croissance économique nřavançait pas plus rapidement en Amérique Latine dans les
années 1950, en vinrent à penser que certains aspects des structures économiques de
leurs pays en étaient la cause. Pour cela, pour être bref nous nous intéresserons aux
analyses faites par ces économistes à partir des années 50 basées particulièrement sur
la détérioration des termes de lřéchange et sur la théorie de la substitution aux
importations avant dřétudier un renouvellement de la théorie structuraliste du
développement.
Les idées développées par les anciens structuralistes (J.NOYOLA-VASQUEZ,
A.PINTO, L.PRETRSCH, H. SINGER, O.SUNKEL, M.TAVARES) en vogue dans les
années 50 et 60 ont été fortement influencées par les théories keynésienne et
postkeynésiennes qui existaient sur le rôle positif et nécessaire de lřÉtat face à
lřinefficacité des mécanismes de marche, sur la nécessite de créer et dřétudier la «
demande effective » interne afin de stimuler lřactivité économique et proposer une
explication du phénomène inflationniste a partir des facteurs sociaux ou réels et par le
courant néo-structuraliste qui traite des liens entre répartition du revenu et formation
des prix et du taux de profit.
Également les structuralistes remettent en cause lřanalyse ricardienne et la
théorie néoclassique (version HOS) du commerce international selon laquelle les
différences de dotations relatives en facteurs de production entraînent la spécialisation
internationale et une tendance à lřégalisation (relative ou absolue) de la rémunération
des facteurs de production entre les coéchangistes. Cette tendance devrait permettre
de rapprocher les niveaux de développement : le commerce se porterait alors comme
un instrument de réduction des inégalités entre les nations. La liberté du commerce
conduirait à réduire lřécart de revenu entre les pays riches et les pays pauvres.
Contrairement à cette analyse, les structuralistes découvrent dans lřouverture
extérieure lřexplication de la condition permanente du sousdéveloppement en
Amérique Latine car les forces du marché ne poussent pas vers lřégalité de la
rémunération des facteurs de production et des revenus.
La principale conclusion à tirer de la théorie dřHECKSCHER-OHLIN, que lřon
retrouve dans une multitude dřouvrages et dřarticles dřauteurs consacrés aux rapports
économiques internationaux est que chaque pays a tendance à se spécialiser dans la
fabrication et lřexportation de marchandises exigeant de nombreux facteurs de
production qui y sont relativement abondants et, de ce fait, relativement bon marché.
1
3
Ohlin souligne que la division internationale du travail est également influencée par les
conditions de la demande à lřintérieur de chaque pays, mais selon la plupart des
auteurs néo-classiques contemporains, ce facteur ne revêt habituellement pas une
importance décisive et ne porte pas atteinte au principe susmentionné. De ce fait,
affirment-ils, le commerce international est avantageux pour tous ceux qui y
participent, car les ressources productives de tous les pays sont utilisées de la manière
la plus efficace et, grâce à la division du travail et du commerce, chaque pays reçoit avec
un minimum de frais plus de marchandises quřil nřen aurait pu fabriquer lui-même.
Selon cette théorie, le marché capitaliste mondial serait une sphère dřéchanges «
réciproquement avantageux » et les intérêts de tous les pays sont réglés par lřharmonie
naturelle.
Les traits distinctifs suivants caractérisent, selon PREBISCH, les États
industriels (« centre ») et les pays producteurs de denrées agricoles et de matières
premières (« périphérie ») :
détérioration des termes de lřéchange pour la périphérie et leur amélioration
pour les principaux centres de lřéconomie mondiale ;
économie intégrée au centre ; à la périphérie, économie productrice de
denrées alimentaires et de matières premières, de préférence monoculture,
reposant sur des méthodes de production précapitalistes ;
impulsions de la conjoncture au centre ; intenses transpositions de ces
impulsions des centres à la périphérie ;
accumulation rapide du capital et intense progrès technique avec
accroissement de la productivité et des revenus au centre ; faible
accumulation du capital, progrès technique insignifiant, faible productivité
et faibles revenus réels à la périphérie ;
à la périphérie, part considérable du commerce extérieur dans le revenu
national exerçant une influence décisive sur la conjoncture ; faible part au
centre où les investissements intérieurs et non le commerce extérieur
exercent une influence décisive sur la conjoncture ;
tendance chronique à la dépression au centre ; à lřinflation chronique à la
périphérie ;
chômage au centre ; sous-emploi et faibles productivités du travail à la
périphérie.
Ainsi, pour les structuralistes, lřunique voie pour rompre cette insertion
régressive qui contraint la périphérie à rester sous développée et conduit donc à une «
spécialisation appauvrissant » réside dans lřimpulsion dřun développement industriel.
La mise en œuvre du processus dřindustrialisation doit permettre dřaméliorer a la fois
la répartition internationale des fruits du progrès technique (lřindustrialisation
considérée comme véhicule premier du progrès technologique devait contribuer à
réduire lřécart technologique qui est à la base de lřaccentuation des différences
structurelles entre le centre et la périphérie) et la répartition interne du revenu national
(via lřabsorption dřun montant croissant de main dřœuvre)
Lřaccent mis par la CEPAL sur les vertus magiques de lřindustrialisation doit
permettre dřélever le niveau de vie des masses populaires sans même mettre en place
une politique de Ŗredistribution des revenusŗ, ou même une réforme agraire.
Somme toute, ces politiques structuralistes de développement ont été suivies
avec succès par certains pays comme le Brésil, lřArgentine et le Mexique, notamment
en matière de décollage de lřindustrialisation, même si ces résultats ont tendance à être
oubliés à un moment à cause des nombreux soubresauts politiques puis de la crise de
la dette des années 80 quřa connu la région latino-américaine. Si bien que le
1
3
structuralisme fondateur a pu sembler définitivement dépassé, pour certains, ou bien
à renouveler et cřest ce projet théorique de renouvellement (de régénération) que
constitue le néo-structuralisme.
Section 2 : La riposte libérale de l’analyse du
sousdéveloppement : les thèses de C. CLARK à W.W. ROSTOW.
Renouant avec la tradition historique du siècle dernier, la période
contemporaine a vu certaines analyses visant à déterminer les
étapes du
développement et de la croissance. Pour ces auteurs, il existerait un sentier sinon
optimal, du moins obligé, de la croissance ; un certain nombre dřétapes par lesquelles
il est nécessaire que les différents pays passent. Cette analyse se retrouve souvent dans
la littérature économique libérale. Elle est particulièrement soulignée par HIGGINS
lorsquřil observe que « Ce qui sřest produit dans les pays européens au XVIII et
XIXème siècles, cřest ce que nous désirons voir se produire maintenant en Asie, en
Afrique et en Amérique Latine » Donc lřidée est bien claire, : les mutations qui se sont
passées à une époque historique , dans certains pays qui sont maintenant industrialisés
et les PSD sont en retard par rapport à cette évolution, lřapplication des mêmes
techniques et des mêmes modèles de développement leur permettront de sortir de
lřétat de sous-développement.
Une série dřauteurs ont défendu ces idées parmi eux Colin CLARK mais surtout
ROSTOW dont les approches continuent encore dřinspirer les approches libérales du
sous-développement.
La première approche est de Colin CLARK. Il considère quřil existe une
corrélation entre la répartition de la population et le niveau du revenu par tête. La
proportion de la population occupée dans les activités primaires cřest-à-dire
lřagriculture, la pêche, lřélevage est fonction inverse du revenu par tête. Au contraire,
lřemploi de la main-dřœuvre dans le secteur secondaire augmente avec le niveau du
produit par tête. Le secteur tertiaire va lui aussi croître lorsquřon aura atteint la phase
supérieure du développement. De sorte quřil y a un développement successif des
secteurs les uns après les autres. Le secteur primaire va se dégonfler au profit du
secondaire, puis les deux premiers au profit du secteur tertiaire. Les PSD sont des pays
qui ont encore une forte proportion de leur population dans le primaire.
Cette analyse qui a eu ses heures de gloire, est largement démentie par
lřévolution des faits. En effet, on observe aujourdřhui dans la quasi totalité des PSD
une hypertrophie des activités tertiaires qui sont plus signe de sous-développement que
de développement. Dřailleurs, S. AMIN fait de cette distorsion en faveur des activités
tertiaires une caractéristique du sous-développement.
La deuxième approche est celle de Rostow
La « philosophie » de lřhistoire de ROSTOW se résume dans le fait que, selon
lui, toute société lancée sur la voie de lřindustrialisation indépendamment de sa force
sociale, parcourt cinq stades : la société traditionnelle, les conditions préalables de ce
démarrage, les progrès vers la maturité, lřère de la consommation de masse. Le
déterminisme très primaire de ce découpage a provoqué de multiples contestations. Si
ce livre a fait tant de bruit cřest essentiellement pour deux raisons ( hormis lřheureuse
image du « take- off ») : cřest dřune part parce que avec la doctrine des conditions
préalables lřéconomie politique dominante a cru un moment tenir le modèle capable à
la fois dřêtre offert aux pays sous-développés comme lřimage de leur futur
développement, et exporter ces mêmes pays sous-développés à la patience. Rostow
1
3
sřattache en effet à démontrer lřidentité de ces conditions préalables avec les
conditions historiques de naissance du capitalisme, et lřinévitable longueur du
mûrissement de ces préalables.
Tableau 5 : Analyse libérale du sous-développement.
L’analyse libérale : le sous-développement un retard de développement. La
théorie du développement linéaire de
ROSTOW (1960)
Les étapes
Les caractéristiques des étapes de la
croissance
Situation
contemporaine
La société
traditionnelle
Société agricole, stationnaire, la terre est la seule
source de richesse. Perspectives de changement
faibles. Société hiérarchisée
Les P.M.A.
Les conditions
préalables au
décollage
Apparition du profit, développement de l’agriculture,
idées nouvelles, Apparition d’un Etat centralisé,
l’épargne et l’investissement
augmentent
Pays en
développement
intermédiaires
Le décollage ou «
take off »
Emergence de branches motrices, La
croissance devient habituelle et crée un
processus cumulatif, inégalités sociales
Les N.P.I.
La marche vers la
maturité
Apparition
d’industries
nouvelles,
augmentation de la productivité agricole
(exode rural), idée de progrès
Corée du
P.E.C.O. ?
L’ère de la
consommation de
masse
Besoins essentiels satisfaits, organisation efficace
mais contraignante, développement de la protection
sociale, développement du secteur tertiaire
Pays occidentaux
développés
Sud
?
De même que J. SCHUMPETER a fait rentrer le socialisme dans la théorie de
même ROSTOW y a-t-il fait pénétrer les pays sous développés, Dřautre part, avec sa
cinquième étape, lřère de la consommation de masse, ROSTOW pose sous la forme
moderne, le problème de maturité .Cette ère de la consommation de masse se définit,
Selon Rostow, par le fait que le moteur de la croissance , dans les sociétés mures , se
situe dans le secteur des biens de consommation , le secteur de biens dř équipement
abandonnant le rôle entraînant quřil avait jusque là . ROSTOW développe une idée
quřon a vu exister en germe chez KEYNES et chez dřautres. Ou, pour sřexprimer plus
justement, Rostow insiste sur cette idée mais ne la développe pas. Il nřexiste en effet
chez lui, ni analyses des raisons pour lesquelles, à un moment déterminé les besoins
dřinvestissement devraient abandonner leur rôle moteur au régime capitaliste, ni
analyse des raisons pour lesquelles les besoins de la consommation devraient tôt ou
tard approcher de la saturation, ni esquisse dřune solution possible à cette situation
préoccupante. En effet la seule consolation réelle quřoffre ROSTOW au régime cřest
quřa lřen croire, toutes les sociétés futures (socialistes) auront un jour à affronter les
mêmes problèmes.
1
3
Section 3: Les néo-marxistes et les formulations d’une approche
du développement à la lumière de l’œuvre de Marx.
Dans la théorie marxiste lřévolution de la société obéit à des lois scientifiques,
qui devraient impliquer que toute société devrait suivre les mêmes étapes dřévolution.
Dés lors, l'histoire est une succession des modes de production qui, à partir du
communisme primitif, sont passés par des stades plus ou moins enchevêtrés, qui
peuvent se classer pour simplifier, au moins en Europe: en société esclavagiste, société
féodale, en société capitaliste et en société socialiste. Cette succession des modes de
production est la base matérielle de l'histoire humaine. Elle s'accompagne d'un
accroissement de la productivité sociale du travail, ou si l'on veut, des valeurs d'usage
produites par unité de temps et par producteur. Avec le capitalisme, la productivité
augmente de façon exponentielle, ne trouvant d'autre limite que dans les rapports de
production capitalistes eux-mêmes (limites qui s'expriment dans les crises, les
guerres... ou dans les révolutions prolétariennes). Cřest dire, en définitive, que
lřévolution de la société obéit à des lois scientifiques, qui devraient impliquer que toute
société devrait suivre les mêmes étapes dřévolution.76. Toutefois comme lřobserve R.
GARAUDY, «le matérialisme historique de MARX nřest donc ni une méthode de
déduction, ni une méthode de réduction : lřon ne peut ni déduire les superstructures
de la base, ni réduire les superstructures à la base. Lřon peut dire seulement que la
superstructure et la base sont des moments dřune même totalité organique dans
laquelle les rapports de la société (considérée comme un système ou une totalité
vivante), avec le milieu naturel qui lřentoure, jouent un rôle majeur » Cette supposition
semblerait confirmée par une position de Marx montrant que «Le pays le plus
développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui suivent sur l’échelle
industriel l’image de leur propre avenir»77. Pourtant, dans sa fameuse lettre écrite en
1881 à une Russe nommée Vera Zassoulitch, Marx observe clairement que les
développements analysés dans son livre Le Capital ne seraient inévitables que pour les
pays qui sřétaient déjà engagés sur la voie capitaliste, notamment, avec lřexpropriation
de petits paysans de leurs terres. Une société (dans ce cas, la Russie) qui garderait la
propriété communale de terres pourrait passer directement du féodalisme au
socialisme, en sautant lřétape capitaliste.
Ce débat fut repris dans le cadre du Mode de Production Asiatique qui
introduisait les découvertes de formes particulières de transition vers une Formation
Sociale socialiste 78 qui fasse lřéconomie de la phase proprement capitaliste. Et les
expériences concrètes des pays comme la Chine, la Mongolie et le Viêt-Nam semblaient
montrer quřun pays peut devenir socialiste sans passer préalablement par une étape
capitaliste, quelle que soit lřidée que se faisait K. Marx sur ce sujet.
Au temps où il écrivait « Le Capital », Marx était convaincu que la première
révolution prolétarienne aurait lieu dans le pays capitaliste le plus développé,
Certains interprètent MARX et ENGELS en disant quřil faut nécessairement passer par toutes les
étapes, et dřautres interprètent Marx et Engels en disant quřun pays peut sauter des étapes. Le lecteur
intéressé au «problème du socialisme en un seul pays» peut se référer a deux passages écrits en 1845 et
1847 (mais publiés MARX et ENGELS, lřIdéologie allemande (éditions sociales, pages 63-64), et Engels,
Principes du communiste, question XIX (éditions sociales, annexe au manifeste communiste, page 87).
77 K. MARX : Préface à la première édition allemande. Certains interprètent Marx et Engels en disant
quřil faut nécessairement passer par toutes les étapes, et dřautres interprètent Marx et Engels en disant
quřun pays peut sauter des étapes.
78 Moustapha KASSE : Du sous-développement au Socialisme : réflexion sur la transition, Édit Silex
76
1
4
lřAngleterre. Vers la fin de sa vie, il pensa que la première révolution pourrait bien se
dérouler en un pays sous-développé (la Russie), mais à condition quřune révolution
russe soit lřétincelle dřune révolution dans le reste de lřEurope, sinon les pays
capitalistes écraseraient le nouveau régime de Russie : «Il s’agit, dès lors, de savoir si
la communauté paysanne russe, cette forme déjà composée de l’antique propriété
commune du sol, passera directement à la forme communiste supérieure de la
propriété foncière ou bien si elle doit survivre d’abord au même processus de
dissolution qu’elle a subi au cours du développement historique de l’Occident. La seule
réponse qu’on puisse faire aujourd’hui à cette question est la suivante : si la révolution
russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se
complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de
départ à une évolution communiste.»79
Il faut rappeler que dans nos développements antérieurs, nous avions montré
que le capitalisme porte en lui une contradiction fatale, la baisse tendancielle du taux
de profit. Or, les recherches des structuralistes marxistes comme S. AMIN,
EMMANUEL, G. FRANK, G.DHOQUOIS, C. PALLOIX entre autres, vont établir, après
une analyse du fonctionnement du capitalisme au Centre et à la Périphérie, que le
système central est sauvé dřune chute inéluctable.
I/ Le capitalisme à la périphérie ou la définition du sous-développement
comme une structure plutôt que comme un niveau du revenu par habitant.
Cřest au chapitre II que se développe la partie centrale de lřouvrage de Samir
AMIN, non plus cette fois ci en termes de modèle de fonctionnement, mais en termes
de modes de production et de formations sociales. Cette partie qui est la plus
importante renouvelle de façon magistrale lřanalyse du « sous-développement »
concept qui, comme le dit S. AMIN, en occulte la réalité, celle dřune formation sociale
capitaliste dominée, exploitée et façonnée par lřimpérialisme.
La problématique amorcée constitue lřélément dominant de lřanalyse. Le
moment premier est de partir de ce qui est la base, les fondements internes des dites
Formations sociales à savoir des modes de production antérieurs à la pénétration
capitaliste, soit la connaissance des modes de production précapitalistes, tel que le
mode de production asiatique pour lequel il se propose lřexpression de mode de
production tributaire pour sa variante africaine. Il sřoppose à deux variantes
antagoniques de lřanalyse du sous-développement, lřune qui est celle de lřidéologie
bourgeoise consistant à faire du sous-développement un retard ou un blocage
correspondant au maintien des sociétés traditionnelles (thèse du dualisme), lřautre
(marxiste) qui tend à vouloir expliquer le sous-développement uniquement à travers
des causes externes (lřimpérialisme).
La transition au capitalisme périphérique 80 à savoir la construction dřune
formation sociale capitaliste spécifique à la périphérie à partir de la colonisation et de
lřexportation de capital sur la base des modes de production précapitalistes. La théorie
de la transition au capitalisme périphérique livre deux séries de résultats : dřune part,
en ce qui concerne les conditions nécessaires pour que sřétablisse le mode de
production capitaliste à la périphérie « celles-ci sont au nombre de deux
essentiellement : la prolétarisation et lřaccumulation du capital argent (p165) ce qui
insiste sur la dissolution des anciens rapports pour libérer la force de travail nécessaire
79
80
MARX et ENGELS : Introduction à lřédition russe (1882) du Manifeste
S.AMIN : pp 163-193,
1
4
à lřétablissement de rapports de production capitalistes, libération obtenue le plus
souvent par la violence ; Et dřautre part en ce qui concerne la dynamique de
lřaccumulation : « Le mode de production, capitaliste tend à devenir exclusif cřestàdire à détruire les autres modes de production. Sur ce point Samir AMIN développe
la spécificité du mode de production capitaliste dans les formations sociales
capitalistes de la périphérie qui me parait résider dans la carence des rapports de
production à dominer le développement des forces productives, ce qui conduit dřun
côté à la non industrialisation, et de lřautre à la consolidation des rapports
Le développement du capitalisme périphérique ou le développement du
sousdéveloppement (pp197-338) qui selon S.AMIN se manifeste par trois distorsions
une distorsion décisive en faveur des activités exportatrices qui
absorberont la fraction motrice des capitaux en provenance du centre ;
une distorsion en faveur des activités tertiaires qui traduit les
contradictions particulières au capitalisme périphérique et les structures
originales des formations périphériques
une distorsion dans les choix des branches de lřindustrie en faveur des
branches et techniques légères, accessoirement en faveur des techniques
légères (p198)
Les formations sociales capitalistes périphériques81 avec plus spécialement une
caractérisation des formations sociales africaines de la périphérie partagent trois
caractéristiques communes :
la prédominance du capitalisme agraire et commercial dans le secteur
national,
la constitution dřune bourgeoisie locale dans le sillage du capital étranger
dominant,
la tendance au développement bureaucratique original, propre à la
périphérie contemporaine (p360). Cette troisième caractéristique engagerait les
formations sociales vers un « capitalisme dřÉtat » parfaitement compatible avec les
exigences du centre et la reproduction des rapports capitalistes internes aux Pays sousdéveloppés82. La question des relations (spécialisation et échange inégal) entre Centre
et Périphérie. Ces deux points sont étroitement imbriqués : spécialisation
internationale inégale
Tout cela établit avec clarté que les pays pauvres d'aujourd'hui n'ont pas la même
structure que les pays riches du siècle passé. Donc ils n'auront pas la même histoire
qu'ont eue les pays riches. Nous retrouvons les caractéristiques structurelles
distinctives des pays pauvres (ou « périphériques ») et que soulignent presque tous les
auteurs structuralistes de F. PERROUX aux autres :
Dualisme. Il y a de très fortes différences de productivité entre un secteur
moderne (mines, industries, plantations commerciales, …) et les autres secteurs de
l'économie (agriculture traditionnelle, .etc.). Ce thème a fait lřobjet dřune abondante
littérature depuis son introduction comme préoccupation de recherche par BOEKE
(1953). Cřest surtout C. FURTADO qui construira autour de cette situation structurelle
toute sa construction du sous-développement. « Le cas le plus simple est celui de la
coexistence dřentreprises étrangères productrices dřune marchandise dřexportation,
avec un large secteur dřéconomie de subsistance, coexistence qui peut durer pendant
de longues périodes. Le cas le plus complexe est celui où une économie présente trois
secteurs : le premier essentiellement de subsistance, le second tourné surtout vers
lřexportation, le troisième étant un noyau industriel lié au marché interne,
81
82
Ibid : pp 339-376
Ibid :p.372
1
4
suffisamment diversifié pour produire une partie des biens de capital dont lřéconomie
a besoin pour se développer »83. Dans un cas comme dans lřautre FURTADO90 montre
que lřéconomie sera bloquée, analyse partagée par S. AMIN
Désarticulation. Il y a
peu d'échange intersectoriel ou entre industries. Dans un pays développé, les produits
finis d'une industrie sont souvent les matières premières d'une autre industrie du pays
(par exemple, l'acier provenant d'une sidérurgie est une matière première pour une
fabrique de camions, et les camions sont des pièces d'équipement utilisées par la
sidérurgie) ; dans un pays sous-développé, les matières premières du secteur industriel
sont importées, et les produits finis sont exportés ou consommés par les ménagères ils sont rarement utilisés par les autres industries du pays.
Domination extérieure. Le pays pauvre a peu dřautonomie ; une large partie
de son économie est sous le contrôle effectif des étrangers.
II/ L’accumulation à l’échelle mondiale84 permet d’éviter la chute du capitalisme
au Centre.
Il est théoriquement possible pour le système capitaliste de continuer
indéfiniment en fait de régler théoriquement et pratiquement la contradiction de la
baisse du taux de profit. Il serait alors assez naïf de baser sa politique sur une
disparition imminente du capitalisme au niveau des pays riches. En effet, Samir AMIN
opère une certaine réduction instantanément au plan du concept dřéconomie mondiale
quřil identifie à lřéconomie mondiale capitaliste et à lřaccumulation mondiale du
capital dřoù le titre de lřouvrage. En clair, au lieu de se tenir sur le terrain des rapports
de production et du développement des forces productives, il se situe à un niveau écran
qui est celui de lřaccumulation du capital. Cela apparaît très nettement lorsquřil écrit
que «Lřaccumulation, la reproduction élargie, est une loi interne essentielle du mode
de production capitaliste, et sans doute du mode de production socialiste ; mais elle
nřest pas une loi interne du fonctionnement des modes de production précapitalistes
». Dès lors, quřil admet ce qui est juste quř « aucune formation socio- économique
concrète contemporaine ne peut être saisie en dehors de ce système », le système
mondial se définit par lřaccumulation à lřéchelle mondiale et les mécanismes de cette
accumulation, ce qui le conduit à traiter lřaccumulation au niveau de lřéconomie
mondiale comme un transfert de plus- value de la périphérie vers le centre.
Celso FURTADO dans ses deux ouvrages publiés aux Presses Universitaires de France :
Développement et sous-développement (1966, p.149) et Théorie du développement économique (1970)
90 Les caractéristiques du structuralisme qui apparaissent dans Théorie du développement économique,
dans son « Annexe méthodologique » ou dans ses chapitres 14, 16, 18 et 20, évoquent une interprétation
du Ŗstructuralismeŗ proche de celles dřauteurs comme A. HIRSCHMAN, W. LEWIS, R. NURKSE et
ROSENSTEIN RODAN et de ce que lřon entend alors par le terme « dépendance ». Il sřagit dřun ouvrage
qui déchiffre les phénomènes économiques à partir dřune « matrice structurale » caractérisée par la
manière dont les variables exogènes et endogènes entrent en relation et se déterminent réciproquement
C. Furtado souligne dès le départ que les modèles économiques contiennent un « nombre indéterminé
de structures »
84 Samir AMIN/ L’accumulation à l’échelle mondiale
83
1
4
Figure 7 : Analyse structuraliste : Accumulation et enrichissement au centre
Accumulation échelle mondiale
Accumulation et Développent au Centre
Accumulation échelle mondiale
Domination/ Sous développement à la périphérie
Prebisch, Furtado, Singer, Emmanuel, Amin
Sunkel, G. Frank et Maurini
Désarticulation
Distorsions structurelles
et faible productivité
Non couverture
coût de l’Homme
Appauvrissement
Cřest le thème fondamental de lřéchange inégal dřArghiri EMMANUEL qui
observe que « les relations entre les formations du monde développé (le centre) et
celles du monde « sous développé » (la périphérie) se soldent par des flux de transferts
de valeur, qui constitue lřessence du problème de lřaccumulation à lřéchelle mondiale.
Chaque fois que le mode de production capitaliste entre en rapport avec des modes de
production quřil se soumet, apparaissent des transferts de valeur des derniers vers le
premier qui révèlent des mécanismes de lřaccumulation primitive. Ces mécanismes ne
se situent pas seulement dans la préhistoire du capitalisme : ils sont aussi
contemporains. Ce sont des formes renouvelées, mais persistantes de lřaccumulation
primitive au bénéfice du centre qui constituent le domaine de la théorie de
lřaccumulation à lřéchelle mondiale ».
Cette analyse qui nous situe au plan de lřéconomie mondiale marque un progrès
certain. En effet, ce qui est au centre du capital de Karl Marx, cřest lřaction des rapports
de productions capitalistes Ŕ interne en mode de production essentiellement national
Ŕsur le développement des forces productives, à travers les mécanismes de lřéconomie
du capital, quřils soient du type de la reproduction élargie du capital social ou de
lřaccumulation primitive du capital, pour reproduire les rapports de production. Le
passage du cadre national au cadre mondial exige que nous nous placions sur la base
1
4
des rapports de production définissant le rôle de lřaccumulation du capital à lřéchelle
mondial vis-à-vis de la production de ces mêmes rapports. Le mérite de lřanalyse, et
cela est dřune première importance, est de nous engager sur cette voie.
« La théorie des relations économiques internationales pose mal son problème,
plus exactement elle pose un faux problème. Elle procède en effet de lřhypothèse que
les partenaires dans les relations internationales sont des économistes capitalistes «
pures ». Le cadre de raisonnement nřest pas différent pour lřanalyse de lřéchange
international ainsi appréhendé de celui conçu pour lřanalyse de lřaccumulation interne
: on se place dans le cadre dune production capitaliste. Cette hypothèse conserve un
sens pour lřanalyse de lřéchange international entre « pays développés », toutefois,
elle nřa pas de sens pour ce qui concerne lřéchange entre « pays développés » et « pays
sous développés ». À ce niveau, on doit se placer dans le cadre dřun raisonnement
complètement différent : celui des relations dřéchange entre les formations socio
économiques différentes. Quelles sont ces formations en présence ? Là est le vrai
problème ». En effet, le capitalisme au Centre diffère de celui de la périphérie.
1°) Le fonctionnement du capitalisme au Centre
En ce qui concerne lřanalyse des formations socio économiques capitalistes
dominantes, un des apports essentiel de Samir AMIN tient au refus de connecter « le
modèle de fonctionnement » du capitalisme au Centre de son insertion dans
lřéconomie mondiale, à le séparer de lřespace impérialiste mondial dans lequel il
fonctionne concrètement.
En ce qui concerne le modèle de fonctionnement, si Samir AMIN ne se croit pas
tenu de développer largement son analyse Ŕ on aurait espérer un renouvellement Ŕ
cřest quřil se réfère très étroitement dřune part à une vision marxiste classique quant
aux stades de développement historique du capitalisme et dřautre part à la formulation
du modèle de fonctionnement du capitalisme américain de notre temps, tels que
développé par BARAN ET SWEEZY. 85 Vis-à-vis des stades de développement du
capitalisme au centre, Samir AMIN distingue trois étapes très classiques :
la période de constitution du capitalisme …que lřon peut définir par le
caractère mercantile dominant du capitalisme ;
la période dřépanouissement du mode de production capitaliste au centre,
caractérisé par la révolution industrielle, la dominance essentielle du capital
industriel nouveau et la forme concurrentielle du marché capitaliste…. ;
la période impérialiste des monopoles Ŕ au sens leniniste de lřexpression Ŕ
qui débute à la fin du XIXème siècle.
Tout modèle de fonctionnement capitaliste au centre est réductible au modèle
Américain. De plus le modèle DE BARAN ET SWEEZY sřapplique semble- tř-il à la
totalité de la phase retenue, si bien que lřauteur ne dit pas un mot sur la thèse du
capitaliste monopoliste dřÉtat. Par ailleurs Samir Amin nřexplore pas les
transformations du capitalisme monopoliste contemporain qui évolue manifestement
vers une phase de « concurrence internationale des monopoles » (G.DE BERNIS). En
bref, il recouvre dřune même identité des périodes évolutives au sein de la phase du
capitalisme monopoliste : capitalisme monopoliste industriel et financier, capitalisme
monopoliste dřÉtat, capitalisme de concurrence internationale des monopoles.
Lřauteur se place sur le terrain du modèle de fonctionnement uniquement, et cela en
des termes très voisins à ceux de BARAN ET SWEEZY, que ce soit le capitalisme
85
Du groupe rattaché à la «MONTHLY REWIEW»
1
4
concurrentiel ou pour le capitalisme monopoliste , c'est-à-dire à travers le mode de
création et dřabsorption du surplus Ŕ en liaison avec le problème de la baisse
tendancielle du taux de profit Ŕ dřoù se dégage la fonction des relations extérieures du
centre avec la périphérie : « Les relations internationales (commerce et exportations
de capitaux) conservent les mêmes fonctions pour le capital central, c'est-à-dire
combattre la baisse tendancielle du taux de profit : en élargissant les marchés et en
exploitant des zones nouvelles ou le taux de la plus value est plus élevé quřau centre et
en réduisant le coût de la force de travail et du capital constant .Que lřon en déduise
pas que capitalisme concurrentiel et capitalisme monopoliste sont réductibles lřun à
lřautre sur le plan de la fonction des relations extérieures, car le capitaliste monopoliste
se caractérise par une exportation de capital qui induit une nouvelle division
internationale du travail entre le centre et la périphérie.
Quoi quřil en soit, sur le point de lřanalyse du capitalisme monopoliste Samir
AMIN tente une synthèse des thèses de Baran et Sweezy dřun coté et du collectif R
RICHTA de lřautre sur la révolution scientifique et technique, comme aggravation des
contradictions au centre, accentuant lřexportation du capital du centre vers la
périphérie.
Au fond des choses, Samir Amin ne débouche pas vraiment sur une analyse de
la formation sociale capitaliste au centre, se cantonnant en réalité sur un modèle de
fonctionnement capitaliste « ouvert » sur la périphérie.
2°) La périphérie au cœur des mécanismes de sauvetage du
système capitaliste au Centre.
Les contre tendances à la baisse du taux de profit au centre tiennent à une série
de raisons qui justifient le maintien et même le renforcement du système capitaliste.
Elles sont pour Samir AMIN au nombre de 4 dont la dernière mérite une évaluation
particulière au regard du rôle que joue la périphérie dans le sauvetage global du
système capitaliste au niveau central.
Première raison : Une augmentation des salaires. Parmi les conséquences de
l'augmentation des salaires qui vise un double objectif dřune part la réduction des
tensions sociales et dřautre part la provision d'un marché pour les manufactures, que
les ouvriers ont les moyens d'acheter.
Deuxième raison : Lřadoption de mesures « Keynésiennes » pour balancer le
niveau global de l'offre et de la demande dans l'économie en jouant avec le surplus ou
le déficit budgétaire, et avec la quantité de monnaie mise en circulation. Cřest le double
effet de la conjugaison des politiques budgétaires et monétaires qui stimule la demande
globale et déclenche le cercle vertueux de hausse par lřeffet combiné du multiplicateur
(KAHN) et de lřaccélérateur (AFTALION). La conception de l'indemnité de chômage
comme une politique économique est souhaitable : elle nřest pas un pis-aller chez
Keynes.
Troisième raison : Lřabsorption dřun «surplus économique» par le
gouvernement en forme de grandes dépenses publiques pour l'armement, la « race de
l'espace », etc. Le rôle de ce genre de dépense dans le maintien du système capitaliste
a été souligné par les économistes BARAN et SWEEZY.
Quatrième raison : L'exploitation des colonies et par la suite des pays
indépendants du Tiers-Monde. Le mécanisme passe par les relations économiques
internationales qui contribuent à la ruine de la périphérie par les divers transferts
visibles et invisibles à travers les termes de lřéchange et lřéchange inégal. La
1
4
détérioration des termes de l'échange des pays pauvres permet, du point de vue des
pays riches, d'importer à prix bas et d'exporter à prix élevé. L'investissement direct aux
colonies et ensuite au Tiers-monde est caractérisé par un taux de profit élevé (exemple:
pétrole, cuivre, banane,...)
III/ La question des relations (spécialisation et échange inégal) entre le
centre et la périphérie86
Ces deux points (spécialisation et échange inégal) sont étroitement imbriqués à
la spécialisation internationale inégale. Ils ont été développés par tous les
structuralistes dřinspiration marxiste : R. PREBISCH, C. FURTADO, A. EMMANUEL,
S. AMIN, G. FRANK, C. PALLOIX, T. SVENTES, M. MAURINI, Vis-à-vis de la
spécialisation, ou de la division internationale du travail entre le centre et la périphérie,
Samir AMIN souligne lřapparition dřune nouvelle division du travail, issue de la
nécessité pour le centre de surmonter ses contradictions dans deux voies la première
étant celle de « lřintégration de lřEurope de lřEst dans les échanges internes du centre
» la seconde étant énoncée comme suit : « La seconde direction possible cřest la
spécialisation du Tiers-monde, dans la production industrielle classique (y compris
celle de biens dřéquipement), le centre se réservant les activités ultra modernes
(automation, électronique, conquête de lřespace, atome). Notre époque est en effet
celle de la révolution scientifique et technique extraordinaire. Celle ci rend caducs les
modes classiques de lřaccumulation, marqués par lřévolution de la composition
organique du capital…Les pays sous-développés se spécialiseraient alors dans des
productions classiques qui nřexigent que du travail simple, y compris les productions
industrielles lourdes classiques (sidérurgie, chimie, etc.) »
Tout dřabord il nřest pas certain que cette nouvelle spécialisation dans les
productions classiques, à forte composition organique du capital et à faible
composition organique du travail (travail simple), se généralise car elle est en
contradiction avec la dépendance technologique et politique de la périphérie. En effet,
ces pôles industriels classiques engendrent lřapparition dřun prolétariat urbain qui
induit forcément une activation de la lutte des classes ; aussi certains pays sousdéveloppés (Maroc par exemple) refusent ostensiblement les bases de
lřindustrialisation (sidérurgie, chimie). Par ailleurs, pour des raisons de sécurité du
capital, le centre préfère importer de la main dřœuvre dans son espace que réallouer
ses activités de production chaque fois que cela est possible. Dřautre part,
lřimplantation de bases industrielles classiques peut être le support Ŕ à condition que
les formations sociales de la périphérie le veuillent Ŕ dřun procès autonome
dřengineering, conduisant à briser la dépendance technologique. Il faut saisir les
contradictions dans leur dynamique et agir sur elles.
Section 4 : Structuralisme et Institutionnalisme : les nouvelles
recherches des économistes.
A.EMMANUEL : LřÉchange inégal
Samir AMIN : Le Développement inégal mais aussi et surtout LřAfrique de lřOuest bloquée, Paris Édit.
de Minuit, 1971
86
1
4
À lřorigine, les fondateurs de lřéconomie du développement, en lřoccurrence les
structuralistes et les marxistes, manifestaient déjà le plus grand scepticisme quant à
lřaptitude du marché à promouvoir une accumulation régulière du capital dans les
économies développées, et plus encore leur rattrapage par les autres pays (MEIR
[1995].) Ils soutiennent ainsi que lřÉtat devrait remplacer le marché, responsable des
crises et disfonctionnements répétés des économies. Cette réflexion est aujourdřhui
prolongée par celle des institutionnalistes comme D. NORTH.
Après une longue période de vive contestation de la part des néo-classiques
(pour qui la pauvreté des paysans des pays du « Tiers-Monde »94 était loin dřêtre un
obstacle au développement dřune rationalité dřhomo-economicus et donc dřune
réponse aux signaux des prix que véhiculent le marché [SHULTZ]), les économistes du
développement contemporains semblent aller vers une certaine convergence : le
renouveau du structuralisme et la prise en compte des institutions. Lřéchec des
politiques antérieures prônant uniquement le marché ou lřÉtat semble être le moteur
de cette nouvelle configuration.
I/ Vers un renouveau de l’approche structuraliste et institutionnaliste du
développement.
Pour favoriser le développement, faut-il plus ou moins dřÉtat ? (SEN, 1988).
Dřun coté le consensus de Washington, qui donnait 10 prescriptions libérales aux pays
en difficulté, semble aujourdřhui être remis en cause, depuis les années 1990. Si à
lřobservation, il était admis que lřomniprésence du pouvoir public, comme en Union
Soviétique, suggère que le « tout État » est voué à lřéchec, aujourdřhui dřautres faits
dévoilent les imperfections des marchés qui inclinent au retour de lřEtat dans le
système économique et social :
Dřabord la crise asiatique. En effet ce consensus formulait des principes
généraux valables pour tous les pays : discipline budgétaire, réformes fiscales
clarifiant les incitations économiques, élimination des barrières à lřéchange
internationale et à la concurrence etc. John WILLIAMSON, auteur de ce
consensus, reconnait même que ces mesures auraient dues être
accompagnées par « la construction dřinstitutions clés telles quřune Banque
centrale indépendante, une administration budgétaire forte, des juges
indépendants et incorruptibles et des agences en vu de développer les
missions de productivité. »
Ensuite, les nombreuses recherches (nouvelle microéconomie, nouvelle
macroéconomie) montrent les limites du marché, mettant en exergue le rôle
des coordinations hors marché dans lřapparition de sentiers de croissance
ou dřéquilibres plus favorables que ceux qui résulteraient du marché
uniquement. Cela fait dire à HOFF ET STIGLITZ que « maintenant, la
théorie formalisée sřétend à de nombreux domaines de lřinformation
imparfaite et des contrats incomplets » et que « dans de nombreuses
configurations, des interactions hors marché donnent lieu à des
complémentarités qui peuvent être associées à des équilibres multiples. »
Enfin les recherches économiques actuelles de certains auteurs notamment
les travaux de D. NORTH découvrent le rôle primordial des institutions dans
le développement et la croissance. Elles établissent empiriquement que les
écarts constatés au niveau des revenus et des productivités ainsi que les
1
4
différences dans les performances proviennent principalement de la qualité
des institutions.
94
Terme anciennement utilisé pour désigner les pays en voie de développement.
Figure 9 : Vers une approche systémique et institutionnaliste du développement :
le tournant des années 1990.
Le
domaine
des
théories
L’achèvement du
programme de
recherche de la TEG
montre la généralité
des failles du marché
Les recherches
contemporaines formalisent
certaines intuitions à
l’origine des analyses du
développement (externalités,
coordination, rendement
croissant, croissance
endogène.
La conception du développement
en 2001 :
1. Etat et marché sont plus complémentaires
que substituts
2. Trappes à la pauvreté, multiplicité des
facteurs qui font obstacle au développement
3. l’ensemble des institutions, normes,
modes de gouvernement conditionnent le
développement
Réconcilier théorie/
observation/ pratique
Le domaine
des
stratégies
L’application du
consensus de
Washington
n’empêche pas
des crises
majeures
La diversité des
expériences nationales
et l’expérience de la
transition des
économies soviétiques
appellent un
renouvellement
théorique
Source : R. Boyer : LřAnnée de la régulation 2001, Économie, Institutions,
Pouvoirs Presse de Sciences-Po.
Dans son Rapport Mondial sur le Développement 2007, la Banque Mondiale,
qui était pourtant lřun des principaux défenseurs du « consensus de Washington »,
reconnait la responsabilité de lřÉtat dans les économies en développement,
notamment par lřinvestissement dans la jeunesse et son rôle de lřassister de lřentrée à
lřécole à lřinsertion économique et sociale. De plus, lřexploitation des ressources
naturelles engendre des externalités. Le marché à lui seul ne peut réguler ces
externalités car les agents en produisent excessivement sřelles sont négatives et peu
sřils sont positives. Il appartient à lřÉtat de canaliser les premières et dřinciter les
secondes (éducation, santé…). Cřest aussi à lui de gérer les questions comme la
préservation de ces ressources naturelles et donc de lřenvironnement. Depuis les
années 70, les pays en développement prennent de plus en plus conscience du rôle de
celui-ci car leurs économies en dépendent considérablement. En outre, par les
politiques de redistribution (de revenus et dřactifs), lřÉtat peut veiller à atténuer les
distorsions sociales et réduire la pauvreté. Ainsi, il ne sřagit plus de choisir entre lřÉtat
et le marché, mais plutôt dřune juste association de ces deux institutions. Le rôle de
1
4
chacune dřentre elles nřest plus à contester, tout comme leur insuffisance à nier. Il
sřagit maintenant pour les pays en développement de pouvoir pallier aux dérives du
marché par des interventions efficientes du pouvoir public.
II/ Le rôle des institutions dans le développement.
Beaucoup de recherches théoriques et empiriques établissent aujourdřhui, toute
lřimportance que jouent les institutions dans le développement et la croissance.
En effet, lřévolution institutionnelle dřune économie est déterminée par lřinteraction
entre les institutions et les organisations : les premières représentant les règles du jeu
et les secondes les joueurs constitués de groupes dřindividus mus par des objectifs
communs. Selon D. NORTH, les institutions sont alors une combinaison de contraintes
mises en place par les individus et qui sont de deux ordres : les contraintes formelles
(règles, loi, constitutions) et les contraintes informelles (normes de comportement,
conventions, codes de conduite auto imposés). Dřautres définitions mettent lřaccent
sur les organismes, les procédures, les réglementations, les coûts de transaction, les
droits de propriété, les normes en somme tout élément permettant surtout de réduire
les coûts de transaction, dřéconomiser de lřinformation et de représenter la rationalité
des agents au regard du problème de coordination. Ainsi, au sens le plus large, les
institutions peuvent être comprises comme des règles sociales reconnues et suivies par
une même communauté qui contraignent les actions des agents.
Les institutions qui sont requises pour le développement sont de deux types :
dřabord celles qui encouragent le développement des activités de marché en
développant la confiance et en diminuant les coûts de transaction (droit des contrats,
normes de comportement facilitant la confiance etc.) et ensuite celles qui canalisent le
pouvoir de lřEtat vers la protection de la propriété et non pas lřexploitation (séparation
des pouvoirs, fédéralisme, normes anti-corruption etc.). En effet, les institutions
représentent une condition nécessaire pour un fonctionnement harmonieux des
marchés. : le temps et lřincertitude qui caractérisent, tout processus de marché incitent
les agents à suivre des règles communes qui conduisent à lřémergence et au
développement des institutions qui permettent, à leur tour, en fournissant des modèles
stables dřinteraction, de réduire lřincertitude qui prévaut sur le marché.
Dès lors, la clé du développement découle de la complémentarité entre lřÉtat et
le marché. Aussi, les arrangements institutionnels intermédiaires peuvent être des
catalyseurs. Les institutions sont des règles sociales reconnues et suivies par une même
communauté qui contraignent les actions des agents. Définies d'une façon aussi large,
elles comprennent des règles non imposées mais volontairement suivies comme la
solidarité sociale ainsi que des règles imposées de façon externe comme les systèmes
juridiques. Les règles externes sont des règles formelles et constituent le système
juridique. Lřétablissement de règles de droit est un préalable essentiel au
développement car les acteurs économiques doivent connaître les règles du jeu pour
élaborer des stratégies économiques. Toutefois, certaines normes sociales sont suivies
spontanément par les individus sans qu'ils y soient contraints par la loi (normes
sociales internalisées). Il s'agit de règles de morale, de solidarité ou de politesse qui
établissent la confiance et réduisent les coûts de transaction entre les agents. Quand
ces règles permettent d'accroître la production elles sont quelquefois appelées « capital
social » sous ce rapport, elles ont fait l'objet d'une attention récente des chercheurs
pour comprendre trois aspects de la micro-économie du développement : la réussite de
petits groupes ethniques ou religieux (un phénomène beaucoup observé au Sénégal),
la gestion de l'environnement naturel et la microfinance.
1
5
Les institutions comprennent également les organisations qui sont des
combinaisons de facteurs de production ordonnées suivant des règles hiérarchiques
pour atteindre certains objectifs. Aussi, toute organisation repose sur des institutions
et toute institution demande des organisations pour être mise en œuvre.
A ce niveau, la théorie économique des institutions soulève trois problèmes
auxquels elle tente dřapporter des réponses souvent en divorce avec les analyses de la
théorie standard :
Pourquoi les pays qui ont été capables de créer et de développer des
institutions propices au développement et à la croissance sont-ils si peu
nombreux ?
Quelles sont les institutions qui portent le développement ?
Que doivent faire les PSD pour mettre en œuvre de bonnes institutions ?
Les réponses à ce questionnement se ramènent à une évaluation des institutions
qui portent le développement et ensuite à lřétude de leur fonctionnement en vue de
leur mise en œuvre au niveau des PSD. Ces institutions sont de trois ordres :
Les variables significatives: la protection des droits de propriété, le droit des
contrats, les libertés civiles, les droits politiques et la démocratie, lřinstabilité
politique, les institutions qui supportent la coopération.
Mais toutes ces variables ne sont pas des institutions: les droits de propriété,
lřinstabilité sont des résultats, la fragmentation ethnique une condition, les
barrières commerciales, la prime au marché noir reflètent des options de
politiques économiques.
Lřémergence dřun environnement favorable aux acteurs de lřéconomie et à
un fonctionnement concurrentiel des marchés.
Les évolutions actuelles de lřéconomie du développement proposent au moins
deux autres formes de coordination, outre le marché et lřÉtat :
Dřabord la firme qui assure une fonction dřallocation des ressources.
WILLIAMSON (1985) montre quřen présence de coûts de transaction
importants liés au recours du marché, ou encore à la difficulté de la collecte
et du traitement de lřinformation, lřorganisation peut développer des
routines dřallocation des ressources et de circulation des informations plus
efficaces, et par conséquent constitue un lieu dřaccumulation de
compétences et de savoirs spécifiques ;
Ensuite la société civile qui est un système où sřétablissent des conventions,
des règles, des habitudes qui permettent et facilitent par la suite les
transactions proprement économiques à travers la formation de réseaux
(Granovetter), la création et le maintien de la confiance, la coopération. Elle
entretient aussi des relations avec les organisations car elle lui impose des
règles qui ne sont pas forcément reconnues par le marché ni par lřEtat.
Il apparait ainsi que le duo État/Marché était trop simpliste car lřéconomie étant
en réalité un concours de facteurs plus nombreux et plus complexes. Cela fait que
lřéconomie du développement est devenue systémique et institutionnaliste et impose
une vision dynamique et non plus statique ou dogmatique. La place de lřEtat sřen
trouve renouvelée au même titre que lřimportance du marché, mais aussi des
institutions.
III/ L’évolution des thèses structuralistes vers le néo- structuralisme.
1
5
Indubitablement, le courant néo-structuraliste sřinspire du structuralisme
traditionnel. Beaucoup des contributions de la pensée structuraliste sont encore
pertinentes et sont reprises et enrichies par les « nouveaux structuralistes » parmi
lesquels on peut citer F.FAJNZYLBER, R. F. FRENCH DAVIS, A FISHLOW,
A.FOXLEY, N.LUSTIG, P. MELLER, J, ROS, M. TAVARES, L.TAYLOR etc.
Ces auteurs reconnaissent que lřapport principal du courant structuraliste est
dřavoir mis en évidence lřimportance des aspects structurels dans lřanalyse des
économistes du tiers monde à travers lřidée selon laquelle, lřinsertion internationale
défavorable des pays sous développés est le reflet des différences de structure entre les
pays du centre et ceux de la périphérie.
Lřapproche néo-structuraliste attribut un rôle primordial aux différentes
dimensions de lřhétérogénéité structurelle : lřhétérogénéité des marchés extérieurs, la
diversité des réponses à des incitations suivant les régions et les segments du marché
(les petites et grandes) entreprises, les entreprises rurales et urbaines, les firmes
naissantes ou déjà bien implantées ), les degrés de mobilité des ressources et de
flexibilité des prix qui dépendent de lřintensité de la réponse des différents secteurs et
marchés et des perceptions et des anticipations des agents économiques (cf.
F.FRENCH-DAVIS L-(1993).
Les néo-structuralistes acceptent également lřidée des structuralistes selon la
quelle lřunique voie des pays sous développés, de sortir du système Centre / Périphérie
qui entrave leur développement est dřimpulser un développement industriel.
Dans cette dynamique, comme les structuralistes anciens, ils sont favorables à
lřintervention de lřÉtat afin dřencourager le processus dřindustrialisation.
Contrairement à lřanalyse libérale, qui conçoit le développement comme un simple
produit du fonctionnement spontané du marché (où lřajustement par les prix serait le
principal mécanisme menant au développement), lřapproche structuraliste et
néostructuraliste envisage le processus de développement comme étant plutôt le
produit dřun effort délibéré des pouvoirs publics dans les économies périphériques
caractérisées par une profonde hétérogénéité structurelle. Dřailleurs, le jeu spontané
des forces du marché sřest traduit dans la région latino-américaine par une tendance
structurelle vers le déséquilibre externe, le chômage structurel et les déséquilibres
intersectoriels.
Pour des micro marchés caractérisés par leur étroitesse et la nécessité dřutiliser
des technologies exigeant de grandes échelles de production pour des raisons de
rentabilité , cette intégration régionale est considérée comme pouvant offrir aux
économies de la région une opportunité de spécialisation industrielle, qui leur
permettrait aussi de réduire la sous utilisation du capital et lřinefficacité des processus
de production, cependant, en même temps quřil reconnaît les apports estimables de la
pensée structurelle. Le néo-structuralisme prend acte des insuffisances des politiques
de développement dřinspiration structuraliste (la stratégie de substitution aux
importations) expérimentées dans le continent latinoaméricain. Durant trois
décennies, les néo-structuralistes ont observé des visions contradictoires: un
pessimisme exagéré par rapport aux possibilités dřexportations, une confiance
excessive dans les vertus de lřintervention de lřÉtat dans lřéconomie, la négligence des
aspects monétaires et financiers et la sous-estimation de la nécessité dřun ajustement
à court terme de lřéconomie, ajustement devant suivre des voies bien entendu
différentes de celles prônées par les néolibéraux.
Dans ce contexte, ils réaffirment certes la nécessite du rôle de lřÉtat dans la
promotion du développement économique (le marché doit être assisté par les
1
5
politiques gouvernementales) mais son rôle doit être circonscrit clairement de sorte à
éviter les erreurs liées à une confiance excessive dans les vertus de lřintervention de
lřÉtat dans lřéconomie. La formule ne consiste donc pas à revenir à une régulation
extensive et non sélective de lřÉtat, comme cela a été le cas en Amérique Latine lors de
la mise en œuvre de la stratégie de substitution aux importations, ou à préconiser la
libéralisation générale des marchés, comme dans le schéma néolibéral, mais à
rechercher la complémentarité (mis en avant par lřapproche structuraliste) entre lřÉtat
et le secteur privé.
En dřautres termes, il faut dépasser le « faux dilemme » entre lřÉtat et le marché
par une participation active et complémentaire public/privé dans lřélaboration de la
stratégie de développement (BERTHOMIEU, C. EHRHART 2000). Les néostructuralistes soutiennent que « des contrepoids institutionnels sont nécessaires pour
compenser les pressions asymétriques en faveur de plus dřintervention » (J.RAMOS et
O. SUNKEL 1993).
Les néo-structuralistes considèrent lřindustrialisation fondée sur la substitution
comme une étape initiale nécessaire du processus de développement. Néanmoins, ces
derniers pensent que ce processus a été maintenu trop longtemps et quřil est temps
maintenant de tirer profit de la capacité industrielle créée au moyen de la stratégie de
substitution en passant à la seconde étape, celle de lřexportation de produits non
traditionnels et spécialement les biens manufacturés. Enfin, les néo structuralistes
critiquent de ce fait le pessimisme exagéré quant aux possibilités dřexportation des
pays latino-américains qui a résulté de la mise en pratique de lřindustrialisation de
substitution aux importations.
Au terme de cette analyse, on peut retenir que la position des économistes du
courant structuraliste et particulièrement les économistes de la CEPAL a évolué: dans
les années 50, en raison du caractère asymétrique de la relation entre le centre et la
périphérie, lřapproche structuraliste sřétait focalisée sur lřindustrialisation par
substitution aux importations; dans les années 90, la réponse proposée par le courant
néo- structuraliste au phénomène de globalisation économique est la recherche et
lřatteinte dřune compétitivité internationale accrue.
1
5
CHAPITRE 9
ENTREMÊLEMENT DES THÉORIES ET MODÈLES DE LA
CROISSANCE.
« Le vif regain d’intérêt que connaît actuellement la théorie de la
croissance, qui a pris naisssance dans les articles de ROMER (1986) et
de LUCAS (1988 à partir de ses Leçons sur Marshal de 1985) ne montre
encore aucun signe d’épuisement. L’heure n’est pas au bilan mais
l’attention portée à la théorie de la croissance s’est partagée en trois
phases successives durant le dernier demi-siècle. La première
correspondait aux travaux de HARROD (1948) et de DOMAR (1947). La
seconde vague a été celle du développement du modèle néoclassique. La
troisième vague, née d’une réaction aux oublis et aux déficiences du
modèle néo-classique ».
Robert SOLOW87
La croissance économique est généralement définie comme l'augmentation
soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues de la dimension et de la structure
d'une économie. Cette dimension, à l'échelle de la nation, est mesurée par deux
indicateurs : le Produit Intérieur Brut (PIB) et le Produit National Brut (PNB). Pour
qu'il y ait croissance, il faut non seulement qu'il y ait augmentation de la production,
mais aussi que ce mouvement ascendant soit durable et non aléatoire (on parle parfois
de croissance pour traduire le mouvement d'augmentation de la production à court
terme, le terme approprié dans ce cas est expansion). La croissance s'accompagne de
changement de structure, des modifications des conditions de la production:
investissement en hausse, modification des qualifications de la main-dřœuvre,
incorporation du progrès technique par les machines nouvelles, nouvelles habitudes de
consommation, modification des anticipations des entrepreneurs ; elle s'accompagne
également de mutations sectorielles.
Toutefois, dans le cas des PSD, la production dřune matière première dřorigine
agricole ou minière peut augmenter brusquement du fait de meilleures conditions
climatiques ou d'une hausse des cours mondiaux accroissant ainsi la production. Mais
cet accroissement de la production, qu'un hasard climatique ou une chute des cours
peuvent effacer le lendemain, n'est pas synonyme de croissance. On parlera de
croissance si l'augmentation de la production est le fait de nouvelles techniques, de
l'amélioration des qualifications du travail, d'investissements supplémentaires, etc.
Différentes réflexions sur la situation actuelle du continent se ramènent parfois a trois
interrogations majeures : Pourquoi la massification de la pauvreté en Afrique ?
Pourquoi des pays comme la Corée du Sud, la Chine de Taiwan et certains NPI ont
maintenant un revenu réel par tête vingt fois supérieur à celui de lřécrasante majorité
des pays subsahariens qui pourtant étaient au même niveau de développement en 1960
? Certains pays comme la Côte dřIvoire, le Ghana et le Sénégal avaient même un niveau
de revenu per capita plus élevé. Quelle est la politique économique capable dřélever le
rythme de croissance des économies afin de sortir de la trappe de la pauvreté et
amorcer le rattrapage de ces pays qui ont résolu les problèmes essentiels du sousdéveloppement en lřintervalle dřune génération ?
87
R.SOLOW : Perspectives on Growth Theory, The Journal of Economic Perspectives,1994
1
5
Les théories enseignent que la croissance forte et durable dans lřéquité est la solution
aux difficultés économiques de lřAfrique. La réduction de la pauvreté est directement
corrélée au niveau de la croissance. Depuis les Classiques jusquřaux théoriciens de la
croissance endogène la croissance et le développement résultent fondamentalement de
lřaccumulation du capital qui permet simultanément dřélargir les capacités de
production et la productivité des facteurs.
Manifestement ces pays accusent une faible base autonome comme l'établit la
quantité impressionnante de matériaux statistiques rassemblés. Dès lors, s'ils veulent
s'en sortir et lever tous les obstacles qui s'opposent à l'expansion, ils doivent faire de la
croissance l'objectif économique et politique majeur. C'est pourquoi la croissance pour
ces pays doit atteindre des performances. Elle doit y être rapide avec les taux les plus
élevés possibles compte tenu bien sûr des ressources naturelles, financières et
humaines qu'ils peuvent mobiliser. En outre, la croissance doit être régulière et
débarrassée de toute fluctuation trop forte, en baisse comme en hausse. Enfin, elle doit
être équilibrée, c'est-à-dire que les capacités de production et de consommation
doivent correspondre et s'ajuster en permanence.
En d'autres termes, la croissance doit être au premier rang de toutes les
priorités, c'est-à-dire qu'il doit y avoir une organisation, une articulation des facteurs
de la croissance telle qu'entre deux périodes un agrégat significatif de l'activité
économique soit le plus élevé possible. Que faire pour y aboutir ? Deux problèmes sont
à régler :
- les actions de type macro-économique dans le cadre de la politique générale,
- les actions ponctuelles pour élever le taux de croissance.
Les actions globales soulèvent la question des orientations de nature stratégique
pour savoir comment mener la politique d'ensemble de la croissance. A ce propos, deux
tendances s'opposent entre croissance balancée (développement équilibré) et
croissance non balancée (développement déséquilibré).
Figure 9 : Processus de la croissance
Un bref rappel des théories est indispensable pour bien comprendre les schémas
de croissance et leurs déterminants.
1
5
Section 1 : Rappel des théories de la croissance et des schémas
d’accumulation productive.
Le monde des théories de la croissance est à la fois varié, complexe et fortement
nuancé dans les formulations.
Dans leur ouvrage sur « Les nouvelles Théories de la croissance», Dominique
GUELLEC et Pierre RALLE sřinterrogent pour savoir : Pourquoi, la richesse produite
dans les pays les plus développés a-t-elle été multipliée par 14 depuis 1820 ? Pourquoi,
depuis la Seconde Guerre Mondiale, le Japon a-t-il une croissance beaucoup plus
rapide que les pays occidentaux ? Pourquoi les pays africains veulent-ils une croissance
rapide et au taux le plus élevé ? 88Différentes théories de la croissance, depuis le 17ème
siècle jusquřà nos jours, cherchent toujours les réponses à ces questions. Le tableau
suivant offre un panorama historique des théories et des auteurs depuis la naissance
de lřÉcole Classique jusquřà nos jours.
Tableau 6 : Synopsis de principales théories de la croissance
Théories de la
croissance
A. Smith (1776)
D. Ricardo (1817)
R. Malthus (1799)
K. Marx (1867)
Origine de la
croissance
Division du travail
Réinvestissement
productif du surplus
Réinvestissement
productif du surplus)
Accumulation du capital
Traits caractéristiques
Croissance illimitée
Croissance limitée en raison du
rendement décroissant des terres
Croissance limitée en raison de la
loi de population
Croissance limitée dans le monde
de production capitaliste en
raison de la baisse tendancielle
du taux de profit
Instabilité de la croissance,
théorie explicative du cycle long
type Kondratiev
Instabilité de la croissance
J. A Schumpeter
(1911, 1939)
Grappes dřinnovations
Modèle
postkeynésien
R. Harrod (1939),
E. Domar (1946)
Le taux de croissance est
fonction du rapport entre
le taux dřépargne et le taux
dřinvestissement
Population et progrès
Caractère transitoire de la
technique « exogène »
croissance en lřabsence de
progrès technique
Ressources naturelles
Croissance finie en raison de
lřexplosion démographique, de la
Modèle
néoclassique R.
Solow (1956)
Modèle du club de
Rome
Meadows (1972)
88
. GUELLEC et P.RALLE : Les nouvelles théories de la croissance, Collect. Repères, Édit. La Découverte 2003
1
5
pollution et de la consommation
énergétique
Théorie de la
Articulation entre régime
Diversité dans le temps et dans
régulation
de productivité et régime
lřespace des types de croissance
M. Aglietta (1976)
de demande
R. Boyer (1986)
Théories de la
Capital physique ;
Caractère « endogène » de la
croissance
technologie ; capital
croissance ; réhabilitation de
endogène
humain ; capital public ;
lřÉtat ; prise en compte de
P. Romer (1986), R.
intermédiaires financiers
lřhistoire.
Barro (1990), R.
Lucas (1988)
Source : Angus Maddison, l’Économie mondiale 1820-1992, OCDE, 1995.
Toutefois, les théoriciens, quelles que soient leurs sensibilités particulières,
partagent :
une analyse du sous-développement menée en termes quantitatifs et
d'économiste,
une approche méthodologique de modélisation du processus de croissance
économique ;
une politique économique de croissance non pas optimum, mais celle qui
pourrait être la plus souhaitable parmi celles qui sont possibles.
L'étude de ces trois éléments permet d'évaluer les contours des théories qui
portent à la fois les instruments et les politiques économiques. L'approche quantitative
se veut une analyse du sous-développement qui se fonde exclusivement sur des critères
quantifiables. Pour beaucoup d'auteurs, cette méthode présente au moins deux
avantages. D'une part, face à l'extrême enchevêtrement des faits, la théorie doit
privilégier ceux qui sont les plus édifiants, les plus décisifs, finalement ceux qui peuvent
être quantifiables. Cette caractéristique finit par leur conférer une valeur intrinsèque
incontestable. D'autre part, la démarche mettant en avant des faits mesurables répond
à un souci d'objectivité et d'impartialité doctrinale car en définitive, elle se borne à
rassembler des faits, à faire un bilan des certitudes. Elle pourrait alors, pense-t-on,
fournir une base commune à tous les économistes, quelle que soit leur orientation
idéologique. Cet empirisme a fait qu'en fin de compte, cette forme d'analyse a permis
de rassembler un matériau statistique extrêmement appréciable sur les pays en voie de
développement.
Le point de départ de toutes les théories est la reconnaissance du rôle
fondamental de lřaccumulation du capital dans tout processus de croissance et de
développement. Cette découverte majeure provient des économistes classiques qui ont
formulé au 18ème et le 19ème siècle les premières interrogations sur la croissance. Leurs
analyses sont marquées dřune part par lřoptimisme dřAdam SMITH et dřautre part
par le pessimisme de RICARDO et de MALTHUS. Lřapproche ricardienne admet que
la croissance économique est tributaire du profit qui est perçu par les industriels ;
cependant, avec la rente différentielle au fur et à mesure que la population sřaccroît,
la demande des biens de subsistance augmente ainsi que le prix des biens et la rente
des propriétaires fonciers. Donc à long terme le profit tend vers zéro, les capitalistes ne
1
5
vont plus investir, le stock de capital se stabilise vers un bas niveau. Cřest alors lřarrêt
de lřaccumulation du capital qui va conduire le système vers un état stationnaire qui
peut être évitée grâce au concours du progrès technique et à la libre importation des
produits étrangers.
K. MARX a pris le contre-pied de lřécole classique libérale et développé une
analyse qui remet en cause la possibilité dřune croissance durable dans une économie
capitalistique. En effet, le mode de production capitaliste est caractérisé par lřabsence
de coordination des producteurs individuels ; lřanarchie des activités entraîne des
risques de surproduction car la régulation par le marché nřintervient quřà posteriori.
La concurrence conduit les entrepreneurs capitalistes à augmenter sans cesse leur
effort dřinvestissement, il en résulte une augmentation de la composition organique
du capital et une tendance à la baisse du profit qui va alors bloquer le processus
dřaccumulation entraînant lřéconomie capitaliste dans une crise irrémédiable. À la
différence des classiques, lřétat stationnaire provient chez K.MARX du progrès
technique et du changement des méthodes de production et non de la rareté.
Lřapproche de la croissance par J.SCHUMPETER met lřaccent sur des facteurs
importants comme lřintroduction de nouveaux producteurs, lřintroduction dřune
nouvelle forme de production, lřouverture de nouveaux marchés, la découverte et la
conquête de nouvelles sources de matières premières et la mise en œuvre dřune
nouvelle méthode dřorganisation du travail. Lřinnovation est mise en œuvre par
lřentrepreneur qui tire un profit grâce au monopole temporaire que lui confère
lřinnovation
Cřest surtout Keynes et ses disciples qui vont élaborer les modèles de croissance
qui mettent en évidence lřimportance de lřinvestissement dans les fluctuations de
lřactivité économique. Nous avons suffisamment insisté sur les travaux de R.
HARROD pour qui lřinvestissement exerce un double effet dans lřéconomie : un effet
de revenu qui détermine le revenu et la demande globale (avec amplification par le biais
du multiplicateur qui exprime lřaspect demande) et un effet de capacité par lequel, il
accroît également la capacité de production : cřest lřaspect offre.
La confrontation des deux aspects offre et demande fait apparaître une
dissymétrie que souligne DOMAR : du coté de lřoffre, cřest le montant de
lřinvestissement (I) qui détermine la croissance alors que du côté de la demande, cřest
plutôt la croissance de lřinvestissement (delta I).
Tous les modèles de croissance qui s'appuient sur les théories keynésienne et
néo-classique accordent à l'investissement une fonction motrice. Lřenchaînement est
simple : le taux de croissance étant une fonction du taux d'accumulation du capital ou
encore du taux d'investissement. Comme on l'a souligné plus haut pour réaliser un taux
de croissance élevé, il faut investir en capital physique ou social le plus élevée possible
du revenu national. On affame pour équiper car des ressources sont extraites ainsi de
la consommation. Évidemment, la théorie ne dit strictement rien sur le pourcentage du
revenu national quřil faut consacrer chaque année à lřinvestissement. W. ROSTOW
avance un pourcentage compris entre 15 et 20% du RN. Seulement ses chiffres restent
très arbitraires. Pourquoi pas plus et pourquoi pas moins ? Pour lever cette
indétermination relative au niveau requis de l'épargne, des recherches ont été
entreprises par MAHALANOBIS dans le cas des PSD (Inde) et par N. NEWMANN, J.
TOBIN, M. ALLAIS, O. LANGE et TINBERGEN pour les pays industrialisés. Les
résultats obtenus à partir d'évaluations économétriques se réduisent principalement à
l'idée qu'une politique de croissance doit chercher un juste équilibre entre les intérêts
des générations présentes et ceux des générations à venir. L'investissement doit être
distribué avec cette considération de ne léser personne. Les hommes d'aujourd'hui se
1
5
doivent d'être raisonnables et évaluer avec hauteur toutes les conséquences de leurs
actes de consommation. Il faut qu'ils résistent à toutes les tentations même celles qui
suscitent dans les coins et recoins de leur existence la plus envahissante et active
publicité. En somme, on est à la lisière des questions non économiques.
Les travaux de Von NEWMANN vont alors tenter d'opérer un lien entre taux
d'intérêt et taux de croissance pour évaluer avec plus de rigueur la répartition optimale
du revenu entre investissement et consommation. Seulement le modèle élaboré s'est
vite révélé comme totalement inapproprié car trop simple et bâti sur une trame
d'hypothèses fragiles comme l'abondance des facteurs, l'égalité entre épargne et
investissement, l'absence de progrès techniques, d'économies d'échelle. Toutes ces
hypothèses n'ont rien de commun avec la réalité des PSD.
La croissance équilibrée sera particulièrement défendue par R. NURSKE et
approfondie par R. ROSENSTEIN-RODAN. Le processus de croissance devrait
concerner tous les secteurs de l'économie qui se développeront alors dans une
proportion mutuelle correcte ou ne se développeront pas du tout. Concrètement, il
s'agit d'organiser une intervention généralisée dans tous les secteurs. Ainsi,
l'accroissement de l'offre induisant celui de la demande, les fameux cercles vicieux de
la pauvreté seront levés par suite de l'élargissement des dimensions du marché
subséquent aux revenus distribués. En plus, un autre avantage de cette politique réside
dans les économies externes qu'elle autorise et qui pourront être optimalisées par une
démultiplication des secteurs d'intervention.
Cette analyse a été très vivement controversée. Ainsi, F. MACHLUP rejette tout
aussi bien le concept que les formulations analytiques. Il observera d'abord que le
concept "est un mot qui a tant de significations que l'on ne sait jamais de quoi parlent
ceux qui l'emploient : il faut donc l'effacer du vocabulaire des savants". Quant aux
analyses, elles sont si globales qu'elles ne peuvent être expressives des changements
réels à opérer. A.O. HIRSCHMAN ajoute que cette théorie de la croissance balancée est
une application mécanique des résultats de l'analyse du processus de croissance des
pays industriels avancés. Elle est donc inadaptée aux pays sous-développés car son
application exige une énorme somme de ces aptitudes qui sont rares dans ces pays. En
d'autres termes, ajoute A.O. HIRSCHMAN si un pays est en mesure d'appliquer la
théorie de la croissance équilibrée, il ne serait pas sous-développé au départ.
Cette insatisfaction théorique a fortement contribué à l'élaboration par
HIRSCHMAN de la théorie de la croissance déséquilibrée. L'approche se fonde sur des
séquences de déséquilibres successifs qui portent sur les investissements
d'infrastructures et les investissements directement productifs. Chaque progrès dans
la séquence est induit par un déséquilibre antérieur et provoque à son tour un nouveau
déséquilibre qui appelle une nouvelle avancée. C'est donc une série infinie d'effets
d'entraînement qui affecte de proche en proche l'économie dans son ensemble. Il faut
donc amorcer la croissance par des pôles des secteurs décisifs pouvant exercer des
effets entraînants sur d'autres secteurs. La polarisation est la politique de croissance la
plus opportune.
En déterminant ainsi les domaines d'intervention, les analystes soulèvent la
question de moyens. Que la croissance soit équilibrée ou déséquilibrée, son niveau est
fonction de celui de l'investissement. Une politique de croissance se ramène à investir
chaque année une part, la plus importante possible, du revenu national. De plus, pour
qu'elle soit équilibrée, il faut que l'investissement soit égal à l'épargne. En somme, le
problème de la croissance devient avant tout un problème d'épargne. On redécouvre
alors l'ordonnance de ROSTOW selon laquelle les pays sous-développés n'atteindront
des taux de croissance élevés que s'ils épargnent et réalisent des investissements élevés.
1
5
Les expériences des NPI d'Asie semblent confirmer cette constatation comme l'atteste
l'évolution suivante du taux d'épargne (épargne brut sur PIB) :
Tableau 7 : Évolution du taux d’épargne
1953
1965
Japon
8
31
Corée
5
8
Taïwan
6
20
Hong-Kong
31
Singapour
30
Philippines
21
Thaïlande
19
Malaisie
24
Indonésie
8
Chine
25
Source : Banque Mondiale : World Tables, 1994
1992
Variation 1965-92
34
35
39
31
40
16,5
34,6
38
33
38
+23
+27
+19
+10
-4,5
+15,5
+14
+25
+13
Cependant, Éric BOUTEILLER et Michel FOUGUIN nuancent le rôle de
l'épargne dans la croissance des pays asiatiques en soulignant que «le niveau d'épargne
n'est pas une condition préalable du "décollage" économique de ces pays. L'épargne de
la Corée du Sud, par exemple, était nulle dans les années 50». Les auteurs soutiennent
même l'idée que l'épargne élevée est une conséquence de la croissance rapide. En effet,
observent-ils, les agents économiques considèrent, dans un premier temps, que les
surplus de revenus, qu'ils obtiennent sont provisoires et qu'il vaut mieux les mettre de
côté pour les temps difficiles. La croissance rapide de l'épargne seule rend la croissance
rapide sur le long terme. Ce n'est pas l'équilibre qui permet au cycliste d'aller vite, mais
la vitesse qui lui permet d'être en équilibre.
Cette forme de détermination du taux de croissance aboutit à une impasse
théorique car les proportions du revenu consacrées à l'investissement et à la
consommation ne sont précisées ni théoriquement ni pratiquement. La politique de
fixation des taux de croissance devra se fonder exclusivement que sur un jeu de
scénarios.
Une autre orientation, dans la détermination des taux de croissance part de la
formule améliorée de HARROD selon laquelle
1
6
G = S- C où le taux de croissance est fonction d'une seule variable : le taux
d'accumulation du capital. Cette formule peut s'écrire aussi g.c. = s où g est le taux de
croissance ; c le coefficient du capital et s le taux épargné.
Cette formule se verra affecter un tel pouvoir magique qu'on n'hésitera pas à en
déduire une série de conclusions ponctuelles. Cette équation permet formellement
d'envisager deux actions possibles pour fixer le niveau du taux de croissance g : une qui
part de c (taux d'investissement) et une autre qui s'appuie sur s (taux d'épargne).
La structure de la formule montre que si s est donnée, le taux de croissance g
varie en sens inverse de celui de c. Autrement dit, (g) sera d'autant plus grand que c
est petit. La politique économique à laquelle on est renvoyé se fonde sur la recherche
systématique d'équipements de très faible intensité capitalistique. En clair, le modèle
d'industrialisation devra développer les branches et techniques légères. La seconde
action se fonde sur l'épargne. Si c est donné, le taux de croissance dépendra du taux
d'épargne. On revient à l'idée que la croissance est fondamentalement un problème
d'épargne. Cette variable est cependant résiduelle car elle se définit comme la partie
non consommée des revenus. L'impasse théorique soulignée plus haut se représente à
nouveau.
Par ailleurs, on peut ramener cette équation à une identité si l'on admet que :
ÄY
S
I g = -- ,
s = -et C = -Y
Y
ÄY
alors nous pouvons écrire :
ÄY I
------ = ÄY
Y
S
ou bien encore
Y
I
S
- = - Y
Y
comme I = S, l'équation indiquée devient identité.
I/ Les théories de la croissance après KEYNES
La théorie keynésienne comportait trois ruptures fondamentales : l'introduction
du temps, le lien entre phénomènes réels et monétaires, et l'impossibilité de concevoir
l'équilibre comme état naturel de l'économie. C'est sur ces bases que, dans les années
quarante, l'économie politique posera les problèmes de la croissance. Sur le « fil du
rasoir » (Harrod) n'est rien d'autre que la traduction, sur le long terme, de
l'impossibilité d'assurer ex ante l'égalité entre épargne et investissement.
En renouant avec la théorie classique de la croissance et de la répartition, KALDOR,
ROBINSON et PASINETTI ont démontré qu'une croissance équilibrée est possible
grâce à une modification de la répartition du revenu. Plus fondamentalement, ils
démontrent que le taux de croissance d'une économie ne dépend que du taux
d'accumulation, variable dont seuls les capitalistes disposent du contrôle. Toutefois, les
néo cambridgiens, dans une perspective keynésienne et kaleckienne qui se voulait
critique de la pensée néoclassique et marginaliste, construisent une théorie de la
croissance et de l'accumulation sans le capital. En ce sens, le capital y est réduit, in fine,
à une masse d'argent, à un ensemble de moyens de production. La croissance reste
ainsi, de fait, confiée à un progrès technique exogène considéré comme neutre,
autrement dit, il ne modifie pas la répartition de la richesse, donc la nature du
1
6
processus d'accumulation. In fine, le problème de la croissance, tel qu'il est posé
jusqu'aux années 1980, n'est qu'un problème de croissance à l'équilibre. On maintient
une vision matérielle de la richesse, dont les sources restent non expliquées par les
modèles.
Ainsi, les différences avec le modèle néoclassique et post-keynésien de Solow ne
sont que marginales, bien qu'on ne puisse pas nier leur importance. Chez Solow, c'est
la parfaite substituabilité des facteurs de production et la flexibilité parfaite des prix
qui assure l'équilibre de la croissance, croissance qui s'avère n'être rien d'autre que la
reproduction, à l'infini dans le temps, de l'état présent des choses, une sorte de faux
mouvement. Dans le modèle de Solow, la croissance n'est qu'un phénomène
temporaire. Sous l'hypothèse des rendements décroissants - hypothèse nécessaire au
maintien d'une théorie de l'efficience du marché et de l'équité de la répartition du
revenu - la théorie économique ne peut tout simplement concevoir l'accroissement de
la richesse autrement qu'en assumant une sphère non économique - celle de la science
- qui produirait les sources des gains de productivité.
Avec SOLOW, l'économie a néanmoins découvert que le capital et le travail ne
peuvent pas expliquer à eux seuls la croissance. Un résidu apparaît : ce résidu peut
atteindre 80 % de la croissance. Autrement dit, le capital et le travail ne pourraient
expliquer que 20 % de la croissance. Que retenir de tout cela ? L'économie politique
renonce à expliquer comment on produit la richesse. Au reste, comment la théorie
économique de la croissance aurait-elle pu concevoir la croissance en restant dans un
monde maudit de rareté des ressources et des rendements décroissants ?
II/ Le renouvellement de l’analyse : la croissance endogène
Ce sont justement les rendements factoriels « non décroissants » (la productivité
marginale des facteurs capital et travail ne diminue pas en fonction de leur emploi
croissant dans la production dès lors que leur qualité peut s'accroître et évoluer) et la
non rareté des ressources (en particulier, c'est le travail qui, en tant que capital humain,
devient une ressource reproductible et accumulable) qui sont au cœur des tentatives
d'une nouvelle formulation des problèmes de la croissance dans les années 1980. En
effet, les théoriciens de la croissance endogène procèdent à une critique sévère des
modèles néo-classiques sous deux angles. Dřabord, ils remettent en cause le cadre
théorique néo-classique et notamment celui de la fonction de production dont
découlent toutes les propriétés de la dynamique économique. Le principal reproche
théorique fait à ces modèles de croissance est lřabsence dřexplication de la croissance
à long terme : le taux de croissance des variables par tête à lřétat régulier est égal au
taux de croissance du progrès technique exogène donc inexpliqué. La seconde critique
est dřordre empirique dans la mesure où les modèles néo-classiques nřexpliquent pas
la persistance des inégalités de revenus entre pays.
Comment ont été construits les modèles de croissance endogène ? La
construction des modèles de croissance endogène procède de la remise en cause de la
décroissance de la productivité marginale. Le retour à Adam Smith semblait la seule
voie possible, en incorporant les apports de SCHUMPETER, d'ARROW, de KALDOR
et de MARSHALL. Quatre idées fondamentales sont alors intégrées dans le modèle de
croissance équilibrée de Solow de 1956 : la division du travail est une source endogène
de la prospérité (SMITH), l'innovation est le moteur de la croissance (SCHUMPETER),
l'innovation naît d'un processus d'apprentissage de learning by doing (Arrow), le
progrès technique est une fonction de l'accumulation (KALDOR) et des externalités
(MARSHALL) générées dans le temps par l'investissement. Ces théories ont alors été
1
6
intégrées dans le modèle de SOLOW, tout en maintenant l'hypothèse de la capacité
autorégulatrice du marché… bien que l'intervention de l'État soit affirmée comme
souhaitable pour garantir les infrastructures nécessaires à la production, pour garantir
la protection de la propriété intellectuelle, pour garantir également un développement
adéquat du capital humain, mais aussi, d'une partie de la R & D.
Développés à partir du premier modèle présenté par ROMER en 1986, les
modèles de croissance endogène intègrent ainsi les concepts d'externalité,
d'apprentissage et de capital humain, pour concevoir la possibilité d'un progrès
technique endogène. Autrement dit, les sources du progrès technique permettant la
croissance de la richesse doivent être recherchées à l'intérieur de la production - mais
au-delà du capital et du travail - et en dehors du marché. En résolvant très habilement
la contrainte des rendements décroissants qu'impose l'hypothèse de la concurrence
pure et parfaite et la théorie de la répartition fondée sur la productivité marginale des
facteurs, ces modèles laissent apparaître un processus de production de capital
humain par du capital humain.
Mais quels sont les fondements théoriques du capital humain ? Doit-on les
chercher du côté du concept de travail vivant ? En réalité, le concept de capital humain,
suivant la définition du mainstream (orthodoxie), désigne lřensemble des capacités
intellectuelles et physiques incorporées aux individus (ou groupe dřindividus) et
pouvant leur permettre de participer de manière efficiente et efficace à lřactivité de
production. Il englobe divers éléments tels que lřétat de santé, la force physique, les
connaissances, les qualifications, la nutrition. Pour G. BECKER, le capital humain
correspond à la valeur actualisée des revenus futurs que lřindividu attend de son
travail, compte tenu de ses aptitudes, de ses capacités, de sa qualification, de son
expérience. Que le capital humain soit considéré comme un facteur de croissance nřest
pas une idée nouvelle. Déjà au 16ème siècle, Jean BODIN observait quř« il nřya de
richesse que dřhommes ». Le capital humain comme facteur de production est
introduit dans lřanalyse économique depuis une trentaine dřannées Le concept de
capital humain est fréquemment utilisé en économie depuis au moins une trentaine
dřannées (SCHULTZ, 1961, BECKER, 1964, GBECKER et LUCAS 1988).
Il est maintenant acquis que le niveau de développement dřun pays est
étroitement lié à son niveau dřinstruction au point même dřen dépendre. Lřéducation
dans ce cadre devient un facteur dřefficacité qui élève la productivité des travailleurs et
contribue de cette manière à augmenter la production. Lřéducation est ainsi associée
aux autres facteurs traditionnels (capital et travail) pour expliquer les performances et
les contre-performances. Diverses études ont essayé de tester et de quantifier lřimpact
de lřéducation sur la croissance économique. Pour cela il y a deux (2) points :
-lřimpact global de lřéducation sur la croissance. Par deux méthodes différentes
dřévaluation, DENISON (1961) et SCHULTZ (1962) ont abouti à des résultats
similaires. Ainsi DENISON calcule que 23% de la croissance des États-Unis entre 19301960 était imputable à lřaccroissement de lřéducation. SCHULTZ par sa méthode du
taux de rendement, est arrivé lui aussi à la même conclusion que lřéducation contribue
pour une bonne part à la croissance américaine.
- les effets indirects de lřéducation sur la croissance économique qui sřarticulent
autour de deux points essentiels, dřune part les externalités positives que lřéducation
engendre et dřautre part la liaison entre lřéducation et les autres types de ressources
humaine comme la santé, la nutrition, la pauvreté, la fécondité etc.…
Section 2 : Déterminants et mesure de la croissance.
1
6
Après avoir défini la croissance, on peut se poser la question suivante: quels sont
donc les facteurs qui font qu'à un moment donné l'économie connaît une forte
croissance, une stagnation ou une croissance négative ? La croissance provient de
l'augmentation quantitative et/ou qualitative de deux principaux facteurs de
production : le travail et le capital. Elle dépend aussi du progrès technique, des
ressources naturelles que nous possédons et subit l'influence des politiques
économiques, des facteurs institutionnels, voire sociaux et culturels.
I/ Les déterminants de la croissance
Les facteurs de la croissance sont de quatre ordres le travail, le capital, la
technologie et les institutions.
1°) Le travail
Il dépend avant tout des individus qui composent une population, plus
précisément la population active, c'est-à-dire la population en âge de travailler exerçant
ou recherchant un emploi. La population active constitue le premier déterminant de la
quantité du facteur travail. Elle dépend à son tour de plusieurs facteurs: croissance
démographique, mobilité sectorielle et géographique, migration des populations. Le
second déterminant de la quantité du facteur travail est la durée du travail. La qualité
du facteur travail dépend quant à lui de l'âge moyen des travailleurs, du capital humain
(connaissances et qualifications) ou de l'instruction et de l'intensité du travail. Dans les
conditions actuelles de production, il est établi que le capital humain joue un rôle
important. Les théories économiques modernes formulées par W. SCHULTZ et G.
BECKER97établissent un lien entre croissance et investissement dans l'éducation : il
n'est de richesse que d'hommes. Les pays qui ont les investissements dans l'éducation
les plus élevés sont ceux qui ont les taux de croissance les plus élevés.
2°) Le capital
Le capital représente l'ensemble des biens matériels permettant de créer
d'autres biens. La quantité de capital utilisé résulte des investissements nouveaux, de
l'amortissement du capital existant et du taux d'utilisation de ce capital. Sa qualité est
fonction de son âge et de la technologie. Il est admis qu'un taux d'investissement élevé
(rapport entre l'investissement et le PIB) permet d'accroître l'accumulation du capital,
d'augmenter les capacités de production de l'économie et de stimuler sa croissance
économique. Cela dépend de la nature des investissements qui composent le stock de
capital selon qu'il s'agit soit d'investissements nets ou d'investissements de
remplacement, soit d'investissements productifs, de la construction de logements,
d'équipements collectifs.
3°) Le progrès technique
Celui-ci concerne aussi bien la technologie (mise au point de produits nouveaux,
utilisation de nouveaux procédés de fabrication) que les progrès dans l'organisation du
système productif dans son ensemble (orientation, spécialisation) et de l'entreprise
(gestion, organisation du travail). La principale source du progrès technique réside
1
6
dans les progrès scientifiques réalisés par les centres de recherches aussi bien publics
que privés, les entreprises et surtout l'université, à travers la recherche appliquée, la
recherche développement et la recherche fondamentale. S'il existe un bon relais entre
les fruits de la recherche et les entreprises, il est indéniable qu'une économie qui
investit dans la recherche réalisera une croissance plus élevée que celle qui ne le fait
pas. Le progrès technique s'accompagne généralement d'une amélioration de la
productivité du facteur travail. C'est pourquoi le progrès technologique est aujourd'hui
la clef de la compétitivité.
Ces trois principaux facteurs peuvent être résumés dans une équation de la
manière suivante : Y F K LT ( , , ) . La production Y est fonction du capital K et du
travail L utilisés ainsi que de la technologie T qui détermine la manière dont les deux
premiers facteurs sont combinés. Le progrès technique permet à facteurs de production
donnés dřobtenir au cours dřune période une augmentation de la production. Toutefois
il existe 3 façons dont le progrès technique peut influer sur les facteurs de production.
On dira que le progrès technique est neutre au sens de HARROD sřil porte sur
le travail et permet une croissance du produit au cours de laquelle le rapport
capitalproduit reste inchangé à coût réel du capital inchangé. Cřest dire quřil y a
neutralité au sens de HARROD lorsque le progrès technique permet dřaugmenter
lřefficacité du travail.
On dira que le progrès technique est neutre au sens de Solow sřil porte sur le
capital et permet une croissance du produit au cours de laquelle le produit par tête reste
inchangé pour un taux de salaire réel inchangé. Donc il y a neutralité du progrès
technique au sens de Solow lorsque le progrès technique permet dřaugmenter
lřefficacité du capital.
On dira que le progrès technique est neutre au sens de Hicks sřil porte sur le
produit. A proportion des facteurs inchangée la répartition reste inchangée. Ainsi il y a
neutralité au sens de Hicks lorsque le progrès technique permet dřaugmenter
lřefficacité des facteurs capital et travail.
Dans la fonction de COBB-DOUGLAS les trois formes de neutralité sont
équivalentes. Cřest pourquoi les économistes lřutilisent généralement. En notant le
capital K et le travail L la fonction de COBB-DOUGLAS s'écrit :
Y AK L
a â'
dans laquelle A,a ', â sont les paramètres, A est le coefficient de proportionnalité ou le
progrès technique, a ' et â des indices qui caractérisent l'influence de chacun des
facteurs sur le volume de la production, c'est-à-dire, les coefficients d'élasticité de la
production par rapport au capital et au travail. a ' et â sont calculés par la méthode des
moindres carrés.
Si l'on dérive la fonction Y AK L a â' par K et L , on obtient les indices
correspondants des produits marginaux du capital et du travail.
Y
et
a'
K
Y
Y
K
Y
â
L
L
1
6
La production augmente avec K et L , ce qui signifie que ces facteurs de
production ont une productivité marginale positive.
Par conséquent, les coefficients a 'et â caractérisent le rapport entre la
productivité marginale et la productivité moyenne des facteurs.
La transformation logarithmique de cette fonction de production permet de
déterminer la part respective de chacun des deux facteurs dans l'explication de la
production. On a alors sous forme logarithmique :
logY log A a 'log K â log L
Le tableau suivant donne les résultats qui ont été trouvés dans le cas de
lřéconomie américaine.
Tableau 8 : Part des facteurs travail et capital dans la fonction de
production aux Etats-Unis entre 1899-1922
Y= A L K
+
a) Séries chronologiques
Série I
Série II
Série III
Série IV
b) Analyses en coupes
Instantanées
1889
1899
1904
1909
1914
1919
Moyenne
A
0,81
0,78
0,73
0,63
0,23
0,15
0,25
0,30
1,04
0,93
0,98
0,93
0,84
1,38
1,21
1,35
0,51
0,62
0,65
0,63
0,61
0,76
0,63
0,43
0,33
0,31
0,34
0,37
0,25
0,34
0,94
0,95
0,96
0,97
0,98
1,01
0,97
58,34
106,43
107,40
90,99
81,66
24
4,21
La spécification de ce modèle a conduit de nombreux auteurs à procéder à des
vérifications empiriques et statistiques du modèle de Solow. Les études empiriques ont
montré aussi que la spécification de la fonction de production du modèle néo-classique
semble incapable d'expliquer l'ampleur de la croissance. Dans son article publié en
1
6
1957, 89 Robert SOLOW a effectué une analyse empirique du taux de croissance en
essayant dřimputer comptablement celui-ci aux croissances respectives du capital, du
travail, et du progrès technique. En effet, en prenant la dérivée logarithmique de la
fonction de production on aboutit à la formule :
.
.
.
.
Y
K
L A
a' â
Y
K
L A
Cette équation montre que la croissance de la production est une moyenne pondérée
de la croissance du capital, du travail et du terme A. Le terme A A.est appelé croissance
de la productivité totale des facteurs ou croissance de la productivité multifactorielle.
Beaucoup dřéconomistes comme SOLOW, EDWARD, DENISON et Dale JORGENSON
ont cherché à expliquer les sources de la croissance au moyen de cette équation. La plus
part de ces travaux aboutissent à la même conclusion : les facteurs capital et travail
expliquent une faible part de la croissance de la production. Pour Solow et Denison le
terme A A.expliquerait 80% de la croissance américaine. Lřune des interprétations de la
croissance de la productivité totale des facteurs consiste à lřattribuer au progrès
technique. Pour ces économistes, le progrès technique est une variable qui est très
difficile à cerner et à mesurer. Mais du fait de lřexistence d'un écart de taux de
croissance inexpliqué on va assister vers la fin des années 80 au rejet du modèle de
croissance néo-classique. Ce rejet va alors considérablement renouveler l'analyse des
théories de croissance et sera à l'origine de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler
les théories de la croissance endogène.
J. TINBERGEN a introduit le facteur temps ert dans une fonction homogène
pour refléter les mouvements de la fonction de production statique sous l'influence de
tout un ensemble de changements qualitatifs réunis sous le terme général de progrès
technique.
Dans ce cas, la fonction s'écrit :
Y AK L e
a'
1 a' rt
Dans l'hypothèse où á + â = 1 (puisque la fonction est homogène et linéaire) la
différenciation logarithmique de cette fonction donne : y a k'
1 a l'
r
où y = taux de croissance de la production ou du revenu
k = taux de croissance du capital l = taux de
croissance de la main-dřœuvre
r = taux de croissance de la production par suite de la hausse de l'efficacité
générale ou du progrès technique
Après les travaux de J. TINBERGEN, d'autres économistes notamment R.
SOLOW, KENDRICK et E. DENISON ont approfondi l'analyse des facteurs de
croissance sur la base de la fonction dynamisée de COBB-D
89
R.SOLOW : « Technological change and the Aggregate Production Function »
1
6
4°) Les facteurs institutionnels
Ces aspects sont dřune importance déterminante. En effet, le gouvernement qui
prône la croissance doit s'atteler à fournir un cadre macroéconomique et institutionnel
incitatif, motivant, et en même temps favorable à l'entreprise et à l'investissement
productif : dans l'infrastructure, l'éducation et la formation ; dans les industries
naissantes (non pas indéfiniment et aveuglément mais temporairement) et les PMI et
dans les activités exportatrices.
II/ Comment mesurer la croissance
Pour mesurer le taux de croissance de la production d'un pays, il faut comparer
l'évolution du PIB entre deux périodes. Mais, il faut signaler que l'augmentation du PIB
en valeur peut être la résultante d'un effet quantitatif (augmentation en volume: par
exemple des tonnes de riz produits) ou d'un effet prix (accroissement du niveau général
des prix), qui dans ce dernier cas masque une stagnation. C'est pourquoi, l'on retient le
PIB en volume ou PIB réel pour mesurer la croissance (PIB en valeur corrigé de
l'évolution des prix).
Le taux de croissance se définit alors comme la variation relative du PIB en
volume d'une année à une autre. D'ailleurs une fois connu, on peut projeter la
production future selon la formule : Yt = Yo (1 + r)t où Yt = production à l'année
terminale Yo = production à l'année de base r = taux de croissance.
Un taux de croissance positif signifie que la production du pays a augmenté
entre les deux périodes. Mais, le PIB étant une grandeur globale, son augmentation
signifie t-elle pour autant que l'économie toute entière se porte bien ? Cela n'est
effectivement pas le cas, car en dépit de l'augmentation globale de la production
intérieure qu'il traduit, la croissance économique s'accompagne d'une modification des
structures économiques. L'exemple du Sénégal est édifiant à ce sujet. En tant que pays
agricole, la croissance économique du Sénégal peut être générée par une augmentation
de la production agricole, tandis qu'au même moment la production industrielle et les
services (tourisme par exemple) peuvent connaître un déclin.
De même, au niveau du secteur agricole, l'augmentation de la production peut
provenir du Bassin Arachidier tandis que la Zone du Fleuve connaît peut être une
stagnation. Cela revient à dire que la croissance économique d'un pays repose sur la
production de certains secteurs, régions et produits qui connaissent une augmentation
soutenue. En d'autres termes, nous voulons montrer que la croissance économique ne
signifie pas que tous les secteurs (agriculture, industrie, pêche, tourisme, etc.)
connaissent une augmentation de leur production. C'est cela qui justifie la distribution
établie par la théorie économique entre croissance équilibrée (investissement
proportionnels dans tous les secteurs) et croissance déséquilibrée qui part des pôles
moteurs (pétrole, mine).
Une analyse de l'origine de la croissance permet éventuellement d'identifier les
secteurs, les régions et les produits qui en sont la cause. Il suffit pour ce faire de calculer
et de comparer les parts respectives de chaque produit, de chaque secteur et de chaque
région dans le PIB global pour s'en apercevoir. En conséquence, il faut garder à l'esprit
qu'un taux de croissance élevé du PIB en volume peut aussi s'accompagner de la baisse
de certaines productions et du déclin économique de certaines régions. C'est pourquoi
on souligne que la notion de développement est plus riche que la notion de croissance.
1
6
Section 3 : Le débat des années 70 sur la croissance des PSD:
croissance déséquilibrée et croissance équilibrée
I/ La thèse de NURSKSE et ROSENSTEIN-RODAN
Pour ces deux auteurs, le développement doit se faire de façon équilibrée, cřestà-dire en lançant la quasi-totalité des activités industrielles et agricoles modernes
simultanément. Cřest la thèse de la «croissance proportionnée» (NURSKE) qui est
censée créer des complémentarités entre les firmes et entre les branches. Ainsi se
créeront des économies externes pour les firmes. Par ailleurs, il est prévu que lřoffre
simultanée dans une multitude de branches, en distribuant des revenus, constitue une
demande nouvelle pour chaque production et permet le décollage du marché intérieur.
Il faut enfin ne pas négliger les infrastructures économiques et sociales (IES) qui,
seules, permettent les communications, les transports, lřéducation et la santé de la
main-dřœuvre. Concrètement, il sřagit de créer un big push (ROSENSTEIN-RODAN)
dont le financement ne peut être trouvé que dans lřaide extérieure, voire
lřendettement.
Au regard des principes de lřécole libérale, cette approche apparaît paradoxale
pour trois raisons :
elle néglige dřabord le principe de la spécialisation en fonction des
avantages comparatifs, quřil sřinspire de RICARDO ou de HECKESCHEROHLINSAMUELSON ;
elle renforce le dualisme des économies sous-développées dans la mesure
où lřagriculture traditionnelle nřest pas directement concernée par le « big push » ;
elle dilue la capacité dřinvestissement, par définition limitée, sur une
masse de petits projets dont la viabilité nřest que rarement assurée (problèmes
dřéconomies dřéchelle).
II/ La thèse d’HIRSCHMAN et PERROUX
Pour HIRSCHMAN, les difficultés du développement sont dřabord dues à
lřindécision engendrée par des situations complexes et des comportements
contradictoires. Si le planificateur pense le développement en fonction du groupe, la
crainte dřun renforcement des inégalités inhibera bien des investissements.
Inversement, si lřon favorise lřentrepreneur individuel, celui-ci sera rarement
coopératif et cherchera plus quřailleurs son bénéfice personnel en spéculant sans
contribuer au développement. Il faut donc «examiner dans quelles conditions les
décisions peuvent être provoquées par des dispositifs dřentraînement ou des
mécanismes dřinduction». Maximiser la part des décisions induites ou routinières
devient alors lřobjectif du développement.
Les effets dřentraînement induisent les décisions dřinvestissement. Ainsi, la
création volontariste dřune industrie A diminuera les coûts de production pour une
industrie B utilisant les produits de A comme consommations intermédiaires (effet
dřentraînement en aval). Inversement, lřindustrie A constituera un débouché pour une
industrie C approvisionnant A en consommations intermédiaires (effet
dřentraînement en amont). Dans les deux cas, lřinvestissement sera considérablement
facilité par la présence de lřindustrie A.
1
6
III /Des critiques de
le développement.
la
croissance aux
interrogations
sur
Cependant, dès les premiers temps, des voix sřélevèrent aussi bien au nord
quřau Sud, pour rappeler que les êtres humains devaient être lřobjet du développement
et non pas seulement son agent. On retrouve dřailleurs ces idées dans les écrits des plus
grands philosophes. ARISTOTE déclare ainsi que «de toute évidence, la richesse nřest
pas la chose que nous cherchons, car elle est seulement utile et sert à une fin autre».
Quřest ce quřune «bonne» croissance économique ?
Cřest une croissance qui favorise toutes les dimensions du développement
humain. Cřest une croissance qui :
- génère le plein emploi et la sécurité des moyens de subsistance ;
- encourage la liberté et le contrôle de lřindividu sur sa destinée ;
- distribue les avantages équitablement ; - favorise la cohésion et la
coopération sociales ; préserve lřavenir du développement humain.
Ce ne sont que des objectifs, et les pays peuvent réussir à en promouvoir certains
et pas dřautres. Ce qui compte, cřest de les considérer comme des instruments
permettant dřévaluer les progrès réalisés. Un pays qui réussit est capable de convertir
lřaccroissement de sa richesse en progrès sur le plan du développement humain.
Section 4 : Une nouvelle approche de l’économie politique du
développement : les théories et modèles de la croissance
endogène.
Depuis le début des années 80, on assiste à une percée dřune nouvelle approche
théorique de la croissance, notamment à travers les théories de la croissance endogène,
suite aux travaux DE ROMER, BARRO ET LUCAS et autres. Ces théories accordent le
primat à lřaccumulation du capital et une place prépondérante à la politique
économique dont le champ est situé au niveau de lřaccumulation des connaissances,
du capital humain, des dépenses dřinfrastructures publiques et de recherche pour créer
et maintenir les conditions dřune croissance durable. La croissance économique doit
être reliée aux caractéristiques internes de lřéconomie. Les auteurs sont en rupture
avec la théorie néoclassique sur au moins trois points : dřabord, le taux de croissance
dépend des comportements des agents et des caractéristiques du système économique,
ensuite le taux ne sřannule pas à long terme malgré lřaccumulation de facteurs de
production et enfin dans les modèles le progrès technique est rémunéré et lřinnovation
technologique sřeffectue grâce à lřaccroissement du temps de formation ou des
ressources consacrées à la recherchedéveloppement.
Les théories de la croissance endogène identifient quatre déterminants de la
croissance : le capital physique, le capital humain, le capital public et lřinnovation
technologique. Cependant, lřaccumulation de tels facteurs ne suffit pas à engendrer
une croissance auto-entretenue, encore faut-il la présence dřun mécanisme qui
empêche ou compense la diminution des productivités marginales des facteurs de
production au fur et à mesure de leur accumulation. Cřest en introduisant les
externalités dans lřanalyse que les modèles parviennent à résoudre ce problème .Il y a
externalité lorsque les décisions de consommation ou de production dřun agent
affectent la situation autrement que par les relations de marché.
1
7
1
7
Figure 10 : Modèle de la croissance endogène
Système d’accumulation : Investissements
Capital physique
Capital humain
Innovations technologiques
Institutions
et capital social
Externalités positives Efficacité
des acteurs : productivité et
compétitivité
Croissance économique endogène
Accès aux marchés
Accroissement du PIB
Développement humain par accès aux
services sociaux de base
Accroissement des
emplois et des revenus
Les théories de la croissance endogène ont élaboré trois modèles qui ont
fortement contribué à éclairer les articulations des facteurs de la croissance comme les
ressources humaines et les institutions qui génèrent les innovations technologiques
servant de locomotive à la croissance économique. On peut rappeler quřil sřagit du
modèle du prix Nobel, ROMER (1986 ET 1990), DE LUCAS (1988) et de BARRO
(1990). Ces modèles ont une caractéristique commune qui est que lřexternalité positive
peut provenir soit du capital physique (même si les biens en question sont publics), soit
du capital humain «learning by doing», soit des innovations technologiques.
Cela signifie que lřinvestissement dans lřéducation et la santé améliore
directement le bien-être des populations mais contribue également au renforcement
des différentes formes du capital humain. Dans une économie mondiale où les
1
7
capitaux, les biens et les technologies circulent librement, ce sont les ressources
humaines qui vont différencier les performances. Dans ces conditions, les politiques
éducatives comme celles relatives à la santé deviennent des composantes
Les recherches économiques corroborent largement le retour dřun vieux débat
entre croissance et développement. Ces nouvelles théories de la croissance plus
adaptées au contexte de lřAfrique sont, par ailleurs, largement confortées par les
expériences historiques de développement observées dans le monde, notamment aux
États-Unis entre les années 50 et 70, en Europe dans la période dite des «Trente
glorieuses» années de croissance (1945-1975) et dans les économies émergentes dřAsie.
Ces expériences ont pour dénominateur commun lřutilisation pleine et entière des
principales sources de la croissance, à savoir :
le capital physique comprenant les
infrastructures de base, cřest-à-dire les routes, les chemins de fer, les infrastructures
portuaires et aéroportuaires, les ouvrages hydro-agricoles, les télécommunications et
lřénergie ;
et le capital humain dont les composantes sont lřéducation, la santé et la
nutrition.
Le concept de capital humain désigne la population valorisée par lřéducation et
la santé. Il faut expliciter un peu plus les raisons qui fondent lřinvestissement dans le
capital humain. Il est maintenant établi que dans un marché où les produits, les
capitaux et les technologies circulent et sřéchangent librement, ce sont les ressources
humaines qui différencient les performances des divers pays. En conséquence,
lřinvestissement dans lřéducation se présente comme une composante essentielle de
la politique économique. Il est bien établi que pour un niveau donné de PIB par tête,
les pays à fort taux de scolarisation ont enregistré un taux de croissance plus élevé que
celui des pays à faible taux de scolarisation.
I/ Le facteur le plus déterminant de la croissance est le capital physique
qui se compose des l’infrastructures de base
De façon générale, ces infrastructures comprennent :
les réseaux routiers (routes internationales reliant le pays à certains de ses
voisins, routes nationales et départementales, routes urbaines et pistes de
désenclavement) et le réseau dřassainissement ;
les infrastructures portuaires et les projets dřextension des ports
secondaires ;
les infrastructures ferroviaires ; les
infrastructures de télécommunication ; le
réseau de fourniture dřeau et dřélectricité ;
les infrastructures aéroportuaires;
Dans la quasi-totalité des pays africains, la caractéristique marquante de ces
infrastructures est leur insuffisance quantitative et leur état de délabrement très avancé
: moins de 30% des routes revêtues sont en bon état, la plupart des ports secondaires
ne sont plus fonctionnels, la fréquence des délestages sur la fourniture de lřénergie
électrique en dit long sur la vétusté du matériel de production. 90
Lřétat actuel de ces infrastructures interdit de parler de marché et de libre
circulation des biens, des personnes et des services. Elles constituent alors des
contraintes sur la production et les exportations des entreprises installées et ajoutent à
90
Banque mondiale : RDM de 1994 : Une infrastructure pour le développement, 1994
1
7
la morosité du climat des affaires dans nos pays, en détournant ainsi les flux
dřinvestissements directs étrangers.
Cřest pourquoi le développement des infrastructures de base relance les enjeux
de lřintégration. Plusieurs gains peuvent être associés à cette intégration qui découle
entre autres facteurs, de lřélargissement des marchés, de lřaccroissement du stock de
capital humain et de la meilleure répartition des ressources productives. En effet, le
problème crucial que rencontrent les firmes implantées en Afrique demeure la faiblesse
des débouchés pour leur production. Cela résulte dřune part de la faiblesse de la
demande intérieure solvable, et dřautre part de lřétroitesse des marchés des facteurs
de production, des biens et des services. En permettant lřextension et le
décloisonnement de ces marchés dans une optique de croissance endogène,
lřintégration serait très bénéfique.
LřÉtat est le principal producteur des biens publics dřinfrastructures. En effet,
ces biens publics ne peuvent pas être produits par le marché sauf dans les cas
exceptionnels des biens publics mixtes comme les radios privées et les routes à péage.
Les agents privés ne sont pas incités à les produire du fait quřils sont difficiles à
rentabiliser. Par ailleurs, les consommateurs peuvent en bénéficier sans couvrir les
frais dřaccès. De plus, en présence de bien public, il nřy a pas dřefficience parétienne,
lřenvironnement économique devenant non décomposable. Globalement, les
infrastructures, comme la sécurité nationale, la défense nationale, lřéclairage public,
sont des biens publics que le marché nřest pas incité à produire. Ces biens publics
produisent des externalités positives, cřest à dire que lřagent privé qui les produirait
aurait un avantage marginal à le produire comparé à ce que la collectivité dans son
ensemble tirerait comme avantage de cette production. Dřoù la nécessité pour lřÉtat
de les offrir, dřautant plus que leur impact positif sur le processus de croissance et de
développement est avéré.
II/ Le capital humain variable principale de la croissance: Les modèles de
ROMER, LUCAS et BARRO.
Lřune des grandes découvertes de lřanalyse économique contemporaine est
relative à la théorie du capital humain à partir des recherches de trois auteurs :
SCHULTZ en 1983, G. BECKER, ROMER en 1986 et en particulier LUCAS en 1988
Lřinvestissement dans le capital humain est au cœur des stratégies mises en
œuvre par de nombreux pays pour promouvoir la prospérité économique, lřemploi et
la cohésion sociale. Les individus, les organisations et les nations sont de plus en plus
conscients quřun haut niveau de connaissances et de compétences est essentiel pour
leur sécurité et leur réussite. Lřaccord sur ces principes a suscité sur le plan politique
aussi bien que social de nouvelles attentes concernant la réalisation dřobjectifs
économiques et sociaux ambitieux, grâce à un investissement accru dans le capital
humain. Cependant les investissements ne seront productifs que sřils sont bien adaptés
à leurs objectifs.
Manifestement, les insuffisances quantitatives et qualitatives des
infrastructures physiques de base, les faiblesses des systèmes éducatifs et de santé
comme la dégradation des sols sont les facteurs qui bloquent lřélévation de la
productivité et de la compétitivité des économies africaines. Elles expliquent alors les
faibles performances du continent. Considérons lřexemple des maladies tropicales
endémiques. Non seulement celles-ci détériorent la qualité du capital humain mais
1
7
elles entraînent des coûts élevés. Ainsi, lřAfrique enregistre annuellement 300 à 500
millions de cas de paludisme qui occasionnent environ un million de décès et coûtent
2 milliards de dollars. Il en va de même pour le fléau que constitue le SIDA. De plus,
vivant sous les Tropiques, environ 60% des africains souffrent dřendémies graves et
paralysantes qui ont été éradiquées dans dřautres régions du monde. Les 45% de la
population africaine sont âgés de 15 ans et vont alors exercer de fortes pressions sur
les structures éducatives et de santé.
Le concept de capital humain désigne la population valorisée par lřéducation
et la santé. Par ailleurs, certains travaux sur le capital humain ont montré
quřentre les années 50 et 70, la contribution de lřéducation à la croissance
économique se serait élevée à 12% au Royaume-Uni, 14% en Belgique, 16%
aux États-Unis. Plus récemment, une étude de la Banque Mondiale datant
de 1993 et portant sur 113 pays révèle que lřéducation primaire est le facteur
qui a contribué le plus à la croissance des économies, en particulier celle des
pays dřAsie de lřEst. La corrélation est bien confirmée que pour un niveau
donné de PIB par tête, les pays à fort taux de scolarisation ont enregistré un
taux de croissance plus élevé que celui des pays à faible taux de scolarisation.
Dès lors, dans un marché où les produits, les capitaux et les technologies
circulent et sřéchangent librement, ce sont les ressources humaines qui
différencient les performances des divers pays. Ce qui fait dire à L. STOLERU
que lřinvestissement dans lřéducation se présente comme une composante
essentielle de la politique économique.
En somme, le développement du capital humain constitue un outil aussi bien
pour assurer une croissance économique que pour lutter contre la pauvreté. De
surcroît, dans un monde dominé par les Nouvelles Technologies de lřInformation et de
la Communication (NTIC), le savoir est un facteur majeur de la productivité des
individus et des nations. Les effets externes du type «learning by doing» qui découlent
de lřactivité du capital humain permettent alors dřaccroître la productivité des agents
qui en bénéficient. Ainsi, à lřéchelle globale, plus lřapprovisionnement en capital
humain est élevé, plus la production par tête est importante. Les recherches théoriques
comme empiriques (SCHULTZ, ROMER 91 ET LUCAS) établissent une corrélation
positive entre éducation et croissance économique. En effet, lřéducation crée des
facteurs et des comportements favorables à la croissance économique, contribue à
lřamélioration de la productivité du travailleur, confère aux individus des capacités à
saisir toutes les opportunités de production, dřimagination et de création, développe
lřesprit dřentreprise, de compétition et de recherche du progrès et enfin permet à
lřéconomie de disposer dřune main dřœuvre qualifiée.
Dans une période caractérisée par les TIC et lřintelligence artificielle marquée,
lřéducation devient un facteur déterminant de la performance et de la capacité
compétitive des économies. Ces techniques ne peuvent être mises en œuvre que par des
travailleurs ayant les compétences et les niveaux de qualification requis. Puisque
lřéducation est un moyen privilégié dřaccumulation du capital humain, les dépenses
publiques consacrées à ce secteur apportent alors une contribution essentielle au
Paul ROMER note que « Les idées devraient constituer notre principale préoccupation car elles sont
des biens économiques dřune importance extrême, bien plus grande que celle des éléments sur lesquels
la plupart des modèles économiques mettent lřaccent. Dans un monde physiquement limité, cřest la
découverte de grandes idées, conjointement avec la découverte de millions de petites idées qui rend
possible une croissance économique durable. Les idées sont les instructions qui nous
permettent d’organiser des ressources physiques limitées selon des combinaisons toujours
plus performantes » (ROMER, 1996)
91
1
7
processus de croissance. Dřailleurs, ce rôle prépondérant de lřéducation est
parfaitement confirmé au plan empirique par les recherches de SCHULTZ (1998) qui
ont montré que les périodes de croissance soutenue de la production vont souvent de
pair avec des améliorations en matière dřinstruction, de santé, de nutrition et de
morbidité.
Après le capital physique, le capital humain et le capital de la connaissance,
certains économistes ajoutent maintenant aux déterminants de la croissance un capital
social. Selon COLLIER (1998), la notion de capital social englobe la cohérence sociale
et culturelle interne de la société, les normes et les valeurs qui gouvernent les
interactions entre les individus et les institutions dans le cadre desquelles ces normes
et valeurs entrent en jeu.
1
7
Encadré 7 : Le modèle de ROMER
Le modèle de ROMER fait ressortir le rôle déterminant du capital humain,
source dřaccélération de la croissance économique. Lřargument peut être résumé de
la manière suivante :
Lřéconomie produit trois biens : le premier est un bien de consommation
produit à lřaide de main-dřœuvre,
de capital humain et de biens durables ou dřéquipement. La production de
ce bien se caractérise, en outre, par des rendements dřéchelle constants ;
le deuxième bien, qui est le bien dřéquipement est produit de la même
manière que le premier de telle sorte que les quantités de ressources que sa
production nécessite soient proportionnelles à celles engagées dans la
production dřune unité de bien consommable.
La gamme de biens dřéquipement utilisable dépend toutefois du nombre ou
de la quantité dřinventions ou de Ŗdesignsŗ disponibles. Cette quantité qui
correspond au troisième bien, ne résulte pas dřefforts de recherche
désintéressés, mais obéît plutôt aux mêmes activités de production des deux
premiers types de biens. Lřintensité de lřactivité de recherche dépend
évidemment de lřimportance du capital humain qui lui est affecté ou qui est
attiré, mais elle dépend aussi de lřexpérience collective déjà acquise dans ce
domaine. Alors quřil est vrai que toute invention donne lieu à un brevet
dřinvention qui permet à son auteur de contrôler son utilisation, il reste
néanmoins que, exploitable à travers lřinformation technique transmise par
le nouveau bien dřéquipement, elle devient alors fonction à la fois du capital
humain qui lui est alloué et du stock de technologie déjà disponible.
À la différence du modèle traditionnel de SOLOW où le revenu et la
consommation par habitant augmentent le long du sentier de croissance régulière au
rythme dřun progrès technique exogène, lřintroduction de lřactivité de recherche dans
le cadre dřanalyse permet une endogénéisation de la croissance et offre une
explication de la diversité des rythmes observés entre pays. En effet, on peut définir la
croissance régulière par lřégalité entre le taux de croissance du stock du capital
matériel, de la production et du stock dřinvention (en supposant que la taille de la
population active est constante). De ce fait, ce taux de croissance commun devient
alors une fonction croissante du capital humain attiré dans lřactivité de recherche. Dès
lors et de manière indirecte, compte tenu dřune répartition dřéquilibre du capital
humain entre activité de production de biens et activité de recherche, il devient
également une fonction croissante du stock de capital humain total.
De cette analyse se sont dégagées des conclusions de politique économique assez
importantes :
La première est que bien quřelle soit un objectif généralement
commercial, toute invention génère des effets externes positifs pour
lřactivité de recherche et de développement de manière générale. Il en
découle que sans intervention de lřÉtat, le marché nřest pas capable de
fournir la quantité optimale dřinventions ; indirectement il nřest pas capable
dřattirer suffisamment de capital humain vers la recherche et le
développement.
Lřobjectif dřefficience dicterait alors soit une subvention à cette dernière
activité, soit une subvention à la formation du capital humain qui
sřorienterait de lui-même vers une activité qui produit des effets externes.
1
7
Plusieurs pays en développement auraient alors des taux de croissance
économique faibles parce quřils ont des dotations faibles en capital humain.
L'intégration dans lřéconomie mondiale par lřouverture sur les échanges
avec lřextérieur et la libéralisation leur permettraient, selon cette approche,
de bénéficier de lřensemble du stock technologique disponible à lřéchelle
internationale ainsi que des externalités qui en découlent.
Le modèle de LUCAS met lřaccent sur lřinvestissement en capital humain,
comme source de progrès technique et comporte deux secteurs : le secteur de la
production et le secteur de la formation du capital humain. Les travailleurs consacrent
une part de leur temps à lřactivité de production et lřautre part à la formation. Le
niveau total de la production dépend ainsi du stock de capital physique disponible et
du niveau de capital humain proportionné au temps consacré à la production par les
salariés. Sřinspirant des travaux dřUZAWA (1965) LUCAS formule lřhypothèse de
linéarité de lřaccumulation du capital humain. En effet, la formation de capital humain
dépend des décisions des agents microéconomiques.
Dans le modèle de LUCAS (1988) le progrès technique est endogène car dépend
des comportements individuels. Toutefois il existe un effet externe de lřéducation car
les individus en sous-estiment le rendement. En conséquence : la croissance trouve son
origine dans les décisions individuelles même si à long terme les taux de croissance
dépendent uniquement de paramètres exogènes. LřEtat qui gère les externalités, doit
mettre en œuvre les politiques propres à aiguiller lřéconomie de lřéquilibre
concurrentiel qui résulte des décisions individuelles vers lřoptimum social où la
croissance est plus forte. Donc il faut des politiques publiques dřéducation agissant sur
la croissance.
Le modèle de BARRO (1990) illustre le rôle de lřEtat non plus comme gérant
des économies externes et réconciliant équilibre concurrentiel et optimum social, mais
comme le fournisseur de biens particuliers. Conception très ancienne qui remonte à A.
SMITH pour qui lřEtat doit défendre le droit de propriété, assurer la défense nationale
et entretenir les édifices publics. BARRO considère lřEtat comme le fournisseur de
biens et services collectifs caractérisés par un manque dřincitation des privés à les
produire. Lřhypothèse de BARRO est que les dépenses publiques permettent de
financer des biens collectifs dont chaque agent consomme la même quantité. BARRO
fait aussi lřhypothèse que les dépenses publiques sont financées par impôt
proportionnel prélevé sur lřensemble des revenus.
Ainsi, les dépenses publiques concourent à la productivité des facteurs
(infrastructures, dépenses de recherche,…). Quand un individu investit, il accroît les
recettes de lřEtat et donc permet de fournir plus de biens collectifs qui améliorent la
productivité marginale du capital. Lřéquilibre concurrentiel est sous-optimal car les
agents privés ne tiennent pas compte de cet effet qui est analogue à un effet externe et
nřinvestissent pas suffisamment par rapport à lřoptimum en raison de la différence
positive entre la productivité marginale sociale et privée du capital. LřEtat peut
provoquer lřégalité des deux grâce à lřimposition dřune taxe proportionnelle sur la
production.
Lřanalyse de BARRO suggère dřétudier lřimpact de la fourniture de biens
publics comme de bonnes institutions sur la productivité des facteurs et donc sur la
croissance. En effet, si lřEtat définit un cadre institutionnel tel que le respect de lřEtat
de droit soit assuré, les coûts de transaction seront réduits, les échanges accrus et la
croissance stimulée. Cette analyse rejoint, de ce point de vue, les idées développées par
les « néo-institutionnalistes ».
1
7
Section 5 : Les issues de la croissance
Les recherches récentes tendent à créer un lien entre taux de croissance et
réduction de la pauvreté et établissent quřune croissance longue viendra à bout de la
pauvreté. Les études DE DEMERY ET WALTON (1998) montrent que si lřAfrique veut
réduire de moitié la pauvreté, elle doit réaliser des taux de croissance réguliers dřau
moins 7% sur une période de 25 ans. Lřinvestissement devrait alors passer de lřordre
de 35 à 40% du PIB de chaque pays ce qui représente environ 65 milliards de dollars.
Même en mobilisant le volume global de lřépargne intérieure, les excédents en devises,
lřaide extérieure et les capacités dřendettement, le challenge est quasiment impossible.
Il faut alors recourir à lřépargne extérieure et aux IDE pour atteindre cet objectif de
croissance économique. Il suffit alors dřenclencher une telle croissance par des
investissements lourds.
Tableau 9 : Taux de croissance et d’investissement nécessaires afin de
diminuer la pauvreté en Afrique de 50% d’ici à 2015
Il sřy ajoute que contrairement à dřautres régions notamment lřAsie et
lřAmérique Latine, la production moyenne de lřAfrique, par habitant et en prix
constants, à la fin des années 1990 était inférieure à ce quřelle était il y a trente ans et
que sa production industrielle comme sa part dans le commerce mondial ont reculé.
Plus grave encore, le Continent est en passe dřêtre laissé à la marge de la révolution
mondiale des technologies de lřinformation et de la communication.
À lřanalyse, il est peu probable quřune croissance, même rapide, résorbe la
pauvreté dans des délais acceptables. Il est encore invraisemblable que cette croissance
puisse être tirée par les seules exportations, comme la Banque mondiale lřa longtemps
cru au mépris de lřhistoire économique- y compris celle des pays asiatiques. Ce qui est
selon P. ENGELHARD un grand aveuglement intellectuel92. Lřauteur passe en revue
les quatre postulats implicites ou explicites qui sous-tendent lřajustement :
La croissance économique viendra à bout de la pauvreté. En admettant cette
articulation, il convient de savoir ce quřil faut faire si la croissance ne suffit
pas à réduire la pauvreté. La critique prend du relief quand on sait quřil faut
92
P.Engelhard : LřAfrique miroir du monde ? Édit. Arlea 1998, 222p
1
7
un taux de croissance minimal oscillant entre 7 et 10%, or celui-ci est bien
en-dessous de ce chiffre
La croissance des « riches » a nécessairement un effet dřentraînement sur le
revenu des pauvres. Ce postulat est fragile car la structure de la distribution
des revenus est mal connue dans tous les pays et au même moment. Ensuite,
il nřexiste presque nulle part un État capable de redistribuer les richesses.
Enfin mais pour ce quřon en sait, les inégalités sont telles quřelles exercent
plutôt des effets négatifs93.
Il nřy a de croissance que dans une économie non déficitaire. Engelhard a
parfaitement raison de souligner le caractère fétichiste de ce postulat et qui
nřest, de surcroît ; jamais vérifié historiquement94.
La croissance saine est celle qui est tirée par les exportations et les IDE.
Théoriquement comme pratiquement, cette assertion est fortement
discutable
Lřéchec des PAS et lřimpuissance des théories et praxis de la croissance ont
relancé les recherches et réflexions sur de nouvelles visions et lřélaboration de
programmes alternatifs pour lřavenir fondé sur le développement. Pour être complet,
celui-ci ne peut avoir pour centre que lřhomme et sa volonté de transformation de la
société dans laquelle il vit. En effet, durant les années 70 -80, la crise de la dette avait
polarisé lřattention vers la recherche de solutions aux problèmes des déséquilibres
externes et internes à court terme. Les réflexions sur le développement et la stratégie
de développement à long terme sont totalement reléguées à lřarrière-plan.
Conséquemment, lřanalyse économique du développement, comme le développement
lui-même, sont passés aux oubliettes. Cřétait lřépoque où, selon PRENAB BARDHAN,
lřéconomie du développement a été une jeune fille aux mauvaises fréquentations
(lřanthropologie, la psychologie, la science politique, etc.) dans sa quête pour
comprendre le changement structurel 95 . Les principaux sujets de préoccupation
dřétudes et de recherches portaient sur les conditions de la croissance, la stabilisation,
lřendettement, lřaide extérieure pour sřachever sur lřAjustement Structurel.
Propos d’étape sur la Première partie
Toutes les théories passées en revue des classiques à la synthèse néo-classique
servent de cadre de référence à la fois aux analyses du sous-développement et aux
politiques et stratégies du développement. Elles partent toutes de lřidée quřà
lřintérieur dřune société, le développement se fonde sur la combinaison de la force de
travail et des moyens de production dont une partie sert à reconstituer les moyens de
production (amortissement du capital), à recomposer la force de travail (nourriture,
logement, formation). Sur cette base le développement et la croissance sont régulés par
des processus amples et profonds de génération et dřabsorption du surplus compris
comme la différence entre la production quřune société veut ou peut réaliser et la part
de cette production nécessaire pour recomposer les forces productives ayant permis
cette production. En effet, ce surplus peut avoir trois (03) usages partiels :
Mc Namara alors président de la Banque mondiale écrivait que « les politiques qui ont pour effet
dřenrichir les riches nřenrichissent pas la nation. Au contraire, elles entraînent inévitablement le
déséquilibre économique et lřinstabilité sociale.
94 Le postulat ne tient que si l’endettement est insoutenable au point de compromettre les équilibres à moyen et long terme.
95 Cité par Elsa Assidon
93
1
8
accroître les moyens de production,
améliorer la force de travail,
financer les dépenses
improductives.
Toutes les théories du développement et de la croissance avec des outils, des
méthodes et des démarches différents sřefforcent dřapporter des réponses à la
formation et à lřutilisation des surplus (encore appelés profits, plus-value, fonds
accumulés selon les auteurs, les écoles, épargne).
Dans cette optique, les théories de la croissance qui sřappuient sur
lřaugmentation soutenue dřune grandeur de dimension nationale ont fini par
sřimposer. Cřest dřailleurs la crise de 1929 qui a amené les économistes à « réinventer
» la problématique de la croissance et à retrouver la trace des Grands Ancêtres A.
SMITH, et D. RICARDO et mieux quelquefois, à sřapercevoir de lřexistence de MARX.
Cela correspond à la première vague dont parlait R.SOLOW avec les modèles des néokeynésiens HARROD -DOMAR.
Toutefois, il convient dřobserver aujourdřhui que les théories de la croissance,
si elles ont amené une quantité impressionnante dřétudes empiriques rigoureuses sur
la dynamique des sociétés (surtout capitalistes), si elles fournissent de formulations
astucieuses et sophistiquées, elles ont quelque peu échoué devant ce qui étaient leurs
deux
(02) objectifs essentiels : donner une traduction simple mais totale de la
dynamique de la croissance, et dégager les bases dřune politique effective
de
croissance optimale.
Les modèles élaborés en direction particulièrement des PSD souffrent dřun
excès de globalisme et de mécanismes qui les rend parfois impropres à lřexplication et
à lřaction. Aucun dřeux nřa entièrement réussi à appréhender la complexité du
phénomène de la croissance car ces modèles reposent pour la plupart sur un petit
nombre dřhypothèses schématiques. Cřest la raison pour laquelle, aucun de ces
modèles nřa pu véritablement mener à des découvertes théoriques de grande
importance qui nřaient été faites sous dřautres formes avec dřautres méthodes.
Ce sont ces insatisfactions qui expliquent la multiplication des recherches
théoriques actuelles, cela dřautant plus que pour les pays sous-développés, la question
centrale nřest pas : « Que faire pour assurer une croissance rapide et harmonieuse ? »
mais « Que faire pour commencer à croître ? » Dans cette optique, la théorie doit
changer de terrain et sřorienter vers des processus plus amples qui impliquent la prise
en charge de la réalité des structures, des systèmes productifs et celles des acteurs de
terrain. En effet, maintenant il est bien connu que la croissance est le produit de la
combinaison de plusieurs facteurs dont le moteur est variable dřun pays à un autre.
Egalement des changements doivent sřopérer au niveau des méthodes. Les
processus de modélisation doivent être améliorés par des réflexions sur les hypothèses
implicites dřhomoeconomicus et de rationalité.
Ce sont là quelques corrections de trajectoire, de nouveaux axes de réflexion que
tentent dřouvrir plusieurs auteurs regroupés sous le vocable de «structuralistes», qui
partagent une vision historico-séquentielle du développement et qui incorporent dans
lřanalyse aussi bien les structures que les institutions comme lřEtat dont ils font,
désormais, une lecture économique et notamment sa double action dřabord sur la
macroéconomie et ensuite sur lui-même.
Lřétude de la morphologie du sous-développement devrait permettre de mieux
appréhender les réalités de ces pays qui font lřobjet de multiples controverses au sein
de la pensée économique du développement.
1
8
1
8
Cette partie de lřouvrage est certainement la plus importante car elle traite de
la morphologie du sous-développement et présente une introduction générale aux
objectifs, stratégies et instruments de gestion de ce phénomène. Depuis le temps que
les économistes débattent des questions du sous-développement, ils sont encore dans
lřincapacité de formuler une définition consensuelle du phénomène. Il est tantôt
compris négativement comme tout ce qui est en dessous du développement ou alors
plus positivement, il est analysé comme lřétat dřune économie qui ne peut surmonter
le cercle vicieux de la pauvreté et enclencher un processus cumulatif de production de
richesses pour satisfaire les besoins de base. Cette conception normative est souvent
sévèrement critiquée et remplacée par un état de retard économique identifié par un
certain nombre de critères quantitatifs et mesurables comme le PIB, le Revenu par
habitant, etc. Cette méthodologie introduite par les Institutions financières
internationales (Banque mondiale, FMI et autres) permet alors une classification des
PSD en pays à faible revenu, pays à revenu moyen, pays moins avancé, pays pauvre très
endetté, etc.
Le sous-développement exprimant une réalité complexe et variée qui suscite
autant de controverses, la meilleure démarche méthodologique est dřen établir une
morphologie qui permet dřen cerner toutes les caractéristiques les plus essentielles.
Cette connaissance factuelle du phénomène permettra alors de mieux comprendre « ce
qui est et ce quřil faut faire ». Dans ce cadre on circonscrit plus clairement les objectifs
que les pays se fixent, les stratégies et les politiques quřils mettent en place et les
instruments de gestion du développement quřils utilisent. Les stratégies et politiques
de développement vont apparaître comme des tests de validité des théories et des
instruments de lřanalyse économique. Ces politiques et stratégies montreront leurs
capacités à élever le niveau des forces productives matérielles et humaines
;
construire des systèmes productifs performants et capables dřune insertion
gagnante dans la mondialisation devenue inéluctable ;
relever le niveau de vie des populations.
Cřest en réalisant de tels objectifs, que ces politiques et stratégies sřavéreront
pertinentes pour sortir les pays du sous-développement.
Dans cette optique, cette deuxième partie comprendra cinq chapitres :
Ce premier chapitre analyse précisément les traits typiques du
sousdéveloppement quřil importe de prendre en compte dans lřélaboration
des politiques économiques. Cette morphologie est présentée sous deux
catégories de caractéristiques économiques et non économiques du
sousdéveloppement.
Le second chapitre traite des questions démographiques et dřurbanisation
qui sont deux éléments que les analystes présentent souvent comme un
handicap majeur au développement. Bien que le Continent soit relativement
sous-peuplé, sa croissance démographique est explosive et, pendant un
temps, supérieure à celle de la production. Cette expansion démographique
est accompagnée par une urbanisation accélérée, deux phénomènes
conjugués qui risquent de générer des problèmes socioéconomiques et
environnementaux graves en somme des ruptures dřéquilibre comme
lřamplification de la crise alimentaire. Alors où en est le débat théorique
1
8
autrement dit, la démographie est-elle un frein ou une opportunité pour le
développement et social lřAfrique ? Le vieux débat introduit par Malthus ne
réapparait-il pas aujourdřhui à savoir : « les hommes peuvent se reproduire
plus rapidement que les ressources naturelles dont ils ont besoin pour
survivre. En conséquence, la population humaine en arriverait finalement à
dépasser les capacités de son environnement, ce qui pourrait conduire à sa
propre disparition ? ».
Le troisième chapitre est une introduction générale aux objectifs, stratégies
et instruments de gestion du développement. Les objectifs du
développement économique élément premier et déterminant de la stratégie
dépendent dřune part des finalités de la société et, dřautre part de la
structure socio-économique de celle-ci ainsi que des instruments dřaction et
de gestion. Pour des PSD caractérisés par le faible niveau des forces
productives matérielles et humaines, la croissance est lřobjectif auquel tout
le système économique et social doit être subordonné. Le choix dřune
stratégie est dřune importance capitale et devrait permettre de coordonner
les objectifs, les moyens et les acteurs dans une société marquée par la
coexistence de plusieurs structures obéissant à une pluralité de centres de
décision et lřexistence de beaucoup de contraintes de nature diverse. Bien
évidemment, la stratégie de développement et de croissance doit se traduire
concrètement dřune part dans le choix de leviers qui la feront passer dans
les faits et dřautre part, dans le choix des instruments adéquats de la
politique économique et financière. La planification sřoffre alors comme un
instrument de pilotage dřune gestion économique à moyen et long terme.
Le quatrième chapitre est relatif aux institutions dřencadrement et de
gouvernance et au retour de lřÉtat dans le jeu économique. Depuis
longtemps la corrélation entre institutions et développement à été bien
établie. Lřavènement du « tout marché » avait plus ou moins distendu ce lien
que la recherche a maintenant parfaitement rétabli suite aux nombreux
programmes de recherche sur les institutions. La stratégie du
développement nřest plus uniquement dřordre économique ; elle est aussi
dřordre humain et institutionnel, cřest ce que montrent les développements
dans ce chapitre. LřEtat est ainsi réhabilité et réinséré dans le jeu
économique et social.
Le cinquième chapitre analyse le modèle proposé de libéralisation des
économies africaines à savoir les Programmes dřAjustement Structurel issus
du Consensus de Washington.
Lřimportance et la diversité des questions soulevées dans cette partie rendent
indispensable de repréciser les concepts de stratégie et de politique de développement
pour éviter toute confusion sur ces idées clefs. Dřabord, le développement doit être
strictement distingué du concept de croissance. La croissance économique est
comprise comme «lřaugmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes
longues … dřun indicateur de dimension ; pour la Nation, le produit national brut ou
net en termes réels» 96 . En fait, dans une optique de croissance, ce qui croit, cřest
directement le produit mais elle nřéclaire ni sur les facteurs causatifs qui auraient pu
la rendre plus forte, ni sur le jeu des structures favorables ou non ; ni sur la répartition
des fruits. Cřest pourquoi on peut bien concevoir, comme nous le verrons plus loin «
une croissance appauvrissante » qui se produit lorsqu'un pays améliore ses
96
François PERROUX : lřÉconomie du XXe siècle, pp. 558-559. Édit. PUF.
1
8
performances sans que certains acteurs ou secteurs économiques en bénéficient. Au
contraire, le développement est un phénomène moins répétitif et moins quantitatif.
Selon François PERROUX, le développement débouche sur des structures
sociales, des institutions, des habitudes dřesprit qui ne sont pas justiciables de formes
courantes des équilibres micro et macroéconomiques. En somme, le développement
englobe et soutient la croissance. Cřest sur cette base que, F. PERROUX définit alors le
développement comme «la combinaison de changements mentaux et sociaux dřune
population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement, son
produit réel global». En dřautres termes, si la notion de croissance est partielle et
strictement quantitative, celle de développement est plutôt synthétique, à la fois
quantitative et qualitative. Cřest pourquoi le concept de développement est beaucoup
plus riche que celui de croissance ; il peut sřobserver dans les expériences historiques
des pays une croissance sans développement.
Le concept de politique économique est, à son tour, assez controversé et fait
lřobjet de plusieurs compréhensions. Ainsi, MEYNAUD la définit comme «lřensemble
des décisions gouvernementales en matière économique, gouvernement étant pris au
sens large comme couvrant les diverses autorités publiques dřun pays donné»97. Alors
que pour O. FANTINI, la politique économique est «lřensemble des règles et dřactes
par lesquels lřÉtat intervient au nom de lřintérêt général dans la vie publique et
privée». Dans lřEncyclopédie de lřéconomie et de la gestion « la politique économique
est une action délibérée de la puissance publique se traduisant par la mobilisation dřun
certain nombre de moyens pour atteindre des objectifs définis en fonction dřune
certaine philosophie ou idéologie » 98 . La définition proposée par le « Dictionnaire
dřéconomie » est plus large encore « La politique économique vise à la réalisation dřun
certain nombre dřobjectifs économiques et sociaux parmi lesquels figurent notamment
la croissance du niveau de vie et du produit national brut, le pleinŔemploi des
ressources en hommes et en équipements, la stabilité des prix, lřéquilibre des échanges
et des paiements extérieurs. Une hiérarchie de ces divers objectifs est fréquemment
établie en fonction dřune part des contraintes et de lřenvironnement économique et
social du moment, dřautre part des conceptions politiques des dirigeants ». 99 Le
Professeur TINBERGEN avance une parfaite synthèse en considérant, quřen définitive,
«la politique économique consiste dans la manipulation délibérée dřun certain nombre
de moyens mis en œuvre pour atteindre certaines fins».
De cette claire définition, il peut ressortir que les politiques de développement
pourraient être comprises comme les diverses options sectorielles initiées par les
pouvoirs publics pour atteindre des objectifs préalablement définis. Cela suppose
lřutilisation de moyens matériels et financiers appropriés mais aussi le recours à des
techniques et structures institutionnelles de gestion du développement ainsi que des
mutations des structures dřencadrement culturelles et mentales qui accompagnent ces
politiques.
CHAPITRE 10
LES CARACTÉRISTIQUES ÉCONOMIQUES ET NON
ECONOMIQUES DU SOUS-DÉVELOPPEMENT
MEYNAUD : Politique Économique comparée
Encyclopédie de lřéconomie et de la gestion, Édit. Hachette, 1994, p.349
99 Dictionnaire dřéconomie et des faits économiques et sociaux, Édit. Foucher, 1999, p 464
97
98
1
8
Il est après tout assez facile de définir à priori une politique de développement
et de se livrer à un volontarisme économique pour lřappliquer. Il nřest pas sûr quřune
telle méthode puisse donner des résultats probants, réalistes et efficaces. Sans aucun
doute, la meilleure démarche consiste à analyser au préalable les structures et le
fonctionnement dřune économie sous-développée avant de définir les politiques de
développement quřil importe de mener. Au départ, il sied de mettre en lumière les
structures économiques et sociales auxquelles sřapplique la politique de
développement dont il faut préalablement dégager les principes généraux qui guident
son élaboration.
Section
1
:
sousdéveloppée.
Les
Caractéristiques
d’une
économie
Lřanalyse du sous-développement et de ses diverses représentations constitue,
depuis un quart de siècle, selon G.D. DE BERNIS, le microcosme de lřévolution de la
théorie économique. En effet, lorsque lřon traite dřune économie sous-développée, on
a lřhabitude dřénumérer un certain nombre de caractéristiques communes soit
quantitatives (critères) ou/et qualitatives (typologie structurelle historique) ; toutefois,
une énumération même exhaustive ne suffit pas à produire une définition cohérente.
Or cřest dřune définition dont la théorie a besoin comme outil dřanalyse. René
GENDARME a réuni 21 définitions du sous-développement, ce qui est une bonne
indication de la complexité du phénomène mais également de sa diversité.
Il est impossible de lister toutes ces définitions, mais au moins trois semblent
assez caractéristiques. La première est celle des Nations-Unies qui comprennent le
sous-développement comme « la non exploitation optimale de toutes les ressources
économiques et humaines disponibles sur un territoire ». La limite saute aux yeux car
lřoptimum de mise en valeur se retrouve sur tous les espaces territoriaux si tant est que
ce concept ait un sens scientifique. La deuxième compréhension, la plus usuelle,
assimile le sous-développement à un retard en comparaison avec des pays qui ont
atteint un niveau avancé de production, de consommation et dřéchange. Cette vision
est à la fois simpliste et artificielle, ce que nous avons souligné dans le découpage
grossier des étapes de la croissance de W.ROSTOW. Une troisième tentative de
définition provient des structuralistes, F. PERROUX, C.FURTADO qui voient dans le
sous-développement un processus historique autonome et non pas une étape par
laquelle serait passées les économies ayant déjà atteint un certain stade supérieur de
développement. Il est un phénomène contemporain du développement, conséquence
de la façon dont la révolution industrielle sřest déroulée jusquřà nos jours ». Cette
définition nřest pas très éloignée de celle des marxistes qui considèrent le
sousdéveloppement comme le produit du développement capitaliste, une
déstructuration sectorielle issue de la domination impérialiste. Dans cette ligne de
pensée, Samir AMIN estime que lřanalyse du sous-développement occulte la réalité
qui est celle dřune formation sociale capitaliste dominée, exploitée et façonnée par
lřimpérialisme. « La transition au capitalisme périphérique est alors la construction
dřune formation sociale capitaliste spécifique à la périphérie à partir de la colonisation
et de lřexportation de capital sur la base des modes de production précapitalistes » 100
Samir AMIN : Lřaccumulation à lřéchelle mondiale, IFAN-Dakar, Édit. Anthropos, 1971 pp163-193.
Yves LACOSTE soulignera que « le sous-développement est un phénomène à la fois global et
éminemment complexe qui se manifeste dans chaque territoire par une imbrication de symptômes
économiques, sociologiques et démographiques et il procède dřune combinaison de facteurs imbriqués
100
110
1
8
Ces quelques trois définitions montrent lřimpossibilité dřun consensus sur
lřappréciation du phénomène. 110
Maurice BYE avertit clairement que « La science est dřabord vocabulaire,
ensemble de concepts clairement définis. Toute définition doit servir lřanalyse qui en
usera. Il faut donc savoir, pour donner un sens au terme « sous-développement, à quel
service ce mot se trouve destiné. » 101 Lřambiguïté et lřimprécision du concept
explique, sans nul doute, que la littérature économique le concernant relève dřabord
dřun domaine de controverses, dřévolution rapide des faits et de confusion de
lřanalyse et de la norme.102 Pourtant, il faudrait pouvoir en rendre compte comme
dřune pensée vivante, même lorsquřelle sřaccompagne inévitablement de branches
mortes103. Beaucoup dřauteurs, face à la diversité des approches, finissent par traiter
dřune économie sous-développée par une énumération de critères et dřindicateurs du
sous-développement (voire la douzaine de critères répertoriés par Yves LACOSTE et
qui constituent le fondement même de lřanalyse critériologique). Il reste quřune
énumération, même exhaustive, ne suffit pas à offrir une définition cohérente. Or cřest
dřune telle définition que nous avons besoin comme outil dřanalyse.
Dans ce cadre, lřanalyse du sous-développement se présente comme une
combinaison subtile de faits, dřintérêts, de théories, de pouvoirs et de mythes au sein
de laquelle cependant, les enchaînements sřexpliquent fort bien. Pour dépasser cette
diversité apparente et rechercher les éléments qui permettent une caractérisation
acceptable de lřétat de sous-développement, on va considérer une économie
sousdéveloppée dřabord par sa structure productive primaire et dualiste, ensuite par
son fonctionnement instable et dépendant, et enfin par son incapacité à rompre le «
cercle vicieux de la pauvreté ». Cette interprétation sřefforce de regrouper des traits de
structures et de fonctionnement en vue de faire apparaître la conséquence majeure : le
cercle vicieux de la pauvreté.
I/ La première caractéristique est la structure primaire et dualiste
1°) L’économie sous-développée est une économie dominée par des
activités productives primaires d’origine agricole et minière
Toutes les statistiques établissent quřune économie sous-développée se
caractérise par la prédominance des activités économiques primaires dřorigine agricole
et minière correspondant à la valorisation des ressources du sol et du soussol. Ces
activités occupent la plus grande partie de la population active et fournissent
lřessentiel de la production intérieure et des exportations.
En ce qui concerne la population active, plus de 60%, sont concentrés dans le
secteur agricole et les exploitations minières. Le secteur des industries de
transformation nřemploie quřune très faible partie de cette force de travail, tandis que
lřon enregistre dans beaucoup de pays à une hypertrophie du secteur tertiaire composé
essentiellement de lřéconomie informelle qui a connu une expansion extraordinaire
dans la quasi-totalité des PSD. Ce qui sřexplique par le développement dřactivités
les uns aux autres. Cette combinaison nřest pas statique, elle évolue sous lřeffet dřun jeu de forces
complexes »
101 Maurice BYE : Préface à lřouvrage de J.FREYSSINET, Le concept de sous-développement
102 G.Destanne DEBERNIS : op. cit. p 103
103 G. Destanne DEBERNIS : Sous-développement, analyses ou représentations, Revue Tiers-Monde,
tome XV, n°37 Janvier-Mars 1974
1
8
commerciales et dřexportation dans les régions côtières, les ports, les grandes
agglomérations urbaines ; la prolifération dřintermédiaires de tous ordres, de
courtiers, de changeurs, de prêteurs ou dřusuriers, de trafiquants divers et le
développement des services personnels (domestiques) en raison du faible coût de la
main-dřœuvre faisant suite à lřexode rural massif.
Tableau 10 : Pourcentage de la main d’œuvre utilisée dans l’agriculture, l’industrie
et les services en Afrique.
Année
1980
1985
1990
1996
Agriculture
(en%)
70
67
65
62
Industrie
(en%)
11
12
13
15
Services (en%) 19
21
22
23
Source : BAD, Rapport sur le développement en Afrique, année 2005
La conséquence de cette répartition de la population active est une utilisation
improductive de la force de travail et, plus particulièrement, le chômage déguisé dans
lřagriculture qui se traduit par une productivité marginale du travail nulle et une baisse
du rendement par actif rural. Il est devenu important pour les politiques agricoles
dřévaluer avec exactitude le chômage déguisé. Cela peut se faire en calculant le nombre
dřhommes quřil faut dans lřagriculture pour obtenir une certaine production, compte
tenu des cultures, des techniques et de lřéquipement.
La situation de sous-développement est aussi révélée par la structure primaire
de la Production Intérieure du pays. Celle-ci se compose principalement de produits
agricoles et miniers à savoir: les produits agricoles servant à la subsistance
de la
population ; les matières premières agricoles affectées à lřexportation; les
matières premières minières destinées à lřexportation.
Quant à la production industrielle, sa part dans le PIB est faible. Cette
donne sectorielle sera approfondie dans lřanalyse des politiques économiques dans les
deux secteurs que sont lřagriculture et lřindustrie
Enfin les exportations sont révélatrices de la situation de sous-développement.
Celles-ci se concentrent sur un ou deux grands produits de base (d'origine agricole ou
minière).
Lřétude de la structure de la production intérieure et des exportations fait
apparaître le caractère paradoxal de la spécialisation dans les pays sous-développés : la
spécialisation est très forte par rapport au commerce extérieur, mais elle est très faible
par rapport au marché intérieur, de sorte que ces pays doivent importer de lřétranger
certains produits de consommation quřils ne réussissent pas à produire eux-mêmes.
1
8
2°) Le sous-développement est marqué par un dualisme sectoriel de
l’économie
Lřéconomie sous-développée est dualiste en ce sens quřelle comprend deux
secteurs économiques juxtaposés ayant de très faibles relations interindustrielles : un
secteur précapitaliste et un secteur moderne dřessence capitaliste qui se subdivise en
un sous-secteur constitué dřun capitalisme étranger et un sous-secteur capitaliste
autochtone très faiblement industriel, mais surtout commercial et immobilier.
Lřéconomie dualiste est une économie « désarticulée » selon lřexpression de M.
François Perroux, cřest-à-dire quřil nřexiste entre les deux secteurs que de très faibles
relations. Le premier secteur développé est articulé au système mondial dont il est le
prolongement alors que le secteur autochtone stagne et ne reçoit pas de lřextérieur les
impulsions nécessaires.
Lřétude du caractère dualiste et désarticulé des économies sous-développées
apparaît mieux encore quand on discute du rôle joué par les firmes étrangères dans le
pays sous-développé : pour apprécier ce rôle, on peut se placer à divers points de vue
de lřorientation des activités, de la distribution des revenus, des investissements et au
point de vue social.
II/ La deuxième caractéristique est relative au fonctionnement d’une
économie sous-développée.
1°) le fonctionnement de l’économie sous-développée est instable
Cřest le premier trait caractéristique du fonctionnement dřune économie
sousdéveloppée. Il se manifeste à un triple niveau celui de la production, des
exportations et des termes de lřéchange.
Dřabord concernant la production, son instabilité provient de la forte
corrélation de la production agricole aux aléas de la nature : de bonnes récoltes peuvent
alterner avec de mauvaises. Pour ce qui est de la production minière, son volume est
fonction du volume des exportations, qui elle-même dépend de la demande extérieure
des acheteurs étrangers et des firmes étrangères qui dressent des plans de production
pour lřensemble de leur espace mondial dřimplantation, sans tenir compte des intérêts
particuliers des pays producteurs où elles exercent une partie de leurs activités.
Ensuite pour ce qui est des exportations : les débouchés sont soumis à de fortes
fluctuations liées à plusieurs facteurs qui échappent complètement aux pays
producteurs : fluctuations du volume des exportations ainsi que celles des prix. Les
conséquences de cette instabilité dans les exportations sont graves pour lřéconomie
sous-développée : évolution erratique des recettes dřexportation qui provoquent dřune
part des fluctuations décalées dans les importations et aggravent dřautre part la
situation générale de lřéconomie sous-développée en ce sens que les phases
dřexpansion favorisent le développement de productions marginales ou additionnelles
qui provoquent en fin de compte une surproduction. De plus, lřinstabilité des prix des
produits exportés incite les acheteurs étrangers à développer les produits de
substitution (produits synthétiques) qui ont des prix prévisibles et facilitent ainsi le
calcul des coûts de production.
Enfin, dans le domaine des termes de lřéchange sur lesquels nous reviendrons
plus en détail, dans le cas des PSD, les prix à lřexportation sont, en première analyse,
les prix des produits primaires ; les prix à lřimportation sont les prix des produits
1
8
manufacturés importés. Dans ce contexte, lřinstabilité des prix à lřexportation des
produits primaires explique lřinstabilité des termes de lřéchange de ces PSD. Le
phénomène le plus important en ce qui concerne les termes de lřéchange est leur
évolution de longue période qui peut être caractérisée par deux mouvements opposés :
la détérioration et lřamélioration.
Dans ses travaux M. Raul PREBISCH constate que les changements observés
dans les termes de lřéchange indiquent que les PSD ont permis la croissance du niveau
de vie dans les pays industrialisés sans recevoir, dans le prix de leurs propres produits,
une contribution équivalente à leur propre niveau de vie. « Tandis que les centres
gardèrent lřentier bénéfice du développement technique de leurs industries, les
contrées périphériques transférèrent une part des fruits de leur propre progrès
technique ». On notera que les théoriciens de lřéchange inégal sřinscrivent dans les
mêmes lignes de conclusion. Cependant, pour C. P. KINDLEBERGER, le problème
central des pays sous-développés nřest pas tant celui des termes de lřéchange que celui
de la très faible mobilité des ressources. Cette immobilité relative est aggravée par la
technologie utilisée dans les productions primaires, qui permet souvent une entrée
facile dans une activité économique, mais une sortie difficile en raison des faibles
possibilités dřadaptation de lřéconomie sous-développée : « le développement
économique est accéléré davantage par la recherche dřune qualification pour la force
de travail à tous les niveaux, par le flux de capitaux nouveaux, par la flexibilité et
lřaction de lřentrepreneur, que par des efforts en vue de manipuler les termes de
lřéchange ».
2°) le fonctionnement dépendant de l’économie.
Lřéconomie des PSD est triplement dépendante de lřextérieur. Globalement ce
sont des économies qui fonctionnent par et pour lřéconomie mondiale.
La première dépendance se manifeste vis-à-vis des grandes firmes
multinationales qui exploitent les matières premières agricoles et minières et qui en
assurent les exportations. Cette dépendance est la conséquence de la spécialisation.
La seconde dépendance concerne les importations de biens manufacturés et de
services. En analysant les importations des PSD, on constate trois postes importants :
les biens dřéquipement et de consommation intermédiaire destinés aux
industries locales ;
les importations de produits alimentaires destinées à couvrir le déficit
alimentaire ;
les biens de consommation finale de luxe de la minorité privilégiée par la
fortune.
Cette dernière catégorie de biens de consommation a fait lřobjet de plusieurs
réflexions à cause de son incidence négative sur lřéquilibre extérieur. À lřheure de la
mondialisation, beaucoup de moyens permettent le jeu de lřeffet de démonstration et
un mimétisme de consommation se traduit dans les pays sous développés par une
aspiration à des niveaux de vie de type américain ou européen. Cet effet entraîne un
accroissement des importations de biens de consommation, souvent non essentiels, ce
qui provoque des déséquilibres de la balance des paiements et une utilisation
improductive des devises obtenues par les exportations ou par lřaide extérieure.
1
9
Tableau 11: Composition des exportations régionales : part des matières
premières en %.
RÉGION
2000
2002
Amérique du Nord
10
10,7
Europe Occidentale
9,4
9,4
Asie
6,5
6,6
Amérique Latine
18,4
19,3
Afrique
12,9
15,8
Source : BAD, Rapport sur le Développement en Afrique, 2005
La troisième dépendance est relative aux importations de capital en provenance
de lřétranger. Le déficit dřépargne contraint les PSD à recourir aux Investissements
Directs Étrangers pour financer les investissements, à lřAide Publique au
Développement et aux divers prêts des Institutions Financières Internationales. Cette
mobilisation de ressources externes demeure indispensable malgré les observations
pertinentes et opportunes de A. LEWIS, qui écrit : « Aucune nation nřest assez pauvre
pour ne pas pouvoir épargner 12% de son revenu national, si elle le désire ; la pauvreté
nřa jamais empêché les nations de se lancer dans les guerres, ou de gaspiller leurs
substances dřautres façons. Moins que les autres, ces nations ne peuvent plaider la
pauvreté, dans lesquelles 40% environ du Revenu National sont détenus par les 10%
supérieurs des titulaires de revenu, vivant luxueusement de leurs rentes. Dans de tels
pays, lřinvestissement productif est faible, non pas parce quřil nřy pas de surplus, mais
parce que le surplus est utilisé … à construire des pyramides, des temples et dřautres
biens durables de consommation, au lieu de créer du capital productif. Si ce surplus
allait sous forme de produits aux capitalistes ou, sous forme dřimpôts, à des
gouvernements ayant une inclination pour la productivité, des niveaux beaucoup plus
élevés dřinvestissement seraient possibles sans inflation » (p. 236). 104
Tableau 12 : Les IDE en Afrique et dans le monde de 1980 à 2005 en
milliards de dollars EU aux prix courants.
Années
1980
1990
2000
2001
2002
2003
2004
2005
Monde
55,3
201,6
1409,5
832,2
617, 7
557,8
710,5
916,3
35,9
254,6
210,5
162,1
172,8
260,2
320,7
Économies en
développement 7,7
104
A. LEWIS: The Theory of Economic Growth (1956),
1
9
Afrique
0,4
Éonomies
0,66
en
développement
d’Asie
2,8
9,6
19,9
13
18,5
17,2
30,7
22,6
148
112
96,1
110,1
156,6
199,6
Source : CNUCED, Manuel de Statistiques 2006.
III/ La troisième caractéristique : le sous-développement comme
incapacité à briser le « Cercle Vicieux de la Pauvreté »
Le cercle vicieux de la pauvreté se définit comme une sorte de causation
circulaire selon laquelle la pauvreté engendre la pauvreté à travers des revenus très
faibles et en conséquence une épargne faible pour permettre un investissement
substantiel générateur de croissance, donc dřaccroissement des revenus. Tout se passe
comme sřil existait des mécanismes qui empêcheraient le pays sous-développé de
connaître un accroissement dřactivité. Cette notion peut revêtir deux aspects : un
aspect stationnaire qui induit ce que R. NURKSE appelle un équilibre de
sousdéveloppement et un aspect dynamique à partir de processus cumulatif renforçant
la constellation circulaire de forces maintenant lřéconomie sous développée en état de
pauvreté. Cet aspect a été mis en relief par G. MYRDAL qui a étudié ces processus
cumulatifs de croissance ou de régression, qui augmentent les inégalités entre régions
à lřintérieur des nations ou entre nations à lřintérieur de la communauté
internationale.
Figure 11 : Cercle vicieux de la pauvreté
DU COTE DE
L’OFFRE
GLOBALE
Faiblesse des
revenus
Manque de
capital
Faible
productivité
DU COTE DE
LA DEMANDE
GLOBALE
Investissement
réduit
Faiblecapacité
d’épargne
Faible
productivité
Faiblesse des
revenus
Demande
insuffisante
Incitation à investir
réduite
1°) L’aspect stationnaire
Lřéquilibre de sous-développement peut sřexpliquer dřabord par la formation
du capital nouveau, limitée par lřinsuffisance de lřépargne résultant du faible niveau
du revenu réel, lřoffre de capital est alors déficiente. Également, la demande de capital
est déficiente parce que les occasions dřinvestissement sont insuffisantes et lřincitation
à investir inexistante. On constate au niveau des PSD trois situations :
1
9
une demande de consommation intérieure faible, par suite des faibles
niveaux de revenus, ce qui déprime la demande dřinvestissement dans
toutes ces branches,
une absence de main dřœuvre qualifiée nécessaire à lřapplication des
techniques modernes de production,
une insuffisance des infrastructures économiques sans lesquelles une
entreprise de type moderne ne peut sřétablir et se développer. Lesdites
infrastructures sont les ports, les voies de communication, le système
bancaire, les centres de production et de distribution de lřénergie.
Pareille
situation produit deux conséquences particulières : dřabord,
lřinvestissement international privé se concentre dans les activités dřexportation et
non dans la production pour le marché intérieur. En effet, les capitaux privés tendent
toujours à se déplacer vers les pays où existe un marché massif et prospère, non vers
les pays où le capital est peu abondant et où sa productivité marginale serait pour cette
raison plus élevée. Ensuite, si une épargne se forme dans un pays sousdéveloppé, chez
les titulaires de revenus élevés (et on sait combien la répartition du revenu est inégale
dans un tel pays), elle nřest pas affectée à lřinvestissement productif, mais à des
emplois souvent improductifs et peu favorables à la croissance de lřéconomie
(placements dans les pays étrangers développés, thésaurisation sous des formes
diverses, constructions résidentielles de luxe, encaisses spéculatives.) Dans les PSD, les
titulaires de hauts revenus ont parfois des excédents substantiels dřépargne mais le
principal problème est de savoir comment détourner cette épargne vers des emplois
plus productifs.
2°) L’aspect dynamique du cercle vicieux
Il sřagit dřun élargissement du cercle conformément à lřanalyse de G. MYRDAL
qui considère quřautant le développement appelle le développement, la pauvreté
appelle une plus grande pauvreté. G. MYRDAL a mis en relief ces processus cumulatifs
de croissance ou de régression, qui augmentent les inégalités entre régions à lřintérieur
des nations ou entre nations à lřintérieur de la communauté internationale. En effet, le
jeu des forces du marché a pour conséquence que tout centre dřexpansion industriel
ou commercial exerce une attraction dřhommes, de marchandises et de services, de
capitaux, de vie intellectuelle et sociale et diffuse deux séries dřeffets :
dřappauvrissement des régions moins favorisées (backwash effects), qui se manifestent
sous des formes diverses : émigration des éléments jeunes et actifs de la population,
émigration des capitaux, le système bancaire captant les épargnes des régions pauvres
pour les orienter vers les régions en plein essor, disparition des industries
concurrencées par celles des régions développées qui disposent de marchés plus vastes
et travaillent dans la zone des rendements croissants, régressions de lřagriculture qui
demeure lřactivité prédominante mais dont le niveau de productivité est en baisse,
insuffisance des services publics (routes, voies ferrées, services sociaux, etc.)
dřentraînement (spread effects) sur les régions environnantes, qui balancent
les effets dřappauvrissement. Mais ces effets sont dřautant plus faibles que
le pays est plus pauvre ; leur intensité est fonction du niveau de
développement.
En appliquant ce schéma à lřéconomie internationale, on en déduit que les
relations internationales, les échanges dřhommes, de produits et de capitaux, se font
en faveur des centres développés tandis quřils vont dans le sens dřun appauvrissement
1
9
progressif des régions sous-développées : élimination de lřartisanat local,
développement des productions primaires en vue de lřexportation vers les régions
développées, exportation de capitaux par les capitalistes des pays sousdéveloppées, qui
justifie la formule selon laquelle on ne prête quřaux riches.
Comme les effets dřentraînement sont faibles ou nuls dans les pays
sousdéveloppés, les effets dřappauvrissement sřexercent sans y être de quelque façon
contrebalancés.
Lřétude du « cercle vicieux de la pauvreté » dans ses aspects statistique et
dynamique nous conduit à deux conclusions : dřabord, elle met en relief les nécessités
nationales dřune politique de développement et indique les voies dřaction qui doivent
être suivies, et ensuite elle montre que la croissance des économies sous-développées
impose une prise de vue mondiale des problèmes à résoudre et appelle des solutions à
lřéchelle mondiale.
De même que les phénomènes de sous-développement traduisent lřabsence
dřune communauté internationale structurée et organisée, le succès de tout effort de
développement dépendra de lřinstauration dans les consciences, dans les institutions
et dans les politiques, du désir de réaliser une telle communauté.
3°) Une vision de la Banque mondiale des cercles de causalité.
Cette approche très proche de lřanalyse « des cercles vicieux » consiste à
proposer la configuration de notions à fortes interactions cumulatives des cercles de
causalité qui peuvent être dits soit vertueux, soit vicieux. « La réussite dans un volet
d'un des cercles facilitera l'amélioration dans d'autres, mais on peine à concevoir que
l'Afrique prenne sa juste place au 21ème siècle à moins qu'il n'y ait progrès dans la
résolution des problèmes dans tous les cercles. Le programme en chantier peut être
réparti dans quatre de ces cercles : amélioration de la gouvernance et résolution des
conflits; investissement dans la population; augmentation de la compétitivité et
diversification de l'économie; enfin, réduction de la dépendance envers l'aide et
renforcement des partenariats »105.
105
Banque mondiale : L’Afrique peut-elle revendiquer sa place au 21ème siècle p 47 et suivantes
1
9
Figure 12 : Cercles de causalité selon la Banque mondiale
IV/ L’Approche marxiste du sous-développement à travers l’analyse de S.
AMIN
Les formations sociales périphériques constituent la partie centrale de lřouvrage
de Samir AMIN qui mène son analyse non plus en termes de mode de fonctionnement,
mais en termes de mode de production et de formations sociales. La construction
dřune formation sociale capitaliste spécifique à la périphérie sřeffectue à partir de la
colonisation et de lřexportation de capital sur la base des modes de production
précapitalistes.
La théorie de la transition au capitalisme périphérique livre deux séries de
résultats: dřune part, en ce qui concerne les conditions nécessaires pour que sřétablisse
le mode de production capitaliste à la périphérie « celles-ci sont au nombre de deux
essentiellement : la prolétarisation et lřaccumulation du capital argent106 ce qui insiste
sur la dissolution des anciens rapports pour libérer la force de travail nécessaire à
lřétablissement de rapports de production capitalistes, libération obtenue le plus
souvent par la violence, et dřautre part en ce qui concerne la dynamique de
lřaccumulation : « Le mode de production capitaliste tend à devenir exclusif cřest-àdire
à détruire les autres modes de production. Sur ce dernier point Samir AMIN développe
la spécificité du mode de production capitaliste dans les formations sociales
capitalistes de la périphérie qui réside dans la carence des rapports de production à
dominer le développement des forces productives, ce qui conduit dřun côté à la non
industrialisation, et de lřautre à la consolidation des rapports de production
capitalistes.
106
S.AMIN : idem p 165
1
9
Le développement du capitalisme périphérique ou le développement du
sousdéveloppement se manifeste selon S. AMIN par trois distorsions :107 une
distorsion décisive en faveur des activités exportatrices qui absorberont la fraction
motrice des capitaux en provenance du centre ;
une distorsion en faveur des activités tertiaires qui traduit les contradictions
particulières au capitalisme périphérique et les structures originales des
formations périphériques ;
une distorsion dans les choix des branches de lřindustrie en faveur des
branches légères, accessoirement en faveur des techniques légères.
Plus spécifiquement, les formations sociales capitalistes périphériques
africaines partagent trois caractéristiques communes :
la prédominance du capitalisme agraire et commercial dans le secteur
national,
la constitution dřune bourgeoisie locale dans le sillage du capital étranger
dominant,
la tendance du développement bureaucratique original, propre à la périphérie
contemporaine.
Cette troisième caractéristique engagerait les formations sociales vers un «
capitalisme dřÉtat » parfaitement compatible avec les exigences du centre et la
reproduction des rapports capitalistes internes aux pays sous-développés.108
Section 2 : Les caractéristiques
développement
extra-économiques du
Le Japon est le seul pays de peuplement non blanc et de culture non occidentale
à avoir réussi à faire fonctionner efficacement un système politique démocratique et
une économie libérale performante en ne se fondant que sur ses valeurs propres de
civilisation. Lřune de ces valeurs est lřinvestissement sur lřhomme considéré comme
le capital le plus précieux. Dans ces conditions, un PSD ne peut entreprendre et réussir
un développement durable que si les structures dřencadrement sont compatibles avec
les stratégies et politiques de développement.
On peut se demander au premier abord si lřéconomiste a quelque compétence
pour étudier les rapports entre civisme et développement. Dans la pensée économique
néo-classique dominante, le développement se réduit à des conceptions strictement
économiques et ne met en jeu que des variables de même genre, techniques et
quantifiables, découlant des postulats de rationalité de lřhomo- economicus qui est une
créature se présentant de façon isolée sur le marché, dépourvu de passé historique,
dřopinions politiques et de relations sociales en dehors des simples échanges
marchands.
Dans cette optique, les relations hors marché et les institutions nřentrant pas
dans le cadre du marché sont supposées nřavoir aucune répercussion significative sur
les activités de développement économique et social. En conséquence, les économies
107
108
S.AMIN : idem pp. 197-338
Moustapha KASSE : La transition du sous-développement au socialisme, Édit. Silex
1
9
ont une nature statique et dépourvue de passé, le changement et les évolutions
marquantes ne résultent que des seules variables économiques et technologiques. Ainsi
débarrassées des relations sociales et de leur dynamisme historique, les économies sont
réduites à de simples appareils techniques servant à lřallocation des ressources rares.
Cela permet aux théoriciens de sřinstaller dans un monde dřhypothèses universelles et
de modèles formels.
Toutefois, il est généralement admis que les performances économiques
dérisoires des politiques de développement appliquées depuis plus de deux décennies
prennent leur source pour lřessentiel dans le caractère réducteur de ces analyses
étroites et simplistes qui ignorent la complexité des réalités socio-économiques des
PSD.
Cette vision technocratique du développement est fondamentalement erronée.
Il est aujourdřhui globalement admis que la viabilité de toute stratégie de
développement dépend dřune multitude de paramètres extra-économiques. En effet, il
est impossible dřétudier les problèmes du développement sans prendre en
considération le contexte social de lřactivité, les relations que les hommes nouent entre
eux et les choses. En conséquence, tout développement économique doit, à mon sens,
sřinsérer dans une synergie sociale. Deux attitudes sont alors possibles : celle de
lřingénieur qui sřen remet à la mécanique et à la technique et celle du biologiste qui
tient compte de tous les éléments de lřenvironnement.
Cette deuxième vision est plus féconde et exige alors de compléter lřanalyse en
intégrant des variables non économiques. Cette opinion peut être appuyée par le
référentiel dřéconomistes classiques comme contemporains qui, dans leurs esquisses
dřune théorie valable de la croissance et du développement, font une très grande place
aux variables extra-économiques. Déjà, J. S. MILL, dans ses Principes dřÉconomie
Politique (1848), observait quřau titre des moyens de réaliser lřaccumulation du capital
dans les autres pays, il faut ajouter « 1°) un meilleur gouvernement ; 2°) lřamélioration
de lřinformation du public, le déclin des usages ou des superstitions qui empêchent
lřefficacité de lřindustrie ; la croissance de lřactivité mentale qui éveille les esprits à de
nouveaux objets de désir ; 3°) lřintroduction des arts étrangers et lřimportation du
capital étranger ». Dans la même lignée de réflexion A. MARSCHALL note que « la
longue période est celle où il faut faire intervenir non seulement la possibilité de
variation du capital fixe, mais encore de nombreux autres facteurs variables tels que
lřétat des connaissances, les goûts des sujets économiques, etc.… ».
Cřest surtout J. SCHUMPETER qui va insister sur ces variables non
économiques déterminantes : « Abandonnons le domaine des considérations
purement économiques, tournons-nous maintenant vers le complément culturel de
lřéconomie capitaliste, si nous voulons parler de langage de Marx, et vers la mentalité
qui caractérise la société capitaliste, en particulier la classe bourgeoise ». Cřest après
avoir étudié la « Civilisation du Capitalisme » que Schumpeter répond à la question de
savoir si le capitalisme peut survivre. Ce système dit-il nřest pas menacé sur le plan
proprement économique, « il est en péril parce que les murs qui le soutiennent sont
croulants : les structures sociales protectrices, les idéologies et les représentations
mentales liées au capitalisme sont menacées de destruction ou en voie de
transformation ».
Le professeur YOSHIMORI sřest posé la question de savoir « Pourquoi les
japonais se sont mis à se développer, à sřindustrialiser et pourquoi les japonais ont-ils
réussi sur le plan économique ? Cřest paradoxalement la réponse japonaise donnée au
défi occidental. Avant la moitié du siècle dernier, les japonais vivaient tranquillement,
en paix, isolés du reste du monde, dans de petites îles où le système féodal avait réglé
1
9
la vie pendant près de trois siècles. Un jour, vers le milieu du siècle dernier, un bateau
noir était venu. Il sřagissait dřun bateau des américains qui avait forcé la porte du
Japon en raison du ravitaillement pour les Américains qui naviguaient entre les ÉtatsUnis et la Chine. Les japonais voyaient de plus en plus les pays asiatiques colonisés par
les puissances occidentales (la Chine, dřautres pays), et ceci était ressenti par les
japonais comme une réelle menace à lřintégrité nationale du Japon. La seule solution
pour les japonais face à ce défi technologique tout à fait énorme est de concurrencer les
Occidentaux sur leur propre terrain, cřest-à-dire en empruntant, en assimilant
systématiquement les technologies occidentales. Les japonais étaient, et sont aussi
fiers, fiers de la tradition, et ce nřétait pas facile pour les japonais, à cette époque-là, de
faire quelque chose, dřadopter les produits de la civilisation occidentale. Donc, on a
inventé une formule : même si on assimile au Japon les technologies occidentales. Cřest
par le biais de lřâme japonaise que les japonais le feront. Cřest ainsi que lřâme
japonaise et la technologie occidentale étaient devenues une espèce de slogan pour les
japonais. Et le but de cette assimilation de la technologie occidentale était de préserver
au Japon son intégrité territoriale et également son identité politique et culturelle dues.
Ce sont ces deux éléments, lřun géographique et lřautre historique, qui sont à la base
de la modernisation et de lřindustrialisation du Japon. »
Dans le même sens, le Professeur LISSOUBA observe que « certaines réalités
culturelles peuvent constituer de graves entraves aux efforts de développement. Il nous
faut pour cela admettre dřemblée deux postulats : Tout dřabord, le développement
nřest pas seulement croissance ni synonyme dřextension de marchés. Il appelle toutes
les dimensions de lřhomme, comme lřont rappelé les précédents orateurs, une analyse
simultanée des politiques au sens strict, des politiques économique, des idéologies, ce
mot étant pris dans son acception qui privilégie le culturel, ou dialogue avec le réel ».
1
9
Encadré 8: Culture, créativité et marchés
Dans son Rapport mondial sur la culture, A.SEN montre que la réussite qui était au
départ l'apanage du Japon, s'est progressivement généralisée à toute la région et quřelle a
donné naissance à de nouvelles théories sur le rôle de la culture asiatique dans la réussite
économique aussi bien que dans l'affirmation politique. La question est donc d'évaluer le
potentiel économique des valeurs culturelles de l'Asie. Sa démarche s'appuie sur les
constatations suivantes :
Les valeurs culturelles de l'Europe ont paru tout d'abord les plus fécondes pour
expliquer sa suprématie;
Ensuite, l'héritage des règles des traditions, et des valeurs propres aux Samouraï ont
été invoqués pour expliquer l'industrialisation rapide du Japon;
Récemment d'autres régions asiatiques ont connu la même réussite. L'attention
s'est alors portée sur les vertus spécifiques du confucianisme, un lien culturelle qui
unit le Japon, La Chine et la majeure partie de l'Asie orientale;
Les valeurs du Bouddhisme radicalement différentes de celles du confucianisme,
sont aujourd'hui sollicitées pour expliquer la réussite récente de la Thaïlande et de
ses voisins on y ajoute le potentiel économique de l'Islam pour rendre compte de
l'essor de l'Indonésie;
Plus récemment encore, l'Inde connait une croissance économique supérieure à
celle de l'Europe et de l'Amérique. Les interprétations passés qui présentaient
l'apathie et le fatalisme comme les causes de la stagnation sont prises de court pour
expliquer le dynamisme actuel.
Amartya SEN en tire deux conclusions: la culture européenne n'est pas la seule voie
vers une modernisation réussie et le développement de l'Asie orientale présente certaines
particularités, notamment un rôle plus marqué de l'éducation et de la formation, ainsi que
l'établissement des relations plus harmonieuses et plus coopératives entre le marché et l'État.
Mais ceux ne sont pas là des aspects propres aux " valeurs asiatiques " en tant que telles, ni
des exemples que d'autres pays ne peuvent suivre. À chacun ses valeurs, à chacun son idéal de
progrès, à chacun sa route pour s'en approcher. Source : Amartya SEN (Prix Nobel
1998)
Dès lors, il faut identifier lřensemble des conceptions, des valeurs éthiques, des
croyances, des idéologies et des représentations des « faiseurs de développement » qui
ont longtemps été masquées par des modèles de développement qui semblaient
fonctionner sans elles. Ces variables sociologiques, morales, politiques et sociales ont
la forte capacité de commander ou dřorienter lřactivité économique comme lřont
clairement établi les travaux de Max WEBER sur lřinfluence de lřéthique protestante
dans le décollage économique des pays capitalistes ou ceux de SOMBART sur la
contribution de la mentalité juive dans la réalisation de la révolution industrielle en
Europe.
Pour ce deuxième auteur, trois attitudes paraissent essentielles pour le
développement économique et social, du fait des valeurs quřelles véhiculent et qui
influencent très fortement la croissance économique et le développement mais aux
quelles il faut ajouter deux autres: lřattitude à lřégard du travail social considéré
comme le principal créateur des biens matériels et des services ;
lřattitude à lřégard du progrès perçu au double niveau dřune quête
permanente des innovations créatrices et de lřaccumulation de ressources à
des fins dřinvestissements productifs ;
lřattitude à lřégard du temps, autrement dit le temps est-il un bien rare qui
a un prix ou alors est-il lřattribut dřune divinité ?
lřattitude face à la corruption
1
9
lřattitude à lřégard du service public.
Attitude à l’égard
du travail
Attitude à l’égard du
progrès matériel
Attitude à l’égard
du temps
Attitude face à la
corruption
Volonté de transformer son
état : acceptation du
développement
Acceptation de son état :
refus du changement
Attitude active à l’égard
du développement
Attitude à l’égard du
travail
Développement ou
processus cumulatif de
transformation
Immobilisme
Stagnation régression
Attitude à l’égard de l’Etat
et du service public
Ces cinq attitudes forment les structures mentales ou lřoutillage mental compris
comme lřensemble des concepts, des croyances et des représentations qui ont cours
dans une société et que lřon peut infléchir dans un sens favorable au développement.
Elles expliquent pour une très large part la conception que lřhomme se fait de ses
relations avec les principaux facteurs de croissance, conception active ou conception
passive, acceptation de son état ou volonté de le transformer et de lřaméliorer. Cřest
pour cette raison quřil est souvent souligné que le développement est une question de
mentalité. On comprend dans cette optique le rôle éminemment positif que peut jouer
le civisme accepté comme un ensemble de valeurs et de comportements qui agissent
sur la conscience de lřêtre humain, pour lui inculquer une attitude positive, se
traduisant par le respect de soi-même, le respect dřautrui, le respect des institutions
que les populations se sont données librement. Les règles de civisme invoquées ou
imposées par un donneur dřordre peuvent alors entraîner des attitudes favorables au
développement économique.
La crise persistante des économies africaines malgré lřapplication par les pays
africains depuis plus de deux décennies, des programmes dřajustement structurel
ravivent le débat sur les modèles de développement et leur pertinence. Ceux-ci
reposaient sur trois postulats majeurs à savoir :
une conception mécaniste et linéaire de lřhistoire et du développement selon
laquelle toutes les sociétés humaines passeront par les mêmes stades avant
de décoller ;
une approche technocratique de la gestion et du développement
institutionnels, qui part de lřidée que la modernisation passe
obligatoirement par un mimétisme à lřégard de la civilisation occidentale ;
et une conception ethnocentrique de la culture fondée sur lřidée que toutes
les sociétés doivent tendre à épouser les mêmes valeurs que celles des pays
développés, notamment lřesprit dřentreprise, la recherche du profit
maximum, la sécurité matérielle et lřintérêt personnel.
La conclusion toute logique de cet ensemble de postulats est que le
développement du continent africain devra être impulsé de lřextérieur. Il suffit
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simplement dřorganiser la mobilité des capitaux, de transférer les technologies et les
cultures qui les accompagnent. Pour rompre avec cette philosophie, il importe
dřanalyser les valeurs socio-culturelles ainsi que les attitudes et comportements des
acteurs face à ces valeurs.
I/ Les attitudes à l’égard du travail
Le travail est à la fois le fondement de la valeur des biens et services et la
principale source de la richesse des nations. Ce propos peut être illustré par certains
exemples bien édifiants :
un exemple religieux : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »,
recommandation du Tout-Puissant à Moïse sur le Mont Sinaï ;
un exemple de théorie économique : la valeur dřun bien est déterminé par le
temps de travail socialement utilisé pour sa fabrication ;
des exemples de politique économique : les différentes révolutions
industrielles en Europe et dans le Monde se sont déroulées dans des
conditions de travail surexploité. Plus édifiant encore sont les « ateliers de
sueur » qui ont permis aux pays asiatiques de vaincre le sousdéveloppement dans lřintervalle dřune génération et dřêtre le pôle émergent
qui fournira plus de la moitié du surcroît de la production mondiale.
La question qui découle de ces exemples est celle de savoir quelle est lřattitude
des acteurs sociaux à lřégard du travail ? Trois faits massifs méritent dřêtre soulignés
et sérieusement analysés. Le premier concerne les cérémonies familiales et les
nombreuses activités de loisirs qui démobilisent tout le corps social et particulièrement
sa composante la plus valide : la jeunesse. Le second est relatif à la multiplicité des fêtes
officielles qui sont des charges exorbitantes pour les entreprises et partant diminuent,
leur compétitivité structurale. Le troisième fait est la faible productivité du facteur
travail dans tous les secteurs dřactivité. En prenant le cas de lřagriculture on sřaperçoit
que les hommes consacrent au travail 103 jours, soit 600 heures par an et les femmes
155 jours, soit 1.100 heures. Dans les mêmes climats et sur les mêmes sols, le
rendement moyen par actif rural et par hectare cultivé est presque 10 fois plus élevé en
Asie.
Que faut-il alors faire pour promouvoir une société de travail, cřest-à-dire une
société qui se construit autour des valeurs qui agissent sur la conscience des citoyens
pour leur inculquer en permanence des attitudes favorables au travail productif et
créatif. Il faut certainement aller bien au-delà de simples appels à la conscience
professionnelle.
II/ L’attitude à l’égard du progrès matériel
Si nous réduisons le progrès matériel à deux variables fondamentales,
lřacceptation des innovations technologiques et lřaccumulation productive, il devient
intéressant de savoir si la recherche de ce progrès est tenue pour une finalité de
lřactivité des citoyens sénégalais.
Pour ce qui est des innovations, la réceptivité des sénégalais est presque parfaite
: vivacité dřesprit, intelligence ouverte à toutes mutations, très forte propension à
lřinitiation, système éducatif et de formation de bon niveau. Toutes ces raisons font
que la dotation de notre pays en ressources humaines est une des meilleures en Afrique
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francophone. Cette situation est renforcée par la présence dřune Université qui est
aujourdřhui un des pôles de compétence et dřexcellence de la sous-région.
Concernant lřautre volet du progrès (à savoir lřaccumulation), elle soulève les
questions suivantes : la richesse est-elle source de consommation, moyen de prestige
ou instrument de progrès économique par accumulation et investissement ?
Commençons par élucider le lien entre accumulation et développement. Notre pays a
besoin dřune croissance rapide, accélérée, harmonieuse et aux taux le plus élevé
possible compte tenu des ressources disponibles. Or, le taux de croissance est une
fonction directe du taux dřaccumulation, donc de lřépargne. En conséquence, il ne peut
exister de développement sans une conciliation entre les capacités de génération et
dřabsorption des surplus. Historiquement, les richesses qui se formaient étaient
systématiquement détruites par des mécanismes divers (cérémonies, legs, dons, …) ;
cela pour maintenir la cohésion et empêcher toute différenciation sociale remarquable.
Cette tradition sřest renforcée aujourdřhui entraînant une véritable dilapidation des
ressources à lřoccasion de cérémonies de tous ordres. Lřinterférence de deux valeurs
lřune traditionnelle et lřautre moderne le « pouvoir dřachat » entraîne une surenchère
dans les dépenses somptuaires qui finissent par liquider ou amoindrir les capacités
dřépargne des individus. Les ressources publiques comme celles provenant de la
corruption seront détournées par les individus au profit de la famille élargie ou des
groupes ethniques. La conséquence est que lřépargne sera faible ainsi que les
possibilités de financer les investissements personnels.
Il nous faut réfléchir sur les expériences des pays asiatiques dont le mode
dřorganisation sociale nřest pas trop éloigné du notre. Lřindividu y acquiert son
identité par son appartenance à la famille. La société est un tout où lřindividu, quel
quřil soit, est enfermé dans un réseau de relations préétablies. Toutefois, les relations
interpersonnelles sont très fortement hiérarchisées si bien que chacun cherchera à
établir des liens sociaux verticaux (de supérieur à inférieur), plutôt quřhorizontaux
(entre égaux). Selon la formule de CONFUCIUS « Que le prince soit prince, que le sujet
soit sujet, que le père soit père et que le fils soit fils ». Dans ces sociétés asiatiques, les
taux dřépargne sont très élevés car les agents économiques considèrent, dans un
premier temps, que les surplus de revenus quřils obtiennent sont provisoires et quřil
vaut mieux les mettre de côté pour les temps difficiles. Différemment, le système
africain, par ses réseaux de solidarité, offre un filet permanent de sécurité sociale.
Comment ajuster les comportements dřépargne des individus pour quřils soient
dřune part plus favorables à lřinvestissement et dřautre part mieux corrélés aux risques
et à lřincertitude ? Comment imposer un civisme dans la gestion des ressources
individuelles ? Faut-il agir sur le modèle de consommation, sur lřenvironnement social
ou sur les incitations ?
III/ L’attitude à l’égard du temps
La question est importante. Il sřagit de savoir si le temps est un élément sur
lequel lřhomme nřa aucune prise ou alors si le temps est un bien rare qui doit être
aménagé et qui a un prix. Dans la société sénégalaise dřaujourdřhui, cřest la première
perception qui prévaut, ce qui se traduit par un attentisme dans lřélaboration comme
dans lřexécution des décisions.
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IV/ L’attitude à l’égard de la corruption
Cette question est décisive dans les économies de marché où la transparence
devrait permettre un fonctionnement efficace des relations marchandes et des règles
de compétition. Les Institutions Financières Internationales sřintéressent bien après
les théoriciens, à lřéconomie politique de la corruption.
Analysant ce phénomène, un auteur comme le Prix Nobel G. BECKER estime
quřil sřagit de la confrontation dřune offre et dřune demande selon les principes de
lřéconomie du crime qui permet à des individus de disposer dřavantages indus sans
payer ou dřune rente de situation. Les contractants comparent les gains probables et
les risques potentiels.
En revanche, pour la société comme pour les citoyens la corruption impose des
coûts moraux, politiques, sociaux et économiques. Ces coûts économiques se
traduisent par le gaspillage des fonds publics, lřoctroi de rentes de situation
parasitaires, la concurrence déloyale pour les entreprises, des pertes de revenus
budgétaires et de crédibilité pour lřensemble du système social. Par ailleurs, elle remet
en question lřégalité de traitement des citoyens et lřégalité des chances des entreprises
en régime de concurrence. En conséquence, si on laisse la corruption sřincruster et se
développer, il va se former des échanges sociaux complexes avec des réseaux qui vont
viser à sécuriser les transactions délictueuses hors marché au détriment de lřéconomie
nationale.
Que convient-il de faire ? Souvent les sociétés démocratiques organisent des
mobilisations anti-corruption en appelant au civisme et aux valeurs républicaines. Est
ce suffisant ?
V/ L’attitude à l’égard de l’État et du service public
Les économistes ont beaucoup discuté ces dernières années sur les fonctions de
lřÉtat avec la critique de lřinterventionnisme par les institutions financières
internationales. À la limite, lřÉtat doit se cantonner à un rôle de veilleur de nuit sur
lřéconomie nationale. Il devrait se recentrer sur deux fonctions principales : lřune de
production des externalités positives, à savoir la sécurité, lřéducation, la santé,
lřenvironnement, et lřautre de corrections des dysfonctionnements des marchés.
Cependant cette analyse est très partielle car lřÉtat est un instrument irremplaçable
dans le développement économique et social. En Asie, il a joué un rôle massif et efficace
dans lřorganisation de lřéconomie et dans lřallocation des ressources vers des projets
porteurs. Les problèmes qui sont soulevés concernent plutôt lřÉtat africain qui accuse
en vérité une faillite instrumentale par suite dřune marginalisation par le haut de la
part du système mondial et dřune précarisation par le bas par le secteur informel. La
faillite est aussi financière et se manifeste dans le déficit budgétaire chronique, le déficit
du secteur public, lřendettement interne et externe. À la racine du mal on découvre le
caractère patrimonial et prédateur du système étatique, du fait des comportements
anti-civiques vis-à-vis des biens collectifs.
À plusieurs occasions les hommes politiques dénoncent cette situation sans
réussir à éliminer les malversations financières, la gestion non transparente et
gabégique du secteur public, la démultiplication des passe-droits, la promotion et la
protection de lřincompétence, la violation des règles dřune compétition stimulante, etc.
Pour sûr, de tels comportements conduisent le pays à la ruine.
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La formule consacrée est aujourdřhui la bonne gouvernance qui est un moyen et
un objectif de développement garantissant la participation populaire, la stabilité
politique, le développement institutionnel et le respect des droits de lřhomme. Les
réformes et lřamélioration de lřéconomie sont donc indissociables des réformes de
lřEtat et de son système de gouvernance. Sous ce rapport, les questions essentielles qui
se posent au niveau de la gouvernance ont trait à :
une organisation plus efficiente du secteur public, plus responsable, plus
transparente et plus axée sur la satisfaction des besoins des populations ;
une organisation et une gestion plus efficiente des ressources humaines ;
un renforcement des capacités de formulation des politiques
gouvernementales et de suivi de leur application ;
un renforcement des systèmes de contre-pouvoirs (pouvoir législatif,
judiciaire, société civile, groupe de pression) afin de leur donner la capacité
de suivre et dřévaluer les politiques élaborées et appliquées ;
un renforcement de lřétat de droit et des libertés fondamentales.
La bonne gouvernance ainsi analysée appelle un ensemble de comportements
civiques des citoyens concernés par la chose publique.
Il reste beaucoup dřautres attitudes importantes qui devraient être analysées
comme par exemple celles concernant la confiance qui facilite les transactions entre
agents économiques et celles relatives à lřacceptation des décisions dans un système
démocratique ou également « le patriotisme économique ».
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Figure 13
FACTEURS HUMAINS
FACTEURS MATÉRIELS
Environnement très
contraignant
Contraintes
socioculturelles
Croissance très
rapide de la
population
Manque de technologies
appropriées et
Manque de
capital humain
Manque
d’infrastructure
de base
Contraintes
Politiques
Déficit Epargne
et capital
financier
Mauvais
fonctionnement des
Institutions :
Politiques de prix
inadéquates
Etat- Marché
Evolution des
marchés mondiaux
FACTEURS ECONOMIQUES
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Section 3 : Techniques
sousdéveloppement
de
quantification du
Un phénomène aussi complexe que le sous-développement est-il mesurable ?
Beaucoup dřauteurs se sont essayés à trouver des indicateurs de mesure qui soient
précis et quantifiables.
I/ La critériologie
Les premières tentatives sont réalisées par Yves LACOSTE 109 sous le nom de
critériologie. Cette méthode selon J. FREYSSINET est née « dřune volonté
dřobjectivité et dřempirisme, elle veut se débarrasser de tout préjugé scientifique, de
tout postulat de valeur implicite pour se consacrer à lřobservation des faits. Cette
méthode présente un double intérêt. En premier lieu, face à lřenchevêtrement souvent
souligné des facteurs, la critériologie réalise une sélection et une mise en œuvre des
facteurs communs à tous les pays sous-développés et, parmi ces facteurs, sélection de
ceux qui sont jugés essentiels. En second lieu, la critériologie répond à un souci
dřobjectivité, sřopposant à la partialité des analyses doctrinales.» La critériologie
devrait fournir une base commune à tous les économistes quelle que soit leur
orientation idéologique »110.
Ces critères sont au nombre dřune quinzaine pouvant se classer en 6 catégories
: les critères liés à la production et concernent la prééminence des activités agricoles
et minières, lřhypertrophie des activités tertiaires, la faible industrialisation, la faible
productivité, les techniques de production arriérées, etc.
critères dřordre démographique ; taux élevé de natalité, de fécondité et de
mortalité, explosion démographique, jeunesse de la population, etc.
les
critères relatifs à la consommation : faible consommation dřénergie, faible
niveau de consommation alimentaire, etc.
critères sociaux : structures
sociales déséquilibrées avec faiblesse des classes moyennes, structures sociales
désarticulées avec absence de mobilité sociale verticale, faibles niveaux de
revenus, des infrastructures sanitaires, pauvreté de masse, chômage endémique
affectant surtout les jeunes, précarité de la condition féminine, etc.
critères politiques : détérioration de lřespace politique, faible
démocratisation, régimes autoritaires, administration inefficiente et
corruption, etc.
critères dřordre spatial : territoires désarticulés.
109
110
Yves LACOSTE:Les pays sous-développés
J. FREYSSINET : op.cit. p15
2
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Encadré 9 : Les indicateurs du développement
L’Arithmétique Politique fondée par William PETTY , établissait en "nombres, poids,
mesures" la richesse relative des nations… sous le contrôle attentif des princes. Avec la naissance
des comptabilités nationales, le développement comparé des nations s'évalue à coup d'agrégats
macroéconomiques (Produit national, Disponibilité alimentaire globale...) et détermine les
rapports macro- géographiques: Nord/ Sud, Tiers-Monde, Pays Moins Avancés, etc. En
apparence, ce type d'évaluation a peu de sens sur le plan micro-économique: comment savoir que
vous êtes plus sous- développé que moi ?
Néanmoins, compte tenu de nouvelles exigences éthiques, les indicateurs du
développement désignent autant la réussite économique d'une nation que l'amélioration du
bienêtre d'une ou plusieurs personnes. Sur cette base macro et microéconomique, ces indices sont
produits exclusivement par les grandes institutions du développement qui les inscrivent à la fois
dans le passé par leurs constats, dans le présent par les modes de l'expertise dans le futur comme
impératif suprême.
Faut-il se contenter des indicateurs des institutions de développement ? Ces indicateurs
sont dérivés de leurs conceptions théoriques, par exemple en matière de compétitivité
internationale ou de développement humain. Depuis 1990, il existe une intense compétition sur le
"marché des indicateurs" entre la Banque Mondiale et le Programme des Nations Unies pour le
Développement (PNUD). Ainsi le rapport du PNUD de 1992 est un modèle de contestation à la
fois du FMI et de la Banque Mondiale. La première institution n'a pas exercé son autorité vis à vis
des pays riches mais a abusé de la conditionnalité vis à vis des pays pauvres. La Banque n'a pas su
être l'intermédiaire financier capable de recycler les excédents des pays riches en faveur du
développement des pays pauvres. Réciproquement la Banque accuse le PNUD de normer son
Indice du Développement Humain (IDH ) sur le niveau des pays les plus riches.
Mais le développement ne passe pas forcément par les institutions. En considérant la
pauvreté comme un des symptômes majeurs du sous développement, les agents économiques
concernés n'attendent pas passivement les projets des experts et réagissent stratégiquement aux
contraintes de leur milieu. Existe t-il des indicateurs du développement révélés ou décentralisés ?
On peut ainsi distinguer le catalogue des indicateurs de développement autour du PNB, la
recherche d'une vision synthétique du développement humain, et s'interroger enfin sur
l'opposition entre les conceptions normatives du développement "décrété" et les paradoxes du
développement "révélé".
François Régis Mahieu
II/ Les critères de la comptabilité nationale
Parmi les indicateurs utilisés pour mesurer le sous-développement, on repère
deux indices de la comptabilité nationale qui, principalement, a pour objet de
représenter de façon simplifiée lřensemble des opérations qui se déroulent dans le
cadre de lřactivité économique dřun pays. Ces deux indicateurs sont le Produit
Intérieur Brut et le Revenu National. Ces deux indicateurs se retrouvent dans tous les
Rapports des Institutions Financières internationales comme la Banque mondiale, le
FMI et le PNUD et sont qualifiés dřinstruments fiables de mesure permettant une
comparaison internationale du niveau dřactivités économiques et sociales des pays. Le
sous-développement est alors repéré par un niveau faible du PIB ou du RN par tête
dřhabitant. Ainsi tous les pays ayant un revenu national inférieur à 500 dollars rentrent
dans la catégorie des PSD. Toutefois, le PNUD se démarque de plus en plus de cette
appréciation et privilégie lřIndice de Développement Humain Durable qui est
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annuellement calculé pour tous les pays membres de lřONU et qui sont classés en
conséquence par le niveau que prend cet indicateur.
À partir de cette méthode, la Banque mondiale établit un classement des pays
en quatre groupes :
le groupe de pays à faible revenu ayant moins de 785 dollars,
le groupe de pays à revenu intermédiaire compris entre 786 et 3125
dollars,
le groupe de pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure
entre 3126 et 9655 dollars,
le groupe de pays à revenu élevé au-delà de 9656 dollars.
Quelle est lřorigine de ces indicateurs et surtout, ont-ils le degré de fiabilité et
de pertinence qui leur est accordé ?
1°) le Produit Intérieur Brut (PIB), l’étalon international de mesure
du niveau des activités économiques et sociales.
Lřagrégat Produit National concerne plus précisément la production finale qui
se rapporte à la valeur de lřensemble des biens et services produis et non utilisés à des
fins de consommation intermédiaire productive. Autrement dit, il sřagit de lřensemble
des richesses créées et affectées aux différentes utilisations finales (Consommation
Finales, FBCF, variation des stocks, exportations)111. Ainsi peut-on écrire la relation
suivante :
Production Finale= CF+Investissements +Exportations nettes avec
CF = Consommation Finale
Investissements=FBCF+Variation des stocks
Exportations nettes=Solde positif ou négatif de lřExcédent des Exportations
sur les Importations.
Le deuxième membre de cette égalité constitue la Demande finale qui recouvre
tous les emplois en biens et services sauf la consommation intermédiaire. Dřun autre
point de vue, cette production finale (qui exclut les utilisations intermédiaires
productives) peut se concevoir comme représentant la sommation de la contribution
productive nette de tous les secteurs institutionnels à la formation du produit global ;
or cette contribution productive étant constituée par la valeur ajoutée du secteur, cela
permet la deuxième relation suivante :
Production Finale=Somme des Valeurs ajoutées Brutes marchandes et non
marchandes
Cette optique permet alors de calculer le Produit Intérieur Brut
PIB =VAB (marchande et non marchande)
+ TVA grevant les produits
+Droits de douane et taxes assimilées
-Ajustement pour services bancaires imputés
Dès lors, dans la sphère réelle on dispose de trois méthodes dřévaluation du
Produit Intérieur Brut112 :
Moustapha KASSÉ : « Éléments de Comptabilité Nationale », Polycopie de 1 ère Année de Sciences Économiques,
FASEG, Dakar, 1994
112 André MARTENS-B. DECALUWE : Le cadre comptable macroéconomique et les pays en développement HMH,
Canada 1996, p. 35
111
2
0
D’abord la Valeur ajoutée
Valeur ajoutée=Valeur de la production- Dépenses intermédiaires afférentes à
cette production
Le Produit Intérieur Brut
PIB= somme des valeurs ajoutées des activités
PIB= somme des revenus distribués dans lřéconomie
Le Produit Intérieur Brut
PIB=somme des dépenses finales
Encadré 10: Les problèmes liés à la mesure par le PIB
Le PNB est toujours le principal indicateur malgré les critiques habituelles ayant trait à la
distribution, la sous-estimation des services, la non prise en compte des activités non marchandes,
la dégradation du capital écologique ou humain. Des critiques plus récentes montrent que
l'augmentation du PNB peut diminuer le bien-être, soit à court terme (en aggravant le sort des plus
pauvres) ou à long terme en dégradant la qualité de l'environnement et plus généralement de la vie.
La relation PNB/ population doit être appréciée en fonction des deux éléments de la
relation. À une richesse relativement faible du point de vue du PNB devrait être associée la richesse
de la population (il n'est de richesse que d'hommes). Comment dès lors laisser des pays comme la
Chine et l'Inde au milieu des pays les plus pauvres de la planète ?
À un PNB très faible, peut correspondre un optimum, soit un état d'équilibre réalisable,
préféré à tous les autres. Un développement décrété peut très bien se traduire par des situations
sub-optimales par rapport à la situation précédente. En d'autres termes, les compensations du
développement (l’augmentation du revenu national) ne rétablissent pas la mise en cause des
préférences individuelles.
D'autre part, il faut estimer ce PNB dans une unité de compte internationale, à savoir le $
US au risque de nombreuses distorsions. La correction la plus fréquente consiste à utiliser la Parité
de Pouvoir d'achat (PPA).
Le principal problème dans une économie ouverte tient à la prise en compte des prix
(l’économie est fatalement price-taker). Comment calculer un PNB en dollars à partir des données
en monnaie locale ? On propose alors, au moyen de la parité des pouvoirs d'achat (PPA) de corriger
le PNB évalué au taux de change nominal par les prix et plus généralement par des facteurs de
conversion.
La Parité des Pouvoirs d'Achat équivaut au nombre d’unités d'une monnaie étrangère
requises pour acheter les mêmes montants de marchandises et services sur un marché d'un pays
donné qu'un dollar achèterait aux USA. Encore faut-il parier sur une valeur d'échange
incontestable entre les deux marchandises, ce que contestait déjà RICARDO (1817).
La PPA permet un premier reclassement qui favorise les USA (par définition), les NPI et
un certain nombre de "petits" pays (Suisse, Belgique, Autriche, Luxembourg). Mais le calcul est
déjà fluctuant et le calcul en PPA apporte quelquefois des surprises médiatiques, pouvant très bien
faire apparaître la Chine ou la Russie dans les cinq premières "puissances" économiques mondiales
( Cf. la base des données du CEPII in fine.)
Source : François Régis Mahieu
2°) le revenu national.
En reprenant le tableau général des comptes intégrés des secteurs
institutionnels, on observe quřà partir de la VAB et des subventions dřexploitation
éventuellement reçues, sont assurés le règlement des salaires (y compris les charges
sociales) ainsi que le paiement des impôts liés à la production. Ensuite lřEBE (excédent
2
1
brut dřexploitation) ainsi obtenu, avec lřapport éventuel de certains revenus
complémentaires, servira à payer les dividendes, les intérêts, les loyers, les impôts sur
le revenu et sur le patrimoine, les primes dřassurance, etc. Ainsi le compte
dřexploitation et le compte de revenu des sociétés et quasi-sociétés non financières
montrent comment la valeur ajoutée, cřest-à-dire la contribution des entreprises au
produit intérieur, est répartie entre divers groupes dřagents économiques. Cette valeur
ajoutée constitue donc la source des revenus des agents économiques. Ce qui permet
dřécrire :
Somme des Valeurs ajoutées= Somme des Revenus créés par la production
Or, on avait démontré précédemment que
Somme des Valeurs ajoutées=Production Finale. Alors dans lřoptique du revenu
de la comptabilité nationale, on peut écrire :
Production Finale=Somme des revenus créés par la production Au
niveau du TEE, le calcul sřeffectue de la manière suivante :
PIB =Rémunération des salariés
+Impôts liés à la production et à lřimportation
+EBE
-Subventions dřexploitation
De cette échelle de revenus, le circuit devrait se refermer par lřanalyse de la
dépense, bien que cet indicateur ne bénéficie dřaucune importance. Étant donné que
les utilisations finales faites de la production finale (somme des valeurs ajoutées) sont
en valeur, elles constituent alors les dépenses des agents économiques. Cřest du reste
ce qui justifie lřexpression optique de la dépense qui permet de décrire les relations
suivantes :
Production finale = somme des Dépenses à caractère finale
De ce point de vue, on procède au niveau du TEE (Tableau économique
dřensemble) pour la détermination du PIB de la manière suivante :
PIB= Consommation finale
+FBCF
+Variations de stocks
+Exportations de biens et services
-Importations de biens et services
En somme, le PIB ainsi calculé étant identique dans les trois méthodes
dřévaluation, on remarquera que les trois optiques de la comptabilité nationale
représentent en fait trois points de vue différents sur une même réalité. En effet, cřest
au cours du processus productif que se forment les revenus et les emplois faits des biens
et services ainsi créés, exprimés en valeur et qui forment les dépenses des agents
économiques.113
3°) Ces instruments de mesure ont-ils le caractère infaillible et
pertinent qui leur est prêté ?
Ce nřest pas lřobjet de notre propos mais il faut souligner que la Comptabilité
nationale nřest pas un instrument neutre et présente dřinnombrables limites
techniques et même idéologiques surtout quant elle est appliquée aux PSD dont les
économies sont désarticulées, déséquilibrées et les marchés touchés de part en part de
113
Moustapha KASSÉ : op.cit. Pp54 et suivantes
2
1
multiples distorsions qui leur donnent toujours un fonctionnement imparfait. Selon J.
MARZEWESKI, la comptabilité nationale est à la fois utile à la théorie économique et
indispensable à la politique économique des États. Lřinterdépendance de plus en plus
étroite qui sřétablit entre ses agents fait quřune économie moderne ne peut fonctionner
quřà condition de disposer dřun mécanisme de coordination. Or, le jeu du marché est
souvent faussé, obligeant lřÉtat à prendre à sa charge la tâche ingrate mais
indispensable dřarbitre général.114La comptabilité nationale est le produit de lřanalyse
néo-classique qui situe dans le marché (au sens large) le point de départ et le point
dřarrivée de lřactivité économique et donne de ce fait une définition particulière des
sujets et des rapports de production.
Dans cette optique, observe une critique de la CN, « comme lřactivité
économique y est censée avoir pour objet, la satisfaction de ses besoins ou de ceux des
autres (production pour la consommation), le personnage essentiel en est le
consommateur, défini par un revenu, un pouvoir dřachat (contrainte budgétaire). Les
rapports qui sřétablissent entre les hommes pris comme une collection dřindividus,
sont des rapports de comparaison des besoins et des possibilités de les satisfaire en
fonction de la plus ou moins grande rareté des biens et services disponibles révélés par
les quatre grands marchés des biens et services, du travail, de la monnaie et de change.
La société ainsi décrite est une société sans classes, sans groupes dřaucune sorte, où les
individus exercent tour à tour des fonctions de production, de consommation,
dřépargne, dřinvestissement, etc.»115
Il existe des remarques plus techniques encore, relatives au cadre comptable, à
la définition des agents économiques, aux comptes et à leur articulation, au secteur
financier et à lřallocation par les marchés. À ces limites viennent sřajouter dřautres
propres aux structures des PSD : caractère désarticulé de lřéconomie, les trop fortes
inégalités de revenu, lřimportance des relations hors marchés (autoconsommation),
les multiples distorsions des marchés et la montée dřune nébuleuse : le secteur
informel. Lřinsuffisance de lřappareil statistique de collecte et de traitement des
données vient couronner cette kyrielle dřinsuffisances qui appelle une utilisation
prudente des indicateurs de la CN.
III/ Les critères du développement humain
À partir de son Rapport de 1994, le PNUD va jouer un rôle déterminant dans la
réflexion théorique, la conception et la définition de la problématique du
développement. Ce Rapport en dissociant le cycle de la croissance de celui du
développement, marque un tournant significatif dans la rupture avec lřéconomisme
dominant. Il est observé que «le nouveau paradigme du développement devra être axé
sur les gens, considérer la croissance comme un moyen et non comme une fin,
préserver les perspectives offertes aux générations actuelles comme aux générations
futures, et respecter les écosystèmes dont dépend lřexistence de tous les êtres humains.
Ce paradigme du développement doit permettre à tous les individus de développer
pleinement leurs capacités pour les utiliser au mieux dans tous les domaines :
économique, social, culturel et politique». (PNUD, 1994).
Lřhomme est ainsi replacé au cœur de la logique du développement. Désormais,
la qualité de la vie dřune population ne se réduit plus à lřimportance de son PIB. Le
contenu de ce dernier, la façon dont il est réparti avec plus ou moins dřinégalités, la
114
115
J MARZEWSKI : La Comptabilité nationale, Édit. Cujas
J.C. DELAUNAY : Essai marxiste sur la Comptabilité nationale, Édit. Sociales.
2
1
capacité de chacun à pouvoir accéder aux services de base que sont lřécole, la santé, le
logement ou lřeau courante et la qualité des services en question, tous ces éléments
jouent autant, sinon davantage que le simple niveau du PIB.
1°) Définition et structure de l’IDH
Le développement
humain
étant défini comme
étant le
processus d'élargissement des possibilités s'offrant aux individus de la
collectivité (une longue vie, une bonne santé, une accession à la connaissance, aux
biens matériels, à l'emploi et au revenu) pour un niveau de vie décent. Toute mesure
du niveau du développement humain atteint par cette collectivité doit tenir compte
nécessairement de ces différents éléments. Lřindicateur du développement humain
(IDH) sera alors un indice composite qui apprécie la situation moyenne dřun pays à
partir de trois dimensions représentées à travers : le niveau de longévité exprimé
par lřespérance de vie à la naissance
le niveau dřéducation mesuré aux 2/3 par le
taux dřalphabétisation et au
1/3 par le taux de scolarisation toutes catégories confondues ; et le niveau
décent évalué par le revenu par habitant exprimé en francs constants, cřest-àdire corrigé des différences de pouvoir dřachat (PPA).
Pour calculer l'indice du développement humain (IDH) pour une population ou
une catégorie de population donnée, on doit disposer de ces trois variables: soit X1
la mesure de la longévité et de la bonne santé de cette population: l'espérance de vie à
la naissance étant la variable la plus appropriée au stade actuel de la recherche pour
refléter cet aspect du développement humain;
X2 l'acquisition des connaissances: le taux de scolarisation et celui
d'alphabétisation;
et X3 la richesse de la population: le revenu.
Pour le calcul de l'IDH, on définit pour chacune des ces variables un seuil (ici on a
retenu le maximum et le minimum) jugé acceptable au sein de la population à étudier.
Puis on calcule pour chaque individu j de la population la valeur des écarts ou le
manque (en pourcentage) pour chaque variable i par rapport au seuil défini (indice Iij).
Pour chaque individu j on fait la moyenne arithmétique simple (Ij). Alors l'IDH;
l'indicateur recherché pour l'individu j est égal à la différence par rapport à l'unité de
cette moyenne Ij :
La 1ère étape
On calcule pour chaque catégorie de la population un indicateur de manque (I ij) par
rapport à chaque variable. Cet indicateur est défini comme suit:
I ij
=
( max X ij - X ij )
( max X ij - min X ij )
2
1
La 2ème étape
Pour chaque tranche j de la population, on calcule la moyenne arithmétique simple des
indicateurs Iij de manque sur les trois variables X1, X2 et X3; soit Ij
La 3ème étape
Alors l'indice du développement humain (IDH) pour la catégorie j de la population est
égal à:
(IDH)j = 1 - Ij
Modalités de calcul de l’IDH
Des valeurs minimales et maximales ont été fixées pour chacun des indicateurs
cités plus haut:
Espérance de vie à la naissance: 25 ~ 85 ans;
Alphabétisation des adultes: 0% ~ 100% ;
Taux de scolarisation: 0% ~ 100% ;
PIB réel par habitant: 100$ ~ 40.000$
Les indicateurs qui entrent dans la composition de l'IDH se calculent selon la formule
générale:
IDH = (val. réelle xi - val. minimale xi)/(val. maximale xi - val. minimale
xi)
Par exemple, si l'espérance de vie à la naissance est de 47,7 ans au Sénégal, la valeur
de l'indicateur d'espérance de vie du Sénégal sera alors : (47,7 - 25)/(85 - 25) = 0,378
La composition de l'indicateur de revenu est un peu plus complexe. La valeur du seul
(y*) est fixée au revenu mondial moyen de 1992, soit 5120 dollars en PPA (parité
pouvoir d'achat), et tout revenu supérieur à ce seuil est ajusté en appliquant la formule
de l'utilité marginale décroissante du revenu :
W(y) = y* pour 0<y<y*
= y* + 2[(y-y*)1/2] pour y*£y£2y*
= y* + 2(y*1/2) + 3[(y-2y*1/3] pour 2y*£y£3y*
La valeur corrigée du revenu maximum de 40.000$ PPA se calcule comme suit:
W(y) = y* + 2(y*1/2) + 3(y*1/3) + 4(y*1/4) + 5(y*1/5) + 6(y*1/6) + 7[(40.000 - 6y*)1/7]
Selon cette formule, la valeur corrigée du revenu maximum de 40.000$ PPA
s'établit à 6311 PPA.
Le principal problème est quřelle opère une très forte correction du revenu au
delà de la valeur de seuil, ce qui pénalise de fait les pays dans lesquels le revenu est
2
1
supérieur à cette valeur. Cřest pour cette raison que des perfectionnements ont été
apportés pour le traitement de la variable revenu afin de remédier à ce problème. Cřest
ainsi que lřindicateur du revenu est calculé selon la formule suivante :
W(y) = (LOG(y) – LOG(ymin)) / (LOG(ymax) – LOG(ymin))
Cette façon de procéder comporte plusieurs avantages. Tout dřabord, la
correction du revenu est moins sévère que la formule utilisée précédemment. Ensuite,
elle sřapplique à tous les niveaux de revenus et non à ceux qui dépassent un certain
seuil. Enfin, elle évite de pénaliser les pays à revenu intermédiaire.
L'IDH est alors la moyenne arithmétique de la somme des indicateurs de
durée de vie, du niveau d'éducation et du PIB réel corrigé par habitant
2°) Le classement des pays selon l’IDH. Quels enseignements peuton
tirer de l’IDH annuellement calculé par les RMDH.
Pendant une bonne décennie, les Rapports Mondiaux sur le Développement
Humain (RMDH)116 se sont attelés à la conception et à la construction dřindicateurs de
mesure et de comparaison des niveaux de pauvreté et de développement humain dans
le monde qui dépassent le cadre restrictif du PNB. Lřélaboration de ces indicateurs a
permis de mesurer lřénorme retard des pays dřAfrique subsaharienne en matière de
développement humain et conséquemment, lřétat de leur pauvreté.
Tableau 13 : Indicateurs économiques et sociaux dans le monde
PIB/hbt en 1998 Espérance de Taux
IDH
vie
(en francs
dřalphabétisation
français de 1999) (en années)
des plus de 15 ans
(en %)
Pays de lřOCDE
134 000
76,4
97,4
0,89
Europe de lřEst et
40 900
68,9
98,6
0,78
CEI
Amérique Latine
43 000
69,7
87,7
0,76
Asie de lřEst
23 500
70,2
83,4
0,72
(Chine incluse)
Pays arabes
27 300
66
59,7
0,63
Asie du Sud (Inde
13 900
63
54,3
0,56
incluse)
Moustapha KASSÉ : Consultation pour le PNUD sur « Le Rapport Mondial sur le Développement
Humain : quelques éléments de réflexion sur sa pertinence pour lřAfrique subsaharienne »
116
2
1
Afrique
10 600
48,9
58,5
subsaharienne
Ensemble du
43 000
66,9
78,8
monde
Source : Rapport mondial sur le développement humain, 2000
0,46
0,71
Le RMDH de 2000 révèle ainsi que lřIDH de lřAfrique subsaharienne atteint en
moyenne 0,46 ; ce qui traduit un gap de 0,536 en matière de développement humain.
Depuis 1990, environ 35 des 50 pays classés derniers en fonction de lřIDH sont
africains. Compte tenu de lřaggravation de la pauvreté et des inégalités dans le monde,
et particulièrement dans les PVD, il apparaît aujourdřhui nécessaire dřaller au-delà de
lřaspect statistique des analyses menées pour adopter une démarche dynamique qui
fasse le lien entre ces indicateurs de qualité de vie et le profil de la croissance
économique. Cela renvoie aux différents acteurs pouvant améliorer le niveau des
indicateurs. En effet, on peut difficilement nier quřil est plus facile dřêtre en bonne
santé dans un pays riche que dans un pays de lřOCDE : lřensemble des pays de cet
espace affiche un niveau dřIDH plus élevé (0,9 soit 10 % en dessous du meilleur
niveau). En revanche, pour la quarantaine de pays les moins avancés du point de vue
du revenu par tête, lřIDH moyen est à 0,44. De plus, on constate que les vingt pays où
lřIDH a reculé depuis 1990 sont tous des pays où le revenu par tête a également
diminué, à lřexception du Botswana. On ne peut arguer quřil existe forcément un lien
de cause à effet. Seulement, la pandémie du sida qui frappe massivement lřAfrique
subsaharienne provoque à la fois une chute de lřespérance de vie et une baisse de la
capacité productive des pays concernés. Alors quřà lřinverse, les pays où lřIDH a le plus
augmenté sont aussi ceux où la croissance du revenu par tête a été particulièrement
forte, telle la Corée du Sud.
2°) Quelles sont les limites de l’IDH ?
Dřabord, lřétat actuel des statistiques montre que les bases de données sociales
sont inexistantes ou alors totalement dérisoires. Les deux premiers indicateurs peuvent
être évoqués pour illustrer les problèmes liés à la qualité des données, et le dernier à sa
significativité quand on sait que non seulement les revenus et leur répartition sont
inconnus mais que les activités du secteur informel pouvant aller jusquřà 60% du PNB
sont non prises en compte dans lřévaluation de lřindice. Le PNUD nřutilise que les
données disponibles. Toutefois pour avoir lřespérance de vie à la naissance, il faut
disposer dřune table de mortalité récente qui se calcule lors de lřanalyse des données
de recensement. Cependant la plupart des pays Africains nřont pas respecté la
périodicité décennale des recensements, par exemple le dernier recensement du Togo
date de 1984, celui de la République démocratique du Congo date de 1984, celui du
Cameroun date de 1987, celui du Sénégal date de 1988 pour ne citer que ceux-là. On a
besoin des effectifs de la population récente pour avoir le dénominateur de la plupart
des indicateurs qui rentrent dans le calcul de lřIDH. Les effectifs sont obsolètes, ce qui
augmente lřimprécision de la qualité des résultats.
Ensuite, à lřéchelle globale, lřIDH présente un grand intérêt en ce quřil permet
de classer les pays, mais au plan strictement intérieur, il demande des corrections
multisectorielles. Si par exemple un pays est dernier du point de vue de lřIDH, sur
quelle variable devra-t-il sřappuyer pour redresser sa situation ? Il existe dřautres
indicateurs spécifiques du développement humain : pour mieux faire ressortir les
2
1
disparités entre sexes ou inégalités de genre, les indicateurs de base (espérance de vie
à la naissance, alphabétisation et taux de scolarisation, revenus) ont été ajustés en
tenant compte des écarts entre hommes et femmes.
Enfin, une limite de lřIDH est lřimportance secondaire accordée aux revenus
dans le calcul de lřindice. En prenant lřexemple de la France et de lřArgentine, le
premier pays a un revenu de 18430 dollars par habitant (corrigé PPA) avec une note de
0,948 et le second pays a un PIB de 5120 dollars avec une note IDH de 0,948. La
différence de 13310 entre ces deux pays se réduit à 225 dollars une fois lřajustement
réalisé. En fait, la déflation des revenus rend lřindice très peu expressif.
En définitive, il apparaît nettement que lřIDH est un instrument de comparaison
internationale. Toutefois, il ne permet pas de savoir quelle est sa composante qui sera
la cible du programme pour améliorer le niveau ou le classement du pays dans la
hiérarchie internationale établie. Si lřindicateur est performant pour faire des
comparaisons entre pays, il lřest moins au niveau opérationnel dans le pays. On sait
que dans tel pays, ou tel district sanitaire, la qualité des soins est mauvaise, mais on ne
sait pas sur quelle variable jouer pour améliorer la qualité des soins (7).
Encadré 11 : Un indice synthétique de bien-être économique soutenable ?
La notion de "développement soutenable" a été introduite en 1987 par la commission
mondiale sur l'environnement et le développement dans son rapport sur " Our common future".
Après que la Banque Mondiale lui ait consacré son rapport sur le développement de 1992,
l'écologie sera sans doute l'une des principales entrées de l'IDH. Le rapport sur le développement
humain tente de donner quelques indices sur l'environnement et la pollution mais ceux-ci restent
épars dans les premières versions. Les problèmes du " développement soutenable" sont analysés
dans le rapport annuel du World Resources Institute des Nations Unies sans pour autant fournir
un indice synthétique. À ce titre, l'indice du développement économique soutenable ( Index of
Sustainable Economic Welfare, ISEW) de Herman Daly et John Cobb tente de mesurer le bienêtre économique à long terme en corrigeant l'indicateur de la consommation des ménages par
des facteurs environnementaux et sociaux. Cet indice renforce le constat pessimiste sur la
divergence entre la croissance économique et le bien-être. Il permet de pénaliser les pays les plus
destructeurs du cadre de vie. Par exemple, le Royaume-Uni n’a pas augmenté son ISEW depuis
1950 malgré une augmentation du PNB de 200 %.
François R. MAHIEU
2
1
CHAPITRE 11 :
DÉMOGRAPHIE ET URBANISATION ACCÉLÉRÉE : FREIN
OU CHANCE DU DÉVELOPPEMENT
« Avec 5 milliards et demi répartis pour un quart dans les pays riches
et trois quarts dans les pays pauvres, nous avons déjà d’énormes
problèmes. Qu’en sera-t-il demain avec à peu près la même population
dans les pays riches mais 4 à 5 milliards de plus dans les pays pauvres ?
Ce rapport sera de 1 à 9. Et aux tensions géopolitiques s’ajouteront avec
acuité des problèmes écologiques…Face à ce problème certains
cherchent une solution démographique. Or, c’est elle qui conduit à 10
milliards en 2050 et à 12 milliards en 2050. Car si rien
ne changeait on pourrait être à 70 milliards. » Jacques
VALIN117
« Un nénuphar sur un étang double sa surface tous les jours.
Sachant qu’il lui faut trente jours pour couvrir tout l’étang, étouffant
alors toute vie aquatique, quand en aura-t-il couvert la moitié, dernière
limite pour agir ?»… Les riches s’enrichissent et les pauvres ont des
enfants….Existe-t-il des limites physiques à la poursuite de l’expansion
démographique ? Combien d’êtres humains peuvent être accueillis par
notre planète avec quelles conditions d’existence et pendant combien de
temps ?».
Club de Rome : Halte à la croissance118
La démographie a de tout le temps préoccupé tous les chercheurs en sciences
sociales : économistes, philosophes, sociologues et politiques. Cela sřest traduit dans
lřextrême variété des doctrines et théories démographiques malheureusement réduites
souvent à lřapproche de MALTHUS119 qui su paniquer des générations de personnes
sur les effets de lřexplosion des « bouches à nourrir » sur notre propre bien-être. Cette
vision contraste avec celle dřA. SMITH qui lie la loi du peuplement avec celle de lřoffre
et de la demande. « Cřest ainsi que la demande dřhommes règle nécessairement la
production des hommes, comme fait la demande à lřégard de toute autre marchandise
: elle hâte la production quand celle-ci marche trop lentement et lřarrête quand elle va
trop vite. Cřest cette demande qui règle et qui détermine lřétat où est la propagation
des hommes dans tous les pays du monde dans lřAmérique septentrionale, en Europe
et en Chine».120
Cřest pourquoi, « Il n'est de richesses que dřhommes » cette idée émise par Jean
BODIN (1530-1596) dans un contexte de mercantilisme, révèle toute lřimportance
attachée à la question démographique dans la stratégie de création de richesses. Elle
sera reprise par différents auteurs à des moments historiques déterminés. LřHomme
joue un double rôle : dřun coté il est le bénéficiaire ultime et de lřautre il constitue
lřintrant essentiel du mouvement de croissance et de transformation de la production.
J.VALIN : Pratiques de fécondité, Revue Histoire de Développement, n° d’octobre 1993.
Club de Rome : Ce mot ouvre la préface du Rapport MEADOWS, cette formule de pure logique appelle
la limitation des naissances avant quřil ne soit trop tard.
119 LřEssai sur la Population de Malthus, a souvent été interprété en dehors de son contexte de la «
Révolution démographique en Europe » au XIXème siècle et sa pression sur lřéconomie.
120 A. SMITH : La richesse des Nations
117
118
2
1
Lřhomme est ainsi placé au cœur du processus de développement économique car les
deux entretiennent des rapports très étroits. Pour que le développement économique
soit effectif il convient dřorienter la variable démographique par un ensemble de
mesures qualitatives et quantitatives à savoir la formation, lřéducation, les politiques
natalistes et antinatalistes. Ce qui mène vers les conceptions du capital humain comme
composante essentielle des théories de la croissance.
Presque tous les économistes, depuis lřÉcole classique jusquřaux
contemporains, se sont intéréssés aux problèmes démographiques pour découvrir les
logiques dřévolution des populations. Dans sa réflexion sur l'unité et la diversité du
Tiers-Monde, Yves LACOSTE en est venu, vers la fin des années 1970, à considérer
qu'un critère commun et presque unique unissait ses constituants : l'ampleur de la
croissance démographique. Dans les PSDS, ce phénomène n'a jamais eu d'équivalent,
la croissance démographique toujours supérieure à 2% par an, elle reste sensiblement
inférieure à ce seuil dans le reste du monde. Elle n'a jamais dépassé 1% l'an dans
l'Europe du XIXe siècle. À cette époque, la croissance démographique résultait dřune
évolution endogène de la société dans sa production, ses techniques médicales et sa
pratique de l'hygiène.
Pour la plupart des PSD marqués par une explosion démographique, ce
phénomène est analysé à la fois comme signe et cause de sous-développement.
Dřabord, elle est signe de sous-développement en ce quřelle traduit des attitudes à
l'égard de la vie quotidienne, des relations personnelles et sociales (plus de mise dans
des sociétés marquées par l'allongement de l'espérance de vie), de l'investissement
dans l'éducation ou encore de la sécurité sociale (où l'enfant est coûteux plus qu'utile).
Ensuite, elle est cause dans la mesure où elle provoque des tensions supplémentaires
dans des économies peu productives où la proportion d'inactifs s'est brutalement
accrue, tant par l'accroissement du nombre des personnes âgées que par le
fourmillement des enfants : deux conséquences des progrès «importés» de la médecine
de masse.
Dans les années 70, le Club de Rome sřappuyant sur lřanalyse néo-classique de
lřoptimum économique (versus optimum de population) alerte lřopinion mondiale,
dans un style extrêmement malthusien, que lřhumanité court à la catastrophe si on ne
limite pas les naissances. Les enjeux démographiques sont de nouveau posés en
relation avec la croissance et le développement économique et social.
La démographie mondiale a connu au fil des temps de nombreuses mutations
quřil faut comprendre et intégrer dans les processus de développement. Ces mutations
dues à de nombreux et complexes facteurs comme les guerres, les maladies, les
calamités naturelles, les progrès de la médecine constituent-elles un avantage ou un
handicap pour le développement et la croissance ?
Les individus comme les pays nřayant pas le même niveau dřavancement, lřinégalité
ainsi observée entraîne des mouvements de populations des pays moins développés
vers ceux qui sont plus développés. Cette migration qui prend de plus en plus de
lřampleur au cours de ces dernières années se fait entre continents, entre pays, au sein
du même pays. Elle est alors un des facteurs de la croissance des grandes métropoles
africaines, qui a, par moment atteint 10 % par an et serait difficilement supportable
avec les normes convenables d'équipement et dřinfrastructures sociales de l'Europe
d'avant-guerre ; elle est, bien évidemment, inconcevable selon les références de
l'Europe d'aujourd'hui.
De là découlent plusieurs interrogations : Quels sont les facteurs de la croissance
démographique ? Quřest ce qui explique les migrations à lřéchelle nationale et
2
1
internationale ? Quelles en sont les conséquences ? Les tendances démographiques
globales et urbaines en Afrique sont-elles un handicap ou une chance ?
Section 1 : Les théories et pratique démographiques.
Les relations entre la croissance démographique, les changements
technologiques et le niveau de vie ont donné lieu à de multiples analyses. La plus
célèbre, celle de MALTHUS soutient que le niveau de la population sřauto-équilibrera
et surtout stagnera. Si elle a pu être pertinente pour une grande partie de notre histoire,
les changements observés depuis 1750 la remettront en cause. Nous y considérons
plusieurs modèles couvrant la transition entre les trois régimes distincts ayant
caractérisé le processus de développement économique : les régimes « malthusien »,
« post-malthusien », et « croissance moderne».
Tableau 14 : quelques éléments théoriques
le courant
Le courant
L’optimum de
malthusien
populationniste
population
► L’ouvrage de
Malthus : Essai sur le
principe de
population (1798),
dont la première
édition était
anonyme est d’abord
un pamphlet contre
les partisans de la loi
sur les pauvres.
► Pour Malthus, la
population croît
selon une
progression
géométrique (double
tous les vingt-cinq
ans) tandis que les
subsistances
croissent selon une
progression
arithmétique.
► Dès lors, soit la
population accepte
volontairement de
limiter sa croissance
(soit la morale
restreinte ou
abstention du
mariage), soit la
population sera
détruite par la
guerre, la famine, la
peste. Aider les
► Ce sont les
mercantilistes qui initient
ce courant. Ils reprennent
la formule de J. Bodin selon
laquelle « il n’est de
richesse que d’hommes ».
► Pour Marx, la
surpopulation n’est
pas liée à une
démographie trop
dynamique des
classes les plus
pauvres de la
société. Elle résulte
► La croissance de la
du mode
population a une influence ► Du point de
vue économique, le d’organisation des
positive par plusieurs
économies et de la
critère de
canaux :
répartition des
l’optimum de
richesses.
l’augmentation de la peuplement est la
réalisation du
demande qui en résulte
► La surpopulation
produit (ou du
incite à accroître la
est le produit du
revenu)
maximal
production ;
par habitant.
mode de production
capitaliste parce
elle pousse à une
qu’elle est utile à
►
Certains
organisation plus efficace
l’accumulation de
éléments
de la production d’où des
richesse.
définissent le
gains de productivité ;
niveau optimal de
► Les capitalistes
une population plus la population :
ont, en effet, intérêt
état des
grande permet d’étaler les
techniques,
volume
à avoir des hommes
frais généraux d’une
des
ressources
en trop qui
société.
utilisables,
constitueront
équipement
l’armée de réserve
► Par opposition aux
technique,
industrielle. Cette
malthusiens, A. Sauvy
possibilités du
dernière permet un
souligne qu’à « chaque fois
commerce
maintien d’un taux
que se produit une
extérieur).
de chômage élevé et
différence, un écart entre
bloque le niveau de
deux grandeurs, deux
►D’autres
salaire. Ce dernier
choses qui devraient être au
reste ainsi au
même niveau, il y a
2
2
► L’idée
d’optimum de
population cherche
à
réconcilier les deux
courants
précédents.
Le courant
marxiste
pauvres revient à
encourager la
croissance
démographique et à
terme sa destruction.
► La théorie
malthusienne de la
population est un des
piliers de la théorie
de l’Etat stationnaire
de Ricardo.
Schumpeter dans
son ouvrage :
Histoire de l’analyse
économique,
souligne combien
Malthus doit à
Botero et à Quesnay
pour la construction
de sa théorie.
deux façons de rétablir
l’équilibre, aligner vers le
haut ou vers le bas. En
annonçant qu’il y a excès de
quelque chose, l’optique
malthusienne suggère
instinctivement de niveler
par le bas ».
éléments
définissent la
structure optimale
de la population :
structure par âge,
rapport entre la
population active
et non active, entre
consommateurs et
producteurs,
structure
professionnelle de
la population,
répartition
géographique de la
population.
► Enfin, des
éléments
définissent
l’optimum dans le
temps : rythme de
croissance de la
population,
rythme du progrès
technique, taux de
croissance du
revenu national.
minimum vital et
permet
l’augmentation de la
plus-value.
► La pauvreté est
une logique du mode
de production
capitaliste et non
d’un excès de
population.
L’accroissement
démographique
peut être absorbé à
condition que le
système de
répartition des
revenus se trouve
modifié. Toute
politique
démographique
serait ainsi inutile.
Source : Problèmes économiques, (Mars 2000), « Six milliards d’hommes… et après
? », n° 2656-2657 p. 30-31
I/ Les approches Malthusiennes et néo malthusiennes
Thomas MALTHUS (1766-1834)121 était un prêtre britannique, mais également
un économiste libéral. Sa thèse est bien connue de tout le monde : la population croît
selon les termes dřune suite géométrique (1, 2, 4, 8, 16…), alors que les subsistances (la
production agricole) croient selon les termes dřune suite arithmétique (1, 2, 3, 4,
5…). Dřoù le fait est quřil y aura nécessairement pénurie ! MALTHUS ici se sert de la
« loi des rendements décroissants » de la production agricole pour expliquer ce
décalage entre les ressources et la population. On notera cependant que MALTHUS
écrivait à une période où la transition démographique était à son paroxysme en
Angleterre, cřest-à-dire avec un accroissement naturel considérable. Il est alors
important de prendre en compte ce contexte pour mieux comprendre le caractère
alarmant de la thèse de MALTHUS. Pour lui, la seule solution (radicale) reste la
contrainte morale, cřest-à-dire lřabstinence et la chasteté, puisquřil faut à tout prix
limiter la croissance démographique, pour éviter quřelle ne dépasse les potentialités de
la production.
Ces idées de MALTHUS ont été poursuivies et approfondies par les
néomalthusiens qui avancent un certain nombre dřarguments qui plaident en faveur
dřune croissance démographique faible (mais ces arguments concernent plus
121
Problèmes économiques, (Mars 2000), « Six milliards dřhommes… et après ? », n° 2656-2657 p 3031
2
2
directement le développement que la croissance économique en tant que telle). Ainsi à
lřéchelle microéconomique, le premier argument consiste à dire que réduire le nombre
dřenfants par femmes permet dřaugmenter le niveau de vie. Au niveau
macroéconomique, les ressources naturelles étant limitées, le fait de ne pas maîtriser
la croissance démographique, implique que lřon surexploite le sort des générations
futures. Finalement le malthusianisme préconise une faible croissance démographique
pour assurer une meilleure croissance économique (ou en tous les cas ne pas
l'entraver). Mais les arguments du courant « récent » restent des arguments
essentiellement qualitatifs, cřest-à-dire qui concernent le développement plutôt que
lřaugmentation des richesses (quantitatifs).
Mais aujourdřhui, si ce discours néo-malthusien est particulièrement alimenté
par la forte croissance démographique des pays du Tiers-monde, il est pourtant
théoriquement critiqué par un ensemble dřauteurs qui sřappuient sur des arguments
développés dřabord par les contemporains de MALTHUS et approfondis par les
théoriciens de la croissance endogène qui voient en lřhomme « le capital le plus
précieux ».
1°) Les critiques de l’approche malthusienne et le populationnisme
Jean BODIN (1530-1596)122 développait, bien avant MALTHUS, lřidée quř« Il
nřest de richesses que dřhommes ». Cette thèse populationniste est lřopposé de la thèse
de MALTHUS. Des auteurs comme VAUBAN, F. QUESNAY et J. BODIN voyaient dans
lřhomme la seule richesse dřun royaume. Leurs théories étaient que si les hommes sont
la force dřune nation et que leur nombre augmente, la production suivra et le pays nřen
sera que plus puissant. Ce qui revient à dire que la croissance démographique est un
facteur permissif de la croissance économique.
Cřest surtout Karl MARX (1818-1883)123 qui fut un des premiers à rejeter les
thèses de MALTHUS et surtout lřidée de « loi naturelle » indépendante des conditions
de production. Pour lui, la surpopulation nřest que relative et la conséquence de lřétat
des techniques à un moment donné. Pour lui, les limites de la planète évoluent avec le
progrès technique et le niveau de développement : « La surpopulation relative nřa pas
la moindre relation avec les moyens de subsistances comme tels mais avec la manière
de les produire »124 Le courant néo populationnisme est souvent illustré par la thèse
dřEsther BOSERUP (milieu des années soixante), encore appelée la thèse de la
pression créatrice : la croissance de la population fait pression sur lřamélioration des
techniques de production (hausse du progrès technique et de lřinnovation favorisée).
En fait, pour cet auteur, ce nřest pas la richesse qui détermine la population, mais la
population qui détermine la richesse, grâce notamment à cette pression créatrice
quřelle génère.
En définitive, pour les néo populationnistes, la croissance démographique ne
constitue en rien un frein mais plutôt un stimulant pour la croissance économique.
2°) La thèse d’A. Sauvy ou la thèse de l’optimum de population
Selon les études de cet auteur, il nřy a pas de corrélation directe entre croissance
démographique et croissance économique, puisque tous les cas existent.
Voir Problèmes économiques (op. cit.)
Voir Problèmes économiques (op. cit.)
124 K. MARX, Œuvres, tome 2, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1977).
122
123
2
2
En effet, on peut avoir le cas dřune faible croissance démographique avec en parallèle
une faible croissance économique (exemple de la France entre les deux guerres) ou bien
encore la situation dřune forte croissance de la population avec une faible croissance
économique (exemple du Tiers-Monde) ou enfin le cas dřune faible croissance
démographique et dřune forte croissance économique (exemple du Japon dans les
années soixante-dix, quatre-vingt). Pour A. SAUVY 125, il est nécessaire de faire une
étude cas par cas, puisquřil nřexiste pas de cas général où la corrélation entre
croissance démographique et croissance économique serait directe. Tout dépend du
pays et de sa situation (pyramide des âges, choix sociaux et politiques, etc.).
II/ Les thèses natalistes
Les politiques natalistes ou antinatalistes peuvent aussi influencer la fécondité
et la natalité. Il est possible ainsi, que le fait de verser des allocations familiales à des
familles en difficultés matérielles, permette de soutenir la fécondité. Rares sont
pourtant les pays qui consacrent des sommes très importantes à soutenir massivement
la fécondité. En France, une politique nataliste timide a été mise en place pendant la
seconde guerre mondiale, sous le gouvernement PETAIN126, et semble avoir joué un
rôle dans la reprise de la natalité. Elle n'explique cependant pas le baby boom, car celuici a été observé dans d'autres pays où aucune politique nataliste n'avait été mise en
place.
À l'inverse, il semble bien clair que les politiques anti-natalistes, comme celles
mises en oeuvre par le gouvernement Chinois, puissent exercer des effets très nets sur
la fécondité et la natalité, avec des conséquences sévères sur la pyramide des âges,
comme l'illustre cette pyramide des âges de la Chine.
Figure 14 : Pyramide des âges de la Chine en 2005
125
126
Voir Problèmes économiques (op. cit.)
Gouvernement installé en France après lřoccupation allemande en 1940
2
2
Quelques statistiques commencent à être recueillies sur des indicateurs qui
peuvent renseigner sur les comportements en matière de reproduction. Mais
l'interprétation de ces indicateurs reste limitée par l'absence de données systématiques
et par la difficulté même de comprendre les décisions liées à la fécondité. Ces
indicateurs sont les suivants :
Pourcentage de femmes d'une population qui vivent en union consensuelle
(terme utilisé pour désigner la vie en couple par consentement mutuel), ce
qui inclut non seulement les femmes mariées, mais aussi toutes les autres
formes de vie en couple durable.
Pourcentage de femmes d'une population qui ont entre 15 et 49 ans (l'âge de
la fécondité). C'est le seul indicateur clair, plus il y a de femmes d'âge fécond
dans une population, plus il y a de naissances dans cette population, en
raison de l'effet de taille. Le tableau 1 nous donne ici lřévolution de la
proportion de femmes fécondes au niveau mondial.
Tableau 15 : Pourcentage de femmes fécondes (15-49 ans) au
niveau mondial
Année
Milliers
Pourcentage
1950
623 947
49,4
1960
706 966
46,8
1970
855 325
46,4
1980
1 058 712
47,9
1990
1 315 357
50,2
2000
1 559 721
51,6
2010
1 763 267
51,8
2020
1 878 362
49,7
2030
1 984 651
48,5
2040
2 037 965
46,8
2050
2 063 159
45,3
Source: World population Prospects: the 2004 revision population database
Les chiffres après 2005 sont des prévisions basées sur une hypothèse moyenne
d'évolution de la fécondité. On comprend mieux en regardant ces chiffres pourquoi la
population mondiale va augmenter jusqu'en 2050, alors que pourtant les taux de
reproduction ou les indices de fécondité sont en dessous du seuil de reproduction dans
déjà la moitié de l'humanité.
Pourcentage de femmes qui utilisent des moyens contraceptifs : il existe des
chiffres dans les pays occidentaux, basés sur des enquêtes ou sur des chiffres
recueillis par les services de santé, mais les données restent fragmentaires,
pas nécessairement fiables et de toute façon difficiles à interpréter. On
profitera ici de l'occasion pour faire la distinction entre la fertilité et la
fécondité, deux mots qui sont parfois considérés comme synonymes mais qui
pourtant ont un sens différent en démographie. La fertilité, désigne
normalement la possibilité biologique d'avoir des enfants. C'est donc le
contraire de la stérilité. La fécondité, c'est le fait d'avoir effectivement des
enfants. Une femme fertile peut donc rester inféconde. Par contre, une
femme féconde est forcément fertile. Pour comprendre la différence, il suffit
2
2
de songer au cas des femmes fertiles (qui peuvent avoir des enfants parce
que non stériles) mais qui restent infécondes parce qu'elles ne veulent pas
avoir d'enfants et qu'elles utilisent par exemple des moyens contraceptifs.
Nombre d'avortements : le nombre d'avortements déclarés, dans les pays où
l'avortement est légal, comme en France (où il reste néanmoins encadré
sévèrement par la loi et souvent mal accepté par les populations dans les
faits), reste assez peu élevé. Il est difficile de penser que c'est la possibilité
légale d'avorter qui est à l'origine de la baisse de la fécondité.
Section 2 : La démographie au niveau mondiale
À partir des années 1950, les pays industrialisés sont rentrés dans une transition
démographique. Avant dřaborder ce sujet, il convient de faire lřhistorique de la
population mondiale.
I/ Historique de la population humaine.
La population humaine a connu une augmentation plus ou moins permanente
depuis l'apparition de la vie sur la terre, mais la croissance s'est accélérée depuis deux
cents ans et jusqu'à une période très récente. On peut distinguer quatre phases dans
l'histoire démographique de l'humanité:
L'ère préagricole : elle a duré certainement cinq cent mille ans et se
caractérise par une densité démographique assez faible: le taux de natalité
était probablement élevé, mais le taux de mortalité l'était également presque,
le rythme d'accroissement naturel était très faible. A la fin de cette phase la
population du globe atteignait peut être un maximum de cent millions
d'habitants.
La phase de l'agriculture sédentaire à la Révolution industrielle est marquée
par l'introduction de l'agriculture sédentaire. La Révolution industrielle,
survenue à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle voit
lřaccroissement de la production alimentaire ce qui va entrainer une baisse
du taux de mortalité, une élévation de l'espérance de vie et lřaccélération
progressive de la croissance démographique. En 1800, la population
mondiale s'élève à environ 1.7 milliards d'habitants.
La troisième phase va de la Révolution industrielle à la Seconde Guerre
Mondiale avec le démarrage de la croissance économique moderne et le
renforcement du potentiel démographique de la terre. Aux innovations
industrielles correspondent des innovations agricoles, qui permettent le
transfert d'actifs vers l'industrie, tout en élevant suffisamment vite la
productivité des travailleurs agricoles restant pour assurer l'alimentation
d'une population urbaine en expansion. Les importants progrès dans
beaucoup de domaines vont améliorer la croissance démographique : la
médecine, l'hygiène et l'industrie pharmaceutique, facteurs qui réduisent le
taux de mortalité. La croissance démographique s'accélère pour atteindre 1%
par an environ au moment de la Seconde Guerre Mondiale. Quand cette
troisième ère démographique prend fin, en 1945, la population mondiale est
légèrement inférieure à 2.5 milliards d'habitants.
La dernière phase est celle l'après-guerre marquée par de nouveaux
développements révolutionnaires dans la production alimentaire et la lutte
2
2
contre les maladies. Les techniques introduites au cours de l'ère précédente
dans les pays développés connaissent une extension mondiale. La chute
brutale des taux de mortalité dans de nombreuses régions porte le taux
d'accroissement naturel à 2%, voire 3% ce qui instaure désormais lřère du
doublement de la population mondiale qui va atteindre 5 milliards
d'habitants en 1987 pour dépasser dans ce troisième millénaire 6 milliards
d'habitants.
À l'évidence, cette quatrième ère sera marquée par un ralentissement de
lřaccroissement démographique. De nombreux pays en développement suivent les
pays industriels sur la voie d'une transition démographique.
II/ La transition démographique depuis 1950
Le demi-siècle qui vient de sřécouler est marqué par la généralisation et
lřaccélération de la démographie dans lřensemble du monde. Dans le même temps, la
croissance de la population mondiale sřest sensiblement ralentie. En moins de
cinquante ans elle aura tout de même doublé passant de 3 milliards en 1960 à 6
milliards en 1999. Si le chiffre des 7 milliards dřhabitants devrait être atteint entre 2010
et 2015, la croissance devrait, au-delà, nettement ralentir sauf en Afrique.
Deux «révolutions» ont provoqué ces rapides bouleversements démographiques
: la révolution sanitaire et la révolution contraceptive. Dřabord lřamélioration des
conditions sanitaires (accès à lřeau potable, construction dřégouts, ou encore
couverture vaccinale) a été déterminante dans lřallongement de lřespérance de vie. Les
pays en développement ont ainsi gagné en moyenne près de vingt deux années. Il reste
aujourdřhui peu de pays dans lesquels lřespérance de vie demeure inférieure à 45 ans.
Ensuite un mouvement de baisse de fécondité a lieu en lřespace de quelques décennies
sur lřensemble de la planète, quelle que soit, la culture ou la géographie des pays.
La transition démographique cause une augmentation dramatique des
disparités démographiques dřun pays à lřautre avec des pays surpeuplés et des pays
sous peuplés comme lřindique le tableau qui suit :
Tableau 16 : répartition de la population mondiale.
Les régions à taux de fécondité élevé comme l’Afrique et l’Amérique Latine ont un produit national
brut (PNB) par habitant plus bas et une croissance démographique annuelle plus élevée que les
régions plus développées.
Principales régions
Population
courante Accroissement
naturel
du monde
1998 (en millions)
annuel de la population
5926
Monde
1,4
1178
Pays développés
0,1
4748
Pays moins développés
1,7
763
Afrique
2,5
301
Amérique du Nord
0,6
500
Amérique Latine et Caraïbes
1,8
30
Océanie
1,1
3604
Asie
1,5
728
Europe
-0,1
Source: Population Reference Bureau (1998), World Population Data Sheet.
Section 3 : Les tendances démographiques globales en Afrique.
2
2
Le continent Africain, à lřopposé du Nord est caractérisé par une croissance
relativement importante de sa population. Déjà en 1995, la population de lřAfrique
était estimée par les Nations Unies à 728 millions dřhabitants. À la même date la
population du monde était de 5,72 milliards de personnes. LřAfrique représentait ainsi
12,7% de la population mondiale. En 1998, dřaprès lřhebdomadaire « Problèmes
économiques », elle est estimée à 763 millions soit une croissance moyenne annuel de
1,18%. Ainsi, les taux de croissance les plus élevés se situent dans les pays les plus
pauvres, donc en majorité en Afrique, qui sont les moins préparés à offrir les services
de base et les emplois nécessaires aux effectifs croissants des jeunes. Dans 62 pays
dřAfrique principalement, dřAsie et dřAmérique latine, plus de 40% de la population
sont âgés de moins de 15 ans. LřAfrique, région du monde où la croissance
démographique est la plus rapide, est aussi la plus jeune : lřâge moyen y est seulement
de 18 ans.
On peut exprimer le potentiel de croissance dřune population en calculant son
temps de doublement. Pour une population au rythme dřaugmentation constant,
celui-ci sřélève à 70 environ, divisé par le taux de croissance. Ainsi, la population qui
sřaccroît de 1% par an double en 70 ans, tandis que celle qui augmente constamment
de 2% par an doublera exactement en 35 ans.
La formule de lřaccroissement exponentiel est :
Pt = P0 ert où P0 représente la population de lřannée de référence, Pt la
population au bout de t années, e la base du logarithme et r le taux dřaccroissement
annuel. Si Pt =2P0, alors : 2P0 = P0 ert
2 = ert
Il sřensuit que 2 = e7 (approximativement). Cela signifie que rt, égal à la
multiplication du taux dřaccroissement et du nombre dřannées, doit être égal à 0,7. Par
exemple, avec un taux dřaccroissement annuel de 2%, 0,02 X 35 = 0,7.
I/ Le recul de la mortalité et l’amélioration de l’espérance de vie
Tous les pays africains ont entamé leur transition dans la mesure où la baisse
de la mortalité est un constat général partagé par tous. Mais les situations sont très
diverses : si dans certains pays la mortalité a beaucoup baissé, dřautres payent encore
un lourd tribut.
Tableau 17 : Évolution des indicateurs de mortalité
Taux brut de mortalité
Espérance de vie
Période
(en %0)
Afrique
Monde
Afrique
Monde
1950 - 1955
26,8
19,8
37,8
46,4
1960 Ŕ 1965
22,9
15,6
42,0
52,3
1970 Ŕ 1975
19,2
11,7
46,0
57,9
1980 Ŕ 1985
16,5
10,3
2
2
49,4
61,3
1990 Ŕ 1995
13,7
9,3
53,0
64,4
Source : Francis GENDREAU, Démographies africaines, Éditions ESTM.
II/ La transition démographique, conséquence
modernisation économique et sociale.
du
processus
de
Le taux brut de natalité du continent est encore élevé (42% 0) même si son
évolution récente marque une tendance à la baisse : il aurait diminué de près de 15%
depuis les années cinquante. Les différents pays africains connaissent ainsi une
fécondité encore forte. En 1999, dans onze dřentre eux, tous situés dans lřAfrique
continentale noire, les femmes ont en moyenne au moins 7 enfants. À lřopposé, six pays
ont un indice synthétique de fécondité inférieur à 4.
Les théoriciens de la transition démographique font de la démo-économie et
tentent alors dřétablir le lien entre évolution générale de la population et celle de
lřéconomie. Les auteurs accordent aux facteurs économiques et sociaux un rôle
prépondérant (NOTESTEIN, DAVIS, THOMPSON, A. LANDRY). Pour ces auteurs, les
changements démographiques apparaissent comme la conséquence de la « vie
industrielle-urbaine » (NORSTEIN, 1945), de lř « industrialisation »(THOMPSON), de
la « modernisation ou du développement socio-économique ». Selon Annie VIDAL «
paradigme central de la science démographique, la transition sřentend comme le
passage dřun régime traditionnel dřéquilibre démographique à mortalité et fécondité
fortes, à un régime moderne dřéquilibre, à mortalité et fécondité basses » 127 Mais a-ton affaire à une théorie, à un schéma, à un modèle ? Sřil y a accord sur la signification
du concept, la question de son statut demeure controversée. Pour J. C. CHESNAIS,
trois paradigmes peuvent être envisagés : dřabord, le principe dřantériorité de la baisse
de la mortalité, ensuite le modèle de la transition reproductive en deux phases
(limitation des mariages, puis limitation des naissances) et enfin lřinfluence de
lřentrée dans la croissance économique moderne… sur le déclenchement de la baisse
séculaire de la fécondité. Cela apparaît dans les trois phases qui montrent que la
corrélation entre développement économique nřest pas figée et passe par trois phases.
La première est celle que MALTHUS a bien analysé et elle se traduit par des taux de
natalité et de mortalité élevés. La croissance démographique est alors rythmée par les
phénomènes naturels comme les famines et les épidémies. Dřoù la fameuse boutade de
MALTHUS : « Au banquet de la nature, il nřy a point de couverts pour eux ; la nature
leur commande de partir et elle ne manquera pas de mettre ce commandement en
exécution ». Dans la deuxième phase interviennent deux phénomènes : dřune part les
progrès de la médecine abaissent le taux de mortalité et dřautre part les ménages
prennent conscience des charges des enfants et de lřamélioration du statut social de la
femme pour adopter des comportements qui vont faire baisser la natalité. La troisième
phase est celle dřun équilibre de bas niveau démographique.
127
Annie VIADAL : La pensée démographique, Édit. PUG, Collection Lřéconomie en plus, 1994
2
2
Figure 15 : La transition démographique
LřAfrique est au début de la seconde phase avec cependant un écart entre taux
de natalité et de mortalité pas encore assez écrasé particulièrement au niveau des
couches populaires où lřon observe encore des rigidités des comportements
démographiques. Différentes statistiques démographiques concordent pour établir que
lřexplosion démographique africaine va se poursuivre pour les années avenir comme
en témoigne le tableau qui suit établissant les évolutions marquantes dřici 2025 :
Tableau 18 : Population rurale et urbaine de l’Afrique par grande région en
1990 et 2025 (en milliers d’habitants).
Rurale
Est
Centre
Sud
Ouest
Sud du Sahara
Urbaine
Totale
1990
2025
1990
2025
1990
2025
154 013
43 596
17 761
130 740
345 970
288 398
70 014
21 010
213 290
592 712
42 860
26 458
22 465
62 962
154 745
254 138
122 328
59 123
294 165
729 754
196 873
70 054
40 086
193 072
500 715
542 536
192 342
80 133
507 455
1322 466
Source : Nations-Unies, World Urbanisation Prospects.
La population de lřAfrique Sud Saharienne devrait passer de 500 millions dřhabitants
en 1990 à 1,300 milliard en 2025 ce qui équivaut à une multiplication par 5 dans la
période. Selon E.V. de WALLE, lřAfrique détient le record mondial de la fécondité avec
2
2
6 à 8 enfants par femme en moyenne… Du côté de la mortalité, les projections
supposent que lřespérance de vie continuera à augmenter de deux ans tous les 5 ans.
Les progrès de la médecine, de lřhygiène, de lřagriculture ont contribué à
lřaugmentation de la population. Cette dernière est inégalement repartie dans lřespace
dřun pays, dřune région ou dřun continent.
Dans la plupart des cas la ville reste le principal bénéficiaire. Cřest autant dire
que lřun des corollaires de la croissance démographique est sans conteste
lřurbanisation. Cette dernière correspond à lřarrivée des populations rurales dans les
principales villes provoquant ainsi une explosion démographique. La question qui se
pose alors est celle de savoir : la ville est-elle un facteur ou un frein au développement
?quels sont les problèmes posés et les solutions préconisées ?
Pour répondre à ces questions nous allons analyser comment la ville pourrait
être un facteur de croissance ou un frein au développement.
Section 4 : Urbanisation et développement : la ville
est-elle
encore un facteur de croissance et de développement ?
Au niveau des pays industrialisés, la ville a joué un rôle primordial. Le
phénomène dřurbanisation semble être déclenché en Angleterre pendant la seconde
moitié du 18ème siècle par la naissance de lřindustrie à laquelle elle a fortement
contribué.
Tirant les leçons de cette expérience, la pensée économique, toutes tendances
confondues, a considéré la ville comme un important facteur de développement et
dřémancipation économique et sociale du fait précisément des inégalités favorables des
revenus, des effets dřattraction et de polarisation des activités industrielles et des
infrastructures de base, de la meilleure connexion avec les marchés internes et externes
etc. Egalement, dans les villes sřétablit un nouveau type de division du travail. À une
répartition des tâches fondées sur lřâge, le sexe, lřethnie, succède une organisation liée
aux aptitudes des individus. La ville connaît par voie de conséquence une structuration
en classes sociales qui nřexistait pas toujours dans la société rurale. Les migrations
réalisées vers la ville provoquent un brassage ethnique qui favorise lřévolution des
structures sociales. La ville constitue également un centre de décision économique,
politique et administrative. La concentration des élites qui sřy réalise est un facteur de
dynamisme. La ville diffuse son influence sur le milieu rural ambiant et contribue à
lřévolution de celui-ci. On note en particulier que les structures foncières, les
techniques de production se transforment plus rapidement à proximité de la ville et
que la mobilité de ces structures se réduit au fur et à mesure que lřon sřéloigne.
Partout dans le monde les tendances à lřurbanisation sont devenues lourdes :
actuellement plus de 45% de la population vivent dans des zones urbaines et ce chiffre
pourrait passer à 60% vers 2030. Dans les faits, la dynamique urbaine est
particulièrement portée par les PSD dřAsie, dřAfrique et dřAmérique Latine. Toutefois,
contrairement au rôle quřa joué la ville dans le développement des pays industrialisés,
dans les pays du tiers monde, la ville apparaît comme un poids, un cancer, un frein au
développement. En effet, dans ces pays le phénomène urbain commence à poser de
sérieux problèmes relatifs à lřemploi, au logement, aux transports, à lřassainissement,
à la santé, à lřéducation. Cela présage que les villes sont des volcans en ébullition.
I/ Urbanisation accélérée et chaotique en Afrique.
2
3
Sřil est vrai que lřexistence des villes est un phénomène ancien en Afrique, cřest
néanmoins la colonisation qui lui a imprimé le caractère quřelle connaît de nos jours.
Les grandes villes actuelles ont été choisies en fonction des considérations liées aux
besoins de la colonisation. Les ports maritimes ont été généralement favorisés : Lagos,
Dakar, Abidjan, Luanda… et la localisation des grands centres urbains reste marquée
par cette extraversion. Dès cette époque, les investissements ont été concentrés dans
des capitales où résidait lřessentiel des cadres dirigeants de lřadministration coloniale.
En dehors des vieilles villes marchandes sahélosoudanaises et de la civilisation Yoruba,
les villes de l'Afrique noire sont nées avec la colonisation comme ville-capitale
administrative ou ville-portuaire. Elles ont pour site des points privilégiés de la ligne
d'interface océan-continent, les intersections de lignes de transport intérieur et les
points de rupture de fret : escales sur les fleuves (Kinshasa 1881), intersection
ferroviaire, contact fleuve/chemin de fer et lac (Kisangani).
Depuis les indépendances, la croissance urbaine a été explosive et chaotique
avec un taux de croissance dřenviron 10% par an jusque dans les années 1990. En 1950,
on dénombrait pour l'ensemble de l'Afrique, 3 villes millionnaires, 25 en 1990, 30 en
1995 et 42 en l'an 2000. Elles concernent maintenant plus de 40 % de la population
totale. De 1950 à 1990, la population urbaine a été multipliée par 10 en Afrique subsaharienne, tandis que la population totale triplait. Cette dynamique urbaine procède
de la conjugaison de plusieurs facteurs : forte concentration des activités économiques
et sociales et des infrastructures, faillites des politiques agricoles etc. Les initiatives
peuvent aussi provenir de décision politique pour décongestionner la grande
agglomération ou alors se démarquer de l'empreinte coloniale : la capitale de la Côte d'
Ivoire transférée à Yamoussoukro (1983) et celle du Nigeria à Abuja (1974),
Ouagadougou 2000. Aujourdřhui, les plus grandes villes dřAfrique se hissent dans le
groupe des 10 villes les plus peuplées du monde dépassant les 10 millions dřhabitants
parmi elles, le Caire et Lagos. Cette dernière agglomération au rythme actuel de sa
croissance comptera 25 millions en 2025. A ces mégalopoles sřajoutent Kinshasa (4
million dřhabitants), Alexandrie et Alger (3,5 million dřhabitants), puis viennent
Casablanca, Tripoli, Abidjan et le Cap.
En définitive, si lřurbanisation africaine a été tardive, elle est en train de
sřaccélérer avec rapidité. Cette évolution apparaît clairement dans le tableau qui suit :
Tableau 19 : Proportion de la population urbaine de 1960 à 2006 (en %).
2
3
Sous-régions
Afrique Occidentale
Afrique Orientale
Afrique du Nord
Afrique Centrale
Afrique Australe
Total Afrique
Monde
Régions développées
Régions en développement
1960 1975 1985 2000 2004
2005
2006
13,4
7,3
30,0
18,2
42,2
20,0
12,8
40,5
29,6
46,5
26,0
18,9
47,7
39,3
52,1
18,4
25,6
32,1
33,6
60,3
21,4
8,3
68,7
7,1
1,6
72,4
31,7
36,6
29,4
58,1
52,2
61,1
-
-
-
-
39,1
-
39,6
-
40,1
8,2
77,8
40,4
Sources : Afrique contemporaine du 1er trimestre 1988, BAD statistics pocketbook 2007.
Ce tableau révèle que lřAfrique connait un rythme élevé dřurbanisation depuis
les indépendances. En effet, la population urbaine est passée logiquement de 18,4% en
1960 à 40,1% de nos jours. Le Maghreb reste la région la plus urbanisée avec 58,1% de
citadins en 2000. %. Malgré cette accélération urbaine, le continent compte parmi les
moins urbanisés. En effet, le monde affichait en 2000 un taux dřurbanisation de 48,2%
pour les PSD et une moyenne de 77,8% pour les pays développés.
Certains économistes et urbanistes tentent de démontrer que la ville est un
moteur indispensable du développement, de la modernité et de la socialisation et la
campagne en est le pourvoyeur de sa main-d'œuvre, éventuellement de ses
approvisionnements surtout alimentaires. Pourtant, pour le Bureau International du
Travail (BIT), au delà dřun million dřhabitants, la ville pose de nombreux problèmes
de gestion avec des charges de plus en plus lourdes pour les différents équipements
urbains, les réseaux dřeau, dřassainissement, dřélectricité, de voies publiques, de
transports. De façon globale, toutes les villes africaines posent à des degrés divers des
problèmes liés : aux infrastructures de base : routes, électricité, écoles,
structures de santé au foncier et à la crise du logement l'étalement spatial et
la
fragmentation du tissu urbain manifestent lřimpossibilité des autorités à
canaliser lřavancée anarchique du front dřurbanisation ou la surdensification des
centres. On rappellera que 40 à 70 % des citadins vivent dans des constructions
illégales. aux transports la question est posée en termes dřinégalité spatiale pour les
classes populaires rejetées en périphérie qui doivent effectuer de longs déplacements
journaliers vers le centre pour y exercer leurs activités marchandes.
A l'environnement : accès à l'eau potable, évacuation ou traitement des
déchets.
A lřinsécurité donnée importante de la vie urbaine : lřinsécurité sanitaire
plane sur les quartiers dřhabitat spontané et se double de lřinsécurité
foncière menaçant les familles récemment installées
A la pauvreté et au chômage
Tous ces problèmes montrent que le phénomène urbain constitue une
préoccupation majeure, même dans le cas des centres urbains moins peuplés car le
rythme de leur croissance démographique est sans rapport avec des capacités de
productions économiques. Cřest surtout sous la pression des émeutes des banlieues
que le monde a pris conscience de lřampleur du phénomène urbain avec les implosions
des bidonville, taudis, gourbi, ghetto, slum, township, favela, mocambo…Des vocables
2
3
qui évoquent les espaces quřon pourrait qualifier dřinfraurbains qui exprime lřextrême
précarité.128
Une urbanisation accélérée a des effets négatifs sur le développement :
importance du chômage, impossibilité dřassurer une croissance urbaine cohérente,
développement des bidonvilles dans lesquels vit un prolétariat misérable, coût
considérable des infrastructures urbaines, prélèvements en moyens financiers et en
personnel qui aboutissent à un sous équipement du reste du pays. Lřhypertrophie
urbaine peut ainsi devenir une cause nouvelle de mauvais développement en
entretenant et en amplifiant les inégalités.
Dřautre part le développement ne peut résulter de la simple croissance dřune
ville tentaculaire. Il implique un aménagement de la hiérarchie urbaine de manière à
ce quřil se crée une spécialisation fonctionnelle des villes et une complémentarité dans
leurs activités et dans leurs zones dřinfluences. Or cette condition est rarement
satisfaite dans les pays en voie de développement : de nombreuses régions ne sont
soumises à lřattraction dřaucun centre urbain important. Les zones dřattraction
urbaine sont souvent isolées et non intégrées ni hiérarchisées, la grande ville tend à
exercer son emprise sur lřensemble du pays (voir indice de primatie tableau 4) et
empêche ainsi lřindustrialisation des centres secondaires en lřabsence de politiques
volontaristes.
Il apparaît donc en conclusion sur ce point que la politique dřaménagement
urbain devrait être lřune des principales préoccupations des responsables du
développement, mais lřobservation nous montre que dans la réalité lřurbanisation est
souvent le domaine de lřanarchie.
II/ Corrélation entre défis démographiques et crise économique.
Quel est le rapport existant entre la démographie et lřéconomie ? La démographie estelle une variable favorable ou défavorable à la croissance économique ? Quřen est-il
aujourdřhui des analyses malthusiennes ? Yřa-t-il une corrélation entre démographie
et économie (démo économie) ? Plus précisément encore, la croissance économique
africaine est-elle capable dřabsorber le croît démographique ? La question nřest pas
nouvelle bien quřelle ne trouve pas encore une réponse adéquate cřest-à-dire la
population optimale en relation avec les ressources disponibles. A. SAUVY a tenté de
trouver lřoptimum de population en relation avec les disponibilités en ressources dans
un espace donné. Les résultats des recherches dans le domaine sont assez minces. On
sait seulement que pour résorber le croît démographique, un pays doit maximiser sa
croissance économique et minimiser la variable démographique. La Chine, le Japon et
même lřInde jadis surpeuplés sřen sortent, aujourdřhui, en réalisant des processus
soutenus de croissance souvent supérieur à deux chiffres et en tentant de limiter de
manière drastique leur accroissement démographique. Un Nigéria de 400 millions
dřhabitants, un Mali, un Sénégal et Burkina de 40 à 50 millions, un Kenya avec 100
millions peuvent-ils sřen sortir au regard de leur situation de crise économique, du
caractère très peu diversifié de leurs systèmes productifs, de lřextrême faiblesse de leur
rythme de croissance et de leur taux élevé croît démographique ? Comme le note E.V.
de WALLE « aujourdřhui, confrontés à une masse croissante de main-dřœuvre sousemployée, il faut raisonner en termes de capital humain, de productivité, de
Mike DAVIS: Le Pire des mondes possibles. De lřexplosion urbaine au bidonville global, traduit de lřanglais
par Jacques MAILHOS Editions La Découverte, 252 pages.
128
2
3
qualification et de niveau dřinstruction. Lřaccumulation de paysans illettrés sur des
terres fragiles nřoffre guère de potentiel de croissance économique pas plus que le
trop-plein qui sřécoule vers des villes sans infrastructures et sans industries». 129
Il semble que la jeunesse de la population africaine est un atout de taille. Quřen
est-il exactement ?
III/ La jeunesse de la population africaine est-ce vraiment un atout ?
À l'heure actuelle, on compte 1,3 milliard de jeunes âgés entre 12 et 24 ans dans
l'ensemble des pays en développement.
La question de la jeunesse est relativement nouvelle dans le domaine de
lřéconomie du développement. Cependant, elle nřest autre quřune nouvelle facette des
théories sur le capital humain de la nouvelle école de Chicago. La théorie du capital
humain « aide à rendre compte des phénomènes comme les différences de salaires
selon les personnes et selon les lieux, la forme des profits des salaires selon lřâge, la
relation entre âge et salaires, et lřeffet de la spécialisation sur la compétence.
Dans les pays en développement, particulièrement en Afrique ou les jeunes
constituent une large part de la population, la question de la jeunesse commence à être
une préoccupation majeure. Mieux, on commence à prendre conscience du poids
quřelle pourrait jouer dans le processus de développement à long terme, bien que, selon
la Banque mondiale, près de la moitié de cette population est actuellement sans travail.
En plus, un nombre considérable de jeunes ne sait ni lire ni écrire. Cřest dire que la
scolarité secondaire et l'acquisition des compétences correspondantes ne peuvent avoir
de sens que si la scolarité primaire a pleinement porté ses fruits. Dřoù lřimpérieuse
nécessité de porter les efforts dřéducation à ce niveau.
Figure 16 : Représentation du chômage dans le monde
Source : Banque Mondiale, RMD 2007. Note : La barre pleine dénote le taux de chômage des
jeunes dans un seul pays; la portion claire indique le taux de chômage des adultes dans le même pays.
129
Etienne van de WALLE : La démographie de l’Afrique au Sud du Sahara, Revue Etude, octobre 1993.
2
3
Dans son Rapport de 2007 portant sur « Le développement et la prochaine
génération », la Banque mondiale souligne que la prédominance de la jeunesse
comporte des risques mais ouvre aussi des opportunités immenses. En effet, comme le
souligne Paul WOLFOWITZ, Président de la Banque mondiale, « Le fait qu'un nombre
aussi important de jeunes vivent dans les pays en développement présente de grandes
opportunités, mais aussi des risques. Cela présente de grandes opportunités dans la
mesure où de nombreux pays auront une main-d'œuvre plus nombreuse et plus
qualifiée, et moins de personnes à charge. Mais il faut que ces jeunes soient bien
préparés de manière à créer et trouver de bons emplois»130
Le premier aspect soulève le volume important dřinvestissements à consentir
sur la jeunesse et qui ne sont pas toujours à la portée des Etats. En prenant simplement
le cas de lřéducation, les investissements requis pour le primaire et le secondaire se
chiffrent à environ 70 milliards de dollars pour les PED : cela représente 3% de leur
PIB. Il convient dřy ajouter dřautres charges comme la préservation contre les grandes
pandémies et la création dřemplois.
Aussi, la situation de la jeunesse actuelle en Afrique offre une opportunité
unique pour accélérer la croissance et réduire la pauvreté que moyennant trois actions
déterminantes :
Investir massivement dans lřéducation avec une amélioration permanente de
la qualité des systèmes éducatifs en évitant les effets dřéviction
Répondre à la demande de compétences
Faciliter lřaccès au marché du travail
Toutes ces mesures rentrent dans la politique de formation dřun capital humain
plus productif capable de porter les innovations. Il sřagira principalement
dřinvestissements dans lřéducation, mais aussi dans la santé, garantir lřaccès au
marché par une meilleure planification de lřemploi, auxquels la Banque mondiale
ajoutera lřexercice du civisme.
Encadré 12 : L’investissement dans les jeunes est très rentable : Estimation
des effets à long terme et interactifs de l’investissement dans le capital
humain
Des chercheurs ont adapté un modèle à générations imbriquées qui a servi à estimer
lřimpact macroéconomique du sida pour lřappliquer récemment à une gamme plus élargie
dřinvestissements dans le capital humain en Afrique : « En tuant essentiellement les jeunes
adultes, le sida ne fait pas que détruire le capital humain quřils incarnent, il prive leurs enfants
des choses mêmes dont ils ont besoin pour devenir des adultes économiquement productifs ŕ les
soins des parents, leurs connaissances et leur capacité à financer lřéducation ». Dans une étude
récente qui modélise explicitement les effets de lřenseignement secondaire, les auteurs estiment
que lřépidémie du sida, qui a frappé le Kenya en 1990, a réduit le capital humain et le revenu par
habitant à tel point que lřon ne retrouvera pas les niveaux de 1990 avant 2030. Un investissement
dans lřéducation ŕ sous la forme dřun programme de 30 ans pour subventionner lřenseignement
secondaire, dřun coût de lřordre de 0,9 % du PIB, à compter de 2000 et passant à 1,8 % du PIB
en 2020 ŕ se traduira par un revenu par habitant supérieur de 7 % au niveau qui aurait été atteint
sans cette intervention, les avantages continuant de se produire bien au-delà de 2040. La valeur
actuelle nette des avantages, à des taux dřactualisation réalistes, serait 2 à 3,5 fois supérieure à
celle des coûts ŕ un investissement fort rentable. En raison de la synergie qui a toujours existé
entre lřenseignement post-primaire et la santé des jeunes adultes, il serait encore plus avantageux
dřassocier à cette subvention des mesures directes pour lutter contre lřépidémie du sida et traiter
François Bourguignon, économiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale pour
l'économie du développement.
130
2
3
ses victimes. Un programme associant une subvention moins importante et des mesures pour
lutter contre la pandémie et traiter ses victimes permettrait dřobtenir, avec le même montant
dřargent, des avantages encore plus spectaculaires. Ces avantages sont imputables non pas
seulement au fait que lřon sauve des vies humaines, mais aussi au fait que lřon est encouragé à
investir davantage dans lřéducation suite à la réduction de la mortalité.
Source: Banque mondiale, Rapport mondial sur le développement 2007
Section 5 : La problématique de la migration internationale
« Pour l’émigration, on peut se poser la question de savoir si elle
est gérée collectivement ou si elle est uniquement la réponse d’individus
face à des problèmes économiques ou sociaux. Que peut-on dire par
exemple de la grande migration européenne vers l’Amérique du Nord
? Etait-ce la gestion collective d’un excédent démographique ou un
exutoire pour des problèmes individuels ? Ce mouvement a, en fin de
compte, été bénéfique, et pour l’Europe et pour les nouvelles populations
d’Amérique du Nord…. Si l’on imagine comme l’ont dit certains sans
aucun fondement que 50 millions d’africains débarquent en Europe,
qu’est ce que cela va changer ? En soit le chiffre paraît important mais
que représente-t-il par rapport à 500 millions d’européens ? Un dixième.
Si nous ne sommes pas capables de gérer cela, nous sommes vraiment
minables. Cela ne modifiera pas nos problèmes…Les mouvements
migratoires sont indispensables pour renouveler une société ».
Jacques VALIN.
I/ Le phénomène migratoire
Les facteurs explicatifs des migrations sont à la fois nombreux et très complexes.
Certains sont dus à des situations dřordre économique, des troubles, des guerres, aux
famines, aux effets dřimitation, bref, à la recherche de meilleures conditions de travail
et de bien être.
Lřune des causes principale de la migration des personnes est lřamélioration des
conditions de vie des migrants. En effet, ces populations vivant dans la misère, sans
travail ne trouvent dřautres solutions que de quitter leur région, leur pays, voire leur
continent. En agissant ainsi, les migrants espèrent trouver ailleurs, mieux que ce quřil
y a chez eux. Les personnes quittent aussi leur lieu dřorigine pour une meilleure gestion
du risque.
Le modèle HARRIS-TODARO montre le passage du secteur rural au secteur
urbain et soulève le passage du domaine du certain au domaine risqué. Selon
BAUDASSE131 (2003), il est clair en effet que si lřespérance de revenu dans le secteur
urbain est suffisamment grande, celle-ci peut compenser le risque encouru : il faudra
pour que les individus acceptent de migrer que lřéquivalent certain (espérance de gain
diminuée de la prime de risque) de la loterie constituée par lřactivité urbaine soit
supérieure au revenu rural (supposé certain), il faut et il suffit donc que lřespérance de
gain en ville soit supérieure à la somme du revenu rural et de la prime de risque.
BAUDASSE T., « Les théories économiques des migrations », laboratoire dřéconomie dřOrléans,
document n° 2003-01
131
2
3
Encadré 13 : Modèle Harris-Todaro
Dans leur article pionnier de 1970, Harris et Todaro présentent un modèle
d’équilibre général à deux secteurs : rural et urbain, ce dernier se caractérisant par
la persistance du chômage à l’équilibre. Les stocks de capital par secteur sont fixes,
de même que l’offre totale de travail.
Le problème central à analyser est celui de l’allocation de la main-d’œuvre
entre les secteurs.
Leur conclusion est que le mouvement de la main d’œuvre du milieu rural
vers le milieu urbain se poursuit jusqu’à ce que le salaire agricole (W A) égalise le
salaire espéré en milieu urbain (WEU). Ce dernier est égal au salaire urbain (WU)
que multiplie le taux d’emploi en milieu urbain, qui mesure la probabilité perçue par
un chercheur d’emploi d’être embauché dans le secteur manufacturier.
LU
WA = WEU = WU (LU + CU)
LU , CU: respectivement l’emploi et le chômage en milieu urbain.
Source : MAROUANI M. A., (1999), « Libéralisation commerciale et emploi
en Tunisie : un modèle d’équilibre général avec salaire d’efficience ».
http//www.dial.prd.fr
Les individus migrent également afin dřaméliorer leur revenu relatif dans un
groupe de référence. Ce groupe de référence est selon certains auteurs, le secteur
dřémigration, par exemple le village de provenance des migrants potentiels. La
migration est vue comme une manière dřaccroître la place de la famille ou du ménage
dans le village. Ceci se fait alors en envoyant certains membres de cette famille en ville
pour travailler.
Notons que la migration se fait le plus souvent des pays en développement
vers les pays développés. Les migrants sont en majorité des jeunes, et de plus en plus
de femmes.
Encadré 14 : La migration comme gestion du risque
Si on reprend les observations faites par Fiels (1975), le revenu urbain serait
plus de deux (2) fois supérieur au revenu rural, tandis que le taux d’emploi serait
rarement inférieur à 80 %. Supposons un individu risquophobe dont la fonction
d’utilité dans l’incertain serait U(x) = x , supposons que l’activité urbaine fournisse
un revenu de 200 avec la probabilité de 0.8 et 0 avec une probabilité de 0.2, et
l’activité agricole un revenu de 100 avec certitude :
- l’espérance d’utilité de l’activité agricole est de 100 = 10
- l’espérance d’utilité de l’activité urbaine est 0.8* 200 + 0.2* 0 = 11.31
La migration est donc avantageuse dans un tel cas, malgré l’aversion pour le
risque.
Source : Thierry Baudasse (2003), « Les théories économiques des migrations
», Laboratoire d’économie d’Orléans, document N° 2003-01, pages 14 et 15
La migration volontaire a débuté il y a 200 ans. On distingue différentes
typologies de migrations : La migration de travail qui est difficile à évaluer en
2
3
raison du manque de chiffres dû à lřexistence du secteur informel. Ces flux migratoires
concernent 100 millions dřindividus. Selon des évaluations récentes, les principaux
foyers dřaccueil des migrants de travail se trouvaient en Inde et au Canada. De
nombreux pays tels que lřEspagne, lřItalie, La France, les États-Unis emploient une
main dřœuvre abondante saisonnière étrangère au moment de la culture ou de la
récolte manuelle de certains fruits et légumes. Ces travailleurs sont le plus souvent mal
logés, mal payés et avec une couverture sociale imparfaite ou inexistante, tout en étant
exposés aux pesticides et à diverses infections. La migration des réfugiés est
justifiée par des mouvements de contrainte telles les persécutions ethniques,
religieuses, régimes politiques injustes, les guerres civiles. 50% de ces déplacements
concernent lřAfrique subsaharienne.
II/ Les mutations et tendances de la migration internationale.
La migration mondiale a connu quatre grandes mutations au cours des 50
années qui ont suivi la seconde Guerre Mondiale.
La première concerne la chute de lřémigration des citoyens européens, en raison
dřimportants mouvements au sein de lřEurope (y compris la Turquie). En 2000, les
étrangers dřorigine européenne constituent 10.3 % contre 1.3 % en 1950. LřEurope de
lřOuest et du Sud ont accueilli des migrants provenant de lřAsie, du Moyen-Orient et
de lřAfrique. Aussi, depuis lřeffondrement de lřUnion Soviétique, lřEurope de lřOuest
a reçu les migrants de lřEurope de lřEst. Lřeffectif des migrants de lřEurope est donc
monté en flèche dépassant celui des États-Unis, et ceci sans compter lřeffectif des
clandestins.
La seconde mutation est celle de lřimmigration de lřEurope de lřEst vers
lřOuest, avec lřouverture des économies Polonaises et Roumaines, et la chute du mur
de Berlin. Les flux provenant de ces économies ont quadruplé entre 1985 et 1989, plus
dřun million de personnes par an jusquřen 1993.
La troisième mutation est celle qui concerne lřAmérique Latine dřantan, grand
pôle dřimmigration, est devenue un important foyer dřémigration. En 1960, elle
comporte 1.8 million dřimmigrés.Cette situation est causée par la présence de son
voisin au Nord plus prospère.
La quatrième mutation a lieu après la seconde Guerre Mondiale. Une
importante vague de migrants en provenance dřAsie, dřAfrique et du Moyen Orient a
été observée. La première phase du processus dřindustrialisation et de transition
démographique a fait le piège de la pauvreté et déclenché une importante poussée
dřémigration.
En 2005, le nombre de migrants dans le monde est évalué entre 185 et 192
millions, soit environ 2.9 % de la population mondiale totale. 63 % des migrants vivent
dans les pays développés contre 34 % dans les pays en développement. LřAmérique de
Nord et lřOcéanie comptent plus de 10 % de migrants, lřAfrique, lřAmérique Latine et
lřAsie moins de 2% de la population de chaque région. En 2050, les démographes
prévoient 230 millions de migrants pour une population totale de 9 milliards. Le
tableau 14 retrace lřeffectif et le pourcentage des migrants dans le monde.
Tableau 19 : Effectif des migrants dans le monde
Pop. totale
Migrants
Régions
(milliers)
(milliers)
2
3
%
Réfugiés
(milliers)
Pays
développés
1 193 872
104 119
59,57
5 008
Pays en
développement
4 876 709
70 662
40,43
13 631
(dont pays les
moins
avancés)
Afrique
(667 757)
(10 458)
(5,98)
(6 551)
795 671
16 277
9,31
6 060
Asie
3 679 737
49 781
28,48
8 450
Europe
727 986
56 100
32,09
5 649
Amérique
Latine et
Caraïbes
Amérique du
Nord
Océanie
520 229
5 944
3,40
576
315 915
40 844
23,37
1 051
31 043
5 835
3,34
85
Monde
6 070 581
174 781
100
21 871
Source : Migration humaine.
Une des nouvelles tendances de la migration internationale est le nombre
croissant des femmes migrantes. Selon le Fonds des Nations Unis pour la Population,
(UNFPA) 132 , les femmes représentent aujourdřhui près de la moitié des migrants
internationaux dans le monde entier, elles sont 95 millions. Pour certaines femmes, la
migration ouvre les portes dřun monde nouveau, leur apportant plus dřégalité, un
soulagement à lřoppression et à la discrimination qui limitent leur liberté et réduit leur
potentiel. Chaque année, ces femmes envoient dans leur pays dřorigine des centaines
de millions de dollars. Cet argent permettra de nourrir des personnes, de les habiller
mieux, dřinstruire des enfants, bref à lutter contre la pauvreté. Plus dřun (1) million de
dollars en rapatriement de salaire ont été envoyés au Sri Lanka en 1999, 62 % ont été
versés par les femmes. Aux Philippines, six (6) milliards sont envoyés par an, dont le
tiers par les femmes. Ces dernières envoient un montant moindre que les hommes,
mais elles le font régulièrement.
III/ Les effets des mouvements migratoires
Les migrants échappent aux impôts dans leur pays dřorigine, mais sont imposés
dans les pays dřaccueil. De même, ils renoncent à certains services pour en bénéficier
dans les pays dřimmigration. Ces services peuvent être la défense nationale, la
protection policière, lřenvironnement naturel, les écoles publiques. Cependant, les
migrants ne peuvent pas déterminer à leur niveau le gain ou la perte due à lřémigration.
UNFPA, (2006), « État de la population en 2006, les femmes et la migration internationale ».
http// www.unfpa.org
132
2
3
1°) Effets dans le pays d’origine
Lřémigration suppose quřun ou plusieurs individus renoncent à certains
services dans leur pays dřorigine. Le poids de cette renonciation ne se sent pas dans la
mesure où la protection policière par exemple, ne va pas croître.
Par contre, le fait dřéchapper aux impôts peut avoir des conséquences pour les
finances du pays. En effet, les individus ont tendance à migrer au début de lřâge adulte
; ce qui signifie quřils nřauront pas à payer lřimpôt sur le revenu, alors quřils ont
bénéficié de lřenseignement public aux frais du contribuable.
2°) Effets dans les pays d’accueil
En général, lřon pense que les émigrés utilisent plus de services quřils ne payent
dřimpôts dans les pays dřaccueil ; ce qui nřest pas le cas.
Aux États Unis, au Canada et même dans lřUnion Européenne, jusquřà la fin des
années 80, les immigrés payaient plus dřimpôts par rapport aux services dont ils
bénéficiaient. Mais la situation sřest inversée au cours de ces dernières années. Les
immigrants utilisent plus de ressources par rapport aux impôts quřils versent. Les
immigrés illégaux payent plus dřimpôts que les légaux.
Le continent Africain est lřun des continents dont le flux migratoire est de plus
en plus croissant. Depuis 1990, on observe une expansion des migrations clandestines
dans toute lřAfrique.
IV/ Les flux migratoires africains
Les pays africains sont confrontés à de nombreuses difficultés. En effet, ces pays
enregistrent le taux de croissance démographique le plus rapide (3%) pour un taux
mondial de 1.7 %. Lřeffectif de la population qui était de 221 millions en 1950 sera de
1.3 milliards en 2025 et 1.76 milliards en 2050. La pauvreté est quasi présente dans
presque tous ces pays. Aussi, le taux de croissance du PIB qui était de 6% par an entre
1965 et 1970 est passé à près de 0% à la fin des années 1980 et au début des années
1990. Comme nous lřavons déjà vu, globalement, la proportion des populations vivant
dans lřextrême pauvreté avec moins dřun dollar par jour, est passée de 56 % entre 1965
et 1969, à 65 % entre 1995 et 1999. Lřendettement extérieur de ces pays est en forte
croissance ; Il a multiplié de 3,3 fois en 20 ans, passant de 60.6 milliards de dollars en
1980, à 206.1 milliards de dollars en 2000. Devant les difficultés auxquelles ils font
face dans leur pays, les jeunes africains, filles et garçons, espèrent trouver en Europe et
aux Etats-Unis de meilleures conditions de vie et de travail. Les principaux continents
de migration sont alors lřEurope et les États-Unis. Il existe une pluralité de voies de
passage particulièrement pour lřimmigration clandestine. Les chiffres tirés de
différentes sources montrent que le nombre de migrants sud sahariens accédant au
Maghreb par ses frontières sahariennes est entre 65000 et 80000 annuellement au
cours des dernières années. 80% des migrants se dirigent vers la Libye et 20 % vers
lřAlgérie.
En ce qui concerne les Etats-Unis, les immigrants africains sont en majorité des
professionnels, des cadres et des techniciens. Le nombre des immigrants entre 1980 et
2
4
1990 a doublé, passant de 2 900 à 5 800 annuellement (figure 2). 133 Selon
lřorganisation Internationale du Travail (OIT) en 2005, 160 à 250 milliards de dollars
sont envoyés par les émigrés dans leur pays dřorigine.
Figure 17 : Immigrants africains admis aux États-Unis 1988- 1998
Source : ARUN P.L., (2006), « Le visas de diversité des États-Unis provoque une fuite
des cerveaux en Afrique ». http//www.prb.org
Les migrations internationales des africains, c'est-à-dire les migrations
ordinaires de travail sans compter les guerres civiles se font surtout sur le continent
lui-même. LřAfrique de lřOuest en est un exemple.
V/ La migration interne : le cas de l’Afrique de l’Ouest
La carte migratoire en Afrique de lřOuest se présente comme suit :
133 Après avoir échappés « aux passeurs escrocs », à la noyade, aux barbelés, les candidats
arrivent enfin à destination. Une fois en Europe ou aux États-Unis, certains déchantent. En effet, pour
la plupart sans formation, ni diplôme, certains ont du mal à trouver un travail, dřautres plus chanceux
arrivent à travailler mais dans la clandestinité en effectuant des travaux agricoles, de gardiennage. Ils
arrivent par conséquent à faire des transferts dans leur pays. Cependant, les moins chanceux seront
rapatriés faute de papiers. Lors de leur rapatriement, les migrants sont abandonnés à leur sort.
Lřexemple le plus récent est celui du rapatriement des immigrés africains par le canal du désert. Ceuxci
sont balancés dřun pays à un autre, abandonnés aux frontières maghrébines, dont les autorités
sřempressent de sřen débarrasser.
2
4
de l’Ouest en 1990
Source: GENTLINI C., « Etude de cas : A la découverte du Sénégal »,
Académie de Rouen.
Encadré 15: Les principaux mouvements migratoires en Afrique
La mobilité a joué un rôle important dans lřadaptation des populations Ouestafricaines aux mutations de leur environnement. En effet, les indépendances et
lřentrée dans lřéconomie de marché ont entraîné des changements dans le paysage
économique. Les exportations se développent très rapidement, entraînant une
croissance rapide dans les zones de culture de rente. Selon le Club du sahel (1998), on
a surtout assisté à une taxation de cette richesse par les jeunes États, et à sa
redistribution pour la création de relais administratifs dans le territoire et pour le
développement dans les capitales.
Cette mutation a entraîné la migration de la population Ouest-africaine, qui a
suivi
trois (3) grandes directions :
un mouvement du Nord vers le Sud du pays, un mouvement général
de lřintérieur de la région vers les zones côtières, un mouvement
rapide des campagnes vers les villes.
On observe sur lřencadré 7 un déplacement des populations des pays enclavés
tels que le Niger, le Mali, le Burkina Faso, mais aussi côtiers, tels la Mauritanie, la
Guinée (en raison de la répression), le Ghana (en raison du déclin) vers les pays côtiers
notamment la Côte dřIvoire, le Cameroun, le Nigeria. Cette attractivité était due au
développement des cultures de rente pour le cas de la Côte dřIvoire, de lřexploitation
du pétrole pour le Nigeria. Ces pays ont connu la plus forte croissance de ces dernières
années avec un taux dřimmigration de 0.4 % par an. En 1990, lřeffectif de la population
étrangère en Côte dřIvoire est de 4.512.515 pour une population résidante totale de
12.568.011. Cinq ans plutôt, les étrangers étaient de 3.175.585 pour une population
résidante de 10.092.735 comme nous le montre le tableau 4. On peut observer que les
migrants sřétablissent aussi bien dans le milieu rural que dans le milieu urbain. En
1990, on compte 2.485.124 étrangers résidants dans le milieu rural contre 1.496.687
dans le milieu urbain.
2
4
Tableau 20 : Perspectives d’évolution de la population résidente
totale et de la population étrangère (par milliers) en Côte d’Ivoire de 1965
à 1990.
Population
résidente
1965
1975
1980
1985
1990
Effectif
4 210 000
6 709 600
8 189 544
10 092 735
12 568 011
Population
étrangère totale
Effectif
980 000
1 506 020
2 218 651
3 175 585
4 512 515
Population
étrangère en
milieu rural
%
23.3
12.4
27.1
31.5
35.39
Effectif
764 128
1 152 591
1 678 898
2 485 124
%
16.7
23.0
28.8
36
Population
étrangère en milieu
urbain
Effectif
741 892
1 066060
1 496 687
2 027 392
%
34.6
34.31
35.2
35.8
Source : CODESRIA, (1987) « Population et développement en Afrique », édité par Hedi JEMA, page
149
Les flux migratoires nécessitent donc une meilleure gestion de la part des
différentes parties concernées.
VI/ Gestion efficace de la migration
Plusieurs études scientifiques, conférences et initiatives ont été mises en œuvre
afin de trouver des solutions, qui permettront de mieux gérer la migration.
1°) Les études scientifiques de gestion de la migration
HARRIS ET TODARO134 ont essayé de trouver des solutions à travers diverses
études. Ils préconisent une Policy mix 135 . Ceci permettra dřune part de limiter
physiquement les migrations et dřautre part à la distribution dřune subvention aux
salaires urbains. En procédant à une limitation de la migration, on sřassure quřaucune
ressource ne sera gaspillée du fait de la non utilisation de facteur de production
(chômage) et en subventionnant de manière adéquate lřemploi urbain, on sřassure que
la production manufacturière sřétablira au niveau désiré par la société, malgré
lřexistence du salaire minimum urbain. BHAGWATI ET SRINIVASAN (1974) 136
proposent une politique qui consiste à distribuer un subside au salaire aussi bien dans
le secteur urbain que le secteur rural. Cette politique permettra dřaugmenter lřemploi
et la production dans le secteur urbain, cette augmentation dřemploi ne va pas attirer
Voir encadré 13
Traditionnellement, le concept de policy mix est entendu au sens large à savoir l’ensemble des
combinaisons possibles entre politique budgétaire et politique monétaire. Ici, il renvoie à une stratégie
croisée, une combinaison deux politiques pour gerer la migration.
134
135
Thierry Baudasse (2003), « Les théories économiques des migrations », Laboratoire d’économie
d’Orléans, document N° 2003-01
136
2
4
dřavantage de ruraux qui sont à la quête dřun emploi en ville, du fait de lřexistence
dřun subside aux salaires ruraux.
2°) L’initiative de Berne et la conférence Euro- Africaine de Rabat
LřInitiative de BERNE lancée les 14 et 15 Juin 2001 lors du symposium
international sur la migration a pour objectif dřinstituer un processus de consultation
propre aux États, afin de stimuler lřéchange de vues et de promouvoir la
compréhension des diverses réalités et des divers intérêts dans ce domaine. Le
symposium international a conclu quřil pourrait être utile de mettre sur pied un cadre
international informel de principes directeurs afin de faciliter la gestion de la
migration. Ces principes seraient une compréhension des pratiques réelles dont les
gouvernements pourraient sřinspirer pour gérer plus efficacement la migration aux
niveaux national et international. À la conférence ministérielle Europe-Afrique tenue à
RABAT en Juillet 2006, sur la migration et le développement, les Ministres se sont
engagés à : « créer et à développer un partenariat étroit entre nos pays respectifs pour
travailler de façon conjointe, suivant une approche globale, équilibrée, pragmatique et
opérationnelle dans le respect des droits fondamentaux et de la dignité des migrants et
des réfugiés, sur le phénomène des routes migratoires qui touchent nos peuples ».
Encadré 16 : La communauté internationale face à l’immigration A
l'aube du XXIème siècle, la communauté mondiale comprend désormais beaucoup
mieux comment gérer de telles tensions - et c'est par la collaboration internationale
et par le respect et la promotion des droits humains. L'une des plus grandes conquêtes
du XXème siècle a été l'élaboration d'un système international des droits humains qui
défend la dignité humaine et la satisfaction des besoins fondamentaux à laquelle tout
être humain a le droit de prétendre - quelles que soient ses origines nationales. Ce legs
tire son origine de la fondation même de l'Organisation des Nations Unies, qui
comprend aujourd'hui une communauté de 191 nations chargées de trouver des
solutions humainement acceptables aux difficultés que comporte le fait de vivre dans
un univers mondialisé.
Une gestion efficace de la migration internationale suppose une coopération mondiale,
régionale et bilatérale. Ces dernières années, le dialogue intergouvernemental s'est intensifié.
Grâce à l'élan communiqué par les récents engagements de haut niveau, l'année 2006 est
importante pour la migration internationale et la définition de politiques mondiales, qui
atteindra son point fort avec le dialogue de haut niveau sur la migration internationale et le
développement. C'est là où réside le défi. Les gouvernements, les parlementaires, les
employeurs et la société civile tiendront-ils la promesse des droits humains faite à près de
200 millions de migrants internationaux ? Le monde aura les yeux fixés sur eux.
Source : UNFPA, (2006), « État de la population en 2006, les femmes et la migration
internationale, chapitre 5 ». http//www.unfpa.org
Ces mouvements migratoires ont pris de lřimportance pendant ces dernières
années à cause de nombreux facteurs dont la mondialisation qui a accentué la pauvreté
des uns et la richesse des autres. Au niveau international, les efforts doivent être
orientés vers lřinsertion des pays dřorigine des migrants dans le commerce
international. Mais cela soulève une autre question, celle de savoir si les
investissements réalisés dans les pays dřorigine des migrants sont capables de réduire
ou dřarrêter les flux migratoires entre les villes et entre les pays.
2
4
CHAPITRE 12 :
INTRODUCTION GÉNÉRALE AUX OBJECTIFS, STRATÉGIES
ET INSTRUMENTS DE GESTION DU DÉVELOPPEMENT.
Jamais dans lřhistoire, la planète nřa accumulé autant de richesses matérielles,
financières et techniques. Jamais les hommes et les femmes nřont été aussi conscients
des perspectives réelles pour la satisfaction de leurs besoins, non seulement au sens
strictement économique mais encore au sens social et humain plus large. Et pourtant,
jamais les disparités nřont été aussi fortes entre le Nord et le Sud. Jamais la pauvreté
nřa été aussi massive. La mondialisation caractéristique dans la production, les
finances et les échanges apparaît ainsi comme un phénomène fortement asymétrique
et clivé. Les stratégies suivies par les pays riches comme pauvres semblent toutes
conduire lřhumanité à des impasses, du point de vue des perspectives nationales
comme de celui de lřordre mondial.137
Les stratégies de développement telles quřelles se sont déployées durant le
dernier quart de siècle ont multiplié les problèmes des nations et des individus qui les
peuplent. Paradoxalement, lřabondance nřa pas apporté de manière substantielle
lřamélioration du niveau ou de la qualité de vie aux populations. Elle a plutôt pollué
lřenvironnement, gaspillé de gigantesques ressources, engendré la peur et le doute
relativement aux relations intergénérationnelles.
Lřincapacité à maîtriser les turbulences des systèmes économiques et
financiers, à gérer les risques et les incertitudes et à gouverner lřordre mondial sont
quelques manifestations évidentes du fait que des changements fondamentaux sont,
aujourdřhui, indispensables et urgents, dans toutes les sphères des sociétés.
Concernant les PSD, non seulement la pauvreté est grandissante, mais les populations
sont de plus en plus insatisfaites et impatientes et les jeunesses frustrées de leur
pénurie quant aux nécessités les plus élémentaires de la vie : éducation, emploi,
nourriture, soins médicaux, logement, eau potable. Or, il est bien connu quřun monde
qui désespère est un monde qui va exploser.
Que faire ? À quoi servent toutes les théories et les modèles ? Sont-ils capables
de transformer pareille situation par la force des idées ?
La question de la scientificité de lřéconomie est à nouveau posée. En vérité ce
nřest pas une question désincarnée : lřéconomie nřest une science que si elle aide à
comprendre le monde (théorie positive) et à dégager des instruments pour le
transformer (théorie normative). En conséquence, la communauté des économistes,
surtout africains, devrait partager un système de référence et des informations
suffisantes, relatives au cadre conceptuel qui a influencé le processus du
développement et qui a abouti à lřélaboration du Consensus de Washington,
fondement doctrinal des Programmes dřAjustement Structurel. Toutefois, les résultats
mitigés et les multiples contestations de cette épure imposent aujourdřhui, un nouveau
questionnement sur les stratégies du développement qui, tenant compte des
enseignements du « grand miracle » des pays dřAsie, devraient déboucher sur de
nouvelles formulations du développement africain.
Moustapha KASSÉ : Consultation du BIT sur « La mondialisation et ses conséquences sociales », Dakar, et
Arusha, 2004
137
2
4
Section 1 : Les objectifs en matière de développement
Ces objectifs sont ceux que les techniciens du développement posent à
lřappréciation des décideurs et autres acteurs chargés de conduire les politiques
économiques et de choisir, en dernière instance, les instruments et moyens de leur mise
en œuvre. Ces objectifs sont reliés aux facteurs ou structures de nature économique,
politique ou sociale qui facilitent ou au contraire brident les politiques économiques.
Ils peuvent être classés en deux catégories ceux qui sont relatifs à lřéconomie interne
et ceux concernant les relations avec lřextérieur dans une économie ouverte.
I/ Les objectifs internes
Lřanalyse des caractéristiques économiques et même extra-économique des
PSD a montré à souhait que les structures économiques, politiques et sociales des PSD
sont traversées par des distorsions structurelles et des dysfonctionnements qui
constituent autant de handicaps ou de freins pour le succès des politiques économique
et sociale. Ces éléments sont bien connus et fonctionnent comme des contraintes quřil
faut préalablement lever. Il sřagit de la croissance, de l'intégration de l'économie et sa
diversification, de la mise en place dřinstitutions démocratiques et de la formation des
ressources humaines.
1°) La croissance comme la priorité des priorités.
Quelle que soit la société dans laquelle les citoyens désirent vivre, seule la
croissance permet de sortir des manques issus du sous-développement et de donner
des marges de manœuvres aux politiques. Aujourdřhui et dans le cadre des PSD, elle
nřest plus le résultat dřun système économique (libéral, socialiste ou tout autre) mais
un objectif que vise tout pays lancé sur les sentiers du développement pour accroître le
niveau des forces productives matérielles et humaines et le bien-être des populations.
Étant le produit de la combinaison de plusieurs facteurs, il revient aux économistes et
aux techniciens du développement dřélaborer les politiques possibles de croissance,
de fixer le taux que durablement le pays peut soutenir, compte tenu des ressources dont
il peut disposer. Il leur revient également de sélectionner les moyens cohérents pour
atteindre les objectifs retenus. Tous ces schémas et leur réalisation sont alors soumis
à lřarbitrage des décideurs qui les transforment en volonté politique.
2°) Le deuxième objectif interne est l'Intégration et la diversification
de l'Économie
La plupart des pays africains présente un ensemble de désarticulation
structurelle de lřespace quřil faut corriger pour créer une plus grande cohérence
permettant une libre circulation des hommes et des biens préalable au fonctionnement
dřun marché. On observe une véritable fracture territoriale qui procède à une
distribution très inégale de la population par suite dřune urbanisation rapide et
chaotique avec plus de 50% se concentrant sur un espace bien réduit du territoire. Cet
effet de polarisation sera aggravé par le gigantisme des mégalopoles africaines : de
grosses têtes sur de petits corps. Ce mouvement sřaccompagne avec son corollaire : le
déclin continu des régions. De plus, la mégalopole exerce des effets dřattraction sur les
hommes, les capitaux, les marchandises, les services, la vie intellectuelle et sociale.
2
4
Alors, il sřopère un double jeu : dřun côté des effets dřattraction (spread effects) et de
lřautre des effets dřappauvrissement (backwash effects) pour les régions de lřintérieur.
Ces derniers effets se manifestent sous des formes diverses : émigration des éléments
les plus jeunes et les plus actifs vers la mégalopole, émigration des capitaux, faibles
opportunités dřinvestissements et dřindustrialisation, régression de lřagriculture et
insuffisance des services publics.
Pour corriger ces déséquilibres, il faut alors développer conséquemment les
infrastructures de base, les moyens de communication et de transport qui brisent les
petites économies fermées et autarciques et les rattachent au réseau des échanges
internes, promouvoir la décentralisation des infrastructures et institutions de
modernisation de la vie économique et sociale : école, santé, réseau d'institutions de
crédit spécialisées et adaptées aux conditions existantes. Ce point est important pour
la formation dřune économie monétaire et dřune bonne propagation des flux
monétaires.
Un sous-objectif décisif est la recherche de la diversification de l'économie. La
forte spécialisation des économies sous-développées est régressive et renforce la
dépendance et lřinstabilité de la croissance économique. Il importe alors d'y remédier
par lřorganisation dřune économie diversifiée, avec le développement d'activités
économiques qui se soutiennent mutuellement et suscitent une demande suffisante.
Cela appelle un développement équilibré et articulé des divers secteurs économiques :
agriculture, industrie et tertiaire. Comme lřobserve J.K. Galbraith, «un pays purement
agricole a toutes les chances d'être non progressif, même dans son agriculture»138
3°) Le
troisième objectif
cadre démocratique
est
la
construction
d’un
Il y eut une époque, où dans la pensée économique la conviction la plus forte
était que la gestion de l'économie ne relevait pas d'un processus de négociation
politique, mais au contraire, cřétait l'immixtion des questions politiques dans la sphère
économique qui perturbait cette dernière. Il était alors exclu d'évoquer toute question
qui n'était pas strictement économique, et notamment les questions politiques et
sociales. Progressivement pourtant, il est apparu qu'il était extrêmement difficile de
mener des réformes économiques sans considération de leur
environnement normatif et institutionnel, ni de leur légitimité politique et sociale. 139
Beaucoup de pays africains ont parcouru un long chemin sur la voie de l'achèvement
d'une démocratie ouverte, libérale, pluraliste, favorable au développement de
l'initiative privée et à la bonne marche des affaires. Dans la bonne moyenne des pays
africains, la construction d'un État de Droit appuyé sur des institutions administratives
et judiciaires indépendantes est une condition sine qua non du développement. Dans
ce cadre comme le note Eric Weil, «l'administration doit être l'organe de la rationalité
technique dans la société particulière»150
Le pluralisme politique, le contrôle de la légalité, ainsi que, désormais, la
décentralisation, ont fini par former un cadre juridique au sein duquel les "prérogatives
exorbitantes du droit commun", le "fait du prince" et autres privilèges dont la puissance
publique pouvait se prévaloir, ont été progressivement limités. Il doit être loisible aux
J.K. GALBRAITH: Conditions for Economic Change in Under- developed countries. Journal of Fam
Economies, p. 690, nov. 1951
139 Pr. Moustapha KASSÉ: Démocratie et développement, Collection « Le Point Sur » NEA, 1991 150
1) Philosophie politique, (Éd. Vrin).
138
2
4
citoyens dřaller et venir, de participer à la gestion des affaires publiques comme
dřentreprendre, sans que ces libertés puissent être obstruées ni remises en cause par
la puissance publique. Cette dernière tentera au contraire dřaccompagner leurs efforts
en les gênant le moins possible. La meilleure preuve en est la souplesse avec laquelle
lřadministration contrôle le développement des activités économiques, que ces
dernières relèvent ou non du secteur formel. Au lieu dřadresser des commandements
tatillons, et suivant en cela des choix politiques, elle tente plutôt dřaccompagner les
initiatives privées dans la voie de leur croissance et de leur modernisation. Également,
le transfert à lřéchelon local de compétences auparavant détenues par le pouvoir
central témoigne de la volonté de gérer les affaires publiques au plus près des besoins
des populations, dans le respect de lřintérêt général.
Le fonctionnement régulier dřun cadre démocratique doit se généraliser en
Afrique et se mesurer à l'aune de lois et règlements qui assurent et facilitent :
Dřabord, la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ;
Ensuite, lřexistence et le fonctionnement de contrepouvoirs comme une
société civile forte et active, un organe anti-corruption indépendant, une
commission indépendante des droits de lřhomme et des structures
dřharmonisation et dřexécution des activités liées aux femmes ;
En outre, la mise en place dřun système électoral transparent capable
dřorganiser des élections libres et disputées pour que la sanction
démocratique puisse effectivement s'exercer ;
Enfin, le fonctionnement sans entrave dřune administration publique à la fois
compétente, efficace, souple et transparente. Bien souvent, si les politiques
tardent à produire des résultats, ce serait essentiellement à cause d'une
administration inefficiente dont il faut limiter l'inclinaison à la corruption.
4°) Le troisième objectif est la formation des ressources humaines
de qualité pour le développement économique et social
Dans un monde où les produits, les capitaux et les technologies circulent et
sřéchangent librement, ce sont les ressources humaines qui font la différence. Comme
lřobserve Samuel PISAR cřest la ressource humaine qui différenciera les performances
des divers pays. Dans ces conditions, il devient nécessaire dřopérer des investissements
massifs dans la formation des hommes.
II/ Les objectifs externes
Ils se réduisent à la recherche de voies et moyens pour tirer grand profit de la
mondialisation. Il est complètement douteux que les PSD puissent se déconnecter du
système mondial d'échanges et de paiements : ils le sont déjà de fait. Le problème est
plutôt de sřouvrir par des exportations en vue de trouver les recettes nécessaires au
financement des importations dřéquipement. Également, ils doivent aménager leur
environnement pour le rendre plus incitatif pour attirer les IDE surtout dans le
contexte actuel de baisse drastique de lřaide publique au développement.
Dans le cas de lřAfrique il faudra développer le commerce intra africain par des
processus dřintégration dont lřanalyse sera approfondie ultérieurement.
2
4
Section 2 : Les stratégies de développement économique : le
débat entre anciens et nouveaux économistes, entre orthodoxes
et hétérodoxes.
I/ Les anciennes approches des stratégies de développement.
Le cadre intellectuel qui a influencé les différentes approches des processus de
développement économique du dernier quart de siècle gravitait autour de la croissance
économique considérée comme voie unique de sortie du sousdéveloppement. Les pays
qui sřengageaient dans ce processus devaient réaliser une croissance accélérée, au taux
le plus élevé possible compte tenu des ressources disponibles. De plus, il était souhaité
que cette croissance fût harmonieuse, équilibrée et débarrassée de toute fluctuation
trop forte en baisse comme en hausse.
Lřadaptation du modèle aux pays en développement allait inclure dřautres
facteurs comme la quantité et la qualité «réelles» de lřaide étrangère et des transferts
de technologie destinés à compléter le capital local insuffisant. Les faibles efforts de
mobilisation internes des ressources, rendaient les estimations concernant les
possibilités de croissance rapide sans grande valeur pratique dans le modèle.
Les études de la Banque Mondiale (BM) et du Programme des Nations-Unies
pour le Développement (PNUD) ont largement montré que les aides et les transferts de
technologie ont principalement servi à créer des sociétés «molles» et à augmenter
lřendettement extérieur qui devient aujourdřhui insoutenable. Cřest pourquoi, le
Président Abdoulaye WADE, dans «Le Plan Oméga pour lřAfrique» montre justement
que le binôme aideŔendettement était entré dans une impasse totale, ce qui impose de
nouvelles formules pour le financement du développement.
En ce qui concerne la fameuse question du transfert de technologie, les firmes
multinationales qui furent les principaux vecteurs de cette politique ont tiré de leur
«know-how» et de leurs équipements un prix excessif. En conséquence, la technologie
«empruntée» pour la substitution aux importations et qui est à haute intensité de
capital, nřavait que de très faibles liens avec la valorisation des ressources naturelles et
la main-dřœuvre, ou avec le reste de lřéquipement technologique existant dans les pays
récepteurs.
Cřest pour enquêter sur la réalité et les résultats des efforts dřaide et de
développement international des années 50 à 60 et pour les ajuster aux besoins de
modernisation des pays pauvres que la COMMISSION PEARSON fut créée en 1968 par
la Banque Mondiale. Le Rapport Pearson jugea que lřécart grandissant entre pays
développés et pays en développement était devenu lřun des principaux problèmes de
notre temps. Comme solution, il recommandait pour ces derniers pays un taux de
croissance de 6% par an, une réduction des barrières douanières des pays développés,
lřaugmentation de lřaide étrangère privée et un transfert de 1% du PNB des pays
développés aux pays en développement.
Il fut dès le départ évident que la Commission avait sous-estimé lřimportance
de la crise mondiale menaçante et minimisé les extraordinaires privilèges des pays
riches dans une tentative de restaurer lřancien mythe dř«un monde unique». Ses vues
sur le développement se situaient dans le vieux cadre intellectuel décrit ci-dessus et ne
cherchaient nullement à aller au-delà.
2
4
II/ Le Consensus de Washington : l’instauration d’un modèle d’économie
de marché.
La crise économique des années 70 et 80 réactive le débat de fond sur «le sousdéveloppement et ses solutions», en particulier entre groupes de spécialistes des
sciences sociales désireux dřune part, dřaller au-delà du Rapport Pearson et de son
référentiel normatif dřanalyse économique et dřautre part, dřexaminer toutes les
réalités économiques, mais aussi sociales et historiques dissimulées par lřancien
schéma analytique du développement. Tandis que le débat se développait, deux Ecoles
pouvaient clairement être identifiées.
1°) L’École orthodoxe et les réformes pour une économie de marché.
La première École, celle des tenants de lřorthodoxie de lřéconomie libérale,
estime quřil faut redéfinir la philosophie et les objectifs du développement qui se
réduisent pour lřessentiel à la croissance économique. Dans les années 80, suite à la
crise de la dette, lřintervention des Institutions de Bretton Woods dans le débat sur le
développement va s'accompagner de profondes transformations, tant dans la pratique
que dans la réflexion. Une nouvelle ère en matière de développement est ouverte, que
les spécialistes vont assimiler au "Consensus de Washington" qui remettait en cause la
théorie du développement et la spécificité des sociétés sousdéveloppées. Il constitue en
somme une sorte de revanche de la théorie néo-classique qui, sur la base de l'échec des
stratégies de développement et des théories qui les portent, va étendre le champ
d'application de son cadre d'analyse aux sociétés sousdéveloppées.
Encadré 17: Le Consensus de Washington.
Lřexpression consensus de Washington est née sous la plume de John WILLIAMSON
(1990). Elle constitue le couronnement de la doctrine néo-libérale « recommandée » par la
communauté financière internationale aux pays en voie de développement pour les amener à
sřouvrir au processus de mondialisation. Elle est fondée sur une série de principes dont le plus
importants sont la discipline fiscale cřest-à-dire des équilibres budgétaires et la baisse des
prélèvements fiscaux ;
la libéralisation financière avec la fixation des taux dřintérêt administrés en faveur
des investissements prioritaires ;
la libéralisation commerciale avec la suppression des protections douanières ;
lřouverture totale des économies aux mouvements des capitaux et, en particulier à
lřinvestissement direct ;
la privatisation de lřensemble des entreprises ;
la déréglementation cřest-à-dire lřélimination de tous les obstacles à la concurrence
;
la protection légale des droits de propriété intellectuelle des multinationales.
Le consensus de Washington a constitué le fondement des politiques menées par la Banque
mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) basé sur le triptyque stabilisation,
libéralisation, privatisation. Mais cette doctrine a fait lřobjet de vives critiques par suite des
dégâts quřelle a causés. Au début des années 2000, à la suite de leurs échecs, la Banque
mondiale et le FMI ont infléchi leur doctrine reconnaissant quřil faut également sřinquiéter
de la démocratie, des inégalités et du fonctionnement de lřEtat.
Dominique PLIHON : Le nouveau capitalisme, Collection Repères, La
Découverte, Paris 2003. p 24
2
5
Du point de vue théorique, le Consensus de Washington remet en cause toute
forme d'interventionnisme étatique et proclame la suprématie du marché dans
l'allocation des ressources. Ce discours se rattache à la doctrine de l'équilibre général
qui conçoit la possibilité d'une économie décentralisée suite, à l'émergence des prix
d'équilibre résultant de la confrontation sur le marché de l'offre et de la demande des
agents économiques. D'autre part, le consensus de Washington remet à l'ordre du jour
les théories de l'avantage comparatif pour critiquer les choix d'importsubstitution ou
d'industrialisation liée au marché interne, et pour justifier une insertion internationale
basée sur les dotations en facteurs des pays sous-développés. Ainsi, désengagement de
l'État, régulation marchande et avantages comparatifs seront les maîtres-mots des
années 80, mais aussi les piliers de lřajustement structurel.
Confrontés aux déséquilibres financiers, à la montée de lřendettement et à la
stagnation de la production pendant la décennie des années 80, les pays dřAfrique ont
été contraints de privilégier les politiques dřajustement et de stabilisation par rapport
aux politiques de développement et aux plans à moyen et long terme. Lřapproche en
termes dřajustement structurel est largement justifiée par le gaspillage des ressources,
lřinefficacité de lřéconomie administrée et le poids des distorsions introduites dans le
système de formation des prix et des revenus sur les marchés des biens et services, du
travail, des capitaux et des changes.
Les PAS cherchaient à mettre en place un volet stabilisation afin de réduire les
déficits et de promouvoir une série de réformes structurelles pour assurer une plus
grande régulation privée de l'économie et accroître l'insertion des économies
nationales dans une mondialisation jugée incontournable et irréversible. Pour cette
École orthodoxe les PAS constituent une solution appropriée à la crise économique
africaine des années 80 et de celle provenant en grande partie des politiques
économiques erronées des années 60 et 70. Après plus dřune décennie de réforme
introduite par les PAS dans les pays subsahariens, la Banque Mondiale (World Bank,
1994) conclut, en se basant sur les éléments dřappréciation recueillis dans 29 pays
engagés dans la voie de lřajustement, que les réformes ont été payantes et que les pays
qui ont fait un effort particulier ont bénéficié dřun retournement tant au plan de la
croissance que de la situation socio-économique, bien que ce retournement soit encore
fragile.
Les contre-performances (ou lřabsence de développement) observées dans les
années 90 seraient alors en grande partie attribuées au fait que les politiques
«rationnelles» que comportaient les PAS nřont pas été correctement appliquées. Les
facteurs qui paraissent avoir empêché le bon déroulement des réformes sont
nombreux. Diverses études de la Banque Mondiale notent des contraintes telles que :
les difficultés à faire passer des réformes institutionnelles politiquement délicates
(en raison de la puissance des groupes de pression) ;
le fait que les gouvernements concernés nřont pas assumé la paternité des
réformes ;
lřinsuffisance des financements extérieurs ou de crédits pour la mise en
œuvre des programmes ;
pour les pays subsahariens, la faiblesse des moyens administratifs et
institutionnels disponibles pour la mise en œuvre des réformes ;
et, dans certains cas, le manque de réalisme des concepteurs des divers
programmes quant à la rapidité et la chronologie des réformes à mettre en
œuvre.
2
5
Au demeurant, si les PAS ont permis à certaines économies d'améliorer et de
rétablir leurs déséquilibres macroéconomiques, ils n'ont pas réussi à initier de
nouvelles dynamiques de croissance durable, suite à l'essoufflement des stratégies
d'import-substitution. Par ailleurs, ces réformes se sont traduites par une détérioration
des conditions de vie des populations et par un accroissement de la pauvreté.
Également, les programmes n'ont pas favorisé la construction de nouvelles normes
économiques et sociales pour succéder aux normes en crise. Au contraire, ils ont
accéléré la décomposition des normes en crise et approfondi ainsi la régression
économique et sociale. Cette crise économique et sociale a eu des conséquences
politiques importantes à travers la contestation de la légitimité de l'État. Par ailleurs,
le désengagement de l'État et la libéralisation économique se sont traduits par
l'émergence, dans la plupart des pays, de nouveaux acteurs politico-financiers qui ont
cherché à contrôler l'économie. L'affaiblissement de l'Etat et son extinction
programmée dans certaines régions ont conduit parfois au développement de la
corruption et à la constitution de fortunes sur la base de situation de rente.
2°) L’École hétérodoxe et la réhabilitation de l’État
Ces médiocres résultats ont été à l'origine de la remise en cause des fondements
théoriques et des choix de développement du consensus de Washington par lřÉcole
dite hétérodoxe. En effet, une ère nouvelle est ouverte dans le champ de l'économie du
développement depuis le milieu des années 90 qu'on qualifiera de période de postajustement qui est caractérisée par des interrogations sur la pertinence et les
performances des PAS et la recherche dynamique et plurielle de nouvelles stratégies de
développement. À ce niveau, les derniers Rapports de la Banque Mondiale sur le
Développement offrent une illustration de cette évolution. Désormais, lřÉtat et les
institutions sont réintégrés dans le champ de lřanalyse et de la praxis.
Un Rapport dřun groupe dřexperts de lřUniversité des Nations-Unies sur le
Développement Humain et Social avait contesté cette approche des fondamentalistes
en déclarant catégoriquement que «le développement nřa fondamentalement rien à
voir avec les chiffres de revenu national et sa croissance; il nřa rien à voir avec
seulement les taux dřépargne et les coefficients de capital; il a à voir avec les êtres
humains, par eux et pour eux. Le développement doit, par conséquent, commencer par
lřidentification des besoins humains. Son but est de relever le niveau de vie des masses
et de donner à tous les hommes une chance de développer leurs potentialités. Cela
implique que lřon réponde à des besoins comme ceux dřun travail permanent, de
salaires réguliers et convenables, dřécoles plus nombreuses et de meilleure qualité,
dřun meilleur service médical, de transports bon marché, dřun niveau général de
revenu plus élevé. Cela implique aussi que lřon satisfasse les besoins et désirs non
matériels : auto-détermination, autonomie, liberté politique et sécurité, participation
à la prise des décisions affectant travailleurs et citoyens, identité nationale et culturelle,
et désir de sentir que la vie et le travail ont un sens».
LřÉcole hétérodoxe composée pour lřessentiel des différents courants
marxistes et néo-marxistes ainsi que des institutionnalistes et des «tiers-mondistes»,
reprend à son compte certaines de ces critiques de lřUniversité des Nations-Unies mais
avec des formulations techniques nettement améliorées. Malgré son caractère
idéologiquement hétérogène, les auteurs s'éloignent du modèle walrassien en
reconnaissant les imperfections du marché et l'incapacité des politiques de
stabilisation et d'ajustement orthodoxe à opérer les transformations nécessaires à une
reprise durable de la croissance dans le Tiers-Monde.
2
5
Dans ce sens, J. STIGLITZ, ancien économiste principal de la Banque mondiale
estime que «si les politiques économiques issues du consensus de Washington se sont
avérées aussi peu performantes dans ce qui était leur objectif principal à savoir
lřinstauration dřun processus vertueux de croissance économique harmonieuse ; cřest
parce quřelles ont confondu les moyens avec les fins». En effet, même «un taux de
croissance élevé nřa constitué et ne constitue pas une garantie contre une aggravation
de la pauvreté» (MAHBUB UL HACQ : Banque mondiale). La libéralisation, la
recherche des grands équilibres, les privatisations sont prises comme des fins plutôt
que comme des moyens dřune croissance durable et équitable. De plus, ces politiques
se sont beaucoup trop focalisées sur la stabilité des prix plutôt que sur celle de la
croissance et de la production. Elles nřont pas su reconnaître que le renforcement des
institutions financières est aussi important pour la stabilité économique que la maîtrise
des déficits budgétaires et de la masse monétaire. Elles se sont concentrées sur les
privatisations, mais elles nřont guère attaché assez dřimportance à lřinfrastructure
institutionnelle nécessaire au bon fonctionnement des marchés, et particulièrement à
la concurrence et à la compétitivité.
Depuis les années 90, la médiocrité persistante des performances économiques
et financières a continué de se manifester à travers la détérioration généralisée des
indicateurs macroéconomiques, la désintégration des structures de production et des
infrastructures et la détérioration rapide du bien-être social notamment lřéducation, la
santé publique et le logement, a appelé le nécessaire ajustement de lřajustement. En
effet, pour beaucoup dřéconomistes partisans de cette approche hétérodoxe, lřéchec
du développement dans les pays subsahariens est avant tout le produit : de lřéchec des
politiques économiques adoptées après lřindépendance, dans les années 60 et 70 ; de
lřéchec des PAS mis en œuvre dans les années 80 pour remédier aux faiblesses
structurelles des économies et des institutions des pays subsahariens.
Ces faiblesses tiennent pour lřessentiel à la distorsion de la structure des
échanges (à cause de la place excessive des produits primaires), au manque de
modernisation de lřagriculture, à lřétroitesse et à la faiblesse de la base industrielle, et
avant tout au niveau extrêmement faible de développement des ressources humaines
ainsi quřà lřinsuffisance du réseau des transports et des équipements dřinfrastructure
dans les régions rurales (CORNIA, 1991). Pour ces économistes, lřanalyse de la
stratégie de développement à long terme montre quřil est vital de trouver des solutions
pour remédier à lřinsuffisance des ressources humaines et des infrastructures.
Dřailleurs, si les analystes ne semblent pas imputer totalement la stagnation
économique des pays subsahariens aux seuls programmes dřajustement en tant que
tels, ils soulignent cependant quřen accordant une prépondérance quasi absolue aux
mesures de stabilisation à court terme, au lieu de sřattaquer aux problèmes structurels
fondamentaux, ces programmes ont en fait amené les économies africaines à sřécarter
de la voie dřune croissance durable (CORNIA, 1991 ; STEWART, 1992). Certains
estiment même avec force arguments tirés de lřanalyse économique quřun cadre de
développement modifié peut encore fonctionner «efficacement» :
si la justice sociale ou distributive est intégrée dans les modèles ; sřil existe
des institutions fiables, démocratiques et transparentes de coordination des
transactions des acteurs, et qui soient capables de faire fonctionner un système
de planification techniquement rénové essentiellement du haut vers le bas («top
down») ;
si la participation populaire dans la gestion du développement est assurée ;
et si les Institutions Financières Internationales et le système économique
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des Nations Unies assurent un processus continu de transfert pour une part
raisonnable des ressources des pays riches aux pays pauvres.
En définitive le continent africain est à la recherche dřune nouvelle vision, dřun
paradigme et dřun programme alternatif de développement considéré comme une
transformation de la société. La question centrale est alors : comment mettre en place
un système économique et financier performant et jeter les bases de fonctionnement
dřune société démocratique ? Dans ce contexte, il faut tirer, pour le continent africain,
toutes les leçons du miracle asiatique. La croissance rapide des pays dřAsie de lřEst a
montré que le développement était possible et quřil pouvait sřaccompagner dřune
réduction de la pauvreté, dřune amélioration largement partagée du niveau de vie et
même dřun processus de démocratisation.
Évidemment, dans la phase ascendante des PAS les expériences du miracle Estasiatique étaient considérablement dérangeantes pour les défenseurs des solutions
orthodoxes, car ces pays ne se sont pas conformés aux prescriptions habituelles des
Institutions Financières Internationales. Dans la plupart des cas, lřÉtat a joué un rôle
efficace de création et dřorientation des ressources vers des projets à long terme. Cet
État a été qualifié dřÉtat «pro» cřest-à-dire promoteur, producteur, prospecteur et
programmeur. Les gouvernements ont suivi certaines des prescriptions techniques
habituelles, comme la politique macroéconomique stable, mais ils ont ignoré les autres.
Par exemple, au lieu de privatiser, ils ont crée des entreprises hautement productives
et plus généralement ils ont mené une politique industrielle pour développer certains
secteurs. Les pouvoirs publics intervenaient dans le commerce, même si cřétait plus
pour favoriser les exportations que pour limiter les importations. Également, ils se sont
engagés dans un timide encadrement du secteur financier, en abaissant les taux
dřintérêt et en augmentant la rentabilité des banques et des entreprises.
III/ La nouvelle stratégie de l’émergence dans le contexte africain.
Théoriciens et praticiens sont de plus en plus dřaccord sur le fait quřun nouveau
cadre de concepts tels que celui évoqué ci-dessus est nécessaire pour la remise en cause
des phénomènes critiques (et interdépendants) qui affectent partout le développement
et pour nous aider à comprendre la nature des nouvelles forces qui apparaissent
partout dans le monde et qui poussent au changement.
Cette remise en cause ne doit pas seulement refléter une réforme de lřancien
cadre du développement économique, rendu un peu plus efficace par lřincorporation
dřun peu plus de justice sociale et distributive. Elle doit également redéfinir les
orientations (approche positive) et les politiques à mettre en œuvre (approche
normative).
Cette redéfinition doit être tentée en étudiant lřexpérience historique des pays
développés ou en développement, et non plus à partir de théories a priori totalement
détachées des réalités. Des sous-modèles spécifiques à un pays pourraient être élaborés
pour chercher à opérationnaliser le nouveau cadre. Un cadre de concepts différents,
constitué par un nouvel ensemble dřobjectifs et par un nouveau processus, reste
cependant une condition préliminaire et nécessaire pour que les sous-modèles puissent
être applicables et politiquement valables. Un cadre international de soutien devrait
également être élaboré. Mais avant que ce nouveau cadre international puisse
apparaître, il faudra peut-être le détacher dřabord des relations globales existantes
pour le faire rentrer, à de nouvelles conditions, dans de nouvelles institutions.
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La tâche des économistes, toutes options idéologiques confondues, est
dřappréhender la situation dřensemble des pays africains, dřidentifier les éléments sur
lesquels il y a accord afin de définir le nouveau cadre général de concepts en phase
parfaite avec lřaxiomatique de la rationalité économique.
Les éléments à inclure dans ce cadre de concepts peuvent être jugés en fonction
des critères ci-après :
la définition dřobjectifs strictement économiques qui permettent de
sřengager dans la voie dřun développement durable et dřéchapper au piège
de la pauvreté;
la restructuration des institutions de gouvernance et la reconstruction de
lřÉtat en vue de la création dřun environnement institutionnel plus incitatif
pour les politiques de développement ;
la mise en œuvre de politiques sectorielles pertinentes dans le cadre dřune
estimation réaliste de la dotation en ressources naturelles, et qui accordent
à lřagriculture et aux technologies un rôle moteur dans la réalisation de la
croissance ;
lřélaboration de politiques publiques efficaces dřallocation optimale des
ressources en faveur des activités productives;
le choix dřune politique de redistribution des revenus qui maximise les
potentialités endogènes de développement ;
la mobilisation de la communauté internationale dans le cadre dřun nouveau
;
partenariat qui accroisse les ressources financières à long terme et les
investissements privés directs étrangers.
1°) Approche positive de l’émergence économique
Dans la littérature, il nřexiste pas de définition universelle du concept
dřéconomie émergente. Les conceptions diffèrent dřun auteur à un autre et surtout
dřune institution à une autre. Lřémergence nřest pas seulement un concept
dynamique, elle est un concept plus global qui ne se polarise pas seulement sur un
marché, une bourse, une place financière, elle concerne le pays tout entier.
Dès lors, un pays peut être considéré comme émergent pour deux raisons bien
distinctes. Dřune part, il connaît un taux de croissance relativement élevé sur une
période longue, parce quřil a réussi à développer son commerce extérieur et à accroître
sensiblement ses exportations ; notamment de produits manufacturés dans lesquels il
sřest spécialisé : il sřest alors intégré au marché mondial. Dřautre part, il a institué ou
réactivé un marché financier sur lequel les transactions peuvent se développer parce
quřil a incité les entreprises à se financer de cette façon à partir de lřépargne aussi bien
nationale quřétrangère; il a probablement rendu sa monnaie convertible et libéré les
flux de capitaux : il sřest intégré à la finance internationale.
Le maintien de ce double mouvement devrait déclencher un processus de
rattrapage économique des pays développés. Vu sous cet angle, quatorze pays sont
retenus comme pays émergents ; Hong Kong, Singapour, Malaisie, Taïwan, Thaïlande,
Indonésie, Philippines, Corée du Sud, Colombie, Chili, Mexique, Brésil, Argentine et
Venezuela (Banque Mondiale dans sa revue «Working Paper»). Pour couper court à
toute confusion entre pays émergents et nouveaux pays industrialisés, la Banque
Mondiale retient seulement les pays émergents dřAsie de lřEst comme les nouveaux
pays industrialisés. La célèbre revue«The Economist» dans sa section «Emerging
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Market Indicator» publie des informations statistiques sur un ensemble de pays
comprenant en plus des pays retenus par la Banque Mondiale, la Grèce, Israël, le
Portugal, la Pologne, la Turquie, la Hongrie, la Russie, la République Tchèque et
lřAfrique du Sud.
Dřautres auteurs, tout en acceptant le point de vue de la Banque Mondiale, se
demandent si la Tunisie, le Botswana, et lřÎle Maurice ne peuvent pas être considérés
comme des pays émergents du Contient africain. Au regard des deux critères avancés,
ils ne le sont pas, ce qui permet alors dřintroduire le concept médian de pays
subémergents cřest-à-dire des pays qui mettent toutes les conditions en place pour
devenir des pays émergents.
2°) Approche normative et pré-requis de l’émergence.
Lorsquřon analyse la performance supérieure de lřAsie, pendant ces 30
dernières années, elle est attribuable selon LINDAUER ET ROMER (1993) à trois
éléments interdépendants comme le mode de gouvernance et la qualité des institutions
de lřéconomie, lřutilisation optimale des facteurs de production disponibles et le
contenu de la stratégie de développement. La conjugaison de ces éléments a généré
lřouverture sur les marchés extérieurs, le dynamisme du secteur privé, lřefficience de
lřadministration, des systèmes financiers, de la main dřœuvre, les infrastructures et
les institutions dřencadrement. Il faut chercher à quantifier tous ces éléments pour
mieux comprendre le processus de génération de cette croissance durable en Asie.
Dans leur essence, les réformes entreprises qui ont doté ces économies des
caractéristiques suivantes :
a) L’ouverture sur le marché international
La théorie économique depuis ses pères fondateurs Adams Smith et David
Ricardo a toujours mis lřaccent sur le commerce international ; les avantages
rattachés à une ouverture se résument à :
une plus forte spécialisation basée sur la théorie ricardienne des avantages
comparatifs ;
un plus grand accès aux innovations technologiques ;
une pression plus forte pour lřamélioration de la compétitivité des
entreprises locales ;
une réduction des activités improductives.
b) Le développement du système financier
À travers la théorie du multiplicateur, lřanalyse keynésienne a montré que
lřinvestissement est un élément clé de la croissance, or lřinvestissement nřest optimal
que si le système bancaire accorde des crédits. Pour le développement du système
financier, les pays dřAmérique Latine ont procédé dans une première étape à une
libéralisation tous azimuts avant de mettre en œuvre des mesures dřaccompagnement
à la libéralisation initiale.
Le dynamisme du secteur financier sera mesuré par le ratio de crédits alloués au
privé sur le PIB.
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c) La libéralisation du marché du travail
Le cadre de concurrence accru liée à la mondialisation rend indispensable que
les entreprises aient le moins de contraintes possibles. Ces contraintes allant de la
rigidité des salaires à cause de puissantes organisations syndicales et de normes
institutionnelles (salaire minimum) à des conditions dřembauche et de licenciement
très onéreuses. En fait, lřobjectif de plein emploi nřest réalisable quřavec un marché
du travail flexible qui permet lřajustement entre lřoffre et la demande de travail. Les
réformes qui ont eu lieu dans ce domaine visaient à lever lřensemble des distorsions, y
compris celles relatives aux effectifs pléthoriques de lřadministration. Pour tenir
compte de cet aspect, on retiendra comme indicateur le ratio constitué de lřemploi dans
le secteur public sur lřemploi total dans le secteur non agricole.
d) La réduction de la taille du secteur public
Lřobjectif visé est dřune part, le remplacement du grand nombre dřentreprises
publiques extrêmement protégées et inefficientes par des entreprises privées plus
compétitives et, dřautre part, la suppression des monopoles pour que la fonction
allocative du marché puisse être optimale.
Au début des années 80, les pays émergents ont réduit significativement leurs
emprunts publics, ce qui a attiré un tiers (1/3) des fonds privés destinés aux
infrastructures en Amérique Latine et la moitié (1/2) en Asie de lřEst.
e) L’utilisation efficiente et optimale des ressources publiques
La littérature économique atteste quřune bureaucratie lourde ne rime pas avec
des performances économiques car en fait, une large part des ressources devant servir
à lřinvestissement est utilisée pour entretenir cette bureaucratie à des fins de
consommation somptuaire.
En vue de mesurer les progrès obtenus dans ce domaine par les pays émergents,
le ratio des salaires de lřadministration sur les dépenses primaires est utilisé.
f) La répartition équitable des fruits de la croissance
Pour ce faire, les gouvernements ont dû convaincre les élites économiques de la
nécessité de partager les fruits de la croissance avec les couches pauvres. Cřest ainsi
que le pourcentage des populations vivant au dessous du seuil de pauvreté nřa cessé en
effet de baisser dans ces pays : il est passé de 59% en 1962 à 26% en 1986 en Thaïlande
et de 58% en 1972 à 17% 10 ans plus tard en Indonésie.
Dans tous ces pays, la stratégie économique a été lřœuvre de technocrates
compétents, propres et à lřabri des ingérences publiques. En plus, les gouvernements
ont mis en place des cadres juridiques et réglementaires favorables à lřinitiative privée.
Ils ont également favorisé un dialogue permanent entre les milieux dřaffaires et le
pouvoir public, ce qui a permis de rendre les règles du jeu claires et transparentes et de
susciter la confiance du privé.
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Encadré 18 : Les "Six E" de la réussite de l'Asie orientale : Une originalité usurp&