Telechargé par pierrealberthayen

POUR L'AMOUR DE DIEU - N. KASTURI

POUR L’AMOUR
DE DIEU
QUATRE-VINGT-CINQ ANNÉES SOUS L’ŒIL VIGILANT
DU SEIGNEUR CHRONIQUÉES PAR
N. KASTURI
En préambule,
Chacun de nous doit vivre le volume de la biographie que nous apportons avec nous
chaque fois que nous naissons, page après page, chapitre après chapitre, quel que
soit le nombre de points et de tirets, de points d’interrogation et de points
d’exclamation, de virgules et de doubles points, jusqu’à ce que la phrase se termine
par un point final. Mais heureusement, j’ai comme compagnon inséparable et
comme conseiller Bhagavan Lui-même : Il met les points sur les i alors que je vis
chaque ligne de chaque page. Il a fait du Livre de la Vie ma biographiecapitale et
pleine de sens pour moi.
Je dois cependant avouer que je ne mérite pas ce livre sur moi, par moi. Il y en a,
je le sais, des millions qui absorbent l’Amour de ce Dieu vivant et aimant beaucoup
plus profondément et qui peuvent dès lors prétendre être les messagers de Son
Amour. Ils peuvent amener les mal-aimés et les mal-aimants avec des pas plus
assurés et plus fermes en la Présence du Rédempteur, du Consolateur, du Sauveur,
de l’Avatar, de Sai.
Néanmoins, lorsque Bhagavan manifesta un faible intérêt favorable lorsque
quelqu’un osa me murmurer en Sa Présence que quelques-uns de mes souvenirs
pourraient être bien accueillis par beaucoup, je fus incité par Son sourire à
m’embarquer dans cette audacieuse aventure, ma mémoire assumant le rôle de
correcteur principal, d’où la chronologie imparfaite dont souffre la chronique.
Puisque les quatre volumes de Sathyam Sivam Sundaram retracent la plupart de ce
que j’ai voulu communiquer, ce livre est devenu un testament personnel, souvent
peut-être trop personnel pour être supporté, ce pourquoi je demande pardon.
‘’La flatterie est la nourriture des imbéciles’’, disent ceux à qui elle est refusée. Je
n’ose pas renier mes goûts, car j’ai été dupé par des flatteurs m’ayant lancé des
épithètes telles que poète, érudit, linguiste, humoriste, philosophe et même ‘’sage
de la fourmilière’’ !
Rappelez-vous, cher lecteur, que je m’efforce de mon mieux d’éliminer le poison de
l’ego, et sympathisez avec moi à chaque fois que vous voyez le serpent relever la
tête à travers les lignes de ce livre.
2
Quelques-uns de mes anciens étudiants des Facultés, mon petit-fils, son épouse et
quelques frères à Prasanthi Nilayam, ont demandé que je n’abandonne pas le
travail et ont insisté pour que je termine ce livre.
En conséquence, ce livre, Pour l’Amour de Dieu, est maintenant déposé aux pieds
du Seigneur et entre les mains de ceux qui vivent dans l’amour du Seigneur. Jai Sai
Ram.
Noël 1982
N. Kasturi,
Prasanthi Nilayam
3
TABLE DES MATIERES
PLUIE DE PERLES
4
LE CHOUCHOU DE GRAND-PÈRE
20
SOUS LA GARDE DU PARAMAHAMSA
39
AVENTURES ACADÉMIQUES
53
DÉSASTRE ET DÉLIVRANCE
64
MARIÉS POUR LA VIE
88
PROXIMITÉ APPÉTISSANTE
132
ADIEU, DOULEUR
176
PÉNITENCE SCRIPTURALE
196
L’AMOUR EN MARCHE
217
MA TRADUCTION
245
SON HISTOIRE – L’HISTOIRE
259
REDYNAMISER LES TEMPLES
313
L’ENFANT CISELÉ
325
LE DIEU D’AMOUR
343
4
PLUIE DE PERLES
Cette fois, j’inspirai le souffle de Dieu le jour de Noël, en 1897. Baba dit :
‘’Une personne naît pour apprendre comment ne plus renaître.’’ Le secret pour
atteindre ce but m’a éludé durant mes précédentes apparitions, aussi ai-je dû
retourner à l’école. Au cours de mon long voyage d’amibe à anthropos, je
connaissais peu l’alphabet de la libération, même pas le A pour Atma ! C’est ainsi
qu’une nuit de Noël, j’arrivai dans une famille hindoue, près du rivage de la Mer
d’Arabie, sans défense comme toujours et poussant et donnant des coups à la
perspective d’un nouveau séjour sur terre.
Le jour de ma naissance, la moitié du monde était éclairé par l’adoration pour le Fils
de Dieu. Etait-ce une récompense pour quelque acte de mérite remarquable au
cours de mon dernier séjour ici ? Ou était-ce un signe pour ma propre
résurrection ? Je ne sais pas. Le passé modèle inévitablement le présent et l’avenir
modèle aussi le présent avec une inévitabilité tout aussi grande. Bien souvent,
l’attrait du futur est plus décisif que la pression du passé. L’arbre de demain se
trouve dans la graine d’aujourd’hui, aussi sûrement que la graine d’aujourd’hui
provient de l’arbre d’hier. La Gita fut prononcée pour modeler un Gandhi des siècles
plus tard. Le devenir manifeste nécessite un être latent.
Naître le jour de Noël présageait d’une page brillante dans le livre de ma vie.
Je quittai le village où je naquis en 1919 pour n’y rentrer qu’en 1968 avec
Baba que des milliers de chrétiens de nombreux pays adorent le jour de Noël
comme Celui qui a envoyé Son Fils unique pour sauver l’humanité. Et le but
de la visite de Baba était de bénir un dévot chrétien et de poser la première
pierre d’un temple qu’il érigeait pour Lui. C’est une histoire qui révèle la
gloire de Baba et la piété d’Elias. Elias fut attiré dans une maison distante de
dix kilomètres, où la volonté de Baba faisait se répandrede Son portrait (!),
et à la surprise de tous, du portrait de Jésus-Christ aussi, la cendre sacrée
curative (vibhuti) qu’Il matérialise souvent d’un geste de la main. Il s’y
rendit, il vit, et il fut ravi. Il avait entendu que Baba était hindou. Il savait
que Baba était à des centaines de kilomètres. Il fut le témoin de l’œuvre de
la Volonté Divine. Il réalisa que l’Un répond à n’importe quel nom prononcé
dans n’importe quelle langue. Il décida de construire un temple consacré à
son Christ revenu comme Consolateur (Sai), avec le nom de la Vérité
(Sathya) et portant une robe rouge-sang, comme révélé à St Jean.
5
Baba me conduisit dans mon village dans l’Impala et séjourna dans le foyer
chrétien. Le Sermon sur la Montagne fut prononcé de la terrasse de cette
maison. En montant les marches, Il agita Sa main et matérialisa une
magnifique croix pour un chrétien, le Ministre de la Santé du Kerala. La
terrasse donnait sur le terrain de football de l’école secondaire, ma très chère
alma mater. Ce soir-là, le terrain était comme un vaste jardin de visages
rayonnants et d’yeux brillants. Je pouvais voir une douzaine de mes
contemporains assis sereinement au premier rang des auditeurs.
‘’Fais ton lit et suis-Moi’’, disait le texte. Dans Son infinie compassion, Il nous
enjoint de quitter le lit de douleur sur lequel nous haletons et nous
gémissons, nous nous tortillons et nous retournons et de marcher sur les pas
du Sauveur. J’eus le plaisir rare de traduire Son discours en malayalam, la
langue du Kerala. Non pas qu’Il eut besoin d’un interprète. Toutes les
langues sont mues par Lui. Il voulait me présenter comme l’enfant du pays
et m’accorder ce plaisir ce jour-là, c’est tout. Lorsque je ne pus ramener un
mot approprié en malayalam à la mémoirecar j’étais resté éloigné de cette
région pendant plus de trois décenniesIl m’aida ! Lorsque j’oubliai un
adjectif ou une de Ses adjurations, Il vint au secours des auditeurs avec un
mot qu’ils connaissaient !
Le village de Tripunittura possède en son cœur un temple dans lequel, selon la
tradition, Arjuna avait installé une idole de Vishnu (Narayana) qui incarné en tant
que Krishna lui servit d’aurige pendant la bataille de dix-huit jours sur le champ de
bataille de Kurukshetra. Comme les rênes qu’Il tenait ne guidèrent pas seulement
les chevaux, mais aussi Arjuna à travers les remous et les défis, les retournements
et les rebondissements, les colères et les angoisses de la bataille, Krishna fut
acclamé après cet acte unique de service gracieux à un suppliant comme
Parthasarathi (l’aurige de Partha, Partha étant un autre nom par lequel Arjuna était
connu).
Le onzième jour de ma carrière terrestre, ma mère me porta affectueusement au
temple, comme la coutume l’exigeait et me déposa sur la dalle en pierre, sous la
grosse lampe qui pendait devant le sanctuaire de Parthasarathi. Elle observa le
visage de l’idole pour obtenir un signe de bénédiction. Les flammes des lampes de
droite et de gauche vacillèrent pendant un moment. Elle chérit dans son cœur le
sourire que l’idole lui accorda alors, puis elle me ramena à la maison tout à fait
satisfaite. Par la suite, elle me conduisit chaque matin au temple jusqu’à ce que je
6
puisse y aller seul et réciter quelques psaumes propitiatoires qui attireraient sur moi
la grâce de Parthasarathi. Je pus alors recevoir du prêtre une pincée de pâte de
santal humide pour mettre sur le front et une cuillerée d’eau sanctifiée pour purifier
l’intérieur.
Mon grand-père était le Karyakar ou l’administrateur du temple. Chaque soir, après
avoir verrouillé la porte du sanctuaire, il ramenait à la maison sa part des offrandes
de nourriture placées deux fois par jour devant le Seigneur. Nous veillions jusqu’à
ce qu’il arrive. Je recevais la ‘’part du lionceau’’ du riz sucré qui nourrit l’âme que
Parthasarathi m’avait envoyé.
Le temple est construit en travers de la route que je dus emprunter plus tard
pour atteindre le ‘’restaurant’’ gratuit et mon école. Chaque jour, je me
tenais devant Parthasarathi et je Lui faisais part de mes craintes et de mes
sentiments, de mes doléances et de mes victoires avec larmes et sanglots,
soupirs et gestes, jusqu’à ce que les lampes tremblotantes projettent sur le
visage de l’idole l’apparence d’un sourire appréciateur et rassurant. Je Le
priais de rendre ma nourriture savoureuse et de convaincre le gérant du
restaurant de me donner chaque jour quelques bouchées supplémentaires.
Je priais pour avoir des crayons et des pastilles de menthe. Je priais pour
obtenir les réponses correctes aux problèmes arithmétiques des trop
fréquents tests de l’école. Je Le priai de reporter la visite du vice-roi dans
notre village jusqu’à ce que j’aie une veste à porter car sans elle, je ne
pourrais pas rester avec mes camarades d’école sur le bord du trottoir et
avoir une vue rapprochée de la procession. Parthasarathi était mon guide,
mon ami, mon confesseur, mon complice, mon compagnon et même mon
ours en peluche, quand j’étais au pays des rêves.
Baba déclare Lui-même qu’Il est l’incarnation divine de Krishna et le
Parthasarathi décrit dans l’ancienne épopée indienne. Il annonce qu’Il est le
Sarathi ou l’Aurige, le Guide et l’Eclaireur de chaque être vivant depuis que la
vie s’est éveillée dans la matière terrestre. Il dit qu’Il est le Sanathana
Sarathi, le Conducteur de Char Universel et Eternel. Des textes bouddhistes
affirment que thrshna (la soif intérieure) possède une force incalculable.
‘’Thrshna désire voir, et nous avons des yeux ! Elle veut entendre, et nous
avons des oreilles ! La plante souhaite fleurir, et nous avons des fleurs tout
autour de nous.’’ Depuis l’enfance, j’aspirais après Parthasarathi, et à l’âge
de cinquante ans, j’obtins le Sanathana Sarathi. Nous pouvons connaître les
7
événements futurs, des années à l’avance par leurs présages. En 1957, à
l’âge de soixante ans, mon Parthasarathi me nomma rédacteur en chef du
‘’Sanathana Sarathi’’ pour tenir la plume qui enlumine les pages de ce
magazine avec la Gita qu’Il est venu enseigner.
Grand-mère fut déçue, lorsque dans son rôle de sage-femme pour sa plus jeune
fille, elle me tint dans ses bras et me contempla avec la première paire d’yeux pour
m’accueillir lors de ce présent voyage. J’étais un enfant trop frêle pour faire vibrer
son cœur avec espoir. Même sans me peser, elle trouva que je manquais de poids.
Père avait dix-huit ans et mère douze ans, quand les rites védiques invoquèrent le
dieu du Feu pour être témoin de leur mariage. Mère m’a dit que ses amies qui
étaient assises autour d’elle en cette matinée ensoleillée s’abstinrent de la féliciter,
car elles virent que père était aussi sombre que la pupille de son œil et mère aussi
blanche que l’autre partie du même œil. (Ses yeux à elle étaient félins). Grandmère passa sur mon teint qui ne l’inquiétait pas, parce que j’étais un mâle, mais
elle s’inquiéta pour mon poids. Elle aimait beaucoup les bébés ronds, dodus et
potelés, comme ceux qui nous regardent sur les étiquettes des petits pots. Elle
essaya divers médicaments, huiles, massages et autres mixtures végétales pendant
des mois, mais rien n’y fit. Je refusai résolument de grossir.
Je posai un autre problème pour tester la tolérance et l’intelligence de grand-mère.
Lorsque je vins au monde, j’exhibais quelques appendices supplémentaires qu’elle
coupa avec une paire de ciseaux sans cérémonie et plutôt maladroitement ! Non. Le
vestige de queue n’était pas le problème. Il était quasiment invisible, mais j’avais
six doigts à chaque main et six orteils à chaque pied, bien que les doigts superflus
n’étaient que des esquisses non-fonctionnelles. Les ongles étaient présents, mais
les extrémités des doigts pendaient au bout d’un ligament. Couché sur le dos,
quand j’agitais les bras ou secouais mes menottes, quand je recroquevillais les
jambes et tapais des coups de pied en l’air, les doigts et les doigts de pieds sans os
pendaient gaiement mais ne me faisaient pas mal. Mais à grand-mère, oui. Lorsque
grand-mère se réjouit à la fin de sa séance de chirurgie clandestine, mère versa des
larmes à propos de son acte irréligieux et même calamiteux. Les doigts et les orteils
supplémentaires, même élémentaires, étaient considérés comme des signes de
chance par ceux qui croyaient en l’astrologie et au folklore. Grand-mère n’était pas
au courant et elle aussi pleura en signe de repentir. La cuillère en argent m’avait
donc été retirée de la bouche dans un accès de folie par la personne même qui était
la plus intéressée par ma carrière.
8
Les intentions de grand-mère n’étaient pas fautives mais les ciseaux l’étaient, aussi
les coupures s’infectèrent et moins de deux semaines après mon arrivée sur la
terre, je dus faire quelques pas dans le royaume de la mort. Comme les
anthropologues le disent, durant les crises, l’homme régresse dans le passé, le
primitif et même le préhistorique. Grand-mère découvrit que nos ancêtres
vénéraient le Seigneur des Sept Collines Sacrées comme déité protectrice, et
découvrant un pèlerin qui se rendait à ce sanctuaire, elle lui remit quelques pièces
pour offrir un doigt en argent afin de demander pardon pour son crime hâtif et
sauver ma vie. Sa prière fut entendue ; l’argent fit l’affaire.
Je récupérai rapidement de l’opération aux ciseaux. Mon tour de taille aussi réjouit
bientôt toute la famille. Ils attribuèrent cela à la grâce du dieu Venkateshwara des
sept collines.
En réalité, Venkateshwara qui est adoré par des millions de personnes depuis
des siècles est Bhagavan Baba Lui-même. Des années plus tard, je le vis de
mes propres yeux. C’est une longue histoire, mais je dois la raconter
maintenant, à ce moment. A la fin de mon adolescence, j’escaladai les
collines dans un pèlerinage d’actions de grâce et me prosternai devant le
sanctuaire. Plus tard, je grimpai l’escalier de pierre en spirale, marche après
marche avec mon bébé à califourchon autour de mon cou. Nous avions fait le
vœu de raser ses cheveux en cet endroit sacré et de le déposer sur le sol du
temple pour qu’il puisse être béni par le regard bienveillant du Seigneur
compatissant. Dix ans plus tard, je montai au sanctuaire pour initier le fils au
mantra sacré de la Gayatri, dans la Présence divine. Je l’avais appelé Venkata
Narayana pour que le nom du Seigneur soit sur nos langues et dans sa
mémoire. J’appelai son cadet Venkata Adri (la sainte colline de
Venkateshwara) pour la même raison. Douze ans plus tard, je gravis la pente
jusqu’à la hauteur où se trouvait le Seigneur avec mon fils et sa femme.
Venkateshwara et le sanctuaire des collines étaient gravés profondément
dans nos cœurs. Nous et des milliers d’autres Kéralites allumâmes des
lampes pour Le glorifier, lûmes des histoires témoignant de Sa miséricorde et
chantâmes des chants qui L’invoquaient. Les années passèrent. Quand je fus
accepté dans la présence de Baba, le besoin de garder le contact avec la
sainte colline diminua, bien qu’un sentiment de culpabilité, comme si je
jouais à l’école buissonnière ou le tire-au-flanc poignardait ma conscience à
chaque fois que je passais le long de la grand-route qui contourne la colline
9
et qu’à travers la vitre de la voiture, j’apercevais les guirlandes lumineuses
qui ornent les escaliers.
Pendant plus de quinze ans, je détournai le regard, espérant ne pas être
remarqué. Puis un jour, j’ouvris mon cœur à Baba et implorai Ses
bénédictions pour un pèlerinage tardif. Baba dit : ‘’Tu peux aller. Mais qui
verras-tu là-bas ?’’ Je répondis : ‘’Vous’’. Baba acquiesça. ‘’Va et sois
heureux’’.
Lorsque je persuadai mes jambes septuagénaires de me porter en haut des
marches – beaucoup d’entre elles arrivant proverbialement à hauteur des
genoux – elles obéirent sans murmurer puisque Baba avait dit ‘’Va’’. Arrivé
au sanctuaire, il se passa ce que j’avais prévu et ce qu’Il avait voulu.
L’imposante idole de Vishnu incrustée de joyaux céda la place à Baba qui se
tenait à sa place, souriant, les sourcils levés comme s’Il était surpris de me
voir là !
Le matin du douzième jour de ma vie, on m’attacha une étiquette au milieu d’un
grand tohu-bohu religieux. Mon père me vit alors seulement pour la première fois,
lorsqu’il vint me donner un nom. Le nom qui m’est resté depuis lors était un nom
ancien d’autant plus brillant qu’il avait été porté par toute une série de grandspères. La règle était que le premier fils devait être nommé par le père d’après son
propre père. Ainsi reçus-je de père le nom porté par son père…J’appelai mon
premier fils Narayana, parce que c’était le nom porté par mon père…Père me prit
des mains de mère et s’assit sur le sol devant l’autel familial avec moi reposant sur
ses genoux. Il pria Dieu de bénir le nom et de m’aider à y ajouter quelque
fragrance. Ensuite, il me souleva par les épaules à hauteur de son visage et
murmura trois fois dans mon oreille droite un long chapelet d’étranges sons par
lesquels je serais connu par après. C’était une rodomontade à neuf syllabes. J’étais
tombé dans la caste des brahmanes et ainsi, les deux dernières syllabes devaient
être ‘’Sharma’, qui symbolise ce statut. Le restant du nom, Kasturi Ranganatha
n’indiquait ni le dieu idolâtré dans mon village ni le dieu installé sur les sept collines.
Il indiquait Dieu tel qu’il est adoré par des milliers de personnes dans le Tamil Nadu,
installé dans une position allongée sur un serpent aux têtes et aux anneaux
multiples et décrit comme ‘’orné du point de musc’’. Kasturi veut dire ‘’musc’’,
ranga signifie ‘’scène’’ et natha ‘’directeur’’ ou ‘’maître’’. Le temple de ‘’Ranganathaorné-du-point-de- musc’’ est situé sur une ïle appelée Sri Ranga (la scène) de la
rivière Kaveri, à mi-chemin entre le plateau de Mysore et la baie du Bengale.
10
…La substance appelée musc est appréciée comme un parfum précieux.
Comme elle est également de couleur sombre, un point de musc entre les
sourcils sert à chasser le mauvais œil. Elle était préférée par les nobles et les
princesses aux artifices meilleurs marchés. Le front de l’idole de Srirangam
était marqué du point de musc, car rien de moindre ne pouvait satisfaire les
adorateurs dévots. Le nom ‘’directeur de scène’’ nous rappelle que le monde
entier est une scène. Dieu dirige la pièce cosmique, Lui-même étant nonaffecté. Il s’allonge, magnifique, sur la terreur et le poison, la tête reposant
sur un oreiller de calme. Sa volonté accomplit et active. La Katha Upanishad
déclare : ‘’Assis, Il voyage ; allongé, Il est partout.’’
Kasturi Ranganatha Sharma était un nom trop long pour être prononcé entièrement
chaque fois qu’on parlait de moi ou que l’on m’adressait la parole. Sharma, le
symbole de la caste pouvait être amputé sans douleur. Le reste devait être
également raccourci, mais le problème était : la tête ou bien la queue ? Tous ceux
qui avaient affaire à mon grand-père n’utilisaient que Ranganatha et pour la bellefille (ma mère), prononcer le nom du beau-père était tabou ! Aussi la seconde
partie dut-elle être écartée avec la conséquence que j’en vins à être connu comme
la substance animale odorante employée pour orner le front divin.
Ce n’est que dans ma 70ème année que je pus me tenir les mains jointes en la
présence de Kasturi Ranganatha et cela, par la grâce de Baba. Des amis
m’invitèrent dans une ville appelée Tirupur pour parler de Baba, un 24
décembre, et Baba m’ordonna d’y aller. Mais j’aspirais à passer la journée de
Noël avec Baba, puisqu’elle me rappelait mon entrée sur la scène du monde.
Je demandai la permission d’aller de Tirupur à Srirangam et de l’adorer sous
la forme de Ranganatha allongé sur le serpent. Le serpent, dit Baba, est un
symbole de pollution, de poison et de mort et Dieu est décrit comme
dominant, apaisant et maîtrisant ces mauvais traits. Baba dit : ‘’Oui. Va à
Srirangam et remplis-toi de riz sucré’’. L’allusion au riz sucré ne me surprit
pas. Il y a des années, alors que nous nous rendions à Madras, Baba, comme
à son habitude, demanda à chaque personne dans la voiture de chanter une
chanson. Mes gênes n’avaient pas la musique dans leur composition, mais je
dus néanmoins obtempérer. Ma mémoire me rapporta un chant que j’avais
entendu chanter par un clown au cours d’une pièce à laquelle j’avais eu
l’occasion d’assister à l’école. Il s’agissait d’une prière à Shiva pour une
bouchée de riz sucré, soutirée à un spectateur affamé lors d’un festin
consommé avec ostentation par un riche. Baba doit avoir perçu que mon
11
subconscient avait dû accrocher cet air particulier pour la raison que j’avais
moi-même un appétit insatisfait pour ce plat profondément ancré en moi et Il
décida de supprimer ce tiraillement à Srirangam, à l’occasion de mon 70ème
anniversaire.
Quel ravissement de me tenir devant le sanctuaire et de me remplir les yeux et le
cœur avec la vision enchanteresse de cette idole de sept mètres, allongée sur les
anneaux d’un serpent à sept têtes irradiant un charme iconique captivant ! A mes
yeux, les pieds avec leur plante bien visible, n’étaient pas d’un vert sombre comme
le restant du corps divin. Ils étaient d’albâtre légèrement bleutée. Ils étaient doux,
tendres, beaux, familiers, vivants : c’étaient ceux de Baba ! Je m’éloignai du portail
du sanctuaire à contrecœur. Je croyais que le riz sucré était l’offrande de routine au
sanctuaire de Ranganatha, mais ce jour-là, nous ne reçûmes que des laddus et des
muruks.
Il nous restait un temple à visiter sur cette île sainteun temple de Shiva réputé
avec l’arbre sacré Jambu. Lorsque nous sortîmes du temple, le prêtre courut après
nous pour nous annoncer que le jour était spécialement sacré, ‘’quand on offrait du
riz sucré à la divinité.’’ C’étaient d’excellentes nouvelles, en vérité ! Il insista pour
que nous retournions dans le temple et il nous fit asseoir sur le sol impeccable à la
droite du sanctuaire. Il étala devant nous des feuilles de bananier et servit des
portions non négligeables du plat dont Baba m’avait demandé de me ‘’remplir à
satiété’’.
Père était le benjamin parmi quatre fils. Lui et ses parents vivaient dans un village
isolé à 48 km à l’est du lieu où maman grandit. Ses ancêtres avaient fui devant les
cavaliers de Tippu Sultan de Mysore, depuis la trouée de Palghat, ravie à la
Compagnie des Indes Orientales, jusqu’au royaume du Maharaja de Travancore, qui
avait stoppé les déprédateurs.
Lorsque père devint le beau-fils de grand-mère et de grand-père, les frères aînés de
mèreils étaient troisdécidèrent de lui assurer des moyens de subsistance plus
proches de Tirupunittura. L’un des trois était le copiste et ‘’gardien de conscience’’
d’un avocat prospère de la Haute Cour du Maharaja de Cochin située à onze km
dans la ville d’Ernakulam. En route vers Cap Comorin (Kanyakumari), Swami
Vivekananda, dans son projet d’investiguer la pauvreté matérielle et spirituelle de
ses semblables, avait séjourné un jour dans le bungalow de cet avocat.
12
Tandis qu’il arpentait le sol en mosaïque des corridors bourdonnant d’activité de la
Haute Cour de Cochin avec son beau-frère et qu’il observait le chapelet de vendeurs
qui vendaient des timbres et qui écrivaient des documents légaux pour les clients,
père eut une idée brillante : il serait à la fois vendeur de timbres et rédacteur de
documents.
Père, le plus jeune des fils, était la cinquième roue de la charrette dans l’affaire
agricole familiale. Ses frères aînés guettaient l’arrivée des nuages de pluie et
grattaient le sol avant de semer ce qu’il fallait pour la récolte du paddy. Lui aspirait
à la vie libre et ouverte du littoral. Il voulait regarder au-delà des turbulences des
vagues vers le ciel occidental où le soleil se hâte pour son bain crépusculaire dans le
chaudron d’or. Oncle attisa la ferveur de son fantasme. L’avocat qu’il servait avec
une loyauté frisant la servilité bénit l’aventure. Il promit de diriger ses clients vers
père et de lui obtenir la licence nécessaire pour le commerce.
Père était un calligraphe louable. Les gens se demandaient s’il tenait une plume ou
un pinceau. Il pouvait écrire des pages et des pages de charabia juridique dans la
seule écriture qu’il connaissait, le malayalam. Il vendit sa part du patrimoine pour
tout ce qu’elle put lui rapporter, à savoir quelques centaines de roupies et plaça la
somme ‘’en sécurité’’ entre les mains de mon oncle le plus âgé. Il ne la récupéra
jamais. La perte de cette fortune hanta ma mère et ses parents pendant de longues
années.
Ernakulam s’est élevée sur le rivage oriental du lagon bleu large et profond qui la
sépare de Cochin, la ville côtière d’après laquelle le petit Etat fut connu. L’étendue
d’eau saumâtre mesure environ huit kilomètres de large et dix-neuf kilomètres de
long et pénètre à l’intérieur du pays par de longs chenaux étroits dont l’un touche
mon village. Cochin était une escale depuis l’époque de Vasco de Gama où les
marchands vendaient du poivre et des épices comme la cardamone, la canelle et le
gingembre. Des bateaux à aube faisaient la navette et transportaient les passagers
à travers les backwaters. Il y avait également des bateaux indigènes et des
pirogues à profusion qui glissaient silencieusement d’une rive couverte de palmiers
à l’autre.
Père aimait la saveur vivifiante de la pure brise marine. Bien qu’il lui fallait gagner
son pain le long des vérandas de la Haute Cour de Justice sur la rive orientale, il
préférait vivre sur la rive occidentale plus près de la mer. Les jours de congé et
pendant ses courtes vacances, il ne traversait pas. Il s’amusait à jouer avec les
13
vagues et à observer les humeurs variables du ciel et de la mer. Il nous trouvait un
coin tranquille pour tous les deux et me permettait de jouer avec du sable et des
coquillages et d’observer les crabes qui couraient se mettre à l’abri.
Notre maison de Cochin était entourée de grands cocotiers qui l’ombrageaient du
soleil et de la lune. Nous avions comme voisin le plus proche un temple avec une
réplique du Linga réputé avoir été installé par Rama sur le littoral de la Mer
orientale avant qu’Il ne construise un pont pour atteindre Lanka à la tête de Ses
hordes de primates. Le lieu où Rama installa Shiva ou Eshwara est appelé
Rameshwaram ; le temple proche de chez nous, sur la Mer occidentale que père
aimait s’appelle aussi ‘’Rameshwaram’’.
Le nom de mon père, Narayana, désigne le second de la Trinité ou
Trimurti…Vishnu. Mais c’était là un vocable hérité. C’était le troisième, Shiva, le
Destructeur des méchants et de l’usé, l’Infini qui finit tous les finis qui monopolisait
son adoration. Chargé du nom de Vishnu, il se prosternait devant la forme de
Shiva. En fait, il est dit dans le Ramayana que Rama, Lui-même la manifestation de
l’aspect Vishnu de la Volonté Toute Puissante, a installé Shiva dans un geste
propitiatoire pour Le détourner de Ravana, proche dévot de Shiva.
Chaque jour au petit matin, père faisait le tour de la cour intérieure du temple en
récitant à voix haute des vers adulateurs à Shiva avec moi qui suivait en serrant
très fort l’index de sa main droite. Il répétait cette circumambulation le soir,
généralement. Pendant le programme du matin, il m’autorisait à rentrer à la maison
à la fin du troisième, du cinquième, du septième ou du neuvième tour. Lui-même se
tenait sur le pavement de pierre face à l’orient et offrait ses prosternations au dieu
du soleil, chacune étant exécutée complètement avec une série de mouvements
saccadés via lesquels il se pliait et se dépliait, il s’abaissait, touchait le sol et se
relevait. Père avait des taches dures et sombres sur le front, la poitrine, les coudes
et les genouxsignes louables de sa dévotion incessante au rituel du soleil.
Ce temple me procura des heures de joie inoubliables. Il y avait un réservoir qui
faisait partie du complexe du temple. Il était tapissé de vert avec des feuilles de
lotus et rempli de boutons et de fleurs. Chaque jour, le prêtre cueillait des fleurs
pour le culte de Shiva. Il se déplaçait sur l’eau d’une fleur à l’autre à bord d’un
récipient-vaisseau en cuivre rouge utilisé pour cuire des monceaux de riz les jours
de fête. Depuis les marches de pierre qui conduisaient dans l’eau, j’observais
mélancoliquement son voyage. Le prêtre s’aperçut de ma détresse et compatit. Je
14
gagnai quelques tours dans ce coracle de métal. Je voguai sur ce tapis vert,
enchanté par ces visages empourprés qui sortaient de l’eau pour me dévisager. Si
je voyais l’homme assis à côté de moi séparer une tête de son tendre cou et
l’étouffer dans sa prise, je lui donnais un coup de coude désapprobateur.
Néanmoins, la chance de partager cette excursion autour du réservoir qui m’était
offerte par ce serviteur de Shiva était toujours une expérience étrange que
j’appréciais.
Après quelques mois, mes parents me conduisirent au temple de Shiva de Vycome.
Celui-ci connaîtrait plus tard une renommée internationale en étant la cible d’une
campagne Satyagraha menée par Gandhiji en personne pour permettre aux
harijans d’emprunter la route en face du temple. Père parcourut la distance
d’environ 36 km en plusieurs étapes, avec moi le plus souvent assis à califourchon
autour de son cou et mère qui trottinait derrière. C’était pour accomplir un vœu,
celui de m’offrir moi, le premier enfant masculin, comme esclave à la déité installée
et invoquée dans ce saint sanctuaire. Ils étendirent une grande feuille de bananier
devant la porte ouverte du sanctuaire et ils m’allongèrent dessus, nu. Père et mère
tombèrent sur le sol à côté de moi de tout leur long et me laissèrent pour
entreprendre calmement de faire trois fois le tour du sanctuaire en priant. On me
demanda de rester tranquille. Alors qu’ils en étaient à la moitié du troisième tour, le
grand prêtre du temple s’approcha d’eux et leur transmit un message de Shiva Luimême : ‘’J’ai un enfant dans les mains. Prenez-le et élevez-le pour Moi avec soin et
dévotion. ’’Père et mère avaient des visages rayonnants, quand ils coururent me
retrouver. Ils me relevèrent doucement et me forcèrent à me prosterner devant
Shiva. Ceci était le vœu héréditaire depuis longtemps. Des années plus tard, quand
mon fils eut cinq ans, nous l’emmenâmes au même sanctuaire pour l’offrir au
Seigneur pour nous le voir à nouveau confié comme esclave de Shiva à élever pour
Sa gloire.
J’avais, je crois, six ans quand père et mère complotèrent pour bien me faire
comprendre pourquoi je devais aller à l’école à l’instar de mes camarades de jeux.
Ils me dirent que j’étais déjà en retard de douze mois. Ces enfants avaient
commencé à manipuler les ardoises et les crayons il y a longtemps. Je me résolus à
l’inévitable, comme je l’avais fait quand j’avais été sevré. Le maître lui-même
m’emmenait à l’école et me ramenait à la maison une fois les cours terminés. Aussi
les garçons étaient-ils verts d’envie, car on m’estimait plus grand que le reste.
15
Cependant je dus interrompre mes études avant qu’une semaine ne se soit écoulée.
Un soir, mon père manqua sa visite au temple. Le matin suivant, son bain au
réservoir fut annulé. Il resta au lit presque toute la journée. Je remarquai ma mère
accroupie dans la cuisine, sombre et morose. Je dus monter sur son dos et souffler
dans son oreille pour lui arracher un sourire. Puis elle me repoussa doucement sur
le côté et soupira. Elle se dirigea vers le lit où mon père était couché. Elle ne
s’approcha pas trop près et mon père ne m’appela pas pour m’asseoir près de lui,
bien qu’il se tourna vers moi les yeux ouverts. J’entendis ma mère dire tristement,
mais fermement à la femme du prêtre : ‘’Ne viens pas ici pendant plusieurs jours.
Amma a répandu des perles sur le père de Kasturi.’’ Après ma naissance, mon père
n’était mentionné par ma mère que de cette façon détournée.
Ma curiosité fut attirée par la référence aux perles. Ma mère avait des perles de
chaque côté du disque en or qu’elle portait autour du cou, attaché à un fil d’or. Mais
pour quelle raison quelqu’un avait-il jeté des perles à mon père ? Qu’est-ce que cela
avait à voir avec son apathie ? Qui était cette Amma qui donnait des choses
précieuses d’une main et la maladie de l’autre ? Pourquoi ne pouvais-je pas voir les
perles sur le corps de mon père ?
Je parvins à jeter un coup d’œil furtif et prohibé à mon père qui grimaçait de
douleur. Je découvris sur son visage, sa poitrine et ses bras des globules jaunâtres
qui collaient à la peau. Etaient-ce des perles ? Ma mère me surprit en flagrant délit.
Elle éclata en sanglots après m’avoir pris sur ses genoux. ‘’Mariamma, la déesse a
lancé ces perles’’, dit-elle. ‘’C’est la variole.’’ Le seul médicament qui pouvait guérir
la variole était la prière ; la seule attention que le patient pouvait espérer était
l’isolement. Parents, voisins et amis fuyaient la personne choisie par Mariamma, par
crainte de devenir la cible de son attention. C’était la croyance qui prévalait alors
dans le Kerala.
Mère voulait que je traverse le lagon et que je me rende chez son frère, le copiste.
Mon père m’avait souvent emmené sur la rive d’Ernakulam dans le bateau à aubes.
Les roues monstrueuses qui barattaient l’écume furieuse, le moteur fumant et
formidable, la sirène hurlante me fascinaient, quand bien même ils m’effrayaient.
Elle dit : ‘’Sur la véranda de la Haute Cour, demande le bungalow de l’avocat. Puis
chez l’avocat, demande à quelqu’un où vit ton oncle. C’est très simple. J’enverrai
Keshav avec toi.’’ Keshav était un de mes bons copains, le fils du prêtre avec qui
j’avais souvent partagé des bananes dans le sanctuaire. Ma mère me tendit une
lettre à remettre à mon oncle écrite sur un bout de papier humide.
16
Je me sentais très important. J’atteignis l’endroit sans l’aide de Keshav, tout seul.
Mon oncle fut pris de panique. Il prit le ferry suivant avec nous. Il voulait louer un
bateau du pays, un rondin creusé avec des extrémités pointues capable de contenir
quatre personnes sans compter l’équipagetimonier et rameur. Il lui fallut de
temps pour en trouver un, car peu de gens acceptaient de transporter un patient
souffrant de la variole. Le bateau serait contaminé ; les gens auraient trop peur de
voyager dedans plus tard. De plus, l’équipage devait être composé d’hommes qui
avaient survécu à l’averse de grâce de Mariamma. Une fois que l’on était passé par
l’épreuve des ‘’perles’’, on ne serait plus à nouveau touché, croyait-on. Mon oncle
supporta résolument l’épreuve. Comme ma mère, il avait aussi échappé à Amma.
Il faisait déjà sombretrois heures après le coucher du soleil dans la Mer
d’Arabiequand le bateau toucha la côte orientale avec père sur un lit de camp et
mère accroupie à ses côtés. Le second canoé avec mon oncle sur la proue et moi
sur ses genoux les rejoignit dans les secondes qui suivirent. Le lit fut soulevé avec
un soin nerveux, pus-je voir, et déposé doucement sur le sol plat. Je pouvais
distinguer les gémissements de mon père et les sanglots de ma mère. Je pouvais
sentir la main de mon oncle qui tremblait, alors que je tenais ses doigts pour
m’approcher du lit. C’était une nuit lugubre qui se refermait sur nous.
Oncle avait engagé quelques hommes pour être prêts à la jetée. Je compris que
père devait être transporté là où vivaient grand-père et grand-mère. J’entendis le
nom de ‘’Tripunittura’’. Le lit fut placé sur les épaules de quatre solides géants
emmenés par un serviteur de l’avocat. En clopinant, ils s’engouffrèrent rapidement
dans la nuit et ma mèrema chère mère, ma propre mère, ma seule mèrese
hâta à leur suite. J’étais retenu par mon oncle. Il me cloua sur place. Je ne pus
même pas crier. C’était trop soudain, trop sombre. Lorsque j’éclatai en sanglots et
que je me mis à hurler de toutes mes forces, elle était trop loin que pour prêter
l’oreille et répondre. Les étoiles clignotaient devant mon agonie. Le vent était
calme. La nuit s’adoucit un peu pour révéler le mur de briques de la Haute Cour de
Justice.
Les enfants de mon oncle (ils étaient trois) me taquinaient chaque fois qu’ils le
pouvaient. Ils me mettaient au défi de réciter l’alphabet de A à Z et je ne
connaissais que six lettres. J’avais dû quitter l’école alors que je ne pouvais
déchiffrer que jusqu’à la lettre F, aussi ne pouvais-je répéter toutes ces lettres. Je
ne pouvais que réciter les 52 lettres du malayalam. Je ne pouvais pas non plus
courir aussi vite qu’eux avec la boule que j’avais dans la gorge et le vide dans mon
17
cœur. Je m’asseyais maussade, sur le bord de la route qui va du nord au sud, tout
près de la maison. J’observais les bœufs qui haletaient en tirant de lourdes
charrettes. Je leur disais en malayalam (car le charretier en faisait autant) de dire à
maman de me sauver rapidement de ces trois petites pestes.
Le message parvint à grand-mère et ma mère envoya un homme me chercher. Le
gang des trois protesta, car leurs journées seraient tristes et ternes sans moi. Ils
pleurèrent, mais mon oncle insista pour que je parte sans attendre un seul instant.
Je partis juste comme j’étais vêtu, avec une étroite bande de couleur rose repliée
entre les jambes. Je trottai et je galopai derrière l’homme aux longues jambes qui
était venu me chercher. Jamais il ne ralentit son allure pour moi. Je parcourus ces
onze kilomètres cruels qui me séparaient de père et de mère en m’imaginant
comment mon père était parti ce jour-là sur les épaules des géants et comment ma
mère trottinait non loin derrière. L’homme dit qu’il fallait aller jusqu’à la maison
d’un autre frère de maman, car elle m’attendait là et je me demandai pourquoi elle
avait quitté la maison où grand-père et grand-mère vivaient.
Ma mère se précipita vers moi et me serra très fort contre sa poitrine en gémissant
et en sanglotant comme jamais. ‘’Où est père ? Où sont les perles ?’’, demandai-je.
Je n’aurais pas dû. Ses cris et ses pleurs redoublèrent. Le serviteur qui m’avait
amené d’Ernakulam dit en se lamentant : ‘’Amma. Ne pleurez pas. Votre fils a faim.
Il est fatigué.’’ Je lui tins la main, j’essuyai ses larmes et je lui tapotai le cou en
plaidant tout aussi doucement qu’elle le faisait avec moi. ‘’Ne pleure pas !’’
Finalement, quelqu’un me retira de ses genoux et m’emmena à l’intérieur. Mais je
refusai de manger ou de boire, à moins que mère ne me nourrisse. Je courus vers
elle, je caressai son menton, je chatouillai son nez humide, je gloussai pour qu’elle
fasse de même. Je n’avais pas conscience qu’elle avait été frappée par la foudre.
Il semble que père ne se soit pas relevé de son lit mortel. Grand-père l’avait veillé
jusqu’à la fin, mais la Mort n’avait eu aucune miséricorde et père avait rendu son
dernier soupir. Mère n’avait que vingt-deux ans, mais le destin l’avait marquée pour
le veuvage.
Le vingtième siècle et le Mouvement de Libération de la Femme étaient à peine
perceptibles, alors. Grand-père était le gestionnaire du temple où la déité familiale
des dirigeants de l’Etat était installée. Il se devait de respecter les traditions et les
prescriptions des textes qui contrôlent les destinées des vivants et des non-nés, des
morts et des survivants, autrement il serait considéré comme un hérétique et un
18
hors-caste. Mère connaissait la conséquence du non-conformisme. Aussi le onzième
jour après la mort de mon père, la longue chevelure épaisse, noire, luisante et
douce avec laquelle j’aimais jouer, que je peignais souvent et que je tressais pour
m’amuser fut rasée par un barbier horrible et impitoyable. Bravement, elle supporta
la torture, sans ressentiment contre les anciens législateurs. Elle se maudit ellemême et personne d’autre. Pauvre et chère mère ! Je lançai une pierre au diable
qui emportait les boucles qui m’étaient si chères. Je manquai la cible.
…Mourir de la variole était interprété comme un châtiment divin terrible pour
la victime. La personne était damnée, même après la mort. On refusait au
corps le privilège d’être offert au feu. Il devait être livré aux vers. Il fallait
aussi que les rites funéraires soient célébrés dans un lieu spécialement sacré
pour que l’âme puisse se libérer de la pénombre de la malédiction et
poursuivre son chemin sans encombre vers la destination qu’elle s’était
forgée vie après vie. La pauvreté obligea grand-père et mes oncles à
postposer les rites purificateurs pénitentiels de père. Vingt-trois ans plus
tard, je fus à même d’accomplir ce devoir. Je me rendis à Rameshwaram où
le temple parent de celui de Cochin que père vénérait quotidiennement était
situé. Il est sur le rivage de la Mer Orientale. Lorsque nous l’avons invoquée
au moyen des formules védiques, l’âme de père a dû arriver là pour accélérer
son chemin. J’exécutai les rituels en compagnie de ma mère et de ma
‘’moitié’’ et donnai en charité aux prêtres des céréales, de l’or et une vache.
19
LE CHOUCHOU DE GRAND-PÈRE
Un mauvais bougre de l’école du scandale locale propagea des mensonges à
l’encontre de sa réputation et la boue resta collée. Il dut abandonner la gérance du
temple et il perdit sa part quotidienne des offrandes à l’idole. Notre consommation
de calories fut sérieusement réduite par cette coupe sombre.
La seconde tragédie fut l’arrivée un après-midi torride, de trois estomacs
supplémentaires qui réclamaient leur part de la réserve de nourriture épuisée. Mère
et moi, nous avions à peine assuré nos places que la sœur aînée de mère vint
chercher refuge dans la maison parentale avec sa fille (12 ans) et son fils (7 ans).
Elle avait été abandonnée par son mari à Nagapatam, qui la laissa se débrouiller
toute seule et rejoindre la maison de ses parents comme elle le pouvait !
Normalement irritable, grand-père s’assit lourdement sur le sol, la tête entre les
mains et les mains sur ses genoux. Il devint tendu, susceptible, irascible et même
enragé lorsque grand-mère tenta de le calmer et lui conseilla de faire face à la crise
courageusement. Moi et mes deux cousins, nous étions enquiquinants, quand nous
avions la bougeotte, et nous étions des obstacles, quand les autres s’affairaient.
Nous étions des charges inopportunes. A chaque fois que grand-père lançait un
regard à ses deux filles et leur piteuse progéniture, l’effarement assombrissait son
expression.
Les sœurs pleurèrent d’abord pour les choses élémentaires. Elles appuyèrent leur
demande pour me mettre à l’école moi et mon cousin. Mais grand-père rechigna,
car étudier dans des écoles était à cette époque un luxe que seuls les riches
pouvaient s’offrir. Cela impliquait beaucoup de dépenses pour les livres et les frais
scolaires, une veste et une casquette qui étaient des accessoires obligatoires (on
n’insistait pas sur la chemise), et des heures de repas régulières pour que les élèves
puissent être présents à temps. Cela voulait dire une lampe qui brûlait une heure
de plus chaque nuit pour les devoirs. Cela nécessitait de l’argent pour un stylo, une
plume, des crayons, et du papier. Aussi, grand-père proposa d’exploiter notre statut
de brahmane et de prendre avantage des faveurs spéciales que nous pouvions
obtenir sur cette base. Il proposa de nous remettre tous les deux au patasala
sanscrit gratuit, à demeure, pour apprendre les Vedas par cœur et maîtriser la
grammaire, la rhétorique, la logique, etc., en supplément des études védiques.
20
Cette proposition signifiait que nous devions rester éloignés de chez nous pendant
dix ans et que nous étions assurés de recevoir deux repas par jour et une natte en
roseau pour dormir, quand la nuit tombait.
Mère s’opposa courageusement au vieil homme et à son stratagème désespéré
pour m’expédier dans une académie en feuilles de palmier. Sa sœur succomba à
grand-père sans un murmure. Elle ne put trouver aucun contre-argument. Mais ma
mère avait quelques bijoux qu’en tant que veuve, elle ne pouvait porter (sa sœur,
quant à elle, devait porter le clou de nez doré, le disque doré autour de son cou et
les pendentifs précieux incrustés en or puisque son mari n’était pas mort). Ma mère
offrit de vendre ses bijoux et de garder en lieu sûr le produit de la vente pour
assurer mes besoins scolaires pendant trois ou quatre ans. C’est ainsi que mon
cousin s’engagea sur la voie de Panini, Badarayana, Gaudapada, Shankara et
Vidyaranya, alors que moi j’empruntai celle qui mène à Donne et Dryden,
Shakespeare et Scott, Black et Burke, Carlyle, Gibbon et Toynbee. Je devais
maîtriser la langue la plus prestigieuse au monde, la langue anglaise.
Pendant les célébrations de Dasara à Prasanthi Nilayam il y a quelques
années, en discourant sur la pensée védique, Baba parla de la langue
sanscrite et du précieux panorama de valeurs dont on peut faire l’expérience
à travers ce moyen d’expression. En me voyant assis devant Lui, Il dit :
‘’Cette langue a été préservée et promue par les brahmanes, comme le coffre
au trésor des victoires spirituelles. Ce Kasturi, bien que brahmane, est tombé
dans l’abécédaire pendant son enfance et il a ainsi perdu une occasion
précieuse de l’apprendre…’’
…De nouveau, au saint sanctuaire de Badrinath dans les Himalayas, quand
Baba demanda aux brahmanes qui L’accompagnaient de réciter quelques
hymnes appropriés des Vedas, alors qu’Il était engagé à doubler la puissance
de l’idole de ce lieu sacré, je ne pus me joindre aux pandits qui répondirent.
Baba me vit bouder dans un coin de la salle comble et Il eut pitié de ma
détresse. Il dit : ‘’Pauvre homme, tombé dans l’anglais, ayant perdu les
hymnes anciens !’’ Je résolus illico d’apprendre ces hymnes que mes amis
récitaient sous Son ordre. Plus tard, à Puttaparthi, Baba me permit de
réparer ma ‘’défaillance’’ de Badrinath. Je pus réciter en Sa Présence chaque
jour pendant plusieurs mois ces captivants passages védiques (Namaka et
Chamaka).
21
Les autorités de Cochin avaient établi une école privée avec internat pour les
étudiants de la tradition sanscrite, ainsi que des ‘’lieux de restauration’’ en de
nombreux endroits partout dans l’Etat où les membres indigents de la caste
brahmane, hommes, femmes et enfants recevaient deux repas de riz par jour, à
l’exception des deux jours de jeûne qui tombent lors de la onzième phase de la
lune. Durant les quatre mois et demi d’été, on ne servait que du gruau de riz et des
pois chiches bouillis. J’ai fait la navette (6,5 km, deux fois par jour pendant dix ans)
pour me doter d’un pourcentage minime des calories réclamées par mon corps. Je
dois témoigner ma reconnaissance à la famille royale d’avoir fourni une subsistance,
fut-elle maigre, à environ dix mille de ses sujets de haute caste, tous les jours,
dans plus de cinquante villes de l’Etat de Cochin.
Les rajas de Cochin préservaient les meilleures traditions de la culture
indienne. Les Vedas proclament que le sage découvre l’Un dans le multiple.
L’autorité régnante accueillait le multiple comme des facettes de l’Un. Elle
donna asile aux adeptes du Christ qui fuirent les empereurs romains et qui
vinrent de Syrie, de Chaldée et de Palestine. Elle reçut les juifs d’Israël, à
bras ouverts. Elle ne refoula pas les Portugais, qui dans leur zèle catholique,
persécutaient les Chaldéens syriens et les chrétiens nazaréens avec une
iniquité inquisitoriale. Elle accueillit les Hollandais protestants qui suivirent les
bateaux de sa majesté catholique. Elle tint compte des plaidoiries de la
Grande-Bretagne anglicane pour une part de commerce en Inde orientale et
souffrit d’anémie politique pernicieuse en conséquence…
Quand le premier contingent de juifs errants arriva avec leurs navires
traînant derrière eux les nuages de la mousson, le raja leur alloua pour leur
synagogue un site adjacent au temple de sa déité familiale, Bhagavathi, la
Mère, le Féminin fondamental. Certains courtisans exprimèrent leur horreur
devant la synagogue voisine du temple du palais. Le raja les fit taire en leur
divulguant un rêve qui lui avait été accordé. ‘’Bhagavathi est apparue et m’a
ordonné de leur donner ce morceau de terrain.’’ ‘’Réjouissez-vous’’, dit-Elle,
‘’quand Ma gloire est chantée dans une autre langue par Mes dévots au-delà
des mers !’’
Les rajas avaient beaucoup de respect pour la caste des brahmanes, car depuis des
millénaires, elle s’était distinguée pour exécuter six tâches difficiles pour le bénéfice
de toute l’humanité : exécuter des rituels pour se concilier la Nature et son Dieu ;
encourager l’accomplissement de tels rituels ; étudier les Ecritures ; les enseigner ;
22
donner en charité aux autres tout ce qui rend la vie plus heureuse et plus utile ; et
vivre de dons offerts avec de purs motifs et de richesses gagnées par des moyens
justes. Baba rappelle souvent aux diffamateurs modernes que les brahmanes se
sont imposés des disciplines et des privations rigoureuses dans la vie quotidienne,
la vie de famille et les contacts sociaux afin d’encourager la pureté, la droiture,
l’action juste et l’humilité chez eux-mêmes et chez autrui.
En signe de gratitude, les rajas décidèrent qu’aucun brahmane ne devrait mourir de
faim dans le royaume. Quand ils transférèrent le palais de Cochin à Tripunittura, un
lieu de restauration fut établi là aussi. Ainsi mère put dire à grand-père que je
pouvais m’inscrire à l’école secondaire puisqu’elle pouvait payer les frais et que le
raja prendrait soin de mon alimentation. Les deux jours du mois où l’on jeûnait,
mère s’arrangeait pour que je prenne mon repas dans un foyer situé sur le chemin
de l’école.
En 1960, lorsque je pus déposer aux pieds de Baba le premier exemplaire du
livre intitulé Sathyam Sivam Sundaram, mère était assise parmi les dévotes
dans le hall de prière de Prasanthi Nilayam. J’ai décrit combien je fus béni en
cette heureuse occasion, puisque ma mère qui avait lutté contre une forte
opposition pour me placer dans une école anglaise était vivante et présente
pour voir son fils obtenir cette unique bonne fortune. Son fils put écrire en
anglais la biographie du Divin venu comme homme et offrir la fleur odorante
à Ses Pieds de Lotus en sa présence. Baba me releva par les épaules, lorsque
je versai des larmes sur Ses Pieds sans plus pouvoir bouger. Mère aussi était
resplendissante derrière un voile de larmes.
Je pouvais prendre mon repas au restaurant royal et puis me rendre à l’école. Après
l’école, je traînais dans le coin jusqu’au dîner, et puis je rentrais à la maison dans la
nuit. Nous étions environ 250, jeunes, vieux, hommes et femmes à nous rendre
dans ce restaurant.
Mais quel mélange misérable de bons à rien, de mélancoliques, d’érudits,
d’étudiants, de marginaux et de paresseux il y avait là ! J’avalais dans la peur et
m’échappais dans la panique avant que les groupes indisciplinés ne rentrent.
Durant quatre jours auspicieux du mois du Scorpion, nous les ‘’goinfres de la table
royale’’, avions la chance de rejoindre les brahmanes du temple de Parthasarathi
pour un ‘’festin’’. Des festins étaient également à l’honneur les jours fériés, comme
les anniversaires des Avatars. Nous, enfants brahmanes, attendions ces festins non
23
pas la langue pendante, mais avec les doigts qui nous démangeaient pour recevoir
des crayons. Bien sûr, le temple servait sur des feuilles des pappads sautées (deux)
qui pouvaient être croquées, écrasées et qui roulaient sur la langue ainsi qu’une
banane bien mûre, mais nous les mettions impatiemment de côté pour les porter à
l’extérieur du temple où des frères au bon cœur nous les arrachaient des mains
pour y mettre à la place un crayon ou une gomme, articles que nous nous devions
d’avoir afin d’éviter la fessée à l’école. Puisse le Seigneur bénir ces enthousiastes du
troc.
Quand nous étions en cinquième année du cycle secondaire, l’un de nous appelé
Kumar proposa une résolution à débattre en cours de débats scolaires qui disait :
‘’Selon l’opinion de cette maison, la nourriture sans travail doit être abolie partout’’.
La résolution fut passée avec une confortable majorité, mais grâce à Dieu, le
restaurant continua. Le raja ne prit pas au sérieux la résolution.
L’école où j’entrai en 1903 et que je quittai en 1914 était l’une des meilleures de
l’Etat. Le personnel enseignant fut sélectionné à partir d’un panel de professeurs
compétents, car les princes de la famille royale venaient dans cette école dans une
magnifique voiture tirée par quatre chevaux gris-pommelés avec des touffes de
crins sur les boulets.
Environ quinze d’entre eux arrivaient serrés dans un phaéton, avec de temps en
temps un oncle royal qui assistait aux cours. Ils s’asseyaient sur des chaises et ils
avaient des tables devant eux, alors que nous avions des bancs et que nous
utilisions nos cuisses comme blocs en dessous de nos cahiers. Le directeur, Gopala
Krishna Iyer était le fils du célèbre ‘’English’’ Narayana Iyer, autrefois professeur
particulier du raja régnant. ‘’Ce qu’il ne connaissait pas de l’anglais ne valait pas la
peine d’être connu’’ ; c’était ce que les gens disaient de lui. Son fils aussi était
profondément ancré dans la grammaire ; il avait toutefois un fervent appétit pour la
bonne poésie et c’était un supporter inconditionnel de Swami Vivekananda qu’il
avait rencontré à Madras, à la Ice House sur la plage.
Il y avait dans ma classe un fils du prince le plus âgé de la famille royale, Gopala
Marar, un grand mince avec une passion pour la musique, la méditation et les
hauteurs de l’esprit. Le directeur était son professeur particulier. Gopal devait se
rendre du palais chez le professeur avec ses manuels. Mais ce que Gopal désirait et
recevait de Gopala Krishna Iyer, c’était Vivekananda et Ramakrishna plus que des
doses de Goldsmith et de Steele. Et il les recevait dans une large mesure. Les jours
24
de jeûne où je prenais mon repas chez une dame riche, ma route vers l’école était
la même que celle de Gopala Marar. Alors, je le rejoignais chez lui et nous nous
rendions ensemble chez le directeur. Nous attendions qu’il s’apprête : il mettait un
dhoti et de la vibhuti, un long manteau noir et un turban en mousseline blanche.
Lorsqu’il se prosternait devant sa mère et qu’il se tenait les mains jointes devant
l’image de Sri Ramakrishna Paramahamsa, nous savions qu’il allait sortir. Durant la
marche d’une demi-heure, nous pouvions entendre de profonds épigrammes
védiques et leurs explications en anglais.
A l’école, chaque classe ne comptait qu’une trentaine d’élèves, ce qui permettait au
professeur de modeler nos aptitudes et notre volonté avec un amour et un soin
constants. Le directeur entrait dans la classe sans prévenir (mais il était toujours le
bienvenu), chaque fois que le professeur qui devait nous donner cours était en
congé. Il avait dans son bureau des paquets de copies stencilées des poèmes qu’il
aimait enseignerThe Happy Warrior, The Hermit, The Elegy Written in a Country
Churchyard, The Deserted Village, Architects of Fate, Intimations of Immortality,
etc. Il en distribuait des copies et imprégnait nos têtes d’une sublime douceur.
D’autres professeurs se sentirent incités à imiter le directeur. N.R. Subba Iyer, qui
enseignait l’Histoire Britannique (qui à cette époque d’hégémonie britannique était
un ‘’must’’) nous donna une série de dix leçons sur les ‘’pratiques parlementaires’’,
basées, je crois, sur le livre d’Anson, sorti à cette époque. C’était très intéressant
pour nous, élèves de cinquième. Ce cours nous laissa songeurs quant aux gardefous invisibles, aux règles et aux conventions, modes et us qui dirigeaient le
processus législatif d’un empire mondial.
En 1921, en tant que professeur d’histoire d’un Institut d’Enseignement
Secondaire de Mysore, j’établis un Parlement d’étudiants avec un président,
des ministres, une opposition et des députés chargés d’assurer la discipline
de vote, une première, une deuxième et une troisième lecture des projets de
loi et un impressionnant registre des lois en vélin dans lequel ceux qui
avaient déposé des projets de loi victorieux pouvaient en consigner les
clauses sous les applaudissements de la Chambre entière. Il fonctionna une
vingtaine de dimanches par an jusqu’en 1928, année où je quittai l’école.
Subba Iyer entraîna un groupe de ses étudiants à jouer la mise en accusation de
Warren Hastings par la Chambre des Communes devant la Chambre des Lords.
25
Nous tirâmes nos discours des volumes des harangues d’Edmund Burke que nous
découvrîmes dans la bibliothèque de l’école.
Un autre professeur, Padmanabhan Pillai nous guida pour discourir et débattre à
l’Association des Etudiants. Je me souviens qu’un jour, il demanda à l’assemblée :
‘’Qui conduira les débats, la semaine prochaine et quelle est la proposition à
discuter ?’’ Kumaran, mon compagnon de banc, se leva. Il nous revigora, quand il
tonna : ‘’Les classes sociales appauvries et la suppression de l’oppression pratiquée
sur elles’’. (C’était en 1913, je me souviens). Les partisans en faveur du
changement remportèrent une victoire éclatante.
La bibliothèque de l’école était présidée par un autre professeur. Il nous persuadait
de lire les livres qu’il choisissait pour nous et tentait de découvrir si nous les
aimions. Je me souviens d’avoir lu sous sa suggestion des livres de Marie Corelli et
d’avoir été fasciné. Je n’étais pas un prodige, je dois l’admettre ! J’étais seulement
prodigieusement affamé de livres. Nous avions une version abrégée du Talisman de
Scott, comme texte d’étude non-approfondie, mais notre directeur souffrait d’une
allergie aux éditions abrégées, aussi voulut-il que nous achetions le texte complet et
il parcourut avec nous tout le roman dans son intégralité. Je lus également Henty,
Meadows Taylor, Rudyard Kipling, Cervantes et Dumas. En 1913, au cours d’une
visite scolaire, un inspecteur me demanda en classe : ‘’Quel livre es-tu en train de
lire, maintenant ?’’ Je répondis fièrement : ‘’Les Misérables.’’, mais il décida de me
rendre moi-même misérable. Il me réprimanda et demanda à mon professeur de
me garder debout toute la journée sur le banc. Mon crime était de ne pas avoir bien
prononcé le mot. Cela aurait dû être ‘’La Miserabley’’. Le français me semblait
encore plus absurde que l’anglais.
Grand-père était du genre à trouver un problème derrière chaque solution. Il ne
pouvait pas fonctionner normalement, car chaque coup de vent était pour lui une
tempête. Il n’avait pas de terres, pas de vaches, et aucun revenu d’aucune sorte.
Mais le Kerala était bon pour les pauvres et grand-père découvrit qu’il avait un
talent rare qu’il pouvait vendre : celui de conteur. Il devint ‘’colporteur de contes’’.
Il pouvait raconter de longues histoires multicolores : les enfants l’écoutaient la
bouche ouverte pendant des heures. Les adultes étaient fascinés par le récit des
voyages qu’il leur faisait. Il passait chez les princes et leurs proches où sa
réputation l’avait précédé et après une heure ou deux, il sortait plus riche d’une
roupie ou deux cachées dans un nœud du coin du dhoti qu’il portait. Très souvent,
26
je l’accompagnais pour que grand-père puisse attirer leur attention sur moi et le
besoin de fonds pour mon éducation et soutirer une pièce supplémentaire au client.
Baba utilisa une histoire de grand-père pour m’attirer vers Lui, au moins
jusqu’à mi-chemin. Une fois, en racontant une histoire avec une description
pittoresque des hommes et du milieu, grand-père parla de la cité-jardin de
Mysore. Il fit apparaître devant mes yeux la colline de Chamundi, le zoo
entretenu par le Maharaja et la procession de Dasara.
Le héros de son récit était un prince rajpout et l’héroïne une princesse
musulmane. Il observait les paons qui se pavanaient dédaigneusement dans
leur vaste cage, lorsque la princesse s’approcha du côté opposé de la cage
avec ses servantes. Ses yeux liquides brillaient d’émerveillement. Quatre
yeux se croisèrent pour la première fois. Les oiseaux célébrèrent l’événement
par une danse en déployant leurs queues aux yeux multiples. ‘’Le prince et la
princesse s’étaient tous les deux engagés dans leur cœur l’un vis à vis de
l’autre’’, dit grand-père. Lorsque j’obtins ma maîtrise de lettres, j’aurais pu
rejoindre n’importe lequel des nombreux collèges de Chidambaram,
Narasaraopet, Gorakhpur ou Junagadh, mais les avenues vertes et les fruits
succulents, la vibration sonore des hymnes chantés sur la colline, le lustre
velouté du cou des paons rendirent le choix de Mysore incontournable.
Grand-père avait recours à une autre méthode pour garder le pot droit. Il préparait
des pèlerinages à Kasi ou à Dwaraka, Puri ou Rameshwaram et soutirait par la
cajolerie des dons aux riches marchands, propriétaires fonciers et avocats qui
respectaient son âge et sa piété. A son retour, il leur rapportait des images des
déités et d’autres preuves qu’il avait accompli son vœu et le leur. Le talent de
persuasion lui procurait une bourse suffisamment pesante, tandis que des dépenses
parcimonieuses garantissaient à son retour suffisamment d’argent que pour tenir
un mois ou deux. Mais plus que de l’argent, il ramenait des tonnes de matériel pour
des contes savoureux.
Le gouvernement de Cochin m’octroya une bourse mensuelle de cinq roupies
pendant trois ans, quand j’étais en classe de quatrième, cinquième et sixième
année pour être l’un des cinq meilleurs élèves ayant passé un examen d’Etat. Tous
les trois mois, le directeur me remettait un souverain d’or avec l’effigie de la reine
Victoria. C’était monnaie légale estimée à quinze roupies. Il était immédiatement
transformé en argent, nickel et cuivre par grand-père.
27
Un autre grand-père était pris dans une situation plus misérable que la mienne. Il
avait la charge de deux filles veuves et de trois petites-filles qui fondaient sur ses
maigres revenus et qui réclamaient vêtements, abri et nourriture. C’était l’époque
où les brahmanespauvres et richessuccombaient au désespoir, quand leurs filles
approchaient l’âge de neuf ou dix ans, si alors, ils ne leur avaient pas trouvé
d’époux pour ensuite les transférer au gotra (clan) de leur mari par les rites du
mariage. Les deux vieux compères se rencontrèrent et décidèrent de la destinée de
leurs pupilles impuissants : moi le petit-fils et elle, la petite-fille. Il y avait non loin
de notre maison un temple où était installée l’idole de Subramania, le commandant
en chef de Dieu dans son combat éternel contre le mal. Chaque soir, quand le
crépuscule noircit, dix-huit détonations retentissent en série pour annoncer l’arati
offert au Seigneur, à la fin du jour. Quand les deux aînés eurent scellé le sort de
leurs deux petits-enfants et échangé des feuilles de bétel d’un même plat, les dixhuit détonations éclatèrent. Le big bang leur fournit la preuve suffisante que le
Seigneur Subramania avait béni leur complot d’unir les deux enfants.
La date du mariage fut fixée, les parents et amis informés. Les oncles et les tantes
se préparèrent. J’avais quatorze ans et elle avait neuf ans. Une vingtaine d’entre
nous se rendirent dans son village de Thottuvoi, près de la sainte Kaladi, lieu de
naissance de Shankaracharya. Il est situé sur la rive gauche de la même rivière, la
Poorna. Les mères étaient suprêmement heureuses. Je m’assis devant le feu sacré
et récitai mot pour mot les mantras tout en le nourrissant avec les bâtons sacrés et
le beurre clarifié. J’avais été initié à la Gayatri et aux rites védiques à l’âge de sept
ans, aussi accomplis-je les vocalisations et les diverses manipulations à la
satisfaction complète des aînés. Je tins l’orteil du pied gauche de la jeune mariée
tandis qu’elle effectuait en sept pas le tour du feu. Je récitai la prière védique, fort
heureusement inintelligible pour elle comme pour moi, lui demandant de porter dix
fils et ensuite de m’entretenir comme le onzième.
Maintenant, elle est âgée de quatre-vingts ans et est alitée depuis sept ans
avec une congestion cérébrale qui a affecté sa mémoire. J’ai 85 ans et je me
porte à merveille avec Sai comme invisible pacemaker dans ma poitrine.
Nous avons eu quatre enfants dont deux sont en vie, un fils et une fille.
La fête dura quatre jours entiers. Le deuxième jour, je reçus un cadeau inoubliable
de grand-père. Il me vit nager dans la Poorna. Il se souvint de l’alligator qui avait
vicieusement saisi le jeune Shankaracharya dans cette même rivière, il y a douze
siècles. Peut-être craignait-il une répétition de la tragédie dont Shankara ne dut son
28
salut qu’à son vœu de devenir moine. Il craignait que je ne ‘’coure’’ à un désastre
similaire. Dans mon cas, il aurait aussi fallu se débarrasser de la femme que j’avais
mariée, il y a à peine 14 heures !
Ainsi me héla-t-il aussi affectueusement que Shankara aurait dû l’être, et lorsque je
sortis de l’eau trempé et dégoulinant, il me battit comme plâtre avec un paquet de
brindilles. Il me traîna dans la salle du mariage. J’étais épuisé. La douleur était
atroce. Avec ces bandes rouges sanguinolentes sur mon dos nu, je regardai chacun
les yeux bouffis et m’assis à côté du feu sacré.
Pourtant, je pense à ce mariage comme à une aubaine, parce que grand-père
réussit à soutirer à son camarade en détresse une offre de mariage à six cent
roupies. Le vieil homme promit de payer la somme au moyen de son pouce, car il
n’avait ni stylo ni papier ni espèces. Il apposa l’empreinte de son pouce sur un billet
à ordre que grand-père n’avait pas préparé. C’était un prix fantastiquement élevé
pour un jeune adolescent comme moi nourri par le raja de Cochin 28 jours par mois
et luttant avec les gérondifs et les hypoténuses en quatrième année du secondaire.
Dans cette note, le grand-père de ma femme marquait son accord pour envoyer
par la poste trois roupies, le premier de chaque mois, comme intérêt rapporté par
le dépôt invisible, au taux de 6% par an.
Ma mère ne permit pas à son père de s’enrichir par cette transaction. Elle s’empara
de l’argent, puisqu’il était dû à son fils. Elle insista pour que deux roupies soient
dépensées pour m’offrir chaque midi quelques bouchées de riz trempées dans du
lait caillé qui étaient vendues par une vieille veuve brahmane dans sa maisonnette
adjacente à l’école secondaire. Je dois être reconnaissant à ma femme pour cette
manne bienvenue qui compléta le menu anémique du restaurant royal. Cela me
permit de me tenir sur un pied d’égalité avec mes pairs et même de rejoindre
l’équipe de football de l’école. La troisième roupie était suffisante pour payer le mois
de gages d’une petite servante qui aidait ma mère à laver les vêtements et à
balayer les quelques pièces de notre maison.
Le directeur éveilla notre intérêt pour les discours de Vivekananda et les paraboles
de Ramakrishna. Le professeur qui enseignait les textes en malayalam créa une soif
durable pour la poésie, spécialement les ballades décrivant les héros et les héroïnes
épiques et des exemples d’intervention divine dans les conflits humains. Les longs
thullals mélodieux de Kunjan (le satiriste social du 16ème siècle) étaient mes favoris.
Je m’asseyais derrière la lampe à huile et je prenais plaisir à les lire et à les réciter
29
avec les gesticulations théâtrales et les acrobaties vocales appropriées jusqu’à ce
que le sommeil me terrasse et s’empare de moi. Mère était assise et approuvait de
la tête, alors que grand-mère ‘’montait ‘’ jusqu’au point d’ébullition. Grand-père se
promenait dans le pays des rêves avec un terrifiant ronflement comme compagnon.
Un soir, grand-mère perdit tellement son calme qu’elle m’ordonna d’arrêter, alors
que j’étais au sommet du bonheur. Comme je ne pouvais pas obtempérer et qu’il
me fallait continuer, elle m’arracha les pages des mains, les déchira en petits
morceaux et me les fourra dans la bouche ! J’appelai grand-père à la rescousse,
mais il n’osa pas contrarier grand-mère.
Malgré le gavage ou peut-être en conséquence, les thullals de Kunjan
résonnaient dans ma tête. Des années plus tard, quand je souhaitai
communiquer au peuple du Kerala la joie que je tirais de la proximité de
Sathya Sai Baba, ma langue vibra au diapason, mon cerveau produisit les
vers en mètres thullal et mes mains écrivirent les vers dans le style de
Kunjan. Je suis sûr que le Sai Bhagavatham plairait à Kunjan. S’il pouvait
m’entendre le réciter seul, il serait content. Mais lorsque mon fils le chante
dans les ragas que Kunjan aimait et reprenait, il serait certainement
enthousiaste, car il est rempli des ingrédients dont il se délectait à saturer
ses ballades : l’amour, la loyauté, la dévotion, le dévouement, la divinité,
l’héroïsme, le sacrifice et l’émerveillement.
Le soir vint enfin où nous dûmes quitter nos condisciples, instructeurs et
inspirateurs. Nous devions nous présenter à l’examen pour le certificat de fin
d’études à Ernakulam, à une douzaine de kilomètres de là. Nous parcourûmes la
distance, la tête chargée de Scott, Addison, Kunjan, Tout, Marsen, Nesfield et
autres divers bagages de syllabi. Le directeur s’assura que les dix-huit étaient
réellement nés il y a seize ans au moins, car aucun élève plus jeune ne pouvait
passer l’examen donnant droit (à condition de le réussir) à l’éligibilité pour le service
public ou les études supérieures. Il nous rencontra tous en groupe avant de partir
et nous bénit : ‘’Dieu sera à vos côtés et sera votre ange gardien. Inspirez Dieu et
expirez Dieu. Lorsque vous aurez reçu les questions d’examen, levez-vous et priez :
‘’Seigneur, éclaire mon esprit, affermit ma main, fais que mes réponses soient
justes et que mon écriture soit lisible’’. Croyez que Ramakrishna est avec vous, que
Vivekananda est en vous, vous encourage et vous éclaire.’’ Cette prière, je la
répétai tous les jours, et avec plus de ferveur le jour où je fus aux prises avec les
questions d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie. Je dois avouer que j’étais un
30
cancre dans toutes ces matières. Jamais je ne pus, ne fût-ce que grappiller la
moitié des points nécessaires pour passer, dans aucune d’elles. J’étais admis dans
la classe supérieure seulement après de sévères avertissements du professeur de
mathématiques. Le directeur me sermonnait pour que je maîtrise rapidement l’art
de ces mathématiques qui me rabotaient le crâne.
Ce jour-là, j’inspirai Dieu longuement et profondément et Dieu fit les additions,
résolut les équations et prouva les théorèmes pour moi. Les dix-huit étudiants de
notre école réussirent, dont seize avec distinction. J’étais premier de tout l’Etat de
Cochin en deux matières : le malayalam (langue et littérature) et l’histoire. Je
terminai également cinquième, et ainsi, j’eus droit à une bourse mensuelle de dix
roupies pendant deux ans (1914-16), lorsque j’étudiai pour l’examen intermédiaire
au collège du Maharaja à Ernakulam.
Il y avait également un ‘’restaurant’’ gratuit à Ernakulam, mais les horaires
n’aidaient pas les étudiants du collège. La bourse et l’intérêt sur ma dot m’aidèrent
à éviter l’anémie. Je logeais dans l’une des pièces du bungalow d’un riche pote et
recevais mes calories d’une vieille veuve brahmane qui acceptait quelques hôtes
juvéniles payants.
C’est en juillet 1914, quand le Kaiser tortillait sa célèbre moustache en envisageant
d’écraser les trônes des Hohenzollern, des Habsbourg et des Romanoff que je
tendis la main à Glyn Barlow, le directeur du collège du Maharaja, pour qu’il la serre
vigoureusement et chaleureusement. Il exigeait la main de tous les étudiants qui
s’inscrivaient dans son collège. Quinze étudiants de première année étaient venus
de Tripunittura et faisaient la queue devant sa porte ce matin-là avec leur manteau
et leur casquette ainsi qu’un sourire rayonnant. Barlow était le rédacteur en chef du
quotidien ‘’Madras Mail’’ publié à partir du siège de l’université à laquelle était affilié
notre collège.
J’achetai l’Histoire de la Grèce (version non-abrégée) de J.B. Bury pour les cinq
roupies que j’avais reçues comme bourse pour le dernier mois passé à l’école
secondaire. Je pris l’histoire de la Grèce et de Rome, l’histoire de l’Inde, l’histoire
constitutionnelle de la Grande-Bretagne et la logique comme sujets d’étude en plus
de l’anglais comme première langue et du malayalam comme deuxième langue.
Le directeur partit peu de temps après notre inscription. Le nouveau responsable
était un Irlandais très vif qui s’appelait F.S. Davies. Une grande aura d’amour
31
l’entourait. Il nous guida si pédagogiquement dans le texte du Jules César de
Shakespeare que nous développâmes une passion pour la paraphrase, l’illustration
et les annotations. Il nous aida à en présenter la plus grande partie sur la scène du
collège. On m’attribua le rôle de Brutus et je réussis à réciter mon texte après la
harangue galvanisante de Marc-Antoine aussi prosaïquement persuasive que
Shakespeare le voulait.
A l’école, j’étais monté trois fois sur la scène. L’un de mes oncles était une star de
talent moyen. J’assistai à la représentation d’Othello par l’Association du Barreau
d’Ernakulam. Il était Desdémone alors. Il m’apprit à réciter un poème qu’il aimait. Il
commençait ainsi : ‘’Je me rappelle, je me rappelle, la maison où je suis né.’’ J’offris
de le réciter lors de la réunion des parents. La vision d'ensemble de la salle comble
atomisa ma mémoire. Nerveux, je prononçai le premier vers, modulé, comme oncle
l’avait recommandé. Je continuai de répéter ‘’Je me rappelle, je me rappelle’’, dans
l’espoir que le deuxième vers émergerait du subconscient. Hélas, il n’en fut rien.
Heureusement, une main compatissante me tira en dehors de l’estrade. Ma
seconde apparition eut lieu deux ans plus tard dans le rôle d’un troubadour
chantant une ballade malayalam. Cette fois-ci, les applaudissements furent
appréciateurs et non plus moqueurs. Avant de quitter l’école, je fus repris comme
Prospéro dans la distribution de quelques scènes de la Tempête de Shakespeare.
Les cours pré-universitaires dans le collège du Maharaja durèrent deux courtes
années. Nous avions à passer un examen organisé dans la lointaine Madras.
Habituellement, seulement 15% des étudiants en réchappaient. Il fallait
entreprendre de bûcher intensivement dans les semaines qui précédaient l’examen
et nous formâmes de petits groupes pour partager nos connaissances et stimuler
notre confiance. Nous nous empêchions mutuellement de nous endormir trop tôt et
aux petites heures de la nuit, nous consommions des tranches de mangue
particulièrement aigres pour renforcer notre résolution à rester éveillés. Je réussis
en obtenant des mentions ‘’très bien’’ et aussi la deuxième place parmi tous ceux
qui réussirent de tous les collèges de l’Etat de Cochin. J’eus le don de louper la
première place, ce qui m’est resté. ‘’L’opération digitale de grand-mère’’, murmura
ma mère.
L’ami qui s’était classé premier s’inscrivit au Presidency College de Madras. Il avait
droit à une bourse de l’Université de Madras, et s’il avait opté pour elle, j’aurais pu
bénéficier de la bourse de l’Etat de Cochin à laquelle il devait dès lors renoncer, car
aucun étudiant ne peut prétendre à deux bourses. Mais à mon plus grand dépit, il
32
opta en faveur de la bourse d’Etat. ‘’L’université décerne dix bourses et je ne suis
honoré que comme un parmi d’autres, tandis que l’Etat de Cochin ne décerne
qu’une seule bourse et j’en suis le seul bénéficiaire. La bourse d’Etat est par
conséquent plus louable’’, m’écrivit-il.
Cette lettre me força d’abandonner tout espoir de m’inscrire au Presidency College
et de vénérer la muse que je rêvais de servir. Le directeur Davies avait installé dans
mon cœur un autre professeur, Mark Hunter, professeur d’anglais au Presidency
College. En nous enseignant Jules César, Davies respectait et recommandait les
notes de bas de page de l’édition de la pièce de Mark Hunter plus que la vérité !
Aussi aspirai-je à apprendre les trésors de la littérature anglaise directement de ce
critique et commentateur gargantuesque. Mais cela ne devait pas être.
Je dus me tourner vers Trivandrum près de la pointe sud du Kerala où une autre
famille royale avait établi un autre ‘’restaurant’’ pour ceux comme moi et où il
existait un autre ‘’collège du Maharaja’’ géré par son gouvernement. C’était la
capitale de l’Etat de Travancore et la résidence du Maharaja. N.R. Subbha Iyer
m’encouragea à me spécialiser dans l’histoire indienne. Le directeur me demanda
de garder le contact avec le groupe Ramakrishna-Vivekananda de Trivandrum. Il dit
qu’ils avaient l’intention de construire un mandir là-bas et un de mes oncles, l’un
des plus jeunes frères de ma mère venait juste d’y être envoyé comme professeur
dans une école secondaire. Mais plus que tout, le collège du Mahraraja de
Trivandrum comptait dans ses rangs comme professeur d’histoire indienne un
prodigieux pandit sanscrit, un pilier de la culture de Bharat, un guru modèle, un
érudit encyclopédique et un brahmane idéal, K.V. Rangaswamy Iyengar.
Je décidai de m’inscrire à la Faculté d’histoire sous son égide ; ainsi il fallut me
sevrer de ma mère. A Ernakulam, je pouvais revenir à Tripunittura pendant les
week-ends. En fait, grand-père me manquerait encore plus que ma mère, car il
était devenu mon supporter. Il parlait de moi à ses clients et aux princes avec
fierté. Il sentait que je progressais rapidement dans mes études grâce à ses prières
au Seigneur dans le temple de Tripunittura. Le samedi soir, il s’asseyait sur le mur
de la cour de la maison pour m’apercevoir, quand je quittais la route pour
emprunter la crête qui divisait en deux parties égales le champ de riz qui séparait
l’habitation de la grand-route. Sitôt qu’il m’avait repéré, il coupait une tranche
d’ananas, de mangue ou bien une banane de façon à ce qu’après m’être approché
de lui et avoir touché ses pieds, il puisse m’offrir tout son cœur rempli d’amour
dans ce don juteux.
33
En 1916, Trivandrum était un point lointain sur la carte à 240 km et 32 heures de
route, tandis que Madras qui était trois fois plus loin n’était qu’à 26 heures. Le
transport s’effectuait par les eaux mortes, des lagons peu profonds et d’étroits
canaux au moyen de bateaux à aube qui étaient poussés et tirés, quand ils devaient
négocier des secteurs d’une profondeur atteignant la hauteur des genoux et des
tunnels creusés dans des falaises en latérite.
L’Université de Madras venait tout juste de mettre en place à Trivandrum un cours
universitaire d’histoire d’une durée de trois ans. Le professeur Rangaswamy Iyengar
me prit sous son aile sans la moindre question. Le directeur m’annonça que j’avais
droit à la Grigg Memorial Fellowship, une bourse de douze roupies par mois pendant
trois ans, puisque j’étais le premier des étudiants de première année qui s’étaient
inscrits au collège. C’était là une nouvelle manne tombée du ciel ! Mon oncle était
aussi un soutien fiable. Je pus également obtenir du grand-père de ma femme
quelques pièces provenant de la dot. C’est ainsi que je pus avantageusement
compléter le menu malingre accordé au temple par le Maharaja avec quelques
cuillerées de yoghourt et des pickles vendus dans les échoppes près du temple aux
jeunes brahmanes comme moi.
Mon professeur avait chez lui une bibliothèque qui était une véritable mine d’or. Il
me permettait d’en parcourir les étagères aussi longtemps et aussi souvent que je
le désirais. Son ami et voisin était ingénieur, un Banerji qui était la cheville ouvrière
de la Ramakrishna Mission dans la ville ainsi que son gouvernail. Il me remit
quelques paquets de demandes de dons imprimées et quelques carnets de
quittances. Mes amis et moi, nous passions quelques heures chaque semaine à
collecter des donations pour le Ramakrishna Mandir à Aruvikkarai, à la périphérie de
la ville.
Mon professeur insistait sur la valeur et la validité des rites et des rituels, des codes
de conduite, des lois et des limites, des directions et des destinations établies par
les sages et les voyants pour l’individu, la famille, les groupes professionnels, les
corps de métier, les castes et les coteries dans chaque domaine de la vie. Il
contrôlait ses mouvements et ses engagements selon les prescriptions du passé.
Lorsque ses étudiants soumettaient leurs demandes d’admission aux examens, il
recommandait au bureau du collège la date et l’heure pour les présenter après avoir
personnellement examiné leurs horoscopes. Il avait un véhicule à deux roues tiré
par deux bœufs musclés qui l’emmenait au collège, au palais, au temple de
Padmanabha (Ranganatha au nombril de lotus) et au bord de la mer. Il
34
m’emmenait avec lui, lorsqu’il se rendait sur les plages sablonneuses près de
l’océan, car il désirait que moi aussi je bénéficie spirituellement d’une conversation
privée avec lui et surtout de la vision sacrée possible des aigles au cou blanc. Selon
les Ecritures, le Seigneur Vishnu possède un tel aigle, le Garuda, comme véhicule.
Je dois admettre que le bénéfice récolté après l’avoir harcelé de questions sur les
Vedas, les Upanishads, la Gita et le dharma des bouddhistes, des jaïns, des
shivaïtes et des vishnouites fut pour moi beaucoup plus précieux que la vision de
ces oiseaux en quête de nourriture. Ses exposés enchanteurs sur les anciens textes
me faisaient aspirer chaque semaine à cette promenade enrichissante.
Bientôt, nous eûmes un autre professeur, un jeune homme tout juste sorti d’Oxford
qui faisait la moue devant l’irritant symbole de caste rouge et blanc qui ornait le
front de notre très cher Rangaswamy Iyengar. Il était contre l’hommage rendu aux
vieilles traditions. Il faisait allusion à de tels collègues comme à des ‘’légumes’’. Il
nous initia, nous innocents à la cigarette, bien qu’il toussait lui-même
asthmatiquement, quand il fumait. Nous dûmes exercer tous nos talents de
diplomate et notre art du camouflage pour conserver l’affection et l’adulation de ces
deux professeurs.
Je ne puis m’abstenir de mentionner le Professeur Schloss qui nous enseigna la
Renaissance de Walter Pater et le Professeur Sahasranama Iyer, un spécialiste des
tragi-comédies de Shakespeare.
Cinquante ans après que j’eus quitté sa classe, quelques mois avant sa mort,
Iyer m’écrivit une lettre à propos d’une erreur de grammaire que je
commettais en écrivant en anglais. Il avait remarqué cette tendance dans les
articles que j’écrivais ou que je publiais dans le Sanathana Sarathi. Telle était
la mesure de son intérêt durable pour la réputation de ses élèves.
Mon oncle était à cette époque un professeur mal payé, mais grâce à lui et tantine,
je pus sortir vivant d’une féroce attaque de fièvre typhoïde. Il ne m’était plus
possible de faire deux fois par jour le trajet vers le restaurant du temple, aussi
devins-je membre de son ménage. Pendant ma troisième année de collège, grandpère tomba gravement malade. Quand j’arrivai près de lui en réponse à son
souhait, il ne pouvait plus parler. Les larmes étaient les seuls signes qui
m’informaient qu’il m’avait identifié comme le Kasturi qu’il adorait. Sa mort fit se
dérober le sol sous les pieds de ma mère. La maison où il mourut dut être vendue
pour satisfaire aux dépenses de ses funérailles. Grand-mère prit refuge chez son fils
35
aîné qui habitait à 64 km de là. Je dus ramener mère à Trivandrum où elle chercha
refuge chez son frère. Grand-père ne laissait que des dettes. Tout ce qu’il avait
réussi à amasser avait été dilapidé dans l’audacieuse aventure de la construction
d’un temple où il espérait installer son propre Vishnu.
C’est ainsi qu’à l’âge de 21 ans, quand je sortis du cocon du collège avec une
licence d’histoire, j’avais sur les bras une femme et une mère. Je cherchai
désespérément quelque chose à quoi m'accrocher. Fort heureusement, je décrochai
un emploi d’enseignant dans une école du style Dotheboys Hall à Trivandrum
même. Hardiment, nous nous installâmes en 1919. Je ressentais un sentiment
d’humiliation, car j’avais remporté les lauriers de second diplômé de toute la
présidence de Madras. Mon professeur d’Oxford me poussait à passer les examens
de l’I.A.S1. ou de l’I.A.A.S2., mais je dus me brader pour quarante cacahuètes par
mois. Pour sauver ma conscience, je m’inscrivis au Collège de Droit qui fonctionnait
matin et soir. Je pouvais proclamer que je n’avais embrassé l’indigence de la
pédagogie que comme un plat d’accompagnement ou comme un expédient. Le
droit était ce que j’aimais.
La chance me sourit rapidement. Je reçus une augmentation de près de 50% de
mon revenu mensuel. Un certain Damodaran Potti, aux idées bien arrêtées, me
demanda d’être son ‘’nègre’’. Il déclara être le rédacteur en chef d’un magazine
mensuel en langue anglaise, ‘’People’s Friend’’ et il offrit de me payer 15 roupies
pour chaque numéro que je sortirais en son nom. Il avait une petite pièce donnant
sur la route principale, comme bureau et il y avait à côté un cocotier dont je
pouvais utiliser les fruits pour mes besoins culinaires. Potti était un patriote, quand
l'amour de la patrie était une aberration criminelle et Vande Mataram (‘’Je salue la
Mère’’) un chiffon rouge qui avait le don d’exciter John Bull. Bon gré mal gré, je
devais rédiger quelques pages percutantes dans un anglais caustique, car Potti était
un commanditaire habile. Il voulait que j’égratigne les pomposités prétentieuses et
le double langage de ceux qu’il choisissait pour cibles. J’égratignai et je piquai aussi
fort qu’il le désirait, bien que, je dois l’admettre, cela me faisait plus de mal à moi
qu’aux personnes qu’il abhorrait.
Il me transmit aussi le virus Vande Mataram et dépensa de l’argent pour
m’emmener avec lui, trois cent kilomètres plus loin à Salem pour être présent,
lorsque le Mahatma Gandhi visiterait la ville, une main sur l’épaule de Mohammed
1
2
Indian Administration Service
Indian Audits and Accounts Service
36
Ali et l’autre sur celle de son frère plus lourd encore, Shaukat Ali. Nous étions tous
les deux là quelques jours avant la date de leur arrivée et nous séjournâmes chez le
directeur du collège municipal de Salem, qui était mon professeur à Trivandrum
avant d’accepter cette mission. Quand le puissant trio constitué par le Mahatma et
les deux frères musulmans descendit à la gare, nous criâmes ‘’Jai’’ à pleine gorge,
mais Gandhi, en passant en-dessous de nous, ne regarda pas dans l’arbre où nous
étions perchés. Peut-être n’aimait-il pas les gens qui regardaient de haut les Ali.
Nous fûmes emportés par la cohue, mais nous parvînmes sains et saufs au pandal
où ils devaient s’adresser aux citadins. C’était le lieu d’une exposition swadeshi. Sri
C. Rajagopalachariar (Rajaji) était là, supervisant l’organisation. Nous entendîmes
Rajaji qui les accueillit lors de leur arrivée et les remercier, lorsqu’ils partirent. Entre
les deux, pas grand-chose, car nous fûmes bousculés, poussés et quasiment
écrabouillés par le rush bouillonnant et délirant en direction de l’estrade. Nous
rentrâmes au ‘’People’s Friend’’ épuisés, mais grisés.
La déesse variole à qui père avait été sacrifié nous poursuivit à Trivandrum et
exigea ma mère, mais celle-ci ne se laissa pas faire. Je dus employer une infirmière
pour veiller sur elle pendant les jours critiques et elle s’en sortit. Avant même que
mère ne soit libérée de sa grâce, la terrible pluie de perles n’épargna pas ma
femme. Comme camarade, conseillère et compagne de joie, comme de peine, elle
était rapidement devenue une part de moi. Assistée par la prière et les soins
affectueux de l’infirmière que nous avions engagée, elle sortit victorieuse de
l’épreuve avec un don : Mariamma chassa définitivement l’asthme qui depuis sept
longues années la faisait bruyamment respirer, du crépuscule à l’aube. L’asthme
succomba au choc. Depuis lors, tout est calme sur le front de la respiration.
Je pus prendre dans la foulée l’école secondaire et le collège de droit. En fait, mon
enthousiasme parascolaire rapportait de bons dividendes sous forme de joie
intérieure. Bien que le propriétaire de l’école ne payait mon salaire que lorsqu’il en
reconnaissait le devoir (c’est-à-dire par à-coups et avec pas mal de résistance
intérieure), je trouvai parmi les étudiants suffisamment de talent pour jouer au
profit des enfants pauvres de l’école une pièce anglaise écrite et dirigée par moi
appelée Shah Jehan. J’en tirai le matériel d’Aurangazeb, du professeur Jadunath
Sarkar, qui fut publiée cette année-là. J’interprétai le rôle d’Aurangazeb, bien que
Shah Jehan était la personne autour de laquelle la pièce tournait. Au Collège de
Droit, je persuadai un groupe d’amis de mettre en scène pour la Journée du Collège
Les Rivaux de Sheridan. Je progressais sur l’échelle de l’accomplissement théâtral,
37
car de Prospéro, Brutus et Aurangazeb, je me promus moi-même au rôle sublime
de Mme Malaprop.
Plus tard, à Puttaparthi, lorsque Baba écrivit des pièces sur Radha, Dhruva,
Prahlada et Sakku Bai pour être jouées par les élèves du Patasala sanscrit et
sur Shankaracharya, les Pandavas et Jésus-Christ pour être jouées par les
étudiants de Ses collèges, je pus partager avec Lui la tâche plaisante et
agréable d’observer et de conseiller les acteurs pendant les séances de
répétition qui duraient souvent des semaines.
38
SOUS LA GARDE DU PARAMAHAMSA
Entre-temps, je parcourais les colonnes des journaux à la recherche
d’annonces pour le recrutement de maîtres de conférences. Et le beau-père de mon
beau-père me mettait en garde depuis le jour où il apprit que je m’étais inscrit au
Collège de Droit : ‘’Ne sois pas avocat ! Ne triche pas ! Enseigne ! Seul l’enseignant
peut être heureux dans ce monde et dans le suivant.’’ Mère me pressait d’accepter
toute offre d’un collège qui n’était ni trop proche (car nous avions, dit-elle, trop de
relations médiocres) ni trop lointain (car nous avions, dit-elle, nos dieux tutélaires
dans le sud de l’Inde). Aussi dus-je rejeter des offres de Gorakhpur en Uttar
Pradesh, Junagadh dans le Gujarat et même de Vishakapatnam dans la Présidence
de Madras. Un jour, après avoir répondu à un questionnaire pour mon examen de
droit, je déambulais dans la salle de lecture du collège, quand mon regard tomba
sur une annonce d’un certain établissement du secondaire D.B.C. de Mysore ! Il
recherchait un agrégé d’histoire. Mysore était suffisamment lointaine et
suffisamment proche. Je posai ma candidature. En moins de dix jours, je reçus la
réponse comme quoi j’étais embauché. Nous décidâmes de partir vers ce pays des
mines d’or et du santal.
Scolarisé dans l’Etat de Cochin, ‘’collégisé’’ dans l’Etat de Travancore, armé d’une
licence en histoire (et d’un diplôme de droit dont je n’osais pas faire état), je dus
me préparer pour un voyage plutôt téméraire dans une région de plateaux dont je
ne connaissais quasiment rien, à part les quatre guerres appelée guerres de Mysore
où l’East India Company combattit ses dirigeants. Je savais qu’il me faudrait lutter
là-bas dans ce milieu linguistique, littéraire, intellectuel et social peu familier. Le
trajet entre Trivandrum et Mysore fut en lui-même une formidable odyssée de 68
heures—descendre et remonter avec tout le fatras lors de six haltes. Mais mère
m’encouragea à le braver.
Ni moi ni ma femme n’avions de frère ni de sœur, mais nous avions tous les deux
pas mal de parents pauvres qui attendaient depuis longtemps la chance de
s’attacher à un parent ramenant tous les mois à la maison un pactole à trois
chiffres. ‘’Aucun d’entre eux ne pourra aller jusque-là’’, se consola ma mère. Mais
elle insista pour que j’aide une femme dépendante du côté de ma femme : sa
mère. Elle aussi observait ma carrière et priait pour avoir la chance de soulager son
vieux père de la tâche de garder deux filles veuves et leurs enfants sous un toit qui
perçait. Nous devions prendre congé du vieux patriarche et prendre la belle-mère
en route vers Mysore.
39
A la jetée de Trivandrum, je louai un bateau de taille moyenne dans lequel nous
pouvions nous loger tous les trois avec nos biens. Ce fut une épreuve qui dura trois
nuits et deux jours, le bateau négociant canaux, eau-mortes et vastes lagons. Les
deux hommes d’équipage plongeaient alternativement de longues perches en
bambou dans le sol et poussaient le bateau. Néanmoins quand des étendues d’eau
vastes et profondes étaient disponibles, ils déroulaient la voile et maniaient la rame
comme aide supplémentaire.
Assis tout seul sur la planche transversale sous un ciel peu compréhensif, je
m’imaginai à Mysore admirant les pelouses, m’adressant aux étudiants de l’école,
farouchement ou insidieusement mis au ban de la société en tant que brahmane (le
mouvement à l’encontre de cette caste gagna de l’ampleur dans le sud de l’Inde à
cette époque) ou encore snobé parce qu’incapable de parler leur langue. Je priai
pour pouvoir tracer mon sillon droit. J’en appelai aux étoiles pour qu’elles
m’épargnent toute attention maléfique.
Je contemplai les deux femmes qui dormaient sur le plancher du bateau. Je savais
qu’elles aussi devaient rêver de Mysore où elles devraient passer leur vie. Je me
demandai : ‘’Trouveront-elles là-bas lumière, rire et douceur ? Peuvent-elles être
heureuses ensemble sous le même toit ?’’
Soudain, une voix de stentor retentit dans l’obscurité épaisse et salée. C’était un
homme sur la rive au bout du lagon sur lequel nous flottions—un douanier. Nous
étions juste à la frontière entre l’Etat de Travancore que nous quittions et l’Etat de
Cochin où nous pénétrions. Le douanier peut nous ordonner de faire halte, envoyer
un canot afin de découvrir de la contrebande et même réquisitionner le bateau si
nous sommes déclarés coupables. Je n’étais pas du tout certain que les hommes
d’équipage n’avaient pas quelques paquets d’opium ou des feuilles de tabac dans
leurs affaires, mais la voix ne nous demanda pas de nous arrêter ou de nous diriger
vers le poste. ‘’Hé, là-bas ! Où allez-vous ?’’ Le timonier de notre bateau était un
fier amalgame de muscles et de bravade. Il répondit, plutôt nonchalamment : ‘’A
Mysore !’’
C’était certes le summum de l’impertinence. Comment le bateau pourrait-il bien
aller jusque-là ? Je m’apprêtai à affronter le combat inévitable avec les gardiens de
la loi que cette réponse qui manquait de tact allait provoquer. Peut-être allionsnous devoir attendre au débarcadère de la douane jusqu’à ce que la police
40
pardonne cette réaction abrutie, mais à mon grand soulagement, la voix nocturne
se fit douce et suave.
‘’Pourquoi dis-tu Mysore ? Ne connais-tu pas d’endroit plus loin que Mysore ?’’, criat-elle en clôturant la question par un rire. C’était pour nous la permission officielle
d’entrer indemnes dans l’Etat de Cochin !
Vingt-sept ans plus tard, lorsque Baba, à Bangalore, capitale de l’Etat de
Mysore me demanda de ‘’venir à Puttaparthi et de voir par moi-même’’, il me
vint à l’esprit que l’ ‘’endroit plus loin que Mysore’’ dont parlait la voix était
Puttaparthi ! Je subodorai que c’était Bhagavan Lui-même qui parla par son
intermédiaire pour m’informer que Puttaparthi, Prasanthi Nilayam, la
Demeure de Paix Suprême était le port destiné à m’abriter, et en effet, Baba
reconnut avec un petit rire charmant que c’était Lui qui me bénit alors
gracieusement par un aperçu de ma future bonne fortune !
A partir d’Ernakulam, nous prîmes le train puis la charrette pour accéder au village
de ma femme sur la rivière Purna. Nous trouvâmes la rivière en crue. Elle devait
être traversée. Ses eaux tourbillonnaient et bouillonnaient sauvagement. Les
bateliers de la région étaient habiles pour faire traverser les gens et nous n’avions
pas le choix : nous devions remettre nos vies entre leurs mains. Nous accostâmes
sains et saufs devant la maisonnette du grand-père. Nous n’avions que deux jours
pour célébrer les adieux, effectuer les prosternations et verser des larmes en
abondance. La belle-mère ne fut que trop contente d’accéder à la requête de ma
mère. En fait, elle n’attendait que çà. Ainsi, nous étions quatre à bord lorsque nous
traversâmes ce qui apparaissait pour nous comme le Rubicon.
Lorsque nous descendîmes du train à la gare de Mysore, il y avait des drapeaux,
des guirlandes, des feuilles vertes fraîches et des sourires rayonnants partout où je
me retournais. C’était la fête d’anniversaire du Maharajah de Mysore. Je découvris
que les bagages enregistrés pour m’accompagner dans le même train n’étaient pas
arrivés. Manifestement, ils n’avaient pas été transférés dans le train à aucun des
endroits indiqués. Le fonctionnaire responsable était trop occupé pour prêter
l’oreille à ma détresse. Il me demanda de le contacter après la semaine du festival
quand le rush diminuerait.
Pour moi, c’était une catastrophe majeure. Cela impliquait l’achat immédiat de
vêtements et d’ustensiles de cuisine. C’était la ruine financière. Le montant que
41
j’avais emprunté pour franchir le premier mois était presque réduit de moitié.
J’allais devoir apparaître devant le directeur et peut-être même devant mes
étudiants dans une tenue de voyage souillée et prendre mon service ainsi. Il y avait
dans la caisse qui m’avait été si cruellement enlevée un manteau de classe, un
magnifique nœud, une superbe chemise, un beau pantalon et une paire de souliers
à la mode parfaitement cirés. L’impact que je comptais faire sur mon patron, sur
mes collègues et sur mes élèves disparaissait en fumée.
Et où allais-je m’abriter dans la métropole bruyante et surpeuplée du Maharaja ? A
Ernakulam, les gens m’avaient dit qu’il y avait beaucoup de petits hôtels à Mysore
où l’on pouvait louer une chambre, mais le tongawallah dont j’avais loué les
services me dit qu’ils se remplissaient rapidement. Il proposa de nous emmener de
l’un à l’autre jusqu’à ce que je puisse découvrir un endroit où squatter. Je remerciai
le pathos qui imprégnait mon visage pour avoir évoqué en lui le désir de rendre
service. Endéans les dix minutes, son vieux cheval rachitique nous emmena dans
un caravansérail où le gardien plaida l’impuissance. Après une autre petite balade,
je descendis et sous ses instructions passai en dessous d’une arche pour m’enquérir
au bureau d’un gîte d’étapes et là, on me héla depuis la fenêtre de la chambre
située au-dessus de l’arche. ‘’Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? De Trivandrum ?’’
C’était la voix d’un ange qui descendit. Un pugiliste bien baraqué et qui me dit qu’il
était étudiant à l’école où je venais enseigner. Il savait qu’un homme de
Trivandrum venait lui faire passer ses examens. Il avait échoué trois fois et il était
le beau-fils du propriétaire de l’immeuble décrépit que je voyais devant moi. Il me
donna une petite chambre avec une minuscule cuisine sur le côté et nous nous
étendîmes dans la poussière avec les fourmis pour nous reposer un peu.
Le lendemain matin, je fis ma meilleure tête. J’époussetai mon dhoti et ma chemise
en les battant contre le mur, puis je me rendis avec mes vieilles sandales de cuir
usées à la D.B.C.H. (Dharmaprakash Banumiah Collegiate High School). Je montai
l’escalier en bois qui menait chez le directeur, honteux de mon apparence prolétaire
et redoutant la réaction peu flatteuse à laquelle je devrais faire face. En moi-même,
je préparai mes excuses et la poignée de main inaugurale.
Comment puis-je décrire la surprise qui m’attendait ? Le directeur se leva et
s’avança pour me recevoir. Il se tint les mains jointes et dit : ‘’Vaarungo !
Vaarungo !’’ (Venez ! Venez ! en tamil). Il portait un dhoti. Un large sourire
illuminait son visage sous son turban de mousseline blanche. En une minute, nous
devînmes les meilleurs amis du monde. Lorsque je m’épanchai sur mon logement
42
mal tenu, il me félicita pour avoir trouvé un toit quand la cité débordait de visiteurs.
Il y avait un certain Shankar Rao assis de mon côté du bureau qui écoutait l’histoire
de mes pérégrinations. Lui aussi venait de rejoindre l’école comme professeur de
sciences. Il m’appela sur le côté et me proposa un prêt qui suffirait à équiper la
garde-robe familiale jusqu’à ce que les Chemins de Fer de Mysore délivrent la
marchandise.
Ainsi, les choses devinrent relativement roses. On m’attribua l’enseignement de
l’histoire pour le cours d’entrée à l’université et l’économie et l’anglais pour deux
classes de l’école secondaire. Les classes n’étaient pas trop remplies et les élèves
n’étaient pas trop raides ! Mais le fondateur de l’école était par trop malveillant. Il
utilisait l’institution comme si elle était sa propriété. Il était commerçant en grain,
prêteur et membre du conseil municipal de la ville. Il nous payait (personnellement)
nos salaires dans son magasin en vérifiant chaque mois nos pièces d’identité avec
une curiosité agaçante. Lorsqu’il était convaincu qu’il devait nous payer nos
salaires, il le faisait avec une expression contrite.
Tous ceux qui obtenaient les cotes minimales à l’occasion de l’examen pour
l’obtention du certificat de fin d’études du secondaire remplissaient à cette époque
les conditions pour être nommés dans le service public, tandis que ceux qui
obtenaient des cotes plus élevées pouvaient entrer au collège. Ces derniers
devaient suivre une année préparatoire au collège et réussir l’examen d’entrée.
C’était un tamis particulièrement sélectif. Seule une quinzaine de candidats passait
sans encombre. Le reste était rejeté comme de la balle.
Enseigner me plaisait et j’aimais mes élèves. Les leçons apprises de Gopala Krishna
Iyer et de Subba Iyer avaient façonné ma personnalité. Chaque jour, j’écrivais une
nouvelle ‘’prière’’ qu’un étudiant lisait devant la classe avec un enthousiasme jovial.
Elle était soit composée par moi soit extraite des écrits des penseurs de tous les
pays. J’encourageai l’interprétation de pièces en anglais. Il y eut une pièce sur
Chandrahasa où je pris le rôle du mauvais ministre qui essaie d’usurper le trône. Le
vice-recteur, N.S. Subba Rao qui assista à la pièce mentionna dans son discours
que j’étais ‘’mauvais ‘’ jusqu’au bout des ongles ! Je mis sur pied un parlement des
étudiants et éditai un magazine scolaire. Avec mon ami Shankar Rao, je visitai les
foyers de mes étudiants et tentai de stimuler l’intérêt des parents pour les vertus
‘’faibles et intermittentes’’ de leurs enfants. Je menai une étude du milieu
économique des étudiants de Mysore cherchant à entrer au collège.
43
Ma mère s’entendait bien avec l’autre mère dans la maison spacieuse que
j’occupais. Nous avions une vue de pied en cap sur la colline de Chamundi et le
temple au sommet. Ma belle-mère se retira en elle-même, laissant ma mère plutôt
confuse devant son abandon de toute démonstration d’affection à l’égard de son
enfant unique, ma femme. Mais ce geste généreux assurait la tranquillité
domestique. Ma femme aussi était suffisamment intelligente pour se soucier plus de
ma mère que de la sienne ! Plus que tout, elle gagna l’affection et même l’adoration
des deux mères en devenant mère elle-même. En 1923, un petit-fils ramena le
soleil dans leurs vieux cœurs, un sentiment d’accomplissement dans la vie des
parents, et un sentiment de continuité entre le passé et le futur.
Les manières et les manies du fondateur de l’école me causaient un immense souci.
Il insistait pour que nous fassions du démarchage électoral à son profit pour les
élections du conseil municipal et pour les élections de l’assemblée représentative de
l’Etat. Il utilisait le hall de l’école pour stocker des charretées de céréales ou même
des oignions périmés. Il ordonnait que l’école soit fermée quand il avait besoin des
classes. Il louait la grande salle aux troupes de théâtre itinérantes.
Aussi cherchai-je désespérément à m’évader dans un air plus pur. Un de mes
collègues, un gandhien, professeur de logique, un élève favori du Dr S.
Radhakrishnan qui enseignait alors au collège du Maharaja à Mysore me suggéra
d’ouvrir un cabinet d’avocat ! Mon sens du raisonnement véhément l’avait
impressionné dans la salle commune et il me dressait un avenir rose de service
public et de prospérité personnelle. Son beau-père était le guru héréditaire d’une
cinquantaine de villages de l’Etat de Mysore. Chaque année, le vieil homme trottait
sur un poney de village en village pour marquer au fer sur la peau de tous les
humains de son cheptel les symboles sacrés qui pourraient leur accorder l’accès à
son paradis et il collectait la dîme à cet effet. Mon ami m’assura que le guru dont la
parole faisait loi pouvait conduire ses paroissiens—adeptes de la vendetta—à
m’accepter comme leur avocat infaillible dans les tribunaux. Je parcourus environ
560 km jusqu’à son village, Siddavanahalli et fus réconforté par ses assurances. Il
m’accompagna à Chitradurga, le siège de ce district et me promit de me permettre
d’utiliser gratuitement comme bureau le premier étage d’un bâtiment lui
appartenant jusqu’à ce que je puisse gagner suffisamment d’argent pour payer
cette facilité.
Il y avait cependant trois points mineurs qui m’empêchaient de plonger dans une
profession que j’avais délibérément évitée jusqu’à présent. L’un était ma
44
connaissance infantile des langues que mes clients parleraient : le kannara et le
télougou. J’embarrassais encore mes étudiants en les vouvoyant, et j’insultais mes
collègues, le directeur et même le vénérable fondateur de l’école en les tutoyant !
Le second obstacle était que mon diplôme de droit n’était pas suffisant pour me
permettre d’exercer en tant qu’avocat. Je devais passer un autre examen sur les
codes civil et pénal. Je passai directement ce dernier obstacle et décrochai le
diplôme. Le troisième handicap était mon ‘’ignorance de la loi’’ ! Je n’y avais goûté
que comme à une pilule amère. Au Collège de Droit, nous appelions ‘’Nécessité’’ un
professeur populaire car, comme chaque étudiant le sait, ‘’Nécessité ne connaît pas
la loi’’ (traduction littérale de notre ‘’Nécessité fait loi’’, N.d.T.). Je devais
maintenant l’apprendre sur le tas de mes clients ! Ils devaient m’apprendre
comment plaider pour eux. Je posai ma candidature au Tribunal Suprême de
Mysore pour m’inscrire comme avocat autorisé à plaider devant lui et ses tribunaux
subalternes.
Mais Bhagavan Ramakrishna Paramahamsa me fit renoncer au dernier moment. Un
matin frisquet de décembre, mon ami Shankar Rao conduisit à ma porte une
personne qui avait pris le même train et la même voiture depuis Bangalore. C’était
Gopala Marar. Sous son parapluie, j’avais souvent marché le matin sous la pluie
battante de son palais à l’école. Nous nous arrêtions en chemin pour présenter nos
hommages conjugués à notre cher directeur. Il était parti pour Madras et il avait
continué ses études au Collège Chrétien. Je savais qu’il était devenu moine de
l’Ordre Ramakrishna, mais jamais je n’avais rêvé le voir dans sa robe ocre avec un
radieux sourire juste devant moi à Mysore, ravivant ma mémoire avec la question :
‘’Me reconnais-tu ?’’ Evidemment que je le reconnaissais, bien que je n’avais pas
connaissance de son nom monastique, Siddeshwarananda. Il était à Madras au
Ramakrishna Math, dit-il, quand des ordres arrivèrent de Belur Math, le siège de
l’Ordre, lui demandant de prendre en charge le centre récemment ouvert de
Mysore. Il était aussi inquiet de cette mission dans une ville renommée, mais
étrangère que je ne l’étais à l’aube de mon voyage. Il avait appris que son copain
d’enfance se portait très bien quelque part dans l’Etat de Mysore.
Il sentit que si seulement il pouvait mettre le grappin sur moi, les choses se
passeraient bien. A Bangalore où il fit halte à l’ashram Ramakrishna pendant sept
jours, il avait interrogé le maraîcher, le jardinier, le fils du voisin, les plus anciens et
les plus jeunes dévots qui suivaient les cours de l’ashram à propos d’un certain
Kasturi du Kerala. Mais comme j’étais rapidement devenu un Mysoréen, personne
ne put lui dire où était le Kasturi du Kerala. Ayant désespérément besoin d’une
45
épaule sur laquelle s’appuyer, il posa la même question à la trentaine de passagers
qui se pressaient dans le wagon du chemin de fer qui l’emmenait à Mysore.
Shankar Rao leva la main droite et le conduisit jusqu’à moi. Comment pouvais-je
maintenant poursuivre mon plan de ‘’mourir’’ en tant qu’enseignant pour m’enferrer
dans des vendettas et des tomes de droit ?
Par chance, Swami Srivasananda, le moine qui avait proposé, conçu et inauguré le
Centre de la Mission de Mysore avait choisi un bungalow à dix mètres de chez moi.
Seul une portion de macadam et la maison d’un dévot de Tirupathi me séparaient
de mon ami monastique. Srivasananda avait également convaincu une vingtaine de
personnes dans le public de l’hôtel de ville qui écoutaient son discours de campagne
d’accepter de verser tous les mois une donation de dix roupies pour la maintenance
du Centre. C’est ainsi que Siddeshwarananda disposait d’un Centre parfaitement
équipé avec des amis, des finances et un secrétaire (moi-même, en l’occurrence).
Quelques mois plus tard, la fascination du début s’estompa, le flux des donations se
tarit et nous à la Mission nous nous sentions ridicules et défrisés, mais toujours
allègres.
Beaucoup d’étudiants de mon école étaient issus de la classe marchande. Une
enquête plus approfondie révéla que leurs pères ou leurs oncles géraient des dépôts
de provisions. Aussi, avec un groupe d’étudiants qui nous accompagnaient tous les
deux, nous fîmes appel à leur aide. Les propriétaires inscrivaient dans le gros
registre que nous transportions le nom de l’article (riz, froment, légumineuse, huile,
carburant, sel) et la quantité qu’ils pouvaient nous donner chaque mois
gratuitement. La réponse fut bonne et même enthousiaste, mais cette bonne
volonté s’étiola également rapidement et le Centre fut de nouveau très vite en
difficulté.
L’ashram me donnait la possibilité de sortir des murs de l’école. Le premier discours
que je prononçai en kannara eut lieu à l’occasion de la réunion des propriétaires
terriens de Coorg dans une ville appelée Ammathi. Gopal Maharaj (Swami
Siddheswarananda) parla en anglais et je poursuivis en kannara. Je lus mon
discours préparé à l’aide de ciseaux et de colle à partir de livres en kannara sur
Ramakrishna. Je m’enhardis également à accepter d’autres engagements lorsque
ma connaissance du kannara s’améliora avec l’usage.
Le problème que nous avions était de recruter des jeunes pour servir sous la
bannière de Ramakrishna. A cette époque, beaucoup étaient loyaux. Le seul
46
obstacle était leur apathie. Je proposai de commencer des cours particuliers gratuits
pour la réhabilitation des blessés et des décapités de l’examen d’entrée de
l’université. Il y en avait beaucoup, 85 ou 86 % de ceux qui s’exposaient au tir
groupé. Je savais que Gopal Maharaj, par sa douceur innée et sa sadhana
spirituelle, gagnerait les cœurs de ceux qui seraient accueillis à l’ashram pour ces
cours. Nous réussîmes à obtenir les services de nombreux professeurs du collège du
Maharaja et de l’école préparatoire au collège. Chaque année, plus de 80 candidats
à l’examen participaient avec reconnaissance aux révisions, certains revenant
comme victimes, encore et encore.
Entre-temps, je m’inscrivis comme stagiaire dans un camp de boy-scouts et à mon
retour, je rassemblai une vingtaine de jeunes gens fervents parmi ces patients et
les nommai ‘’Vivekananda Rovers’’. J’étais très fier quand ils collectaient des fonds
pour la troupe en entreprenant la lourde tâche de blanchir à la chaux et de peindre
des bungalows et de coller des affiches sur des panneaux et des murs. Un lundi
ensoleillé, la chance se présenta à nous de manière tout à fait fortuite. La troupe
venait de sortir de la Filature Sri Krishna Rajendra, après en avoir parcouru chaque
section et après avoir appris tout ce qui se produit quand les balles de coton se
transforment en fil. Nous nous relaxions sous un arbre au bord de la route en
mangeant des cacahuètes, quand la sirène d’alarme retentit ! Trois heures de
scoutisme héroïque s’ensuivirent. Nous reçûmes une lettre de remerciement de la
part du directeur de la filature.
C’était l’époque où l’imbattable génie littéraire, T.P. Kailasam jouait dans ses pièces
en kannara—désopilantes en surface, mais douloureuses dans la profondeur, ‘’Poli
Kitti’’ (ou les bons à rien) par exemple. Ma troupe monta un très bon spectacle et
joua cette pièce au cours d’un rassemblement de scouts à Mysore, quand le prince
Jayachamaraja Wodeyar fut initié au scoutisme. Nous fîmes si bonne impression
que son père, le Yuvaraja de Mysore, nous invita à la rejouer dans son palais pour
que le prince puisse voir la pièce en compagnie de ses parents et de ses sœurs.
Une autre pièce qui nous apporta la renommée fut ‘’The Headmaster’s Daughter’’
écrite par moi, avec un casting entièrement masculin. Lorsque le Maharaja de
Bénarès visita Mysore et que le Maharaja de Mysore organisa une garden-party sur
le champ de courses, la troupe des Vivekananda Rovers fut honorée par une
invitation pour présenter cette pièce devant leurs Altesses. Nous nous élevâmes
dans l’esprit du public comme des gens capables d’attirer la royauté à leurs
bouffonneries, aussi, nous mîmes en scène de petites parodies sociales et des
47
pièces de moralité basées sur des thèmes mythologiques et nous fîmes don des
droits d’entrée à l’ashram pour nourrir les pauvres (à l’occasion de l’anniversaire de
Sri Ramakrishna, par exemple) à Mysore et à Ponnampet, Coorg.
Au cours de l’un de ces spectacle à Mercara, Coorg, je dus tirer les acteurs en
dehors de la scène, car j’entendis quelqu’un crier : ‘’Abattez ce tigre !’’ Le
gentleman était ivre et cela le démangeait d’aller à la chasse. Le décor devant
lequel se jouait la pièce manquait singulièrement d’à-propos. C’était une bagarre de
rue que l’on jouait et l’arrière-plan était un tigre royal du Bengale tapi dans les
hautes herbes. Comme les habitants de Coorg étaient exemptés de la limitation sur
la loi des armes et comme la plupart d’entre eux étaient des tireurs d’élite, mes
amis me félicitèrent pour ma présence d’esprit. Le dignitaire ivre et échaudé fut
rapidement conduit en dehors de la salle et la pièce reprit, bien que la frayeur avait
entamé l’enthousiasme des acteurs.
Mais ce qui monte dans la stratosphère doit retomber un jour quelque part…Ce fut
le cas à Hassan où nos gains suffirent tout juste à payer une photographie de
groupe des participants héroïques en costumes complets ! Il y a sur cette photo une
jeune fille scoute faussement timide à l’avant-plan avec une boite impressionnante
en fer-blanc sur laquelle je peignis ‘’M.T.’’ (prononcez ‘’empty’’ = vide en anglais,
N.d.T.) pour marquer le triste final de notre aventure.
Les Vivekananda Rovers firent un bon usage du garage inemployé de l’ashram. Ils
en creusèrent le sol jusqu’à une certaine profondeur qu’ils remplirent d’une terre
rouge et meuble, puis en firent un ring de lutte de première classe. C’était l’époque
où le collège du Maharaja pouvait s’enorgueillir de nombreuses graines de
champions. Nous avions comme visiteur régulier un membre de la famille royale, un
mécène de la lutte, pour guider les garçons dans l’apprentissage de cet art vaillant.
Gopal Maharaj était président et j’étais secrétaire bien qu’il n’eut aucun secret que
je devais protéger de l’œil du public. Nous visitions les foyers et les chambres des
étudiants qui passaient occasionnellement à l’ashram, qui fréquentaient les
causeries données par le swami ou qui étaient inscrits pour les cours particuliers. Je
souhaite rapporter l’une de ces visites, car elle eut des répercussions
exceptionnelles sur nous trois. On nous raconta qu’un jeune étudiant brillant qui
passait régulièrement nous lire les poèmes qui jaillissaient de sa plume était
malade. Il s’appelait K.V. Puttappa. Il vivait avec son cousin au premier étage exigu
d’un dépôt de céréales situé dans la bruyante et poussiéreuse Santhepet ou grand
48
bazar de la ville. Nous le trouvâmes étendu sur son lit souffrant de fièvre. Nous
suspectâmes la typhoïde. Nous contactâmes le médecin résident du Krishna
Rajendra Hospital et Puttappa fut hospitalisé. Lorsqu’il fut autorisé à quitter l’hôpital
après un séjour d’une semaine (pendant lequel nous le visitâmes tous les jours),
Gopal Maharaj insista pour qu’il effectue sa convalescence à l’ashram même. Nous
découvrîmes de nombreuses colonies de punaises sur les piliers en bois et les murs
de la cabane nauséabonde où il vivait. Nous le suppliâmes au nom de Ramakrishna
d’abandonner ce logement pour du bon. Quand certains initiés et résidents
soulevèrent des objections quant à l’intrusion d’un jeune non-initié dans le cercle
sacré, Gopal Maharaj écrivit à Belur Math que Puttappa était destiné à devenir un
solide pilier dans la magnifique demeure de la culture de Bharat. Il était déterminé
à l’entretenir autant d’années que le jeune poète le désirerait.
Puttappa pendant ses années à l’ashram se transforma en poète au style et à la
pensée sensible. Il s’emplit de la Conscience Cosmique grâce à Ramakrishna et à
Vivekananda. Siddeshwarananda et moi, nous gagnâmes beaucoup de joie dans
cette sadhana du seva. Nous apprîmes aussi de Puttappa la richesse des classiques
kannaras où des bardes jaïns, shivaïtes et vishnouites louent les victoires spirituelles
gagnées par eux-mêmes et par les saints de ce pays. Alors que Puttappa lisait les
strophes avec entrain, nous écoutions émerveillés les humeurs variables de la
Muse : tonnerre, grondement, cascade, plic-ploc, murmure et silence.
Siddeshwarananda impressionna l’élite de Mysore comme un sannyasin simple et
plein de bonté. Il sut gagner le respect et l’affection des étudiants et des
professeurs par sa franchise douce et directe, par son amour de la musique et par
son sens de l’humour réconfortant.
Nous approchâmes tous les deux le Dr Brajendranath Seal, le vice-recteur de
l’Université, et nous lui demandâmes de nous faire quelques exposés sur la Gita. Il
accepta et nous en tirâmes un grand bénéfice, car c’était un géant intellectuel à la
maîtrise colossale des systèmes philosophiques occidentaux et orientaux. Le swami
approcha les professeurs de psychologie et de philosophie de l’Université de Mysore
et des académiciens du Collège Sanscrit parrainé par le Maharaja de Mysore. Le
Ramakrishna Ashram de Mysore devint rapidement un lieu où les moines et les
novices de l’Ordre de Ramakrishna pouvaient résider et s’équiper pour pouvoir
exposer la pensée et la culture indienne. Sri Subrahmanya Iyer, l’administrateur de
l’université, était un professeur de l’école de pensée moniste initiée par
Shankaracharya. Il fut accepté comme précepteur par Siddeshwarananda et par les
49
moines. En tant que secrétaire de l’ashram, j’eus le privilège de m’asseoir avec eux
pendant ces cours et de bénéficier des exposés sur la logique orientale et
occidentale, les Upanishads, la Gita, les écoles dualiste et non-dualiste de la pensée
indienne et la psychologie. Très vite, cela devint un cours de deux ans pour les
moines. Le Maharaja qui avait honoré Sri Subrahmanya Iyer comme son
instructeur, dota l’ashram de fonds pour financer le cours.
En 1937, Swami Shivananda (‘’Mahapurushji’’ ou encore ‘’Tarak Maharaj’’) arriva à
Mysore. Avoir la chance de voir la personne qui, bien que camarade et co-sadakh à
Dakshineshwar, put gagner de Vivekananda le titre honorifique de ‘’Mahapurush’’
(le grand) fut certainement un don précieux que me fit le Paramahamsa. Assis
devant lui, je me rappelai ce que j’avais lu sur lui dans le Sri Ramakrishna
Leelaprasanga. ‘’Le jour de Shivarathri, en 1887, à neuf heures du matin, quand
Mahendranath Gupta entra dans le Baranagore Math, il trouva Mahapurushji et
Brahmananda qui dansaient ensemble en chantant un chant sur Shiva composé par
Vivekananda’’. Shivaananda est ce en quoi Tarak Maharaj était plongé et
Shivananda est le nom monastique qu’il adopta. Gopal Maharaj me conseilla de me
faire initier à un mantra par lui pour que mes exercices spirituels qui étaient
intermittents et un peu mous puissent être plus systématiques et plus fructueux.
Quelques jours plus tard, alors que Mahapurushji se trouvait au Ramakrishna
Ashram de Bangalore, il me transmit le mantra de Sri Ramakrishna avec ses
bénédictions pour mon progrès spirituel.
Mais je découvris rapidement que la méditation et la posture du lotus n’étaient pas
mon fort. En dépit d’une pratique régulière et d’une posture rigoureuse—observée
plus pour avoir l’approbation de Gopal Maharaj et assurer mon statut de secrétaire
de l’ashram que pour obtenir un accomplissement spirituel, je ne me sentais pas
appelé à découvrir la lumière intérieure par le bout du nez. Je ne pouvais pas
m’isoler de la famille et des liens sociaux. Aussi très vite, je me dispensai de la
routine au grand dam de mon ami monastique et mentor. Le Karma Yoga, vénérer
Dieu en l'homme et à travers l'homme, était pour moi le chemin. Gopal Maharaj
finit par accepter mon attitude comme étant authentiquement bénéfique pour moi.
Je découvris un prestigieux allié en la personne de l’administrateur de l’Université
de Mysore, un enseignant infatigable de l’advaita. Lorsque Paul Brunton vint en
Inde pour poursuivre sa recherche des enseignements cachés de l’Orient, le
Maharaja de Mysore, lui-même un fervent chercheur de l’Absolu, envoya ce
gentleman en mission là où il se trouvait (à la station de montagne de
50
Kemmangundi dans les Ghats occidentaux). Paul Brunton décrit l’administrateur
comme un ‘’gentleman brahmane âgé au turban blanc et à lunettes, d’expression
placide et de petite taille.’’ Quand il entra dans la chambre de Brunton, il avait trois
petits livres sous son bras. Ces trois livres étaient ses compagnons inséparables : la
Bhagavad Gita avec le commentaire de Shankaracharya, la Mandukya Upanishad
qui comprend douze strophes avec un commentaire de plus de 200 strophes du
sage Gaudapada et l’Astavakra Samhita. Le Samhita est un texte ésotérique de
l’école de pensée advaitique. On raconte que Sri Ramakrishna Paramahamsa
conservait une copie de ce texte sous l’oreiller de son lit à Dakshineshwar, qu’il
appela Vivekananda sur le côté et qu’en lui remettant le livre, il l’invita à en étudier
le contenu. Subrahmanya Iyer présenta ce texte à Brunton qui lui dévoila de
nouveaux horizons d’expérience intuitive sur le Surmoi. Le Samhita n’encourage ni
les gurus, ni les mantras ni les séances de dhyana.
Les moines et les novices du Ramakrishna Ashram de Mysore apprirent de ce même
vieux brahmane à lunettes l’advaita tel qu’il était exposé par lui par l’intermédiaire
de ces trois livres. Beaucoup d’entre eux n’apprécièrent pas l’Astavakra Samhita,
parce qu’ils n’avaient pas la témérité de partager le menu que le Paramahamsa
pensait adapté aux potentialités digestives de Vivekananda ! J’écoutai moi aussi
avec les moines et le reste les exposés de Subrahmanya Iyer. Ce qui me plaisait
chez Astavakra, c’était qu’il décrivait dhyana comme un rituel stérile. Il déclare que
l’idée même de la méditation est une confession de notre imperfection et une
insulte impardonnable au Soi parfait que nous sommes. Le connaissant qui médite
sur Cela qui est cherché à être connu par ce processus et la connaissance acquise
par le connaissant, cette triade n’existe pas. ‘’Cela seul est.’’ Il ne peut y avoir de
chercheur ni de recherche. Rien d’autre n’est nécessaire que de comprendre ce fait.
Cet avis me procura un argument contre les programmes établis d’adoration. Je ne
croyais pas que Dieu ou que la Personne dont la volonté avait trouvé expression
dans ce monde pouvait être approché ou apaisé par la méditation sur des saints
hommes ou des gurus. Je conjecturais que nous étions tous nés et secoués par des
forces que nous ne pouvions pas comprendre ou sous-estimer. La meilleure
manière de réagir à ces secousses était de sourire et de serrer les dents ou d’en rire
et de laisser passer l’orage en rendant nos semblables aussi heureux que possible
comme seule sadhana.
Pendant ce temps-là, l’université entreprit sa refonte périodique des cours et des
programmes. Le cursus 2+2+2 pré-universitaire, universitaire, universitaire
51
spécialisé avait été défiguré il y a plusieurs années en un 1+3+2 (admission à
l’université, diplôme universitaire, spécialisation). Soudain, on redécouvrit la valeur
du 2+2+2. Le programme pré-universitaire fut renommé programme intermédiaire
et il fut dispensé dans des collèges spéciaux. Une licence de trois ans fut ajoutée
avec une année d’études supplémentaire pour obtenir la maîtrise. J’avais exercé
comme enseignant dans la classe d’admission à l’université dans une école
secondaire préparatoire affiliée et il n’était que juste, approprié et décent que je
sois repris dans les collèges intermédiaires qui tous étaient gérés par des fonds
publics et administrés par l’université. Après des hésitations et des négociations
prolongées et sous les tirs de barrage de professeurs d’autres écoles secondaires
préparatoires qui appréhendaient d’être supplantés par mon arrivée clandestine, je
fus transféré à l’Université de Mysore par Dharmaprakasha D. Banumaiah en juin
1928.
52
AVENTURES ACADÉMIQUES
L’université m’engagea pour le salaire que je touchais depuis 1925, 150
roupies par mois. Ils me gardèrent au même traitement pendant dix années et
plus, mais au collège intermédiaire de Mysore et plus tard au Collège des Arts du
Maharaja où je fus transféré, il y avait suffisamment de compensation dans les
possibilités illimitées de flâner dans la bibliothèque et de développer une compagnie
constructive avec les étudiants par le biais de drames, de débats et de camps de
service dans les zones rurales.
N. Kasturi, en 1930
Pendant dix-sept années complètes, je partageai la vie de collègues dont le mode
de vie était aussi significatif et vif que le mien. Ils servaient diverses facultés,
enseignaient l’anglais, le kannara, le télougou, le tamoul, l’hindi, le sanscrit et le
persan ou encore l’histoire, la philosophie, l’économie, la sociologie et la
psychologie. La ‘’salle de détente’’ du collège du Maharaja était l’arène où vingt
gladiateurs luttaient, où des pugilistes cognaient, où des experts enchaînaient des
prises de la manière la plus huilée, avec le style le plus raffiné. Nous nous
précipitions vers les chaises accueillantes sitôt que la cloche sonnait pour nous
libérer des salles de cours afin de pouvoir poursuivre la bataille là où nous l’avions
laissée. Pour obtenir la victoire de nos préjugés préférés ou pour mettre hors d’état
de nuire les prédilections favorites d’un collègue hardi, nous nous creusions les
méninges presque toute la journée.
Mes collègues me raillaient souvent pour mon caractère bravache et belliqueux.
Narayana Sastry, un ami du département de psychologie, a immortalisé ce trait
53
malheureux dans son livre en kannara sur les rêves. Il écrivait sur le censeur et
comment, par crainte du censeur, les désirs refoulés réapparaissent sous d’autres
aspects par les fentes du couvercle sur lequel il monte la garde. Il apparut qu’il
désirait me bâillonner. Ce vilain désir fut réprimé dans le subconscient, mais il dut
être désamorcé au pays des rêves au moyen d’un drame interprété par des
participants déguisés. Dans le rêve, il vit la femme du grand Gandhi, dont je porte
le nom, couchée et bâillonnée sur l’estrade où Sastry lisait l’allocution de bienvenue
au Mahatma lui-même.
En dépit de ces quelques aberrations, nous formions un groupe joyeux et désopilant
sacrifiant à toute mode vestimentaire ou de langage significative. Le 15 août 1947,
nous renonçâmes aux cravates et nous refermâmes les cols de nos manteaux.
Manger des oranges devint un rituel du midi, alors que les pauvres ne pouvaient en
manger que quand les médecins en prescrivaient. Nous nous infligions
mutuellement des amendes sous forme de tarte, chaque fois que nous employions
un mot anglais quand nous parlions en kannara. Nous tentâmes d’accélérer le
progrès de la langue et de la littérature kannara. Nous traduisîmes Defence of
Poetry de Shelley, l’essai de Carlyle ‘’On History’’, ‘’A Free Man’s Worship’’ de
Bertrand Russell et d’autres documents déterminants de la pensée anglaise. Nous
présentions nos versions en kannara après le dîner sur nos lieux de pique-nique.
Nous créâmes une association de professeurs d’université. J’étais l’un des deux
secrétaires au même titre qu’un professeur de philosophie dynamique aux manières
amènes, G. Hanumantha Rao. Nous conçûmes des plans pour des ‘’semaines de
conférences d’élargissement’’, et nous sollicitâmes des invitations de sociétés
littéraires opérant dans des villes éloignées. L’idée devint vite populaire et nous
développâmes une vaste expérience dans la manière de communiquer à l’homme
du commun l’information que nous avions et l’inspiration que nous pouvions fournir.
J’enseignais l’anthropologie sociale au collège et ainsi je pouvais parler sur les
coutumes du mariage, les castes, le mauvais œil, la croyance aux fantômes, les
rites funéraires etc. En tant que professeur d’histoire indienne, je parlais sur Asoka,
Akbar, les pèlerins chinois dans l’Inde bouddhiste, les maîtres indiens dans la Chine
bouddhiste et le développement de la culture indienne en dehors de la Chine.
C’était l’époque où une portion majeure des gens qui parlaient le kannara étaient
sous la férule d’administrations marathe, ourdoue, télougoue et tamoule
centralisées à Bombay, Madras et Hyderabad et sous celle de plus d’une douzaine
de dirigeants appelés nawabs, rajas et sultans. Ces potentats recevaient également
des degrés variables d’indépendance de la part du Pouvoir Suprême de la Couronne
54
britannique exercé par le vice-roi à Delhi. Par exemple, le nizam d’Hyderabad fut
promu de l’usuel ‘’Son Altesse’’ à ‘’Sa Très Haute Altesse’’ et puis par la suite, à un
échelon encore plus élevé de l’échelle (reposant sur le mur britannique) : ‘’Allier de
Sa Majesté ! Une grande partie des terres épuisées du nizam était kannara sans
aucune réserve. L’élite intellectuelle de l’Etat de Mysore ne put rester à l’écart du
mouvement animant les sujets de ces dirigeants pour unifier le peuple kannara, au
moins au niveau social, artistique et littéraire. Nous les professeurs d’université
nous entrâmes dans ce domaine risqué de la fraternisation. Je fus très heureux de
partager avec d’autres l’accueil que nous, ‘’sapeurs-mineurs’’ de l’armée
kannarienne, nous reçûmes au-delà des frontières de l’Etat de Mysore à l’occasion
de festivals littéraires, en tant que messagers de la réunion.
Je fus aussi invité dans de nombreuses villes et villages pour parler de Ramakrishna
et de Vivekananda par des groupes de dévots. Les scouts de ma troupe et les
participants des cours particuliers étaient fort désireux de m’avoir dans leurs
villages pendant quelques jours. Je pus aussi recruter quelques étudiants du collège
pour ce que nous appelâmes la ‘’reconstruction des villages’’. En tant que secrétaire
du personnel du syndicat de l’université (établi sur le modèle des syndicats d’Oxford
et Cambridge avec un secrétaire étudiant élu et un secrétaire du personnel nommé
par le directeur), je pouvais m’intéresser à cette tâche de manière plus
qu’épisodique. Mon ami le professeur de mathématiques, T. Krishnamurthy, était
un passionné des programmes d’alphabétisation pour adultes. Je pris un intérêt
actif à préparer des livres de lecture de niveau primaire en kannara pour les néoalphabétisés, après avoir moi-même donné classe dans une colonie d’artisans du
bambou à Chamundipura.
Il fut découvert que les villageois adultes ne pouvaient rester attentifs ni même
éveillés pendant nos cours savants ni même, malgré des conseils, franchir les
labyrinthes obscurs des déductions dont les professeurs d’université raffolent. Aussi
décidai-je de leur communiquer le message de l’élévation individuelle et sociale par
des moyens qui leur étaient déjà familiers, à savoir la musique et le théâtre.
Avec l’aide d’un groupe de jeunes gens talentueux dont mon propre fils, je partis en
tournée pendant les semaines de vacances et je présentai dans les villages des
pièces en faveur de la suppression de l’intouchabilité (Nandanar et Thiruppanalwar),
de l’élimination de la superstition (Mankasura Vadhe) et de la promotion de
l’alphabétisation (Sambho). Comme ces pièces avaient une toile de fond épique,
puranique ou hagiologique et qu’elles étaient présentées avec des chansons et des
55
danses populaires entrecoupées d’apparitions en costumes classiques, elles eurent
un grand succès. C’était pour la plupart des pièces non-écrites créées à même la
scène par moi et mon équipe avec des atours multicolores de sérieux et de gouaille,
d’esbroufe et de poltronnerie, d’entrées et de sorties inopinées de dieux et de
saints.
J’utilisai aussi la technique du Harikatha, le récit théâtral des vies et des messages
des saints, des héros des épopées et des avatars copieusement assaisonné de
chants et de commentaire social. Mes cordes vocales renâclent toujours à obéir aux
exigences de la musique et donc, pour interpréter les chants dans les contextes
adéquats, j’avais formé quelques étudiants et mon fils pour m’aider. Avec eux,
j’entrais dans les villages, motivé par le désir de leur faire prendre conscience de
leur inertie et de leurs insuffisances. Je proposai ce type de représentations à
propos du Bouddha, de Sri Ramakrishna, de la Gita, de Thiruppanalwar, de
Nandanar, de Vivekananda, de Meera et d’Akkamahadevi dans de nombreux
villages. Je bravai même le public des villes de Bangalore et de Davangere. A
chaque fois que je pus faire passer le message, l’équipe musicale en était
principalement responsable. Revêtu du châle rouge-orange à la bordure d’or
sanctionné par la coutume (emprunté à des pandits de palais), brandissant les
castagnettes d’argent (présentées lors de la Journée Annuelle du Syndicat de
l’Université par un dignitaire non moindre que le vice-recteur de mon université), je
pouvais disserter sans provoquer de ressentiment ni essuyer de rebuffade sur les
factions dans les villages, l’extravagance des dépenses pour les cérémonies, les
sacrifices d’animaux pour se concilier des déités maléfiques, l’isolement et
l’exploitation des castes inférieures et même l’explosion de la population, car je
découvris des dizaines de références dans les mythes et les légendes anciennes et
les vies des saints sur lesquelles baser mes homélies. C’était la première fois qu’un
professeur d’université jouait ce rôle et jouait des castagnettes d’argent ! De
nombreux collègues furent choqués de la ‘’dévaluation de la tour d’ivoire’’. D’autres
regrettaient que je sois devenu un ‘’ruromaniaque’’ ! Quelques rares étaient
heureux que la profession de récitation Harikatha s’était offert un invité-surprise de
luxe qui était également un militant.
Sri Mirza Ismail, le dewan de Mysore avait invité à Bangalore un jeune et brillant
licencié d’Oxford pour enthousiasmer les étudiants au travail d’élévation sociale par
l’entremise de la création de centres sociaux dans les bas-quartiers. Un bâtiment
spacieux fut construit à Bangalore pour servir de centre à ses activités. A Mysore,
j’encourageai le syndicat à louer une maison juste au centre d’Adikarnatakapuram,
56
un ensemble de plus de 1500 foyers harijans. Les étudiants devaient fraterniser
grâce aux classes d’alphabétisation, aux bhajans, à la lecture des informations
quotidiennes à des groupes d’adultes, au volley-ball avec les jeunes et grâce aux
soins réguliers des malades.
Lorsque vint l’opération de recensement en 1940, moi-même et Krishnamurthy
optâmes pour Adikarnatakapuram comme champ de dénombrement. Nous avions
une équipe de 12 recenseurs. L’un d’eux, un brahmane comme moi, refusa de
pénétrer dans la zone puisque celle-ci était taboue pour ceux qui étaient nés avec
un mantra védique sur la langue ! Je pus exorciser la peur qui étranglait sa
compassion. Il m’accompagna au temple de Rama des harijans et les entendit
chanter du fond du cœur des bhajans au Seigneur des Sept Collines, alors qu’à
cette époque, ils n’étaient pas autorisés à fouler la marche la plus inférieure. Mon
ami recenseur versa des larmes, quand il contempla leur foi dans les textes hindous
qui les gardait hors limites. Quand la tâche du recensement fut terminée, j’organisai
un dîner pour ceux qui avaient œuvré sous ma direction. Le brahmane avait tant
appris à admirer et à plaindre les harijans qu’il accepta joyeusement de s’asseoir à
la même table que ses collègues harijans. ‘’Monsieur’’, confessa-t-il, ‘’vous avez
défait ce petit moi.’’
En tant qu’organisateur des activités de service du syndicat dans les villages,
pendant plus de deux ans, j’emmenai tous les samedis un groupe d’étudiants,
masculins et féminins, pour un camp d’une journée à Coorghalli, un village situé à
16 km à l’ouest de Mysore. Nous arrivions sur place en bus, et après avoir réuni les
enfants, nous leur apprenions des jeux et leur racontions des histoires. Par deux ou
par trois, nous entrions dans leurs maisons et nous conversions informellement sur
les problèmes qu’ils nous soumettaient ou qui les intéressaient. Nous avions avec
nous des docteurs qui examinaient, diagnostiquaient et prescrivaient des remèdes.
Nous interprétions des pièces et nous lisions à voix haute des livres spirituels sur la
vie des grands hommes et des femmes illustres. Depuis Coorghalli, nous
conduisîmes de petits groupes d’hommes et de femmes au palais, à la ferme
royale, à la station de radio et sur le campus du collège. Nous avions été accueillis
comme des frères et des sœurs et bientôt nous devînmes des amis proches et des
guides fidèles.
Au fil du temps, j’avais développé un sentiment oppressif d’étonnement, de
stupéfaction et même d’indifférence envers les tourments et les peines que les êtres
humains s’infligeaient. Où que je me tourne, j’avais en moi une oasis appelée
57
Dakshineshwar. J’avais conclu que je n’étais qu’un ballon de football lancé entre les
joueurs sur le terrain par ma destinée et je me félicitais de chaque shoot, car je
bondissais et donnais de la joie à celui qui l’administrait. Le stade de mon
imagination se levait et supportait mon endurance. Mon sens de l’humour
s’aigrissait rarement, même si je détectais de la mesquinerie, de la pusillanimité, de
la grandiloquence et de la ruse là où d’autres percevaient de la générosité, du
courage, de la sincérité et de la franchise.
La revue du syndicat de l’université imprima quelques-unes de mes piques et traits
d’esprit, parodies et calembours écrits en kannara. Un jeune aventureux de Mandya
risqua son argent et sa réputation et en publia une anthologie appelée Yadwathadwa. L’image de la couverture, un train qui a déraillé mais qui continue quand
même d’avancer en crachant de la fumée, révèle la nature du train de pensées sur
lequel le contenu était basé. Crever des bulles, faire des crocs-en-jambe, glisser des
peaux de banane sous les pieds, transformer des montagnes en taupinières, brandir
un miroir sous un nez, révéler des pieds d’argile, raser des châteaux en Espagne
était mon violon d’Ingres.
Mes livres en kannara, Allola Kallola-Upayavedanta, Anaku Minuku étaient
saupoudrés de tels éclats. Les romans, Galigopura, Sankha Vadya, Grihadaranyaka
et Ranganayaki, le récit biographique d’un salarié, Chengooli Cheluva, une étude
intime sur un simple employé, Chakradrshti, ont tous un courant sous-jacent de
douleur et de compassion, chaque paragraphe soulevant le dilemme ‘’Devrionsnous rire ou devons-nous pleurer’’ face à l’absurdité, l’obscurité, l’incongruité, le
chimérisme, la pomposité ou l’obscénité ? Le livre Anarthakosa, un ‘’fictionnaire’’,
était une expérience originale dans la fabrication, non seulement de sens nouveaux
pour des mots anciens, mais aussi dans la fabrication de mots nouveaux pour un
usage actuel et la refonte d’anciens proverbes pour un usage contemporain. Je
préservai mon prestige universitaire en publiant une monographie en kannara sur le
grand empereur Ashoka et un livre d’anthropologie sociale, aussi en kannara, sur le
mariage. Je publiai des articles de fond en anglais sur le ‘’Kerala dans le Karnataka’’
et les ‘’derniers rajas de Coorg’’.
Mon fils aîné, Narayana Murthy, avait son cours de géologie au Central College de
Bangalore. Il logeait au foyer des étudiants du collège. En tant que visiteur du
foyer, le Dr M. Shivaram connaissait mon fils. Le docteur est un étudiant assidu des
sciences mentales, spécialement de l’exploration de la psyché faite par les sages et
les voyants indiens. Il était connu comme un maître à l’esprit brillant et à la sagesse
58
éclatante. C’était un ami proche du cyclonique Kailasam, qui devint subitement
célèbre grâce à son humour tapageur, ses sketchs satiriques chirurgicaux et son
analyse diagnostique des épisodes puraniques.
De manière audacieuse, le Dr Shivaram lança un mensuel humoristique qu’il
nomma ‘’Koravanji’’, l’équivalent kannara de la femme de Punch, Judy. Koravanji
est la diseuse de bonne aventure de l’Inde rurale. Avant de se lancer dans cette
périlleuse aventure, il demanda à mon fils de me consulter et d’obtenir ma
coopération car, comme il me l’écrivit plus tard, ‘’Votre sens de l’humour est le
juste milieu : il peut toucher sans blesser’’.
Joyeusement, je me joignis à lui ! Je répandis mon exubérance sur la moitié des
pages de Koravanji tous les mois pendant plus de dix ans. Je m’appelais
‘’Rudramma’’, si le sketch penchait vers l’orthodoxie et ‘’Srimathi Kesari’’, s’il s’en
écartait. Je me donnais des pseudos pour les nombreux types de saillies et brouets
littéraires auxquels je me risquais : Patali, Naka, Taraka. Le Dr Shivaram et moi
avancions à l’unisson comme deux mains droites pour le même corps et nous
eûmes la chance de découvrir et de faire connaître quelques étudiants, comme R.K.
Lakshman et Nadig, qui avaient le don d’esquisser de délicieux dessins
humoristiques.
Quand je lus dans les pages de ‘’The Hindu’’ que Shankar, le Low indien, une âme
sœur avec une perversion identique, lançait un hebdomadaire portant son nom et
dont le premier numéro devait être inauguré flamboyeusement et en fanfare par
Jawaharlal Nehru, je lui écrivis une lettre, m’enquérant s’il se proposait d’avoir une
chronique du genre ‘’Charivaria’’ dans ‘’Punch’’ et j’offris de lui envoyer un paquet
de boules poivrées pour cette rubrique, chaque semaine ! C’était là une audacieuse
démonstration d’orgueil, je l’admets.
Shankar répondit que la rubrique ‘’Charivaria’’ était tenue par un éminent comité de
rédaction. De plus, dit-il, les nuances de la langue anglaise dépassaient la
compréhension de la majorité des lecteurs de son hebdomadaire, c’est pourquoi il
n’y avait pas songé. Je répondis que je fabriquais ces piques pour ma rubrique
‘’Urigaalu’’ dans le Koravanji, en kannara. J’ajoutai quelques échantillons. La lettre
parvint à temps pour le deuxième numéro et après quelques jours, le facteur
m’apporta l’hebdomadaire incluant les espiègleries de ma matière grise excentrique,
l’une en-dessous de l’autre, sous le titre ‘’Simple babillage’’. Par après, pendant plus
59
de sept longues années, je babillai sur le bas de la page trois, juste en dessous du
dessin humoristique de la semaine du redoutable Shankar lui-même.
Entouré de ses rats blancs, le Dr M.V. Gopalaswamy m’épiait depuis son laboratoire
du département de psychologie du Collège du Maharaja. Il était là, lorsque le
directeur, J.C. Rollo, me loua durant son allocation de la Journée du Collège,
comme le chameau du collège, puisque je portais de nombreuses charges sans la
moindre protestation et avec un évident plaisir, n’en demandant que d’autres. Il
décida de placer un autre paquet sur mon dos. De retour de Hollande après un
congrès de psychologie, il avait ramené à Mysore un mini émetteur Phillips.
Encouragé par une petite subvention annuelle du Fonds du Conseil Municipal, il
désirait l'employer pour diffuser des programmes éducatifs à destination de
l’homme du commun en raison d’une heure par jour. Il trouva en moi l’homme qu’il
fallait. J’aimais établir des programmes et mettre à contribution des orateurs et des
artistes. Il ne pouvait leur offrir qu’un dédommagement dérisoire et les traditionnels
noix de coco et bétel. Après quelques années de travail sérieux, il put obtenir la
permission d’utiliser la transmission en ondes courtes pour de plus longues périodes
et disposer de plus de fonds. La zone d’écoute de la station devint plus étendue et
le programme plus varié. Un jour, Gopalaswamy arriva dans la salle commune où
se réunissent tous les cerveaux du collège. Il nous fit part de son mal de tête en
nous priant de trouver un remède. Il voulait un mot indien pour sa station de radio.
Mon choix devint le sien, Akashvani, et il est resté.3
Il fut capable de me persuader de le rejoindre comme directeur-adjoint à plein
temps à la station même. C’étaient des années de guerre et l’ennemi était presque
à nos portes en Malaisie, où il pouvait nous écouter. Chaque terme devait être pesé
et approuvé, spécialement ceux des nouvelles. Vous dirai-je comment je préparais
les bulletins d’information ? J’avais à la maison un vieux Zenith à la retraite. Mon
oreille collée dessus, j’écoutais les nouvelles de Delhi. Je sélectionnais les articles
que j’estimais acceptables pour mes auditeurs kannara, je les traduisais, puis je les
envoyais manuscrits à la station avec le présentateur, un étudiant nommé H.K.
Ranganath qui pédalait à toute vitesse jusqu’à la station, à trois kilomètres de là !
C’était pour moi chaque jour une épreuve du feu, mais nous persévérâmes en
bravant toutes les critiques. Un jour, nous découvrîmes trop tard que nous
n’aurions pas dû inclure dans le bulletin d’information cette nouvelle : ‘’Le général
Wavell a visité les jardins de Brindavan en aval du barrage de la rivière Cauvery !’’
Un autre jour, je fus réprimandé pour avoir permis à un présentateur de prononcer
3
All India Radio a été officiellement nommée Akashvani en 1956
60
‘’srothrugalu’’ (auditeurs) sans audition préalable car, de la manière dont il le
prononçait, le mot pouvait être compris comme ‘’sathrugalu’’ (ennemis) par
certains gentlemen aux longues oreilles !
Le 9 août 1942, j’écoutais comme d’habitude le bulletin d’information du matin. Je
le traduisis et j’envoyai mon homme à bicyclette. L’arrestation du Mahatma et de
quelques autres fut diffusée par notre station. J’étais chez moi et j’écoutais les
murdabads le long de la route de foules excitées conduites par M.V. Krishnappa,
mon étudiant au collège, quand la panique s’empara de moi. ‘’Avais-je bien entendu
mon Zenith ?’’ Je m’assis lourdement. Je ne pouvais prononcer un mot ni rien voir.
Juste à ce moment-là arrivèrent des nouvelles en marathi. Mon petit garçon me
secoua en disant : ‘’Ecoute.’’ Cela confirmait la nouvelle. Je récupérai du choc.
A part de tels moments de terrible tension qui étaient exclusivement les miens,
nous formions une joyeuse bande à la radio et nous expérimentions tout le temps
de nouvelles ou de meilleures méthodes de communication. Le directeur, le Dr
Gopalaswamy, s’intéressait personnellement (souvent trop personnellement) aux
programmes. Il prenait dans un bon esprit mes suggestions et mes corrections.
Souvent, il était inquiet que nous ne piétinions les plates-bandes des ‘’grosses
légumes’’. Une fois, nous diffusions le conte de fée Cendrillon pour les enfants et il
craignit que nous n’ayons heurté les sentiments d’un aristocrate hypersensible qui
avait trois filles, la troisième se trouvant plus ou moins dans la situation difficile de
Cendrillon. Une autre fois, il voulut que j’annule un récital de musique annoncé à
grand renfort de publicité et bien préparé, programmé en neuf parties durant les
neuf matinées de la fête de Dasara. Quatre jours s’étaient passés et nous avions
reçu de grands éloges. Le cinquième jour, le chant portait sur un autre nom sacré
de la Déesse Mère vénérée pendant Dasara. Il craignit qu’une certaine VIP ne
supporte mal l’utilisation de ce nom, puisque c’était celui de sa femme. Il voulut
que j’annule la diffusion des quatre journées restantes. Je décidai de risquer de lui
désobéir. C’est ainsi que le directeur exigea qu’un de mes collègues du Collège du
Maharaja soit désigné à ma place comme directeur-adjoint. Je retournai à
l’université. Encore sous le choc et malgré une vague de sympathie des auditeurs,
je fus expédié dans un collège intermédiaire à plus de 350 km au milieu d’une
région montagneuse infestée par la malaria où les fonctionnaires recevaient chaque
mois un supplément de traitement pour acheter des paquets de quinine au bureau
de poste. Ce ‘’ballon de football’’ retomba dans la gadoue loin du terrain, mais il
reprit rapidement part au jeu.
61
Je ne pouvais que rebondir à Shimoga, la ville où je fus envoyé. Pendant les deux
années de ma présence là-bas où je pansai la blessure que j’avais attirée sur moi,
j’expérimentai trois idées pour intensifier l’amour des gens de la région pour leur
pays et leur langue. Les organismes culturels et littéraires des régions basses de
l’Etat de Mysore célèbrent chaque année avec enthousiasme la Fëte du Printemps.
Je sentis que le déferlement de la mousson et le déluge de pluie pendant des jours
d’affilée sous les applaudissements tonitruants des cieux et la clameur bruyante de
la terre devaient être célébrés avec une joie égale. Les rivières Cauvery et
Tungabadhra se remplissent des pluies de la mousson et apportent fertilité et
festivité aux plaines jusqu’à la mer. Les régions montagneuses sont recouvertes
d’un épais tapis vert. Les forêts sont rafraîchies par d’abondantes averses
bienfaisantes ! Toutes les maisons sont heureuses autour de l’âtre. Avec le jeune
poète Parameshwara Bhat et le président de la Shimoga Karnataka Sangha, Vishnu
Bhat et moi-même (que l’on surnommait Brahma Bhat), nous, la trinité, nous
célébrâmes le Varshagama Mahotsava, la Fête de la Pluie. L’idée prit et le calendrier
des fêtes de l’Etat reçut une nouvelle croix de la Karnataka Sangha de Shimoga. Un
autre événement nouveau fut proposé et accepté : le concours d’improvisation pour
groupes de théâtre amateur. Trois heures de délai étaient accordées pour préparer
et monter une pièce de trois quarts d’heure en kannara sur n’importe lequel de cinq
thèmes et situations données. Puisque faisant partie du projet du collège de
développement rural, je connaissais déjà bien ce type d’expression. Il n’est pas
nécessaire de mentionner que mon équipe remporta le premier prix plus d’une fois.
Cette idée est depuis lors devenue populaire.
Comme autre expérience, il y eut le ‘’Festival des Farceurs’’, le jour de Deepavali.
‘’Haasya Chataaki’’, je l’appelai, en lieu et place du traditionnel son et lumière
coûteux et risqué. La Sangha fut persuadée de mettre à contribution un
assortiment de personnes corpulentes et enjouées—un officier de police, un
professeur, un médecin, un avocat, un commerçant, un percepteur des
contributions et un fermier et de leur donner dix minutes à chacun pour plaisanter à
qui mieux mieux dans les limites de la décence. Ce fut une Deepavali désopilante et
beaucoup rentrèrent chez eux en se tenant les côtes ! Ce programme fut tellement
contagieux qu’il affecta même la très posée et très pondérée Académie Littéraire
Kannarienne de la métropole, Bangalore.
En 1946, je fus transféré au collège intermédiaire de Bangalore. Je devais aussi
donner le cours d’histoire constitutionnelle et sociale de la Grande-Bretagne aux
étudiants du Central College qui préparaient le diplôme de littérature anglaise. Mon
62
fils aîné avait terminé ses cours à l’Institut Indien des Sciences, en tant que
chercheur, alors que le cadet, Venkatadri s’était inscrit au Collège d’Ingénierie de
Bangalore. Je vendis ma maison à Mysore et me mis en quête d'une nouvelle
maison, loin du vacarme et des divertissements de la ville, mais suffisamment
proche que pour pouvoir remplir mes obligations envers les collèges, Koravanji et
l’hebdomadaire de Shankar.
63
DÉSASTRE ET DÉLIVRANCE
C’était des jours intenses où l’Inde relâchait ses muscles pour le dernier
round de son combat qui la libérerait de l’Empire britannique. Le 15 août à minuit,
lorsque la lutte se termina par la victoire et que l’indépendance de l’Inde fut
proclamée, mon fils aîné se trouvait à Glasgow pour des études supérieures de
géologie et mon deuxième fils était alité, frappé par la fièvre typhoïde. Il écoutait la
cérémonie à la radio. Le lendemain, alors qu’il écoutait le discours du Fort Rouge de
Jawaharlal Nehru, il dut être transporté à l’hôpital en ambulance par des routes
rugissantes de ‘’jai’’ et sous des arches triomphales d’or et de vert. C’était un
garçon vif de dix-huit ans, un prodigieux lecteur, un membre actif du Corps
National des Cadets, un bon tireur, un dessinateur talentueux et la prunelle des
yeux de chacun à la maison, au gymnase, à la bibliothèque et à l’atelier de son
collège. Mais la clinique ne put l’aider à contenir les hordes virulentes. Mon très cher
ami, le Dr Shivaram de Koravaniji était son docteur. La petite flamme tremblotante
finit par se rendre face aux assauts de la tempête. Il ne vécut que neuf jours dans
l’Inde libre qu’il aurait pu servir longtemps.
Nous étions condamnés à poursuivre des vies boiteuses avec un vide béant comme
compagnon. Ma femme et ma mère se montrèrent inconsolables. J’avançais sans
enthousiasme dans la morosité. J’avais à peine récupéré du coup de couteau qui
m’avait envoyé saignant à Shimoga que ce nouveau coup me brisa le cœur. Et dans
ce cœur brisé, le Divin Guérisseur entra ! Swami Sambhavananda de la Mission
Ramakrishna de Mysore me réconforta en disant : ‘’Vous serez sauvé par ce même
Dieu qui vous a infligé cette blessure’’.
Une semaine plus tard, Gopi, un camarade d’école, un copain du fils que j’avais
perdu vint me trouver. Il avait appris la nouvelle de sa sœur. Il me dit qu’il avait
interrompu son voyage en un lieu appelé Dharmavaram pour rendre hommage à un
Sathya Sai Baba qu’il vénérait. Il n’osa pas éviter le maître divin et continuer
directement son voyage. Il lui parla de la mort de son ami. Baba lui avait remis
quelques paquets de vibhuti pour les parents de son ami décédé. Il les plaça dans
mes mains en me disant que ce Baba nous donnerait la sagesse pour supporter le
chagrin et le courage pour reprendre nos devoirs normaux et nos responsabilités.
Ce Baba était un jeune homme de 21 ans. Il parlait le kannara et le télougou, sa
langue maternelle. Il était, selon Gopi, la Divinité même.
64
Je réagis brutalement : ‘’Mon Dieu nous a abandonnés, comme tu peux le voir ;
qu’est-ce que ton Dieu peut faire pour nous sauver ?’’ Je n’étais pas d’humeur à
appliquer la cendre qu’il m’avait apportée sur mon front ou sur ma langue, mais je
n’eus pas non plus l’audace de jeter les paquets au loin. Gopi me dit que ce Sai
Baba était l’incarnation du Sai Baba qui vécut et qui enseigna à Shirdi près de Nasik
dans la région du Maharashtra. Comment de la cendre pourrait-elle jamais consoler
un père qui mit le feu au corps de son fils et qui ne put éteindre avec des larmes le
feu qui brûlait à l’intérieur de lui-même ? (Les paquets furent envoyés chez un
voisin qui avait Sai Baba de Shirdi dans son sanctuaire).
Très vite, un vieux parent vint m’assurer que la cendre pouvait être efficace parce
que c’était un don de la grâce de Sathya Sai Baba. C’était un inspecteur sanitaire à
la retraite, mais je suspectais qu’il était devenu un peu gaga. Son plaidoyer était
manifestement fanatique. Son fils, un entomologiste avait obtenu une bourse de
l’UNESCO pour étudier une maladie qui dévastait les cocotiers et il avait quitté Delhi
pour l’Extrême-Orient. C’est ainsi que le vieil homme était venu à Bangalore habiter
chez sa fille. Son beau-fils était comptable à la Hindustan Aircraft Limited fondée
par Walchand Hirachand. Il avait découvert Baba à Delhi même. Il avait rencontré
beaucoup de ses dévots là-bas et plus tard il était venu à Puttaparthi plus d’une
douzaine de fois ! Il était devenu un ‘’intime’’ de Baba et celui-ci l’avait surnommé
‘’Potti’’, le nain. Il était en effet fier et heureux d’avoir été élevé au rang de curiosité
physiologique en la Divine Présence. La femme de mon fils était la fille de son
cousin. C’est ainsi qu’il pouvait entrer librement chez moi et que mes oreilles
absorbèrent, bon gré mal gré, ses récits et ses descriptions, bien que ceux-ci
n’éveillaient en nous que de la pitié pour son énorme crédulité.
Mon guru, Mahapurushji, et tous les autres moines de l’Ordre établi par
Vivekananda mettent en garde contre les gens qui accomplissent des miracles, sans
tenir compte du dommage spirituel causé par ces démonstrations déviantes à euxmêmes ainsi qu’aux autres. Un trait d’humour impertinent me révéla que le nom
même assumé par Baba était inapproprié, pour le moins. Je dis au vieil homme que
‘’Saayee’’ transmettait une malédiction dans la région kannara : l’imprécation ‘’Va-ten et meurt.’’ J’avais un ami avocat, Dikshit, de Mysore qui mourut moins d’une
semaine après son retour du Saayee de Shirdi. Aussi, bien que le vieil homme avait
tout le loisir de pouvoir continuer à raconter ses histoires, je devais être autorisé, lui
dis-je, à pouvoir m’accrocher à mes préjugés.
65
Mais Potti Iyer avait un petit-fils, le seul enfant de sa fille, un diplômé en sciences,
qui excellait dans l’art de la conversation et il fut en vérité un partisan plus
convaincant et plus consistant de la divinité du jeune Baba. Nous avions ici un jeune
homme, arguai-je, un diplômé du Collège St-Joseph de Bangalore, qui adorait une
personne de son âge comme un miracle vivant. Le petit-fils me convainquit
d’accomplir un miracle, en acceptant d’aller jeter un regard au Baba par lequel il
était fasciné.
Ainsi, moi-même, ma femme, ma fille et ma mère nous accompagnâmes le groupe
de Potti Iyer jusqu’au bungalow de l’hôte de Baba sur Bull Temple Road. Le salon
était bondé. Baba fut découvert assis dans un fauteuil, la tête entre les mains.
Seule était visible une immense touffe de cheveux ondulés. Il était douteux qu’il
nous ait remarqués, nous ou qui que ce soit d’autre. Je ne fus pas impressionné,
mais sur la route, je dis à ma femme : ‘’Ces personnes considèrent ce Sai silencieux
comme leur maître. S’il dit un mot, ils accepteront de recevoir Padma chez eux.’’
Padma était ma fille. A plus d’une reprise, j’avais suggéré à Potti Iyer qu’elle épouse
son petit-fils. Mon cœur était décidé, spécialement depuis les quelques leçons qu’il
prit auprès de moi sur la constitution britannique pour l’examen I.C.S. auquel il
avait l’intention de s’attaquer. Mais ses parents n’accueillirent pas favorablement
l’idée ; ils avaient d’autres plans. Ils redoutaient que mon compte en banque ne soit
pas assez épais pour payer la dot que leur fils pouvait gagner. En vérité, de sa
propre initiative, le père s’était amicalement proposé pour me trouver un beau-fils !
Je pris cette promesse comme un baume réconfortant. Aussi, quand je fus le
témoin de leur étonnante loyauté à l’égard de cette boule de cheveux frisés, il
m’échappa des lèvres que si par un moyen ou l’autre, il pouvait être convaincu de
dire un mot, le mariage pourrait avoir lieu. Ce fut juste une faible lueur dans ma
psyché, un léger murmure porté par le vent.
Je tenais à en savoir plus à propos de ce Baba comme d’un fait historique
intéressant. J’étais allé voir Ramana Maharshi et j’avais séjourné trois jours entiers
auprès de lui. Gopal Maharaj m’avait dit que si je pouvais arriver à ce que quelqu’un
lise devant lui les propres poèmes du Maharshi sur Arunachala ou sur le Soi, je
serais récompensé par une vision de sa parahamséité, le calme serein de ‘’la mèreoiseau seule dans son nid couvant tranquillement ses œufs’’, comme il dit. Je
découvris que mon ami avait vu juste. J’avais visité l’ashram de Siddharoodha
Swami à Hubli et j’y avais respiré des vibrations de shanti. Mais l’immense
couronne de cheveux noirs épais, la ‘’création de vibhuti’’, les ‘’paroles
66
prophétiques’’, les ‘’plongées dans le passé et dans l’avenir’’, cela suscitait en moi
crainte et doute, bien qu’avec une touche d’espoir, d’appréciation, d’admiration et
d’amour. Bien que je me mis moi-même en garde contre le fait de me laisser
déstabiliser par l’adulation exagérée accordée à ce Baba par mes parents, je n’osai
pas dénier, décrier ou défier. Je m’accrochai à mon premier amour avec des mains
tremblantes et une foi faiblissante. Gopal Maharaj qui aurait pu être mon soutien à
l’heure de la mort était quelque part près de Toulouse où il enseignait le courage à
la France frappée par la guerre et où il s’exposait à la vengeance de Rommel.
Quelques semaines plus tard, Parameswara Iyer, le père du jeune marié potentiel
sur lequel j’avais fixé mon dévolu, dénicha un jeune homme pour lequel je
craquerais, il en était certain. Mettant en lumière ses accomplissements et ses
capacités, il affirma que l’étoile sous laquelle il était né indiquait une carrière
d’ingénieur d’un niveau exceptionnel. Je menai une étude préliminaire à propos de
ses qualifications et de son milieu familial. Son père me reçut et me confia qu’il
serait heureux d’obtenir ma fille comme belle-fille. Nous leur rendîmes une visite
formelle chez eux à Bangalore. Ma femme inspecta la cuisine où sa fille aurait à
s’activer plusieurs heures par jour, si le mariage avait lieu. Elle la trouva claire et
spacieuse, bien éclairée et propre. Je me lançai dans une conversation
d’investigation avec le jeune marié potentiel. Je le trouvai enjoué, intelligent et plein
de charme. J’appris qu’il avait été initié à la culture physique par un disciple de la
deuxième génération d’Eugene Sandow. Je pus juger de la substantialité de ses
biceps et de ses muscles pectoraux à travers la mince chemise qu’il portait. Nous
prîmes congé après avoir invité chez nous le futur jeune marié et ses parents. A la
maison, nous trouvâmes notre fille en larmes. Son cœur s’était engagé pour le
petit-fils de Potti Iyer.
Parameswara Iyer recommanda le jeudi comme favorable à la rencontre
cérémonielle du couple. Il ajouta que le Baba avait déclaré, alors qu’il était encore
adolescent, qu’il était le plus gracieux ce jour de la semaine. Nous balayâmes par
terre, époussetâmes les meubles et suspendîmes des rideaux. Nous achetâmes des
sucreries et du raisin, sortîmes la belle argenterie et nous préparâmes à accueillir le
groupe. De peur qu’ils n’oublient, je me précipitai chez Iyer et frappai à sa porte
vers dix heures du matin, car il avait promis d’accompagner le groupe et de veiller à
leur acceptation de la proposition de mariage.
Il lui fallut du temps pour ouvrir la porte. Son fils était déjà parti travailler. Il était
comptable au Bureau d’Etudes Topographiques de l’Inde. Je pouvais entendre les
67
chuchotements irrités et vifs auxquels se livraient mari et femme de l’autre côté de
la porte. Je me demandai ce que tout cela signifiait. Soudain, la porte s’ouvrit avec
un chut ! péremptoire que l’homme lança à sa femme.
Il semble que Parameswara Iyer ait eu un rêve (!) dans la nuit de mercredi. Sathya
Sai Baba y apparut (le mental vous joue de ces tours quand l’intelligence du
propriétaire est absente). Et il demandait au fidèle de le rencontrer le lendemain
matin. En fait, Iyer était en train de raconter à sa femme ce qui s’était produit au
cours de l’entretien. ‘’J’ai voulu que tu viennes pour te réprimander’’, ‘’c’est ce que
Swami a dit dès que j’eus touché ses pieds’’, dit Iyer. Tout cela était très déroutant
pour ma logique. Le rêve, l’ordre, la confirmation ! Un comptable âgé de plus de
cinquante ans répondant à une invitation hallucinatoire et fier d’être réprimandé par
un Baba à peine sorti de l’adolescence. C’était pour le moins pathétique.
‘’Oui, Baba apparaît dans les rêves, de son propre chef. Nous qui le connaissons,
nous écoutons attentivement ses paroles prononcées à ce niveau de conscience,
nous chérissons les directives, les conseils et les avertissements qu’il nous transmet
et nous agissons comme il se doit dès notre réveil. J’ai envoyé une note à mon
patron lui demandant la permission de m’absenter pour me hâter en sa présence’’,
dit-il. ‘’Quelle était la réprimande ?’’, fis-je plutôt impatiemment car je voulais
rentrer chez moi pour superviser le programme de la réception des invités. ‘’Il m’a
réprimandé très sévèrement pour avoir entrepris de te trouver un beau-fils’’, lâchat-il. ‘’Je regrette que l’on te reproche de m’avoir aidé. Tu ne l’as fait que par
compassion.’’ ‘’Non, non. Ecoute-moi complètement. Il était vraiment fâché sur
moi. Je n’aurais pas dû refuser ta proposition que mon fils épouse ta fille et me
mettre en quête d’autres alternatives.’’ ‘’A-t-il prononcé mon nom ?’’, demandai-je.
‘’Oui. Ton nom et celui de ta fille ! Il m’a demandé pourquoi je n’avais pas montré
d’enthousiasme quand tu l’as suggéré il y a quelques mois’’, continua-t-il. ‘’Mais il y
a ces autres gens qui viennent chez moi ce soir’’, intervins-je. ‘’ Il a dit que c’était la
raison pour laquelle il avait conçu le rêve et qu’il voulait me voir ce matin. Il voulait
que je te demande pardon et que je te dise que ta fille épousera mon fils’’, conclut
Iyer.
Je ne pouvais en croire mes oreilles ! Ce Baba vaut la peine d’être fréquenté,
pensai-je. Cependant, Iyer trouva une difficulté : comment se libérer de son
engagement envers la personne qu’il avait découverte pour moi, spécialement
depuis qu’elle l’avait informé du rendez-vous de ce soir même. Je lui assurai que je
pouvais prendre le blâme sur ma propre tête. ‘’Je m’en occupe’’, dis-je. Je me
68
précipitai à la maison pour annoncer la bonne nouvelle ‘’tombée du ciel’’ à ma fille,
à ma mère et à ma femme. J’envoyai mon voisin, un de mes anciens étudiants,
porter une note au père du jeune homme éconduit qui disait : ‘’J’ai reçu une lettre
de mon fils de Calcutta, qui m’oblige à retarder la célébration du mariage de ma fille
d’une année supplémentaire. Par conséquent, je suis au regret de vous informer
que la visite proposée est annulée.’’ J’élaborai une fine excuse.
Iyer proposa de m’emmener voir Baba. Il se trouvait à Bangalore, dans le bungalow
du directeur commercial de la Société des Chemins de Fer d’Inde du Sud, sur
Richmond Road. Nous arrivâmes le vendredi, tôt dans la matinée. Mon cœur battait
la chamade, car j’étais sûr que Baba m’accorderait une minute ou deux pour
pouvoir le remercier d’avoir intercédé spontanément en ma faveur. Mais
l’émerveillement grandit. Je voulais savoir s’il reconnaîtrait le Kasturi qu’il prétendait
bien connaître, aussi m’installai-je parmi quelques étudiants de l’Institut Indien des
Sciences, à une quinzaine de mètres de l’endroit où je fis asseoir Iyer. Baba se
trouvait dans une autre pièce où l’on chantait des bhajans. J’avais déjà participé à
des séances de bhajans dans les ashrams de Ramakrishna, bien que je n’aie pas
l’oreille musicale ni le goût de l’exaltation. Vous pouvez m’étiqueter comme
uniquement accro à l’activité, au service. Nous entendîmes la cloche de l’arati qui
annonçait la fin des bhajans. Mes voisins m’avertirent que Baba emprunterait la
rangée des fidèles assis, avec la flamme de camphre sur un plateau d’argent.
Chacun pourra alors ‘’se réchauffer’’ les mains ! Il s’arrêtera devant chaque
personne. En passant, il pourra dire ‘’Allez dans le hall’’ à quelques-uns ; ensuite, il
accorde des entretiens à ceux qu’il a ainsi choisis. Ma température monta alors qu’il
s’approchait. Allait-il me dire quelque chose ou non ? Oh ! Ces tendres petits pieds !
Et cette étincelle dans les yeux ! Il sourit…le sourire de la reconnaissance, de la
bienvenue ! Il me parle ! ‘’Allez-y !’’ dit-il en tamil.
Nous étions environ six personnes dans le hall. Il nous appela un par un dans une
autre pièce. J’étais le quatrième. Il referma la porte lui-même et nous fûmes
ensemble. Il me donna une tape affectueuse, comme si j’étais un ami qu’il n’avait
pas vu depuis longtemps ! Avant que je n’aie pu trouver les mots que j’avais
l’intention de dire, il me demanda : ‘’Etes-vous heureux que j’aie arrangé l’histoire
avec ce garçon ? Vous vouliez que j’intercède auprès de Potti Iyer pour qu’ils
marquent leur accord. Vous avez perdu un fils…Pauvre homme ! Ce garçon sera un
beau-fils et un fils pour vous. Ne vous inquiétez pas. Je sais que vous n’avez pas le
statut universitaire que vous méritez. Cela aussi, vous l’obtiendrez très vite. Votre
vieille mère sera heureuse maintenant…’’ ‘’Je vous suis reconnaissant, Swami ! Ils
69
refusaient et ils me menaient en bateau’’, dis-je. ‘’Je sais’’, répondit-il. ‘’Swami !
Puisqu’ils vous sont si fidèles, je serais heureux que vous me permettiez d’avoir le
mariage célébré en votre présence à Puttaparthi’’, plaidai-je. ‘’Bien ! C’est d’accord.
Seulement, je veux que vous et votre femme—qui connaît mieux les besoins—
veniez à Puttaparthi et voyiez l’endroit. C’est un petit village. Vos amis pourront
trouver difficile de voyager jusque-là. Vous pourrez avoir une réception en ville,
après le mariage’’, suggéra-t-il.
Il posa sa main sur mon épaule. Il me faisait face. Je pouvais voir mon reflet dans
ses yeux. ‘’Célébrez le mariage à Puttaparthi. Dites-moi tout ce dont vous avez
besoin. Et… après votre retraite de l’université, restez avec moi. Vous pourrez
écrire ma Jiva Charithra, ma biographie’’, dit-il. ‘’Moi ?’’, m’exclamai-je. ‘’Oui, je
vous dirai qui consulter pour les détails—les parents, les frères, la famille, les
voisins, les professeurs, etc. Je vous aiderai aussi.’’
Nous étions en juillet 1948 ! J’étais abasourdi. Etait-ce là une réprimande, une
pique pour l’avoir décrié, une clarification, une blague sur ma vanité d’écrivain, un
avertissement comme quoi je ne devais pas seulement babiller dans des
hebdomadaires, un appel pour saisir ma destinée ?… Il me poussa gentiment en
dehors du hall pour recevoir la personne suivante. Le pensait-il vraiment ? Moi,
écrire un livre sur lui ?
Le cas d’Arnold Schulman, vingt ans plus tard est, si pas tout à fait identique,
du moins largement similaire. Il était très satisfait et même fier de pouvoir
rejeter ‘’les fanatiques religieux de Bénarès et la relation maître-disciple
hindoue comme, au mieux, la dépendance sentimentale de névrosés ou au
pire, l’exploitation systématique de psychopathes compulsifs.’’ Il avait vu
Sathya Sai Baba à Whitefield.
Bhagavan décida donc qu’il revienne Le voir afin de lui enlever ses œillères. A
New-York, Schulman développa la compulsion irrésistible d’écrire un livre sur
Sathya Sai Baba qu’il ne pouvait nier, supprimer ou rationaliser. Son éditeur
accepta le livre avant même que le premier mot n’eut été écrit. Sa femme fut
mystérieusement guérie d’une tumeur au sein. Il obtint la permission de
Baba pour passer quelques jours avec Lui.
Mais au tout premier entretien, des semaines après son arrivée en Inde,
Baba lui dit : ‘’Vous ne comprenez pas ! Je vous ai dit seulement ‘’Ecrivez le
70
livre’’, parce que Je vous voulais. Vous comprenez ? Vous. Pas un livre. Le
livre, c’est de la publicité. Je n’ai pas besoin de publicité. Je vous veux. Je
veux votre foi. Je veux votre amour. Tous ceux qui viennent Me voir ici
pensent qu’ils l’ont programmé. Mais c’est Moi qui programme. Quand le
moment est venu, J’appelle tous ceux qui ont besoin de Moi à venir Me voir,
lorsqu’ils sont prêts. Nul ne peut venir Me voir autrement. Je veux votre
âme, car il est temps maintenant pour vous de cesser d’être indécis.’’
Moi aussi, j’avais été indécis. Moi aussi, j’avais confondu la voie. Moi aussi,
j’étais un écrivain et Il suspendit devant mon nez l’appât d’un livre pour
m’attirer en Sa Présence. Il dit à Schulman, après quelques semaines
supplémentaires, des mots qu’Il aurait pu me dire lors de mon premier
entretien. ‘’Vous vous demandez pourquoi Je vous ai appelé ici plutôt que
des millions d’autres, parce que vous n’aimez pas ce que vous ressentez à
Mon égard, n’est-ce pas ? Et cela vous rend soucieux quant à la raison pour
laquelle Je vous ai appelé.’’
Cela m’a vraiment inquiété lorsqu’Il m’a confié la tâche d’écrire Sa
biographie, quand des milliers d’autres ne seraient que trop désireux
d’accepter cette merveilleuse expérience.
Et quand Schulman lui demanda la permission d’écrire le livre à Son sujet, Il
répondit : ‘’Que savez-vous de Moi ? Avez-vous foi en Moi de la manière dont
J’ai dit que vous devez avoir foi en Moi ?’’ Il me fallut douze ans pour
m’approcher un peu du degré de foi qu’Il nous enjoint d’avoir, douze ans de
darshan, sparshan et de sambashan, et bien que j’écrivis le livre avec Sa
permission en 1960 (une permission qu’Il m’accorda par pure compassion),
je suis maintenant plus conscient, en 1982, du peu que je connais de Lui…
C’était trop beau pour être vrai, trop doux à avaler, trop soudain à réaliser, trop
léger à penser ! Oh ! Les dons qu’Il fit pleuvoir ! Le mariage de ma fille,
l’acceptation de ma requête, l’offre gracieuse d’élever mon statut officiel, la chance
d’écrire un livre sur Son enfance, Son adolescence et Sa jeunesse ! Oui. Ce n’était
pas un rêve, une projection de mon désir, une hallucination provoquée par un
subconscient confus. ‘’C’était une véritable aubaine’’, dit Iyer.
Je dis à quelques-uns de mes collègues qui ne mettraient pas en doute mon
équilibre mental que Baba avait créé un beau-fils pour moi ! Un gain indirect, mais
71
important pour moi, fut que les parents du jeune marié ne réclamèrent aucune dot
dans leur acceptation loyale de l’ordre de Baba. Tous les plans qu’ils avaient
échafaudés pour dépenser l’argent qu’ils espéraient soutirer d’une victime argentée
avec une jeune fille adolescente s’envolèrent en fumée dans la tempête que
déchaîna la réprimande de Baba.
En août 1948, nous, mari et femme, nous aventurâmes nerveusement jusqu’à
Puttaparthi—un voyage en chemin de fer d’une lenteur pénible jusqu’à Penukonda,
ville morne et irritable ; ensuite, cinq kilomètres dans un jutka branlant tiré par une
rossinante jusqu’à la gare des bus ; puis vingt-cinq kilomètres en bus dans la
poussière et le vacarme, confinés à l’intérieur d’un véhicule maladif et poussif ; et
encore six ou sept kilomètres de trajet à travers champs dans un véhicule à deux
roues en bois et sans ressorts tiré laborieusement par deux bœufs stimulés à coups
de cravache. Nous parvînmes au Mandir où vivait Baba.
Un long hangar dallé au toit de tôle ondulée, avec une estrade surélevée à
l’extrémité ouest où des peintures à l’huile (pas très flatteuses) de Sai Baba de
Shirdi et du jeune Sai Baba qui m’avait secouru étaient placées contre le mur. On
pouvait également voir une idole en papier mâché grandeur nature de Krishna avec
sa flûte.
Nous montâmes les quatre marches et nous pénétrâmes dans une véranda avec
une pièce (de 2,5 m sur 2 m) de chaque côté. On nous dit que depuis environ six
ans, Baba utilisait la pièce de droite comme living-room. Nous continuâmes et nous
entrâmes dans le hall où à peine trente personnes pouvaient s’asseoir pour les
bhajans devant un autel avec des bustes en plâtre de Paris des deux Babas. Une
autre marche nous conduisit à la véranda arrière où il y avait des pièces de chaque
côté. Le sol était dallé et le toit était en terre cuite.
Derrière, il y avait une petite cour de six mètres sur six, une série de pièces très
étroites avec toit en appentis sur la gauche, un puits dans le coin voisin de la pièce
la plus éloignée et une structure en gradins qui nous faisait face. ‘’Swami’’,
chuchotèrent-ils, était là, dans la petite pièce sur notre droite. Et à quoi sert la
moitié gauche ? ‘’C’est la salle de bain de Swami’’, fut la réponse. Dans l’autre coin,
au lieu du puits, il y avait une imposante remise où la ‘’dynamo’’ qui fonctionnait au
diésel pour éclairer le Mandir les jours de fête était stationnée. Nous trouvâmes le
long du mur, sur la droite, une série de cuisines improvisées par les visiteurs, avec
des feux allumés à partir de brindilles sèches ramassées dans les champs. Les
72
pièces que nous aperçûmes sur notre gauche étaient les cuisines des quelques
résidents.
Nous déposâmes nos couchages et nos caisses le long du mur du hangar où les
séances de bhajans avaient lieu. Nous venions à peine de détendre nos jambes, de
nous accroupir et de nous rafraîchir avec quelques gorgées d’eau que Swami parut
devant nous et s’assit sur un couchage ! Nous prîmes position sur le sol face à Lui,
à distance respectueuse, mais Il insista pour que nous nous rapprochions de Lui.
Environ huit femmes et quatre hommes s’étaient assis silencieusement derrière
nous et à côté de nous pour partager la Présence. Ceci pouvait-il être le
Mahapurush auquel mon guru, Mahapurushji m’avait conduit ? Ou comme Potti Iyer
le jure, était-Il l’incarnation, dans la région télougoue, du Sai Baba de Shirdi ?
Pouvait-Il en répandant de doux rayons avec l’étincelle de Ses yeux, parler au
téléphone à Madras, ‘’Voici ! Reçois cette vibhuti, applique-la et sois guéri’’, et faire
qu’une poignée de cendre tombe du combiné à 357 km de là, à Bangalore ? La
femme du directeur commercial avait raconté cette histoire à Iyer. Elle avait été
témoin du miracle téléphonique. Baba me posa les questions préliminaires
habituelles. Puis Il parla en télougou de l’importance du pèlerinage aux lieux saints,
mais j’étais trop distrait pour pouvoir absorber le sens de Ses paroles. Le sol banal,
les murs poussiéreux, les taches brunes de l’estrade, les idoles astrologiques
anachroniques dans le coin sud-est, des neuf déités planétaires, les colonnes de
bois malingres supportant le toit métallique, les marches en pierre enjambant la
rigole étroite entre le hangar et la maison, et au milieu de tout cela, le jeune
Précepteur, Prophète et Phénomène sur mon couchage ! J’étais subjugué par
l’incongruité et le mystère, le potentiel et la promesse de ce jeune Dieu de vingtdeux ans.
Je n’étais pas convaincu qu’Il soit né en 1926. L’année devait être plus récente,
1932, selon moi. Le visage doux et épanoui, le front large, les oreilles cachées par
un halo magnifique de cheveux noirs et soyeux, le nez ciselé à la perfection, les
lèvres bien ourlées révélant, lorsqu’Il riait en se moquant de quelqu’un pour une
quelconque absurdité l’extrémité de dents perlées, je vis ce visage partout où je me
tournais pendant un long moment. Et Ses pieds ? Ils apparaissaient furtivement
sous Son dhoti en soie rouge, couleur d’ivoire et délicieusement tendres avec des
stries et des boucles de rouge et de bleu. Pouvaient-ils être les aimants qui
attiraient à des centaines de kilomètres de distance ces hommes et ces femmes
assis devant Lui ? Pour la joie de toucher ces pieds, ils ont abandonné les gurus
qu’ils adoraient, les tombeaux de leurs saints et les temples de leurs dieux. J’eus
73
l’audace de toucher ces orteils et comme Il supportait cette impertinence en silence,
je m’aventurai à les presser doucement. Les galets et les rochers, le sable et les
épines des collines et des vallées autour de Puttaparthi n’avaient pas abimé les
plantes. Ma paume m’offrit frisson après frisson.
Sathya Sai Baba, en 1948
Lorsque les gens près de moi rigolaient et riaient d’un bon mot de Baba, moi aussi
je souriais et je riais, bien que je ne pouvais saisir la finesse de la réprimande, de la
repartie ou du reproche dont Baba faisait preuve au cours de la conversation. Mon
télougou était trop balbutiant pour pénétrer le sens des leçons qu’Il saupoudrait de
joie. J’en étais toujours au stade de mal comprendre le sens des expressions
télougoues, ce qui est bien sûr le stade qui doit précéder la compréhension. Baba se
leva soudainement, entra dans le hall de prière et passa dans la cour. Il prit à
gauche et entra dans l’une des cuisines. Il y avait là une dame qui s’appelait Bhajan
Krishnamma de Masulipatnam. Le frère de Baba, Seshamaraju, y avait un beaufrère (le frère de sa femme). C’était l’un des responsables d’une compagnie
d’assurance. La ville était située en bordure de la Baie du Bengale, à 1300 km de
Puttaparthi. Krishnamma et ses fils (un ingénieur, un directeur d’un institut
d’agronomie et un enfant sourd-muet) avaient rejoint le groupe à mi-chemin. Elle
avait été le témoin de nombreux épisodes miraculeux—de l’eau de mer transformée
en lait sucré, Baba flottant sur les vagues et la manifestation de Lui-même en tant
74
que Mahavishnu. Elle décida alors de passer ses années en Sa présence immédiate.
Rejetant les importunités de ses fils aînés, elle voyagea jusqu’à Puttaparthi avec
son fils handicapé. Je trouvai aussi une mère avec un enfant poliomyélitique et un
père qui fut sauvé par Baba alors qu’il était au bord du suicide. Plusieurs personnes
avaient entendu l’appel de ce nouveau Shirdi : ‘’Venez à moi, vous tous qui peinez
et qui êtes lourdement chargés et Je vous rafraîchirai.’’ Il y avait aussi quelques
visiteurs simplement attirés par la curiosité. Ils me confièrent qu’il leur fallait encore
ressentir l’authenticité des histoires propagées par les dévots.
Baba réclama un almanach. Un homme pesant qui était, je le découvris plus tard,
l’inspecteur-général des prisons de la Présidence de Madras, se précipita et rapporta
en quelques minutes, le calendrier astrologique de l’année lunaire télougoue en
cours. ‘’Je vais choisir un jour et une heure propices’’, me dit-Il. J’appréciai Son
adhésion à la tradition, mais je me demandai comment Il avait appris l’art de
coordonner et d’intégrer divers facteurs planétaires positifs et négatifs afin de
décider quel jour et quelle heure étaient les plus favorables à un mariage. Alors
qu’Il tournait les pages, je me permis de Lui suggérer que du temps me soit donné
afin de mettre la main sur les finances nécessaires. Il me mit en garde contre toute
extravagance. Il me dit qu’à Puttaparthi, il n’était pas nécessaire d’impressionner
qui que ce soit par un faste ou une consommation ostentatoire. ‘’Ne souscris pas de
prêt. Que le mariage soit aussi simple que possible. Je vous donnerai toute la joie
que vous désirez’’, assura-t-Il.
Baba me donna deux semaines complètes pour trouver le sari et les bijoux de la
mariée et les cadeaux de mariage pour la famille. Il annonça que le dixième jour de
la Fête de Dasara serait idéal. Ceci nous donna une immense satisfaction, car nous
savions que c’était une date sacrée célébrant la victoire du bien sur le mal.
N’importe quelle heure de cette journée serait certainement favorable. La Mère est
vénérée dans tout le pays durant Dasara, trois jours en tant que Protectrice, trois
jours en tant que Providence et trois jours en tant qu’Educatrice. Nous étions
également certains qu’il y aurait beaucoup de fidèles au Mandir le jour de
Vijayadasami, ainsi un hall rempli de sympathisants assisterait au mariage, du
moins l’espérai-je.
Baba nous emmena quelques pas au-delà du hangar couvert, de la plate-forme
avec la plante de tulsi et du sanctuaire, sur une portion à découvert. ‘’La cérémonie
aura lieu dans ce hangar. La nourriture pourra y être servie. Ici, à côté du mur, il y
aura la cuisine’’, dit-Il. ‘’Je ferai faire une longue tranchée étroite pour servir d’âtre.
75
Les récipients seront placés en travers de la tranchée ; le feu brûlera en-dessous. Il
y aura de l’ombre, rassurez-vous.’’ J’appris que le combustible était rare pour les
villageois. Je me risquai à exprimer ma crainte. ‘’Je demanderai à ce qu’il y en ait
en suffisance, ne t’inquiète pas’’, dit-Il. Ensuite, Il fit venir le père.
Il se trouvait au ‘’magasin’’ qu’il gérait, situé dans l’ancienne pièce des bhajans (2,5
m x 2 m) attenante à la maison ancestrale, à l’extrémité ouest de la route en face
du Mandir. Les pèlerins et les autres pouvaient y acheter du riz, du millet, du sucre
brun, du pétrole, de l’huile comestible, des oignons, du savon, des allumettes, etc.
Il vendait aussi des saris, des vêtements pour hommes et pour enfants. A gauche
du ‘’magasin’’ se trouvait la petite maison du grand-père, le centenaire et très
respecté Kondamaraju.
Tandis que je visualisais les ruelles poussiéreuses, les chaumières délabrées, le
bétail maigre et les éclats bruyants de la jeunesse, je me demandai comment le
village de Puttaparthi avait pu être le théâtre de la naissance de Baba qui dominait
de la tête et des épaules tous ses habitants et ses professeurs et même des moines
et des érudits réputés attirés en Sa présence par curiosité ou poussés par le désir
stupide de Le mettre au défi. Baba avait annoncé Lui-même qu’Il était Sai Baba de
Shirdi revenu pour continuer et achever Sa mission. Je me demandai comment un
garçon élevé dans ce hameau encerclé par des collines qui l’isolent du monde
extérieur pouvait prétendre être identique à un fakir entré dans son tombeau des
années avant que ce Baba n’apparaisse sur terre. A Shirdi, Il parlait le marathi et le
hindi. Il se fit connaître à l’âge de seize ans. Il avait annoncé qu’Il reviendrait huit
ans après avoir quitté ce corps. Et je découvris dans le mandir une famille depuis
longtemps dévouée au Baba de Shirdi ! Debout devant Baba, j’étais subjugué par
l’émerveillement et pris par le doute en attendant l’arrivée de Son ‘’père’’.
Le père arriva rapidement, dès qu’on le fit appeler. Je remarquai qu’il ne s’assit pas
en la présence de Baba, bien qu’à son arrivée, Baba était Lui-même assis sur un
couchage avec quelques-uns d’entre nous qui Lui faisions face, assis par terre. Il
était mince et sans distinction apparente, mais la cordialité et la générosité
exsudaient de sa personnalité. Lorsqu’il me vit, moi et ma femme (les derniers
arrivés), son visage s’éclaira chaleureusement. Autour de la taille, il portait un dhoti
dont la longueur ne dépassait les genoux que d’une trentaine de centimètres. Il
portait une chemise blanche et étroite, sans manches. Ses cheveux qu’il avait longs,
à part sur le front, étaient noués à l’arrière de la tête. Aux oreilles, il portait des
clous en or avec des pierres qui scintillaient, lorsqu’il tournait la tête.
76
Baba lui dit que pendant Dasara, je reviendrais de Bangalore avec un groupe d’une
trentaine de personnes pour célébrer le mariage de ma fille, le jour de
Vijayadasami. ‘’Tu dois te procurer les provisions, les légumes et les fruits
nécessaires. Fournis tout ce dont il a besoin.’’ Il dit en se tournant vers moi : ‘’Les
autres donnent une liste des choses qu’ils veulent et paient à l’avance pour qu’il
puisse rapporter les articles de Dharmavaram ou de Hindupur, mais vous pouvez
passer commande quand vous en aurez besoin et payer quand votre groupe s’en
ira.’’
‘’Oui’’, répondit le père et il quitta les lieux. Ici, tout semblait être sens dessus
dessous. Dans d’autres centres spirituels que j’avais visités, bien que le ministère
était concentré dans un seul individu saint, il y en avait d’autres, habituellement le
père ou le frère, l’oncle ou le neveu, le mari ou la mère qui pesaient de tout leur
poids et manipulaient l’administration. Où étaient les frères et sœurs ici, la mère et
le père ? Je ne pouvais voir que des chercheurs et des sadhaks. Nul ne Lui faisait de
l’ombre ou tirait les ficelles. Baba était tout, du tout au tout.
Seshagiri Rao, un ancien inspecteur de la santé au service du gouvernement de
Mysore était la personne qui avait la charge de préparer le hangar et l’estrade pour
les séances de bhajans. Les bhajans du soir devaient commencer sur le coup de six
heures. Ainsi, nous vîmes des hommes et des femmes qui convergeaient vers
l’intérieur avec des guirlandes de fleurs et d’épaisses liasses de tulsi. Baba les leur
ôta des mains et les lança de manière à ce qu’elles retombent autour de la tête de
la grande idole de Krishna. Baba s’assit sur un tapis face à Krishna qui se tenait
entre les images grandeur nature de Lui-même et de Sa forme antérieure de Shirdi.
Quelques minutes plus tard, Sa sœur aînée, Venkamma, se hâta de rentrer et prit
sa place parmi les femmes dans la ligne la plus proche de l’autel. Baba chanta un
bhajan, vers après vers, de la plus douce des voix humaines. Nous répétions
chaque vers après Lui. Il y avait environ quarante personnes en tout. La sœur
chanta le bhajan suivant. Sa voix aussi était envoûtante et tout à fait adéquate pour
communiquer l’émotion de l’âme.
Je me demandais pourquoi Baba menait les bhajans et chantait des kyrielles de
noms que des dévots amateurs assis derrière Lui devaient répéter. Mon voisin me
chuchota que Baba chantait Ses propres compositions sur Lui-même et que
Venkamma était sa toute première élève parmi les jeunes de Kuppam, Karur,
Trichinopoly, Madras et Bangalore. J’apaisai mon esprit agité par le doute en
m’affirmant que Baba ne faisait que nous enseigner à prier, comme une mère
77
apprend à parler à son enfant en chantonnant des sons, le visage tourné vers le
bébé assis sur ses genoux pour qu’il puisse apprendre à les reproduire.
…En fait, Sa mission avatarique est de nous éveiller à la conscience de Luimême en nous et autour de nous. ‘’Etrange petite chose pitoyable et futile’’,
nous accoste-t-Il, tandis que nous dormons du sommeil de la paresse. ‘’Ah !
Toi qui m’es si cher et qui es si aveugle et si faible ! Je suis Celui que tu
recherches.’’ Il nous conduit avec une insistance emphatique à la Demeure
de Paix Suprême, Prasanthi Nilayam. Il lutte pour sauver ceux qui demeurent
en Sa Présence ou qui s’égarent ou qui viennent baigner dans Sa lumière. Il
écrit des ‘’prières’’ pour chaque individu pour qu’il sublime ses désirs et
désinfecte ses défauts particuliers. J’ai ici quelques-unes de ces ‘’prières’’. Je
me permets de révéler le contenu de trois d’entre elles qui me furent
gracieusement données à l’occasion de Son Anniversaire en 1959 et à
l’occasion des bénédictions du Nouvel An, en 1960 et 1962. Elles
ressemblent beaucoup aux bhajans. La soif déchirante du moi pour le Surmoi
que l’on retrouve dans des expressions comme ‘’Krupa Karo, Bhagavan’’
(Accorde miséricorde, ô Seigneur) ou ‘’Darusana dee jo’’ (Bénis-moi de Ta
vision) est ici élaborée en une demande de grâce et une affirmation de foi.
Vas-Tu me laisser tomber, Seigneur ?
Non Seigneur, non Seigneur,
Tu ne me laisseras pas tomber,
Quelle que soit ma méchanceté.
Vas-Tu me laisser tomber, Seigneur ?
Non Seigneur, non Seigneur,
Tu ne me laisseras pas me perdre,
Quelle que soit ma médiocrité.
Vas-Tu me laisser tomber, Seigneur ?
Non Seigneur, non Seigneur,
Tu ne me laisseras pas partir,
Quelle que soit ma nature difficile.
Vas-Tu me laisser échapper à Ta vigilance, Seigneur ?
Non Seigneur, non Seigneur,
Tu ne me laisseras pas m’échapper,
78
Quelle que soit mon impulsivité.
Tu ne peux que Te hâter de secourir les Tiens ;
Tu ne peux pas traîner à peser le pour et le contre ;
Tu ne peux pas rester indifférent, quand nous pleurons ;
Tu ne peux que répondre aux prières des malheureux !
Et à l’aube de 1960, je reçus la prière suivante composée par Lui et écrite de
Sa propre main sur une carte de vœux. Afin d’augmenter la joie de recevoir
ce bijou, Swami envoya la carte par l’intermédiaire d’une personne qui la
déposa au bureau de poste de Bukkapatnam, à huit kilomètres, alors que son
destinataire se trouvait en Sa Présence à Prasanthi Nilayam même. Quand la
bénédiction fut distribuée par le facteur avec d’autres courriers, la surprise, le
frisson, la gratitude et le désir d’exprimer directement tout cela me rendit
incapable de parler ou bouger.
Je crois fermement qu’il n’y a personne de meilleur que Toi pour répandre la
grâce sur moi.
Dis-moi, n’est-ce pas la raison pour laquelle je me trouve à Tes Pieds de
Lotus ?
Je crois fermement que Tu répondras vite, quand je prie et quand j’implore.
Dis-moi, n’est-ce pas la raison pour laquelle je crie si fort pour Toi ?
Je crois fermement que Tu es toujours près de moi pour guider mes pas.
Dis-moi, n’est-ce pas la raison pour laquelle, jour et nuit, je suis à Toi ?
Je crois fermement que, jamais, Tu ne peux refuser ce que je Te demande.
Dis-moi, n’est-ce pas la raison pour laquelle j’aspire à un regard de Toi ?
Que m’as-Tu préparé, cette fois ?
Pourquoi cette terrible attente pour offrir Ta générosité ?
Peu importe combien Tu me fais attendre et pleurer,
Je ne partirai pas. Je ne bougerai pas
Jusqu’à ce que Tes yeux remplis d’amour se tournent vers moi.
Post-scriptum : ‘’Kasturi, commence la nouvelle année avec cette prière.’’ Et
les bénédictions et les aubaines suivent en abondance, car Il écrit :
‘’Jouissant d’une longue vie et d’une bonne santé, entouré d’enfants, de
petits-enfants et d’amis, continue d’absorber la joie par la Bhakti et Jnana. Je
79
te bénis pour que tes jours se passent au service de Sarvesvara, le Seigneur
de tous. Passe ta vie dans une paix abondante et le bonheur. Baba.’’
Remarquez la compassion infinie et l’exhortation insistante à faire le bien et à
être bon.
Permettez-moi de partager avec vous une autre prière que Baba composa à
mon intention et m’envoya par l’intermédiaire du facteur du Bureau de Poste
de Prasanthi Nilayam à Prasanthi Nilayam pour me faire une agréable
surprise le 23 novembre 1962, le jour de Son Anniversaire.
En espérant que Tu me guideras
Ce jour ou demain—
J’attends Ton appel, jour après jour.
En espérant que Tu accorderas Ton darshan,
Mais redoutant que Tu ne le fasses,
Je suis en alerte, heure après heure.
En espérant que Tu viendras droit sur moi
En cet instant même,
Je veille et je prie, encore et encore.
En espérant que Tu me souriras
Pour finir si pas au début,
Je regarde avidement avec des yeux assoiffés.
Je demeurerai dans une profonde détresse
Jusqu’à ce que mon jour de félicité pointe.
Je suis Tien, bien qu’exilé au loin.
Cher Père ! Mon Père ! Guéris Ton enfant.
Ceux d’entre nous qui reçurent de tels cadeaux-surprises se précipitèrent en
Sa Présence pour se placer à Ses Pieds. Baba nous rendait alors notre joie.
Prenant les lettres de nos mains, Il nous apprenait à réciter la prière et à
développer les sentiments détersifs qui purifient notre esprit quand nous Lui
adressons la prière. Il nous disait que la prière ne nécessite ni manière
onctueuse ni érudition. C’était une simple conversation avec Dieu.
Ramakrishna suppliait ainsi Kalimatha : ‘’Prie-Toi en moi. Apprends-moi à Te
chercher.’’ Lorsque nous récitons ces poèmes donnés par Lui ou que nous
chantons en chœur les bhajans qu’Il place dans nos bouches via nos oreilles,
80
‘’Il Se prie en nous’’ ou plutôt ‘’Nous nous prions nous-mêmes, car Il est le
Soi que nous sommes.’’
Après les bhajans, l’arati, l’agitation de la flamme de camphre jusqu’à ce qu’elle ait
brûlé totalement sans laisser de cendres. Baba prit le plateau d’argent sur lequel
brûlait le camphre et l’agita devant l’idole de Krishna et les images de Baba, au nom
de nous tous, tandis que les fidèles chantaient un chant sur Lui. Comme à
Bangalore, Baba porta le plateau avec la flamme le long du couloir entre les
hommes et les femmes pour que chacun de ceux qui étaient présents puissent s’y
‘’réchauffer les mains’’. Je ne pus pas ne pas reprocher à Seshagiri Rao de tolérer
cette incongruité. Il aurait pu persuader Baba de lui permettre de faire circuler la
flamme plutôt que de confier cette routine au Maître.
Potti Iyer m’avait dit que Baba, alors qu’Il était âgé de quatorze ans et toujours à
l’école, avait un jour jeté Ses livres et qu’Il était sorti de la ville pour entrer dans un
jardin. Il s’assit sur un rocher un peu surélevé entouré par les citadins qui L’avaient
suivi. Il les appela, à l’aide d’un nouveau bhajan émouvant, à vénérer Ses Pieds, les
pieds du guru (!), avec la foi dans leurs cœurs, car cette adoration pouvait les
sauver de la roue de la naissance, de la vie et de la mort à laquelle ils étaient
attachés.
Et huit ans plus tard à Bangalore et à Puttaparthi, je Le trouvai en train d’apprendre
aux gens la même leçon au moyen des bhajans. Mais pourquoi exécutait-Il la tâche
triviale d’agiter la flamme et de la présenter devant les dévots réunis ? Il s’annonce
Lui-même comme le Consolateur et le Libérateur, et dans la foulée, Il s’engage
dans les routines du ritualisme. A Puttaparthi, je fus confronté à ce point
d’interrogation où que je me tournai.
Entre-temps, le très respecté grand-père, Kondama Raju portant bien droit la
sagesse accumulée de cent huit ans pénétra dans le Mandir. Baba ne parut pas s’en
réjouir ou s’en inquiéter. On me dit qu’il était un visiteur fréquent. Quand les dévots
utilisèrent l’expression ‘’pour présenter ses respects’’, je haussai les sourcils pour
marquer mon scepticisme. Mais ils m’assurèrent que leur interprétation était
correcte, car ils avaient entendu le vieil homme exulter qu’une personne divine était
apparue dans sa famille de Ratnakaram.
‘’Ratnakaram’’ signifie ‘’océan de corail et de perles’’. ‘’Il avait maintenant produit
un joyau céleste’’, dit-il les yeux humides. Il raconta un rêve dans lequel l’épouse
81
divine de Sri Krishna, Sathyabhama lui apparut pour qu’il lui construise un lieu où
se reposer et il expliqua que Sathya était né avec une beauté, une sagesse et un
pouvoir divins en raison des bénédictions gagnées en accomplissant son désir. Avec
des larmes de joie dans les yeux, il parla également d’un saint, d’un moine qui avait
rompu tous les liens et qui errait, libre comme le vent dans le domaine de Dieu, un
avadhootha qu’il appela Venka, ancêtre pas trop lointain. ‘’Ce petit-fils est aussi un
avadhootha, mais il est dans le monde, pour le monde’’, me dit-il. Je tombai à ses
pieds et priai pour qu’il accorde à ma fille ses bénédictions et pour qu’il honore son
mariage de sa présence.
Nous nous reposâmes un moment dans le hangar en consommant quelques fruits
rapportés de Bangalore avec un peu de pain. Bientôt, nous vîmes des gens
transporter leurs couchages dans le bâtiment, puis dans la cour derrière. Nous en
fîmes autant. Il y avait un grand lit métallique avec de grandes bandes de coton qui
servaient de trame en son centre. Quelqu’un mit un matelas dessus. Les femmes
firent leur lit par terre à droite du lit métallique et les hommes en firent autant à
gauche. Baba sortit de Sa pièce et s’assit sur le lit. Le lit de Seshagiri Rao était le
plus proche de celui de Baba. Ceux des autres hommes et femmes étaient à
quelques mètres. Le ciel s’était débarrassé des nuages et les étoiles avaient une
vision claire de Puttaparthi, du Mandir et de Baba au milieu de nous. Nous ne
pouvions pas dormir : la proximité de Baba était trop troublante et trop excitante.
On nous dit qu’Il dormait rarement, qu’Il visitait les gens très loin dans leurs rêves.
Ils devaient nécessairement dormir pour qu’Il vienne converser dans leurs rêves.
Certains jurèrent qu’ils rêvèrent de Lui cette nuit-là. Nous nous condamnâmes
comme étant inférieurs, puisque nous n’eûmes que quelques rêves douteux, bien
que nous étions allongés dans la même cour, à peine à cinq mètres de Lui.
Tôt le lendemain, nous nous rendîmes chez la sœur, Venkamma, pour présenter
nos respects à Easwaramma, la mère de Baba. Potti Iyer m’avait demandé de ne
pas manquer de la voir. Quand Baba avait quitté la maison, Easwaramma s’était
précipitée à Uravakonda, mais Il avait parlé d’elle comme de ‘’Maya’’ (l’Illusion).
Malgré cela, Baba avait accédé à son désir qu’Il réside à Puttaparthi même et qu’Il
abandonne l’idée de chercher un autre endroit comme centre de Sa mission
avatarique. Puttaparthi était devenu un lieu saint grâce à sa prière. En
conséquence, il insistait sur le besoin de lui offrir notre gratitude.
Je vis dans cette histoire la vérification du vers de la Gita où Krishna parle de Maya
comme de la Maya du ‘’mon et du mien’’. Nous découvrîmes une femme aimable,
82
curieuse et attentionnée, simple dans ses manières et spontanée dans son amour.
Cela la réjouit quand je lui dis comment Baba avait décidé du mariage et que nous
reviendrions pendant Dasara. Sa joie quand elle apprit cette nouvelle était
véritablement sincère, car elle accueillait toujours les dévots de son fils avec une
affection maternelle. Nous apprîmes d’elle que le frère aîné de Baba se trouvait à
Dharmavaram, à 40 km, où il enseignait le télougou à l’école secondaire et que son
frère cadet était à Madras, où il suivait un traitement médical pour une affection du
poumon.
Le lendemain, lorsque ma femme s’approcha de Baba et Lui demanda la permission
de partir, Baba protesta de manière fort touchante. ‘’Restez aujourd’hui. La fille ne
devrait pas quitter la maison de sa mère un vendredi’’, lui dit-Il. La maison de sa
mère ? ‘’Quelle bénédiction ce fut là !’’ , me dit-elle. Cet après-midi, vers 16 heures,
nous sûmes pourquoi Il avait différé notre départ. Tout le monde était en état
d’excitation. Baba avait proposé que la séance de bhajans ait lieu sur les sables de
la Chitravathi. Nous nous apprêtâmes à suivre Baba. Il discutait avec deux
nouveaux venus de Madras, une personne qui possédait un chenil lucratif et un
exportateur de pierres tombales—de sujets que je n’avais pas envie d’écouter
indiscrètement. Finalement, Baba leur demanda : ‘’Où allons-nous nous asseoir ?’’
L’un d’eux désigna un endroit où le sable était immaculé. Nous nous assîmes tous
autour de Lui.
Pendant les bhajans, j’observai le cercle des dévots devenir de plus en plus étroit,
puisque les gens se rapprochaient subrepticement de Baba. J’en demandai la raison
à mon voisin et sa réponse fut très intrigante. Ils croyaient qu’à partir du sable
Baba allait créer quelque présent sacré pour l’un d’entre eux et ils ne voulaient pas
manquer une vision rapprochée du miracle. Les bhajans se terminèrent
abruptement, quand Baba agita Sa main. Il fit signe à Seshagiri Rao d’attendre,
alors qu’il allait frotter une allumette pour allumer le camphre.
Alors le miracle se produisit. Devant une centaine d’yeux grands-ouverts, Baba
demanda à l’homme de Madras d’entasser du sable sur une hauteur de trente
centimètres devant lui. Je ne pouvais deviner pourquoi. Etait-ce pour y faire asseoir
un enfant et jouer avec ? Mais Baba lissa la surface jusqu’à ce qu’elle devienne
égale tout en murmurant : ‘’Voyez-vous, J’aime le sable. Qui peut s’asseoir près du
sable sans jouer avec ?’’ Alors que nous observions en retenant notre souffle, Il
dessina avec Son doigt un grand cercle, un ovale aplati au sommet retombant dans
le cercle, deux lignes sur le côté et deux ronds plutôt longs en dessous d’elles. Il eut
83
un petit rire et dit : ‘’J’adorais dessiner à l’école. Le maître aimait Mes dessins.’’ Si
ceci était un échantillon de Son talent, je ne pouvais féliciter ce maître pour son
jugement, pensai-je en moi-même. Mais Baba dit : ‘’Ganesha est déjà là. Vous
voyez, voici l’estomac, voici la tête, la trompe, les oreilles et les pattes. Il est prêt.’’
Il plongea Ses deux mains dans le tas de sable et Il en extrait un magnifique
Ganesha en argent de vingt-cinq centimètres, correct jusqu’au plus petit détail de
l’orthodoxie iconographique ! Il me fallut longtemps pour m’en remettre. Il le prit
dans Ses bras et le montra à chacun d’entre nous, alors que quelqu’un éclairait
l’idole avec une torche. Puis, reprenant Sa place, Il prit une poignée de sable qu’Il
versa lentement sur un plateau. Ce qui tomba sur le plateau n’était plus du sable,
mais du sucre candi. ‘’C’est pour vous tous’’, dit-Il. Je crois qu’Il fit don du Ganesha
à l’amateur de chiens. Je n’ai pas bien vu, car des dévots L’entouraient quand Il
s’est levé. Nous reprîmes la direction du Mandir, la piste éclairée par la lampe à gaz
d’un dévot. Baba fit rire tout le monde pendant tout le trajet. Je me sentais petit
car, sans connaître le télougou, je ne pouvais répondre comme les autres le
faisaient.
Le lendemain matin, nous fûmes autorisés à partir, bien que nous n’ayons aucune
envie de rentrer. Le char à bœufs que nous prîmes pour nous accompagner à
Bukkapatnam appartenait à un jeune homme du même âge que Baba, dont la
maison était voisine de celle où naquit Bhagavan. Elle était nichée entre cette
maison sainte et l’imposante maison à étages du Karnam qui dominait les huttes à
l’entour, comme un faucon domine de jeunes colombes. Kesava se montra
d’humeur excellente quand il nous vit impatients d’écouter des récits de l’enfance et
de l’adolescence de Baba. Il les débobina jusqu’à Bukkapatnam et continua jusqu’à
ce que le bus nous emmène à Penukonda. C’était l’un des élèves du ‘’guru’’, à
savoir Sathyanarayna Raju ou Sathya tout court. Ils étaient une douzaine qui
avaient grandi ensemble depuis l’âge de trois ou quatre ans, quand ils couraient sur
les chemins. Il faisait partie du groupe de bhajans rassemblé et mené par Sathya
dont il apprit des chants sur Vittal, la déité installée à Pandharpur dans l’Etat du
Maharashtra et qui est adorée par les Marathes, les Andhras et les Kannadigas.
Kesava nous raconta que lorsqu’une terrible épidémie de choléra balaya le district
en 1935, Puttaparthi fut épargnée. Les gens attribuèrent cela à la grâce du dieu de
Pandharpur, Vittal, que les enfants invoquèrent en chantant des bhajans dans les
rues du village. Kesava nous dit que Sathya leur leader, était en réalité Tukaram,
Namdev, Gorakumbar, Sakku Bai et d’autres saints fameux de Pandharpur, tout en
un. Ainsi, dit-il, Vittal ne pouvait permettre au choléra d’entrer dans le village où le
groupe de bhajans de Sathya s’activait.
84
Je fus surpris par la coïncidence ! Les choses devenaient de plus en plus
curieuses pour moi au pays de Sai Baba. J’avais lu un livre à propos de Sai
Baba de Shirdi où Dhabolkar, l’auteur, mentionne que le premier miracle qui
le poussa à perpétuer Baba dans la mémoire humaine via son livre ‘’Sai
Satcharita’’ était ‘’Sai Baba protégeant du choléra le village de Shirdi’’ ! Un
jour, il vit Sai Baba moudre du grain pour le transformer en farine. Alors
même qu’il regardait, quatre femmes audacieuses sortirent de la foule
rassemblée devant la mosquée de Dwarkamai. Elles vinrent s’asseoir près du
moulin et prirent des mains de Baba l’instrument qu’Il tenait. Elles
continuèrent le travail tout en chantant à haute voix des chants sur les
miracles de Baba. Quand elles eurent fini, elles divisèrent la quantité de
farine en quatre tas pour la ramener chez elles. Baba se mit en colère. Il
cria : ‘’Vous ne pillerez pas cette farine. Ce n’est pas la propriété de votre
grand-père (expression également souvent utilisée par Sathya Sai Baba).
Prenez-la et parsemez-la tout au long de la limite du village.’’ C’est ce
qu’elles firent et le choléra n’osa pas traverser le ruban protecteur de farine
qui entourait les maisons de Shirdi. Dhabolkar (surnommé ‘’Hemadpant’’ par
Sai Baba de Shirdi) écrit dans le Sai Satcharita : ‘’Cet incident est
inexplicable. Je devrais écrire quelque chose là-dessus et chanter les leelas
de Baba à satiété.’’ C’est ainsi que l’histoire de Baba vint à être écrite.
Lorsque Kesava nous dit comment le choléra avait été maintenu en dehors de
Puttaparthi par le groupe de pandari bhajans, je sentis que le ‘’Sathya Sai
Satcharita’’ qui m’avait été attribué était inauguré par une leela identique, car ce
Baba-ci était ce Baba-là revenu.
Kesava nous raconta que le chœur des chanteurs de bhajans fut invité à arpenter
les rues de nombreux villages autour de Puttaparthi. Baba accepta avec
enthousiasme. Il n’attendit même pas que des chars à bœufs arrivent à Puttaparthi
pour les transporter dans les hameaux touchés par la panique. Sa politique était,
disait Kesava, ‘’Ils ont besoin de nous, allons-y.’’ Des villages situés à trente ou
soixante kilomètres comme Penukonda et Hindupur avaient aussi besoin des
vibrations curatives de la voix de Baba. Kesava nous avoua que la randonnée
jusqu’à Penukonda (26 km) n’était pas la bienvenue, mais que par après, ils
profitèrent de leur premier long voyage en car qui les emmena jusqu’à Hindupur.
Ils chantèrent des chants sur Vittal comme :
‘’Venez, allons au sanctuaire Pandari,
85
Où Vittal attend sur la brique grossière.
La route est longue, le but est Dieu—
Plus vite nous irons et plus vite nous y serons.
En chantant, nous pouvons abréger et adoucir la route.’’
Kesava nous dit qu’ils chantaient aussi les louanges d’un ‘’Saideva’’. Ils pensaient
que c’était un Nom donné par Sathya, leur guru, à Panduranga. A Hindupur,
certaines personnes leur dirent toutefois que ‘’Nous avons entendu parler d’un Sai
Deva ou Sai Baba qui a vécu et qui est mort quelque part dans la région de
Pandharpur.’’ Nous lui demandâmes de chanter aussi ce chant. Heureusement pour
nous, la mémoire de Kesava était fiable.
‘’Kaappaadu Sayi Devudaa,’’ commença-t-il, tout comme Baba chantait, quand Il
avait neuf ans pour enseigner à ses camarades.
‘’Epargne-nous, ô Sai ! Il n’y a pas de Dieu aussi bon que Toi.
Je suis plongé dans le mal, je suis attaché au mal ;
Je ne trouve aucune aide, je recherche Ta grâce.
Plonge-moi dans le lait ou plonge-moi dans l’eau,
Je n’exulterai pas, je ne me plaindrai pas.
En cet âge de Kali, Tu es venu parmi les hommes
Pour les libérer des chaînes qu’ils se sont eux-mêmes forgées.
Les faibles humains peuvent-ils appréhender Ta gloire ?
Tu es pour eux un phénomène insensé !
Quand je Te vénère avec une foi ferme
Comme l’Avatar réel de Dieu sur la terre,
Tu es toujours à mes côtés pour guérir et pour sauver.’’
Lorsque je pénétrai dans la salle commune du Central College de Bangalore après
mon pèlerinage à Puttaparthi, mes collègues qui avaient eu vent de ma loyauté
flambant neuve me reçurent avec des yeux curieux, des sourires moqueurs et des
soupirs empreints de pitié. Je les approchai moi aussi avec de la pitié, car ils ne
pouvaient se défaire de leurs distorsions mentales favorites ni de dures strates
intellectuelles sanctifiées par des ouï-dire éculés. Moi-même, je ne m’étais qu’à
moitié réveillé de mon sommeil dogmatique. Je n’avais pas réussi à réajuster mes
lunettes pour voir au-delà des préjugés que je caressai pendant si longtemps.
Comprendre Baba implique un examen révolutionnaire des valeurs, de nos critères
favoris de ce qui est pertinent et cadres de jugement. Moi-même, je n’avais pas
86
récupéré de l’incroyable impact du Phénomène, alors comment pouvais-je espérer
que ceux qui sont sciemment aveugles à l' ''infra-rouge’’ et à l’ ‘’ultra-violet’’ dans le
spectre de la conscience humaine me félicitent pour mon escapade exaltante dans
l’ésotérique et l’éternel à Puttaparthi ? Je leur fis simplement part du mariage et de
la considération affectueuse dont ce ‘’Messie de l’Andhra’’ m’avait témoigné.
87
MARIÉS POUR LA VIE
Lorsque Dasara approcha, Parameswara Iyer vint me voir plus souvent, car il
avait l’impression que c’était son devoir de me guider correctement. Le rôle habituel
des parents du jeune marié est beaucoup plus distant et autoritaire. Les parents de
la jeune fille doivent les considérer comme des bénéficiaires de la grâce
suprêmement bénis, dont le droit indiscuté est d’être traités comme les
propriétaires envoyés par le ciel de la progéniture masculine. Eux et leurs proches
peuvent annuler le mariage sous le moindre prétexte tant que le dernier rite
védique n’a pas été célébré.
En fait, mon propre oncle prit ombrage, lorsque le parent manifestement radin de la
jeune fille offrit à son fils, le jeune marié, un parapluie bon marché, quand il
commença la marche symbolique vers Bénarès, un des rites préliminaires essentiels
qui précèdent l’acceptation de la jeune fille. Fâché, oncle nous rappela nous et son
fils pour prendre la direction de la gare ! Mais le père de la jeune fille apporta vite
un accessoire plus coûteux et tomba aux pieds de oncle en produisant des excuses
à la douzaine. Nous restâmes et le mariage du fils de l’oncle eut lieu.
Ainsi, je remerciai Baba de m’avoir accordé, non seulement un gendre désirable,
mais également un beau-père ‘’sans désir’’. Parameswara Iyer m’aida à préparer les
bagages, loua une voiture pour nous emmener à la gare, négocia la commission
des porteurs et veilla à notre confort pendant le trajet jusqu’à Penukonda. Là, nous
eûmes la grande surprise de voir un car envoyé par Baba pour nous emmener tous
à Puttaparthi, nous épargnant ainsi la pénible épreuve d’un autre trajet en voiture
(tirée par des chevaux) et la torture en char à bœufs. Nous n’avions plus qu’à
traverser le lit de sable de la Chitravathi de Karnatanagapalli à Puttaparthi. Nous
nous hâtâmes pour pouvoir avoir le darshan de Baba aussi vite que possible.
Baba nous attendait à la porte du Mandir avec un groupe de dévots derrière Lui. Il
nous conduisit à l’intérieur du hall, puis dans les pièces à l’arrière. Il supervisa le
déchargement et le rangement des caisses et des couchages. Nous étions une
vingtaine. Mon voisin (un de mes chers étudiants) m’avait accompagné pour
pouvoir donner un coup de main. Baba confia à Potti Iyer la responsabilité des rites
du mariage et le déclara maître de cérémonie. Mes épaules étaient libres. Il appela
le couple tout près de Lui et posa Ses mains sur leurs épaules en disant ‘’Joie et
prospérité’’.
88
Baba me fit signe de Le suivre. Par la porte est du hangar, Il me fit passer dans une
tente où une longue et profonde tranchée d’environ 50 cm de large avait été
récemment creusée. ‘’Voici la cuisine où les cuisiniers que tu as amenés de
Bangalore peuvent commencer à s’affairer. Ils peuvent commencer à puiser de
l’eau au puits. Plus tard, il va y avoir affluence. Les gens arrivent en masse. Tu
peux obtenir de grands récipients en cuivre auprès du Grham Abbayi,’’ dit-Il. ‘’Je
vais le faire venir. Tu peux lui emprunter toute la vaisselle dont les cuisiniers ont
besoin.’’
Le Grham Abbayi arriva et on me conduisit auprès de lui. Imaginez ma surprise
quand je vis comme Grham Abbayi devant moi non moins que Pedda Venkapa
Raju, le père de Baba que j’avais rencontré plus d’une fois ! On me dit que Baba ne
faisait allusion à lui qu’en termes de Grham Abbayi (le garçon de la maison).
Jusqu’au jour où Il déclara qu’Il était Sai Baba venu sous une autre forme humaine
à Puttaparthi, Il l’appela ‘’père’’, mais à partir de ce jour, le ‘’garçon de la maison’’
fut le nom par lequel Il désigna Pedda Venkapa Raju ! Il me fallut du temps pour
m’en remettre et lui aussi doit s’être demandé ce qui s’était passé pour perturber
mon équilibre !
Easwaramma, la mère, subit également le changement. Elle fut désignée par la
nouvelle expression ‘’Grham Ammayi’’, la fille de la maison. Les Avatars Rama et
Krishna reconnaissent constamment, même au cours de conversations informelles,
le statut des personnes que le monde a accueillies comme étant leurs parents. Baba
est unique en annonçant Son statut de cette manière, pensai-je. Je me dis en moimême que l’Avatar avait raison, après tout, car le Bhagavatha Purana qui raconte
l’histoire de la naissance de Krishna dit que Dieu, afin de revêtir le vêtement de
l’humanité, pénétra dans l’esprit du père putatif, Vasudeva et que Vasudeva
transféra le Principe Divin ainsi reçu à son épouse Devaki ‘’comme un guru
communique une formule mystique à un élève pour que l’élève puisse méditer
dessus en silence et réaliser la félicité qu’elle peut conférer.’’
‘’Pénétra dans l’esprit, transféra dans l’esprit’’—telles sont les expressions.
‘’L’enfant était dans l’utérus comme la lune dans le ciel,’’ avais-je lu. C’est-àdire qu’il ne tirait aucune subsistance de la mère. Par conséquent, pourquoi
imposer la paternité et la maternité à des personnes qui étaient parents en
esprit ou qui ne faisaient qu’assister à la croissance ? Pourquoi ne pas
déclarer que ce fut la Volonté de Dieu et que le Verbe se fit chair ?
89
Nous étions arrivés à Puttaparthi l’avant-dernier jour de Dasara, le neuvième jour.
On nous dit que chaque nuit, Baba était emmené en procession dans les rues du
village sur un palanquin ou sur une chaise finement décoré(e) par des artistes
floraux de Bangalore dont la dévotion pour le jeune Baba était manifestement
fantastique. Ils remodelaient la chaise en cygne, en éléphant ou en aigle. Lorsque
Baba était installé, ils la soulevaient et la posaient sur les épaules des dévots et la
vision provoquait l’admiration et l’adoration. Ce jour-là, ceux qui observèrent le
motif se révéler sous leurs doigts habiles jurèrent que cette nuit-là, il s’agirait d’une
‘’balade à cheval’’. Nous étions ravis. Je vis les enfants du village sauter et bondir
de joie. Quand la procession sortit du Mandir, nous nous joignîmes à la foule et
nous ajoutâmes nos voix aux chœurs.
Mais je découvris que nous allions dans la mauvaise direction. Nous étions devant le
‘’cheval’’ sur lequel Baba avançait. Pourtant, je vis que tout le monde s’était tourné
dans l’autre sens ! ‘’Que se passe-t-il ? ’’, demandai-je. Quelqu’un répondit :
‘’Regardez ! Le visage de Baba !’’
Nous fîmes demi-tour. A dix mètres, on pouvait voir le ‘’cheval’’ floral monté par
Baba, éclairé par des lampes à gaz. ‘’Regardez’’, dit une voix sur le côté en pointant
un index vers le front de Baba. Oui. Le front était couvert de poudre rouge. ‘’Du
kumkum’’, annoncèrent-ils. ‘’Jai Sai Baba’’, acclamèrent-ils. Au plus je regardai, au
plus je vis. Plus j’en voyais, plus je doutais de mon équilibre mental. Il était minuit
quand nous parvînmes au Mandir. Je ne pus pas même dormir une seule seconde
pour calmer mon esprit. J’en avais trop vu.
Vijayadasami attira au Mandir quelques officiers en provenance de Madras,
Anantapur et Bangalore qui avaient bénéficié des bons soins de Baba. Une belle
assistance prit part à la cérémonie du mariage qui eut lieu dans le hangar, après la
séance matinale des bhajans. Mon fils, qui était revenu d’Angleterre avec un
doctorat en géologie et son épouse supervisaient la préparation du festin. Pendant
plus d’une heure, Baba observa le déroulement des opérations dans le hangar. Il
bénit les cadeaux que nous offrîmes au jeune marié et qu’on offrit à la jeune
épouse. Il bénit le bijou en or que le jeune marié plaça autour du cou de l’épouse
en signe de lien. Lorsque ma fille fit sept pas autour du feu sacré sous la conduite
de son mari, Baba de Sa main vide, répandit sur leurs têtes des grains de riz sacré
jaune. Puis ensemble, ils prirent une guirlande de fleurs et Baba leur permit
gracieusement de la Lui offrir. Ils tombèrent à Ses pieds et après avoir prononcé de
nombreuses bénédictions en sanscrit, Il les releva et leur tapota la tête.
90
Moi et ma femme, nous avions célébré le mariage de mon fils, il y a quelques
années. A ce moment-là aussi, les sept pas furent effectués autour du feu sacré
avec les mêmes mantras des mêmes Ecritures, mais l’amour et la compassion de
Baba, la pluie de riz miraculeuse, la bonté et la générosité des dévots autour de Lui
et l’atmosphère de fraternité et de sororité que nous respirâmes à Puttaparthi firent
du mariage de Vijayadasami une expérience céleste.
Mon fils me rappela que le déjeuner était prêt à être servi et que les invités
pouvaient prendre leurs places. Potti Iyer qui était un vétéran dans l’organisation de
déjeuners, de dîners et de petites fêtes suggéra que nous priions Baba pour qu’Il
nous accorde le plaisir de Sa Présence. Ma femme parvint à obtenir Son gracieux
consentement. Nous décidâmes d’installer le couple des jeunes mariés dans le hall
avec Baba en vis-à-vis. Potti Iyer était parti en mission exploratoire et avait préparé
une liste des VIP qu’il avait découverts dans la région. En tant que père de la jeune
mariée, je devais les inviter protocolairement à participer au repas. Je m’acquittai
de cette tâche plaisante et les priai de s’asseoir à proximité de Baba, dès que Baba
entrerait dans le hall.
Entre-temps, mon fils et sa femme avaient conçu la stratégie par laquelle les
longues files de dévots pourraient recevoir chaque pièce du menu sur des assiettes
en feuilles de bananier que des équipes de serveurs armés de casseroles en inox
remplies par eux à la cuisine serviraient en abondance et rapidement à la gente
masculine et féminine, séparément. Au beau milieu de tout cela, Baba nous surprit
en arrivant dans le hall. Ma fille et mon beau-fils touchèrent Ses pieds. Il leur tapota
le dos en disant ‘’bangaroo’’.
Potti Iyer, Parameswara Iyer et nous-mêmes, nous nous précipitâmes dans le hall.
Baba me demanda : ‘’Pour qui sont ces assiettes ? Qui vient ici ? ‘’ Les VIP se
tenaient derrière Lui, exultant à la perspective de s’asseoir près de Lui au déjeuner.
L’un d’entre eux donna la réponse à la question que Swami m’avait posée :
‘’Swami ! Kasturi nous a invités pour être ici près de Vous.’’ ‘’Non’’, dit sèchement
Baba. ‘’Partez ! Emmenez vos chaises dans le hangar. Kasturi ! Fais venir ici les
couples de ton groupe et du groupe de Potti Iyer. Ceci est votre journée. Je serai
parmi vous. Les autres n’ont pas besoin d’empiéter sur votre joie. Allons tous nous
asseoir pour le repas du mariage avec les jeunes mariés. Que ta vieille mère serve
le repas. Old is gold’’. Ma mère fut enchantée. Elle le prit comme une bénédiction
supplémentaire.
91
La réaction initiale de mon fils au bouleversement de son programme
minutieusement préparé et répété quant à la circulation du menu de la cuisine aux
rangées d’assiettes fut du ressentiment bouillonnant sur un courant de tristesse.
Mais un moment plus tard, il était rempli de joie et d’admiration car Baba était,
réalisa-t-il, éminemment différent de tous les babajis, gurus et mahants sur
lesquels il avait lu ou qu’il avait rencontrés. Baba ne faisait pas de distinction. Tout
le monde avait droit à Sa grâce et avec le même enthousiasme. ‘’Ce Baba est un
démocrate’’, me dit-il, lorsqu’il s’assit avec sa femme près de sa sœur dans le hall.
Cet incident fit en sorte que mon fils saisirait par la suite les occasions de creuser ce
Phénomène Sai qui s’était déjà approprié un coin du cœur de son père. Potti Iyer et
sa femme, moi et ma femme, Parameswara Iyer et sa femme, un cousin et sa
femme, nous étions donc six couples en tout. Baba anima tellement le déjeuner
avec Ses traits d’esprit et Ses reparties, Ses piques et Ses jeux de mots que nous
nous rendîmes à peine compte de ce que nous mangions et pendant combien de
temps. Les jeunes mariés furent la cible principale de Son feu nourri.
On préparait le Mandir pour les bhajans du soir qui clôtureraient la fête de Dasara.
L’image de Baba et l’idole de Krishna furent décorées avec goût avec des guirlandes
multicolores. Un dévot de Madras avait amené sa fillette qui suivait des cours de
danse depuis plus d’un an. Lui et sa femme étaient occupés à l’habiller
magnifiquement dans le hall dans l’espoir que Baba lui permettrait gracieusement
d’esquisser quelques pas de danse devant Lui et l’assemblée des pèlerins. Nous
nous réjouîmes à la perspective de ce charmant divertissement, le jour du mariage.
Chacun dans le hangar bondé observait la porte par laquelle Baba ferait Son entrée.
Nous aperçûmes la robe orange et l’épaisse touffe de cheveux divisée en une
grande moitié et une petite moitié alignée sur le coin de l’œil gauche. Soudain,
Baba glissa sur le sol de la véranda et la foule cria ‘’transe’’ ! Ce fut vraiment un
choc pour moi, alors que les résidents du Mandir et les dévots rassemblés dans le
hangar ne tressaillirent même pas. Venkamma, la sœur, me confia que ce ‘’voyage
extracorporel’’ était un ‘’must’’ le jour de Vijayadasami. Elle se tenait à l’écart du
petit groupe de fidèles occupés à masser les pieds, les mains et la poitrine de Baba.
Ses yeux étaient ouverts et n’étaient dirigés vers nulle part en particulier. Je
l’importunai pour qu’elle me dise où Baba avait voyagé. Elle répondit : ‘’Il va à
Shirdi où on Lui rend un culte avec une cérémonie spéciale aujourd’hui.
Vijayadasami est le jour où Il quitta le corps physique de Shirdi Baba.’’
92
Qu’est-ce qu’un membre de la Faculté d’Histoire de l’Université de Mysore,
détenteur d’une maîtrise de lettres et d’un diplôme de droit qui s’accrochait encore
à la vision courante de la science devait penser de cet incident extraordinaire juste
devant ses yeux ? Baba était devenu soudainement inconscient des événements
autour de Lui, mais au lieu de l’interpréter comme une crise physique fâcheuse, les
dévots se complaisaient dans une perception erronée et grossière. Comment la
conscience désincarnée de ce Baba pouvait-elle être perçue à Shirdi, à mille
kilomètres ? Moi et mon fils, le docteur en géologie de Glasgow, nous nous
risquâmes auprès du corps prostré de Baba. Baba ouvrit les yeux dans un état de
semi-hébétude. Il parla d’une voix légèrement grinçante. Les mots jaillirent vite et
fort comme s’Il avertissait quelqu’un de conséquences terribles. Un couple de
Sholapur dans le Maharashtra s’exclama : ‘’Ce sont des mots en marathi. Il invite
un homme à servir des bonbons à un autre’’. Je regardai mon fils et il en fit de
même. Les yeux de Baba devinrent plus brillants et Son marathi plus clair.
Soudain, Il se leva et Il entra dans le hangar où des bhajans jaillirent
immédiatement d’une centaine de gorges. Ainsi, mon hypothèse qu’Il était sujet à
des crises ne tenait pas debout. Baba s’assit à côté de deux chanteurs de Madras,
des jumeaux qui menaient les bhajans en modulant leurs voix sur celle de Baba.
La conversation après les bhajans, pendant le dîner et même plus tard, tourna
apathiquement autour du voyage que Baba entreprend chaque Vijayadasami à
Shirdi, Sa résidence d’autrefois. Etrange, divin, incroyable—tels étaient les adjectifs
avec lesquels la discussion tergiversait. Je me demandais pourquoi cette jeune
personne ne s’était pas annoncée elle-même comme elle-même ! Pourquoi lui, un
jeune villageois de quatorze ans, a-t-Il déclaré être un fakir du Maharashtra mis au
tombeau, et revenu pour poursuivre la tâche d’intégration de l’homme avec le Dieu
qui réside en lui ? Des garçons plus intelligents auraient déclaré que leur original
était Muruga du Tamil Nadu, Ayyappa du Kerala, Sankar Dev ou Chaitanya du
Nord-Est de l’Inde, Ramakrishna ou Jnaneshwar du Bengale et du Maharashtra. Et
seulement après qu’ils soient plus âgés. ‘’Mais cet adolescent s’en tenait à la
Vérité’’, me dis-je en moi-même. Je résolus d’investiguer et de développer l’identité
des deux Babas dans la biographie que je devais écrire.
A l’aube, Potti Iyer me rappela que très tôt nous devions prendre un bus qui
emmènerait directement les membres de notre groupe à la gare de Penukonda. La
‘’transe’’ ou le ‘’voyage transcorporel’’ de la veille avait bouleversé la padapuja ou
‘’vénération des Pieds’’. Le couple des jeunes mariés était le plus privilégié, mais
93
chacun de nous pourrait participer à la cérémonie. On nous annonça que Baba
prendrait place sur la chaise ornementale placée à l’entrée du hall et qu’Il placerait
Ses Pieds sur un plateau d’argent. Ceux-ci pourraient alors être lavés comme on le
faisait déjà à Shirdi avec de l’eau sanctifiée. Ensuite, on pourrait leur appliquer de la
pâte de santal et de la poudre de kumkum. Puis, avec la répétition des 108 noms
de Sai Baba, des fleurs pourraient être placées dessus. On offrirait alors des fruits
ou des bonbons à Baba qu’Il pourrait accepter et goûter. Pour finir, on agiterait la
flamme de camphre devant Lui, (fondamentalement) pour éviter le mauvais œil et
(secondairement) comme prière pour la sublimation de nos pulsions. La padapuja
était un ‘’must’’ pour les pèlerins, bien que Baba estimait Lui-même que c’était une
‘’option’’. Baba avait proclamé à Uravakonda que Ses Pieds, les pieds de
l’Instructeur mondial, pouvaient libérer l’humanité du bombardement alternatif de
la joie et de la douleur, de la régénération et de la dégénérescence.
Bien que je n’avais pas avalé la validité de cette déclaration sans la moindre réserve
comme Potti Iyer et Parameswara Iyer, j’attendis le rite de la padapuja comme un
comportement traditionnel historique encouragé par des gurus de toutes
obédiences en Inde depuis des siècles. La plupart des gurus utilisaient leurs pieds
pour récolter de l’argent et arrondir leur compte en banque, mais je fus soulagé
d’apprendre que Baba ne permettait jamais que le moindre sou ne contamine
l’atmosphère d’adoration.
Mais puisque Baba était parti pour Shirdi et qu’il Lui fallut environ une heure pour
retourner, la padapuja dut être annulée. Nous ne pûmes que toucher les Pieds et
placer quelques feuilles de tulsi dessus avant d’agiter la lampe. Baba effectua deux
ou trois rotations de la main droite, la paume tournée vers le bas et Il attrapa
habilement la vibhuti qui en tombait. Il versa la cendre dans nos mains. J’avais lu
qu’à Shirdi, Baba avait un feu à l’endroit où Il passait la plupart de Son temps et
qu’Il donnait de la cendre aux gens avant qu’ils ne prennent congé de Lui. Mais ce
Baba n’avait pas de feu. La cendre n’était pas chaude au toucher.
Soudain, j’entendis un des enfants pousser un cri de joie. ‘’C’est sucré !’’ Il avait
léché la cendre sitôt qu’elle avait été donnée par Baba. Nous la tenions encore dans
nos mains. J’en plaçai quelques grains sur ma langue. C’était salé. Baba avait
distribué la vibhuti du tas originel de la même main avec les mêmes doigts dans un
geste continu à tous, mais l’enfant la trouvait sucrée et l’adulte la trouvait salée. Je
dus me débarrasser d’une fameuse dose de mon dédain et m’appuyer pesamment
sur mon sens de l’humour pour remplir le vide. Mon horizon était en train d’être
94
élargi au-delà de toute mesure ! Je devais renoncer au confort que j’avais gagné
dans l’étroitesse d’esprit.
Baba appela certains membres du groupe derrière l’épais rideau qui cachait l’autel
du restant du hangar. Il se tenait sur la marche que Seshagiri Rao empruntait pour
verser de l’huile dans les lampes placées sur l’estrade. Il ouvrit le rideau et appela
les jeunes mariés qu’Il bénit.
De ce côté du rideau, nous ne pouvions capter qu’un petit rire ou un soupir
occasionnel, un ricanement ou un sanglot et un murmure continu. Le tour des
autres vint ensuite. Mon étudiant fut également appelé. Il trébucha quand il sortit et
il tomba dans les bras de Parameswara Iyer qui le rattrapa en vol plané. Il fut, ditil, submergé par la compassion de Baba et l’assurance formelle que Baba lui
procura. Il avait perdu cinq enfants, l’un après l’autre, alors qu’ils faisaient leurs
premiers pas ou qu’ils zézayaient encore. Il avait à la maison un bébé (une fille) et
un garçon potelé de trois ans qui parcourait déjà l’alphabet. Baba lui dit qu’Il avait
pitié de la détresse de la mère. Il tapota la tête de Venkataramiah en lui disant : ‘’Il
n’arrivera rien aux enfants que vous avez maintenant. Ils vivront longtemps et ils
connaîtront une grande renommée grâce à leur bonté.’’ Venkataramiah me
demanda : ‘’Comment savait-Il que j’ai perdu cinq enfants et qu’il m’en reste
deux ?’’ Je lui demandai : ‘’Comment savait-Il que j’ai une fille ?’’ Potti Iyer, qui
entendit notre conversation, dit : ‘’Posez-moi la question plus tard’’.
A ce moment-là, je vis le visage de Baba dans la fente du rideau. Il m’appela par
mon nom et voulut que ma femme m’accompagne. Nous grimpâmes les marches et
nous nous retrouvâmes face à Lui. Je dois avouer que je ne pouvais pas
comprendre l’énigme nimbée de mystère qui nous souriait aussi angéliquement. Il
révéla que mon problème, c’était de savoir comment réconcilier ma dévotion pour
Ramakrishna et ma gratitude envers Lui. ‘’Pauvre homme’’, dit-Il à ma femme, ‘’il
ne sait pas que c’est Ramakrishna qui l’a conduit à Moi. Ramakrishna l’a
récompensé de sa longue loyauté. Il l’a conduit à Kothacheruvu.’’ (Il dit ceci avec
un petit rire.) (Kothacheruvu est un village à 9 km de Puttaparthi) ‘’Il l’a guidé
jusque-là et il est parti, car le guru n’a plus rien à faire, une fois que son élève est
face à face avec Lui’’. Je me demandai comment Il était au courant de mon
initiation dans le giron de Ramakrishna. Immédiatement, Il remua la main qui
serrait deux pièces d’argent avec un anneau, apparues mystérieusement. Il en
donna une à ma femme et l’autre à moi. ‘’Portez-la à votre cou,’’ lui-dit-Il. Il y avait
Son portrait sur l’avers et Lakshmi, la déesse de la bonne fortune sur le revers.
95
‘’Portez ceci sur votre cordon d’initiation,’’ me dit-Il. La pièce à port constant que je
reçus avait Son portrait sur l’avers et le portrait de Sai Baba de Shirdi sur le revers.
Cela engendra une épreuve qui m’envoya musarder dans les royaumes de la
théologie, de la mythologie et de l’hagiographie. Les deux Baba sont-ils un ? Etaitce une nouvelle Résurrection ? Le voyage à Shirdi était-il réel ? Pouvait-il s’agir
d’une réincarnation volontairement entreprise par la même Volonté Toute-Puissante
qui décida de l’incarnation de Shirdi ? Mon esprit bondissait d’une idée à l’autre,
tantôt ponctuée par un point d’interrogation, tantôt ponctuée par un point
d’exclamation.
Un bus spécial nous attendait sur la rive orientale de la Chitravathi. Nous
traversâmes les sables en laissant une bonne partie de nos cœurs au Mandir avec
Baba. Il nous accompagna jusqu’en bordure des sables et Il agita Son mouchoir
jusqu’à ce que le dernier d’entre nous ait pris pied sur le versant oriental de la rive.
Potti Iyer et sa fille régalèrent le groupe avec des bhajans. Mon beau-fils chanta
quelques chants qu’il avait composés sur Baba. Venkataramiah resta silencieux,
ruminant l’aubaine qu’il avait reçue. Le lit asséché du réservoir de Bukkapatnam, la
route de Kothacheruvu, les champs de paddy autour de Locherla, les neems en
surplomb, la succession des collines nous dirent au revoir alors que nous prenions
de la vitesse. Je me promis d’autres retours heureux le long de cette même route
sinueuse.
Ma mère était la plus heureuse du groupe. Son adhésion fanatique aux injonctions
prescrites par les législateurs hindous dès 400 av. J.-C. avait été systématiquement
tempérée par Gopal Maharaj qui la nomma mère de la famille Ramakrishna
Paramahamsa à Mysore. Quand les intouchables furent autorisés à pénétrer dans
les temples de ses dieux—à Vycome par exemple—par un décret issu par le
Maharaja de Travancore, elle célébra l’événement en permettant à ses propres
petits enfants d’entrer avec des vêtements souillés et leur corps malpropres dans
son oasis d’orthodoxie, la cuisine, qu’elle avait jusque-là protégée de toute
profanation. A présent, à Puttaparthi, en compagnie de femmes de toutes castes,
elle savourait des légumes qu’elle avait longtemps bannis, à la Manu. Elle tomba
amoureuse de Sai Baba et de Son généreux sens de l’hospitalité qui refusait
d’écarter le moindre chercheur, qu’il soit riche ou bien pauvre, pompeux ou
prolétaire, de haute caste ou de basse caste, érudit ou médiocre. Tout comme un
fruit qui est amer quand il est jeune devient aigre, puis se gorge de douceur quand
il atteint la maturité, elle aussi s’était adoucie avec l’âge. Elle acceptait l’Universel
comme le Réel et rejetait le limité comme une prison.
96
Je plaçai un portrait de Baba à côté de l’image de Sri Ramakrishna. Mon cœur
battait la chamade. Je ne demandai pas pardon. Nous commençâmes des séances
de bhajans le soir à la maison. Mère veillait à placer un verre de lait devant Baba
durant les bhajans chaque jour et quand nous découvrîmes qu’un quart ou un tiers
du lait disparaissait, il ne nous fallut pas longtemps pour conclure que Baba
acceptait subrepticement et délibérément l’offrande ! Ah ! Potti Iyer avait raison !
Nous l’invitâmes alors à venir nous raconter d’autres histoires, de plus en plus
d’histoires, à propos de notre découverte.
Je saisis chaque opportunité d’aller à Puttaparthi. Une fois, Baba présenta un
problème auquel nous devrions réfléchir. ‘’Qu’est-ce qui a meilleur goût—du lait
chaud rendu tiède en le versant d’un verre à un autre un certain nombre de fois ou
du lait chaud refroidi à la température de la langue en le plongeant un certain
temps dans une bassine d’eau froide ?’’ Je ne pus répondre sur le moment même et
Baba ne le fit pas non plus. Le problème demeura en suspens, car il devait être
résolu par une expérience mécanique et un goûteur expert. Comment le processus
de refroidissement pouvait-il affecter le goût ? Mais Baba me dit : ‘’Lorsque tu
retourneras, pose à ta mère cette question. Dis-lui que ce qu’elle fait n’est pas
correct.’’
C’est ce que je fis et je découvris qu’elle refroidissait le lait rapidement avec l’aide
d’une bassine d’eau froide avant de le placer devant Son portrait, comme Baba
l’avait révélé. Je savais que Baba n’était pas à cheval sur la nourriture, que Son
palais n’était jamais trop sensible aux variations de saveur ou amateur de
délicatesses particulières. Je l’avais entendu déclarer que notre bonheur était la
nourriture qui Le faisait vivre, qu’Il trouvait Son bonheur dans le fait que nous
mangions une nourriture saine, inoffensive et délicieuse.
De manière surprenante, Baba n’appréciait pas le lait ni les produits laitiers ! Le jour
de Vijayadasami, jour du mariage, quand mère servit du lait caillé, Il le repoussa
avec une blague (ou était-ce une explication ?) : ‘’Oh ! La dernière fois que J’étais
ici, en tant que Krishna, J’ai consommé assez de lait, de lait caillé et de beurre que
pour satisfaire de nombreux Avatars.’’ Par conséquent, cela doit sûrement être Sa
compassion infinie qui Le poussa à boire le lait du verre devant Son portrait dans le
sanctuaire de la maison de la douzième rue, Wilson Gardens, de Bangalore où nous
vivions. Via la question concernant la supériorité de la stratégie lente sur la
stratégie rapide pour refroidir le lait, Baba avait ratifié la conclusion à laquelle nous
étions parvenus à propos de la destination du lait qui disparaissait.
97
Mère fut encore bénie par Baba autrement. Tandis que le reste de la famille et
quelques voisins s’asseyaient pour les bhajans près de l’alcôve qui abritait l’autel,
mère s’asseyait seule à quelques pas tout contre le mur. Elle gardait le tempo en
battant des mains aussi vigoureusement que le plus fort des dévots, car elle aimait
les bhajans. Elle avait même composé un bhajan en tamoul et elle insistait pour
que nous le chantions à Baba tous les jours. Un jour, à la fin de la séance, elle se
tenait les mains jointes dans la pose namaste. Elle sentit quelque chose dans ses
mains, quelque chose qui tournait de son propre chef entre ses mains. Elle supposa
qu’il devait s’agir d’une grosse abeille ou d’un bourdon. Effrayée, elle ouvrit les
mains et y découvrit un jeune plant de tulsi sacré. Un véritable don de grâce ! Mère
était si heureuse d’avoir été choisie pour cette bénédiction que nous nous
risquâmes à l’imiter. Chacun à notre tour, nous nous assîmes quotidiennement à la
même place contre le mur et nous aussi, nous battîmes vigoureusement des mains,
nous nous levâmes et nous joignîmes les mains. Mais nul ne fut béni par la
répétition de l’aubaine. Nous conclûmes que Baba avait Ses propres raisons pour
chacun de Ses actes, que ce soit dans la Présence visible à Puttaparthi ou dans
l’invisible Présence au-delà du royaume de la perception sensorielle.
Je m’évadais à Puttaparthi à chaque fois que je le pouvais, car Bangalore devint
pour moi les Iles Andaman où l’on envoyait les condamnés à perpétuité. Au cours
de l’une de ces visites, je fus accueilli là-bas par non moins que le Dr B.
Thirumalachar, directeur de mon collège et professeur de zoologie. Il était
officiellement mon patron, mais néanmoins un pote génial et un joyeux
Ramakrishnaïte. On aurait dit que le groupe des dévots attendait mon arrivée, tant
était la chaleur de la réception qui me fut accordée. Je ne savais pas que le
calendrier avait annoncé une pleine lune ce jour-là et que les prévisionnistes
avaient prédit un ciel serein. Les nuits de pleine lune étaient des occasions festives
à Puttaparthi, car Baba conduisait les dévots sur les sables du lit de la rivière pour
bhojan ou bhajan ou les deux. Bhojan était un genre de petite fête où chaque
famille apportait son propre pique-nique et tous partageaient la mise en commun
des denrées. Baba se joignait aussi au groupe des joyeux participants.
On me dit que quelque chose avait dû aller de travers. Baba était resté silencieux et
froid quand on avait mentionné la Chitravathi. Un pan de morosité s’était abattu sur
le Mandir. Seul le visage de Baba était radieux. Il semblait jouir de leur déconfiture.
Le directeur et d’autres s’imaginaient que si j’ajoutais ma prière à leurs
importunités, Baba pourrait céder et accepter de s’asseoir sur les sables avec nous
pour bhajan et même consentir à bhojan. Nous étions certains que les sables
98
pourraient animer la soirée, car Baba serait naturellement tenté de jouer avec eux
et le jeu se terminerait par la création d’un médaillon, d’une bague, de cendre
vibhuti ou d’une icône à adorer par quelqu’un.
Baba faisait lentement les cent pas d’est en ouest et d’ouest en est dans le hangar
aux bhajans, inattentif au groupe de dévots qui implorait silencieusement la
répétition de l’aubaine de la pleine lune. Environ cinq d’entre nous entreprirent de
Le suivre tout le long du hangar, désireux de déranger Ses pensées, mais effrayés
par la critique sévère qui pourrait s’ensuivre. ‘’Swami ! C’est la pleine lune
aujourd’hui. Il y a la réunion sur les sables’’, nous Le priâmes, alors qu’Il se
déplaçait d’ouest en est. Quand Il eut atteint l’extrémité est du hangar, Il stoppa, se
tourna brusquement vers nous et railla : ‘’Pensez-vous que Je ne puis transformer
que le sable de la Chitravathi ? N’y a-t-il pas de sable autour du mandir en
construction ?’’ Ainsi, Il savait pourquoi nous Le priions de nous rendre sur les
sables de la rivière.
Bien entendu, il existait des tas de sable non négligeables sur le site d’où Prasanthi
Nilayam sortait de terre. Aussi Lui dis-je, alors qu’Il se déplaçait d’est en ouest :
‘’Swami ! Nous irons sur ce site, nous nous assiérons sur un monticule et nous
chanterons les bhajans.’’ Il s’arrêta à l’extrémité ouest. Il n’était pas d’humeur à
accepter quoi que ce soit. ‘’Je sais que ce ne sont pas les bhajans qui vous
intéressent. Vous souhaitez que Je vous divertisse par des miracles. Vous pensez
qu’il Me faut du sable pour cela.’’ Il rit et continua vers l’est. Nous Le suivîmes.
Quelqu’un dit : ‘’Très bien, Swami ! Nous savons que Vous pouvez créer des choses
à partir de l’air. Nous n’avons pas besoin d’aller sur le site en construction.
Rassemblons-nous dans le Mandir même. Un miracle peut se produire ici,
maintenant, si Vous êtes gracieux.’’ Nous Le complimentâmes pour Sa clairvoyance
et ajoutâmes nos voix : ‘’Où, cela n’a pas la moindre importance. Nous voulons
profiter du clair de lune en Votre présence, joyeusement. C’est tout.’’ Baba s’arrêta.
Il nous fit face et dit : ‘’Vous réclamez des miracles, mais vous n’avez pas
conscience d’un miracle : vous, chacun de vous. Votre existence même est Mon
miracle.’’ Il dynamita tous nos espoirs de réjouissances nocturnes, mais par cette
simple déclaration, Il révélait qu’Il était autrement phénoménal que n’importe qui
dans l’histoire humaine.
Moi, Son miracle ? Je ressentis de la honte d’avoir été conduit dans un piège et
convaincu de demander des babioles insignifiantes à ce Baba qui comme le
Seigneur Krishna, prétend qu’Il est la Semence qui devint tout ceci. Je rassemblai
99
mes compagnons sur le côté et me reprochai devant eux d’avoir cédé à l’assaut de
la tentation et de la curiosité. Je leur dis que Baba devait être non seulement aimé,
adoré, approché pour la grâce et les dons, mais plus que tout ‘’craint’’ ! A Shirdi,
Baba était redouté parce qu’Il excusait la mesquinerie ou la tergiversation. Ce Baba
est maintenant plus compatissant mais ce jour, nous découvrîmes qu’Il était
beaucoup plus profond que n’importe lequel des phénomènes divins dont nous
connaissions l’existence quelque part à n’importe quelle époque. ‘’Vous êtes Mes
plus grands miracles.’’ Qui oserait faire pareille déclaration, à part celui qui est Dieu
venu dire la Vérité dans un langage que nous comprenons ? ‘’Comment devonsnous approcher, appréhender, adorer et tirer profit de cette Personne unique—voilà
ce que chacun d’entre nous avait à déterminer,’’ leur dis-je. Lorsqu’Il dit que nous
étions tous Ses miracles, cela me rappela le Psalmiste qui exprima ainsi sa gratitude
à Dieu : ‘’C’est Toi qui as façonné mes entrailles ; c’est Toi qui m’as assemblé dans
le ventre de ma mère. Je Te louerai, Toi qui me remplis d’une crainte respectueuse.
Merveilleux es-Tu, merveilleuses sont Tes œuvres. Tu me connais par cœur. Mon
corps n’est guère un mystère pour Toi – comment je fus secrètement pétri et
modelé dans les profondeurs de la terre. Tu as vu mes membres point encore
formés dans la matrice et dans Ton livre, ils sont tous répertoriés. Jour après jour,
Ils furent façonnés, tous se développant à temps et à heure.’’
Je ne sus pas dormir cette nuit-là et je ne permis pas non plus à mes amis de
Bangalore de dormir. Nous nous glissâmes en dehors de la cour et nous nous
assîmes en groupe sur la plage sous la pleine lune. Nous réfléchîmes de nouveau à
l’importance de la déclaration qui avait échappé des lèvres de Baba.
Baba la fit si spontanément, si naturellement et si énergiquement que nous ne
pûmes y découvrir la moindre trace de fanfaronnade, de fantasme ou de fiction. Ce
n’était pas là une affectation pédante. Le Dr Thirumalachar fit remarquer que Sri
Ramakrishna avait déclaré qu’il était le Principe Divin qui s’était incarné sous forme
humaine, d’abord comme Rama, puis comme Krishna. Mais nous lui répondîmes
que ceci s’était passé pendant la dernière heure de sa vie terrestre et en réponse à
une prière qui exigeait une réponse. Swami Vivekananda désirait entendre
l’authenticité de son maître de la bouche du maître avant qu’il ne quitte son corps.
Il pensa en lui-même ‘’Si seulement il l’annonçait au moins maintenant,’’ et c’est ce
qui s’est passé.
Sri Rathnayya dit que dans la Gita, le Seigneur Krishna avait dit que le mystère de
Sa Divinité ne devait pas être révélé à tout le monde. ‘’Vous ne devez pas parler de
100
ceci à celui qui manque d’austérités et de dévotion, ni à ceux qui n’aiment pas
servir, ni à ceux qui disent du mal de Moi.’’ Mais ici, Baba déclare la ‘’Guhyaad
Guhyataram jnaanam’’, la ‘’vérité plus secrète que tous les secrets,’’ à vous, à moi
et à eux en faisant les cent pas dans un hangar ouvert, au su de tous ! C’est un
mystère pour moi,’’ dit-il.
Une autre personne intervint. ‘’Ce jeune homme est né dans une chaumière en
terre dans ce village pauvre enserré dans des collines arides. Il a joué dans ce sable
et Il a surveillé le bétail sur les bords de cette rivière. Tel un diamant pris dans les
profondeurs du sol, Il brille maintenant de Sa splendeur innée. Qui croirait que ce
hameau deviendra bientôt le paradis sur terre ?’’
Savoir que nous revenions sur nos pas pour passer la nuit sous le ciel étoilé dans le
voisinage immédiat de notre ‘’Créateur et Maître’’ nous remplit d’un étrange
mélange d’humilité et d’orgueil, de crainte et de confiance, de vacuité et de
richesse. Baba savait que nous étions partis et que nous étions revenus plus
heureux et plus sages, aussi s’abstint-Il de tout reproche.
Ma tête posée sur l’oreiller tournait autour du verset II.29 de la Gita : ‘’Une
personne Le voit comme une merveille étonnante ; une autre en parle comme
d’une merveille étonnante ; une autre en entend parler comme d’une merveille
étonnante. Pourtant, nul ne Le comprend réellement !’’ J’ai vu Baba ; Il m’a parlé et
je Lui ai moi-même parlé. J’ai entendu beaucoup de personnes parler de Lui. Et
pourtant, Il demeure une merveille étonnante qui échappe à l’évaluation et au
jugement ! Cette personne blottie dans ce lit peut-elle être le Principe Absolu ayant
pris forme humaine ? Comment ma foi infidèle peut-elle m’aider à Lui être vraiment
loyal ?
Les quelques jours en la présence de Baba au Mandir furent une expérience
éducative qui nous inculqua le respect des sources fondamentales de la culture
indienne et qui nous enseigna le processus de l’amour pur. Je fis la connaissance de
parents d’un hameau près de Trichinopoly qui avaient amené leur fils de cinq ans
pour que Baba l’initie à l’alphabet. Baba leur donna beaucoup plus que ce pour quoi
ils avaient prié. Il leur dit qu’ils avaient contourné quelques autres rites
préliminaires qui devaient être effectués, selon les anciens textes. Il lui coupa
quelques mèches de cheveux et lui fit raser la tête. Il supervisa le bain qui lui fut
donné avant l’initiation. D’un geste de la main, Il créa deux fils d’or pointus comme
une aiguille à une extrémité. Il perça les lobes des oreilles du garçon avec les fils et
101
les torsada sous forme d’anneaux, car le perçage des oreilles est un autre rite
obligatoire pour les enfants hindous. Puis, Il prit le garçon rayonnant de joie sur Ses
genoux et en maintenant son index droit entre Ses doigts, il le guida pour écrire
‘’Om’’ qui subsume tous les sons et tous les mots. Car la voix humaine a sa source
dans la gorge et son apogée sur les lèvres et ‘’Om’’ s’élève dans la gorge, roule le
long de la langue et s’achève sur les lèvres.
Baba visitait très souvent les dévots de Bangalore. Ma femme et moi ne manquions
jamais l’opportunité de recevoir Ses bénédictions. Mère se joignait à nous avec
enthousiasme. Bien qu’ils étaient des centaines à grouiller autour de Lui pour avoir
la chance de toucher Ses Pieds, par un sourire ou par un signe de la main, Il nous
montrait qu’Il nous avait vus et que nous pouvions avancer auprès de Lui. Il
séjournait chez Sri Purnayya, le directeur commercial principal de Southern
Railway. Sa femme, Nagamani Amma, était très gentille pour les dévots de Baba.
Pendant le séjour de Baba, sa maison était ouverte à tous, et même après Son
départ pour Puttaparthi ou pour un autre endroit, elle passait des heures avec les
dévots à raconter avec enthousiasme les miracles auxquels elle avait eu le privilège
d’assister. Nous nous sentions attirés chez elle, car ses souvenirs étaient la preuve
authentique de la divinité de Baba que nous brûlions d’explorer et d’expérimenter
de plus en plus profondément. Ma joie augmentait lorsque je l’écoutais ; je ne me
sentais jamais rassasié.
Baba visita la demeure des sœurs de la Rani de Chincholi à Bangalore. Une fois,
Baba nous invita dans leur salon. La plus jeune sœur, Seethamma était mon
étudiante lorsqu’elle préparait son diplôme de lettres au collège de la Maharani de
Mysore. Baba parla en kannara et ainsi nous pûmes profiter au maximum de Ses
traits d’esprit et de Ses reparties. Les deux sœurs avaient perdu leurs maris. La
plus âgée des deux, Rajamma avait perdu une fille, mais elle avait un fils et une fille
qui se portaient bien. Elles avaient leur vieille mère chez elles. Baba rappela les
jours qu’Il passa à Hyderabad chez leur sœur aînée, la Rani, lorsque l’hystérie
collective des Razakars était à son apogée. Il relata plusieurs incidents où Sa
Volonté intervint pour sauver la Rani et son entourage. Il parla de la profonde
dévotion du défunt Raja de Chincholi envers Lui quand Il était à Shirdi et Il décrivit
comment le Raja manifestait cette dévotion par l’humilité et la commisération
envers les pauvres et les nécessiteux. De là, Sa causerie se porta sur le sujet du
dévouement et de l’abandon comme sadhanas. ‘’Il est facile de parler d’abandon à
Dieu, mais vous n’êtes pas ‘’libres’’ de vous abandonner ! Les sens auxquels vous
vous êtes déjà abandonnés ne vous permettront pas de vous abandonner à un idéal
102
supérieur,’’ dit-Il. ‘’Vous n’avez pas la maîtrise de votre esprit. Il vous tire dans
vingt directions différentes. Ravana avait dix têtes. Chaque tête complotait
différemment. Comment pouvait-il alors s’abandonner à Shiva ? Pas étonnant qu’il
chercha à détrôner Shiva !’’ Baba se tourna vers moi et demanda : ‘’Quelle fut la
plus grande erreur de Ravana ?’’ Je ne pus le découvrir de suite et Baba fournit la
réponse. Il vola prakriti au Maître de prakriti. ‘’Vos scientifiques commettent la
même erreur aujourd’hui et ne peuvent qu’entraîner tous ceux qui les célèbrent et
qui les suivent à la perdition. Sita est la Nature, prakriti, la fille de la Terre, trouvée
dans un sillon. Ravana kidnappa prakriti. La science exploite la Nature et est fière
de l’avoir conquise. Mais Ravana ne tint pas compte du Seigneur de la Nature,
Rama. La science ne respecte pas la vie, elle n’a pas peur d’insulter et de blesser
prakriti. Elle renie Rama, le Seigneur de prakriti.’’ Je découvris une nouvelle facette
de la personnalité de Baba—la rareté, la clarté et la validité de Sa compréhension
de la condition humaine contemporaine.
Baba parla au fils de la sœur la plus âgée. Il avait été sélectionné comme agent de
police et suivait un entraînement spécial au Mont Abu. Baba cita abondamment la
Gita en lui conseillant d’accomplir son devoir aussi consciencieusement que possible
et aussi scrupuleusement que la loi ne l’exige ou ne l’impose. Quand le jeune
homme pria pour que Baba le guide et le protège, Baba répondit : ‘’Je le fais pour
tous ceux qui cherchent, c’est Mon devoir. J’ai infligé la faim à l’homme et Je dois le
nourrir. J’ai planté l’arbre, aussi J’arrose ses racines.’’ J’étais bouleversé, suite à la
révélation du caractère unique de cette Apparition. J’avais lu dans la Shri Sai
Satcharita que Baba avait déclaré à Shirdi que Son trésor était plein et qu’Il pouvait
donner à chacun ce qu’il voulait. J’avais dit à mes amis que c’était une vantardise,
mais maintenant, Baba prouvait que c’était moi le fanfaron.
Le désir d’accueillir Baba dans ma maison s’intensifia avec chaque opportunité de
bénéficier de Sa compagnie et de Sa conversation dans les maisons des autres
dévots. Je découvris rapidement que cet avantage était un acte de grâce
spontanée. Il ne pouvait être obtenu par un autre moyen que la prière. Un jour,
mère eut l’audace d’arrêter Baba, alors qu’Il sortait d’une séance de bhajans et de
Lui présenter sa demande. Elle obtint la bénédiction. Il dit : ‘’Je viendrai, je
viendrai,’’ trois fois ! Mais quand ? Quand Il le voudra ! Malgré tout, la promesse
bien réelle qu’Il fit fut une source de consolation.
La Fête de l’Anniversaire en 1948 et Sivarathri en février 1949 nous attirèrent à
Puttaparthi. Les célébrations furent simples, avec des centaines d’intimes dévots.
103
Baba répandit Sa grâce sur tous, y compris les hommes et les femmes du village.
Un riche festin fut le point d’orgue de l’Anniversaire. Sivarathri fut l’occasion d’une
séance de bhajans et d’une veillée nocturne. Baba se retira dans la pièce où Il
passait la journée quand le linga fut prêt à sortir. A part deux compagnons de Son
âge, seules quelques personnes purent assister au saint événement, bien que
d’autres eurent le privilège de voir le symbole mystique de la divinité qui s’était
développé en Lui. Les villageois vinrent également en grand nombre avec leurs
charrettes remplies de canne à sucre prête à être broyée au moulin. Ils prièrent
pour que Baba les bénisse d’une récolte de jus profitable et d’un bon prix pour le
sucre brun qu’ils fabriquent.
Je m’étais construit une petite maison d’habitation pour moi-même dans la banlieue
de Bangalore. Quel que soit le temps, je devais marcher plus de cinq kilomètres
pour atteindre le collège. Un jour, en juillet 1949, il pleuvait, non pas des cordes,
mais des hallebardes ! Alors que j’approchais des bureaux du conseil municipal, il y
eut un coup de tonnerre qui déchira le ciel et qui faillit me briser les tympans. Je
m’abritai sous le porche, trop petit déjà pour accueillir les ânes, les vaches, les
chiens et les humains trempés. Je savais que l’administrateur de l’université était en
ville. Je résolus de lui demander de me poster comme professeur dans le collège
universitaire de n’importe quelle ville, peu importe son éloignement ou son
délabrement, là où je pourrais vivre à quelques minutes du collège.
De sous le porche, je m’aventurai dans le crachin et me hâtai vers le collège. J’étais
certain que l’administrateur serait au Collège Central, mais je devais d’abord donner
cours à une classe qui attendait avant de lui présenter ma demande. Le Dr
Thirumalachar, le directeur, m’attendait à l’entrée même et il m’apostropha :
‘’Félicitations ! Baba t’a béni,’’ s’exclama-t-il. ‘’Tu dois rentrer au Collège
Intermédiaire de Davangere en tant que directeur. L’ordre de l’université vient juste
d’arriver. Demain, c’est jeudi, le jour de la semaine spécialement béni par Baba. Je
veux que tu envoies un télégramme maintenant et que tu prennes le train de nuit
qui part à 21h00. Il te déposera là-bas à 7h00 du matin.‘’
Lors du tout premier entretien, Baba m’avait assuré que mon salaire et mon statut
à l’université seraient bientôt augmentés. Ses paroles étaient devenues réalité. Sa
volonté avait prévalu. Ainsi, en Son jour, je me présentai devant Sri O.K. Nambiar
que je remplaçais et j’assumai la couronne d’épines qu’il ôta volontiers de sa tête.
104
J’appris que le campus du collège était l’arène aride de factions rivales
empoisonnées par de caustiques loyautés de caste, que le vice-recteur avait envoyé
quatre directeurs à Davangere en cinq ans pour remettre le collège sur les rails et
que si l’on ne me permettait pas de remplir ma fonction, il fermerait le collège pour
de bon, sans la moindre hésitation. Aussi, sans en être conscient, j’avais apporté
avec moi une épée de Damoclès qui était maintenant suspendue au-dessus du
temple de Sarasvati ! Il n’y avait là aucune perspective agréable, mais puisque
Baba m’y avait envoyé, j’avais la certitude que les épines seraient bientôt
émoussées.
J’installai un portrait de Baba dans mon bureau. Je demandai Ses bénédictions en y
entrant ainsi qu’en apposant ma signature sur toute lettre, chèque, document,
notification ou ordre. Le Sai mantra de l’amour guérit l’allergie chronique envers
toute activité au relent d’éducation dont souffrait une partie des étudiants. Avec ce
mantra, je plantai le jeune arbre du seva dans les quartiers harijans de Davangere.
La ville avait une usine d’huile végétale, car c’était le marché de la région
productrice d’arachide du nord de Mysore. C’était également le centre d’une vaste
région à la terre noire où l’on faisait pousser du coton. Ainsi il y avait aussi trois
filatures de coton. Elle comprenait une importante colonie de campements harijans,
isolés et abandonnés, dont les résidents travaillaient pour la plupart à garder la ville
propre. Nous choisîmes le Rama Mandiram comme centre de service du collège,
une hutte de terre de 3 m x 2,5 m construite dans cette colonie par les Harijans.
Nous délimitâmes un terrain de volley-ball et nous l’équipâmes de piquets, d’un filet
et d’un ballon. Là, dans le périmètre sacré, mes étudiants et les jeunes Harijans se
côtoyèrent en servant, passant, bondissant et en frappant. Oh ! Quel plaisir et quel
enthousiasme il y avait là ! De nombreux sourcils s’élevèrent dans les milieux de
l’orthodoxie craintifs et suspicieux, mais l’idéalisme des collégiens les convainquit.
Sur le mur du mandir, nous affichâmes un bulletin de nouvelles hebdomadaires
avec des photos que nous commentions volontiers aux personnes âgées curieuses.
Nous chantâmes des bhajans et nous programmâmes des discours, des exposés et
des pièces musicales. Chaque fois qu’une personnalité en vue ou qu’un ministre
visitait le collège, nous l’emmenions au mandir et nous l’amenions à improviser une
conférence. Certains conseillers municipaux n’étaient pas très contents. Ils
appelèrent cela de la flatterie, nous taxèrent d’exhibitionnisme et nous accusèrent
de découper les illustrations des magazines auxquels le collège était abonné. Les
garçons s’amusèrent de leur cynisme et les programmes en firent leurs choux gras.
Comme leurs propres fils étaient impliqués et comme des hôtes distingués
pénétraient dans le bidonville, la municipalité dut améliorer les routes et les
105
canalisations et veiller plus spécialement aux problèmes des résidents. Je répétai
mes récitals Harikatha au Centre de Davangere et dans quelques villages des
alentours comme Malladihalli. Le dernier jour de ma titularisation en tant que
directeur du collège, j’offris aux Harijans un Harikatha sur Nandanar, le saint
harijan du 15ème siècle qui fut porté dans le magnifique temple de Shiva de
Chidambaram par les prêtres brahmanes en personne. Le ministre de l’Education
du gouvernement de Mysore présida la réunion au Rama Mandiram.
Je lançai également un programme rural novateur comme part de l’activité du
collège. La troupe scoute reçut la responsabilité de ce service—l’exposition
éducative itinérante. Nous rassemblâmes une centaine de photos que nous fîmes
encadrer, dont cinquante inspireraient les adultes et cinquante attireraient et
instruiraient les enfants. Nous préparâmes aussi une série d’une vingtaine
d’expériences de laboratoire de physique et de chimie qui feraient naître
l’émerveillement et implanteraient la curiosité. Nous sélectionnâmes des coquillages
étranges, des branches de corail, des nids d’oiseaux, des plumes de paon et des
bois de cerf. Les caisses contenant tout ce matériel étaient transportées par bus ou
par chars à bœuf dans les villages des alentours—parfois éloignés de cinquante
kilomètres.
Les scouts montaient l’exposition dans le hall de l’école, préparaient les expériences
(démontrées par les étudiants) et accrochaient les photos à des hauteurs
appropriées. Ils accrochaient des drapeaux, des guirlandes et des bannières en
travers de la route. Un scout se tenait à la porte et battait du gros tambour que
nous emmenions avec nous pour rassembler le village entier— hommes, femmes et
enfants— dans le hall. Ils entraient par des files séparées et profitaient d’un
excellent divertissement.
Il fallut aussi sevrer les enseignants d’attitudes anti-scolaires et agressives. Je tentai
des réunions sociales bimensuelles des membres du personnel, l’hospitalité étant
assurée par les enseignants eux-mêmes, en rotation. Ceci aida à fraterniser. Très
vite, une compétition hilarante apparut dans la confection de plats. C’était une
époque où la présidence de Bombay était à quinze kilomètres de Davangere et celle
de Madras à peine à cinquante kilomètres. De larges populations de ces deux
présidences parlaient la langue kannara et étaient liées à la population de l’Etat de
Mysore par des liens culturels, religieux, familiaux et commerciaux. J’encourageai
mon équipe d’enseignants à se déplacer avec moi dans les villages et les villes des
districts voisins affiliés à Bombay et à Madras et soumis à la pression culturelle et
106
linguistique du marathi, de l’urdu et du télougou. Nous prîmes la parole en kannara
devant des assemblées de nos frères et nous leur parlâmes des saints et des
érudits, de l’art et de la culture, des mythes et des légendes, des héros et des
héroïnes qui ont rendu le pays kannara illustre et glorieux. Je découvris que les
enseignants de mon collège étaient très enthousiastes pour élargir le projet.
Formant un groupe de missionnaires culturels, nous visitâmes pratiquement chaque
ville accessible par rail de Davangere à Hubli, et accessible par bus de Davangere à
Hospet et Gadag.
Pas étonnant que j’aie pu déclarer à Baba lorsque je pris ma retraite de
l’université en 1954 à l’âge de 56 ans et que je quittai Davangere (la règle
était que je devais cesser de servir le gouvernement à l’âge de 55 ans) :
‘’Swami ! Vos bénédictions m’ont permis de passer cinq années heureuses
dans ce lieu notoirement ‘’difficile’’. Et lors de mon départ, il y avait une
immense assemblée d’étudiants et de Harijans pour me dire au revoir à la
gare. Leurs guirlandes de fleurs ont failli m’étouffer.’’ Tout de suite, Swami
dit ‘’Bien’’ et Il agita Sa main. A ce moment-là, Il matérialisa un rosaire de
grains de tulsi. Lorsqu’Il le tint devant moi, il semblait trop court d’une
dizaine de centimètres, mais quand Il le déroula et le plaça autour de mon
cou, il était suffisamment long. Baba nous aide à chaque pas et quand nous
franchissons la ligne d’arrivée à la fin de la course, Il nous couvre de cadeaux
pour avoir gagné par Sa propre grâce constante—alors que nous prétendons
avoir gagné par nos propres efforts !
Mais il se passa beaucoup de choses avant que je ne quitte mon poste de directeur.
Ma fille m’informait immédiatement de l’arrivée de Baba à Bangalore pour que je
puisse me présenter où Il se trouvait et Le prier de passer quelques temps dans ma
maison où elle vivait avec ses beaux-parents. (Je me souviens de la première fois
où j’employai ce mot égocentrique exécrable.) ‘’Oh ! C’est votre maison ! N’est-ce
pas ?’’, intervint-Il. ‘’Votre maison Swami, Votre maison, toute entière !’’, concédaije. Alors, Il s’exclama : ‘’Qui êtes-vous pour M’inviter dans Ma maison ? Je peux
être chez Moi et en dehors de chez Moi comme Je l’entends. Cela ne vous concerne
pas.’’
Une fois, ce fut le jour où nous célébrions la Fête de Ganesh. J’étais à Bangalore
avec ma femme et ma mère. Il accepta de venir. Mais j’appris d’autres amis qu’Il
leur avait donné la même gracieuse assurance. Chacun de nous—environ une
douzaine de dévots—nous espérâmes la bénédiction, le cœur et les portes ouvertes
107
jusque tard dans l’après-midi et le soir, Baba nous trouva tous à Ses Pieds, les yeux
rouges de ressentiment et les langues liées par la tristesse. Mais Baba parut
s’amuser de la scène. Il dit : ‘’Je suis venu chez vous. Je ne manque jamais à Ma
parole. Dites-Moi. Je vous ai donné un signe à tous. La guirlande de fleurs que vous
aviez placée autour de Mon portrait ne s’est-elle pas brisée ?’’ Effectivement, elle
s’était bien rompue ! Nos visages s’illuminèrent. Nous touchâmes Ses Pieds en
signe de gratitude.
En 1950, il n’y eut pas de fête de Dasara à Puttaparthi car Prasanthi Nilayam (la
Demeure de Paix Suprême), qui était en construction depuis plus de deux ans
suivant le plan dessiné par Lui, fut prêt pour l’inauguration, le 23 novembre, le jour
du vingt-cinquième anniversaire de Baba et des dispositions élaborées furent prises
pour mettre en lumière l’événement qui était réellement une avancée majeure dans
la carrière avatarique. J’arrivai sur place quelques jours à l’avance et je me joignis à
des frères d’Hyderabad, Venkatagiri, Madras, Salem et Bangalore pour nettoyer les
canalisations et les routes du village et pour ériger des arches de bienvenue sur la
route de la procession longue de quatre cent mètres entre le mandir du village et
Prasanthi Nilayam, sur les contreforts des collines au sud. La route longe un étroit
talus entre des champs de paddy verts bordés d’arbustes épineux. Un ingénieur de
Bangalore qui contribua pendant quelques jours à superviser la construction
m’indiqua un arbuste où Baba cueillait des oranges et des pommes pour lui et les
autres, tandis qu’ils marchaient en groupe du mandir vers le site pour vérifier les
progrès. ‘’Combien je désirai qu’Il cueille une bouteille de ma marque de whisky
préférée’’ se lamenta-t-il sans honte. J’eus pitié de la victime.
Ils furent des milliers à parcourir cette route, ce matin-là. Les dévots fleuristes
avaient préparé un superbe palanquin pour Bhagavan. D’épaisses guirlandes de
roses et de jasmin étaient suspendues aux extrémités du dais. Baba s’installa sur le
lit de soie sous un magnifique gland orné de fils d’or. Respectueusement porté sur
les épaules d’équipes de dévots qui se relayaient, Il avançait majestueusement vers
le Nilayam. Chalumeaux et tambours, clarinettes, clairons, saxophones, cornemuses
et tam-tam Le précédaient, tandis que des groupes de bhajan chantaient en chœur
et à gorge déployée devant, à côté et derrière. Tous les yeux étaient braqués sur le
visage du ‘’Sauveur’’ introduisant l’ère de la Paix sur la Terre et de Bonne Volonté
parmi les hommes. Beaucoup purent apercevoir le front de Baba révélant un point
brillant en son centre, là où Shiva est décrit par les sages comme possédant le
Troisième Œil. Nous remarquâmes que Baba arracha malicieusement des pétales,
jusqu’à ce que Ses mains en soient remplies. Ensuite, Il les éparpilla sur la foule qui
108
grouillait autour. Quand ils touchèrent le sol ou même leurs têtes, ce n’étaient plus
des pétales ! Chacun d’eux se transforma en un médaillon d’argent avec le visage
de Baba d’un côté et celui de Baba de Shirdi de l’autre. Il ne pleuvait pas que de
l’argent et des médaillons. Il y avait aussi des bagues, des pièces, des chocolats,
des raisins, des noisettes—chaque cadeau étant une surprise pour celui qui le
ramassait. Et c’est ainsi qu’il plut d’or et d’allégresse pendant tout le trajet, du nord
au sud.
Avant que le palanquin ne touche le sol sous les acclamations extatiques de la
foule, Baba fit signe aux porteurs de s’arrêter et lança une nouvelle volée de
pétales—qui n’étaient ni de rose, ni de jasmin, ni d’aucune essence botanique
familière. Ce furent d’étincelantes pièces d’argent qui retombèrent, peut-être
frappées au Ciel, avec des images fines de Lui-même et l’inscription consolatrice
‘’Pourquoi craindre quand Je suis ici ?’’ dans plusieurs langues indiennes et en
anglais. Nous sûmes que l’Ere Sai avait commencé sous tous les cieux, quand cette
Magna Carta nous assurait l’immunité contre la peur.
Quelques ingénieurs qui étaient venus spécialement pour assister à l’inauguration
hésitèrent à ramasser les pièces. Ils ne souhaitaient pas être les ‘’victimes’’ d’une
hystérie collective. Ils préféraient garder leur logique intacte. Je leur montrai deux
pièces que j’avais ramassées et les persuadai d’examiner leur authenticité, mais ils
cherchèrent à tout prix à étayer leurs hypothèses bornées. Quelle pitié !
Vingt-cinq années plus tard, un psychiatre de San Diego en Californie, le Dr
Samuel Sandweiss décida de rencontrer Baba ‘’pour étudier et
comprendre…pour prouver que les miracles n’existent pas ! Selon mon
opinion, croire aux miracles émanait de phénomènes comme l’hystérie
collective, l’illusion de groupe ou la capacité de quelqu’un d’exercer une
influence étrange sur d’autres au point d’altérer leur perception de la réalité.
J’avais l’impression qu’observer Baba en personne me donnerait une idée de
ce qui avait pu se passer au temps du Christ pour propager ces histoires
incroyables !’’ Ces phrases sont tirées de la page 27 de son livre, Sai Baba,
le Saint Homme et le Psychiatre. (version anglaise,NDT)
Il vint et il observa Baba. Et à la page 47 du même livre, démontrant
involontairement l’insuffisance du titre-même qu’il avait choisi, il écrit : ‘’Ces
histoires bibliques ne sont manifestement pas symboliques mais authentiques. Le
divin se manifeste pour enseigner. Dieu apparaît sur la Terre. Il existe des forces
109
dans l’univers, des pouvoirs que nous ne pourrons jamais imaginer.’’ Et sur la
même page, il s’exclame : ‘’Surprenant ! Incroyable ! Impensable ! L’expérience la
plus époustouflante et la plus extraordinaire—comme si la science-fiction la plus
improbable devenait réalité.’’
Oui. Il est venu piquer l’orgueil de la science et de la technologie, car leurs adeptes
encouragent volontairement ou involontairement la violence, la haine, l’avidité et la
tyrannie. Le nom qu’Il a apposé au Centre de Son activité—Prasanthi Nilayam—
symbolise la somme des qualités qu’Il a décidé d’implanter dans le cœur de
l’humanité—l’amour, le service mutuel, le renoncement et la fraternité. Prasanthi
implique la paix supérieure—pas l’intervalle de calme entre deux tempêtes, mais la
tranquillité sereine, suprême et inébranlable d’un esprit libre de passion et d’un
intellect nettoyé et purifié qui reflète l’amour de Dieu. La Gita dit : ‘’Prasanthi est la
nature humaine quand les passions sont au repos (Saantha rajasam) et quand la
raison est sans tache (Akalmasham). L’état de Prasanthi ne connaît pas la peur
(Vigatha bhee), car il n’est pas contaminé par la vendetta ni la voracité.’’
Silencieusement, Baba déclara en ce jour de Son 25ème Anniversaire qu’Il inaugurait
non pas un bâtiment appelé Prasanthi Nilayam mais le monde comme un vaste
Prasanthi Nilayam. Tous ceux qui avaient des oreilles purent entendre les échos de
cette déclaration tout autour du monde.
Lors de visites subséquentes, nous vîmes quelques bâtiments sortir de terre à
droite de Prasanthi Nilayam, destinés aux dévots désireux de passer quelques jours
en la Présence. Des fours situés près du puits situé sur le côté est de la route qui
conduit à la rivière, nous transportâmes des briques sur le site où les maçons
s’activaient avec leurs truelles. Baba s’assit sur une chaise et observa les deux
longues chaînes d’hommes et de femmes se passer les briques de main en main
jusqu’à ce que le monticule près du puits devienne le monticule près du site.
Ensuite, nous marchâmes en file indienne devant Lui et nous reçûmes un salaire
symbolique de Sa main—une pièce en cuivre d’une valeur d’un quart d’anna,
circulaire, fine avec un trou au milieu, conçue par les Anglais pour économiser ce
métal ! Elle reste un souvenir précieux de Son amour, de Son sens de l’humour
farceur.
Il nous enseignait que nous n’avions aucun droit d’exploiter le travail de quiconque,
qu’il soit riche ou pauvre, qu’il soit proche ou éloigné. La gratitude est un noble
trait. Ce n’est pas un signe de faiblesse d’accepter ni un signe de supériorité d’offrir.
Bien que quatre quartiers résidentiels s’élevèrent rapidement, la plupart d’entre
110
nous ne purent trouver abri qu’au village dans le Mandir, pour nous plein d’heureux
souvenirs, mais à présent pathétiquement surnommé ‘’vieux Mandir’’. Là-bas, nous
cuisinions et nous mangions, nous faisions notre toilette et nous dormions, nous
nous reposions et nous nous rafraîchissions, nous priions et nous bavardions, mais
pendant tout ce temps-là, le ‘’nous’’ essentiel demeurait à Prasanthi Nilayam où
Baba était. Là-bas, nous participions aux bhajans deux fois par jour. Nous
préparions aussi sur nos foyers improvisés ce que nous espérions voir se révéler
être des mets délicats que nous emportions avec des précautions nerveuses, et
nous placions les plats autour de la table où Baba s’asseyait pour déjeuner. Comme
à Shirdi, ici aussi, Baba ne mangeait que ce que les dévots offraient. A Puttaparthi,
Il avait parmi Ses dévots Sa mère et Ses sœurs. Elles aussi Lui présentaient leurs
expériences culinaires.
Nous ne rentrions au village à midi et au soir qu’après que Baba se soit retiré après
le rituel du déjeuner ou du dîner. Quand nos plats nous étaient rendus, nous
découvrions que Baba y avait goûté dans Son infinie compassion. Et Il pouvait
même dire à une dame triste qui s’en retournait au vieux mandir avec son plat, en
l’observant de la véranda du premier étage : ‘’Ton rasam était très bon,’’ ‘’ton riz
était très savoureux,’’ juste pour qu’elle puisse ressentir ‘’Ta bénédiction me rend
heureuse,’’ ‘’Tes paroles sont comme du nectar pour mon cœur.’’
A Davangere, nous n’étions pas loin de Baba, bien que la carte indiquait 360 km.
Sitôt arrivés sur place, une enseignante nommée Padma, diplômée en lettres et en
pédagogie, personne parente de la pieuse Subbamma de la famille du Karnam à
Puttaparthi, m’apporta une lettre de Baba dans laquelle Il mentionnait qu’Il lui
envoyait dans ce lieu étranger, à Davangere, un ‘’père’’ et une ‘’mère’’. Nous
l’adoptâmes sur le champ. Elle avait été le témoin de nombreuses leelas de
l’enfance de Baba et je pus prendre de nombreuses notes pour mon livre sur Baba.
Elle avait eu une étrange expérience à la gare de Bangalore, où Baba sous Sa forme
de Shirdi, la convainquit de rentrer chez elle plutôt que, comme elle l’avait décidé,
de s’aventurer sur la table d’opération d’un hôpital de Mysore.
Baba, une personnalité aux allures de boxeur, était vêtu d’une longue robe blanche
trouée. Il portait une petite barbe bien taillée et clopinait gaillardement sur des
sabots de bois. Il lui dit qu’Il avait un ashram près du Vidura Aswattha, un ancien
banian sacré planté par le sage Vidura qui est mentionné dans l’épopée du
Mahabharata. (Puttaparthi se trouve à environ 50 km de cet arbre sacré). Il lui dit
aussi à demi-mot qu’après quelques années, Il se rendrait à Shirdi avec tous les
111
disciples qui sont maintenant dans Son ashram et qu’Il s’y fixerait. Ensuite, Il
préleva une poignée de petits paquets de vibhuti du sac qui pendait à son épaule et
après les avoir partagé en deux moitiés, Il en remit une pour son usage et l’autre
‘’pour la personne qui est comme un père pour toi.’’ Et elle m’écrivit qu’elle
viendrait bientôt me voir avec les paquets de la grâce de Shirdi car la nuit suivante,
à Tumkur, elle eut un rêve où apparut le même ‘’vieil homme’’ qui lui demanda :
‘’N’as-tu pas donné la vibhuti à Kasturi ?‘’
Décembre 1951. Je reçus au courrier une lettre de Baba en langue kannara, mais
avec l’écriture anglo-saxonne. Je ne pouvais ni lire ni écrire le télougou et ma
compréhension de la langue était hésitante et vague, aussi Baba dut-Il concevoir
cette méthode de correspondance duelle et tortueuse pour communiquer Ses
ordres. La lettre me rendit à la fois fier et repentant. C’était un ordre déguisé en
requête. Je devais dévoiler le portrait de Bhagavan à l’occasion de la cérémonie de
la Journée Scolaire de l’Ecole Secondaire Sri Sathya Sai Baba de Bukkapatnam ! Par
mesure de prudence, Baba avait écrit que cette chance en or était un signe
précieux de ma bonne fortune.
Je me sentis honteux de ne pas pouvoir parler le télougou, car la grande majorité
des gens qui se réuniraient à Bukkapatnam ce jour-là ne connaîtraient pas l’anglais
et le kannara était pour eux de l’oriya ou de l’espéranto. Ainsi, après avoir très
humblement accepté la mission, je me rendis à Bangalore pour en conférer avec un
professeur de télougou de la Fort High School et pris note en écriture malayalam de
la version télougoue de mon discours en kannara qu’il me dicta mot pour mot.
J’arrivai à Puttaparthi et déposai la chose à moitié cuite devant Baba qui rit de ma
fébrilité et écarta le manuscrit. Il dit que le discours ne devrait pas être artificiel
(artificial). ‘’Il doit venir du cœur’’ (ce que Baba rendit par le terme ‘’heartificial’’!),
conseilla-t-il. Ainsi rentrai-je à Davangere fort soulagé et plus riche d’un nouveau
mot anglais.
L’école secondaire de Bukkapatnam fut le don de Baba à la ville qui doit son
existence et sa prospérité aux ingénieurs du 14ème siècle (employés par l’empereur
Bukka de l’Empire de Vijayanagar) qui choisirent le site des digues près de ce lieu
pour la construction d’un barrage sur la Chitravathi. Baba y fut élève à l’école
moyenne, après avoir quitté l’école primaire de Puttaparthi. Il n’avait pas besoin
d’étudier. Il utilisa Son professeur pour enseigner à Ses compagnons et Ses
camarades que les hommes sages et les aînés devraient être respectés. Il utilisa
Ses compagnons et Ses camarades pour enseigner aux villageois que les enfants
112
devraient être chéris comme des piliers potentiels de la société. L’école moyenne
qu’Il fréquentait à Bukkapatnam fut élevée au statut d’école secondaire avec l’aide
d’une donation substantielle du Raja de Venkatagiri qui fut attiré à Puttaparthi par
un concours de circonstances mystérieuses voulues par Baba. Baba dut se rendre à
Madras pour se mettre en rapport avec le Premier Ministre et obtenir l’autorisation
nécessaire, car le ‘’grand homme’’ qui avait la charge de la présidence n’était pas
du tout sûr que le petit point sur la carte méritait cette institution prestigieuse. Il y
avait encore un autre problème qui devait être résolu : l’école secondaire devraitelle être construite du côté oriental ou du côté occidental du barrage ?
L’école secondaire de Bukkapatnam fut la première expérience de Baba dans le
parrainage et la promotion d’instituts d’enseignement pour les jeunes. Elle obtint
l’honneur de porter Son nom. Il était le Président du Comité de l’école. Il visitait
souvent l’école et donnait des avis constructifs au directeur et aux autres
professeurs. Chaque année, Baba organisait une fête pour les étudiants de l’école à
Prasanthi Nilayam dans le cadre des célébrations de l’Anniversaire. Il connaissait
chaque étudiant par son nom ainsi que son milieu familial. Sa sympathie était
profonde et s’exprimait généreusement et pratiquement. Il fit don à l’école d’une
série d’instruments de musique pour qu’un orchestre puisse être formé pour des
défilés, des marches d’entraînement, des rassemblements etc. Les garçons
apprirent à jouer des bhajans à chaque fois qu’ils se rassemblèrent au Nilayam. Ils
présentèrent aussi pendant les fêtes au Nilayam des exercices avec des cerceaux,
des lassos et des torches. Comme bénédictions pour Son Anniversaire, Il offrit des
uniformes aux enfants harijans. Il équipa l’école de mobilier, d’une bibliothèque,
d’une chaîne stéréo et d’un récepteur radio avec des hauts-parleurs. En fait, Il
nourrit Son école dès sa naissance et continua à être Son protecteur et Son
président jusqu’à ce qu’elle devienne l’une des meilleures écoles secondaires du
district, intellectuellement et autrement.
La Fête de l’école devait être présidée par Sri Koti Reddy, le Ministre des Finances
de l’Andhra Pradesh. Baba m’avait conféré le titre de docteur honoris causa sur la
carte qu’Il avait fait imprimer pour envoyer à tous les invités de la cérémonie. Des
larmes me montèrent aux yeux quand je vis mon nom indiqué comme N. Kasturi,
diplômé en lettres, diplômé en droit, docteur, directeur du DRM College de
Davangere, sur les faire-part.
A mon crédit, j’avais quelques thèses embryonnaires sur des sujets pour lesquels
j’avais à cœur d’obtenir un doctorat des universités de Madras ou de Mysore. Je ne
113
pus dépasser quelques chapitres sur ‘’La Législation Industrielle de l’Inde’’ ; je
terminai presque une étude sur ‘’Les Derniers Rajas de Coorg’’ ; je recopiai
quelques dizaines de dossiers du secrétariat de l’Etat de Cochin sur ‘’Les Marchands
Hollandais à Cochin’’. Ainsi, je dus avouer à Swami quand je tombai à Ses pieds à
Bukkapatnam que je n’avais pas le droit au titre de docteur. Baba sourit et me
donna une petite tape dans le dos. ‘’Tu es un docteur.’’ Sri Vittala Rao, un ancien
membre du Service des Forêts de Mysore et un vieil ami à moi souleva le doute :
‘’De quelle université, Swami ?’’ Swami se tourna vers lui et dit : ‘’De l’Université de
Puttaparthi’’.(Trente ans plus tard, le jour de Vijayadasami, au Poornachandra
Auditorium, devant une assemblée de cinquante mille dévots présidée par le
Président de la Cour Suprême de l’Inde et avec comme invité principal, le
gouverneur du Maharashtra, l’Université de Puttaparthi—l’Institut d’Enseignement
Supérieur Sri Sathya Sai— fut inaugurée, avec Bhagavan comme recteur et le Dr
Vinayaka Krishna Gokak, maître et docteur en lettres, comme vice-recteur. Nulle
parole de Bhagavan ne peut être superficielle, stérile ou légère.
J’arrivai à Bukkapatnam une heure avant le début de la cérémonie et je fus
gracieusement introduit dans la distinguée compagnie. Lorsque mon tour vint, je
me levai de ma chaise et fort heureusement sans maladresse de ma part, je tirai
sur le ruban auquel était attaché un voile en soie argentée, exposant ainsi le
magnifique portrait du Seigneur et je disposai autour une guirlande de fleurs.
Je m’adressai à l’assemblée en anglais, comme Baba m’y avait autorisé. Je dis que
les écoles s’honorent elles-mêmes en plaçant devant des générations successives
d’élèves des portraits de l’une ou l’autre personnalité, comme d’éminents anciens
étudiants, de généreux donateurs et d’illustres personnalités mondiales. Je
mentionnai que Baba fut un élève de l’école alors qu’elle était encore une école
moyenne. Cela faisait de Lui un ‘’ancien étudiant’’, un ‘’ancien étudiant’’ que
114
n’importe quelle école serait fière d’avoir. Il fut aussi l’artisan personnellement
responsable de son élévation, de son établissement et de son progrès. Baba était
un Phénomène Divin dont le portrait conférerait renom et pouvoir à n’importe
quelle institution ayant pour objet de promouvoir la connaissance et de prescrire les
normes de la moralité et de la spiritualité dans n’importe quel pays. Le fait qu’Il
était le Président du Comité de l’école était, je le soulignai, d’une valeur unique.
Baba adorait les enfants et Il s’efforçait toujours de les encourager à devenir des
citoyens du monde capables, efficaces et honnêtes.
Ce fut mon premier discours sur Baba et je fus transporté de joie lorsqu’Il me sourit
quand je m’assis nerveusement sur le bord de ma chaise après dix minutes de
tension. Il m’avait mis en garde de ne pas utiliser de notes et de ne pas dépasser le
temps imparti. Il autorisa le ministre à disserter quelques minutes de plus. Sa
femme, une travailleuse sociale réputée et une oratrice de son plein droit parla
également jusqu’à ce que l’assemblée ne commence à présenter des signes
d’agitation.
Cette nuit-là, j’arrivai tard à Puttaparthi après un dîner en la présence de Baba, à
l’école même. Le lendemain matin, Baba me fit appeler dans la pièce populairement
appelée Korike (‘’Korike’’ est un mot télougou qui signifie ‘’souhait’’—c’est la pièce
qui exauce tous les souhaits, en fait). Mais ce jour-là, elle fut pour moi une pièce
particulièrement frustrante !
Laissez-moi vous expliquer. Une fois, à l’occasion d’un séjour à Puttaparthi, des
princes de la famille royale de Venkatagiri me parlèrent d’une farce curieuse à
laquelle se livrait Baba. Quand Il était d’humeur, Il tendait la main vers une
personne qui possédait une bague incrustée de pierres et maugréait : ‘’Oh ! Quelle
honte ! Pour quelle raison devez-vous transporter des pierres sans être payé pour
cela ? Depuis quand accomplissez-vous ce travail méprisable ? Donnez-moi cette
bague !’’ Quand la personne ainsi réprimandée (la critique était techniquement
correcte) desserrait la bague et la plaçait dans Sa main, Baba soufflait dessus et elle
se transformait en bague avec un portrait en émail de Son propre visage charmant.
Ils me présentèrent la bague qui avait subi l'impact miraculeux du souffle divin.
Je développai le désir d’être le témoin de ce miracle unique et de porter une bague
ainsi métamorphosée. Aussi, j’achetai une bague en or sertie d’un énorme grenat.
J’étais sûr que Sa compassion serait éveillée en me voyant transporter une pierre
beaucoup plus lourde que celle que les autres portaient. J’espérais aussi qu’Il ne
115
manquerait pas de la remarquer et qu’Il me donnerait un beau portrait de plus
grande taille. Le charme de la pierre était indéniable, mais Baba m’encouragea à
souffrir. Il ne réclama pas la bague pendant deux années complètes.
Ce matin-là, j’entrai comme d’habitude dans la ‘’pièce-qui-exauce-tous-lessouhaits’’, le bras droit reposant sur la poitrine pour que le grenat soit là où son
éclat serait le plus manifeste. Baba tendit la main pour recevoir la bague ! Ah ! Je la
déposai dans cette paume à la douceur soyeuse. Mes doigts tremblaient
d’excitation. Baba continua à parler. ‘’Oh ! Vous désirez avoir un grand portrait pour
vous faire admirer comme un grand dévot. Ainsi, tout le monde vous envierait et
cela voud rendrait célèbre. Non. Les gens exhibent Mon portrait sur leurs doigts, sur
leurs montres, sur des médaillons autour de leur cou, sur les murs de leurs
maisons, sur les autels de leurs sanctuaires… Non. Possédez-Moi dans votre cœur.
Là est Mon foyer.‘’ Puis, Il souffla sur la bague qu’Il tenait entre Ses doigts. Elle ne
s’y trouvait plus. Or et grenat avaient disparu dans le néant. Je ravalai un soupir et
tout de suite après un sanglot qui naissait.
Baba dit quelques bons mots à propos de mon discours devant l’assemblée réunie
pour la Fête de l’école. Il prit des nouvelles de ma mère et de mes enfants. Ensuite,
Il me remit quelques paquets de vibhuti et ouvrit la porte pour que je puisse quitter
‘’la pièce qui exauce tous les souhaits’’. J’avais à peine fait deux pas que Baba me
rappela. ‘’Pauvre homme,’’ compatit-Il. ‘’Voulez-vous votre bague ?’’ Puis, de la
manière la plus compatissante qui soit, avec un ‘’Non ?’’ d’une douceur exquise et
un sourire charmant qui illumina soudainement Son visage, Il agita Sa main droite
et produisit ce qui m’apparut comme un morceau de lumière. C’était une bague en
or sertie de neuf pierres précieuses dont la légende disait qu’elle était capable
d’obtenir pour son porteur les avantages que les neuf planètes peuvent conférer.
Elle comportait une perle, un rubis, une topaze, un diamant, une émeraude, un
lapis-lazuli, un corail, un saphir et un zircon, trois dans chaque section. Il la plaça à
mon doigt. Elle m’allait parfaitement.
Il dit : ‘’Maintenant, vous n’annoncerez plus que Je suis vôtre avant même que Je
ne reconnaisse que vous êtes Mien. Cette bague est portée par beaucoup de
personnes qui croient que les Navagrahas (les neuf planètes) doivent être
propitiées. Vous découvrirez bientôt que Mon Anugraha (Ma Grâce) peut triompher
des sinistres desseins des neuf planètes. Jusque-là, portez ceci.‘’ Je sortis de la
pièce pour la seconde fois, avec un sourire jusqu’aux oreilles.
116
Baba fut toujours avec moi pendant les années où je trimai à Davangere. Il déjoua
de nombreux complots visant à me déstabiliser. Il ôta plusieurs figures-clé mal
disposées à mon encontre. Il protégea ceux qui m’étaient loyal. Durant les mois de
vacances, j’allais à Bangalore et je m’occupais là-bas de la correspondance officielle.
Le bureau de Davangere m’envoya là-bas un chèque à cinq chiffres en provenance
du Ministère des Finances, à payer comme bourses aux étudiants du collège. On
m’envoya également une enveloppe officielle timbrée pour que je puisse retourner
le chèque signé par envoi recommandé. Avec l’enveloppe en poche, je pris un bus
pour me rendre au centre commercial de la ville. Il pleuvait à verse. Je fis quelques
achats dans quatre ou cinq échoppes, puis j’arrivai à la poste pour m’apercevoir
que ma poche trempée était vide. Ma tête bascula dans le pur désespoir.
Frénétiquement, je me mis à courir en empruntant les routes que j’avais prises et
les bus dans lesquels j’avais voyagé. J’avais peur qu’une personne ayant ramassé la
lettre ne touche le montant du chèque et même si elle ne le faisait pas ou ne le
pouvait pas, cela entraînerait des accusations irréfutables de négligence, de travail
indigne et d’absence du siège non-autorisée, ainsi que des avertissements et des
excuses. Je n’avais pas le numéro du chèque sur moi ! Je ne pus donc pas
téléphoner au ministère ni envoyer un télégramme pour signaler sa perte. Paniqué,
je pris le train de nuit à destination de Davangere et j’arrivai au collège vers huit
heures. Je convoquai le comptable pour qu’il dactylographie une lettre afin de
prévenir le responsable du Ministère des Finances. Le comptable se présenta à
9h30.
Avant que je ne puisse dicter la lettre, le facteur entra dans la pièce avec un paquet
de lettres dans lequel je découvris un envoi recommandé—celui que j’avais perdu à
Bangalore ! Le chèque était sain et sauf à l’intérieur. De manière évidente, il était
tombé sur une artère animée. Des bottes l’avaient piétiné. Une bonne âme (Baba ?)
l’avait ramassé et déposé dans une boite aux lettres toute proche. Le receveur des
Postes qui l’avait découvert parmi les lettres avait inscrit dessus ‘’Trouvé dans une
boite aux lettres’’, et puisqu’il était affranchi correctement, il avait pris la peine de
l’inscrire et de l’envoyer à la bonne adresse. Il avait voyagé avec moi dans le train
de nuit et il était arrivé dans mon bureau au même moment ! Jamais je ne révélai à
mes collaborateurs combien je l’avais attendu et pourquoi je les avais surpris par
cette visite.
Les examens de septembre de l’Université de Mysore dont mon collège dépendait
avaient débuté. Et à Puttaparthi, c’était Dasara ! En tant que directeur du collège, il
117
me fallait diriger les examens, ouvrir les paquets scellés de questionnaires et les
distribuer aux candidats, organiser la surveillance, ramasser les feuilles de réponse
et les envoyer aux examinateurs. En tant que dévot, j’aspirai à participer à la Fête
de Dasara au moins pendant les trois derniers jours avec ma femme et ma mère.
Heureusement, ces trois jours étaient des jours de congé pour mon collège et pour
tous les collèges. Je pus par conséquent télégraphier à ma femme qu’elle soit à la
gare de Bangalore le lendemain soir et qu’elle y attende mon arrivée de Davangere.
Ensuite, nous pourrions prendre ensemble le train pour Puttaparthi. Le plan était
parfait jusqu’à la bourde de ce matin-là.
Les candidats avaient pris leurs places. Les paquets scellés étaient prêts, devant
moi. Après en avoir extrait les questionnaires, j’entrai dans la première salle et je
tendis un exemplaire à chacun des 25 étudiants. Soudain, ce fut le tollé général.
Les vingt-cinq étudiants se levèrent en protestant. Les questionnaires n’étaient pas
en rapport avec la matière sur laquelle ils devaient être testés ce matin-là ! Ils
concernaient l’Histoire de l’Inde, mais l’horaire avait décrété qu’ils devaient être
prêts pour un examen sur l’Histoire de la Grande-Bretagne !
Ils avaient raison. J’avais tort. Je ramassai les questionnaires, courus dans mon
bureau, ouvris le coffre-fort, sortis le paquet correct et les doigts tremblants, je
déchirai les scellés. Je distribuai les questionnaires corrects et revins m’asseoir dans
mon bureau. Maussade, je contemplai les dégâts. Je me levai et refermai la porte.
Je me plantai devant le portrait de Baba et me mis à pleurer.
Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Pourquoi, ô pourquoi a-t-Il permis que je commette
une telle bévue ? Le test d’Histoire de l’Inde était dans six jours ! Maintenant, le
jury d’examen d’histoire devait se réunir, discuter et décider d’un nouveau
questionnaire. Celui-ci devait être imprimé et envoyé à une quinzaine de centres où
les candidats attendaient l’examen. Une tâche presque impossible à accomplir en
six jours. Ceux qui ne m’aiment pas, ceux à qui j’avais déplu et ceux qui n’avaient
pas de sympathie pour moi allaient tous se liguer contre moi, à présent. Il faudrait
demander à environ quatre cent candidats de venir au centre au moins après une
quinzaine de jours. Ceci provoquera certainement une vague de colère, car cela
nécessitera de lourdes dépenses pour chaque étudiant et beaucoup d’inconvénients
pour tous ceux qui sont concernés. C’est ce que je dis à Baba tout en pleurant.
J’envoyai un télégramme à ma femme, disant que je devais me rendre à Mysore
pour affaire urgente et qu’elle pouvait se rendre de Bangalore à Puttaparthi avec
ma mère, comme prévu. Je les rejoindrais plus tard.
118
Je pris le train de nuit pour Mysore et j’arrivai là-bas à 7 heures. Je me rendis
directement chez l’administrateur, un ami cher. Celui-ci apaisa une grande partie de
mes craintes. Il me dit que deux autres membres du jury d’examen d’histoire
étaient présents à Mysore et pouvaient être contactés. Il téléphona à l’imprimerie
du gouvernement et on nous répondit qu’ils pouvaient imprimer et livrer la nuit, si
le questionnaire était transmis à 14 heures au plus tard et il découvrit après
enquête que le jour de congé de la poste pour Dasara ne tombait que deux jours
plus tard. Il souhaita que j’attende chez le vice-recteur de l’université vers 10h30,
car il devait participer à une réunion historique au Crawford Hall où le Premier
Ministre Shri Hanumanthaiya lançait un programme scolaire révolutionnaire ainsi
qu’une réorganisation administrative surprenante. En tant que directeur de mon
collège, il suggéra que j’assiste à cette cérémonie et puis que je reçoive les
inévitables reproches et dénonciations du Grand Moghol. Sa maison était toute
proche, je le savais.
Aussi, je m’installai à l’intérieur du Crawford Hall sous le nez même de celui qui
était destiné dans quelques heures à faire la grimace devant ma stupidité.
Beaucoup me félicitèrent pour mon enthousiasme à être présent lors du lancement
d’un projet éducatif qui toucherait des millions de personnes, un enthousiasme qui
m’avait conduit pendant la nuit de Davangere à Mysore ! Je répondis à chacun par
un sourire, complètement faux.
La cérémonie débuta en fanfare. Le Premier Ministre fut introduit dans le hall sous
le son des trompettes et des tambours. Lorsqu’il se leva pour parler, le hall fut
plongé dans un profond silence. Ses premières paroles furent en anglais. Les
étudiants dans le fond de la salle réagirent immédiatement en se massant autour
des portes et en se perchant sur les fenêtres. Ils crièrent ‘’Kannada Sindabad’’,
‘’Angreji Murdabad’’, ‘’Kannada Matha Ki Jai’’. Les cris du cœur (du chœur !) étaient
assourdissants. Le Premier Ministre regagna son siège. La police sentit qu’elle
devait prendre en main la situation. A l’extérieur et à l’intérieur du hall, les lathis
plurent sur les étudiants. Ils frappèrent tous ceux qui tentaient d’éviter les coups.
Le Premier Ministre envoya quelques épithètes tranchantes au vice-recteur qui était
assis à côté de lui. Je vis sa crête choir. Je m’aperçus qu’on employait le gaz
lacrymogène afin de disperser les gens pour que nous puissions rentrer chez nous
sains et saufs.
Quand finalement je parvins à m’extraire du nuage de gaz, je me hâtai chez le vicerecteur et pris place dans la véranda de manière à ce qu’il ne me manque pas lors
119
de son retour. L’administrateur se trouvait déjà à l’intérieur, prêt à intervenir si
nécessaire. Le vice-recteur rentra en boitant. Il ruminait les événements calamiteux
et les récriminations de choix dont il fit l’objet, lorsque les étudiants de ses collèges
se transformèrent en défenseurs fanatiques de leur langue maternelle réduite au
silence. A cause du gaz lacrymogène, ses yeux étaient aussi rouges que les miens.
‘’Quelles sont les nouvelles ?’’, me demanda-t-il froidement en s’asseyant
maladroitement sur la chaise en face de moi. ‘’J’ai un certain problème,’’ répondisje. ‘’Avec les étudiants ?’’, fit-il, la voix tremblante. ‘’Non, monsieur ! Ici, c’est de
ma faute, et seulement de ma faute,’’ dis-je. Il fut soulagé. Il se leva et me tendit la
main. ‘’Je suis heureux,’’ dit-il. ‘’Pendant toutes ces années, vous avez maintenu au
calme les étudiants de Davangere. Regardez la pagaille ici ce matin !’’, se lamentat-il, en allumant un cigare. Je lui parlai de la bévue que j’avais commise et de la
nécessité urgente d’arranger les choses. Il se leva de nouveau. ‘’Ne vous faites pas
de souci, Kasturi ! De telles erreurs se produisent même dans les institutions les
mieux dirigées. Tant que vous gardez vos étudiants sous contrôle, je suis prêt à
laisser passer la moindre de vos erreurs.’’ Ensuite, il fit appeler l’administrateur.
Je me retirai dans une pièce pour rédiger un questionnaire sur l’Histoire de l’Inde.
Dans l’heure, les deux autres membres du jury arrivèrent et apposèrent leurs
signatures en signe d’acquiescement. Il fut envoyé à l’imprimerie du gouvernement
à midi. L’une des membres, une dame qui avait étudié l’Histoire de l’Inde avec moi
se proposa pour corriger l’épreuve. La poste confirma que les paquets arriveraient
dans les centres en temps voulu. Le vice-recteur me donna une grande tape dans le
dos. ‘’Continuez, Monsieur Kasturi, aussi gaiement que jusqu’à présent. Ne perdez
pas votre sens de l’humour. Les cieux ne sont pas tombés sur notre tête. Les
étudiants sont calmes. Tout est O.K. Vous pouvez maintenant vous rendre à
Puttaparthi.’’
Je partis à 15 heures et j’arrivai à la gare où ma femme et ma mère s’attendaient à
me voir descendre du train de Davangere. Elles n’avaient pas reçu mon
télégramme, bien que je l’avais envoyé en urgence avec des frais supplémentaires.
Baba n’avait pas dérangé notre horaire. Il me fit appeler dans Sa pièce à la dernière
minute du séjour. Je L’implorai : ‘’Swami ! Je ne veux pas continuer à être directeur
du collège. C’est trop…’’ Swami m’interrompit. ‘’Que s’est-il réellement passé ? Je
sais que vous avez ouvert un paquet par inadvertance à la place d’un autre. Vous
avez pleuré devant Moi. Et dans votre bureau, encore bien ! Eh bien, votre patron
vous a renvoyé avec une tape dans le dos, non ? Ce n’est pas la première fois que
120
vous commettez une bévue. Je suis toujours avec vous. Continuez tant bien que
mal et Je suivrai en vous épargnant les blessures.’’
Je sortis, sidéré par la compassion illimitée de Baba et par Sa conscience de chaque
acte de mission ou d’omission de ceux qu’Il aime. Je n’ose pas ajouter ‘’et de ceux
qui L’aiment. ‘’
Car, comment puis-je déclarer que je L’aime, la main posée sur le cœur ? Je Le
crains, je suis fasciné par Lui, je L’adore, j’aspire à L’entendre me réconforter moi
et d’autres. Mais je ne sais pas si je L’aime comme Il m’aime.
A Davangere, l’enseignante qui m’avait été donnée comme ‘’fille’’ fut d’une grande
inspiration. Elle nous raconta de nombreuses histoires sur l’enfance de Baba à
Puttaparthi. Elle L’avait vu devenir un guru. Elle avait été témoin des manifestations
de Toute-Puissance sur la colline du Kalpataru. Elle avait eu des visions du
Troisième Œil, de Krishna sur la balançoire, de Baba en tant que Varalakshmi et
Shirdi Sai Baba. Elle se souvint des jours passés et tourna son cœur vers Baba
comme un sol sec assoiffé de pluie. Elle ne s’était pas mariée, mais j’entendis Baba
l’appeler ‘’veuve’’ (une appellation de mauvaise augure), quand Il était d’humeur
joviale. Elle était invariablement froissée, mais Baba semblait s’amuser de sa
réaction. Un jour, je plaidai en sa faveur, mais Baba dit en guise d’explication :
‘’Oui ! Son mari s’est noyé dans la Yamuna.’’
Elle éclata en sanglots. Il lui fut demandé de découvrir auprès de ses parents qui
était l’homme et comment cela s’était passé. Ils lui racontèrent l’incident qui s’était
produit il y a longtemps, il y a dix-sept ans en fait. Tout le monde l’avait oublié,
sauf Baba. Ils dirent : ‘’Il y a longtemps, quand tu étais une enfant de cinq ans,
notre voisin de Chamarajpet était un ardent dévot de Krishna. Il venait d’Udipi, le
lieu saint où l’on vénère Krishna. Il gérait un hôtel dans cette ville et ses affaires
étaient florissantes. Il n’avait pas d’enfant. Il passait le plus clair de son temps en
puja devant la charmante idole de marbre qu’il s’était procurée à Mathura même.
Tous les jours, il éveillait Krishna, Le baignait, L’habillait, Le nourrissait, L’éventait,
Lui donnait du lait chaud, du beurre sucré et Le couchait.
Un jour, il décida de célébrer le mariage de Krishna avec Rukmini. Le pandit dont il
ne pouvait négliger l’avis lui conseilla de prendre un radieux petit chérubin pour
remplir la fonction de l’épouse. C’est ainsi que Padma fut conduite chez son voisin
et qu’elle fut persuadée de jouer le rôle grâce à de nombreuses sucettes. Elle reçut
121
de nouveaux habits de soie et de velours et fut ‘’enguirlandée’’ pour Krishna. Le
mangala sutra en or fut attaché autour du cou de l’enfant au nom de Krishna,
tandis que les mantras appropriés étaient récités à voix haute par des brahmanes.
Les années passèrent. Padma perdit tout souvenir de cette fête et du festin qui
suivit. Le lendemain même, le mangala sutra fut échangé contre de l’argent liquide
pour faire face à des besoins domestiques urgents. Le voisin aussi perdit sa
vénération fanatique pour Krishna. Ses affaires sombrèrent. Sa famille se moqua de
lui, car il avait dépensé une fortune pour des brahmanes corpulents, des pandits
voraces et une idole en marbre qui était sourde. Il perdit la tête. Il ne put plus
supporter la vue de Krishna qu’il aimait autrefois comme la prunelle de ses yeux. Il
mit l’idole dans un sac et la transporta jusqu’à Mathura (la ville natale de Krishna)
et à l’occasion d’une nuit sombre, il entra dans la Yamuna et abandonna à ses
profondeurs le cher ennemi qui l’avait pompé jusqu’au dernier sou. C’est ainsi que
Padma, la jeune mariée de cinq ans devint ‘’veuve’’ dans le Livre de Dieu en raison
de ce crime désespéré. Pas étonnant que Baba s’amusait à la taquiner et à rire de
son deuil fictif.
Chaque fois que Padma se rendait à Puttaparthi (ce qu’elle faisait souvent car la
seconde femme du Karnam était sa tante), Baba l’interrogeait pour savoir comment
nous nous portions. Un jour, elle Lui dit que ma mère était triste parce qu’elle
n’avait pas été bénie par Son darshan, même en rêve, depuis longtemps. Baba
réagit avec la plus grande compassion. ‘’Oui ! La vieille dame M’avait tenu les mains
lors de son départ et elle avait prié pour que Je lui accorde Mon darshan en rêve.
J’exaucerai son souhait cette nuit-même.’’ Padma écrivit pour s’inquiéter de ce qui
s’était passé en donnant la date de la promesse.
Merveille des merveilles ! Lorsque la lettre arriva, nous débordions encore
d’allégresse parce que Baba avait visité notre maison. Cette nuit-là, mère s’était
glissée sous la moustiquaire qui entourait son lit, puis elle s’était redressée et elle
avait fait quelques pas en direction de la porte (ouverte, selon elle) jusqu’à la
marche où Baba se tenait en pleine lumière du jour. En exultant, elle se prosterna à
Ses Pieds de tout son long. Quand elle redressa la tête, Baba était invisible dans
l’obscurité. Elle cria mon nom. Je m’éveillai et j’allumai, et à ma grande surprise, je
découvris mère, pourpre d’excitation qui me bégaya son expérience.
Un soir, Padma entra chez nous en boitant à Davangere. Son pied droit s’était tordu
en descendant les marches de l’école. Elle souffrait beaucoup. Cette nuit-là, dans
122
son lit, la lampe allumée, elle se plaignit à Baba qu’Il la négligeait et elle Lui
demanda de lui épargner l’ignominie de boiter le long de la route animée qui mène
à l’école où elle enseignait. Tout à coup Baba cria son nom et lorsqu’elle ouvrit la
porte pour Le faire entrer, Il dit : ‘’Ne Me reprochez pas ainsi votre imprudence !’’ Il
avait apporté avec Lui une bouteille d’un liquide jaune épais et un tampon. ‘’Quel
est le pied qui a raté une marche ?’’, demanda-t-Il. Il appliqua le remède et
disparut. Puis, Padma plongea dans le sommeil. Elle ne ferma même pas la porte.
Le lendemain matin, elle arriva chez moi toute sautillante et bondissante. Elle nous
montra son pied qui avait une épaisse couche de jaune. Elle ne voulait pas partir,
même avec du savon et de l’eau chaude !
La Volonté Toute-puissante peut tout, partout. Elle peut apparaître sous la forme de
Sai en une centaine d’endroits et accomplir une centaine de tâches différentes.
Néanmoins, Lui-même peut rester immuablement non-affecté. Il appelle cela Son
sankalpa, la réalisation immédiate de Sa Volonté, la projection de Sa personnalité
sur n’importe quelle tâche, la concrétisation de Sa pensée. Il nous assure que
chacun d’entre nous possède la même Volonté Toute-puissante comme noyau de
son être. A chaque aperçu de l’Amour qu’Il incarne, je décidai de prier Baba de
renforcer ma résolution d’aimer Baba de tout mon cœur, de toute mon âme, de
tout mon esprit et de toute ma force. Car Baba nous aime sans calculer nos
qualifications, sans insister sur un retour, et même en ignorant comme de simples
erreurs nos péchés et nos vices.
J’eus la bonne fortune de constater l’alchimie de l’amour de Baba chez Ananthappa
qui le fit aimer Baba aussi intensément que je le désirais moi-même. Sa foi en Lui
et en Ses conseils était plus ferme et plus profonde que la mienne. C’était l’un des
seize manœuvres que mon collège comptait dans ses effectifs. Je l’avais hérité de
Nambiar. Les manœuvres étaient affectés à différentes tâches au secrétariat, à la
bibliothèque, au laboratoire, au gymnase, au foyer des étudiants, etc. A cette
époque, le directeur du collège pouvait garder un serviteur à son service, à sa
résidence. Je choisis pour moi-même Ananthappa, car il était le plus empoté du lot,
selon Nambiar qui l’avait souffert pendant deux longues années. Je craignais que si
son maître était un autre membre du personnel du collège, le pauvre ne perde son
travail en moins d’une semaine. Ananthappa était une âme pieuse. Il aimait se
rendre en ville pour acheter des fleurs, des bâtons d’encens, du camphre et des
fruits pour la puja de Baba qu’accomplissaient chaque matin ma femme et ma mère
et pour la séance de bhajans qui avait lieu chaque jeudi. La précision mathématique
était une notion qui lui était tout à fait étrangère. Il additionnait, soustrayait,
123
divisait et multipliait selon sa fantaisie. C’est ainsi que nous devions le renvoyer
encore et encore au même magasin avec la différence d’argent que nous devions
pour les choses qu’il achetait et qu’il rapportait. La plupart du temps, il somnolait
sur une chaise en bois près de la porte extérieure. Mais il se réveillait en sursaut
quand sonnait la cloche de la puja et il regardait par la fenêtre le visage de Baba.
Dès que la nouvelle guirlande était placée sur le portrait, ma femme remettait à
Ananthappa celle qui avait été enlevée. C’était pour lui un tonique, un talisman, un
trésor.
Une fois, il nous accompagna à Puttaparthi. Baba me dit qu’à Lanka, c’était un
Vibhishana. Hanuman qui bondit par-dessus l’océan et qui atterrit à Lanka, en
cherchant la cachette où Ravana avait confiné Sita, ne put découvrir qu’une seule
maison dans cette ville où il pouvait sentir d’intenses vibrations de dévotion et de
dévouement à Dieu. C’était l’endroit où vivait Vibhishana, le plus jeune frère de
Ravana. La hutte d’Ananthappa était remplie de la fragrance de pensées sattviques.
L’atmosphère n’était ni rougie par de la colère, ni noircie par de la malveillance.
C’était en reconnaissance de sa simplicité et de sa sincérité que Baba l’appela
comme le vertueux frère de Ravana. C’était également pour moi un avertissement
de ne pas le traiter comme un grand benêt incapable d’aller faire une simple
course. Ceci me révéla aussi la valeur d’un régime d’amour démocratique qui seul
peut soutenir le pèlerin sur la route qui mène à Dieu.
Une fois, Baba se manifesta à lui en rêve et sa femme eut simultanément le même
rêve ! Sa femme était reprise dans les effectifs du collège comme femme de
ménage. Sa sœur travaillait dans une filature. Une nuit, son mari complètement
ivre se querella avec elle et la battit jusqu’à ce qu’elle s’effondre sur le seuil de la
mort. Baba apparut dans le rêve d’Ananthappa et lui dit : ‘’Hé ! Lève-toi ! Va voir
ce qui se passe chez ta belle-sœur.’’ Sa femme s’éveilla au même instant. Le couple
se précipita dans la hutte située dans le même bidonville et la sœur échappa aux
griffes de la mort.
Baba assumait la responsabilité de protéger et de guider Ananthappa de la manière
la plus affectueuse. Une fois, en quittant Sa Présence pour retourner à Davangere,
Baba me surprit en me tendant un grand portrait de Lui-même. ‘’Emmène ceci à
Davangere !’’, me dit-Il avec un grand sourire qui illuminait Son visage, ‘’et place-le
dans le sanctuaire d’Ananthappa’’. Ananthappa vivait dans une hutte en terre
battue au milieu d’une centaine de huttes semblables à environ deux kilomètres du
collège. Son fils et ses filles chantaient des bhajans dans une pièce de 2,5 m x 2 m.
124
Son nom était sur les lèvres des professeurs et des maîtres assistants de mon
collège, mais aussi du collège d’ingénierie. Beaucoup d’entre eux empruntaient les
routes boueuses des bidonvilles et s’asseyaient sur des dalles en pierre à l’extérieur
de la maison pour écouter les bhajans et recevoir la vibhuti sacrée après l’arati.
J’installai le portrait donné par Bhagavan dans le sanctuaire. La pierre rejetée par
les bâtisseurs fut acceptée par Baba comme la pierre angulaire de Sa demeure à
Davangere. Quel événement extatique ce fut ce jour-là dans cette colonie de misère
et de mécontentement ! L’endroit devint bientôt un mini Prasanthi Nilayam.
Ananthappa s’asseyait pendant de longues méditations solitaires et silencieuses ou
il conversait avec Baba sur tout ce qui l’inquiétait. Il se levait et se plantait devant
Sa photo et protestait à sa manière personnelle, inimitable contre Baba qui déposait
pour lui une fleur depuis la photo de Shirdi Sai Baba placée au-dessus de celle de
Sathya Sai Baba. Il faisait la moue et il insistait : ‘’Non ! Je n’ai vu que Toi, Baba. Je
T’appartiens à Toi plus qu’à Lui. C’est Toi qui dois me donner la fleur !’’, et ayant
entendu son appel, Baba détachait une fleur de la guirlande placée autour de Son
portrait et la laissait choir dans la main tendue d’Ananthappa. La lumière brille
effectivement sur les justes et la joie sur les hommes de bien.
Je ne connais que quelques occasions où Baba a prévenu les proches d’une
personne malade qu’il n’y avait aucun espoir de survie. Il sait que beaucoup ne
comprendront pas, qu’ils pousseront de grands cris, comme si la mort était la fin de
la carrière d’une personne. C’est seulement changer de vêtement, l’âme n’étant pas
encore devenue suffisamment pure que pour se tenir nue devant Dieu. Mais quand
la fille aînée d’Ananthappa tomba gravement malade, Baba lui dit de ne pas courir
après les médecins et de ne pas gaspiller d’argent en pilules et en piqûres, en
capsules et en raccordements. ‘’Elle sera délivrée avant la fin du mois.’’ Pendant le
restant du mois, Ananthappa continua à ruminer seul la vérité que la mort n’est que
le coucher de l’âme, afin que les cieux étoilés puissent lui être révélés avant qu’elle
ne se lève à nouveau dans un monde déchiré par les conflits. Quand sa femme fut
mordue par un chien suspecté par tout le voisinage d’avoir la rage, elle refusa de
croire en Pasteur et ne se guérit qu’avec l’aide de Puttaparthi. Beaucoup de pauvres
de Davangere devinrent les clients d’Ananthappa pour la vibhuti qu’il avait placée
devant le portrait envoyé par Baba. Ils participaient aux bhajans et chantaient avec
lui pour mériter le don.
125
Une autre de ses filles était mariée à un cheminot des Chemins de Fer de Mysore.
Ils vivaient dans l’une des banlieues les moins bien équipées de Bangalore.
L’homme était particulièrement jaloux. Quand sa femme ouvrait une fenêtre, il était
sûr que c’était pour reluquer un passant ! Il la gardait prisonnière dans sa sombre
demeure. Il la battait souvent pour ses badinages supposés. Les efforts
d’Ananthappa et d’autres pour l’adoucir et apporter l’harmonie dans la famille
s’avérèrent futiles. La pauvre femme fit un jour une proposition à l’homme :
‘’Emmène-moi voir Baba et demande-Lui. S’Il dit que je suis et que je resterai une
femme fidèle, garde-moi. Sinon, je mettrai fin à mes jours. Il y a des puits
suffisamment profonds à Puttaparthi.’’ Ananthappa et sa femme se rendirent à
Bangalore et accompagnèrent leur fille et leur beau-fils à Puttaparthi.
Baba dit à la tête-de-pioche pendant l’entretien qu’elle était aussi pure que Sita,
l’épouse de Rama et que Parvati, l’épouse de Shiva. C’était trop dur à avaler pour
l’homme orgueilleux. Il se mit en colère dans la pièce même et cria sa
désapprobation. Il accusa la fille d’infidélité et exigea qu’elle soit châtiée. Baba le
poussa gentiment hors de la pièce et referma la porte. Il dit à Ananthappa : ‘’Ne
t’inquiète pas. Il peut être pacifié. C’est un bon gars. Ils vivront heureux.’’
Ils arrivèrent trop tard à Penukonda pour attraper le train de jour. Ils attendirent à
la gare jusqu’à minuit. Le beau-fils, discrètement à l’écart, ravalait sa rage contre
les gurus et ruminait des représailles. Quand finalement le train s'arrêta dans un
nuage de vapeur, il entassa Ananthappa, sa fille et sa belle-mère dans un
compartiment de troisième classe et lui-même approcha le chef de train pour
pouvoir dormir en première classe puisque là-bas, toutes les couchettes étaient
vacantes. Il dit au chef de train qu’aucun passager de première classe ne prendrait
le train aux petites heures de la nuit. Le chef de train savait que c’était vrai. Il lui
donna la permission, puisque c’était un employé des chemins de fer et qu’il
voyageait gratuitement.
Le restant de l’histoire me fut conté par le chef de train en personne. Elle m’échut
d’une manière inattendue. Je n’étais pas du tout au courant des souffrances de la
fille d’Ananthappa. Ce week-end-là, j’étais à Bangalore. Après avoir couru dans les
rues de la ville pour toutes sortes de courses, j’étais trop épuisé pour rentrer chez
moi à pied. C’est ainsi que j’attendais à l’arrêt de bus en face du Vidhana Soudha
l’arrivée d’un bus qui me rapprocherait un peu de chez moi. Je ne voulais pas
emprunter de cabriolet, car ces ‘’jutkas’’ étaient des engins branlants tirés par des
canailles au tempérament très capricieux. Juste à ce moment-là apparut un jutka
126
avec un passager solitaire. En me voyant faire le pied de grue, l’homme m’aborda
respectueusement et dit : ‘’Les employés des autobus sont en grève aujourd’hui.
Montez.’’ C’était un de mes anciens élèves de l’Ecole Secondaire Banumaiah. Je me
hissai dans le jutka. ‘’Monsieur’’, dit-il, ‘’je veux aller à Puttaparthi pour avoir le
darshan de Sathya Sai Baba.’’ J’étais abasourdi. Je ne pouvais pas imaginer qu’un
homme qui était un arrière diabolique de l’équipe de football de l’école, dont le
crâne était si dur qu’un jour il propulsa le ballon dans le but pour gagner un match,
qui était un chef de train agitant des lampes et des drapeaux puisse entretenir une
soif de réconfort spirituel. Je lui demandai : ‘’Pourquoi ? Que vous est-il arrivé ?’’
‘’Monsieur ! L’autre nuit, j’étais de service comme chef de train sur le train en
provenance de Guntakal. A Penukonda, j’ai autorisé un employé des chemins de fer
à entrer dans le wagon des 1ère Classe, bien qu’il ne pouvait voyager qu’en 2ème
classe. Toutes les couchettes étaient vides et il était passé minuit. Quand le train fit
arrêt une heure et demie plus tard à la gare de Thondebhavi—vous savez qu’il
s’arrête là-bas pendant dix minutes—l’homme que j’avais laissé entrer dans le
wagon des 1ère Classe bondit dehors et cria de douleur. Il se massait les joues avec
les mains. Je courus dans sa direction. Les porteurs m’emboitèrent le pas. Bientôt,
il se forma un petit attroupement autour de lui. ‘’Qui était avec vous dans le
wagon ? Qui est-ce qui vous a frappé si fort ? S’est-il enfui ?’’, nous lui
demandâmes, car manifestement, le malheureux avait été solidement tabassé par
un intrus. Au milieu de sanglots et de gémissements, il nous raconta l’histoire dans
le bureau du chef de gare devant une tasse de thé. Alors que le train était à environ
dix kilomètres de Thondebhavi, les lampes s’allumèrent brusquement dans son
wagon. Il s’assit dans sa couchette. Puis l’endroit prit une teinte rouge sombre et
Baba sembla emplir tout le compartiment. Des coups se mirent à pleuvoir de tous
côtés. Il entendit une voix qui l’admonestait : ‘’Vas-tu Me croire quand Je dis qu’elle
est innocente ? Arrête de la battre. C’est Mon enfant. Tous ceux qui souffrent
M’appartiennent.‘’ Quand nous approchâmes de la cabine, Il disparut et la lumière
était blanche.’’
Maintenant, Monsieur, vous connaissez la raison pour laquelle je désire avoir le
darshan de Sathya Sai Baba. Oh ! Quel grand miracle c’était !’’ Pendant quelques
minutes, il dut s’arrêter de parler.
J’interrogeai Ananthappa, mais il dormit à poings fermés jusqu’à Bangalore. Il ne
connut que les séquelles. Après ce voyage à Puttaparthi, son beau-fils est
maintenant doux comme un agneau et sa fille lui écrit que tout va bien à la maison.
127
Je rencontrai le turbulent beau-fils. Il admit son arrogance, s’excusa pour son
effronterie et avoua qu’il méritait la punition. Il me confia qu’il remettait chaque
mois tout son salaire à sa femme et qu’elle ne lui donnait que quinze roupies
comme argent de poche !
Des mois plus tard, au cours d’une conversation avec quelques dévots, Baba fit
allusion à Shirdi Baba et parla de Ses éclats de colère où il n’hésitait pas à frapper
les gens avec Son bâton. J’eus l’audace de Lui poser cette question : ‘’Maintenant,
sous la forme de cet Avatar, avez-Vous frappé quelqu’un ?’’ Baba dit : ‘’Je suis tout
amour, maintenant.’’ ‘’N’avez-Vous frappé personne, bien que pas aussi
directement que Sai Baba ne le faisait ?’’, demandai-je. ‘’Vous faites allusion au
beau-fils d’Ananthappa ? C’est aussi par amour,’’ dit Baba. J’ajoutai : ‘’Par amour
pour cette pauvre fille persécutée.’’ Mais Baba insista : ‘’Mais aussi pour ce beau-fils
insensé.’’ Cette remarque déclencha en moi un train de pensées sur la compassion
infinie du Seigneur qui refuse de considérer quiconque comme un pécheur.
Une fois, Baba me dit à Puttaparthi : ‘’Ces bhajans du jeudi chez toi à Davangere
me font mal aux oreilles pendant une heure !’’ Je savais que je n’étais pas béni
d’une voix suave : elle est très aiguë comme un sifflet bon marché. Aussi, je chante
les bhajans silencieusement à moi-même. Je dis à Baba que je ne me joignais pas
au groupe. Il dit : ‘’Pas toi. Qui est ce voisin qui vient chaque jeudi ? Dis-lui de ne
pas élever la voix. Elle est si grinçante !’’ Un autre obstacle pour écrire le livre !
Comment puis-je décrire en mots un Phénomène dont les Ecritures disent : ‘’D’où
les mots reculent, que l’esprit ne peut atteindre ?’’ Il est présent, partout où je suis
et où vous êtes.
Un autre jour à Puttaparthi, Il réprimanda gentiment ma femme : ‘’Je suis venu
chez toi à Davangere. Tu as déposé un demi-anna dans la sébile que Je tenais, bien
qu’il te soit brièvement venu à l’esprit que Je pouvais venir de Shirdi. J’ai demandé
plus et tu as dit : ‘’Le maître de maison n’est pas là,’’ comme si Je ne le savais pas.
Je me suis alors rendu au collège et j’ai crié ‘’Om’’ par la fenêtre du bureau de ton
époux. Ne te l’a-t-il pas dit ? Peut-être que lui aussi pensait que Je n’étais qu’un
mendiant.’’ Comme dit la Sruthi : ‘’Le Seigneur a des yeux partout, des visages
partout, des bras partout et des pieds partout. Il propulse chacun au moyen de Ses
bras et de Ses pieds infinis.’’ Chaque déclaration faite par lui, chaque réponse
donnée par Lui écarte un peu le rideau du doute avec lequel nous jouons pour
protéger notre ego de tout dommage.
128
Un de mes ex-étudiants du Collège du Maharaja de Mysore, Siddhaveerappa qui
connaissait la préoccupation qui me poussait à me rendre dans les fermes rurales et
dans les ghettos harijans était un avocat qui exerçait à Davangere. C’était un
membre de l’Assemblée Constituante qui établit la Constitution labyrinthique de
l’Inde. En route pour Delhi, sa voix intérieure l’incita à s’arrêter à Shirdi. Des années
plus tard, quand Baba le vit au milieu d’un groupe d’avocats, Il lui dit qu’Il l’avait vu
à Shirdi et mentionna l’année, le mois et le jour. Comme je savais alors que le
même Baba était revenu, j’invitai Siddhaveerappa à raconter ses expériences et je
fus amplement récompensé.
Il fonda un Centre pour la célébration du culte de Sai Baba de Shirdi et je m’y
associai en tant que secrétaire. Très vite, il entra dans la famille Sathya Sai. Baba
matérialisa pour lui un Linga, alors que quelques législateurs se trouvaient au
réservoir qui approvisionne la ville de Bangalore en eau potable. Baba confirma
cette faveur par une visite dans sa maison, quand le Linga (il appartenait à la
croyance Lingayat de l’hindouisme) y fut rituellement installé. A cette occasion,
Baba lui accorda une vision de Lui-même en tant que Baba de Shirdi. A la suite de
cette révélation extraordinaire, Siddhaveerappa, alors Ministre de l’Intérieur de
l’Etat, offrit une grande parcelle de terrain au centre de la ville de Davangere pour
l’érection d’un Centre de Service Sathya Sai et l’installation du Baba d’ ‘’alors’’ et du
Baba ‘’actuel’’.
Des mois avant que je ne me retire de la profession d’enseignant, je commençai à
me languir du jour où je pourrais me débarrasser de ma selle, de mes étriers, de
ma bride et de mon mors pour aller paître, déferré, sur les vertes collines de la
littérature. Bien que le 15 août 1947, lorsque l’Inde devint une nation libre, je saluai
chaque arbre que je vis en l’exhortant à devenir plus vert et à développer des
racines qui pénétreraient plus loin jusqu’aux sources éternelles (Sanathana), la
frénésie fratricide qui suivit glaça mon âme. Les mauvaises herbes de l’avidité
apparurent bientôt pour se nourrir de la récolte.
Mon collège fut également confronté aux déferlements de la férocité libre. Alors
même que j’attirais l’attention de mes quarante-cinq étudiants sur le message
intégral d’Ashoka, d’Akbar ou de Shivaji, des slogans assourdissants en provenance
de la rue assaillirent leurs oreilles et ils sautèrent par la fenêtre pour suivre la flûte
des patriotes bigarrés. Je commençai à décompter les mois et puis les jours. Une
fois, lorsque je vis la classe qui commençait à s’agiter et à se déplacer vers la sortie
où un ‘’patriote’’ criait, je leur dis : ‘’Ici ! La prochaine fois, puissiez-vous naître
129
comme professeurs de collège et puissiez-vous voir vos chers étudiants vous
abandonner quand un mégalomaniaque les appellera dans la rue au mégaphone !’’
L’Histoire se répète, dit-on. Je crois qu’il le faut parce que personne ne fait attention
aux leçons qu’elle enseigne. Je découvris aussi que le professeur d’histoire doit
répéter année après année la même séquence sordide de folies, de frénésies, de
visions et de divagations humaines. A la fin de trente années de labeur monotone,
je criai : ‘’Assez !’’ Je dus néanmoins ‘’tirer’’ vingt-quatre mois supplémentaires
jusqu’à ce que le moment vienne où la muse, Clio, me libère, et où je pus être moimême.
Je décidai d’habiter ma petite maison douillette de Wilson Garden, Bangalore.
Bangalore était alors affectueusement considérée comme le paradis des
pensionnés. Elle n’était pas aussi chaude et humide que Bombay, ni aussi
dégoulinante que Cochin, aussi transpirante que Madras, aussi disparate
qu’Hyderabad, aussi somnolente que Mysore, aussi poissonneuse que Mangalore,
aussi explosive que Calcutta, aussi transmondaine que Bénarès, aussi militaire que
Delhi. Elle avait de grands parcs ombragés avec des avenues vert sombre équipées
de bancs en pierre polie où de vieux amis du même bord et à la langue bien pendue
pouvaient tranquillement guillotiner leurs successeurs en place. De plus, j’avais mon
Koravanji et son parrain, le Dr Shivaram. Je projetai de transformer cette ‘’Judy’’
kannarienne en un hebdomadaire édulcoré, comme son Punch. Les douleurs de la
naissance par césarienne de l’Inde libre avaient infligé au corps social de la mère
patrie de nombreuses et incurables blessures qui pouvaient être quelque peu
soignées par une dose hebdomadaire de propos aigres-doux. Je m’imaginai en tant
qu’apothicaire du peuple spécialisé dans la piqûre de l’ego.
Après trente-deux ans d’enseignement, je quittai l’école pour de bon le 1er avril
1954. Le gouvernement de Mysore cessa de me payer un salaire à partir de ce jour
auspicieux. Il fallut plus d’un an au département concerné pour approuver le
paiement de ma pension. Je dus vivre de ma propre matière grise. Je traduisis pour
la Delhi Sahitya Akadami deux livres malayalam. Je traduisis en kannara mon vieux
favori, les Misérables, pour un éditeur de Bangalore. Je mitonnai des Charivaria
kannariennes pour un journal quotidien et les vendis cinq roupies la douzaine. Mais
je ne pouvais toujours pas joindre les deux bouts. Je me rendis alors chez le vicerecteur de l’université, un ami de longue date, et je lui fis part de mon plan pour
m’en sortir. ‘’Je vais faire insérer un appel au don dans les journaux demandant à
mes anciens étudiants de me prêter la somme que me doit le gouvernement en leur
130
promettant de les rembourser lorsque ma pension sera autorisée et versée.’’ Il fut
horrifié par la publicité que ce projet déclencherait et me conjura de l’abandonner.
En moins d’une semaine, je récupérai les arriérés et la pension du mois !
131
PROXIMITÉ APPÉTISSANTE
A présent, nous avions un toit couvert de tuiles au-dessus de nos têtes à
Puttaparthi, à quelques mètres seulement à droite de Prasanthi Nilayam, le hall de
prière ainsi que la résidence de Baba. Trois blocs de deux maisons avaient suivi de
ce côté, parallèles à la route du village. J’avais prié pour que l’une de celles-ci me
soit attribuée et j’avais fait plus de sept fois le déplacement avec ma bourse dans
l’espoir futile qu’un paiement symbolique confirmerait l’avantage. Baba me pressa
de garder la somme car, comme Il dit : ‘’Ton besoin est grand et ce dont J’ai
besoin, c’est ton bonheur.’’ Quand Baba nous fit entrer dans la maison, Il m’assura
qu’Il avait ‘’purifié’’ cérémoniellement la maison avec des mantras védiques et qu’Il
y avait même fait entrer un veau et une vache à un moment propice pour assurer
santé, bonheur et abondance. Assis sur un banc dans la seule pièce de la maison
(derrière, il y avait la cuisine et devant, la véranda ouverte), on pouvait avoir par la
fenêtre le darshan de Baba chaque fois qu’Il passait par la véranda ou par le porche
au premier étage du Nilayam.
Ô, quelle extase ! Des années plus tard, Swami Amrithananda (considéré
comme un ‘’Yathindra’’, un moine en chef dans la Ramana Geetha), a eu ce
darshan par cette fenêtre plusieurs fois par jour pendant plusieurs jours, car
Baba séjournait à Puttaparthi, même pendant l’été torride à l’époque où le
Swami était cantonné avec moi. Un jour, le Swami m’appela auprès de lui et
demanda : ‘’Combien cette fenêtre coûte-t-elle ?’’ Quand je lui dis :
‘’Seulement quelques roupies, ce n’est pas du teck’’, il me coupa plutôt
sèchement : ‘’Non. Elle vaut des millions de roupies, ce n’est pas du bois,
c’est du diamant. Ecoutez ! Même si on vous offre le palais du Maharaja de
Mysore en échange, ne cédez pas cette maison. Vous avez le darshan de
Dieu par cette fenêtre ! C’est Kanakana Kindi.’’
Il y a là une allusion à un miracle du seizième siècle. Kanaka, un berger, eut
des expériences mystiques et des visions du Seigneur. Une pulsion intérieure
le poussa à visiter de saints sanctuaires. Il se rendit au célèbre temple du
Seigneur Krishna où l’idole avait été placée par Madhwacharya. Mais puisque
les bergers élevaient des moutons, des chèvres et des agneaux pour la laine
et pour la viande, aucune personne appartenant à cette classe
professionnelle ne pouvait alors pénétrer à l’intérieur de l’enceinte sacrée.
Kanaka ou Kanaka ‘’Das’’ (le serviteur de Dieu) poussa un cri d’angoisse :
‘’Seigneur ! Accorde-moi ton darshan.’’ Soudain, il y eut un tremblement de
132
terre et un éclair. L’idole pivota à 180 degrés, le mur de pierre s’écroula et
Kanaka qui chantait la louange du Seigneur ouvrit les yeux pour découvrir la
fissure (Kindi) dans le mur par laquelle il put apercevoir la Forme de Dieu
qu’il avait placée dans son cœur. Amritananda expliqua que la Kindi ou
fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir Baba était une faveur de ce Krishna
à lui et à nous.
Ce fut entièrement une idée de Baba. Ni moi ni ma mère ne l’avions entretenue
même dans nos rêves les plus fous. J’avais passé une semaine à New Delhi, quand
je participai à un congrès d’histoire. Je pus alors observer de la tribune réservée
aux visiteurs, Babu Rajendra Prasad qui présidait l’Assemblée Constituante et
Jawaharlal Nehru qui parla avec entrain d’un amendement ou l’autre. Ce fut pour
moi un événement historique, que ce congrès d’histoire. Plus tard, j’avais aussi
séjourné à Calcutta avec ma femme pendant une vingtaine de jours, quand mon fils
fut hospitalisé au Lake Hospital avec une fièvre que l’on identifia plus tard comme
‘’la cousine la plus proche du Kala-Azar’’, une affection peu banale, comme nous le
supposions.
Lorsque je me rendis à Puttaparthi pour Lui dire que j’avais reçu le montant d’une
année entière de pension d’une seule traite, Il suggéra (c’est-à-dire Il ordonna) que
nous nous mettions en route pour un pèlerinage dans la région du Gange, à
Hardwar, Kasi, Prayag, Gaya et Dakshineswar. Comme je restais muet, Baba posa
Sa main sur mon épaule et dit : ‘’Va ! Emmène ta mère à Kasi, Triveni et Gaya. Elle
a prié pendant des années pour obtenir cette chance. Elle croit que l’âme de ton
père ne pourra reposer en paix que si des offrandes funéraires sont faites à la
sainte Gaya. Pourquoi hésites-tu ? Achète trois billets de train pour le voyage. Nous
quatre nous pourrons voyager avec ceux-ci.’’ Cette remarque conclut le
programme. Ainsi, c’était un pèlerinage de ‘’Kasi’’ à Kasi avec le Seigneur
Viswanath ! A Madras, mère suggéra de passer un jour chez le fils de son frère, le
frère qui avait ‘’englouti’’ les quatre cent dernières roupies de mon père. Car Baba
avait ôté cette trace de colère de son esprit. Nous prîmes le Grand Trunk Express
qui reliait tant bien que mal Madras et Delhi. Il y a cette histoire d’un homme qui se
coucha sur la voie en espérant que le Grand Trunk Express l’écraserait. A la place,
le pauvre homme dut mourir de faim car l’Express arriva trop tard ! Notre Express
arriva à Nagpur avec six heures de retard. Cela nous permit d’admirer la campagne
plus longuement et d’observer les gens de la campagne qui travaillaient et qui
s’amusaient. Nous fîmes halte à Nagpur avec une famille si dévouée à Baba que
133
quelques années plus tard, Il sauva miraculeusement le soutien de famille du
suicide.
A Delhi, nous eûmes la grande chance de séjourner chez des personnes qui furent
récompensées, comme j’ai été récompensé, par Sri Ramakrishna Paramahamsa, de
proximité avec Baba. Swami Ranganathananda, que je connaissais depuis le jour où
il quitta son foyer pour prendre refuge dans le giron de Sri Ramakrishna, était
devenu le président de la Mission Ramakrishna à Delhi, après avoir vécu l’invasion
japonaise de Rangoon et les pogroms de la partition à Karachi. Nous passâmes des
heures à parler de ces années déterminantes d’études du vedanta aux pieds de
Gaudapada et d’Ashtavakra par l’intermédiaire de Subrahmanya Iyer et de nos
efforts frénétiques de service social à Mysore. Nous parlâmes des idées et
particularités de mon ami et camarade de classe et de son mentor Gopal Maharaj
(Siddheswarananda) et du prolifique poète sylvestre Puttappa. Le swami se souvint
avec gratitude des plats du Kerala que ma mère lui cuisinait, ainsi qu’à Gopal
Maharaj.
New Delhi enchanta ma mère et ma femme. Nous pûmes assister à des séances de
la Lok Sabha et de la Rajya Sabha. Sri S.V. Krishnamurthi, un avocat de Shimoga
qui avait joué dans nombre de mes pièces pleines de verve et improvisées et qui
avait participé à beaucoup de séances ‘’chataki’’ était député et vice-président de la
Rajya Sabha. Nous souhaitâmes le voir présider la Rajya Sabha. Ainsi, alors que
nous observions la Loka Sabha qui somnolait ou qui avançait au pas de charge dans
un agenda lourdement chargé, un chaprasi (messager) somptueusement
caparaçonné m’apporta une note nous invitant à accompagner ce dignitaire dans la
tribune réservée aux visiteurs da la Rajya Sabha. Le vice-président, le Dr S.
Radakrishnan était parti et Krishnamurthi présidait. Alors que nous occupions des
sièges somptueux où nous étions aux premières loges du spectacle, le viceprésident se leva et les mains jointes, il s’inclina respectueusement vers la tribune
des VIP où se trouvait ma mère. C’était l’hommage du cœur transparent d’un
simple enfant de Mother India à une grand-mère chenue qui incarnait l’héritage
qu’il vénérait profondément. De nombreuses têtes se tournèrent vers ma mère qui
se leva de son siège pour le bénir.
‘’Comment l’Homme Blanc a-t-il pu laisser tout ceci derrière lui et rentrer chez
lui ?’’, fut la question souvent posée par ma mère, quand nous fîmes le tour de la
capitale. Elle admira sa sagesse, quand je lui dis qu'’il sentait que le fardeau
devenait trop lourd à porter. Il savait qu'’il pourrait conserver notre amour, mais
134
non notre loyauté en quittant l’Inde, lorsque Gandhi le pressa de partir. ‘’D’autres
se seraient battus pour chaque pouce de terrain. Tu dis que cette ville était
l’Hastinapura ou l’Indraprastha du Mahabharatha. Eh bien, Duryodhana, notre
propre concitoyen ne put abandonner cette ville et partir. Il fit la guerre pendant
dix-huit jours, détruisit dix-huit armées et périt avec ses cent frères plutôt que de la
donner à ses cousins qui avaient le droit d’être ici ! Ces hommes blancs valent mille
fois mieux.’’ Tel fut le jugement qu’elle prononça, lorsque nous quittâmes NewDelhi pour Hardwar.
La famille qui nous accueillit à New Delhi reçut comme moi l’impact de Sri Sathya
Sai en pratiquant des séances de sadhana dans les ashrams Ramakrishna, tout
spécialement celui de Delhi. Elle connut Baba par l’entremise d’un violoniste
employé par All India Radio. La dame de la maison avait engagé cette personne
pour lui donner des leçons sur ‘’l’art d’extraire des sons mélodieux’’ (comme l’a dit
un farceur malicieux) de la queue d’un cheval ou d’un boyau de chat. Mais mieux,
ce qu’elle apprit fut l’extraordinaire histoire d’un Phénomène à l’apparence
humaine, capable de révéler la musique des sphères émanant du cœur d’un caillou
dérisoire. La curiosité la mena à Puttaparthi, l’émerveillement se mua en admiration
et l’admiration en adoration.
A Hardwar, nous logions à l’Ashram Ramakrishna même, heureux de nous blottir
dans le giron de Guru Maharaj. L’abondance, les bienfaits et la beauté du Gange
sont chantés dans toutes les langues de l’Inde depuis des siècles, par des poètes,
des peintres, des sculpteurs, des dramaturges et des pandits. Il entre dans la plaine
à Hardwar, dévalant les glaciers après avoir franchi de nombreux obstacles et
contourné de nombreux pics des Himalayas. Le spectacle qui attire des centaines de
pèlerins en cet endroit sacré est le Gange large, plein et frais, son tumulte adouci,
son grondement devenu calme, ses flots tranquilles et maternels. Chaque soir, au
coucher du soleil, les foules se rassemblent sur la rive à côté du temple de Ganga
Ma pour assister à l’arati et des lampes pyramidales à mèches multiples sont
agitées sur les marches du ghat sacré pour exprimer la reconnaissance des millions
de citoyens de ce pays pour la fertilité, la fécondité, la fortune et la plénitude qu’il
apporte. Pendant l’arati, les gens vénèrent le Gange avec une ferveur pieuse en
déposant des fleurs dans son giron. Ils envoient des petites lampes tremblotantes
dans de petites coupes sur des bateaux en feuilles et prient pour des faveurs. Ils se
baignent dans le Gange jusqu’à ce que la sainteté circule dans leurs veines.
135
Nous nous rendîmes au ghat où est accompli l’arati le soir de notre première
journée à Hardwar. Nous vîmes que l’endroit était déjà rempli de monde, mais en
face, il y avait une petite île avec un beffroi. De cette position élevée, on pourrait
avoir une belle vue des lampes qui flottaient sur la rivière et que l’on agitait sur les
marches. Et il y avait une passerelle qui nous invitait à traverser. Nous
l’empruntâmes et rejoignîmes un petit groupe de pèlerins qui se tenaient là. Des
conques rugirent, des trompettes retentirent, des tambours battirent, des cloches
carillonnèrent et des bouches crièrent. Les prêtres brandirent les lourdes lampes en
cuivre jaune et les agitèrent en formant des cercles, devant…ah ! devant Baba !
Oui. Il recevait l’ovation et l’adoration. Tous purent Le voir ou nous trois pûmes Le
voir, jusqu’à ce que l’arati se termine en apothéose avec un ‘’Ganga Maa Ki Jai.’’
Nous étions pétrifiés alors que d’autres avaient déjà retraversé. Lentement, nous
retrouvâmes l’usage de nos jambes et notre chemin, et après nous être inclinés très
bas, nous touchâmes la marche sur laquelle Il s’était tenu pendant si longtemps.
L’image de Baba acceptant l’arati demeura comme une lumineuse bénédiction
jusqu’à Bénarès où nous visitâmes le saint des saints, le sanctuaire du Vishwanath
Lingam où nous fûmes bénis d’une extase époustouflante. Notre visite à Rishikesh
et le retour à Delhi, Agra et Brindavan n’entamèrent pas l’aura qui brillait autour de
Baba dans l’image imprimée dans nos cœurs.
Autrefois, Sai Baba demanda à Balaram Mankar de s’éloigner de Shirdi et de
séjourner à Machindragad dans le district de Satara. Le cœur lourd, il fit
comme il lui avait été demandé. Après quelques jours, Baba lui apparut et
dit : ‘’Tu pensais que J’étais à Shirdi et pas en dehors de Shirdi. Tu pensais
que J’étais un corps de trois coudées et demi de haut. Réalises-tu
maintenant que ce que tu as cru jusqu’à présent n’est pas correct ? C’est
pour cette raison que Je t’ai envoyé ici.’’ Il semblait que Baba me donnait
aussi la même leçon à propos de Sa Réalité. N’a-t-Il pas déclaré qu’Il se
meut sur chaque pouce de ce vaste monde (‘’Inchi Inchi Bhoovalya mye
Sancharinchunu’’) ?
A Brindavan également, nous séjournâmes à l’ashram Ramakrishna. Notre hôtesse
de Delhi envoya au moine responsable un télégramme précisant la date et l’heure
de notre arrivée sur place. Mais lorsque nous descendîmes du taxi devant l’entrée,
les moines furent surpris de voir le Kasturi de Mysore, le copain de Gopal Maharaj
juste devant leurs yeux avec sa mère et sa femme qu’ils savaient très occupées
dans la cuisine les jours de fête à l’ashram de Mysore. Ils dirent attendre l’arrivée
d’un autre groupe, le groupe d’un Sai Baba qui avait envoyé un télégramme de
136
Delhi. On me montra le télégramme, où à la place de Kasturi, le réceptionniste de
Brindavan avait décodé ‘’Sai Baba’’, comme nom de l’expéditeur. Baba était
vraiment avec nous tout au long du chemin ! Mathura et Brindavan furent pour moi
plus significatives, car j’avais lu dans l’Evangile de Sri Ramakrishna qu’il avait foulé
ces sables en bhavasamadhi continu, subjugué par la vision de l’Enfant Divin et par
la mélodie de la flûte divine.
Nous séjournâmes pendant une semaine complète à la dharmasala de l’Etat de
Mysore à Bénarès. Lors de notre première visite au temple, dans le sanctuaire le
plus intérieur du temple de Vishwanath, nous eûmes le darshan de Baba qui était
là, tel qu’Il est, avec Sa couronne de cheveux, Sa longue robe orange et une main
prête à bénir. Nous ne pûmes apercevoir le lingam. Nous vidâmes l’eau du Gange
que nous avions emportée en haut des marches pour l’ablution rituelle du lingam
sur les Pieds de Lotus de Baba. Il ne protesta pas.
Nous séjournâmes pendant deux jours à Gaya, une ville qui était gravée dans mon
cœur comme un saint des saints. C’est le lieu qui vient à l’esprit chaque fois que les
hindous accomplissent des rites funéraires, quel que soit l’endroit, pour que la
prononciation du nom puisse attirer sur le lieu son unique sainteté et le rendre aussi
méritoire que Gaya. Chaque année pendant plus de cinquante ans, en offrant la
nourriture prescrite à mes ancêtres à l’occasion de l’anniversaire de la mort de mon
père, j’avais prié : ‘’Puisse cette offrande être aussi acceptable pour vous que si elle
vous avait été donnée à Gaya’’. Et à présent, j’avais la chance de faire cette même
offrande à Gaya même ! Quel moment heureux ! Quand nous entourâmes la dalle
sacrée sur laquelle nous avions déposé la nourriture, les mantras appelèrent au
festin non seulement mon père et mes ancêtres, mais aussi les esprits des défunts
de ma famille, de mes amis et de mes étudiants, de mes animaux domestiques, des
vaches et des veaux que j’avais soignés et même des fourmis, des mouches et des
insectes que j’aurais pu tuer gratuitement ou par simple négligence.
Gaya était l’endroit où Siddartha accomplit la pénitence historique qui le transforma
en Bouddha. L’arbre ‘’bo’’ sous lequel il s’assit, résolu à ne pas se lever avant
d’avoir découvert le remède qui soulagerait l’humanité de sa souffrance, est
toujours là. Depuis 2500 ans, ses branches ont été transplantées dans des pays
distants et sont toujours vénérées en ces endroits pour leur association avec ce
vœu et cette victoire.
137
Gaya comptait également le sanctuaire sacré de Gadadhar (Vishnu avec une
masse), où le père de Ramakrishna Paramahamsa eut une vision et entendit une
voix annonçant que le Rédempteur lui naîtrait comme fils.
Nous fûmes bientôt à Calcutta. Mon fils se trouvait là en tant que fonctionnaire du
service d’étude géologique de l’Inde. Calcutta pour moi était la ville dont
Ramakrishna et le groupe de jeunes qui s’accrochaient à lui empruntaient les routes
et les ruelles pour se rendre chez ses dévots, aux réunions de prière des brahmos
et sur les lieux de prédilection de Girish Babu. C'était la ville que Guru Maharaj vit
brûlante de haine et d’avidité que des visiteurs matérialistes fuyaient dans le temple
de Dakshineswar, la ville où il attendait de jeunes aspirants à la Libération éternelle,
épris de liberté. Je profitai de toutes les occasions pour me rendre au temple, au
bord du Gange et pour m’asseoir dans l’atmosphère sereine de la pièce où Guru
Maharaj passa des années à éclairer et à instruire mon guru (Mahapurushji) et
d’autres chelas : Vivekananda, Brahmananda, Ramakrishnananda et d’autres. Je
m’assis à la base du trois fois béni Panchavati. J’entrai dans le Gange qui avait
assisté aux labeurs et tapas de Guru Maharaj. Je passai des heures à la Cossipore
Garden House où Ramakrishna fut tendrement soigné par des apôtres dévoués
pendant ses derniers jours. Je visitai Baranagore Math et le bureau d’Udbodhan
sanctifié par la Sainte Mère.
Je laissai ma mère auprès de mon fils et de mes petits-fils, et avec ma femme, je
me rendis à Kamarpukur et à Jayarambati, car je ne pouvais pas ne pas y aller. Le
besoin était si insistant. Nous eûmes la chance d’atteindre la maison de village de la
Sainte Mère et de séjourner à l’endroit même où elle s’était incarnée. Le lourd pilon
en bois avec lequel elle décortiquait le paddy était là, in situ. Nous dûmes nous
reposer tout près, mais l’image de la Mère de millions acceptant cette corvée pour
nourrir les affamés ne nous procura aucun repos. Je dois avouer que j’ai sangloté
jusqu’au moment de m’endormir.
C’était un jour de fête à Jayarambati – Akshaya Trithiya - et il y eut une puja
spéciale au temple où des centaines de personnes furent nourries. De là, nous nous
rendîmes à Kamarpukur, le hameau qui avait trouvé sa place dans les pages de
l’histoire du monde. Nous rendîmes un culte à toute la région—aux arbres, aux
réservoirs, aux jeunes gens, aux oiseaux, au bétail et nous touchâmes le manguier
à la belle ramure issu d’une graine que Guru Maharaj avait rapportée de Brindavan.
138
De retour à Calcutta, nous nous rendîmes en pèlerinage à Belur Math et nous
conversâmes avec les moines qui étaient disciples de Mahapurushji. Nous eûmes la
grande chance de pouvoir déjeuner avec eux et de partager avec eux le bhong
offert à Sri Ramakrishna.
Arrivé à Bangalore après un arrêt d’une journée à Madras, j’écrivis une lettre à
Bhagavan qui se trouvait à Kodaikanal, une station de montagne près de Madurai.
Je décrivis l’expérience exaltante d’Hardwar et de Bénarès qui n’était clairement pas
le résultat d’une hallucination ou de l’idéation mentale, et je Lui offris ma gratitude
pour nous avoir guidés sûrement au pays de Ramakrishna. Je reçus de Baba une
réponse en kannara, écrite en écriture romaine : ‘’Je suis heureux que vous soyez
rentré plein de joie après avoir visité les lieux saints avec votre matrudevi
(vénérable mère) et votre grhalakshmi (celle qui est bénie et qui apporte la
prospérité domestique). Comment le retard, la déception ou le danger peuvent-ils
contrarier vos projets quand Swami est toujours avec vous ? Mon Nom n’est pas
distinct de Ma Forme. Le Nom entraîne la Forme devant l’œil de l’esprit, sitôt qu’il
est prononcé, remémoré ou entendu. Quand la Forme se trouve devant l’œil, le
Nom revient à la conscience immédiatement. Comme le Nom danse toujours sur
vos lèvres, la Forme doit toujours être devant vous et près de vous. Quel besoin y
avait-il de mentionner ceci dans votre lettre comme un don de Moi ? Il me faut
manifester la Forme chaque fois qu’on se souvient de Mon Nom avec foi ou qu’on le
chante avec dévotion’’.
‘’Vous pourriez dire que ces visions étaient des faveurs de la Grâce de Swami. Non.
Je dis toujours : ‘’D’abord la sadhana, ensuite le sankalpa.’’ Mon sankalpa (volonté)
n’octroie la félicité qu’après avoir évalué la profondeur de la sadhana (aspiration).
La sadhana est la condition préalable essentielle. Vous avez longtemps été
professeur, aussi vous pouvez facilement comprendre ceci. Vous avez dû coter les
réponses de nombreux étudiants. Vous n’attribuiez des points qu’après avoir
examiné attentivement combien ils avaient été zélés dans leurs études. Je mesure
et Je soupèse aussi la sincérité et la régularité de la sadhana que vous avez
imposée à vos pensées, à vos paroles et à vos actions et J’élabore Mon sankalpa
conformément à vos progrès. Beaucoup de personnes n’ont pas conscience que la
misère dans laquelle elles se trouvent peut être annulée par la sadhana et par le
sankalpa qui peut se gagner par elle’’.
Je dois ajouter que cette lettre ne révèle pas la spontanéité étonnante de la
compassion de Baba. Shankaracharya décrit le Maître d’œuvre divin comme
139
‘’Ahethuka daye sindhu’’, ‘’l’incarnation de la Compassion Inépuisable qui n’examine
pas les qualifications’’. Mesurer et soupeser la sadhana afin de déterminer le
sankalpa n’entre en vigueur qu’après que Sa Grâce ait ramené au bercail la brebis
égarée. Alors qu’Il n’était encore qu’un jeune homme sorti de l’adolescence, Baba
avait annoncé au monde par l’intermédiaire d’une lettre écrite à Son frère aîné qu’Il
avait décidé de ‘’tenir par la main’’ et de sauver les infortunés qui manquent la
route de la ‘’délivrance de la peur’’ (abhaya) identifiée dans les Upanishads comme
moksha même.
Une fois, je Lui demandai pourquoi Il devait les tenir par la main. ‘’Guidez,
éclairez doucement’’ est tout ce qu’ils demandent, dis-je. Baba dit : ‘’La
lumière ne peut aider que ceux qui ont de la compréhension. L’aveugle, le
malvoyant et ceux dont l’imagination a produit la fumée du fanatisme ou un
épais brouillard doivent être conduits par la main. Il y a beaucoup
d’occasions de glisser entre un pas et le suivant. De plus, Je dois les vacciner
contre la couardise avec le vaccin du courage. Je dois leur faire des piqûres
pour renforcer leur foi et leur détermination. Comment le médecin peut-il
employer l’aiguille s’il ne tient pas fermement son patient par la main ?’’ Il l’a
souvent déclaré en beaucoup d’endroits, en s’adressant à des milliers de
personnes : ‘’Vous Me méritez si vous avez besoin de Moi.’’ Et Il est le juge
de l’intensité et de l’urgence du besoin. On peut même ne pas être conscient
que l’on est mortellement malade ou que le nectar qui peut conférer
l’immortalité est disponible dans la paume de Sa main. Faites confiance au
médecin et suivez le régime de la sadhana. Tout ira bien.
Nous résolûmes de passer le restant de nos jours dans le sanctuaire sacré de
Prasanthi Nilayam. L’atmosphère était accueillante et vibrante de fraternité, de
félicité, de charité et d’amour, épanouissante et enveloppante. Nous étions heureux
d’être arrivés dans son calme et sa fraîcheur et nous décidâmes d’y jeter l’ancre.
Nous n’étions qu’une cinquantaine de résidents et pendant les séances de bhajans
du matin et du soir, une vingtaine de visiteurs nous rejoignaient. Certains jours, les
chefs des villages environnants venaient avec quelques fermiers exposer devant
Baba certains conflits locaux ou rechercher Ses bénédictions pour entreprendre des
cultures profitables. Ils amenaient en Sa Présence des bouvillons récemment
achetés pour que Ses bénédictions les dotent d’une longue vie et d’une bonne
santé.
140
Je me souviens d’un vieil homme dont Baba accueillit l’arrivée par une exclamation
de bienvenue. Il avait été un témoin des années d’enfance de Baba à Puttaparthi,
mais comme ses fils avaient obtenu du travail à Penukonda pour le gouvernement,
il avait dû s’exiler de Baba. Son adoration pour Baba était telle qu’il faisait le pénible
trajet à pied au moins une fois tous les quinze jours. Baba conversait avec lui de
manière touchante pendant des heures d’affilée, à propos de la sadhana, des héros
des épopées, des saints et des lieux saints. Baba montrait de l’intérêt pour sa santé
et le bonheur de ses fils et de ses petits-fils. Chaque fois qu’Il le repérait pendant
une séance de bhajans, Baba quittait Son fauteuil argenté, sortait dans la pelouse
et s’accroupissait à côté de lui sous l’arbre-à-pluie devant le mandir et ils
échangeaient des propos familiers. Je me souviens qu’Il m’a dit une fois : ‘’Ce
Thirumalappa est l’une des rares personnes du village qui croît en Mon caractère
unique. Il supplia les parents de reconnaître et de respecter Ma Réalité en tant
qu’incarnation de Dieu. J’étais alors encore un petit garçon.’’
A cette époque, Baba descendait généralement de Sa chambre du premier étage
vers quatre heures de l’après-midi. C’était devenu une routine quasi immuable. Il y
avait huit immeubles à droite du bâtiment, cinq à gauche et une rangée de six
pièces uniques à l’arrière. Ces dernières étaient si proches du mandir que les odeurs
de cuisine flottaient dans le hall des bhajans quand le vent se montrait malicieux.
En descendant les marches, Baba s’arrêtait un bref instant et nous nous
demandions où Ses pas allaient Le conduire, mais rapidement Il décidait qui Il allait
d’abord bénir. Oh ! Comme il nous rendait heureux ! Il entrait dans chaque maison
et passait quelques minutes égayantes avec ses occupants. Chaque midi, nous
préparions la maison pour l’accueillir. Nous balayions et nous frottions, nous
nettoyions et nous époussetions. Des motifs étaient dessinés par terre, de la
verdure suspendue à la porte. Dans chaque maison, il y avait à Sa disposition un
fauteuil de bon goût, confortable, avec un repose-pied. La lampe métallique placée
sur un petit autel qui occupait une niche dans le mur ou un coin de la pièce unique
était allumée et brûlait joyeusement. Chaque famille avait une jolie petite boite de
feuilles de bétel destinée à l’usage de Baba, tandis qu’Il bavardait. Nous nous
procurions des feuilles de bétel, des suparis doucement parfumées et des citrons
verts pour Lui offrir.
Chacun guettait sans cligner de l’œil l’apparition de la robe orange et de la
couronne de cheveux, bien qu’Il ratait rarement une maison dans Sa marche de
miséricorde et bien que l’on pouvait être certain de Sa visite chez soi
141
immédiatement après qu’Il ait quitté la maison voisine. Ma maison était située à
droite du Mandir. Baba avait facétieusement nommé cette rangée d’immeubles
‘’Brindavan’’, avec une emphase sur la troisième syllabe qui signifie ‘’jungle’’, car
nous avions derrière notre bloc de maisons une rangée épaisse de buissons épineux
qui nous séparait de la route qu’empruntaient les villageois pour se rendre à la
rivière, à l’est. Il appela ‘’Gokulam’’ la rangée de maisons situées à gauche du
Mandir, parce que la construction la plus en vue y était un enclos pour quelques
vaches.
Souvent, Il nous faisait une farce. Il faisait semblant d’entrer, mais n’en faisait rien
et poursuivait Son chemin avec une moue chez le voisin, nous plongeant ainsi dans
les rires et les larmes. Nous devenions verts d’envie lorsque nous étions dédaignés
et que les voisins nous étaient préférés. Souvent, de là, Il nous exaspérait en
parfumant Sa grâce de chants et de blagues. Nous entendions les éclats de rire que
Ses calembours espiègles provoquaient. Nous nous condamnions pour l’infortune de
les avoir manqués. Soudain, une chape de silence tombait qui durait quelques
secondes insoutenables. S’était-Il levé ? Quittait-Il la maison ? Allait-Il venir chez
nous ? Mâchait-Il du bétel ? Sirotait-Il un jus d’orange ? Regardait-Il les photos
suspendues au mur ? Mais non ! D’habitude, Il fredonne un air quand Il fait cela.
C’est cela. Il doit être entré dans la cuisine. Ah ! C’est le bruit fait par la porte qui
donne dans l’arrière-cour ! Regarde-t-Il la petite hutte au toit de chaume où réside
Son ‘’père’’, Venkaparaju ? Va-t-Il descendre les trois marches en pierre et
traverser la route poussiéreuse ?
Nous n’osions pas regarder à travers la fente de la porte de la cuisine. Ce serait un
sacrilège. Comment nos suppositions légères pourraient-elles sonder Son potentiel
infini ? Ah ! On frappe à la porte de la cuisine. C’est Lui ! Il entre chez nous par
cette porte avec un chant destiné à effacer notre morosité—un chant composé il y a
cinq siècles en kannara, si cher à nos oreilles, par le saint Purandara Das. Il
commence ainsi : ‘’Ne doute pas du Seigneur’’. L’assurance était un avertissement.
Un autre jour, Baba pénétra dans l’arrière-cour du tout premier immeuble de
‘’Brindavan’’ et alors que nous regardions au loin pour L’apercevoir quand Il sortirait
par la porte principale de cette maison et nous activer nous-mêmes, Il parvint à
sortir par la porte arrière et à marcher sans être vu le long d’un passage étroit
entre les blocs 6 et 7 et à se glisser derrière moi, pauvre innocent ! Avec Ses mains,
Il me ferma les yeux pour m’accorder la plus douce des surprises. Lorsqu’Il me
demanda ‘’Qui c’est ?’’, ma réponse fut une cascade de larmes. Enfantillages ? Jeu
142
de colin-maillard entre un trentenaire et un trois-fois-vingt ? Oui, Sa forme était
bien celle du crépuscule de la jeunesse, mais le contenu était un enfant, l’Enfant
venu réprimander et changer, l’Enfant venu révéler l’hypocrisie de l’homo sapiens
et rendre l’humanité consciente de la fumisterie à laquelle elle s’accroche.
La légende relate l’orgueil pompeux d’un empereur monté sur un cheval
caparaçonné précédé et suivi par des chevaliers et des courtisans et qui
portait des vêtements royaux trop diaphanes que pour exister. En réalité, les
tisserands habiles avaient promis de le vêtir des vêtements en or les plus
transparents, et parce que ses sujets contemplaient son corps nu, il croyait
être magnifiquement vêtu. Parmi les millions de personnes qui observèrent la
procession triomphale de l’empereur dans sa tenue d’anniversaire, nul n’osa
proclamer l’hideuse vérité. Mais un petit enfant s’écria : ‘’Saperlipopette !
L’empereur est nu !’’
Baba est l’Enfant qui est venu révéler la vanité de la pompe des pandits et de
leur grandiloquence et pour nous ridiculiser jusqu’à ce que nous réalisions la
Réalité. De Sa paume apaisante, cet Enfant Divin applique le baume de la
bénédiction rafraîchissante sur nos yeux rougis par la jalousie et aveuglés par
la colère. Quand Il referme ces yeux, l’Œil Intérieur perd ses œillères. Il
n’existe plus aucune division par après—seulement la vision de Lui-même qui
demande à chacun, tout le temps : ‘’Qui c’est ?’’ Cet Enfant nous attire à Lui
par Son Amour spontané et sans tache et par Sa sagesse authentique et sans
ternissure.
L’enfant humain se voit lui-même comme le centre de l’univers et le monde
comme une extension de son être. Cet Enfant Divin sait qu’il en est ainsi.
L’enfant humain arrive sans l’étiquette d’un nom ; nous lui en collons une sur
le front. Baba, l’Enfant Divin a annoncé : ‘’Je n’ai pas de nom ; Je réponds à
tous les noms’’. Baba a déclaré : ‘’Il n’y a aucun lieu que Je revendique
comme étant personnellement le Mien ; J’appartiens à tous les lieux. Je suis
là où l’on Me veut.’’ Les enfants sont très impliqués dans le ‘’maintenant’’.
Baba nous rappelle : ‘’Le passé est le passé. Ne vous retournez pas pour
regarder nostalgiquement ou tristement la route que vous avez déjà
traversée.’’ Les enfants ne voient pas le monde compartimenté par des murs,
qu’ils soient chinois ou berlinois ou autre. Ils s’impliquent avec tout et avec
chacun. Ils représentent l’innocence, l’amour, le pardon et la fraternité vraie.
L’enfant n’a pas de vanité ou de mépris des genres. Cet Enfant Divin
143
affirme : ‘’Avec les hommes, Je suis homme. Avec les femmes, Je suis
femme. Avec les enfants, Je suis un enfant.’’ Cette déclaration rappelle les
Upanishads qui décrivent Dieu : ‘’Tu es la femme, Tu es l’homme, Tu es la
fillette, Tu es le vieillard qui s’appuie sur un bâton.’’ L’enfant humain aime
répandre le sable à travers ses doigts. J’ai vu cet Enfant saisir une poignée
de sable de la Chithravathi. Il se transforma en livre : la Bhagavad Gita. Du
sable se coagula en perles quand Baba trottina joyeusement sur la plage
blanche de Cap Comorin où trois mers lèchent le rivage. Cet Enfant Divin
s’assit sur la plage près de Dwaraka et joua aves Ses deux mains dans le
sable. Une idole en or de Krishna de quarante-cinq centimètres en sortit ! Cet
Enfant nous inspire de redevenir des enfants pour que nous puissions
toujours être avec Lui.
La conscience de cette vérité pénétra en moi de plus en plus profondément au fur
et à mesure que les années passèrent. Elle persiste encore aujourd’hui, alors qu’Il
est dans la cinquantaine et que je fais partie des quatre-fois-vingt. L’espièglerie est
inhérente à la relation entre Dieu et l’homme. Baba a écrit : ‘’J’ai créé le monde
pour Mon plaisir.’’ Une autre fois, Il a déclaré : ‘’Je dirige ce spectacle de
marionnettes et J’en suis satisfait.’’ Crever des bulles, faire exploser la baudruche
de l’ego, démolir des châteaux en Espagne, jouer à cache-cache, voilà quelques-uns
de Ses passe-temps favoris. ‘’Aimer Mon incertitude’’, voilà ce que nous conseille ce
Phénomène Divin. Et qui peut être plus imprévisible qu’un enfant ? Lorsqu’Il
distribue des laddus et qu’Il invite chaque dévot à l’attraper quand Il en lance un
dans sa direction, de temps en temps, Il feinte un geste et rit de la déconfiture qu’Il
provoque. L’instant suivant, Il pourra nous en donner deux avec une petite tape
dans le dos pour atténuer l’impact de la déception.
Je me souviens d’un soir de 1959 où Il m’envoya quelqu’un pour me conduire dans
Sa chambre au mandir. Baba me dit que le rédacteur en chef d’un quotidien
d’Hyderabad avait demandé une photo de moi car il voulait me présenter dans son
journal avec une belle critique comme l’éditeur du ‘’Sanathana Sarathi’’. Baba avait
promis de lui envoyer une photo et Il me demanda de me préparer à être pris en
photo par Lui-même, dans les minutes qui suivirent, avec un appareil tout neuf
qu’Il avait spécialement choisi pour l’occasion. Oh ! Je ne me tenais plus de joie ! Je
montai au huitième ciel, puis dévalai les dix-huit marches afin de me refaire une
beauté.
144
Endéans quelques minutes, je fus de nouveau dans la Présence, rasé de près
et amidonné, un large sourire au frontispice. Baba me prit par les épaules et
me plaça à la distance appropriée. Il regarda à travers l’objectif et me félicita
pour mon ‘’visage photogénique’’. J’étais transporté de joie à l’idée que ma
photographie allait flatter l’œil d’au moins trente mille lecteurs dans tout
l’Andhra Pradesh. Mon sourire s’épanouit en un généreux rictus ! Baba me fit
un geste et je ravalai le rictus. ‘’Prêt ?’’ Il appuya sur le bouton…Une grosse
chose noire avec une queue me sauta dessus d’à l’intérieur de l’appareil !
Avec un cri strident, je bondis dans un coin de la pièce en projetant la chose
horrible et hirsute…Etait-ce un rat ? Etait-il mort ? Non. C’était une souris en
tissu, habilement glissée à l’intérieur de l’appareil photo bidon qui s’échappait
au déclic. Baba rit de bon cœur devant ma panique. Moi aussi je ris pour
relâcher la tension.
Il me réprimanda gentiment pour avoir avalé l’histoire qu’Il avait inventée pour
dégonfler mon ego. Il me rappela que le fait que je sois l’éditeur du Sanathana
Sarathi n’était pas le genre de ‘’nouvelles’’ qui intéressait le monde. La renommée
durable ne se trouve pas dans les journaux qui se transforment en vieux papiers le
lendemain même, mais dans le service dévoué à Dieu et aux pieux.
Je quittai Sa chambre plus sage et l’ego aminci. Baba nous aide charitablement,
lentement et subtilement à nous défaire du fardeau de l’ego. Il condamne la
modestie qui n’est que simple pose destinée à attirer l’attention ou l’admiration sur
soi. Il nous conseille d’être simplement nous-mêmes et de ne pas porter de
masques derrière lesquels nous nous cachons. ‘’Quel statut plus grand pouvez-vous
avoir que d’être l’instrument pour empaqueter et poster Mon message à des milliers
de dévots tous les mois ?’’, me demanda-t-Il.
Baba est un soleil trop éclatant pour les yeux humains. Nous pouvons nous baigner
dans la lumière solaire, mais nous ne pouvons pas le contempler. Le soleil doit luimême réduire sa splendeur et devenir un beau disque rouge deux fois par jour pour
que l’homme puisse imbiber sa grandeur dorée. Baba nous donne aussi de
fréquents coups d’œil de la Gloire qu’Il est.
Baba était revenu de Venkatagiri il y a deux jours. Une dame âgée qui séjournait au
Nilayam s’était rendue dans son village natal qui borde la route que Baba doit
traverser pour aller ou revenir de Venkatagiri. Elle avait l’intention d’arrêter Sa
voiture à Son retour et de Lui offrir l’hospitalité dans sa propre maison. Mais
145
lorsqu’elle apprit que Baba était rentré à Prasanthi Nilayam, elle se dépêcha de
revenir.
Alors que Baba conversait de la véranda située au premier étage avec un petit
groupe de visiteurs qui se trouvaient au rez-de-chaussée (parmi lesquels je m’étais
faufilé), elle se trouvait non loin de nous et se plaignit tout haut : ‘’Swami !
Comment Votre voiture a-t-elle traversé notre village sans être remarquée ? Nos
hommes montaient la garde des deux côtés, nuit et jour. Nous n’avons vu aucune
voiture !’’ Tandis que Baba gloussait de plaisir devant son désarroi, nous
entendîmes le gloussement derrière nous, car Baba se trouvait maintenant juste
derrière nous. ‘’Voyez-vous, Je suis venu de là jusqu’ici. Si Je peux faire cela, nepuis-Je alors pas passer par votre village sans être vu avec la voiture et tout ? Ni le
temps ni l’espace n’osent Me lier,’’ dit-Il. Nous restâmes pétrifiés devant cette
Révélation. Je sentis un choc dans mon cœur. Je tombai à Ses pieds. Son visage
était éblouissant et divin…Jésus sortit du temple ‘’au milieu d’eux et passa.’’ Baba
passa avec voiture et tout !
Des mois avant ma première visite à Puttaparthi, le frère aîné de Baba,
Seshama Raju Lui avait écrit une lettre qui Lui détaillait sa gêne devant les
sarcasmes obliques et les railleries stupides que les étranges annonces et les
actions encore plus étranges de Baba provoquaient dans la région. Baba lui
répondit : ‘’Ils ne savent pas qui Je suis ni pourquoi Je suis venu. Ils Me
regardent à travers leurs yeux astigmates et ne Me voient que comme ils le
désirent. En fait, nul ne peut jauger Ma réalité, peu importe combien de
temps il essaye et les moyens qu’il emploie.’’ C’était par conséquent un
exercice futile que de chercher à savoir comment Il se joua de l’espace et du
temps. Le frisson que cela nous procura est assez pour nous. Je décidai de
ne pas Le mesurer mais de me concentrer à L’aimer.
Laissez-moi vous raconter une autre expérience charmante. Un jour en
suivant l’allée des maisons de ‘’Brindavan’’, Il ‘’oublia’’ la nôtre avec un clin
d’œil enchanteur. Ma mère tenta de Le faire entrer. ‘’Je ferai l’arati avec le
camphre ! Entrez, Swami !’’ Baba s’arrêta et dit : ‘’Non, ce n’est pas
suffisant. Tu dois faire deux aratis. D’accord ?’’ Mère répondit que oui. Swami
entra, resta assis plus longtemps qu’à l’accoutumée, reçut l’arati
supplémentaire qu’Il avait extorqué, et puis partit conférer instructions et
délices à notre voisin.
146
Avec quelques blagues, un éclat de rire, une chanson ou une histoire, une
parabole ou un proverbe, Il illuminait chaque maison. En se déplaçant
nonchalamment autour des maisons, Il remarquait les dernières acquisitions
et s'enquérait de leur nécessité. Il soulevait les couvercles des casseroles
mises sur le feu et faisait des commentaires sur la valeur calorifique ou sur
les conséquences nocives du menu en préparation. Ses paroles et Ses faits et
gestes étaient sur toutes les lèvres et chacun était au courant de ce que tous
les autres avaient reçu. Les résidents étaient ainsi soudés en une famille
heureuse et se réjouissaient dans une activité plaisante.
Quelques jeunes cocotiers furent plantés par Lui devant le mandir. Ils devaient être
arrosés tous les deux jours, de même que les parterres de fleurs autour des
bâtiments. L’eau devait être puisée à un large puits profond situé de l’autre côté de
la route à une centaine de mètres du mandir. Les dévots masculins—peu
nombreux—étaient choisis pour la partie la plus épuisante du travail : remplir des
pots en aluminium et se les faire passer de l’un à l’autre jusqu’aux femmes qui
attendaient au-dessus. Celles-ci les saisissaient et les envoyaient le long d’une
chaîne de mains avides jusqu’à l’arbre ou la plante bénéficiaire. Une autre file de
femmes, généralement les plus âgées, se repassaient les pots vides jusqu’à la
personne la plus proche du puits. Celle-ci expédiait le pot par la même route
manuelle à la personne la plus proche de l’eau.
Certains jours où le progrès était lent, Baba promettait un prix à la file qui
accomplirait sa tâche plus rapidement que l’autre (celle des hommes qui hissait
verticalement ou celle des femmes qui transmettait horizontalement). Si le pot
rempli n’était pas tendu lorsqu’était retourné le premier pot, les femmes
gagnaient ; si la main qui réceptionne n’était pas là quand le pot rempli
apparaissait, les hommes gagnaient ! La récompense que Baba offrait était un
médaillon pour chacun, avec Son portrait ou celui de Baba de Shirdi ou le Pranava.
D’un geste de la main, Il créait autant de pièces d’argent brillantes qu’il y avait de
vainqueurs devant Lui. Il manifestait une telle joie devant le silence, la sincérité et
la régularité de ce service qu’un soir, Il prit des dispositions pour que soit prise une
photographie des deux groupes, chacun avec son pot, et Swami souriant, assis sur
un pot renversé avec quelques enfants autour de Lui. Un petit ange était assis sur
Ses genoux. Il tenait dans sa main potelée un petit chombu en cuivre dans lequel
son grand-père avait ramené de l’eau du Gange de Kasi. Cet enfant participait avec
les autres à l’arrosage quotidien des plantes avec cet ustensile. En apercevant ce
147
petit écureuil faire sa part de seva, Baba lui donna une tape dans le dos et
s’exclama : ‘’Continue ! De l’eau de Puttaparthi dans un récipient de Kasi ! Bien.’’
Puisque Baba Lui-même faisait partie du groupe à photographier, Il me donna des
instructions précises quant à la manière de prendre la photo à Son signal. Quand
les dévots en réclamèrent une copie, Baba me présenta comme coupable. J’avais,
semble-t-il, pressé le mauvais bouton ou le mauvais levier et le film était resté
vierge ! Quoi qu’il en soit, les préparatifs solennels d’une photographie avec Baba,
l’intimité que cela procure, le frisson ressenti quand Baba supervise la formation
des rangs et quand Il s’assure que chaque visage béni appraîtra clairement et
entièrement sur la photo, l’émotion durant les secondes cruciales avant le
déclenchement, tout cela procure une satisfaction durable. Peut-être ne voulait-Il
accorder que cela car l’activité offre plus de joie que le résultat qui en découle. Il
dit : ‘’Le karma est plus agréable que la conséquence.’’
Il n’y avait pas de moment spécifique où l’on pouvait s’attendre à être appelé par
Baba pour un entretien personnel. Les gens pouvaient communiquer avec Swami et
retirer courage, consolation, réconfort, conseil et guérison pendant la padapuja,
l’adoration rituelle des pieds du guru, un mode d’adoration normal et traditionnel
qu’à cette époque, Il permettait à chaque famille de pèlerins d’accomplir avant de
retourner chez elle. Quand des visiteurs avaient avec eux un bébé dont les cheveux
de naissance devaient être coupés à un moment auspicieux avec certains rites
approuvés ou qui devait recevoir un nom au cours d’une cérémonie ou bien qui
devait recevoir sa première bouchée de riz, Swami se rendait dans le bâtiment où
logeait la famille pendant que tous les autres participaient aux bhajans. Il s’asseyait
au milieu d’eux et coupait quelques cheveux ou bien Il appelait le bébé par le nom
qu’Il désirait ou Il mettait le riz sucré sur sa langue avec Ses doigts. Si c’était
l’initiation à l’alphabet qui était voulue, Il trempait une bague ou une pièce en or
dans du miel et avec, Il écrivait sur la langue, Om, la lettre mystique. Ou bien, Il
saisissait l’ardoise que l’enfant tenait, et après avoir sanctifié son cadre avec une
couche de rouge et de jaune, Il écrivait dessus avec un morceau de craie la lettre
Om pour que l’enfant la recopie et l’apprenne à loisir. Om est la source, le flux et la
somme de tous les sons que les cordes vocales humaines peuvent émettre et
produire. Invariablement, Il créait pour l’occasion un médaillon considéré comme
un talisman qu’Il plaçait autour du cou de l’enfant.
Lorsqu’une famille arrivait avec une personne malade, les visites à leur lieu de
résidence étaient plus fréquentes. La cendre curative coulait à flot. Des pilules, des
148
cachets et des capsules inconnues de la science pharmaceutique tombaient de Ses
mains après quelques rotations. Swami a dit : ‘’C’est l’esprit de l’homme qui est
réellement responsable de sa maladie ou de sa santé. Donc, quand il s’agit de
guérir, la foi nécessaire doit être créée dans l’esprit. Tout ce que Je fais, c’est
fournir la confiance, la volonté pour se guérir soi-même. C’est Mon Amour abondant
auquel le dévot répond par l’intensité de sa foi en Moi qui produit le résultat désiré.’’
Mais Sa compassion est tellement spontanée qu’Il ne retarde pas la guérison
jusqu’à ce que la foi éclose et grandisse en intensité. Il fait trois pas en direction de
la personne qui souffre avant même qu’elle sache qu’elle doit faire le premier. Il n’y
avait pas encore d’hôpital sur le campus et ainsi, la plupart des bâtiments étaient
des pavillons pour patients hospitalisés. Un jour, ma mère était assise dans la
véranda, quand un groupe de gens du Madhya Pradesh l’interpella : ‘’Depuis
combien de temps êtes-vous ici ?’’ Elle répondit : ‘’Quatre ans.’’ Ils furent
abasourdis et s’exclamèrent : ‘’Quatre ans ici et vous n’êtes pas encore guérie !’’ Ils
avaient amené avec eux une jeune fille malade et la réponse de ma mère n’était
pas une bonne nouvelle pour eux ! Je ne pouvais pas leur révéler que nous
subissions tous une rééducation. Baba a dit une fois qu’Il nous traitait tous pour
anémie de la volonté, myopie de l’orgueil, jaunisse de la vision et constriction du
cœur.
Au sujet de Ses modes de traitement, je me souviens d’un étrange modus
divinitatis dont je fus témoin, un matin mémorable :
Un réfugié de l’ex-province de Sind était au Nilayam avec sa fille caractérielle qui
souffrait d’un dérangement mental. Elle pleurait et elle riait, errait sans
enthousiasme et s’emportait pour aucune raison apparente. Elle marmonnait tout le
temps la même série de syllabes. Baba toléra ses pitreries et sa folie frénétique
pendant quelques semaines. Il avait certifié au père qu’Il guérirait la maladie avant
qu’ils ne repartent. Cette heure était venue et Baba était dans leur chambre. Baba
plaça Ses mains de chaque côté de son cuir chevelu, et comme Il pressait de plus
en plus fort, nous pûmes voir dégouliner de la racine de chaque cheveu des gouttes
d’un liquide brun sombre. Ce liquide fut récolté dans un plat. Il sentait mauvais et il
y en avait environ trois décilitres. Quand toute la substance fut purgée, Baba se
leva et se lava les mains avec du savon. Puis le groupe partit pour Bukkapatnam en
carriole pour prendre le bus qui les emmènerait à la gare la plus proche,
Dharmavaram.
149
Trois années s’écoulèrent. Baba se trouvait à Bombay. Il décida d’aller visiter la
colonie des réfugiés du Sind en banlieue pour y bénir le père et la fille. Virevoltant
dans toute la maison, celle-ci était aux petits soins pour les fidèles qui s’étaient
rassemblés pour avoir le darshan de Baba. Elle chanta des bhajans avec
enthousiasme et montra qu’elle avait été remodelée en une beauté délicieuse et
pleine de santé.
Plus tard, je fus de nouveau le témoin de deux opérations de ce genre. A Prasanthi
Nilayam, mon voisin avait une femme qui souffrait de crises d’épilepsie
occasionnelles qui la rendaient effrayante, faible et imprévisible. Baba la ramena à
la normale avec le même traitement spécial. Purger le fluide putride par les racines
des cheveux guérit une autre femme, la fille d’un dévot de Bangalore de crises
d’hystérie récurrentes.
Chaque fois que je raconte cette histoire à mes amis, ils doutent de ma santé
mentale ! Ils répugnent cependant à me le dire en face, de peur que je ne remette
en cause leur propre équilibre. ‘’Comment cet homme dont l’incrédulité prodigieuse
et l’humour piquaient la réputation des imposteurs et des fakirs, des escrocs et des
charlatans, est-il si facilement devenu la victime d’un Baba deux fois plus jeune que
lui ?’’—s’interrogeaient-ils. Un homme, disent-ils, est jugé par la compagnie qu’il
entretient. Mais je fus jugé par ma compagnie, lorsque je les quittai. Ils se sentirent
terriblement supérieurs à moi et s’accrochèrent avec un fanatisme insensé à leurs
roseaux flétris.
Heureusement, ma foi en l’amour, la sagesse et le pouvoir de Baba, en le miracle
de Ses actions, en l’éternelle intangibilité du Divin s’approfondit en proportion égale
à la pitié et au mépris que mes admirateurs et amis d’autrefois répandirent sur moi.
Je ne pouvais que les plaindre en retour, car leurs yeux étaient aveuglés par les
préjugés et l’amour-propre. Concernant les expériences extraordinaires que j’ai
gagnées en la présence de Baba, je puis seulement m’ ‘’exclamer’’, je ne peux pas
‘’expliquer’’. Je fus attiré par Son éclat, pas vexé par lui comme les autres le furent.
Grâce à Dieu, j’avais réussi à m’extraire du purgatoire du doute. Certains amis
vinrent à Puttaparthi pour confirmer leur jugement sur mon QI. Mais comme Jésus
l’a dit : ‘’Voyant, ils ne voient pas et entendant, ils n’entendent pas. Et ils ne
comprennent pas, car le cœur de ces gens est endurci. Et leurs oreilles d’entendre
sont émoussées et leurs yeux, ils les ont fermés, de peur à tout moment de voir
avec leurs yeux, d’entendre avec leurs oreilles, de comprendre avec leur cœur et
d’être convertis.’’
150
Des séances de bhajans se déroulaient dans le hall de prière devant le portrait de
Baba et de l’Incarnation qui L’a immédiatement précédé, Sai Baba de Shirdi. Des
portraits de saints et de chefs spirituels de toutes les époques et de tous les pays
ornaient les murs du hall. Je fus chargé par Baba de rapporter de Bangalore des
grands portraits de Zoroastre, de Bouddha, de Mahavira, de Jésus, de Shankara, de
Ramanuja, de Madhva, de Nanak, de Meera, de Surdas et de Basava. Nous
chantions en chœur de nombreux hymnes et prières pour la paix et la pureté que
Baba avait composés et qu’Il nous avait appris lorsque nous nous asseyions autour
de Lui sur les sables de la Chithravathi ou sur la pelouse devant le mandir.
Beaucoup de ces chants éclairèrent pour nous les étapes du progrès spirituel. Un
chant insistait sur la leçon d’ériger la demeure de la vie sur les piliers bien solides
de la vérité, de la conduite juste, de la paix intérieure et de l’amour. Un autre nous
apprenait à connaître la divinité comme vérité, sagesse et éternité. Les hymnes
vénéraient les diverses Formes de Dieu imaginées par les saints et les mystiques de
tous les pays. Ceux-ci nous rappelaient la gloire et la majesté qui énergisaient les
créatures, les vivantes et celles qui s’efforçaient de rejoindre le flot de la vie.
Chaque Nom désignant l’Un évoquait un frisson, un flash, un parfum, car c’était une
épopée incluse dans une syllabe ou une Ecriture abrégée en un seul mot. Les jours
où Rama et Lakshmana, les jumeaux qui furent pendant des années chanteurs à la
All India Radio de New Delhi étaient au Nilayam, Baba les encourageait à chanter
avec Lui les compositions du mystique du dix-huitième siècle, Thyagaraja.
Une fois, Baba déclara devant une assemblée à Tirupati : ‘’Mon affection
envers Thyagaraja est vieille de plusieurs siècles ! Lorsque le standard de la
conduite morale tomba très bas, il prépara le médicament du Ramanam dans
de savoureuses capsules. Le raga est approprié au tempo émotionnel de
l’idée expliquée dans le chant. Le battement de la mesure est adapté à
l’élaboration du sens. Les adjectifs allitératifs dictent l’espacement et l’accent.
Ils conduisent la voix dans les voûtes merveilleuses de l’architecture du
chant, éveillant grâce à ses vibrations les énergies yoguiques du chanteur et
de l’auditeur.’’
Un connaisseur d’un certain âge, après avoir entendu une composition de
Thyagaraja interprétée par Baba, ne sut plus contenir sa joie. Il bafouilla : ‘’Swami !
J’ai cru que c’était Thyagaraja lui-même qui chantait maintenant !’’ Baba se tourna
vers lui et lui dit : ‘’A propos, qui selon vous, a inspiré Thyagaraja à chanter ainsi ?’’
151
L’Enfant Divin aimait tant chanter les compositions de Thyagaraja, de
Bhadrachalam Rama Das et de Purandaras Das, du Karnataka, qu’Il n’aimait pas
qu’aucun de nous ne rate l’occasion pour aucune raison. Pendant Sa tournée de
l’après-midi, Lui-même annonçait la bonne nouvelle. ‘’Aujourd’hui, Je chante
pendant l’heure des bhajans.’’ Et avec les jumeaux à l’arrière-plan, Sa voix nous
tenait sous son charme pendant une heure ou plus. Il avait Ses chants favoris qu’Il
interprétait souvent. Le chant ‘’ Brochevarevaru’’ assure à l’homme que Dieu a un
pouvoir infini qu’Il exerce avec une infinie miséricorde. La leçon transmise par un
autre chant préféré ‘’Rama nannu’’ est que le Seigneur meut le cosmos tout entier,
le macro et le micro, Brahma et la fourmi. Le chant ‘’Endaro’’ nous communiquait le
message que Baba aimait beaucoup implanter : ‘’Saluez toutes les grandes âmes
qui ont fait l’expérience de Dieu, qui se réjouissent d’offrir leurs talents à Dieu, qui
font preuve d’une sollicitude constante pour l’humanité affligée, qui écartent tout
doute et tout débat au sujet de la divinité, qui ont compris les enseignements
ésotériques cachés dans les textes scripturaux et qui se sont engagées à louer la
gloire du Seigneur.’’
‘’Mundu Venaka’’ est une autre composition que je L’ai entendu chanter avec
beaucoup de plaisir. C’est une prière pour laquelle Baba Lui-même est la réponse,
savions-nous. Thyagaraja implore Rama : ‘’Viens Seigneur ! Sauve-moi du mal qui
m’assaille de toutes parts, viens vite ! Viens avec Ton arc invincible qui ne rate
jamais sa cible !’’ Et Baba déclara : ‘’Lorsqu’un tel appel jaillira de vos cœurs, Je
vous protégerai comme la paupière protège l’œil. Je serai derrière vous, à côté de
vous, devant vous, tout autour de vous.’’ Baba nous enseignait quelle faveur
demander à Dieu. Il ne faisait que rappeler l’affirmation upanishadique de Son
omniprésence que l’homme avait déraisonnablement repoussée dans l’oubli.
Purastaad Brahma (Brahman devant toi), Paschad Brahma (Brahman derrière toi),
Dakshinathah (à ta droite), Uttarena (à ta gauche), Adhah (en-dessous de toi),
Oordhwam (au-dessus de toi) Brahma eva (Brahman seul) Idam Viswam (ce
cosmos). Baba arrachait la mauvaise herbe de l’impuissance qui sommeillait dans
nos cœurs qu’Il éveillait en arbre de la Bodhi. Le chant ‘’Ninu Vina’’ éveilla en nous
une aspiration d’un ordre différent. Thyagaraja y décrit la félicité qu’il but en
contemplant la beauté de Rama. Quand Baba nous remplissait de la mélodie de ce
chant, Il attirait notre émerveillement transcendant sur Lui-même. Chaque facette
qui fascinait Thyagaraja—le sourire, la posture, la finesse, l’éclat, la grâce, la
délicatesse—nous la reconnûmes et nous la vénérâmes en Baba Lui-même.
152
Par la même occasion, les chanteurs jumeaux apprirent de Baba de nombreuses
leçons de musique. C’était la raison pour laquelle ils prenaient la route de
Puttaparthi à chaque fois qu’ils en avaient l’occasion. Baba remarqua que leurs
langues tamoules déformaient les expressions télougoues des compositions de
Thyagaraja et produisaient souvent des distorsions ridicules. Pour donner un
exemple, ils caricaturaient innocemment une sublime expression d’humilité d’un
chant de Thyagaraja en un défi irrespectueux et même insolent ! Ils prononçaient
‘’pogada kunte’’ comme ‘’pokoda tinte’’ et massacraient le chant, car le sens en
était par-là désastreusement profané. Au lieu de ‘’Oh Seigneur ! Ta gloire est louée
par les sages et les visionnaires. Elle ne peut être diminuée par le silence de ce
pauvre homme,’’ ils le défiguraient en ‘’Oh ! Seigneur ! Ta gloire ne peut être
diminuée si je mange quelque chose d’épicé frit dans l’huile !’’ Baba chassa de tels
lapsus de leurs langues en riant.
Baba était réellement un chant dans le vent, de la musique en marche. Lorsqu’Il
était au centre d’un groupe de dévots parlant le kannara, Il fredonnait tout haut
‘’Thallanisadiru Kandya. Thalu Manave.’’ (Ne tremble pas de peur, Ô mental), un
chant de Purandara Das ou un vachana de Basavana, ‘’Kalla Naagara Kandare’’
(Quand ils voient un serpent de pierre) ou un ‘’ragale’’ de Harihara sur Kumbaara
Gundanna (le saint potier, Gundanna). Lorsqu’un groupe de dévots parlant tamil
s’asseyait autour de Lui, les lignes étaient de Gopalakrishna Bharathi sur Nandanar
ou Arunagirinathar sur Muruga ou Andal sur Vishnu. L’air se faisait de plus en plus
neuf quand notre esprit se rapprochait de Lui. Oh ! Chaque ligne et chaque
intonation étaient un pacemaker pour le cœur, un tonique pour les membres, un
baume pour le cerveau et une manne pour l’esprit.
Nous aussi, dans chaque maison où Il entrait, nous chantions un psaume ou deux
quand nous voyions qu’Il était disposé à rester aussi longtemps. Ma femme
s’aventura un jour à chanter une prière en kannara qu’elle avait laborieusement
répétée pendant des jours. Elle commençait par ces lignes ‘’Ninna nambi bande,
enna kye bidadiru, Ghana mahimane Sai Natha.’’ Je suis venue à Toi remplie de foi,
Ô Merveille majestueuse ! Ne lâche pas ma main.’’ Baba nous observait
silencieusement les mains jointes. Quand elle s’arrêta, Il se mit à chanter une
réponse rassurante à sa prière dans sa langue natale, le tamil. ‘’Virumbum munne
tharuvaare, Sai Baba, Vendum munne varuvaare’’. C’était les premières lignes.
‘’Pourquoi crains-tu ?’’, semblait-il demander. ‘’Sai Baba t’accordera des faveurs,
avant même que tu les demandes. Il te secourra avant même que tu L’appelles.’’
153
Parfois, Il anticipait le chant avec lequel les dévots se préparaient à
L’accueillir dans leurs maisons et fredonnait tout haut ces mêmes lignes
quand Il entrait ! Un jour, à Bangalore, Baba promit de visiter notre maison,
‘’Asoka’’, sur Wilson Gardens et nous étions bouche bée d’excitation. Ma
femme répéta un chant sur le caractère unique de cet Avatar et l’avait sur le
bout des lèvres. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque Baba descendit de
voiture en fredonnant tout haut les premières lignes du chant que ma femme
voulait à tout prix chanter lorsqu’Il pénétrerait dans le sanctuaire de notre
petite habitation. ‘’Baba ! Parama kripanidhiye’’ (Baba ! Toi dont la
compassion est illimitée), commençait-il. Il demanda à ma femme de chanter
le reste du poème. Il procura une joie immense à ma mère quand Il l’incita à
répéter sa composition ‘’Naan Kanda manigalile’’ (Parmi toutes les pierres
précieuses que j’ai connues et aimées, il n’en n’est d’aussi belle que le joyau
Sai Ram). Baba dit ‘’Bien’’, lorsque ma mère toucha Ses pieds. Puis, Il me
demanda d’allumer le camphre et d’agiter la flamme de l’arati. ‘’Commence !
Sadaa enna hrdayadalli’’, me dit-Il. ‘’Toujours dans mon cœur.’’ C’était le
chant de l’arati composé par moi que l’on utilisait quand des séances de
bhajans avaient lieu dans la maison de Bangalore. ‘’Ainsi’’, nous nous dîmes,
‘’Il écoute tous nos bhajans’’.
Des séances de bhajans d’une heure avaient lieu chaque jour dans le hall de prière.
La tâche d’agiter la flamme de l’Arati fut assignée à Seshagiri Rao, quelques mois
après l’inauguration de Prasanthi Nilayam. Baba se levait de Son fauteuil d’argent
pour la recevoir et puis, Il s’approchait des vases contenant l’offrande des denrées
et la consacrait en goûtant quelques grains. Ensuite, Il se plaçait près de la porte de
la sortie nord pour que les hommes puissent accomplir le padanamaskar en sortant,
et après qu’ils soient tous sortis, Il traversait le hall pour se placer à la porte de
sortie sud pour accorder la même bénédiction aux femmes.
A cette époque, on fêtait Dasara au Nilayam même. La participation féminine était
plus évidente et plus enthousiaste que celle des hommes, car Dasara est consacrée
au culte de la Mère qui nourrit, bénit et éduque Ses enfants. Tous les jours, matin
et soir, les femmes s’asseyaient en rangs à l’intérieur du hall de prière. Chacune
avait une photo de Baba placée devant elle et récitait à voix haute les 1008 noms
de la Mère dans Ses différentes Incarnations. Elles offraient la puja avec la poudre
de kumkum rouge à Baba, la triple incarnation de Durga, Lakshmi et Saraswathi.
Alors qu’autre part, les veuves n’étaient pas autorisées à participer à un tel culte
dans cette ‘’matrie’’ (motherland’) de tous, Baba leur ouvrit également les portes.
154
Sa compassion refusait d’exclure les malheureuses. Baba pénétrait dans le hall vers
la fin de la puja et circulait dans les rangs en laissant à chacune un moment pour
toucher les Pieds de Lotus qui s’immobilisaient. Les tas de kumkum chargés par le
contact sanctificateur de la photo et par les vibrations dévotionnelles étaient
ramassés et préservés jusqu’au dixième et dernier jour de Dasara, moment où ils
étaient répandus par Baba Lui-même sur l’idole d’argent de Sai Baba de Shirdi qui
officiait ce jour-là comme symbole silencieux de Swami Lui-même.
Le soir, Baba se déplaçait en procession dans les rues du village de Puttaparthi,
même après Son entrée à Prasanthi Nilayam. Il s’asseyait dans une jeep décorée
différemment chaque jour par des mains pieuses, ainsi en Hamsa, en Garuda, en
char, en vimana ou en palanquin. Les routes du village étaient trop étroites pour
permettre à l’immense masse des dévots de manœuvrer librement, aussi Baba
ramena-t-Il plus tard l’événement à un seul jour, le dixième. Les bhajans, le
nadaswaram, les cornemuses, les timbales et les feux d’artifice faisaient de
l’événement une fantastique fête populaire. La plus grande source de joie était bien
entendu l’apparition de vibhuti, de kumkum ou d’éclairs de lumière sur le front
divin. Les villageois l’appelaient ‘’vibhuti du Kailash’’ puisque dans les textes
anciens, le Dieu Shiva qui réside au mont Kailash portait sur Son front divin
d’épaisses et larges lignes de cendre et qu’Il avait le corps recouvert de cendre.
Un jour, quand j’eus la chance de Lui dire le nom qui circulait entre nous
pour la vibhuti, Il expliqua : ‘’Shiva a sur le corps la cendre qu’Il ramasse sur
le champ de crémation quand le corps d’une bonne et sainte personne est
brûlé sur le bûcher. En veux-tu un peu ? Un sadhak très pieux est mort et
son corps est livré aux flammes sur la rive du Gange.’’ Il agita la main et
quelques onces de cendre blanche apparurent. Quand Il la versa dans le
creux de ma main, c’était très chaud. ‘’C’est la cendre que Shiva bénit,’’ ditIl.
La fête de Dasara procura aux dévots dix jours d’extase exquise. Nous n’étions que
quelques centaines, assez pour remplir le hall de prière du Nilayam. Comme au
vieux mandir, ici aussi nous reçûmes petit-déjeuner, déjeuner et dîner tous les
jours et ainsi la journée entière pouvait se dérouler dans la pénitence et dans la
prière. Un jour était réservé pour les enfants des dévots. Ils chantèrent des bhajans
et jouèrent des pièces à partir des épopées. Baba cajola les participants et
encouragea les enfants à réciter et à régaler. Un autre jour, des écoliers du village,
les groupes de Pandari bhajans et les garçons de l’Ecole Secondaire Sathya Sai de
155
Bukkapatnam présentèrent des exercices avec torches, lassos, etc. Un jour était
réservé au service social : nettoyer les routes et les ruelles, nourrir les pauvres,
distribuer des vêtements aux indigents et discours de personnes expérimentées
dans les activités de service.
La Journée des Enfants célébrée depuis 1945 est devenue classes Bala Vikas
partout dans le monde et le Programme d’Education des Enfants par les
Valeurs humaines, qui est maintenant de plus en plus adopté dans la plupart
des Etats de l’Inde. La Journée du Service Social s’est depuis étendue à la
formation des sevadals, environ 30000 hommes et un nombre égal de
femmes, bien entraînés et affectueusement guidés pour offrir des services de
tous types à leurs semblables.
Les quelques pandits qui trouvèrent la route de Puttaparthi reçurent l’opportunité
d’exposer des passages des Ecritures et furent bénis par Baba avec des cadeaux
traditionnels. Le neuvième jour de Dasara fut marqué par le culte rendu à la déesse
du savoir, la Sarasvati puja. Au soir de ce jour-là, des érudits en télougou et en
sanscrit, dont le frère aîné de Baba, Vidwan Seshama Raju lurent et expliquèrent
des poèmes qu’ils avaient composés sur Baba et la bénédiction qu’ils avaient retirée
de Lui. Chaque année, je me risquais aussi à lire une strophe ou deux en anglais ou
en kannara en la présence du ‘’Kaveenaam Kavi’’, le Poète des poètes. Les
musiciens aussi arrivèrent pour être dans la sainte Présence et ils purent offrir leurs
talents. Baba répondait avec joie lorsque l’aspiration naturelle à la vision de Dieu se
reflétait dans l'élaboration d'un raga ou dans l'interprétation d'un chant. Je me
souviens qu'alors que Honnappa Bhagavathar, le célèbre chanteur de Bangalore
chantait, Baba se leva de Son fauteuil en argent et vint s'asseoir près de lui sur
l’estrade, côte à côte avec les artistes qui jouaient du violon, du mridang, du
ghatam et du tambour. Quand le programme fut terminé, Baba créa pour lui un
collier en or qu’Il plaça autour de son cou de Sa propre main. L’histoire de ce collier,
bien que je l’ai déjà relatée dans ‘’Sathyam Sivam Sundaram’’ vaut la peine d’être
répétée ici, car je fus le témoin compatissant de la déconfiture, du désespoir et du
rétablissement du musicien.
Sur le chemin du retour vers Bangalore, Honnappa Bhagavathar et ses amis
tentèrent d’estimer la valeur en carats de l’or. Ils proposèrent différentes
évaluations de sa valeur monétaire. Ils n’hésitèrent pas à remettre en cause jusqu’à
l’authenticité du miracle. Bientôt, ils se retrouvèrent devant une chaussée qu’ils ne
purent pas emprunter, car des eaux en crue l’avaient envahie. Ils firent halte
156
jusqu’à l’aube du matin suivant, coincés dans le véhicule même. Une fois que les
eaux eurent reculé et que la voiture fut mise en route, ils s’aperçurent que le bijou
avait disparu du cou de Bhagavathar. Il ne put le trouver nulle part. Il était perdu,
au-delà de toute récupération. Alors, il décida de retourner à Puttaparthi et de
demander pardon. Baba m’avait mis au courant de la tragédie qui s’était produite
avant son arrivée, aussi était-il difficile pour moi de contrôler mon excitation devant
la détresse de l’homme célèbre. Il se tenait déconfit, appuyé contre un pilier,
retenant sanglots et larmes, jusqu’à ce que Baba ne vienne près de lui et que la
digue ne saute.
Baba le réconforta et le cajola longtemps. ‘’Il n’y a pas de mal. C’était juste ce que
n’importe qui aurait fait. Les autres vous ont aussi encouragé. Ne vous tracassez
pas. Je vous aime quand même. J’apprécie le doute, puisque lui seul peut confirmer
la foi. Eh bien, le revoici—le même ! Quand Je crée quelque chose, c’est une part de
Moi et elle doit Me revenir’’. Ce-disant, Il agita la main et le collier disparu fut
restitué au pénitent ébahi.
Je dois rapporter ici ce qui est arrivé vingt ans plus tard à un ingénieur
norvégien qui s’appelait Tidemann. Lorsqu’il prit congé de Baba pour se
rendre au Bangladesh et se lancer dans un projet à Chittagong Harbour qui
était en train d’être reconstruit sur une large échelle, Baba avait créé une
bague qu’Il avait placée à l’index de sa main droite. Six mois plus tard, il
réapparut brusquement à la porte du bungalow de Baba à Brindavan,
Whitefield. Voyant que les bhajans étaient sur le point de commencer, il se
glissa dans un coin et se plaça entre moi et le Dr S. Bhagavantham. Baba le
regarda et demanda : ‘’Où est la bague ?’’ Tidemann répondit tout penaud :
‘’Perdue’’. ‘’Où ?’’, fut la réponse de Baba. ‘’A Chittagong. Je descendais le
long d’une corde devant la coque d’un navire et elle est tombée dans le
fleuve,’’ expliqua Tidemann. ‘’Quand ?’’ ‘’Le 23 février.’’ ‘’C’était il y a trois
mois,’’ me dis-je à moi-même.
Je vis la main effectuer un cercle ou deux et attraper quelque chose qui en
tombait. Il la tint entre deux de Ses doigts, de manière à ce que les
cinquante personnes qui étaient présentes puissent la voir. C’était une
bague ! Mais était-ce la bague ? Cette question fusa dans tous les esprits.
J’étais sur le point de la poser, quand le Dr Bhagavantham (docteur es
sciences) me devança. Il ne put retenir sa curiosité scientifique ! Baba se
tourna vers lui et dit : ‘’Eh bien ? Votre foi n’est-elle pas encore ferme ?’’
157
Entre-temps, Tidemann s’était levé et toucha Ses Pieds. Baba plaça la bague
dans la main tendue avec ces paroles : ‘’C’est la même. Elle est tombée dans
Mes Mains ! Je suis dans ce fleuve. Je suis partout. Mes yeux, Mes oreilles,
Mon visage sont partout. Je demeure, enveloppant tout’’. Ce soir-là, nos
réentendîmes l’affirmation de l’Upanishad, démontrant que Bhagavan est
venu dans la forme pour enlever le voile du doute de nos rétines rétrogrades.
Gayanapatu Saraswathi Bai arriva au cours d’une autre Dasara. La vieille dame
enchanta des centaines de dévots avec son récital musical. Son corps de soixantedix ans fit face aux demandes d’endurance et de mémoire. Bhagavan lui remit un
sari de Bénarès quand elle prit congé. A quelques-uns d’entre nous, Il fit remarquer
que la longueur de soie (douze coudées) serait peut-être trop courte pour son style.
Certaines femmes confirmèrent que Saraswathi Bai portait invariablement des saris
d’une longueur de dix-huit coudées. Baba feignit d’être triste. Il examina deux saris
de Bénarès du même lot et découvrit d’un air apparemment consterné qu’ils étaient
tout aussi indésirables. Mais quelques jours plus tard, je reçus une lettre de Madras
écrite par l’honorable musicienne décrivant sa stupéfaction face au miracle. Elle
apprit que le sari gracieusement offert était beaucoup trop court. Elle décida
cependant de le porter, au moins en faisant la puja dans l’intimité de son sanctuaire
privé. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle découvrit que Baba avait voulu qu’il
puisse atteindre une longueur de dix-huit coudées et quelques centimètres
supplémentaires !
Vidwan T. Chowdiah, le célèbre virtuose du violon divertit la galerie un autre soir
avec un récital splendide. Au bout de la représentation d’une heure, Baba qui se
trouvait dans le fauteuil d’argent avec quelques-uns d’entre nous autour de Lui
agita Sa main et matérialisa pour lui une médaille en or. Chowdiah se leva pour la
recevoir, mais alors qu’Il plaçait le don dans sa main, Il la retira en disant : ‘’Oh !
Vous avez déjà de nombreuses médailles. Il doit y avoir Mon nom sur celle-ci.’’ Il
souffla dessus alors qu’elle oscillait dans Sa main, et voilà ! ‘’Présentée par
Bhagavan Sri Sathya Sai Baba à T. Chowdiah’’ s’était inscrit en lettres artistiques
sur le revers de la médaille.
Des miracles à profusion ! Ce furent des jours glorieux pour nous à Prasanthi
Nilayam. Nous avions à peine réalisé que Prasanthi Nilayam n’avait pas de
frontières et que les miracles n’étaient pas limités par des frontières géographiques,
raciales ou religieuses. A chaque fois que nous étions gratifiés d’éclairs de Sa gloire,
nous étions transportés dans la conscience de la magnificence de Baba.
158
A cette époque, Baba ne prononçait pas de discours pendant Dasara. En fait,
pendant de nombreuses années, Il s’est limité à des conversations ou à des
discussions de groupe et à des séances de questions-réponses, lorsque des dévots
se rassemblaient autour de Lui et soulevaient des points de sadhana ou de
philosophie. Même maintenant, Il apprécie de telles séances pariprasna. Ce fut à
l’occasion de Vijayadasami, alors qu’Il se trouvait sur la jhoola (balançoire florale) à
la clôture du programme des célébrations de Dasara qu’Il bénit l’assemblée de Son
tout premier discours.
C’était en 1953. Fort heureusement, j’avais mon stylo dans ma poche et quelqu’un
me prêta des feuilles de papier. Je pus recueillir Ses paroles et les rassembler. Il
débuta Son discours par cette confession : ‘’Pendant toutes ces années, J’ai donné
des conseils et des réponses individuelles à des questions individuelles. Ceux-ci
étaient semblables à des paquets et à des colis disponibles dans des magasins
spécialisés et ils étaient donnés à ceux qui fréquentaient ces magasins avec l’envie
de posséder les articles qu’ils contenaient. Toutefois, un discours donné à une
assemblée comme celle-ci doit être un bazar, une foire où toutes sortes d’articles
sont disponibles pour des clients de tous types. Bien qu’un discours de Ma part est
une nouvelle expérience pour vous, ce n’est pas nouveau pour Moi. J’ai parlé à de
larges audiences de chercheurs à de nombreuses reprises dans le passé, bien que
sous d’autres formes. A chaque fois que l’Absolu sans forme et sans attribut révèle
le mystère et apparaît devant l’humanité en tant qu’homme, Il doit enseigner et
former pour remplir Sa tâche.’’
Permettez-moi de faire une petite digression à ce propos. Dans Son char, Sri
Krishna a révélé à Arjuna ce que Baba nous a révélé ce jour-là sur la jhoola !
Il a dit : ‘’Il y a des éons de cela, J’ai tenu un discours à Vivaswan à propos
de cette voie perpétuelle. A présent, Je te déclare le même mystère.
Nombreuses furent Mes apparitions dans le passé’’. Dans le Ramayana
comme il est raconté par Baba, Rama fit de fréquents discours à d’immenses
assemblées de Son trône même.
Poursuivant Son discours, Baba dit : ‘’Les seize premières années de la carrière
terrestre de ce corps se sont passées an leelas (jeux et farces), les seize suivantes
se passent en mahimas (manifestations de pouvoir et de gloire). Après la trentedeuxième année, vous Me verrez de plus en plus actif dans la tâche d’upadesa :
enseigner à l’humanité errante et diriger le monde sur la voie de sathya, dharma,
shanti et Prema. Ce n’est pas que J’ai décidé d’exclure les leelas et les mahimas à
159
partir de la trente-deuxième année. Je veux seulement dire que rétablir le dharma,
corriger la malhonnêteté de l’esprit humain et guider l’humanité à nouveau sur les
rails du Sanathana Dharma sera Ma tâche principale par après.’’ Mais voilà ! Le
Seigneur est plein de pitié et de tendre miséricorde. Tout en annonçant ces repères
chronologiques, Il avait miséricordieusement avancé de cinq ans Sa propre tâche
d’upadesa !
Comme à l’accoutumée, quand la cérémonie de la jhoola de ce jour prit fin, les
fidèles féminines insistèrent pour que l’on accomplisse un arati élaboré qui
comprenait pas moins de 108 flammes et également l’offrande d’une grande variété
de fruits et de bonbons. Tout se termina par le chant d’airs traditionnels par les
dévotes.
L’Anniversaire de Bhagavan célébré le 23 novembre était à cette époque une
charmante fête familiale. Ces jours-là, plus que n’importe quel autre, Baba était la
prunelle de nos yeux, le rayon de soleil de nos cœurs, le trésor de notre convoitise.
Et Il nous permettait de Le cajoler librement. Pendant quelques années, même
après le transfert au Nilayam, Baba rendit visite aux résidences des ‘’sœurs’’ et prit
Son déjeuner avec elles et les ‘’parents’’, mais plus tard, ils durent apporter les
plats spéciaux qu’ils désiraient Lui offrir au Nilayam même. Le matin, Baba était
assis sur l’estrade occidentale du hall de prière, celle où l’image de Shirdi Sai Baba
était installée. Ce jour-là, elle devait céder la place au successeur. Les parents, le
frère aîné et sa femme, et après eux quelques dévots âgés et leurs épouses
montaient sur l’estrade et oignaient Baba avec quelques gouttes d’huiles versées
sur la couronne de cheveux. C’était juste un rite symbolique, un symbole du bain
d’huile que la plupart des gens du sud de l’Inde prennent le jour de leur
anniversaire et à l’occasion d’autres jours fériés.
C’était une cérémonie médico-religieuse que la coutume avait imposé aux
hommes, aux femmes et aux enfants, au moins une fois par mois si pas plus.
Baba aussi y fut soumis dans Son enfance et Son adolescence. Plus tard, Il
céda aux prières des dévots et continua les ‘’bains d’huile’’ jusqu’en 1960,
environ.
Permettez-moi de me rappeler et de narrer, entre parenthèses, les occasions
plutôt rares où le corps de Baba était massé avec de l’huile et puis rincé.
Quelques-uns d’entre nous eurent le privilège de jouer un rôle dans cette
cérémonie. Nous accueillions l’occasion comme un don de la grâce. Un
160
bâtiment avec des pièces spacieuses et libres de meubles était choisi. Un jour
avant le jour du ‘’bain’’, il était récuré par les dévots. Il était décoré de
feuilles vertes et le sol était embelli par des motifs auspicieux dessinés dans
de la farine de riz. Baba entrait dans la maison vers neuf heures du matin.
Seuls quatre ou cinq dévots masculins étaient à l’intérieur. L’huile odorante
médicinale était versée dans une coupe en argent. Celle-ci était tendue à
l’extérieur à une file d’aîné(e)s qui la touchaient en prononçant des prières.
Ensuite, l’huile était versée sur la tête et vigoureusement massée dans les
innombrables boucles rebelles. Le talent et l’énergie pour le faire
appartenaient seulement à une ou deux personnes. Les autres appliquaient
l’huile sur le dos, les épaules, les bras et les pieds. Baba faisait Lui-même
une bonne part du travail. Pendant ce temps-là, un très grand récipient en
cuivre était rempli d’eau chaude par les dévots. Il semblait que nous jouions
le rôle de Ses compagnons à Gokulam. Deux d’entre nous appliquaient une
pâte pour enlever l’huile, tandis que les autres versaient de l’eau chaude sur
Lui avec animation. Après avoir enlevé la pâte et l’huile, du savon était utilisé
pour nettoyer les dernières traces. Baba nous divertissait de façon hilarante
en plaisantant, en se moquant de nos pitreries d’amateurs, et en rappelant
nos absurdités et nos erreurs en d’autres occasions. Puis venaient les
serviettes pour le séchage final.
Aussitôt que Baba était prêt, Il entrait dans la pièce contigüe où nous nous
étions retirés. Et il y entrait pétillant de joie et de jovialité. Il mettait Son
dhoti et Sa robe en soie et après s’être reposé pendant un moment, Il sirotait
parfois une ou deux gorgées de jus d’orange. Il séchait Ses cheveux dans la
fumée d’encens et leur donnait une forme. Quand nous étions à l’intérieur
occupés à servir Baba, Brahmasri Kamavadhani, le célèbre récitant des
Védas (qui porte le titre de Veda Samrat que lui ont décerné des sociétés
savantes dévouées à l’érudition védique) prenait invariablement la liberté de
réciter devant la porte les Namaka Chamaka mantras que l’on prononce
généralement lorsque l’idole de Siva reçoit le bain sacerdotal. Il était certain
que Baba était Siva ayant revêtu un corps humain. Ensuite Baba sortait et
entrait dans le hall de prière pour donner le darhsan.
Cette parenthèse refermée, j’étais l’un des dévots âgés qui fut béni par la mission
d’oindre Bhagavan à l’occasion du tout premier Anniversaire célébré à Prasanthi
Nilayam. Je me levai du côté des hommes et ma femme s’extirpa du groupe où elle
était assise. Belzébuth me souffla à l’oreille une recommandation empoisonnée :
161
‘’C’est l’occasion de voir si Son unique couronne de cheveux est une perruque afro.’’
La voix était celle de mon voisin, une vieille relation, le directeur d’une banque de
Bangalore où je gardais un petit bas de laine. De mon temps, j’avais visité des
dizaines de loges réservées aux artistes où les perruques valsaient. Moi-même, je
m’étais métamorphosé avec leur aide en Surpanakha et Mme Malaprop, en Brutus
et Aurangazeb, en Vidyaranya et Brahma. Aussi en montant sur l’estrade, le
pendule oscillait de la foi au doute. Je décidai d’obéir à l’impulsion et de tirer sur la
perruque, si cela était possible. Nous trempâmes la rose dans l’huile parfumée et
quand ma femme laissa goutter l’huile, je pris la tête et j’osai imprimer au cuir
chevelu un rapide mouvement de côté. Baba tenait la tête penchée pour l’onction.
Quand Il reçut l’impact de mon impertinence, Il chuchota : ‘’Oui, essaye de pousser
dans l’autre sens, aussi’’. Je frissonnai de peur. Je me maudis pour m’être laissé
envahir par le soupçon. Ma femme se demandait ce qu’il m’était arrivé. Déconfit, je
repris ma place à côté du serpent. Encore maintenant, de temps à autre, Baba
raconte l’histoire de mon audacieuse expérience à des groupes de dévots, et Il
suscite des éclats de rire sympathiques à propos de ma déconfiture.
Après le rite, tous ceux qui étaient présents montèrent sur l’estrade et placèrent
une guirlande autour du cou de Baba. Certains remirent des cadeaux d’anniversaire
à leur Bala Sai, leur Chinni Sai (tendre petit Sai), surtout des symboles de leur
162
affection et de leur amour. Il y avait des guirlandes de bonbons, des noix de cajou
ou des abricots, des poupées, des modèles de voitures, de bateaux et de chars, des
figurines et des jouets, des peignes et des miroirs, des flûtes et des clairons—tous
méritant d’être acceptés à cause de la sincérité du donneur et du grand cœur du
Bénéficiaire. Des vagues de joie balayaient le hall d’une extrémité à l’autre quand
chaque paquet était ouvert et le contenu dévoilé. Chacun exultait lorsque Baba
exprimait de la surprise et de la satisfaction pour montrer Sa conscience de la
dévotion qui avait motivé l’offrande. Mais quand Baba découvrit que des gens
introduisaient clandestinement des bourses remplies d’autant de roupies que
comptait le nombre d’années marquant l’Anniversaire, Il désapprouva
l’appauvrissement du lien sacré et mit un terme à la cérémonie. Seules des
offrandes de fleurs furent désormais acceptées.
A cette époque, le jour de Son anniversaire, Baba visitait l’Ecole Secondaire Sathya
Sai Baba de Bukkapatnam après que la foule du Nilayam se soit dispersée. L’école
portait le nom de Baba, parce que Ses dévots avaient racheté le bâtiment menaçant
ruine et qu’il abritait l’école où Baba se joignait aux autres enfants quand Il était
petit. Ils y apportèrent suffisamment de fonds pour en faire une école secondaire et
pour la loger dans un nouveau bâtiment clair et spacieux. Bien que l’école était
gérée par le Comité de District d’Anantapur, elle avait un Conseil d’établissement
dont Baba était le président. L’école fut entretenue avec un soin affectueux par
Baba jusqu’à ce qu’elle puisse être sevrée et qu’elle puisse continuer à fonctionner
par ses propres moyens.
Baba devait traverser le lit sablonneux de la Chitravathi et franchir quelques mètres
de courant au milieu pour monter dans une voiture et rejoindre Bukkapatnam à
cinq kilomètres de là. Quelques voitures remplies de dévots Le suivaient. A l’école,
après les bhajans chantés par les élèves, Il s’adressait aux étudiants (dont le
nombre avoisinait les 300), puis Il remettait dans les mains du directeur Son
cadeau d’anniversaire pour l’école. Je me souviens d’une année où Il donna assez
de livres que pour faire ployer les étagères de la bibliothèque de l’école. Une autre
année, Il offrit une radio. L’année suivante, c’était un ensemble d’instruments de
musique pour le groupe de l’école.
Après Son discours, Baba demandait généralement aux étudiants de venir à
Puttaparthi pour la fête d’anniversaire parrainée par les dévots. Comme il s’agissait
d’une marche de cinq kilomètres, Baba demandait aux garçons et aux filles
d’attendre que les cinq ou six voitures des dévots les transportent jusqu’à la rive
163
droite de la Chithravathi. Baba s’asseyait sur l’épais tapis vert de feuilles d’arachides
dans les champs contigus à la rivière pour que Sa voiture puisse aussi participer au
convoi. Il nous occupait tous, nous nourrissant de cacahuètes, jusqu’à ce que le
dernier groupe d’étudiants et de professeurs nous aient rejoints. Les voitures
devaient faire la navette à peu près six fois pour amener tout le monde. Puis la
foule conduite par Baba et Son entourage traversait les sables brûlants et arrivait
au Nilayam. Plus tard, lorsqu’une route saisonnière fut aménagée et réalisée
comme élément d’un programme d’aide aux victimes de la famine, Baba utilisa la
jeep pour se rendre à l’école par la route et la traversée des sables et de la gadoue
fut évitée.
On célébrait aussi la naissance du Seigneur Krishna au mandir. Le point du hall de
prière où convergeaient tous les regards était une idole grandeur nature de Krishna
jouant de la flûte. Ce jour-là, Baba enroula autour de l’idole un nouveau dhoti en
soie et drapa son épaule d’une fine étoffe arachnéenne lacée d’or, scintillant avec
des bordures de brocart. Chaque année, Il plaçait une nouvelle perruque,
renouvelait les boucles d’oreille, les bracelets, les bagues et la ceinture pour qu’ils
étincèlent de grandeur. Il plaçait autour du cou jusqu’à sept ou huit colliers de
perles et de pierres précieuses pour qu’elles forment un cercle brillant aux reflets
arc-en-ciel sur la large poitrine du Seigneur. Les vaches du Nilayam étaient lavées
et des draps de velours recouvraient leur dos. Leurs cornes étaient peintes en
rouge, vert ou jaune. Des points de kumkum ornaient leurs têtes et de la pâte de
haldi était appliquée généreusement sur leurs sabots. Des clochettes étaient
placées autour de leurs cous.
Le soir, l’idole de Krishna était emmenée en procession avec les vaches et les veaux
qui se pavanaient devant elle et les dévots qui chantaient des bhajans. Baba
accompagnait Krishna quand l’idole quittait les lieux sur de pieuses épaules. Elle
était emmenée le long des rangées de maisons ouest, est et sud, à côté du
Nilayam. Les résidents offraient l’arati aux deux Krishnas devant leur porte. Quand
ils tendaient à Baba une guirlande de fleurs, Il la saisissait et la lançait
suffisamment haut pour qu’elle forme un cercle et qu’elle retombe autour du cou de
la grande idole de Krishna. Baba ne pouvait pas résister aux supplications sincères
des dévots pour qu’Il entre dans leurs maisons et qu’Il les bénisse.
Ce jour-là, dans chaque foyer du pays, Krishna est adoré. Enfant, Il aimait le beurre
et le lait, la crème et le lait caillé, aussi c’était les offrandes que l’on plaçait devant
l’autel. Je me souviens de Sa venue dans mon logement temporaire, où moi et ma
164
femme, ma fille et ma mère attendions de Le recevoir avec Krishna. Il avait béni la
rangée de Gokulam et la rangée de Brindavan. Le bâtiment où nous logions était en
train d’être rénové et nous logions dans le garage avec la Plymouth de Baba. Il
m’avait surnommé ‘’ply-mouth’’ (ply = harceler, mouth = bouche) pour me
rappeler que ma logomanie devenait rapidement presque insupportable.
Baba entra dans le garage. Ma mère lui offrit un verre de lait sucré et une noisette
de beurre. Baba trouva difficile de décevoir mère. Il m’avait souvent dit : ‘’Garde-la
heureuse’’. Aussi Il trempa le bout d’un doigt dans le verre et ouvrant la bouche, Il
secoua le doigt pour qu’une goutte atterrisse sur Sa langue. ‘’Paatti’’, expliqua-t-Il,
‘’J’ai bu des pots entiers de lait quand Je courais partout à Gokulam. A présent, Je
n’ai plus aucune envie de lait.’’ ‘’Paatti’’ est l’équivalent tamoul de Mammy. Quand
Baba lui parla ainsi, elle fut comblée par la vision de Krishna, l’adorable enfant bleu
qui était tout sourire. Avant qu’elle n’ait pu s’en remettre, Baba avait disparu. Il lui
restait la rangée sud à visiter.
L’anniversaire de Rama était aussi un jour spécial. Une ou deux fois, Baba visitait le
Rama Mandir dans le village de Puttaparthi, ce jour-là, et Il bénissait les villageois
rassemblés là. Habituellement, Il conduisait les dévots jusqu’aux sables de la rivière
dans la soirée et tandis que les bhajans étaient chantés en chœur, Il transformait le
sable en idoles de Rama, Sita, Lakshmana et Hanuman. Lors d’une telle occasion, Il
posa les quatre idoles sur un plateau et dit : ‘’Comment ces quatre-là peuvent-ils
rester des entités séparées ? Ils doivent être ensemble.’’ Il fouilla dans ce même tas
de sable et voilà qu’apparut dans Sa main un plateau d’argent moulé sur quatre
petits pieds. ‘’Je vais mettre Rama ici,’’ dit-Il. Quand l’idole approcha de l’endroit
indiqué, un support auquel l’idole d’argent pouvait parfaitement adhérer apparut
devant nos yeux ! Les trois autres furent également fixées sur le plateau de la
même manière mystérieuse. Hanuman nécessita un plus petit support placé
verticalement par rapport à la ligne horizontale formée par les trois autres. La
volonté de Baba moula l’objet nécessaire sur le plateau. Nous pûmes transporter les
quatre idoles fermement fixées sur ce plateau sacré dans le mandir où nous leur
chantâmes des bhajans pendant quelques heures encore. Quel miracle auquel nous
venions d’assister ! Les idoles, le plateau sur pieds, les supports, tous créés à partir
du sable par le contact de cette Main ! Quelle magnificence pour révéler
l’importance de Swami, pour nous attirer vers Son atelier où Il nous défait et nous
refait à Son image !
165
Vaikunta Ekadasi, Uttarayana, Yugadi, Shivaratri et Deepavali étaient d’autres jours
de fête que l’on célébrait au Nilayam. Beaucoup déclarèrent que les portes du Ciel
(Vaikunta) furent ouvertes pour tous en ce onzième jour de la moitié lumineuse de
la lune. Baba nous permit de célébrer l’événement avec des bhajans que nous Lui
offrîmes sur les sables de la rivière. Nous reçûmes de Lui ce jour-là l’ambroisie
céleste qui s’écoula de Ses doigts dans un récipient. Pendant les bhajans, tandis
qu’Il marquait la mesure avec Ses mains qui montaient et qui retombaient, les
paumes libéraient un étrange parfum et semblaient saturées d’un miel épais. Baba
pressa les deux paumes ensemble, et du bout de Ses doigts, de l’amrita dégoulina
et remplit la coupe.
Un miracle encore plus étrange se produisit lors d’une nuit d’Ekadasi. Il y avait
environ trois cent dévots sur les sables de la Chitravathi. Baba dit : ‘’Vous êtes
accroupis tout autour de Moi et Je suis également accroupi. Vous ne pouvez pas Me
voir remplir la coupe d’amrita. C’est dommage.’’ J’étais assis suffisamment près que
pour entendre, aussi osai-je suggérer : ‘’Swami ! Vous pouvez Vous lever et lever
Vos mains. Qu’un pot d’amrita descende du ciel dans Vos mains. Nous pouvons
tous le voir arriver et il y aura assez d’amrita pour tout le monde.’’
J’avais vu quelques jours plus tôt à Madras un magnifique vase en verre très
artistique avec des perroquets en verre perchés sur les côtés descendre de nulle
part sur les mains tendues de Baba, le jour de l’anniversaire de Krishna. Il était
avec Sri Hanumantha Rao et sa famille ce jour-là et à la fin des bhajans, Il dit :’’Je
vais vous donner du prasad de Mathura,’’ et le vase fut présenté avec un superbe
assortiment de friandises de Mathura.
Ainsi ma prière n’était pas aussi irréaliste que beaucoup le sentirent. Baba réagit à
ma suggestion de Sa propre manière insondable et dit : ‘’Non ! Je vais créer la
chose via laquelle le nectar a d’abord été obtenu.’’ Du tas de sable, Il extirpa une
grande conque blanche étincelante, la spire tournant vers la droite – un spécimen
rare et d’autant plus sacré de la vénérable conque. Ensuite, Il se leva pour que
chacun puisse avoir le darshan de l’événement. De cette conque vide jaillit un flot
d’amrita jusqu’à ce qu’une coupe d’argent soit remplie à ras bord. Le dogme
scientifique fanatique et le culte idolâtre de la raison ne peuvent que vous refermer
les portes du paradis en pleine figure, mais ce jour-là, nous vîmes les portes du ciel
s’ouvrir pour nous. Plus tard au mandir, Baba déposa une cuillerée du nectar sur les
langues des centaines de personnes qui étaient présentes.
166
Chaque année, Vaikuntha Ekadasi attirait de plus en plus de personnes au Nilayam,
puisqu’elles pouvaient avec certitude observer et admirer le miracle de l’amrita et
baigner dans la Présence de la Source de douceur. A l’occasion d’une autre Ekadasi,
nous fûmes réunis sur les sables. Baba ne faisait pas que recevoir nos ‘’louanges’’,
mais Il nous enseignait aussi comment articuler et chanter Ses Noms et Ses Gloires
et dirigeait la congrégation dans ses chants. J’étais assis directement derrière Lui,
perdu dans le manorama que Sa voix avait tissé pour moi. Brusquement, Il s’arrêta.
Il prit dans Sa main le gobelet d’argent rempli d’eau. J’en conclus que c’était la soif
qui avait mis un terme à la mélodie, mais non ! Il vida l’eau dans le sable et planta
le gobelet en face de Lui. C’était un geste étrange qu’Il n’avait encore jamais fait
auparavant, aussi j’observai le déroulement de Sa volonté. Bientôt, je Le vis
hoqueter légèrement au début, puis plus fort après, avec des intervalles plus brefs.
Les bhajans continuaient avec une ferveur qui ne diminuait pas. D’un geste vif, Il
saisit le gobelet vide et l’approcha de Sa bouche. Un parfum emplit l’air et on
entendit un gargouillis bruyant : l’amrita coulait et remplit le récipient presque à ras
bord. Baba me demanda de porter au mandir le précieux médicament qui guérit de
la mortalité. Chaque pas que je faisais devait être Sa réponse à ma prière de ne pas
gaspiller le précieux liquide. Les Ecritures disent que Garuda, l'’aigle divin, fut
chargé par le Seigneur de porter l’amrita aux dieux. L’oiseau put voler
tranquillement dans un ciel clair et sans nuage, mais je devais me frayer un
passage à travers une foule déferlante d’hommes impatients et marcher
précautionneusement pendant quatre cent mètres sur un chemin irrégulier. Je me
fis entourer par un cercle de gros bras pour me protéger des assauts de la curiosité
et de la frénésie.
J’arrivai sain et sauf au mandir où Baba attendait le saint calice. D’un geste de la
main, Il transforma une bouffée d’air en une cuillère en or. Les hommes étaient
assis par terre et formaient de longs rangs qui se faisaient face. La cuillère n’était ni
une cuillère à thé, ni une cuillère à soupe, mais entre les deux, aussi à mi-chemin le
récipient ne contenait plus que quelques cuillerées. Baba trempa Ses doigts dans le
gobelet et celui-ci fut de nouveau plein. Avec l’amrita sur la langue, Baba nous
donnait aussi un upadesh (conseil spirituel). ‘’Faites attention ! L’amrita ne la
spoliera plus,’’ ce qui voulait dire qu’aucun mensonge ne devrait contaminer la
langue sur laquelle le tonique de la Vérité aura passé aussi doucement…Les
miracles en tant que tels n’ont pas d’importance. Ce qui importe, c’est la Source qui
est au-delà de l’évolution.
167
Yugadi est le Nouvel An de millions de personnes en Inde, qui calculent l’année sur
base des mouvements lunaires. Un rite très intéressant et très significatif que l’on
observe ce jour-là est la distribution, non pas du doux amrita, mais d’un breuvage
doux-amer, mélange de sucre et de pâte de feuille de neem dissous dans de l’eau.
Baba versa dans l’eau une poignée de vibhuti créée sur place et le breuvage ainsi
sanctifié fut donné à chaque participant. Ils le burent avec la prière d’être bénis tout
au long de l’année à venir avec la force de supporter la peine comme la joie avec
confiance et courage.
Le jour d’Uttarayana ou Sankranthi, les dévots saluent le soleil qui à partir de ce
jour-là se déplace de quelques pas quotidiennement en direction du nord. Les jours
deviennent aussi plus longs, et la terre, par conséquent, plus chaude. Ce jour est
célébré avec des dons mutuels de graines de sésame et de sucre. Le sésame
contient beaucoup d’huile. Le mot pour huile, en sanscrit, est sneha, qui signifie
amitié, camaraderie, fraternité. Ainsi, ce qui est offert et accepté, c’est la fraternité.
Baba partageait la chaude joie de l’amitié et de l’amour avec les villageois qui
venaient en grands nombres en ce jour de fête.
Shivaratri était la fête qui manifestait le plus le Dieu qu’est Baba. Le miracle de la
formation dans Son estomac de sphères de pierre ou de métal durant la semaine
précédant la date fériée (qui change d’année en année, puisqu’elle est calculée sur
base des phases de la lune) était suffisant pour électrifier l’atmosphère de Prasanthi
Nilayam. Des jours à l’avance, une grande aura d’un blanc éblouissant avec une
bordure rose L’enveloppait où qu’Il soit. Lui-même annonçait que le lingam
grandissait, et si la douleur qui augmentait était inhabituellement perceptible, leur
nombre, prédisait-Il, était supérieur à 1.
Jusqu’en 1956, la veillée nocturne de Shivaratri et les bhajans purent avoir lieu
dans le hall de prière même. Baba s’asseyait dans le fauteuil en argent placé sur
une peau de tigre sur une estrade légèrement surélevée. Quand la petite aiguille de
l’horloge s’approchait du huit, le lingam ou les lingams manifestaient le désir de
sortir et Baba montrait des signes de lutte physique pour faciliter leur sortie.
Chaque année, je me tenais debout à Sa gauche avec une carafe d’eau en argent.
Seshagiri Rao se tenait debout à Sa droite avec un plateau d’argent pour
réceptionner le lingam. Au moment prévu, le lingam avançait à travers l’œsophage
pour apparaître ensuite à la vue du public. Certains étaient destinés à un usage
personnel. Une année, onze lingams sortirent à la queue-leu-leu. Une autre année,
il y en eut neuf. Il m’en a donné un des neuf. Il est vénéré avec les mantras
168
prescrits dans les Ecritures. Le miracle du lingam se produit annuellement à chaque
Shivaratri, où que soit Baba.
La plupart des gens considèrent le monde de matière comme la seule réalité et
s’accrochent à leurs hypothèses quant à son comportement comme suprêmement
valables ; aussi, ils affirment tout haut que les miracles ne se produisent pas et ne
peuvent pas se produire. Baba sait que nous savons que le lingam est le symbole
de l’Œuf Cosmique, la sphère que le Souffle divin gonfle et dégonfle. Ce que fait
Baba, c’est vouloir que ces symboles se forment en Lui pour que nous puissions
visualiser le Pouvoir qui a projeté l’univers et par là élargir le champ de notre
conscience. Ce miracle unit tous les esprits en Sai.
Ces dernières années, avec l’arrivée de dévots plus savants, Sa Volonté a
créé des lingams montrant plus en détail les processus d’évolution et
d’involution, d’énergie et de matière comme onde et particule, comme sujet
et objet, (Leeyathe, gamyathe) fusionnant et naissant comme l’indique le
terme ‘’Lingam’’.
J’étais transporté de joie chaque fois que je me retournais et que je reconsidérais la
piste qui m’avait conduit au Nilayam, la Demeure de la Paix Suprême. Pour nous,
résidents, chaque jour était une fête. Baba souda les individus discrets et les
familles distantes qu’Il avait rassemblés autour du Nilayam en un bouquet de fleurs
multicolores. Les nuits de clair de lune, Il favorisait les réunions, chaque famille
étant disposée de manière à former un grand cercle, avec les plats spéciaux qu'elle
avait préparés. A Son signal, la mère de chaque famille faisait le tour du cercle et
servait à chacun sa contribution. Très souvent, Baba soulevait le couvercle des
récipients et découvrait que la quantité était trop petite pour satisfaire tout le
monde. Alors, Il disait : ‘’Donnez-Moi le récipient. Si c’est Moi qui fais le service, la
quantité augmentera et Je pourrai servir chaque assiette,’’ et c’est ce qui se
produisait. En deux occasions, ma mère subit cette ‘’humiliation’’ (?) et fit en sorte
que Baba multiplie les vadais et les pappads qu’elle avait apportés en trop petite
quantité pour la mise en commun. Marc dit (6.53) : ‘’Ils ne comprirent pas le
miracle des pains, car leurs cœurs étaient endurcis.’’ Lorsque Jésus rompit les cinq
pains et que ceux qui en mangèrent étaient cinq mille, leurs cœurs étaient si
endurcis qu’ils ne retirèrent aucun profit de l’impact du miracle. Mais pour nous, en
1956 ap. J.-C. à Puttaparthi, le même miracle révéla la compassion et le pouvoir du
Père Divin. Ce ne sont pas des transgressions ou des suspensions des lois
naturelles, parce que les lois naturelles ne sont pas immuables. Les vadais et les
169
pappads n’apparurent pas dans notre esprit, ils furent broyés par nos dents et
fournirent des calories pour notre subsistance. Quand toutes les assiettes avaient
reçu des quantités égales, Baba se servait Lui-même sur Sa propre assiette et
s’asseyait au centre du cercle des réjouissances. Lorsque le nombre des participants
était élevé, Baba proposait le lit sablonneux de la Chitravathi comme lieu de la
réunion ou nous nous asseyions en rangs sur la terrasse du Nilayam même.
L’Hôpital Sathya Sai situé sur la colline derrière le Nilayam était en construction,
quand un groupe important de fidèles enthousiastes en provenance de la région du
Telengana de l’ancien dominion du nizam arriva pour un long séjour dans la Divine
Présence. Il y avait là une douzaine de jeunes hommes bien bâtis qui manquaient
manifestement d’exercice physique. Les aînés aussi, hommes et femmes, se mirent
en quête de projets où ils pourraient exercer leurs compétences rurales. Ils
nettoyèrent des puits, éclaircirent des buissons, soignèrent le bétail, taillèrent les
arbres et tondirent les pelouses. Par-dessus tout, ils formèrent des chaînes
humaines qui transportèrent des charretées de sable, de briques et de blocs de
granit du bas jusqu’au site de l’hôpital sur la colline. Tandis qu’ils étaient engagés
dans cette tâche pénible, nous les résidents les approvisionnions en eau potable et
autres facilités. Plus tard, les volontaires aidèrent également les maçons à étaler le
mortier et le ciment et à poser les briques.
La plupart du temps, Baba prodiguait Sa Présence auprès de la ligne des volontaires
ou sur l’échafaudage. Les bhajans qui dopaient les muscles en puissance et en
flexibilité devinrent encore plus significatifs en Sa Présence. A la fin des séances de
seva, chaque jour ou chaque nuit (lorsque la lune brillait), les dévots du Telengana
priaient Baba de distribuer parmi nous de grandes quantités de fruits ou de
bonbons qu’ils avaient déposés devant Lui. Ce don effaçait les dernières traces de
fatigue du corps et garantissait la participation de chacun le lendemain.
Le groupe était très attaché à Baba. Ils se pressaient autour du sofa lorsque Baba
était dans Sa pièce au premier étage. Ils caressaient Ses pieds et progressivement,
ils osèrent exercer une pression supplémentaire en prétendant accomplir le seva du
massage. Je dus me faufiler à travers leurs torses jusqu’à une fissure pour pouvoir
caresser les Pieds de Lotus. Un jour, alors que Baba provoquait notre hilarité,
Parthasarathi, de Madras, eut une brillante idée. Il sortit un appareil photo de son
sac, visa, déclencha et mit en boite une photo de nous tous aux pieds de Baba, tous
sourires. A ce moment-là, Baba se leva et réclama l’appareil photo. Je craignais
qu’Il n’invalide le portrait et qu’il ne détruise le négatif en saisissant l’appareil, mais
170
au lieu de cela, Il dit à Parthasarathi : ‘’Venez et mettez-vous derrière le sofa, Je
prendrai la suivante’’. Les frères de la région du Telengana n’apprécièrent pas et ils
crièrent—ils n’avaient pas encore appris à parler doucement—que le sofa vide ne
méritait pas d’être photographié. Je protestai : ‘’Quoi ? Si Baba prend la photo, ce
sofa ne sera pas vide, croyez-moi !’’ Et Baba répondit emphatiquement : ‘’Juste,
Kasturi !’’ Je gardai ma main droite sur le repose-pied quand Baba regardait à
travers l’objectif. Mon intention était de tester si, sur la photo, ma main apparaîtrait
sous le pied ou sur le pied, mais Baba s’en rendit compte et dit : ‘’Non ! Enlevezla !’’ Je dus obtempérer.
Quand Il rendit l’appareil à Parthasarathi, Il dit : ‘’Hé ! Faites attention. Je suis làdedans !’’ Sur ce, je dis à Parthasarathi : ‘’Vous devez nous remettre à chacun un
exemplaire’’ et levant les yeux vers Baba, je L’implorai : ‘’Swami, vous devez lui
dire qu’il nous donne des copies ou sinon, il ne le fera pas’’. Et à notre toute grande
joie, Baba le pria d’en envoyer un exemplaire, format carte postale, à chacun. Il me
parvint dix jours plus tard. Baba y est assis dans le fauteuil, le visage et les cheveux
légèrement flous, avec un air de surprise quant au rôle qu’Il s’est Lui-même
imposé.
Bien que j’admirais la profonde dévotion du groupe du Telengana, j’étais incapable
d’apprécier leurs farces éhontées, souvent en la présence même de Bhagavan. Je
les vis ouvrir la boite de bétel en argent de Baba et prendre du supari pour leur
propre usage. Je les vis se comporter comme les jeunes vachers de Brindavan. Ils
emportèrent des régimes de bananes qui se trouvaient près de la pièce de Baba et
se plongèrent dans une frénésie de pelage pour n’en laisser aucune. ‘’Ils ne
171
devraient pas se pavaner ainsi,’’ dis-je à mon voisin, Radhakrishna de Coimbatore.
Lui aussi secoua la tête en signe de désapprobation. Nous ne supportions pas leur
‘’mépris’’ pour la sainteté profonde et pénétrante de l’endroit. Nous faisions des
commentaires, en cachette bien sûr, sur la tolérance phénoménale avec laquelle
Baba leur permettait de s’exhiber ainsi. Le sommet pour nous fut atteint lorsque
Baba accepta de les accompagner dans leurs villages natals quand ils décidèrent de
partir.
Les jeeps qui les avaient amenés quelques semaines auparavant et qui nous avaient
aidés à rejoindre plusieurs destinations de pique-niques (dans les collines, dans la
jungle, et sur les bords de la Chithravathi) prirent le chemin du retour. Je les avais
entendus projeter des visites avec Baba de nombreux sites pittoresques dans la
campagne du Telengana et proche du Telengana. Certains noms de lieux comme
Ekasilapuri, l’ancienne capitale de l’Empire Kakatiya et Ajanta, où sont visibles
d’anciennes fresques bouddhistes, éveillèrent en moi un profond désir de me
joindre au groupe. Il y a des années, j’avais emmené mes étudiants en excursion
en ces lieux, mais les revisiter en tant que membre d’un groupe guidé par Baba,
l’Artiste Suprême, m’élèverait certainement, selon moi. Nul ne savait qui Baba
privilégierait de l’ordre de se préparer à L’accompagner, aussi nous attendions
presque tous en embuscade.
Je vis deux grosses caisses descendre l’escalier circulaire en provenance de la
chambre de Swami. Au même instant, un des Telenganais courut en bas dans ma
direction et dit avec beaucoup d’animation : ‘’Swami veut que vous…’’Sans avoir
fini sa phrase, je pus deviner le message :’’…que vous montiez dans une jeep.’’
Après avoir escaladé deux marches à la fois, je trouvai Baba en discussion avec
Seshagiri Rao, le septuagénaire. Baba se tourna vers moi et dit : ‘’Kasturi ! Vous
restez ici. J’emmène Seshagiri Rao avec Moi. Vous n’avez pas du tout apprécié que
ces gens soient si libres avec Moi. C’était de la pure jalousie. Vous et votre
Radhakrishnan ! Ne pouviez-vous pas vous réjouir que tant d’habitants du
Telengana viennent voir Swami et accomplissent un si splendide seva et gagnent
autant de grâce de Moi ? Ce Seshagiri Rao était heureux pour cette même raison.
Aussi, Je ne vous emmène pas avec Moi. Seshagiri Rao ! Allez-vous asseoir dans la
jeep.’’
C’en était fait ! Je descendis les dix-huit marches lourdement chargé de remords et
de regrets. Je demeurai statufié quand Baba et Ses compagnons vachers
s’éloignèrent le long de la route cahoteuse qui les emmenait sur la route asphaltée
172
vers Hyderabad. C’était la première fois que j’étais dans une solitude aussi
profonde. Je ne pouvais m’occuper de rien d’autre que la blessure que mon
complexe de supériorité m’avait infligée. Je diagnostiquai le complexe avec l’aide de
mon complice, Radhakrishnan. La bhakti ne se trouve pas toujours dans des cols
amidonnés. J’avais interprété leur ouverture de cœur pour de l’audace, leur
innocence pour un manque d’éducation. Je devais me débarrasser des acquisitions
académiques clinquantes qui pesaient sur moi. Elles ne m’aidaient pas à m’élever
dans l’estime de Baba—les diplômes universitaires, la suffisance pédagogique, le
vernis métropolitain d’étiquette creuse. Comme Seshagiri Rao, je dois m’engager de
tout cœur dans les devoirs qui me sont assignés et ne pas me mêler des
gesticulations d’autrui. Ne juge pas afin de ne pas être jugé, me dis-je à moimême. Je luttai pour me rendre digne d’être dans la Présence divine en rejetant ma
tendance ancienne et profondément enracinée de rechercher les fautes et les
défauts d’autrui. Je tentai de diriger mon sens de l’humour vers la découverte, sous
les couches de roches, des précieuses veines de bonté et de piété.
Le Nilayam était nu et désolé depuis que Baba m’avait laissé derrière pour soigner
la maladie de mon mental. Je veillai rigoureusement à me purifier de mon cynisme,
un handicap que Baba avait souvent classé comme mal n°1. Pour me soulager de
ma détresse, je passai un temps plus important en prière et en méditation. Le père,
Venkapa Raju, était plus disponible pour moi, puisque le magasin qu’il gérait avait
moins de clients depuis le départ de Swami. Je retranscris de nombreuses heures
de conversation avec lui et avec la mère à propos des premières années de Baba.
J’avais un grand respect pour le père, spécialement après que Baba m’ait permis de
lire une lettre qu’il Lui avait écrite de Madanapalli. Pedda Venkapa Raju s’était rendu
au sanatorium de l’endroit pour y faire hospitaliser le plus jeune fils, âgé de 18 ans.
Les médecins pratiquèrent une opération sur le poumon droit et le jeune homme
s’en sortit de façon tout à fait satisfaisante. Le père avait écrit une carte postale à
Baba à ce propos. Je me tenais en face de Lui quand on apporta le courrier. Je
L’observais en train d’éplucher les lettres une par une, du tas qu’Il tenait sur Ses
genoux. Il lut rapidement la carte et me la lança. Je la ramassai. Swami me
demanda de la lire. Elle était rédigée en télougou. J’allai jusqu’au bout des deux
premières lignes de l’hommage coutumier qui m’était familier : ‘’Avec mes
prosternations, de la part de Pedda Venkapa Raju à Bhagavan Sri Sri Sathya Sai
Baba.’’ Baba qui m’observait aux prises avec le gribouillage dit : ‘’Stop ! C’est
assez !’’ J’en étais heureux.
173
Baba demanda : ‘’De qui est-ce ?’’ ‘’D’un certain Pedda Venkapa Raju, de
Madanapalli,’’ répondis-je, un peu effrayé d’avoir mal lu. ‘’C’est le père de ce corps.
Vous vous inquiétiez de savoir comment il s’adressait à Moi, n’est-ce pas ?’’,
interrogea-t-Il. Je Lui avouai que oui. Cette carte me révéla qu’il était un
authentique fidèle de son fils, pas un iota moins.
Cela me rappela un autre père qui fut honoré par l’arrivée d’un Avatar
comme fils. J’avais lu dans le Bhagavatha comment le père, Kardama, le
grand sage, reconnut le rôle divin de Kapila, son fils. Il le respectait
profondément et se prosternait devant Lui.’’ Tu es venu en tant qu’homme et
Tu as béni cette maison. Tu es venu apprendre à l’homme que sa nature
réelle est divine. Tu es l’incarnation de la sagesse et d’ananda. Quelle que
soit la forme que Tu assumes, Tu ne Te limites pas à elle. Ainsi, la forme à
quatre bras que voient les sages et la forme à deux bras que je vois
maintenant sont toutes les deux Toi ; l’une n’est pas supérieure, l’autre n’est
pas inférieure,’’ déclara Kardama. Il tomba aux pieds de son fils avant de se
rendre dans la forêt pour pratiquer des austérités. Le fils lui permit de partir
en disant : ‘’Dédie-Moi toutes tes activités, tous tes sentiments et toutes tes
pensées. Je te révélerai la splendeur de l’Atma qui est le cœur de tous les
êtres vivants. Je te donne Mon consentement pour vivre comme un moine à
partir de maintenant.’’
Après avoir pris conscience de l’Avènement de l’Avatar, Venkapa Raju dédia
également sa vie au service des gens qui arrivaient en masse aux Pieds de Baba, en
provenance de tous les milieux. Il consultait tout qui était en visite au Nilayam ou
qui séjournait là à propos de ses besoins. Il se rendait au marché de Bukkapatnam
le lundi ou dans les magasins d’Hindupur et d’Anantapur ou à Kothacheruvu le
jeudi. Il s’y procurait ce dont il avait besoin et puis livrait la marchandise à ceux qui
avaient demandé ce service. C’était une personne simple et sereine qui gagnait tous
les cœurs par sa sincérité totale.
Mais Easwaramma s’inquiétait à propos de son fils et de ses petits-fils, de ses filles
et de leurs enfants et même à propos de Baba, le Protecteur de millions de
personnes. Baba était parti pour le Telengana avec le groupe de dévots, mais nous
ne reçûmes aucune lettre de Lui ou à Son sujet après deux semaines. La mère
refusa toutes les prescriptions habituelles de courage et les appels au calme. Elle
insista pour que je me rende à Hyderabad pour découvrir où Il était et pour Le
ramener ! Elle envoya Krishnappa, le fils du frère de Venkapa Raju avec moi ‘’pour
174
la compagnie,’’ dit-elle. Si je ne lui écrivais pas de lettre, elle était sûre que
Krishnappa le ferait.
Nous arrivâmes au bungalow de l’hôte de Swami moins de deux heures avant Son
retour d’Aurangabad, d’Ellora et d’Ajanta. Swami avait permis au groupe du
Telengana de rentrer chez eux, alors qu’Il rentrait à la capitale avec Seshagiri Rao.
Ce jour-là, il y eut une grève des pompistes dans tout l’Etat et Baba nous dit qu’en
conséquence, Il dut couvrir une distance de 240 km sans une goutte d’essence.
‘’Cette fois,’’ dit-Il avec un sourire, ‘’nous n’avons pas versé d’eau dans le réservoir,
car nous n’avons pas vu de lac ni de rivière ! Il faisait sec partout. J’ai voulu que les
roues tournent.’’ Incroyable, mais vrai !
Sur le chemin du retour vers Puttaparthi avec Swami, nous avions avec nous Sri
T.A. Ramanatha Reddy, un ingénieur des routes. Swami lui avait donné le surnom
‘’TAR’’ (goudron, NDT), car sa tâche principale était de goudronner les routes.
Nous nous arrêtâmes environ une heure pour prendre le petit-déjeuner à Raichur
Town et puis nous prîmes la direction de Hampi. Après environ une heure de route,
Swami découvrit que l’ingénieur ne portait plus ses lunettes alors que lui-même
n’avait pas conscience qu’elles ne reposaient pas sur son nez. Il avoua à Swami
qu’il les avait déposées sur le rebord de la fenêtre à côté du lavabo du bungalow de
l’Inspection et qu’il avait oublié de les remettre. Baba dit : ‘’Ne vous inquiétez pas.
Vous pourrez envoyer un télégramme depuis Hampi au receveur du district de
Raichur. Celui-ci les récupérera et vous les renverra par le prochain courrier.’’
Tandis qu’Il le réconfortait par ces mots, Swami agita la main et, ô surprise, la paire
de lunettes réapparut ! ‘’Ce sont les vôtres ?’’, demanda-t-il. Ramanatha Reddy
resta silencieux ; ses yeux le confirmèrent par ses larmes. ‘’Vous avez réussi à
ramener Swami !,’’ dit Easwaramma. Son affection maternelle exagéra et se méprit
franchement sur nos rôles. ‘’J’attendais une lettre, mais vous avez fait beaucoup
mieux !,’’ nous dit-elle.
175
ADIEU, DOULEUR
Il y avait une lettre qui attendait une réponse. Je la trouvai à mon arrivée.
Ma première réaction fut d’en ignorer le contenu. Une réflexion plus profonde me
poussa à exposer le problème devant Swami, car il semblait que Baba avait conçu
un plan pour guérir une blessure que je traînais depuis longtemps et que j’avais
reléguée dans les cavernes de mon subconscient.
La lettre était une invitation de la toute nouvelle station de radio All India de
Bangalore à me joindre à l’équipe en tant que producteur de programmes dans la
langue régionale, le kannara. De façon évidente, mon nom avait été communiqué
au siège de Delhi par le Ministre de l’Intérieur du Gouvernement de Mysore, Sri H.
Siddaveerapa, un de mes anciens étudiants qui avait été le témoin de mon
enthousiasme pour l’élévation des populations rurales et pour le lancement de
nouveaux moyens efficaces de communication de masse. Le Ministre de
l’Information et des Communications du Cabinet Central avait mis sur pied un plan
original pour embaucher des hommes de lettres comme producteurs afin que les
programmes qui passent à l’antenne soient attrayants, réconfortants et
intéressants. Chaque station recruta quelques figures littéraires populaires de sa
région et se félicita de son choix. La station de radio de Bangalore me dénicha dans
les archives. Ils furent étonnés de découvrir que j’étais l’homme qui avait forgé le
nom avec lequel on baptisa l’audio-visuel—Akashvani. Ils découvrirent qu’un acte
d’’’indiscipline’’ justifiable et même louable avait provoqué ma sortie et mon exil de
l’antenne. C’est ainsi que le Ministre de l’Intérieur qui fut aussi peiné que moi
lorsque je fus prié de quitter l’Akashvani à Mysore, recommanda mon nom comme
producteur des programmes. Je devais recevoir comme honoraires mensuels une
somme rondelette. Ce revenu additionnel des fonds publics n’affecterait pas la
pension de retraite que je touchais, était-il précisé.
Bien sûr, l’offre était alléchante. Mais pas pour moi. Je ne voulais pas m’aventurer
en pleine mer après avoir jeté l’ancre dans ce port céleste. Je priai, j’implorai, je
protestai, je saisis Ses Pieds et je sanglotai, mais Il me dissuada de mon
obstination. Ma femme interpréta également cette offre comme une punition, car
Baba nous rejetait à Bangalore, alors que nous goûtions le délice de la Présence
Divine. Nous roulâmes tous les deux à Ses Pieds.
Baba ne céda pas. Il dit : ‘’Vos talents et votre érudition ne doivent pas rester
inutilisés. Ils doivent être employés efficacement. Vous n’avez pas d’opportunité
176
réelle de les manifester ici. La tâche pour laquelle on a besoin de vous là-bas est
aussi la Mienne. Pensez-vous que vous servirez ‘’quelqu’un d’autre’’, si vous
acceptez ce travail ? Il n’y a pas de ‘’quelqu’un d’autre’’. Tous les jobs sont pour
Moi, avec Moi, et Je ne vous envoie pas loin de Prasanthi Nilayam dans un lieu
étranger pour une mission désagréable et inconnue. A Bangalore, vous serez à trois
heures de route et vous y avez une maison, votre fille et ses enfants. Votre travail
est de faire ce qui vous intéresse, ce qui vous a occupé pendant beaucoup d’années
heureuses. Kasturi est un autre nom du kannara, l’ignorez-vous ? (Un proverbe
kannara soutient la vérité que cette langue est aussi odorante que le musc). Je sais
que profondément dans votre cœur, il y a une aspiration à partager à nouveau
l’animation de l’antenne et à faire entendre votre voix chez les gens du Karnataka.
Cette invitation est arrivée comme une surprise, vous ne l’avez pas cherchée. Aussi
est-ce un don de la grâce. Allez-y ! Vous ne vous éloignez pas de Moi. Pourquoi ?
Parce que vous ne le pouvez pas, même si vous le voulez !’’ Il persuada ma femme
de m’accompagner et de rester à Bangalore. Ma mère était déterminée à ne pas
bouger. Baba reconnut et respecta son entêtement. Il dit : ‘’Paatti ! Vous restez ici.
Si quelque chose vous arrive et qui nécessite de l’attention, que fait votre Kasturi ?
Il accourt vers Moi ! Aussi, pourquoi devrait-il être ici ? Moi-même, J’accourrai vers
vous.’’ Nous partîmes néanmoins à contre cœur, chargés des bagages les plus
pesants, le cœur morose.
Akashvani m’accueillit comme son vieil amant. Beaucoup d’artistes avaient rejoint
l’équipe quand je l’avais étoffée, il y a des années. Les administrateurs des
programmes étaient ceux avec qui je m’étais frotté dans les studios de la radio
naissante, pendant les années quarante à Mysore. Ils étaient plus heureux que moi
de mon retour, car ils étaient plus en colère que moi à propos de la brutalité de
mon éviction de mon poste de directeur-adjoint par le directeur de l’époque !
On me donna la charge des programmes destinés aux gens ruraux, aux enfants et
aux femmes—en reconnaissance de mes expériences de communication avec les
illettrés. J’avais aussi beaucoup à faire avec la préparation et la révision de textes
pour de nombreuses ‘’Journées’’ comme le Journée de la Force Navale , la Journée
de l’Armée, la Journée du Métier à tisser, la Journée du Drapeau, la Journée des
Droits de l’Homme, la Journée de l’O.N.U., la Journée des Enseignants, la Journée
des Enfants, etc, etc, etc. Des textes devaient être préparés pour chacune de ces
commémorations récurrentes. Nous devions réviser tous les manuscrits qui nous
parvenaient ou traduire ce qui nous arrivait par courrier de New Delhi. En plus de
cela, les anniversaires devaient être célébrés par des programmes spéciaux : cela
177
concernait une soixantaine de personnalités, hommes et femmes, qui avaient laissé
leurs empreintes sur les sables de l’Histoire. Trois cent millions de personnes ont
vécu pendant 5000 ans entre les montagnes et la mer et notre Mère l’Inde a eu des
douzaines d’enfants qui ont obtenu des jours spéciaux dans les calendriers hindou,
bouddhiste, jaïn, sikh, chrétien, musulman, et autres. Nous devions louer chacun
d’eux comme étant unique et passer des journées en quête d’épithètes d’adoration
pour rappeler aux quelques-uns qui écoutaient que ‘’notre hommage à l’âme
défunte doit être l’adoption sincère de leur mode de vie et de pensée.’’ Le 2500ème
anniversaire de l’avènement, de l’Illumination et de la mort du Bouddha nous vit
affairés à la présentation d’une centaine d’hommages : conférences, pièces de
théâtre, reportages, interviews, causeries, lectures, récitations et présentations
musicales.
Puisque la philosophie de base de notre nation est que chaque être vivant est une
projection du même Principe Divin, que le Soi de chacun est égal au Soi de l’autre,
l’Assemblée Constituante ne pouvait manquer de nous mouler en une démocratie
où chaque individu—riche ou pauvre, mutilé ou entier, homme ou femme, capable
de lire et écrire ou non—se voyait attribué le vote. Pour obtenir du pouvoir
politique, on doit récolter plus de voix que son rival et pour avoir des voix dans son
escarcelle, on doit respecter chaque volonté et chaque coutume, chaque aberration
et chaque caprice. Ce besoin a engendré une prolifération de sommités dont les
jubilés d’argent, d’or, de diamant et de platine empiètent sur les émissions et sur le
temps et l’humeur des producteurs. Pas étonnant que notre vocabulaire et que
notre volubilité furent poussés à bout. Bientôt réduits au rôle d’écrivaillons et de
plumitifs, nous arborions une mine renfrognée et nous poussions notre crayon. Bien
entendu, puisque Baba m’avait vivement conseillé d’utiliser mes talents pour Le
servir (et servir comme producteur de programmes à la radio était indubitablement
Le servir, comme Il le dit), je fis de mon mieux pour justifier Son choix pour ce
travail. Simultanément, je Le priai de me bénir d’un autre rôle où je pourrais
diffuser Son avènement et Son message.
La seule occasion où je ressentis un frisson et pour laquelle je remerciai Baba
d’avoir placé le micro du studio entre mes mains fut le 1er novembre 1956, quand
je fus chargé par le Président de la République de l’Inde, Sri Rajendra Prasad, de
faire le commentaire en continu en kannara de l’Inauguration du nouvel Etat de
Mysore incluant toutes les régions kannariennes. Pendant plus de 150 ans,
beaucoup de gens qui parlaient le kannara respirèrent un air tamil, télougou et
marathe. L’unification de ces gens en un seul Etat était l’aboutissement pour lequel
178
j’avais utilisé mes compétences littéraires et pédagogiques et mon éloquence avec
autant d’enthousiasme (si pas avec autant d’efficacité) que mes collègues nés et
élevés dans la région du Karnataka.
Mon statut de producteur m’aida aussi à participer à un congrès littéraire à New
Delhi et à parler pendant dix minutes au Vigyana Bhavan sur les tendances de la
littérature kannarienne, au moment où le pandit Jawaharlal Nehru présidait. Des
sommités littéraires attirées dans l’audio-visuel étaient là en provenance de la
plupart des régions linguistiques de l’Inde. Nous assistâmes à une réception dont
l’hôte était le Président de la République de l’Inde au Rashtrapathi Bhavan.
L’incongruité du chapeau gandhien au milieu de ce riche faste était réellement
pénible pour nous, le troupeau sensible des hommes de lettres. Je quittai Delhi par
Dakota. C’était mon premier vol. Comme j’avais obtenu l’autorisation de Baba pour
voler à partir de Delhi, j’écartai l’appréhension d’un possible crash et de ses
conséquences sur ma carrière terrestre pour atterrir sain et sauf à Bangalore. Ce fut
une expérience instructive de voir d’en haut le pays et ses habitants et qui aiguisa
mon appétit pour plus de visions panoramiques semblables.
En volant tranquillement entre la Yamuna et la Cauvery, ma tête bourdonnait avec
une idée que Baba avait introduite dans ma matière grise. Il avait confié quelque
chose à ma mère à mon sujet qui ne Le rendait pas heureux. ‘’De nombreux fidèles
que J’ai bénis arrivent en voiture à Puttaparthi, puisque la route les amène jusqu’au
Mandir même. Je lui ai donné des revenus supplémentaires et cela Me ferait
certainement plaisir, si la voiture de votre fils se parquait aussi avec les autres.’’
C’est ce qu’Il dit à ma mère, peut-être avec une légère moue, puisque mon solde
bancaire était dangereusement proche de zéro et je ne pus me procurer qu’une
sénile Morris 8 chez une personne qui n’était que trop désireuse de se débarrasser
du véhicule.
Ma mère apprécia l’achat et en parla avec enthousiasme à Baba qui se tint quelques
instants à côté de lui et me susurra : ‘’Vous entreteniez ce désir depuis tant
d’années... A présent, à vous les hauts et les bas !’’ Il y eut plus de bas que de
hauts pour moi. La Morris était une invalide chronique qui passait la plupart du
temps au garage. Mais elle ne buvait que très peu d’essence, puisqu’elle n’avait
besoin que d’une bonne poussée et d’être tractée. Une fois, sur la route de
Puttaparthi, je pus surprendre des dizaines de villageois à Palasamudram,
Somandapalli, etc, avec une automobile transformée en char à bœufs. J’étais
majestueusement installé sur le siège arrière, le chauffeur Chinnadorai était au
179
volant, tandis que la Morris 8, avec un axe cassé, était tractée vers Penukonda par
une paire de bœufs émaciés.
Bien entendu, j’avais ruminé la perspective d’acheter une voiture quand j’étais
assistant-directeur à la station de radio de Mysore. Afin de me garder parfaitement
ignorant de son projet de me renvoyer au collège, le directeur m’avait fait miroiter
la possibilité de garder la voiture de fonction dans mon propre garage. Il
m’encouragea à construire chez moi un garage en annexe, à Krishnamurthypuram,
Mysore. Mais quand le garage fut prêt à accueillir le véhicule, un trait de sa plume
me frappa dans le dos et m’emporta dans la classe d’histoire du Collège du
Maharaja.
Ainsi les balades dans la Morris 8, bien que branlante et récalcitrante, étaient du
baume au cœur. Baba nous conseille de ne pas avancer avec les yeux tournés vers
l’arrière. ‘’Le passé est passé : pourquoi scruter la route que vous avez déjà
parcourue ? Ne vous lamentez pas à propos des erreurs du passé et ne calculez pas
la profondeur des ornières du passé. Soyez heureux avec vos capacités actuelles et
avancez,’’ dit-Il. La Morris 8 et les tactiques qui me forcèrent à quitter l’Akashvani
en 1947—les pensées sont aussi des choses ; elles vous encombrent et ralentissent
vos pas jusqu’à ce que vous les chassiez de votre esprit.
Au cours des quinze mois pendant lesquels je servis en tant que producteur, je dus
m’absenter deux fois pour de longs congés. Une fois, ce fut pour accompagner
Baba à Delhi, Rishikesh, Brindavan et au Cachemire. Baba écouta gracieusement
mon enthousiasme à écrire Sa biographie et m’inclut dans Son entourage. Je crois
que je fus pris parce qu’Il avait entendu ma prière que je ne devais pas manquer
d’être avec Lui pendant Sa première visite dans le nord de l’Inde. Baba avait été
invité par deux vaillants sannyasins de la Divine Life Society de Rishikesh, Swami
Satchidananda et Swami Sadananda qui espéraient qu’Il pourrait guérir leur guru
mondialement célèbre, Swami Shivananda. Les deux swamis avaient rencontré
Baba à Venkatagiri, quand Baba avait parlé à l’occasion du Congrès Indien de la
Divine Life Society. C’était là une grande occasion, parce que Baba, que le Raja de
Venkatagiri et la branche locale de la Société avaient invité à inaugurer le Congrès,
était pour eux seulement un protégé du Raja et rien de plus. Pour plaire au Raja qui
était l’hôte du Congrès, ils furent forcés d’accepter Sri Sathya Sai Baba, bien que,
pour autant qu’ils sachent, Il n’avait aucune distinction académique ni de statut
d’acharya. Mais l’amour que Baba répandit, la sagesse qui brillait dans Ses discours
et Sa conversation, l’indulgence qu’Il montrait en rencontrant le doute et
180
l’incrédulité firent avouer à de nombreux participants : ‘’ Nous brûlions de Le défier,
et au lieu de cela, nous avons été déifiés par Lui,’’ car Baba leur avait assuré que
chaque être vivant était Dieu et devait parvenir à la vie divine.
Swami Satchidananda fut appelé par Baba pour une conversation intime après le
congrès. Baba parla à Satchidananda d’une vision que le moine avait eue d’une mer
étincelante, bleue, calme et fraîche au clair de lune et de la félicité céleste qu’il avait
expérimentée pendant des semaines au souvenir de cette vision. Baba le
réprimanda pour s’être écarté du chemin quand le but était si proche. Il lui garantit
Sa présence constante avec lui pour le guider à partir de là. Baba fit un cercle avec
Sa main pour lui donner un souvenir de Sa Grâce, mais le Swami saisit la main de
Baba et dit : ‘’Non, je Vous veux avec moi, pas une pincée de cendres ou une
image de Votre Forme ou un peu d’or ou d’argent. De toutes les choses précieuses
que Vous pouvez donner, Vous êtes la plus précieuse. Vous nous révélez Votre
divinité ainsi que la nôtre.’’
Alors qu’à Puttaparthi, les voitures se préparaient pour le trajet vers Madras d’où
nous décollerions pour Delhi, Easwaramma, la mère vint me trouver avec une
requête qui me rappela l’histoire du Bhagavatha de Krishna et de sa mère, Yasoda.
Quoi qu’elle assista à de nombreux miracles de Krishna enfant et qu’elle put
conclure que l’adoration et l’hommage qu’Il recevait de milliers de personnes
étaient réels et justifiés, Yashoda s’accrochait au fantasme que Krishna était son
cher petit enfant qu’elle devait protéger et guider. Easwaramma avait entendu des
histoires farfelues d’inimitié entre moines de haut rang, de rivalités entre ordres
monastiques et elle avait appris l’efficacité de l’utilisation de la magie noire pour
contrecarrer l’ascension des rivaux. Et comme Baba allait s’aventurer dans un
ermitage des Himalayas, encouragé par deux disciples d’un maître-moine, la mère
vit apparaître dans son esprit apeuré diverses pratiques qui pourraient être
employées pour porter atteinte au mystère de son fils. Des maladies de toutes
sortes étaient provoquées rien que par le ‘’mauvais œil’’, d’après les grands-mères
du village. La mère trouva difficile de rejeter les croyances populaires dans
lesquelles elle avait grandi. Aussi elle me demanda d’être vigilant et prudent. Je
savais que Baba était hors de portée et hors d’atteinte de tout rituel, fut-il
himalayen, mais pour réconforter la mère nerveuse, je promis de protéger Baba
avec le tout-puissant mantra de la Gayatri ! Mon but, après tout, était d’apaiser ses
craintes, et j’y réussis.
181
Sur la route de Madras, Baba s’arrêta dans un village à plus de 190 km de
Puttaparthi où Il installa une idole de Shirdi Sai Baba dans un ashram dirigé par une
fidèle. C’était une ascète qui pratiquait la sadhana de la famine ! Baba n’encourage
jamais l’immolation de soi, quelle que soit la lenteur du processus. Il exhorte les
gens à protéger le corps de la maladie et à le garder fidèle à sa tâche, c’est-à-dire,
permettre à son propriétaire d’atteindre le but de l’expérience bienheureuse de l’Un.
Aussi, bien que Sa visite était en apparence pour installer l’idole de Baba, elle était
surtout pour briser la fausse idole d’un corps affamé que la pieuse femme vénérait.
Les villageois l’adoraient parce qu’elle subissait une privation qui les dépassait. Baba
leur dit que la sainteté se gagnait par des disciplines plus sévères qu’affamer de
pauvres petits estomacs.
Les bhajans attiraient des gens de tous les âges, de toutes les classes et de toutes
les castes, où que Baba demeure. Pour permettre à une foi dans un nom et une
forme particulière de Dieu de prendre racine et de devenir un arbre solide, les
fondateurs de croyances et de cultes ont érigé des clôtures autour des esprits des
hommes. Des enfants ne peuvent pas ramper ni marcher à quatre pattes dans des
rues animées. Lorsqu’ils sont devenus des petits garçons et des petites filles
robustes, ils peuvent jouer à l’extérieur et courir le long des routes. Des
avertissements comme ‘’Sens unique’’, ‘’Regardez avant de traverser’’, ‘’Accès
réservé strictement aux piétons’’ doivent aussi être placés dans le domaine
spirituel. Le danger réside toutefois en ce que ces avertissements deviennent des
chaînes. ‘’Ceci est le chemin’’ dégénère rapidement en ‘’Ceci est le seul chemin’’ et
plus tard en ‘’Les autres chemins mènent en enfer’’ et ‘’Nous vous sauverons de
l’enfer, que vous le vouliez ou non.’’
Baba insistait pour que les bhajans glorifient tous les noms et toutes les formes de
Dieu. Souvent les gens découvrent à la fin de la séance qu’ils ont chanté des
bhajans pour des formes de Dieu qu’ils avaient évitées depuis des générations. Et
ils sont contents de l’avoir fait. Baba voulait qu’il n’y ait pas de comparaison et pas
de critique à propos de la multiplicité des concepts que Dieu a suscités dans
l’imagination humaine. Tous sont valables et précieux.
Après quelques jours passés à Madras, nous nous envolâmes pour Delhi, puis nous
prîmes la route de Rishikesh où l’ashram de Shivananda attendait l’arrivée de Baba.
A l’Ashram Shivananda, les bhajans faisaient également partie du programme. Le
flot pétillant d’ananda qui émanait du guru transforma l’hommage en une heure
hilarante. Nous fûmes surpris par un refrain après l’autre. Quand il conduisait les
182
bhajans, Shivananda Maharaj avait une manière naturelle, enfantine de faire
chanter chaque participant qui nous remplissait d’allégresse et d’attente. Il
enseignait des leçons profondes sur les vérités spirituelles, à sa manière propre.
‘’Rama ! Krishna ! Govinda !’’, la première ligne pouvait devenir ‘’Diamant, collier,
Govinda’’ en deuxième et ‘’A-B-C-D Govinda’’ en troisième. Le point qu’il cherchait à
souligner, c’était l’Absolu universel inhérent à tous les aspects et concepts.
Au cours de ma première nuit à Rishikesh, haut-lieu sacré sur le Gange, je
remportai une victoire qui m'avait échappé pendant plus de neuf années
déchirantes. Je dois avouer que j'étais devenu la victime d’une certaine poudre
durant mes années passées dans la cité royale de Mysore. La préparation d’une
variété sombre de capsules qui, lorsqu’elles étaient pressées entre le pouce et
l’index, devenaient de la poudre odorante était un art qui n’était connu que de
quelques familles là-bas. C’était une habitude aristocratique aromatique ! Mon ami
Swami Siddeshwarananda, le poète Puttapa, et beaucoup d’autres de cette
génération étaient attachés à ce moyen d’excitation mentale. Pendant plus de trois
décennies, ce vice me mena par le bout du nez. Quand je subis l’impact de Baba, je
décidai, comme Sindbad, de renverser le vieil homme qui était monté sur mon dos,
mais il était solidement installé. Baba parlait souvent avec virulence de cette
habitude en ma présence, mais heureusement, seulement en termes généraux. Il
parlait en termes désobligeants de quelques personnes que je connaissais et
condamnait la faiblesse qui les empêchait d’abandonner cette habitude dégoûtante
de la poudre à priser. J’étais heureux qu’Il ne m’ait pas inscrit sur Sa liste noire.
Avant de rejoindre le groupe de Rishikesh, je me chargeai d’une livre de la
précieuse substance achetée à Madras que je pourrais sniffer avec bonheur dans la
région immaculée.
Au cours de cette nuit cruciale, Baba quitta la maisonnette qui Lui avait été
attribuée pour Son séjour dans le complexe de l’ashram et pénétra dans le dortoir
où moi et cinq autres nous nous installions pour la nuit. J’avais préparé mon lit et
me détendais, quand Baba apparut, suivi par Satchidananda et Sadananda. Il
s’approcha de mon lit de camp et retourna l’oreiller pour exposer la boite de poudre
à priser sous lequel elle reposait. Je frissonnai, plein de remords. Je me rappelai le
très ancien rituel que les hindous observent lorsqu’ils arrivent sur un lieu de
pèlerinage. Ils renoncent à une habitude qui leur est chère. Baba me regarda
sévèrement. Il ne prononça qu’un seul mot : ‘’Dé-goû-tant !’’ Je pris la boite et la
jetai au loin dans la nuit épaisse. Je serrai les dents pour contenir mes sanglots.
183
Puis, je fis un vœu capital en touchant les pieds de Baba. ‘’C’est fini, Swami ! J’y
renonce à partir de maintenant !’’
Baba me tapota doucement l’épaule. Je me penchai, tirai ma valise du dessous du
lit et sortis la livre de poudre dégoûtante que je m’apprêtais à balancer dans les
buissons, quand deux renonçants en robe ocre me l’arrachèrent des mains ! Ils
dirent (ils ne faisaient évidemment pas partie de l’ashram de Shivananda) qu’ils
s’approvisionnaient en ‘’Jnana Choornam’’ (la poudre qui excite l’intellect) à New
Delhi, qui était trop loin. En entendant tout ce remue-ménage, Baba se retourna et
Il se mit à rire, imité par Satchidananda et Sadananda. Depuis, je n’ai plus inhalé
ce poison rajasique. Il était assurément pitoyable que ce que moi, un chef de
famille, je voulais jeter aux quatre vents ait été récupéré et mis en lieu sûr par deux
sannyasins !
Avant son entrée au monastère, Swami Sadananda était professeur d’histoire au
Presidency College de Madras. Il était venu à Puttaparthi précédemment le jour du
Nouvel An tamoul. Baba nous avait emmenés tous les deux jusqu’à une source qui
gargouille entre deux rochers dans une vallée à l’ouest du Mandir. Le shivaïsme,
une école de philosophie et un culte qui honorent l’aspect Shiva de la divinité, était
son sujet d’étude favori et Baba l’avait invité à expliquer la signification du linga.
Baba expliqua qu’il représentait la naissance du cosmos à partir du sans–forme,
ainsi que la fusion du cosmos dans le sans-forme. ‘’Le soleil apparaît comme un
énorme disque rouge quand il se lève et quand il se couche,’’ dit Swami.
‘’C’est une révélation pour moi en ce jour de l’an,’’ dit le sannyasin. ‘’Cela fait
maintenant beaucoup d’années que vous célébrez le Nouvel-An. Vous vous trouviez
alors dans votre famille. Maintenant, vous êtes dans la famille Sai. Prenez ceci,’’ dit
Baba en agitant Sa main. Un obbattu, un mets sucré traditionnellement préparé
dans les foyers tamouls le jour de l’an, reposait dans Sa paume—chaud, sentant le
ghee, épais, rond avec une pincée de sucre ! Ma bouche se mit à saliver.
L’ascétique Ananda tendit la main. Voyant mon supplice, Baba remua à nouveau la
main pour faire apparaître un second obbattu pour moi aussi. Comme à l’origine,
j’étais un Tamoul, né dans la région malayalam, ayant vécu pendant 32 ans dans la
région kannarienne avant d’accoster au port télougou de Sai, je pouvais prétendre à
de nombreux Nouvel-Ans ! En tant que bénéficiaires communs de l’obbattu du
Nouvel-An de Baba et professeurs d’histoire, Sadananda et moi, nous étions
inséparables à Rishikesh comme une paire de jumeaux. Swami Shivananda
incarnait l’équanimité même. Au milieu des sollicitations et des protestations
184
bruyantes des visiteurs et des résidents, ses disciples le poussaient à droite et à
gauche dans un fauteuil roulant.
Après un séjour d’une journée au Palais Garhwal situé sur la rive droite du Gange,
quelques kilomètres en amont, Baba entra tout seul dans la Vasishta Guha (la
caverne qui porte le nom du guru de Rama, Vasishta) afin de bénir l’ermite qui en
avait fait son oratoire et son laboratoire. Quand il apprit que je provenais du Kerala,
que je pouvais parler malayalam et que j'avais été initié dans la mouvance de
Ramakrishna Paramahamsa par son propre guru, Tarak Maharaj (connu sous le
nom de Mahapurushji), il m’accueillit sans réserve. Les cordes de mon cœur se
tendirent quand je me réprimandai pour lui avoir fait part de ces trois points me
concernant. C’était un moine qui avait renoncé à son nom et à son foyer, qui avait
fait le vœu d’adorer tout le monde comme identiquement divin. Quel droit avais-je
de revivifier sa mémoire en lui relatant des événements et des idées dont il s’était
laborieusement défait, me demandai-je. Je me souvins que Bodhidharma, le
fondateur du zen, était connu comme un saint silencieux en sept langues. Mon
malayalam pourrait réveiller chez ce swami un flot de souvenirs de son Kerala natal,
de Trivandrum et du temple royal d’Anantha Padmanabha.
Alors même que Purushottamananda, dans cette caverne à l’extrême nord, se
réjouissait du souvenir de ce sanctuaire situé à la pointe sud de l’Inde, Baba nous
demanda de sortir et de fermer l’entrée de la caverne. Il s’installa sur les genoux du
saint âgé de soixante-dix ans. Le corps de Baba baignait dans un éclat divin et
semblait beaucoup trop grand pour les genoux ou même pour la caverne. Des
rayons d’une incroyable splendeur émanèrent du visage et du corps de Baba dans
toutes les directions. Purushottamananda était perdu dans une transe extatique.
Ses deux disciples étaient trop surpris pour comprendre ; ils étaient éblouis par le
mystère. Je supposai que Baba était en train de conférer une vision unique. Plus
tard, Baba expliqua qu’Il lui avait octroyé le darshan de Padmanabha tel qu’il est
présent dans son cœur depuis l’enfance. ‘’C’était Jyothirpadmanabha’’. Il dit que
Jyothi signifiait lumière.
Après une minute ou deux, Baba se leva, s’assit au côté du septuagénaire, l’appela
par son nom, et lentement, Il le ramena à la conscience de l’espace et du temps.
Baba chanta un chant sur Rama composé par Tyagaraja et à la fin, Il agita la main
et matérialisa un rosaire de perles étincelantes pour Purushottamananda.
185
Trente-huit ans auparavant, Purushottamananda avait écrit à son guru (et au
mien) : ‘’Tout est faux. Je ne peux pas être satisfait, avant et à moins que je
ne me retrouve face à face avec la Vérité’’. Je crois que ce soir-là, il s’est
trouvé face à face avec la Vérité. Cinq ans plus tard, quand le swami quitta
son corps pour se fondre dans la Vérité, Baba m’annonça son départ à
Puttaparthi. C’était quelques minutes après la sortie du lingam de l’estomac
de Baba où il avait grandi pendant des jours. C’était Mahashivarathri. Baba
me dit que le corps du swami serait enterré avec le rosaire de perles sur la
poitrine. (Et ce fut le cas !)
Sathya Sai Baba et Swami Purushottamananda
186
Les événements qui se produisirent dans la caverne Vasishta furent réellement
époustouflants. Lorsque nous pûmes entrer, nous nous accrochâmes à chaque mot
que Baba prononça et nous récoltâmes chaque signe d’adoration qui émanait du
vieux moine—les sourcils relevés, les yeux pétillants, le souffle coupé, les mains
jointes, le sourire qui brillait dans sa barbe. Baba lui parla de ses premières
difficultés dans la caverne, de ses efforts pour allumer un feu et de sa surprise, un
matin, de découvrir un paquet de boites d’allumettes caché dans un coin. Baba
confirma : ‘’Je l’ai placé là pour vous’’. Le moine se redressa en entendant cette
surprenante révélation. Les moines attachés à sa personne expliquèrent que
pendant des années, ils utilisèrent des silex pour obtenir une étincelle qu’ils
nourrissaient, alimentaient et transformaient en flamme. Eux aussi furent stupéfaits
par la découverte que Baba était conscient de leur guru, de ses durs labeurs et de
ses besoins ‘’Il sait tout ; Il est tout !’’, s’exclamèrent-ils. L’homme ne dispose
d’aucun moyen pour identifier ce qui ne peut être représenté, ni expliqué ni
mesuré. Il peut juste s’asseoir silencieux, sidéré, dans un profond désarroi.
J’étais incapable de croire en la présence de Baba dans la même jeep. L’effet de
l’aura était presque insupportable. Baba doit avoir réalisé notre épreuve, car Il
remplit la jeep de rires grâce à une pluie continue de paraboles plaisantes, la
plupart sur la cavité du cœur où le Seigneur aime résider. Il nous mit à genoux
lorsqu’Il parla des ‘’punaises de lit’’ qui forcèrent les dieux à se réfugier sur la neige
himalayenne, l’océan azur ou la fleur de lotus !
Avant de quitter Rishikesh, Sadananda pria Baba de conseiller les résidents de
l’ashram à propos de la sadhana et de la vie spirituelle. Baba leur dit que
l’indifférence apparaît naturellement si la vie est trop réglée et trop sécurisante. Il
voulait que les moines se sentent frais et libres à chaque instant, qu’ils accueillent
aujourd’hui comme une récompense pour hier et comme une préparation pour
demain. Le matin du jour de notre départ, Swami Shivananda insista pour
accompagner Baba autour de l’ashram. Baba avait restauré sa santé à l’aide de
doses journalières de l’eau sacrée du Gange. Lorsque Baba se pencha sur la
dernière marche de pierre pour remplir la tasse avec l’eau de la rivière, par Sa
volonté, le Gange devint un remède sucré et odorant que le moine prit de Sa main.
Il était ravi. Le séjour de Baba à Rishikesh fut ainsi ponctué d’événements
silencieux mais capitaux révélant Sa souveraineté.
187
Sathya Sai Baba et Swami Shivananda
De retour à Delhi, un autre cadeau précieux nous attendait—un séjour d’une
semaine dans la charmante vallée du Cachemire avec Baba. La mer avait hiverné
sur les pics à l’entour. Les prairies portaient des saris de vert tacheté. La Jhelum
portait des maisons entières en son sein. Sur des radeaux de bois qui flottaient, des
plants de safran odorant fleurissaient. C’était un véritable enchantement. Fontaines,
pins, sycomores, cerfs et perroquets par dizaines et vingtaines, des roses où que les
yeux se posent agrémentaient la vue et purgeaient la vision interne du brouillard.
Des files de pèlerins entrèrent dans le bateau où Baba leur donna Son darshan.
Beaucoup d’entre eux, comme la sœur du redoutable Subash Chandra Bose, furent
appelés en Sa présence par Baba Lui-même qui apparut dans leurs rêves.
Nous n’escaladâmes pas la colline de Shankaracharya, car nous avions Shankara
lui-même parmi nous. Les partisans de l’acharya, dans des récits exagérés de sa
vie, avaient inventé un miracle douteux qui pouvait être écarté comme à la fois
comique et grossier. L’histoire, mis à part quelques fioritures légendaires, est la
suivante : l’acharya vainquit un rival dans un duel philosophique, mais la femme qui
n’acceptait pas la déconfiture de son mari, déclara qu’elle était sa moitié et que la
victoire complète ne pouvait être remportée que si elle aussi acceptait la défaite. Et
dans un accès d’audace définitivement peu indienne et peu féminine, elle défia
l’ascétique acharya par des questions qui portaient sur les complexités de la vie
sexuelle. Selon cette histoire absurde, l’acharya réclama du temps ! Il découvrit le
188
cadavre d’un maharaja placé sur le bûcher funéraire et désira promptement que
son propre principe vital entre dans le mort et le réanime, laissant sa propre
enveloppe physique aux soins de ses disciples loyaux. Le maharaja ayant ainsi
échappé aux funérailles ou plutôt l’acharya à présent revêtu du corps royal, passa
plusieurs mois de réjouissances dans le harem, mais il dut rentrer précipitamment
dans son propre corps, lorsque les reines se mirent à douter de l’authenticité du
‘’maharaja’’ mystérieusement ressuscité. L’acharya vainquit alors la dame dans la
bataille des esprits et sortit triomphant de cette lutte vulgaire. Baba explique que de
telles histoires sont trop grosses et triviales et qu’elles ne sont pas nécessaires pour
conférer de la lumière à la splendeur solaire de Shankaracharya. Elles ne servent
qu’à obscurcir sa gloire.
Baba décida de nous emmener jusqu’à la limite des neiges éternelles de la chaîne
himalayenne. Le voyagiste qui avait organisé la visite avait déjà renoncé à son rôle
d’homme d’affaires pour se fondre dans notre groupe. Il supplia Baba de visiter ses
vieux parents à Srinagar et de bénir sa femme et ses enfants, ainsi que la famille de
son frère. Il ne fut que trop heureux de réserver un car pour Gulmarg et des poneys
pour aller de là à Kilanamarg où la neige recouvre les flancs des montagnes
himalayennes.
189
J’étais retenu au lit dans le house-boat par le Dr Lakshmi, la doctoresse qui lut 40°
sur le thermomètre placé sous ma langue, mais je pus échapper à sa vigilance et
courir vers le véhicule qui était prêt à partir pour Gulmarg. Malgré le bonnet qui
recouvrait ma tête et le châle en laine qui entourait mes épaules, Baba qui se tenait
près de Sa limousine me reconnut. Il dit : ‘’Kasturi ! Pourquoi êtes-vous en retard ?
Montez vite !’’ Je me hissai dans le bus et laissai la fièvre et la température derrière
moi.
A Gulmarg, je dus faire face à un problème insoluble : monter ou ne pas monter le
poney qui avait été loué à mon intention. Il portait le joli nom de Black Beauty et il
avait le poil lisse et brillant. Il me fit un accueil plutôt hésitant. Je n’avais jamais
monté à cheval, je n’avais même jamais monté un cheval de bois ! L’animal me
dévisagea avec une méfiance évidente. Il était clair pour moi qu’il aurait préféré
quelqu’un d’autre qu’un vieux professeur à la retraite. Ce n’était pas non plus que
j’étais enchanté à la perspective de grimper sur cet animal à quatre pattes qui ne
tenait pas en place. Mais j’entendis la voix de Baba qui mit fin à mes
tergiversations : ‘’Montez ! C’est votre cheval !’’ Je demandai au palefrenier de
conduire Black Beauty le long d’un muret quelques mètres plus loin. Je parvins à
grimper sur le muret, et de cette hauteur, je me laissai lentement glisser sur le dos
du cheval avec l’aide du palefrenier qui m’aida à placer mon pied droit dans l’étrier.
J’étais bien installé sur la selle qui était mal fixée. Lorsque le cheval réagit au coup
de fouet, je faillis être projeté la tête la première, mais le palefrenier me remit
rudement en place.
190
En tout, il y avait une quinzaine de chevaux. Le mien avait ses préférences, ses
préjugés et ses fantaisies. Le palefrenier suivait derrière ; il fouettait le derrière du
cheval, ce qui avait pour effet de faire se dresser la partie arrière du cheval, tandis
que la partie avant refusait de bouger. Très souvent, il marchait à côté de Beauty
tout en tenant fermement sa crinière et en lançant des imprécations abominables à
ses ancêtres. Pendant ce temps-là, le pauvre malheureux que j’étais priait Baba
pour qu’Il rapproche la limite des neiges éternelles. J’étais assis sur la selle dure
avec mes cuisses qui pressaient les flancs de l’animal, aussi bientôt, ma peau
commença à me brûler. J’approchai rapidement du point d’ébullition. Certains des
autres chevaux devinrent également hystériques ; ils piquaient des sprints ou ils
tombaient en syncope. Quand la piste s’élevait, on nous conseillait de nous pencher
vers l’avant et lorsqu’elle descendait, on nous conseillait de nous pencher vers
l’arrière. C’était difficile de décider quoi faire et quand. Pour finir, l’épreuve prit fin.
Quand je descendis, je découvris que je n’avais subi presque aucun dommage. Je
pus monter près de Baba et toucher Ses pieds.
Bientôt, nous fûmes comme une bande de gamins indisciplinés autour de Krishna.
Baba nous lançait des boules de neige et s’amusait des ‘’luges’’ avec lesquelles nous
descendions la pente neigeuse. Nous grimpions sur la pente, et puis nous
descendions assis sur des planches en employant comme freins des petits bâtons
que nous tenions dans nos mains et que nous plantions dans la neige quand nous
descendions trop vite. Baba n’était pas touché par le froid extrême. Il ne portait pas
de laine. Il avait Sa fine robe de soie habituelle. Il nous rappelait Shiva dansant sur
le tapis de neige du Kailash.
Quand nous fûmes tous trop épuisés pour continuer à nous taquiner et à jouer avec
cette étrange substance qu’est la neige, Baba mit fin au jeu. Nous sirotâmes un
café chaud que la Mère Sai nous avait tendu d’une bouteille thermos, puis nous
posâmes pour des photographies avec Baba montant Raja, Son cheval. Chaque
cheval monté par son cavalier fut ainsi béni. Puis nous rentrâmes à Gulmarg, et de
là, en bus à Srinagar. L’histoire du Cachemire telle qu’elle est décrite dans le très
ancien recueil sanscrit, Rajatarangini, se déroula devant mes yeux, page après
page, au fur et à mesure que je franchissais les gorges, les plaines et les cols de
cette vallée, le plus beau joyau de l’Inde.
Les dévots de Delhi décidèrent de passer une journée avec Baba à Mathura et à
Brindavan où résonnent encore les vibrations de la flûte du Seigneur Krishna et les
clochettes qui tintaient aux chevilles virevoltantes des gopis. Baba et nos hôtes
191
arrivèrent beaucoup plus rapidement que nous à Mathura, car notre bus tomba en
panne à mi-parcours et nous dûmes attendre qu’un autre véhicule puisse nous
rejoindre de Delhi. Baba ne bougea pas avant que nous ne L’ayons rejoint. Il résista
aux persuasions, aux prières et aux pressions. Il refusa d’entrer dans la ville ou
dans les temples sur la rive de la Yamuna avant que le groupe au complet ne puisse
s’y rendre.
Alors même qu’Il était encore un adolescent qui faisait paître le bétail et qui
conduisait des chœurs de Pandari bhajans, Baba avait annoncé qu’Il était le
même Principe Divin venu sous la forme de Krishna dans la région de
Mathura et de Brindavan. Il avait octroyé des visions de Lui-même en tant
que Krishna à ceux qui adoraient Dieu sous cette forme. J’avais remarqué
que l’un d’eux de la région de Chebrole, dans le district de la Godavari
occidentale n’avait pas encore récupéré de l’extase, même après sept ans !
Une autre continuait à répéter ‘’Krishna ! Krishna ! Krishna !’’ avec chaque
souffle, où qu’elle se trouvait.
Ce fut certainement un pèlerinage inoubliable, ce midi, à la Yamuna, avec le
Krishna contemporain. Je fus étonné de voir les ghats remplis de tortues géantes—
le symbole depuis des siècles en sculpture et en peinture de cette rivière sainte. Je
vis également une foule de paons qui se pavanaient fièrement et qui faisaient
étalage de leur sainte histoire remontant au Bhagavatha. Ils semblaient savoir que
Krishna, dans Sa jeunesse, avait une plume de paon fichée dans un pli de Son
couvre-chef rustique.
Baba nous conduisit au temple de Krishna où Mirabaï, la reine rajpoute avait vidé
son âme dans un flot mélodieux. Quand nous proposâmes de réciter quelques
bhajans de Mira devant le sanctuaire, Baba effectua une rotation de la main devant
la porte et nous découvrîmes dans Sa main une idole qui était la réplique exacte de
celle qui avait captivé le cœur de Mira. Il dit : ‘’Retournons au bungalow où vous
pourrez chanter des bhajans à satiété devant ce même Krishna’’. Qui aurait pu
imaginer que Sa volonté aurait moulé un Krishna miniature en argent brillant de
vingt centimètres de hauteur qui copiait en détail chaque courbe et chaque contour,
chaque pli et caractéristique, chaque regard et chaque trait qui rendaient si vital et
si vibrant le Krishna de Mira ? Mon angoisse à comprendre Baba devenait
insupportable, mais je ne pouvais que prier pour que cet état d’esprit dure toujours.
Je ne désirais que l’humilité pour faire face au frémissement, pas la bravade pour
L’enfermer dans une formule ou L’explorer par un syllogisme ou L’identifier avec
192
l’aide d’un dogme. La dite icône était là, dans ma main, car Il l’avait placée sous ma
responsabilité. Nous chantâmes des bhajans pendant une heure devant elle, puis,
plus tard, elle prit la direction de Delhi et elle est maintenant installée sur l’autel
domestique de notre hôte.
Chaque jour, je devenais un peu plus vieux, bien que je m’en rendais à peine
compte. Baba nous maintenait toujours dans un tel état d’émerveillement que je
n’avais pas l’inclination ou le loisir de compter les rides de mon front. Néanmoins,
mon soixantième anniversaire approchait, un tournant dans la vie qui est marqué
par l’accomplissement de rituels védiques pour apaiser les dieux et pour
entreprendre des pénitences préalables à des activités spirituelles plus intenses.
Baba recommande que la fin de six décennies de vie soit célébrée avec un
ultimatum aux six ennemis internes de l’homme—la luxure, la colère, l’avidité,
l’attachement, l’orgueil et la haine. J’hésitais à organiser l’accomplissement des
rites, puisque mon fils était au Canada où il travaillait pour le Bureau d’Etudes
Topographiques de ce pays. Sa femme était avec lui. Ses deux enfants, tous deux
des garçons, étaient à l’école à Madras sous la tutelle de son directeur, un ardent
théosophe. Quand les parents les quittèrent pour partir à Toronto, Baba avait
rassuré les garçons : ‘’Quand vous languirez après votre mère, pensez à Moi.’’
Selon les mœurs sociales, il était indigne pour un père d’annoncer et d’organiser sa
propre célébration d’anniversaire ; le privilège était le monopole du fils. Je gardai
donc le silence.
Mais Baba dit : ‘’Je dois avoir la joie d’être le témoin de la joie de ta mère,’’ et ainsi
je dus outrepasser les limites du protocole et préparer moi-même les cérémonies
religieuses ! Je trouvai un prêtre à Bukkapatnam et l’invitai à officier. Plusieurs de
mes amis d’All India Radio arrivèrent de Bangalore. L’artiste nadaswaram que
j’avais introduit à la station de Mysore en 1973 vint à Prasanthi Nilayam et proposa
ses services. Baba était si désireux de promouvoir la joie qu’Il vint à ma résidence
lorsqu’on accomplit le rite initial pour sanctifier l’huile de notre bain rituel. Il anima
l’événement avec des blagues et des railleries, la plupart à mes dépens et aux
dépens de ma femme. Il pénétra dans la tente adjacente et bénit les cuisiniers qui
s’affairaient là.
Vers dix heures, le prêtre débuta le programme. Nous portions les vêtements que
Baba nous avait offerts plus tôt et nous entrâmes dans le hall de prière. Nous nous
prosternâmes ensemble devant le sanctuaire, puis nous prîmes place devant le feu
sacré déjà allumé sur la maçonnerie du côté est du hall. Nous avions disposé le
193
fauteuil d’argent au sud-est de l’estrade. Heureusement pour nous, un dévot avait
apporté ce jour même, un repose-pied en argent qui avait la forme d’une fleur de
lotus ouverte. Avec l’autorisation de Baba, nous pûmes le disposer pour Son usage,
lorsqu’Il occuperait le fauteuil pour assister à la cérémonie. Le prêtre avait reçu
comme instruction de s’en tenir aux points que Baba considérait comme
essentiels—le culte de Ganesha, le sacrifice propitiatoire aux neuf déités planétaires
et le rite de pénitence pour attirer sur nous les bénédictions du Seigneur. Baba
occupait le fauteuil quand le dernier de ces rites fut accompli. A la fin, Il nous
permit de Le vénérer en déposant des fleurs sur les Pieds qui reposaient sur le lotus
d’argent. Les dévots remplissaient le hall.
Le prêtre lut, un par un, dans un style clair et convaincant, les 1008 noms
composés à la gloire de Baba il y a longtemps par les pandits de la région de Shirdi.
J’étais assis à la droite et elle à la gauche du lotus et les deux tas de fleurs de
teintes et de parfums divers grandissaient à chaque seconde sur les Pieds. Baba
était assis, souriant et serein et nous accordait une bonne fortune imméritée. Il
corrigeait ma prononciation des noms sanscrits et devançait souvent le prêtre dans
la récitation de Ses Noms. Je ne pus réfréner mes larmes quand les noms que je
prononçai étaient porteurs de sens qui touchaient mon cœur et qui évoquaient des
souvenirs de la puissance, de la majesté et du mystère de Baba qui était venu
m’enseigner à accepter les coups et les bouquets avec équanimité.
A chaque pas que je fais vers Lui, l’horizon du ciel s’élargit ; à chaque pas qu’Il fait
dans ma conscience, l’horizon de ma vanité rétrécit. Ma femme était très intimidée
et très impressionnée devant le Phénomène qui avait permis une telle proximité.
Quand la puja fut terminée, Baba se leva et vint vers nous. Nous étions là avec ma
mère entre nous. Ma mère qui m’avait déposé en tant qu’enfant aux pieds de Shiva
à Vaikom dans le Kerala pouvait maintenant voir Shiva sous forme humaine et cet
enfant qui se tenait les mains jointes devant ce même Shiva.
Baba agita Sa main, et elle transforma l’air qu’elle saisit en un mangala sutra pour
elle et en un médaillon pour moi, tous deux en or. Tandis que j’attachais le mangala
sutra autour de son cou, Baba agita Sa main droite au-dessus de sa tête et des
grains de riz colorés, de la poudre de kumkum et de haldi tombèrent en fine pluie
de cette paume ! Ce sont des articles traditionnellement bénéfiques avec lesquels
les aînés bénissent les jeunes mariés. Nous étions à nouveau mariés sous des
auspices célestes. Il plaça dans ses bras un sari de soie et un dhoti de soie dans les
miens. C’était de Sa part une compassion sans borne. Ma femme était éblouie. Elle
194
n’avait plus les pieds sur terre, mais elle planait quelque part dans l’espace. Je dus
l’aider à atterrir et la ramener doucement à notre place. Elle avait un air étrange et
émerveillé, son visage était jaune et rouge et ses cheveux étaient parsemés de
grains de riz. La cérémonie qui marqua ce soixantième anniversaire fut illuminée
par la grâce divine à un point qui dépassait de loin ma compréhension. Y repenser
est encore très fructueux aujourd’hui.
Nous reprîmes le chemin de l’exil, direction Bangalore. Le charme de diffuser des
produits culturels attrayants pour des millions de Karnatakis qui, nous le savions,
n’avaient pas de postes de radio chez eux ou dans les salles de village s’usa très
rapidement. L’image de Ses Pieds posés sur le lotus d’argent sous des piles de
roses entraînait mon esprit vers Puttaparthi à toutes les heures du jour.
Ma mère aussi était malheureuse que nous étions physiquement éloignés de la
source de joie éternelle. Elle écrivit de plus en plus souvent des lettres nous
poussant à nous envoler et à quitter l’antenne : ‘’Aujourd’hui, Baba est venu dans la
cuisine et Il a trouvé à redire que je me contente de ce qu’Il a appelé ‘’un repas
maigre.’’ ‘’Aujourd’hui, Baba m’a conduit par la main dans la salle d’entrevue
pendant les bhajans et Il m’a dit de manger plus de légumes et de fruits. J’ai donné
à Kasturi plus d’argent qu’il n’en faut. Je veillerai à ce que vous receviez
quotidiennement de bons fruits,’’ a-t-Il dit. ‘’Aujourd’hui, Baba est resté longtemps
à la maison. Il m’a dit que tu n’étais pas content de ton travail. Il m’a dit que tu as
du travail à faire ici-même, à présent.’’ Ces lettres nous incitèrent à nous tenir prêts
et à croiser les doigts.
195
PÉNITENCE SCRIPTURALE
Très vite, je reçus la bonne nouvelle. Baba était venu à Bangalore. Il
séjournait chez Sri Vittal Rao, au 9, Cross Road, Wilson Gardens, à cinq minutes de
chez moi, la résidence Ashoka. Comme je savais qu’il y avait une possibilité qu’Il se
rende là-bas, j’avais donné un pourboire au teinturier chargé de nettoyer et de
repasser ses rideaux afin qu’il m’informe aussitôt qu’il aurait livré le linge chez Vittal
Rao. J’avais remarqué qu’il avait fait nettoyer et repasser ses rideaux avant la visite
de Baba. Quand la nouvelle filtra enfin, je postai la petite fille de mon aideménagère devant chez lui, avec pour instruction de surveiller l’arrivée d’une grosse
voiture et d’un homme en robe orange. C’est ainsi que moins de dix minutes après
l’arrivée de Baba chez lui, Vittal Rao fut tout surpris de me voir dans sa véranda !
‘’Attends ! Attends !, implora-t-il. Mais Baba me repéra et vint dans ma direction,
Sa main prête à tomber sur mon épaule. ‘’Maintenant, vous avez du travail à
Puttaparthi,’’ dit-Il. ‘’Un magazine mensuel va bientôt démarrer. Devinez comment
il s’appelle ?’’ J’avouai ne pas pouvoir sonder Sa volonté. Néanmoins, Il parvint à
m’extirper quelques noms : ‘’The Godward Path…Karma Dharma…Premayoga.’’ Il
balaya les titres que j’avais suggérés et Il annonça qu’Il avait décidé de l’appeler
‘’Sanathana Sarathi’’ !
Ce nom est un coup de clairon. C’est la conque de Vishnu qui réveille l’endormi.
C’est le tambour de Shiva invitant les indisciplinés à se débarrasser de leur
inconstance. ‘’Sarathi’’ signifie ‘’Celui qui tient les rênes’’, ‘’Sanathana’’ signifie
‘’éternel’’. Ainsi ce titre annoncerait au monde que Baba est la Volonté ToutePuissante qui module et qui manipule, depuis le commencement des Temps, les
volontés des êtres vivants depuis l’amibe jusqu’à l’astronaute. ‘’Reconnaissez
Dieu comme le Sarathi, abandonnez-vous de tout cœur à Sa direction, parvenez au
but en bon état’’ ; tel était le message que Baba communiquait par ce nom. Je me
sentis transporté de joie et élevé.
‘’C’est la 32ème année de Sa carrière d’Avatar et il est temps qu’Il se présente
comme Instructeur Mondial,’’ me dis-je à moi-même en me rappelant Son propre
discours pendant Dasara, en 1953. C’est lorsque le Seigneur était le Sarathi
d’Arjuna que la Bhagavad Gita fut offerte à l’humanité par son intermédiaire. Le
Seigneur est ainsi connu comme Partha (Arjuna) Sarathi. Baba se présente
maintenant comme le Sanathana Sarathi—le Sarathi de chacun, partout.
196
Au propre, comme au figuré…
Quelques jours avant la sortie du premier numéro, Baba déclara devant une foule
sur les sables de la Chitravathi : ‘’La Bhagavad Gita est un guide, une carte pour
celui qui aspire à la paix et à la libération. Le Seigneur s’est installé dans chaque
cœur comme aurige. Demandez-Lui la bonne direction. Il vous répondra et vous
guidera. Vous pouvez entendre une Gita spécialement conçue pour vous, si vous
appelez le Seigneur’’4. Le ‘’Sanathana Sarathi’’ était par conséquent destiné à être la
parole du Seigneur d’un monde qui a quitté ses rails et qui se trouve dans une
situation plutôt critique.
En témoignent les versions de Jack Hawley, ‘’La Bhagavad Gita revisitée pour les Occidentaux’’ et celle du
magazine Heart2Heart de Radio Sai, ‘’La Bhagavad Gita pour les enfants’’, qui viendront beaucoup plus tard,
NDT.
4
197
J’informai l’Akashvani de mon départ. La blessure que j’avais encourue auprès du
professeur pionnier qui fut le sarathi de l’Akashvani de Mysore avait été guérie
pendant mon second séjour à la station. Cela facilita le processus de sortie. Le
directeur tenta de me retenir. Il me brandit une carotte sous le nez, mais j’eus de la
chance de partir car, moins d’une semaine plus tard, des ordres arrivèrent en
provenance de New Delhi pour récupérer auprès des producteurs (des hommes
littéraires recrutés comme moi) l’argent supplémentaire qui leur avait été versé des
fonds publics. La règle qui voulait qu’aucune personne ayant pris sa retraite du
service au gouvernement ne gagne plus d’argent en provenance de fonds
gouvernementaux ou du gouvernement local, que le montant qui lui était payé le
jour de sa retraite fut découverte par un limier du secrétariat. Quand je pris ma
retraite, je touchais comme salaire 350 roupies/mois ; ma pension plus mes
honoraires de l’Akashvani se montaient à 600 roupies /mois. Par conséquent, si
j’étais resté, j’aurais dû rendre l’excédent de 250 roupies pour chaque mois de mon
association avec l’audiovisuel ! Certains payèrent, mais je pus éviter la piqûre.
Du tumulte et de la tempête, le ‘’Sanathana Sarathi’’ me ramena à la Demeure de
Lumière et d’Amour. A Rishikesh, Baba avait exhorté les moines de la Divine Life
Society : ‘’N’inhalez que le souffle de Dieu ! C’est la vie divine réelle. Soyez sans
ego, creux comme la flûte. Alors, le Seigneur Krishna jouera avec vous et remplira
le vide que vous avez laissé. Il inventera des mélodies captivantes qui envoûteront
toute la Création.’’ Le Seigneur avait décidé de jouer Ses mélodies dans le
‘’Sanathana Sarathi’’ pour envoûter la Création.
Le premier numéro était déjà paru en février 1958 le jour de Mahashivarathri. Sri
B.V. Raja Reddy s’était lui-même déclaré éditeur. Il fut imprimé à Dharmavaram et
quelques centaines de copies furent distribuées aux dévots. Quand Baba visita
Bangalore, Il visita l’imprimerie Vichara Darpana sur Avenue Road (une grand
route sans arbres) avec Raja Reddy et moi-même, et Il acheta une petite machine
à pédale avec une planche de 14 pouces de diamètre, un rouleau composé d’un
moule et une caisse de caractères anglais et télougous.
Dans le message qu’Il écrivit pour les lecteurs du premier numéro du Sanathana
Sarathi, Baba explicita pourquoi Il avait ainsi nommé le magazine. ‘’A partir de ce
jour’’, déclara-t-Il, ‘’le Sanathana Sarathi conduira l’armée (les textes spirituels et
les Ecritures) contre les forces du mal de l’injustice, du désordre, de la fausseté et
de la méchanceté conduites par le démon ego. Ce Sarathi luttera pour le ferme
établissement de la paix dans le monde ; il proclamera sa victoire aux
198
résonnements des battements du tambour. Par son triomphe, il procurera l’ananda
à l’humanité tout entière.’’ En tant qu’aurige, Baba était déterminé à sortir le
monde de la maladie, du désastre et du désespoir.
Pour ce qui est de l’ananda, Baba avait affirmé dès 1947 que la raison pour laquelle
Il avait enfilé le vêtement humain était de ‘’secourir l’humanité d’un danger
imminent et de conférer l’ananda à tous les hommes, partout’’. Le Sarathi n’était
qu’un des instruments conçus par Sa volonté. Et par Sa grâce, je devins la mouche
posée sur l’essieu du char qui pouvait se griser de penser que les roues bougeaient
parce que j’étais là !
En 1954, Dorothy Sayers écrivit : ‘’Futilité : absence de foi vivante ; dérive dans
une moralité dissolue ; consommation avide ; irresponsabilité financière et colère
non-contrôlée ; individualisme forcené ; violence ; stérilité et absence de respect
pour la vie et la propriété dont celle en propre ; exploitation du sexe ;
abâtardissement du langage par la publicité et la propagande ; commercialisation
de la religion ; indulgence envers la superstition et conditionnement de l’esprit des
gens par l’hystérie de masse et les envoûtements de toutes sortes ; vénalité et
manipulation dans les affaires publiques ; malhonnêteté dans le domaine matériel ;
malhonnêteté intellectuelle ; fomenter la discorde (classe contre classe, nation
contre nation) pour ce que l’on peut en retirer ; altération et destruction de tous les
moyens de communication ; exploitation des émotions de masse les plus basses et
les plus stupides ; traîtrise, même envers les principes de la famille, de la nation, de
l’amitié et du serment d’allégeance—telles sont les étapes par trop reconnaissables
qui mènent à la mort lente de la société et à la destruction de toutes les relations
civilisées.’’
En 1958, Sai Baba nous assurra que la ‘’mort lente’’ sera annulée et la crainte de
l’extinction, exorcisée. Baba a diagnostiqué que la maladie mortelle dont Dorothy
Sayers a énuméré les symptômes était causée par un méchant virus, ‘’ego
egregius’’. L’ego doit être plongé dans l’ananda pour que son pouvoir toxique
devienne pouvoir tonique. Cette ananda n’est pas une émotion qui apparaît et qui
disparaît. C’est une expérience positive et complètement satisfaisante. Ananda nous
libère de la peur et de l’instabilité, de la jalousie et de l’hostilité, de l’orgueil et de la
mesquinerie. Dans l’ananda, nous sommes seul avec l’Unique.
Baba rappela aux lecteurs du Sanathana Sarathi que les initiales de Son Nom,
SSSB, expriment l’étendue et la nature des domaines de pensée et d’action qui Le
199
préoccupent intimement. ‘’S’’ représente sangha (la société). Il recherchait, dit-Il,
l’intégration et l’illumination de la société en tant qu’instrument d’élévation de
l’individu qui y est moulé et modelé. Le second ‘’S’’ représente samskrithi (la
culture). Il s’efforçait, dit-Il, de cultiver les instincts, les pulsions, les passions et les
émotions de l’homme afin de promouvoir la paix et l’harmonie dans la société et la
douceur et la sérénité chez l’individu. Le troisième ‘’S’’, dit Baba, représente
sanathana (les valeurs éternelles). Il recherchait, dit-Il, la conservation et
l’aboutissement des valeurs humaines, telles qu’elles furent découvertes et décrites
par les voyants, les sages et les saints de tous les pays et de toutes les époques.
Baba déclara que la lettre ‘’B’’ signifiait ‘’blocage’’ ! C’est-à-dire qu’alors que les
trois ‘’S’’ indiquent Sa stratégie pour l’élévation humaine, tout ce qui ne s’y rapporte
pas est ‘’bloqué’’ ; Il le considère comme indigne d’attention. Ces trois horizons
délimitent le ministère du Sanathana Sarathi. Tout le reste sort de la compétence
de la revue.
Même quinze années plus tard, Baba rappela aux personnes chargées de préparer
et de publier le magazine, qu’elles doivent promouvoir assidûment, sans égard pour
l’ostentation décorative ou pour le calcul des pertes et profits l’intégration de la race
humaine.
Il nous assigna encore un autre devoir. ‘’L’homme peut maîtriser l’univers, mais que
peut-il prétendre connaître quand il ne s’est pas maîtrisé lui-même ? Quand il n’a
pas conscience de lui-même, il n’a pas connaissance du Connaissant. Le Sanathana
Sarathi a pour mission l’affirmation de cette vérité, l’installation de cette vérité dans
le coeur de l’homme, et l’insistance sur la pratique de cette vérité par chacun.’’
‘’Sathya et dharma—voilà ce que l’on devrait chercher à connaître, pas le monde de
la nature, le corps ou l’esprit qui ne sont pas si essentiels, bien qu’une certaine
connaissance les concernant est peut-être nécessaire et même inévitable comme
équipement.’’ La connaissance, de n’importe quel type, a pour base l’Atma. Dans
chaque objet, l’Atma se manifeste comme forme et fonction. Le Sanathana Sarathi
a pour idéal la communication de cette expérience. Il consacre tous ses efforts à
attirer les chercheurs dans une nouvelle aventure—réguler les activités de la vie
individuelle et assagir la vie sociale. ‘’Puisse le Sanathana Sarathi s’écouler comme
le santosha dai (celui qui donne la joie qui comble), gonfler et déferler comme
prema Saayi (l’Amour qu’est Sai) et parvenir à son accomplissement suprême dans
sarva jiva samai kya vaandhi (l’union intégrale et océanique de tous les êtres), le
but de la Conscience de l’Un sans second’’, bénit Baba. En 1978, Baba écrivit
200
encore : ‘’Le Sanathana Sarathi est le pont qui vous conduit à Moi et qui M’amène à
vous’’.
Quelle grande pénitence, que porter le costume d’éditeur du Sanathana Sarathi : le
magazine était reçu comme du prasad par les dévots. Le facteur qui l’apportait était
accueilli avec reconnaissance et remercié à profusion. Il était placé sur l’autel
devant le portrait de Bhagavan et lu avec respect. Très rapidement, les mains qui
se tendaient pour saisir les copies se multiplièrent tellement qu’une cotisation
annuelle de trois roupies dut être perçue pour faire face aux frais de la poste et aux
autres frais. Baba n’était pas en faveur de campagnes pour recruter des abonnés,
des donateurs ou des mécènes et Il n’approuvait pas non plus l’acceptation de
cotisations de plus d’un an. Il voulait que les lecteurs décident par eux-mêmes s’ils
désiraient prolonger le menu qui était placé devant eux. Baba rejeta la proposition
de poster des lettres aux abonnés les avertissant qu’en cas de non-paiement pour
une année supplémentaire, le Sarathi ne serait plus envoyé à leur adresse.
‘’Laissez-les décider. La faim qui tenaille est un avertissement suffisant,’’ dit-Il. ‘’Le
Sarathi devrait être attendu, reçu, chéri et étudié avec avidité. Le manquer doit être
aussi pénible que de ne pas avoir de compagnon de voyage dans un pays
étranger,’’ dit-Il.
Nous ne devions pas non plus prospecter pour de la publicité. Dans le tout premier
numéro, il fut clairement annoncé : ‘’Le magazine ne contient pas d’espace pour de
la publicité commerciale.’’ Baba dit : ‘’Elle favorise les désirs débilitants, elle se
développe par l’exagération et le snobisme.’’ ‘’Je suis Sathyasya Sathyam, la Vérité
des Vérités. Pourquoi la Vérité est-elle venue sur terre sous forme humaine ? La
réponse est : pour planter le désir ardent de la Vérité dans le cœur de l’homme,
pour placer l’homme sur la route de la Vérité et pour aider l’homme à atteindre la
Vérité par le biais d’un enseignement bienveillant et le don final de l’Illumination.’’
‘’Le Sanathana Sarathi est le résultat de Mon sankalpa (volonté), de Mon utsaha
(enthousiasme) et de Mon ananda (félicité). Rien ne peut faire obstacle, une fois
que J’ai décidé d’un progrès dans Ma mission,’’ dit-Il en 1962 à l’occasion de la
célébration de la Journée Annuelle du Sarathi, à Prasanthi Nilayam. ‘’Les lecteurs
doivent apprécier le magazine pour l’instruction et l’inspiration qu’il apporte.’’
La remarque suivante fut publiée dans le tout premier numéro : ‘’Les articles qui
sont la contribution des lecteurs ne seront acceptés que sur base de leur contenu
philosophico-religieux. Ils doivent émaner de ceux qui s’efforcent de mettre en
pratique ce dont ils parlent ou ce à propos de quoi ils écrivent. Des nouvelles
201
publiques ou des commentaires à propos des nouvelles publiques ne devraient pas
être envoyés pour publication.’’ Beaucoup d’amis érudits qui se sont fait une place
au panthéon de la renommée se sont plaints à moi que la prescription de ‘’s’efforcer
de mettre en pratique ce à propos de quoi ils écrivent’’ les avait empêchés
d’apporter leur contribution au magazine. Puisque Bhagavan utilise gracieusement
le Sarathi comme véhicule principal de Ses messages et de Ses écrits et puisque
Ses discours divins occupent la majeure partie du magazine, on peut certainement
se permettre d’être ‘’difficile’’ pour ce qui est des contributions. Un frère qui m’a
envoyé quelques articles un peu longuets n’a pas réagi aimablement après que je
les aie quelque peu élagués. Son ressentiment explosa dans une tirade si
pestilentielle que je dus lui renvoyer la lettre par le prochain courrier trempée dans
du désinfectant. Ceci, heureusement, n’était qu’une pique isolée. Je dois
reconnaître avec gratitude la commisération et l’indulgence dont les lecteurs m’ont
généreusement comblé. Je n’ai jamais recherché les éloges ni les félicitations, car
j’étais conscient de mes déficiences plus que n’importe qui d’autre. Je dois lutter
avec elles à chaque instant de ma vie. Bhagavan m’a encouragé à me racheter pour
toute défaillance et à me repentir pour toute maladresse.
Pendant de nombreux mois, le Sarathi fut rédigé pour moitié en télougou et pour
moitié en anglais. Plus tard, les deux langues furent séparées. Mes
accomplissements dans l’utilisation de la langue kannarienne qui me valurent une
petite renommée comme figure littéraire s’avérèrent être un handicap lorsque je
me mis au télougou. Des idiotismes, des locutions, des proverbes et des phonèmes
kannariens apparaissaient furtivement dans mes phrases télougoues. J’essayai bien
de les débusquer, mais je dois avouer ne pas avoit réussi aussi pleinement que mes
lecteurs ne le désiraient. Chaque fois que Baba était physiquement absent de
Puttaparthi, je passais des heures avec le directeur de l’école primaire du village à
apprendre la lecture et l’écriture au moyen d’un manuel volumineux intitulé ‘’Pedda
Bala Siksha’’, un manuel de connaissances utiles destiné à la population rurale. Mais
le directeur ne put m’emmener bien loin et Baba insistait gracieusement pour que
je ne Lui adresse la parole qu’en télougou. Pendant des années, cela me confina
dans une misérable mutité. Quand enfin je trouvai le courage de parler, ma langue
perpétra des maladresses, commit des impropriétés de langage et des solécismes,
ce qui me valut à chaque fois une leçon de Baba sur la conjugaison, la déclinaison,
la syntaxe et le genre télougou.
Baba exposa plusieurs de mes pétards mouillés à la moquerie publique pour que je
ne puisse plus jamais jouer avec eux. Un jour, je luttais avec un mot étrange trouvé
202
dans un des articles de Baba que je traduisis en anglais. C’était
‘’Santhapakoadeelu’’. Je savais que ‘’lu’’ était la terminaison du pluriel en télougou.
Les noms que se terminent par ‘’a’’ se transforment en ‘’alu’’, au pluriel et ceux qui
se terminent par ‘’ee’’ en ‘’eelu’’. C’est ce que j’avais appris du directeur de l’école.
Ainsi, je divisai ce mot en ‘’Santhapa’’ et en ‘’koadeelu’’, car je savais que ‘’koaadi’’
voulait dire volaille et ‘’koadeelu’’, c’est sûr, voulait dire ‘’volailles’’. Mais qui était ou
qu’est-ce que c’était que ce Santhapa ? Il n’y avait aucune trace du mot au
dictionnaire et personne à Puttaparthi ne pouvait m’aider. C’est ainsi que je dus
aller voir Baba Lui-même. ‘’Qui est ce Santhapa ? Qu’a-t-il à voir avec des
volailles ?’’ Il sourit et me demanda : ‘’Que se passe-t-il ?’’ Je répondis : ‘’Je dois
traduire ‘’Santhapa’’ en anglais’’. Oh la la ! J’avais tout mélangé ! Santhapa était un
spectre que j’avais moi-même inventé. Il fallait diviser le mot de six syllabes, non
pas en 3 + 3 mais en 2 + 4 ! Santha (qui veut dire marché) et pakoadeelu
(‘’pakoada’’ au pluriel). Ma conviction que ‘’pakoada’’ au pluriel devait donner
‘’pakodalu’’ m’avait conduit à des volailles appartenant à une personne appelée
Santhapa. Ce qu’écrivait Baba, cependant, concernait des pakoadas, de
savoureuses boulettes de farine frites dans l’huile vendues dans des paniers les
jours de marché, qui mettaient en danger la santé de ceux qui étaient tentés par
leur odeur. Baba a mentionné cette erreur élémentaire à l’occasion de discours
donnés à des groupes d’enseignants Bala Vikas et de professeurs pour souligner
l’importance d’une syllabation correcte.
L’épreuve de la correction n’était qu’un autre nom pour un duel avec l’apprenti
imprimeur. Cette personne m’a frustré mois après mois et m’a privé de sommeil.
Bien sûr, mes pages dactylographiées étaient pour la plupart à peine lisibles et
hésitantes ! Mes caractères télougous étaient curieux et ‘’kannariens’’. Etant donné
que chaque ligne avait des surannotations et des sous-annotations et que le
compositeur n’avait pas beaucoup de talent linguistique, la tâche était en effet
herculéenne. Les pages étaient habituellement retournées par moi surchargées de
hiéroglyphes et truffées de corrections. Je dus par conséquent me féliciter que le
lutin qui hantait l’imprimerie n’osa pas commettre plus de facéties que je ne
pourrais m’en excuser.
L’alphabet de la langue anglaise est monolinéaire et par conséquent, l’apprenti ne
pouvait faire passer clandestinement ses espiègleries en haut ou en bas. Mais
l’alphabet télougou lui en donnait largement l’occasion, car il est trilinéaire. En
anglais, thattwa est sur une seule ligne ; en télougou, ‘’tha’’ est sur la ligne et
‘’ttwa’’ doit former un ‘’tt’’ en-dessous de la ligne et un ‘’w’’ en-dessous même du
203
‘’tt’’, trois lignes en tout. De même, ‘’may’’ en anglais est assez simple ; en
télougou, ‘’may’’ = ‘’ma’’ avec ‘’ay’’ au-dessus de la ligne, mais cela ne rend pas le
‘’ay’’ suffisamment long. Il devient aussi court que dans ‘’mess’’ ou dans ‘’member’’.
Pour indiquer cela, le son ‘’ay’’ doit être ajouté sur le ‘’ay’’ au-dessus de la
deuxième ligne. L’apprenti désireux de vilipender le nom du correcteur dispose ainsi
de plus d’occasions en télougou.
Un des tours que l’apprenti m’a joués est devenu historique puisque Baba l’a
souvent cité dans Ses discours. La lettre télougoue ‘’R’’ comme dans ‘’Rshi’’
(ermite) est la lettre kannarienne ‘’bu’’ avec un signe comme un U ajouté. Durant le
processus d’impression, l’apprenti cassa le signe U et laissa intact le ‘’bu’’ tronqué.
Ainsi, cela devint ‘’bushi’’. Avec le mot qui succédait, ‘’koti’’, le texte devint
‘’bushikoti’’ et donna l’impression que Baba avait écrit que les ermites qui rendirent
hommage à Rama dans les ashrams de la forêt portaient des sahariennes ! A
chaque fois que cet incident était développé par Baba pour l’édification du peuple,
je me tortillais sous la moquerie et les rires qu’il déclenchait. Souvenez-vous que
j’étais professeur d’Histoire de l’Inde ancienne ! Mais chacun savait fort
heureusement que tout cela, c’était pour rire. Je me levais ‘’puni’’ et joyeux à
chaque fois que j’étais soumis à de telles taquineries.
Bien sûr, je ne pus continuer longtemps ces erreurs et fournir des modèles de
lapsus qui doivent être évités ! Baba m’a aidé à survivre à d’autres diableries. Une
fois, lorsqu’une telle farce suscita un raffut justifiable, le compositeur télougou
amateur issu de la région kannarienne dut en supporter le blâme, et l’impression du
magazine télougou fut transférée à Hyderabad, la capitale de l’Etat télougou,
l’Andhra Pradesh. Quand il fut découvert que les coquilles étaient inévitables, quel
que soit le compositeur et quel que soit l’endroit où était située l’imprimerie,
l’expérience fut abandonnée. Le fait que mon nom continue comme éditeur du
Sanathana Sarathi télougou constitue un autre miracle de Bhagavan.
Pendant à peu près un an, Narasimhachari, le seul aidant à la pédale, mit ensemble
les caractères, prépara les pages et pédala pour avoir deux pages imprimées à la
fois. J’offrais de l’aider dans la composition et dans le travail des jambes à chaque
fois que je le voyais traîner ou somnoler. J’étais choqué qu’il acceptait mon offre à
chaque occasion ! Ce travail était vraiment pénible, bien qu’il l’allégeait et l’éclairait
en se chantant des bhajans pour lui-même.
204
J’étais occupé pendant presque la totalité du jour et même pendant une partie de la
nuit, étant donné que le nombre des abonnés augmentait rapidement. L’argent
était envoyé par la poste ou payé directement par les dévots et les pèlerins qui
réalisaient que le Sarathi était le lien entre le char et l’Aurige. A chaque fête
célébrée à Prasanthi Nilayam, le registre des abonnés devenait plus volumineux.
Des milliers de visiteurs qui vinrent baigner dans la Sainte Présence, désiraient
s’assurer que la voix du Seigneur entrerait chez eux au moins une fois par mois.
Pendant plus de deux ans, moi et Narasimhachari nous supportâmes le joug. Nous
étions anxieux de poster les numéros à la poste de Prasanthi Nilayam tout
récemment ouverte le seize de chaque mois, comme annoncé dans le tout premier
numéro. Nous savions que les dévots l’accueilleraient avec encore plus de respect,
lorsqu’ils trouveraient sur le coin supérieur droit de l’enveloppe l’oblitération
circulaire de la poste avec le nom grisant de ‘’Prasanthi Nilayam’’. Mais nous ne
pûmes acquérir une rogneuse que beaucoup plus tard, longtemps après qu’une
presse cylindrique ne soit installée pour faire face aux trois mille exemplaires que
nous devions imprimer. Il fallait alors les rogner à Bangalore à plus de 160
kilomètres.
Ainsi chaque mois, après avoir terminé l’impression, je déposais la quantité des
magazines anglais et télougous dans deux énormes caisses, je les conduisais à
Bukkapatnam dans un char à bœufs, je les faisais hisser sur le toit du bus qui se
rendait à Penukonda, et j’ordonnais au chauffeur de s’arrêter près du passage à
niveaux, à environ trois cent mètres de la gare de Penukonda. Les caisses étaient
descendues du bus et Narasappa, un porteur herculéen, les transportait sur sa tête,
jusqu’au quai. Là, j’attendais l’arrivée du train de passagers à destination de
Bangalore située à 136 km, et je faisais enregistrer les caisses comme frêt. A
Bangalore, des porteurs les chargeaient sur une voiture tirée par des chevaux que
j’orientais vers une imprimerie disposant d’une rogneuse. Ensuite, les caisses
remplies des exemplaires parachevés étaient emmenées dans la maison d’un dévot,
au cœur de la ville. J’y passais la nuit avec une douzaine de jeunes qui s’étaient
portés volontaires pour mettre les magazines dans des enveloppes que j’avais
amenées avec moi du Nilayam. Les magazines étaient donc prêts à être envoyés et
nous pouvions dormir pendant le restant de la nuit. Le lendemain, tout le
programme était répété pour le retour—la voiture tirée par des chevaux, les
porteurs, le voyage en train, la gare de Penukonda, Narasappa, le passage à
niveaux, le bus jusqu’à Bukkapatnam, le char à bœufs, et finalement le bureau de
205
poste de Prasanthi Nilayam afin d’y apposer le saint nom et permettre au précieux
prasadam d’atteindre plus de trois mille foyers !
Permettez-moi d’ajouter que je fus aussi celui qui pendant plus de huit mois remplit
la fonction de receveur des Postes ! Le ministre des Postes et des
Télécommunications d’Andhra Pradesh avait insisté pour que lui soit présenté un
pensionné du gouvernement de l’Etat comme receveur des postes potentiel, avant
qu’il ne puisse autoriser l’ouverture d’un bureau à Prasanthi Nilayam. J’avais levé la
main et attiré son attention. J’y fus officiellement installé et je dus percevoir des
honoraires mensuels. Quelle aventure éreintante, mais profondément satisfaisante,
ce fut ! Pas un murmure, pas même un gémissement à l’intérieur de moi-même
pour qu’il en soit autrement, ne troubla le délice de ces jours.
Le magazine était consacré à l’Evangile de l’Avatar, son énoncé, son élaboration et
son explication. L’Avatar apparaît, non seulement quand l’humanité renie Dieu ou
défie Dieu, mais aussi quand les hommes ignorent que Dieu est leur moteur
intérieur, leur mentor et leur maître, leur souffle même. Par conséquent, quand des
hommes sont avides de partager leurs expériences à propos de l’amour, de la
sagesse et du pouvoir de l’Avatar, des comptes-rendus authentiques sont publiés
dans ses pages. Quand des exemples d’intervention de l’Avatar avec le
comportement connu des lois de la nature me tentèrent, il me fut très difficile
d’obtenir Son consentement. Invariablement, Il me répondait que ce n’étaient pas
des démonstrations destinées à être publiées, mais seulement des expressions
spontanées de Son Amour. Il n’ ‘’accomplit’’ pas, Il ne ‘’fait’’ pas de miracles. Ils se
produisent simplement, parce que Son Amour ne connaît pas les frontières du
temps et de l’espace, ni les limites du possible. Il est hors de portée de la logique
boiteuse. Comment un poisson peut-il comprendre le ciel ?’’, demanda Baba à
Arnold Schulman, lorsqu’il voulut qu’Il révèle Sa Vérité.
Je n’osais suggérer l’acceptation d’aucun compte-rendu personnel pour le
Sanathana Sarathi avant de faire confirmer son authenticité. Toutefois, Baba
bloquait généralement l’idée, car cela pouvait être pris pour de la ‘’propagande’’, la
promotion d’un ‘’culte’’ et gonfler l’ego de la personne que nous présentions comme
bénéficiaire de la Grâce. Quand je reçus de Manjeri, dans le Kerala, le récit de Baba
rendant visite à un dévot, Ramananda Rao, qui passa là-bas plusieurs heures à
écouter des bhajans, qui chanta même quelques chants et qui accorda aussi des
entretiens privés, je dus Le supplier pendant des jours de me permettre de le
publier dans le Sarathi. Le jour où Il se trouvait à Manjeri, Baba se trouvait au
206
palais de Venkatagiri situé à près de mille kilomètres de là, et ce soir-là, Il prit la
parole devant une grande assemblée à Kalahasti, à environ cinquante kilomètres.
En fait, Ramananda Rao fut prévenu par Baba à Manjeri, quand Il s’apprêtait à
partir, qu’Il avait un engagement à Kalahasti. Ramananda Rao pensa que c’était
quelque part tout près de Manjeri—le nom de la résidence d’un dévot, peut-être. Il
ne fut pas autorisé à suivre Baba dehors, sur la route.
Lorsque ma joie d’obtenir de telles preuves indiscutables devint par trop
incontrôlable, Baba me conseilla de récolter tous les détails chez les personnes qui
avaient partagé cette expérience, avant d’en imprimer le compte-rendu. Le Dr
Karlis Osis, Directeur de Recherches pour l’American Society for Psychic Research
repéra l’article. Il vint en Inde, me contacta, et après s’être procuré des lettres
d’introduction, il se rendit à Manjeri et à Venkatagiri pour y rencontrer les gens qui
avaient été les témoins de cette expédition bilocale de l’Avatar. Il m’écrivit qu’il
avait été amplement récompensé par les résultats de son enquête et il a inclus cet
épisode, ainsi que quelques autres dans son rapport de ce qu’il a appelé les
‘’expériences extracorporelles’’ liées à Baba. Howard Murphet aussi prit soin en
citant dans son livre, ‘’Sai Baba, l’Homme des Miracles’’ des histoires du Sanathana
Sarathi, de vérifier personnellement leur authenticité. Par exemple, il écrit dans le
chapitre ‘’D’autres guérisons miraculeuses’’, ‘’Je décidai d’enquêter’’, et puis, ‘’Je
reçus une lettre du professeur dans laquelle il confirmait la description originelle du
cas tel qu’il fut publié dans le magazine.’’
Vers 1967, des récits mentionnant divers phénomènes étranges commencèrent à
affluer de tout le pays, par lesquels l’Avatar annonçait Son Avènement au monde.
Baba appelle ‘’cartes de visite’’ les cadeaux qu’Il crée pour un usage personnel
comme la vibhuti, les bagues, les médaillons, les montres, les talismans, etc.
L’Avatar les distribue abondamment et le Sanathana Sarathi ne peut pas endiguer
rigoureusement le flot d’extase chez les bénéficiaires. Baba surveille mon
enthousiasme et tient fermement les rênes, car ces cadeaux sont trop personnels,
trop intimes et souvent même trop ésotériques pour être mentionnés par écrit. A
côté de ces ‘’cartes de visite’’, Baba fabrique aussi des ‘’posters géants’’ pour que
les hommes prennent conscience de Son Avènement. Un signal clair est la pluie
continue de vibhuti ou de nectar sucré et odorant qui tombe des portraits qui sont
vénérés sur les autels domestiques ou publics. Nuit et jour, depuis des années et
des années, le nectar s’écoule des photos et peut être collecté et partagé. Lorsque
certains de ces actes de grâce reçurent de la publicité, des dévots qui n’avaient pas
été bénis par cette preuve de loyauté envers Baba se sentirent humiliés et tentèrent
207
de gagner l’estime d’autrui en ayant recours à de fausses déclarations. Par
conséquent, le Sarathi dut régulièrement délivrer des avertissements contre les
truqueurs et les escrocs qui trompent les imprudents en revendiquant des miracles
dans leurs maisons, par la Grâce de Baba !
Un exemple de ‘’pluie de vibhuti’’ matérialisée par l’entremise
d’un portrait de Sathya Sai Baba
Il fallut également attirer l’attention sur quelques personnes fragiles, hystériques et
mégalomanes qui s’imaginent être possédées par Bhagavan et que des gens
crédules approchent par erreur pour recevoir conseils et cadeaux. Bhagavan
s’oppose aux demandes de dons pour tout projet réalisé en Son nom ou pour
promouvoir les objectifs de l’Organisation Sathya Sai de Seva, mais puisque cette
attitude est partout étrangère aux pratiques courantes, des escrocs apparaissent
dans les pays où Bhagavan est adoré comme le Divin, et ils peuvent ramasser un
pactole avant d’être découverts et écartés. Le Sarathi ne cesse de conseiller aux
lecteurs de ses douze éditions de ne pas faire de donation à tout qui les approche
au nom de Baba.
208
Pendant près de 25 ans, le Sanathana Sarathi s’est efforcé de répandre les
enseignements de Baba. Bhagavan a accordé au Sarathi la faveur inestimable de
porter chaque mois Son message à la porte des chercheurs. Il est à présent publié
en hindi, en sindhi, en marathi, en népali, en oriya, en assamais, en tamoul, en
kannara et en malayalam, en plus du télougou et de l'anglais. Tout récemment, le
Sanathana Sarathi japonais a rejoint la famille.
Bhagavan a prescrit que seule de la vibhuti ou de la cendre sacrée soit offerte aux
dévots après les séances de bhajans et les autres réunions. Le Sarathi est une
offrande tout aussi simple, mais puissante. Il ne comprenait jamais plus que 32
pages (format crown 1/8) ou 30 (format double crown). Pendant plus ou moins
deux ans, il accueillit sur sa page de couverture de simples dessins au contenu
spirituel. Pendant la fête de Shivarathri en 1970, Baba dessina au stylo sur le dos
d’une enveloppe usagée une figure avec les symboles sacrés des cinq religions
majeures du monde, avec le lotus au sommet d’un pilier en son centre indiquant le
sadhaka luttant le long de l'une de ces voies et remportant la victoire. Ce dessin a
pris une forme concrète. Celle-ci a depuis lors été acceptée comme illustrant
l’universalité du Message de Sai. Le monde qui souffre d’une angoisse terrible à
cause de la haine entre des groupes prônant l’allégeance à des fois, des croyances
et des cultes particuliers trouve aujourd’hui un réconfort dans ce symbole et le
message qu’il représente : ‘’Il n’y a qu’une seule religion, la religion de l’amour’’.
Le sarvadharma stupa qui illustre le message de Sathya Sai Baba
209
Bhagavan a été le collaborateur le plus régulier du magazine. Chaque mois, le
magazine est béni de présenter au moins quatre pages de Ses précieux écrits
comprenant des enseignements sur prema, dharma, prashanti et jnana, sur la Gita,
les Upanishads, le Bhagavatha et le Ramayana ainsi que les base de vidya (la
connaissance supérieure) et de la réalité atmique. En me rendant chaque mois dans
Sa Présence pour Lui présenter les éditions anglaise et télougoue du Sanathana
Sarathi, je monte les marches avec appréhension. Je les descends avec un frisson
dans le cœur et une exclamation dans la tête après avoir reçu Sa contribution pour
le numéro du mois suivant, la longueur de l’article étant identique, mois après mois.
L’expression—douce et agréable, simple et substantielle—évite le pédantisme et la
prolixité. La calligraphie charme le regard. L’énigme métaphysique la plus
compliquée est résolue par une parabole ou un proverbe. Les profondeurs de la
sagesse védique, de la théologie chrétienne ou du mysticisme musulman sont
éclairées par Lui et se reflètent de façon indélébile dans Ses expressions et dans
Ses métaphores.
Bien que Baba nous encourage à cultiver et à clarifier notre intellect et à sublimer
nos émotions pour que nos activités soient rendues plus fructueuses, Il sait que
notre manque d'empressement inné peut souvent nous faire trébucher alors que
nous sommes occupés à des tâches qu’Il nous a confiées, aussi est-Il prêt avec des
solutions et des méthodes pour nous sauver à chaque fois que nous nous
retrouvons dans les problèmes. Je me rappelle une fois où j’avais négligé
d’annoncer dans le magazine une fête célébrée annuellement à Prasanthi Nilayam.
Il me dit : ‘’Ceci prouve que vous avez été négligent dans le japa de la Gayatri’’.
C’était un rappel de la valeur de l’ancienne sagesse et une réprimande pour avoir
opté pour la voie facile de réduire mes tâches obligatoires.
Baba pense, planifie et décide pour nous en anticipant les embrouilles et les
hésitations possibles et en nous conseillant à temps à propos d’imprudences
imminentes. Sa Présence infaillible, où que je me trouve, quelle que soit la tâche à
laquelle je suis occupé est la Lumière qui m’a conduit pendant ce quart de siècle de
journalisme spirituel dans deux langues pour lesquelles je ne puis prétendre à
beaucoup de maîtrise.
Un après-midi, alors que je me trouvais, non pas seul, mais en conversation active
avec moi-même sous la véranda de l’imprimerie, un monsieur qui passait par-là
s’arrêta pour me demander : ‘’Y a-t-il des livres sur Swami, ici ?’’ Je répondis :
‘’Non, nous imprimons seulement un magazine mensuel’’. Il poursuivit son chemin,
210
plutôt déçu. On pouvait voir la véranda depuis le premier étage du mandir. Baba
avait observé la scène. Il me fit appeler et je me hâtai de me rendre en Sa
Présence. ‘’Qu’est-ce que cette personne vous a demandé ?’’ ‘’Elle a demandé s’il y
avait des livres sur Swami,’’ répondis-je. ‘’Et que lui avez-vous dit ?’’, fut la question
suivante. ‘’Je lui ai dit qu’il n’y en avait pas.’’ ‘’Ce n’est pas la bonne réponse. Vous
auriez dû lui dire que ce Swami ne peut pas être compris au moyen de livres’’, ditIl, et Il m’autorisa à sortir. Je descendis les marches, plus sage, en raison de
l’aperçu qu’Il m’avait donné de Son impénétrabilité et plus triste à la perpective qu’il
n’y avait aucun livre de publié sur Swami, pas même le mien. Baba me regardait
alors que je me dirigeais lentement vers l’imprimerie. A mi-chemin, je me retournai
pour regarder dans Sa direction avec des yeux humides. Je sus alors qu’Il avait lu
dans mon esprit car Il agita Sa main rassurante pour apaiser cette bouffée de
chagrin.
La consolation fut rapidement octroyée. Baba séjourna chez des fidèles de Madras
et de Venkatagiri pendant quelques jours. A Puttaparthi, nous espérions qu’Il
rentrerait pour la fin de la semaine, mais sa voiture emprunta une route récemment
macadamisée et rentra, à notre grande surprise, le jeudi même. Il me fit appeler.
Mon cœur battait à tout rompre. Qu’est-ce qui m’attendait ? Avais-je fait quelque
chose de répréhensible ? Dit ou même pensé du mal d’autrui ? Ma mère qui s’était
rendue compte que j’étais appelé en Sa Présence, se mit à prier pour que je sois
pardonné pour toute bévue que j’aurais commise. Je me présentai devant Lui. Il
sourit devant mon état, me regarda de la tête aux pieds et Il dit : ‘’A Madras et à
Venkatagiri, on demande : ‘’Y a-t-il des livres sur Swami ?’’, et vous, vous restez
tranquillement assis ici !’’
Onze années après cette première rencontre à Bangalore, Baba avait décidé que le
temps était mûr, que le monde avait développé l’appétit et que le livre pouvait être
servi aux affamés. Lorsque le texte dactylographié fut presque prêt, je m’efforçai de
découvrir un titre digne de l’Avatar. Baba avait fait inscrire les lettres SSS sur le
parapet du premier étage de Prasanthi Nilayam. Il faisait souvent allusion à Luimême comme à SSS. Par conséquent, je décidai que Sa Vie devrait contenir dans
son titre trois mots commençant chacun par S. Il devait aussi faire passer des
vibrations divines et communiquer la gloire de Dieu dont le livre était censé
raconter la leela. Je parcourus les domaines védique, upanishadique et épique, mais
je ne pus trouver une meilleure expression que ‘’sathyam jnanam anantham’’ qui
exprime Dieu ou Brahman. SSS est Sri Sathya Sai, Sathyam doit être dans le titre,
mais que doivent être les deux autres S ? Santham, sundaram, sivam, santosham,
211
sukham ? Je posai la question à beaucoup de gens. Pour finir, une nuit en attendant
le train sur le quai de la lointaine Davangere, je décidai que ‘’Sathyam Sivam
Sundaram’’ serait approprié et authentique.
Baba le bénit à l’instant où je Le consultai à Nandanavanam, Whitefield. Il entra
dans l’autre pièce à l’arrière et rapporta un album de photographies. Il me montra
trois photos de Lui-même assis sur le même siège à Nandanavanam, prises l’une à
la suite de l’autre par Matthews (maintenant Saidas), en disant : ‘’Vous pouvez
avoir ces trois photos ensemble, côte à côte, sur la couverture. Regardez ! Celle-ci
est un peu sérieuse, Sathyam. Ici, vous Me trouvez avec l’esquisse d’un sourire,
Sivam et celle-ci est un large sourire, Sundaram. Sathyam, Sivam, Sundaram est
bien,’’ me dit-il avec une tape sur l’épaule.
‘’Sathyam Sivam Sundaram’’ possède une touche distinctement upanishadique, bien
que sa source n’est pas facile à trouver,’’ dit K. Guru Dutt lorsqu’il entendit le titre.
Ces mots signifient ‘’Vérité, Bonté et Beauté’’, et puisque Baba est la synthèse la
plus harmonieuse des trois, il a fait que les lecteurs et les dévots acquiescent
volontiers quant à sa pertinence. Deux ans après que la biographie soit publiée, le
jour de Mahasivarathri, Baba me bénit avec Brahmasri Doopaali Thirumalachar
(dont la traduction du livre en télougou avait été offerte à Bhagavan ce jour-là). Il
plaça sur nos épaules des châles avec des bordures en brocart. Ce jour-là, Il dit à
l’immense foule de dévots : ‘’Certains d’entre vous peuvent se demander pourquoi
j’ai aimé la publication de ce livre sur Ma vie ! Eh bien, J’ai répondu aux prières des
dévots et Je leur ai permis de l’écrire. ‘’Ramayathi ithi Rama’’. (Celui qui fait plaisir
est Rama). La joie du dévot procure de la joie au Seigneur, la joie du Seigneur est
la récompense du dévot.’’
‘’Le titre donné au livre est plein de signification,’’ dit Baba. ‘’Il parle de Moi comme
immanent en chacun d’entre vous ! Souvenez-vous que sathyam est la Réalité de
base de vous tous. C’est la raison pour laquelle vous n’aimez pas que l’on vous
traite de menteur. Le ‘’Vous’’ réel est innocent de tout mensonge. Le ‘’Vous’’ réel
n’acceptera pas cette imputation. Le ‘’Vous’’ réel est bonté, joie, bonheur,
prospérité, sivam. Il n’est pas savam (une chose morte et méprisable). Il est
subham, nithyam, anandam. Comment pouvez-vous supporter alors que l’on vous
dise mauvais au lieu de vous acclamer comme bon ? Le ‘’Vous’’ réel est beauté,
sundaram. Vous n’aimez pas être traité de laid. Vous êtes l’Atma et vous n’aimez
pas que les difformités et les défauts du véhicule physique vous soient attribués.’’
212
Ainsi, c’était Baba qui me conduisit à prendre cette décision que j’osai prétendre
être la mienne. Il y a quelques années, le Dr S. Bhagavantham attira mon attention
sur un livre de traductions télougoues des conférences de Swami Vivekananda sur
le bhakti yoga, données en Amérique. Le traducteur avait utilisé les mots ‘’sathyam
sivam et sundaram’’, dans cet ordre. Je me mis en quête du discours anglais
original, et voilà ! Vivekananda parlait de l’arrivée de l’Avatar du ‘’Seigneur de la
Vérité’’ (Sathya Sai). Le swami avait annoncé qu’Il révélerait les choses les plus
merveilleuses concernant la Vérité, la Bonté et la Beauté ! Ainsi, j’eus l’impression
que le titre m’avait été communiqué par Guru Maharaj via Vivekananda.
Il y a quelques mois, un autre fait attira mon attention qui mit fin au dernier vestige
d’ego et qui m’assura au-delà de tout doute que lorsque je décidai de la
combinaison SSS, c’était Lui qui me révéla le titre de la biographie. Lorsque mes
yeux tombèrent récemment sur le début du Rama Charitha Manasa de Goswami
Tulsi Das (Githa Press, Gorakhpur), je vis ces trois mêmes mots sur la page de
couverture : Sathyam Sivam Sundaram ! Le ‘’Nivedam’’ expliquait pourquoi ces
mots étaient là. Il y eut, semble-t-il, une controverse entre les pandits de Bénarès,
quant au respect dû à une version du saint Ramayana dans la langue vulgaire. Ils
décidèrent finalement de déposer le manuscrit dans le sanctuaire intérieur du
fameux temple de Shiva devant le Visweswara lingam, avec la prière que Lui, le
plus grand dévot du Principe de Rama juge l’œuvre dans Son infinie sagesse et
écrive dessus Son verdict quant à son acceptabilité. La porte du sanctuaire fut
verrouillée et les pandits se retirèrent en espérant qu’elle serait condamnée comme
l’œuvre douteuse et sacrilège d’un roturier. A l’aube, quand le paquet fut sorti, ils
trouvèrent à leur plus grande surprise les mots ‘’Sathyam Sivam Sundaram’’ écrits
de Sa main (apne Haath se, comme le dit le Nivedam) et un lingam dessiné comme
signature divine. Quelle coïncidence miraculeuse que celle-ci ! Que ma recherche de
trois mots, chacun commençant par un S, m’ait conduit au titre approbateur par
lequel le Seigneur Shiva a reçu la biographie immortelle d’un autre Avatar de Dieu
me confond par la magnitude de la bénédiction divine.
Le titre du livre fut accepté par Baba comme un Nom par lequel Lui aussi peut être
reconnu. Lorsqu’Il se leva pour s’adresser à une foule de gens debout sous une
pluie battante, abrités sous une forêt de parapluies sur la crête et les côtés d’une
colline (appelée Srisailam par Rabindranath Tagore, quand il séjourna là-bas dans le
Kerala), après avoir placé la première pierre d’un Sathya Sai Vidyapeeth sur cette
éminence, Baba voulut se révéler aux milliers de gens désireux d’entrevoir le
mystère. Alors jaillit un couplet en sanscrit, tel un quadruple éclair de lumière :
213
Sarva naama dharam, santham
Sarva roopa dharam, sivam
Satchidaananda roopam, adwaitham
Sathyam Sivam Sundaram
J’adopte tous les noms (la paix, l’équanimité) ;
J’adopte toutes les formes (la bonté) ;
Je suis l’Etre, la Conscience, la Félicité (la non-dualité) ;
La Vérité, la Bonté, la Beauté.
Dans le livre, je me suis étendu sur les trois mots en creusant leurs implications,
avec l’aide d’intuitions occasionnelles octroyées par Baba. Il est le substrat, la
substance, le séparé et la somme—Sat, l’Etre, Sathyam. Il est la conscience,
l’activité, le sentiment, la volonté et le faire—Chit, Sivam. Il est la lumière, la
splendeur, l’harmonie, la félicité, la mélodie—Ananda, Sundaram’’.
Le livre se retrouva entre les mains des dévots et de ceux dont le sentiment de
curiosité et d’émerveillement fut éveillé par ouï-dire, et aussi celles de ceux qui
redoutaient l’avènement d’un nouveau culte ! Je reconnus que les dévots de Baba
pouvaient l’estimer superflu car Baba était alors âgé de trente-quatre ans et Son
ministère avait attiré des milliers de personnes à Ses pieds. Elles pourraient m’en
vouloir pour la narration plutôt froide, inévitable quand Baba est décrit sur papier.
J’écrivis : ‘’D’autre part, ceux qui n’ont pas connaissance de Baba pourraient me
rejeter comme un fanatique, voire pire. J’ai beaucoup de sympathie pour eux, parce
que moi aussi j’ai objecté, j’ai douté et je n’ai pas cru, en témoignent tous les
sarcasmes et la satire des romans, parodies, pièces et essais que j’ai écrits en
anglais et en kannara et que j’ai publiés de 1923 à 1948. Pendant de longues
années, moi aussi dans mon stupide orgueil, je n’ai fait aucun effort pour Le
rencontrer.’’ ‘’A présent, j’invite tout le monde à venir et à partager avec moi Sa
grâce et Sa miséricorde et à être témoin, tout comme moi, du pouvoir divin qu’Il
personnifie.’’5
M. John Moffit Jr. qui collabora avec Swami Nikhilananda à New York, lorsqu’il
prépara la version anglaise de l’Evangile de Sri Ramakrishna, m’écrivit après un
long entretien avec Baba qu’il avait vécu une heure avec Sri Ramakrishna en
personne—‘’la même profondeur et le même enjouement—la plénitude, le même
amour et le même rire, la douceur et la sérénité.’’ Je dois rapporter que mon cher
5
Ici j’ai dû couper un paragraphe, car il manquait une ligne complète dans la version anglaise, NDT.
214
ami Swami Siddheswarananda me complimenta pour avoir Baba comme Maître.
Une Argentine, Mamita, fut pendant plusieurs années la voisine et la ‘’mère’’ des
moines de l’Ordre Ramakrishna à Bangalore. Elle reçut la grâce de Baba, car elle
aussi avait à cœur de servir celui qui sombre et celui qui lutte. Bien qu’âgée de
plus de 65 ans, Mamita ne ratait jamais une occasion de visiter Puttaparthi, où elle
passait plusieurs jours à méditer les paroles upanishadiques de Baba et où elle
donnait un coup de main aux dévots pour servir et pour nettoyer. Elle prenait plaisir
à laver, sécher et repasser les vêtements. Quand elle rentra chez elle en Argentine,
elle emmena avec elle le jeune fils de son hôte à Bangalore. Elle passa par Paris et
séjourna chez Gopal Maharaj, au Centre Ramakrishna. Elle lui décrivit Baba comme
l’espoir de cet Age. Elle confirma la validité de mes lettres à Maharaj. Je lui avais dit
que Baba était un Phénomène Divin qui ne peut jamais être expliqué, mais qui peut
toujours être expérimenté. Mamita m’écrivit de par les mers que Baba lui avait
conféré la vision de son bien-aimé Sri Krishna et qu’elle était très heureuse et
paisible. Des années plus tard, lorsque mon fils rendit visite à Gopal Maharaj à Paris
en se rendant au Canada, il entendit dans le ‘’salon’’ de Swamiji un magnétophone
qui jouait des bhajans chantés à Prasanthi Nilayam. Ainsi, nous étions de nouveau
sous la même ombrelle.
Mon cœur était rempli d’hommage pour Sri Ramakrishna Paramahamsa qui m’avait
conduit à Sathya Sai. Plus j’observais Baba et plus je L’écoutais, plus j’étais dans la
compagnie joyeuse de Ses dévots, plus j’étais heureux. Mes anciens collègues et
amis déplorèrent que j’avais déserté la langue que j’avais adorée, que le champ
humoristique que j’avais cultivé pendant des années était en jachère. Mais ils ne
connaissaient pas la langue qui réjouit le cœur ni la paix et la tolérance que l’on
peut développer par la compréhension compatissante des aspirations et des
angoisses de la race humaine.
Après huit années de plus dans la présence de Baba, quand la seconde partie de
Sathyam Sivam Sundaram fut écrite et publiée, je les invitai ainsi : ‘’Venez, donnezmoi la main. Nous parcourrons page après page et partagerons l’émerveillement et
la sagesse, la crainte admirative et le mystère, la vérité et le témoignage, la gloire,
la grandeur et l’abondance de paix’’. A l’aube de ma septante-cinquième année, je
finis la troisième partie de la biographie. Dans l’introduction, je citai une déclaration
de Baba : ‘’Je ne suis ni homme ni Dieu, ni ange ni esprit. Je ne dois pas être
étiqueté comme appartenant à une des quatre castes ou comme progressant dans
un des quatre stades de la vie. Connaissez-Moi comme Celui qui enseigne la Vérité,
comme Sathyam, Sivam, Sundaram.’’ Je tentai aussi de mettre en mots ce qui pour
215
moi devenait plus clair au fil des années, que tous trois n’étaient que des facettes
de l’Amour qu’Il est : l’Amour en pensée est Vérité, Sathyam ; l’Amour en action
est Bonté, Sivam ; l’Amour en sentiment est Beauté, Sundaram.’’
La quatrième partie de ce livre fut écrite et publiée dix ans plus tard. Je dus
confesser dans les pages d’introduction de ce livre qu’ ‘’il est devenu presque
impossible d’arriver à suivre la multiplicité toujours croissante de la manifestation
de la divinité qu’est Sai. L’amour tout-puissant nous submerge dans un silence plein
de félicité ; la puissance qui englobe tout nous fait prendre conscience de nos
insuffisances. Néanmoins, le divin en nous nous attire vers Lui, alors même qu’Il
nous recherche—le faible comme le fort—pour nous entourer de Sa protection
rassurante.’’
216
L’AMOUR EN MARCHE
Un professeur de l’Université d’Arizona décrivit Baba comme ‘’l’amour en
marche’’. En marche ou bien assis, parlant ou silencieux, Baba est l’amour, tout le
temps, pour tous, en tous lieux. Son amour est si pénétrant qu’Il observe et corrige
la moindre faute de grammaire dans notre langage, la récurrence d’un tic dans nos
gestes ou la plus petite apparition d’orgueil dans notre comportement. Une heure
en Sa Présence vaut plusieurs leçons de bonnes manières, de savoir-vivre et de
sadhana spirituelle. Mon télougou subit encore un élagage de ses soins et mon
anglais aussi est sujet à Sa correction et à Son examen vigilant. Il a souvent
remarqué que je ne réponds pas immédiatement avec un geste similaire, quand
quelqu’un me salue avec un ‘’namaste’’, les mains jointes. Il me met en garde
contre ma tendance à débobiner de longs monologues à chaque fois qu’une oreille
complaisante me prête attention. Il me conseille de m’asseoir bien droit, sans être
voûté et sans m’affaler. Il remarque les vêtements que je porte et Il insiste pour
que le dhoti et la chemise soient tous les deux immaculés. Il n’a toujours pas
exprimé (en 1985) Sa satisfaction quant à ma manière de porter le dhoti, car même
celui long de 10 coudées et large de 54 pouces, le dhoti de Calcutta qu’Il me donne
dépasse ma compétence vestimentaire. Il cite les Ecritures pour m’instruire sur le
rituel du port du dhoti. Les textes disent que les brahmanes (ce que je suis)
devraient porter le dhoti de façon à ce que les muscles des mollets ne soient pas
apparents. Les muscles de mes mollets sont déraisonnablement saillants. En
désespoir de cause, j’ai souvent envisagé de les cacher sous des pantalons, mais les
Shastras n’ont pas autorisé cette impertinence vestimentaire. Et Baba n’encourage
pas à changer de vêtements à mi-chemin. ‘’Quand un homme a projeté une image
de lui-même comme l’expression authentique de la culture qu’il aime et qu’il vit, il
ne devrait pas la ternir ou la vernir quand un caprice passager saisit son
imagination’’. C’est Son conseil.
A propos de manies, je dois avouer avoir développé un attachement pathétique à
l’explétif ‘’idiot’’ depuis ma période scolaire, quand N.R. Subba Iyer, le professeur
que j’adorais, se plaisait à l’utiliser envers Pierre, Paul et Jacques. J’attrapai sa
maladie et ce mot devint une exclamation inévitable pour exprimer tout degré de
déplaisir. Beaucoup le prirent comme le signe d’un complexe de supériorité et
étaient naturellement blessés quand leurs amis étaient ainsi apostrophés par moi,
bien que ce n’était pas du tout une pique que ma langue décochait. Baba exorcisa
ce mal de mon vocabulaire, lorsqu’un jour Il me fustigea plutôt sèchement : ‘’Ne
blessez jamais l’amour-propre de quelqu’un intentionnellement ou non,’’ me
217
conseilla-t-Il. Par Sa grâce, ce mot a disparu de mon arsenal. Baba ne fait pas
qu’aimer ; Il est attentif.
La sadhana est un processus qui dure toute la journée pendant toute une vie, selon
Lui. Ainsi notre allure ne doit être ni trop rapide ni trop lente, la respiration doit
suivre rigoureusement le rythme de Soham, l’attention doit être pleinement
concentrée sur le travail en cours, sans remords pour le passé ni inquiétude pour
l’avenir. Il faut faire attention à ce que personne ne se sente injurié, insulté ou
encore dénigré par nos paroles. Le contentement et la joie doivent saturer chacune
de nos pensées, chacun de nos mots, chacun de nos actes.
Un jour, alors que nous nous trouvions dans une ville de province avec Swami, un
jeune homme demanda à notre hôte une tasse de lait battu, une heure avant le
déjeuner. Celle-ci fut dûment apportée, bien qu’après un délai d’une quinzaine de
minutes. Il faisait chaud et sa soif fut étanchée. Baba entra nonchalamment et vit la
tasse vide sur le rebord de la fenêtre. Découvrant que l’un d’entre nous l’avait
demandée et qu’il avait troublé notre hôte pour la lui servir, Baba devint réellement
furieux. Il désira que nous soyons satisfaits avec ce qui nous était donné, que nous
gardions le contrôle de nos désirs, que nous compatissions avec les difficultés que
les autres sont forcés de rencontrer à cause de nous et que nous pratiquions
l’indulgence à tout prix. Il entra ainsi dans le détail des bonnes manières à table et
de la nécessité de nous abstenir de demander une deuxième portion. L’incident
pouvait sembler bénin, mais Baba l’utilisa pour nous inculquer la sadhana de la
domestication de nos sens.
Lorsque Baba nous accorde le privilège de faire partie du groupe qui L’accompagne
lorsqu’Il visite un lieu ou qu’Il séjourne chez un hôte, Il nous donne une leçon de
pratique spirituelle, car nous devons être humbles, silencieux, satisfaits et droits.
Nous devions nous tenir sur la pointe des pieds, à tout moment. Baba décidait, sur
le moment même, de visiter une école, de rencontrer un groupe de dévots ou de
donner Son darshan au cours d’une séance de bhajans sur les sables ou le lit d’une
rivière ou au bord de la mer. Il nous fallait Le suivre dans la trouée qu’Il effectuait
dans la foule et trouver des sièges pour nous-mêmes sur l’estrade, soit à côté ou
derrière le fauteuil placé pour Lui. Nous devions guetter un signal du coin de l’œil,
surtout pendant les bhajans qu’Il chante pour couronner Son discours. Celui-ci nous
invitait à sortir suffisamment tôt pour prendre nos places dans la voiture de
manière à ce que dès qu’Il monte à l’intérieur, Il puisse démarrer avant que les
gens n’entourent le véhicule pour avoir Son darshan. Très souvent, il devient
218
extrêmement difficile pour Lui de se faufiler gracieusement dans la foule des
dévots. Par conséquent, si la congrégation perd le contrôle d’elle-même, Baba
s’arrange pour qu’une voiture modeste L’attende à côté d’une porte de service,
tandis que le véhicule qui L’a amené sur place est stationné devant l’entrée
principale.
La même tactique doit être employée quand Baba voyage à la tête d’une longue file
de voitures sur les routes nationales du pays. Il s’assied dans la toute première
voiture qui est ordinairement ignorée comme la voiture pilote. Lorsque Baba doit se
rendre quelque part, Il ne fait pas attendre des milliers de personnes pendant des
heures. Ainsi Il circule rapidement le long des foules venues pour recevoir Son
darshan et s’ils ont de la chance, sparshan et même sambhashan. En deuxième
position, la voiture qu’Il utilise généralement, dont le numéro d’immatriculation est
largement diffusé, continue. Les dévots regardent dans la voiture dont le numéro
est gravé dans leur mémoire, puis retournent en s’en voulant de ne pas s’être
rendus suffisamment tôt au village où le discours devait commencer. Quand Baba
sait que les groupes au bord de la route sont disciplinés en plus d’être dévoués, Il
ralentit et s’arrête même pour satisfaire leur désir ardent. Souvent, Il se tient sur le
marchepied pour bénir les grands rassemblements de Son darshan.
Parfois, Il n’hésite pas à monter
carrément sur le capot !
219
En de rares occasions, quand Il a du temps libre, Il circule entre les parterres
fervents d’hommes et de femmes disposés sur de longues files avec suffisamment
d’espace et Il répand Son sourire rafraîchissant sur la multitude. C’est ainsi que
progresse l’entourage de l’Avatar, que la route aille de Kanyakumari à Madurai, de
Chandigarh à Simla, de Jammu à Srinagar, de Vijayawada à Rajahmundry ou de
Coimbatore à Trivandrum. Des hommes, des femmes et des enfants de toutes fois
et de toutes castes sont attirés par cet Aimant Cosmique hors des taudis et des
palais, des champs et des usines, des écoles et des bureaux, par centaines et par
milliers pour entrapercevoir le visage qui les libère des fers qu’ils se sont forgés par
crainte de la liberté qui est leur dû.
Etre dans la même voiture que Bhagavan lorsqu’Il part en voyage, qu’il soit long ou
court, c’est être béni d’une cascade de joie ininterrompue. Baba n’aime pas voyager
seul, ni même avec une personne ou deux. Lorsqu’à Prasanthi Nilayam, Il entre
dans la voiture en agitant la main en direction des dévots qui luttent pour ravaler
leurs sanglots, il n’y a normalement qu’une ou deux personnes assises avec Lui
dans la voiture. Les dévots hypersensibles, mais trop peu compréhensifs, auraient
été tristes de voir la voiture remplie à ras bord et Baba pris dans le paquet. Ainsi,
bien qu’Il était assis seul sur le siège arrière lorsque la voiture quittait le Nilayam,
les passagers que Baba avait préalablement choisis pour L’accompagner étaient
220
partis à l’avance et attendaient un peu plus loin pour monter. La même tactique est
employée pour le retour au Nilayam. La foule qui se rassemble devant le Nilayam
pour L’accueillir voit seulement Bhagavan descendre, les autres descendent plus tôt
en vue du Mandir.
Baba n’encourage pas les gens à utiliser la chance de la proximité avec Lui dans le
véhicule pour obtenir des réponses à des problèmes personnels. Il incite chacun à
L’interroger à propos de la sadhana et à exposer devant le groupe les difficultés
qu’il rencontre dans cette sadhana. Une fois, la doctrine du karma fut analysée sous
Sa supervision sur une distance de plus de trente kilomètres ! ‘’Ce n’est pas une loi
implacable,’’ dit-Il ; ‘’si c’était le cas, pourquoi la Grâce interviendrait-elle ?’’,
demanda-t-Il. ‘’La Grâce peut adoucir sa rigueur et enrichir de joie sa moisson.
Jnana peut atténuer le coup. Bien qu’on ne puisse rappeler la balle à l’intérieur du
révolver, l’on peut cesser de tirer et échapper au désastre,’’ dit-Il. ‘’Et repentezvous, de sorte que l’esprit soit purifié de la haine,’’ ajouta-t-Il. Une autre fois, Il
demanda à chacun de parler sur le sujet de la bhakti et ce qu’il entendait par-là.
Après que tout le monde eut terminé, Il clarifia les choses. ‘’Quand vous vous êtes
libérés de la vibhakti, la bhakti se manifeste.’’ ‘’Vibhakti signifie séparation, division,
morcellement, multiplicité. La bhakti veut dire l’amour de Dieu. Vous ne pouvez pas
aimer Dieu sans aimer le vivant et le non-vivant,’’ expliqua Baba. Quand quelqu’un
demanda : ‘’Swami ! Dans la Gita, il est dit que si une personne n’a pas d’autre
pensée, hormis la pensée de Dieu, Il la nourrira et la guidera pour toujours. Cela
signifie-t-il dire que l’homme ne doit penser qu’à Dieu et à rien d’autre ?’’ Baba
répondit : ‘’Krishna n’a pas exigé que l’homme ne pense qu’à Lui et à personne
d’autre. Ce qu’Il voulait dire, c’est : ‘’Vous devez abandonner la pensée de
‘’l’autre’’ ; il n’y a pas d’anya, d’autre, quelqu’un de différent. Tous sont un. Si vous
avez renoncé à toute pensée de ‘’l’autre’’, le Dieu aimant vous aime comme Sien,’’
dit-Il.
Ou lorsqu’II sent que la profondeur de la présence de chacun à son royaume
intérieur est trop faible pour être explorée, Baba peut demander de chanter un
chant à tour de rôle. Personne ne peut s’esquiver. Si quelqu’un est trop nerveux
pour s’aventurer dans la musique, il peut s’en sortir avec un hymne védique récité à
la mode du 15ème siècle av. J.-C. Le colonel Joga Rao et Gogineni Venkateswara Rao
choisirent des strophes en télougou issues du célèbre classique, Bhagavatha, de
Pothana. Baba s’excuse Lui-même rarement quand chacun s’est exécuté. En réalité,
nous suivons avec enthousiasme Sa suggestion, car nous savons qu’Il nous
221
récompensera d’un festin de délices qui pouvait durer jusqu’aux abords de notre
prochaine destination.
J’avais peur à la perspective de devoir entendre le grincement de ma voix, mais
Baba était prêt à tout subir. Il n’était pas d’humeur à faire une exception. La
première fois que je dus affronter l’épreuve, je remplis mes poumons de courage,
j’éclaircis ma gorge des toiles d’araignée qui s’y trouvaient, et je chantonnai la
petite ritournelle que j’avais entendue chantée par un clown au cours d’une
moralité, quand j’avais dix ans. Bien que celle-ci fut accueillie par les rires étouffés
de mes compagnons de voiture et une tape sur l’épaule approbatrice de la part du
Maître, je résolus alors de m’équiper d’un bhajan de quatre lignes sur Rama, au cas
où de nouvelles occasions se présenteraient où je serais amené à me produire. Mais
bien paré avec cette munition innocente, je dus réciter ces vers de mirliton à de
nombreuses reprises, parce que Baba était ravi de leur côté pittoresque et de leur
pathos.
Pendant les heures de voyage, Baba attirait invariablement notre attention sur les
collines qui changeaient de couleur du bleu au brun et du brun au noir, les nuages
aux fanfreluches d’argent ou d’or, la lune à l’aura argentée, les étoiles scintillantes
222
accrochées à la voûte céleste, les moutons effrayés fuyant les coups de klaxon, et
les enfants heureux qui se dépêchaient de rentrer de l’école. Il nous recommandait
d’imaginer le peintre en contemplant la beauté de la galerie de la nature. Si nous
avons de la chance, Il peut se souvenir de Ses années d’enfance et nous raconter à
nous—une bande juvénile—des histoires sur Sa troupe de gamins conspirant pour
enseigner aux anciens du village les idéaux de la vie simple, du service aux
malades, de la solidarité, de gages équitables, etc, au moyen de satires rythmées
qu’Il composait pour l’occasion, ou à propos du groupe de bhajans qu’Il emmenait
et qui éloigna le choléra de beaucoup de villages touchés par la panique, ou à
propos de la troupe scoute dont Il était le chef qui accomplissait des bonnes actions
à la douzaine pendant les foires et les festivals autour d’Uravakonda. A chaque fois,
Il sortait une nouvelle série d’histoires qui nous captivaient.
Ou Baba peut nous bénir avec la leçon du silence serein. Ceci se produit plus
souvent quand nous volons. Quand Il est silencieux, nos esprits cessent de galoper.
Le cœur est réchauffé par un amour sans vagues et sans objet. Les sens sont
prisonniers de la mélodie, du charme, du parfum, de la fragrance et de la douceur
qui infusent tout, partout. La respiration se régule rythmiquement. Les pensées se
fondent dans la paix. Le corps physique vibre inexplicablement. Le véhicule
ronronne de joie. Et quand Baba décide de reprendre contact, nous sommes
automatiquement ramenés dans le royaume de la philosophie.
Baba tire la nourriture dont Son physique a besoin en étanchant notre soif et notre
faim. Quand Il programme une excursion, Il charge la voiture de lourds paniers à
pique-nique remplis avec le petit-déjeuner, le déjeuner ou le dîner, en plus de fruits
et de snacks en abondance. Il scrute la campagne pour trouver un coin abrité
entouré d’arbres en fleurs et Il en découvre un rapidement. La couverture est
étendue, les carafes d’eau sont sorties, les paniers à pique-nique sont ouverts, les
corbeilles vidées, les assiettes et les tasses sont servies. La Mère Sai s’accroupit au
centre. Avec des exclamations d’appréciation, Il pose sur chaque assiette que Ses
enfants Lui tendent un peu de tout. Les dévots n’osent pas dire ‘’assez’’ ou bien
‘’non’’ sur base de leur capacité digestive, de leur crainte des allergies, de leurs
préjugés diététiques, etc. Ils savourent tout ce qui provient de la Main divine et ils
consomment la quantité qu’elle accorde. Ainsi, Baba décide de la quantité et du
menu de chacun. Il interdit, persuade et Il conseille. ‘’Vous avez un peu de
diabète’’, ‘’Vous dépassez les quatre-vingt kilos’’, ‘’Les pickles sont populaires dans
votre Etat’’, commente-t-Il en remplissant les assiettes.
223
Un jour, en voyant que mon assiette contenait trois idlis, Il en enleva un en disant
que deux étaient déjà de trop pour moi. J’avais un appétit immodérément exagéré
pour les idlis et Sa mise en garde me poussa à obéir immédiatement. Baba
m’expliqua plus tard que les graines de légumineuse que l’on trouve dans les idlis
peuvent aisément favoriser l’arthrite chez les personnes âgées. Il m’aida à
comprendre que, puisque chaque être vivant joue un rôle dans Son drame
cosmique, Il aime les voir aussi en forme et aussi solides que leur rôle ne l’exige.
Bhagavan partage aussi le petit déjeuner ou le déjeuner avec nous. Il aime nous
voir nous réjouir de la nourriture qu’Il nous donne. Même à l’intérieur de la voiture,
Il sort du sac qu’Il tient auprès de Lui des pommes délicieuses, et après les avoir
soigneusement coupées, Il nous invite à en manger à satiété. Une fois, sur la route
du retour entre Bombay et Bangalore, Il écoutait Dikshit chanter, et à la fin, Il
distribua des quartiers de pommes à chacun. Je ne pouvais pas mâcher ni avaler la
peau, car j’avais un dentier inefficace pour ce genre de tâches. Je n’osais pas
cracher la peau à l’extérieur de peur que le dentier ne suive le même chemin.
Swami perçut mon embarras : le quartier suivant qu’Il me tendit avait la peau
enlevée !
Baba récompense la discipline par le darshan. Mais il faut admettre que lorsque
Dieu appelle, il est presque impossible pour le cœur affamé d’attendre dans des
files ou de s’asseoir patiemment sur le sable en étant optimiste. J’ai admiré des
policiers en service de Kakinada qui contrôlaient la foule, mais qui plongèrent pour
placer leur tête sur les Pieds de Lotus de Swami quand Il passa. Le flic le plus dur
se met à chanter des bhajans lorsqu’on l’envoie rétablir la circulation autour d’un
mandir où Baba est attendu ou dans lequel Il est présent.
Quand Baba visite un lieu, Il prévient souvent ses hôtes très peu de temps à
l’avance ; autrement, la bonne nouvelle ferait en sorte que les parents et les amis
afflueraient dans chaque maison pour un séjour de plusieurs jours, les hôtels
seraient bondés et dans les petites villes, la nourriture et même l’eau pourraient se
faire rares. Baba ne peut pas non plus séjourner longtemps dans un même lieu. Les
foules deviennent chaque jour plus importantes, car ceux qui viennent ne partiront
pas avant que Bhagavan ne s’en aille. C’est ainsi qu’Il s’éloigne souvent par des
directions différentes et qu’Il donne Son darshan chaque jour en cours de route
dans des villages et dans des villes avant de retourner le soir à Sa base. La
population est ainsi encouragée à rester chez elle et à ne pas venir envahir le lieu
saint où Il séjourne—l’Arbre-qui-exauce-tous-les-souhaits se déplace pour répandre
Sa grâce sur tous. ‘’Cette montagne de sucre ne voyagera pas pour nourrir les
224
fourmis ; les fourmis elles-mêmes peuvent venir ici,’’ dit Baba il y a quelques
années quand des dévots rivalisèrent en prière pour qu’Il visite leur ville. Mais la
compassion pour la petite fourmi a dissous cette résolution, si jamais elle a été
sérieusement entretenue.
Dans la voiture, de temps à autre, Il montait deux personnes l’une contre l’autre et
se réjouissait des arguments et des contre-arguments, des thèses et des
antithèses, des reparties et des répliques avec lesquels chacun essayait de réduire
l’autre au silence. Il observait la lutte avec une joie à peine dissimulée, mais si la
joute verbale menaçait de s’envenimer, Il désamorçait la crise avec une synthèse
brillante. Baba stimulait les adversaires en accordant Son soutien à l’un ou à l’autre
avant de finalement rendre un jugement qui les disculpait tous les deux.
Je me souviens d’un voyage dans les Nilgiris depuis Bangalore. Il y avait un
spécialiste en sylviculture dans la voiture avec Baba. Je fus malicieusement poussé
à soulever une controverse et je partis sur le sujet du santal. Lorsque j’étais
producteur des programmes à la radio de Bangalore, je dus examiner un texte sur
cet arbre. L’auteur, un expert en la matière, avait déclaré que l’arbre doit être
propagé comme un parasite. Puisque je devais lancer le défi, je fis l’assertion
suivante : ‘’Le santal commence sa vie comme un parasite,’’ et je le mis au défi de
la réfuter. Bien entendu, ce fait était nouveau pour lui et il argumenta bruyamment
et longuement en tentant de me désarçonner. Je suggérai que la question soit
soumise à un tribunal indépendant, le professeur de botanique de l’Université de
Madras, spécialiste d’une maladie qui affectait cet arbre. ‘’Combien pariez-vous,’’
me demanda-t-il. Je proposai cent roupies. Baba nous observait en train d’entrer
dans une zone interdite. Quand l’agent des Forêts répliqua : ‘’Il vous faudra payer
le tout en une fois,’’ Il intervint au nom de la distinction et des bonnes manières et
Il nous pria de diriger notre attention vers le ciel qui rougeoyait à l’occident.
Souvent, le sujet du débat était une histoire mythologique ou une parabole
upanishadique ou peut-être un aphorisme extrait des textes védantiques. Tout
dépendait des acteurs disponibles dans la voiture. Ce que l’on désirait, c’était un
duel agréable qui se terminait dans un éclat d’appréciation cordiale, et un
‘’Bangaroo’’ de la part de Bhagavan.
Une fois, Baba repéra une mère qui avançait d’un pas lourd avec un bébé sur sa
hanche et un panier pesant sur la tête. Le lendemain avait lieu Deepavali, la Fête
des Lumières, où de nouveaux vêtements sont un must. Baba fit arrêter la voiture.
Répondant à nos questions, elle nous dit qu’elle avait entendu parler de Sai Baba,
225
que quelques personnes qu’elle connaissait étaient parties en pèlerinage à
Puttaparthi et qu’elle aussi avait fait le vœu de faire le voyage et d’avoir le darshan
de Baba. Baba bénit la mère et l’enfant et lui donna de l’argent pour s’acheter de
nouveaux vêtements en déclarant : ‘’Votre vœu est exaucé. Je suis Sai Baba.’’ Elle
tomba aux pieds de Baba à plusieurs reprises et fixa longuement la voiture alors
qu’elle s’éloignait en se demandant si tout cela avait été un rêve.
Baba sait, des kilomètres à l’avance, qu’une personne aveugle ou un mendiant
handicapé demande l’aumône aux voitures qui passent. Quelques minutes avant la
rencontre, Il se dote d’un billet de cinq ou de dix roupies et Il demande que la
voiture s’arrête juste en face de la main tendue. Comprenant que l’aveugle ne peut
connaître la valeur du bout de papier placé dans ses mains, Il prend la peine de lui
dire : ‘’Tenez ! C’est un billet de cinq roupies. Ne le perdez pas.’’ Chacun de Ses
gestes est une leçon pour ceux qui regardent.
S’Il était d’humeur et si l’amour débordait, Baba pouvait ‘’créer’’ des sucreries ou
des biscuits pour Ses compagnons de voyage. Une fois, sur le chemin du retour
entre Hyderabad et Puttaparthi, Il ne trouva que des mets salés dans les boites que
notre hôte avait préparées pour le long voyage. Il fit stopper la voiture à côté d’un
empierrement, puis Il me demanda de ramasser une pierre et de la Lui apporter.
J’en choisis une grosse, mais Il la jeta au loin ! Il en voulait une encore plus grosse
et plate. Je Lui en remis une de ce type et Il me la rendit immédiatement. Mais elle
était devenue une sucrerie plate de la même taille, de la même forme et du même
poids. ‘’L’autre aurait été trop dure à casser en petits morceaux,’’ dit-Il en me
priant d’en donner une petite part à chacun.
Le trajet entre Trichinopoly et Palamaner me donna une occasion mémorable de
réaliser une autre facette de Son amour. Nous devions rejoindre Bangalore, mais à
la place de prendre la route plus courte et meilleure qui passait par Salem, Baba
décida d’emprunter celle qui passait par Palamaner. Le but était d’éviter une
douzaine de ‘’réceptions’’ en chemin, organisées sans autorisation par des individus
trop zélés. Nous dûmes faire halte pendant environ une heure à mi-parcours à
cause d’un problème mécanique. La Forest Rest House de Palamaner fut surprise
de voir la voiture de Baba débarquer vers 22 heures. Baba envoya l’un de nous
chercher à dîner dans un hôtel et par chance, il revint les mains pleines, même si
l’heure de fermeture était passée depuis longtemps. La maison forestière n’avait
pas grand-chose pour nous permettre de nous reposer en termes de lits,
couvertures, lits de camp, etc et l’air de la nuit était très froid. Aussi nous fîmes
226
avec les moyens du bord. Nous réussîmes à persuader Baba de mettre le châle
qu’un dévot ingénieur exhibait autour de son torse à Trichinopoly. Le sommeil nous
envahit doucement. Quand je me réveillai à l’aube sur ma natte, je découvris le
châle qui m’avait gardé au chaud de la tête aux pieds. Baba, la Mère, était venu
furtivement pendant mon sommeil et m’avait gentiment couvert. Baba me trouva
en larmes. Comment aurais-je pu exprimer autrement ma bonne fortune et ma
gratitude pour la leçon qu’Il nous enseignait ?
Baba permet à chaque membre du groupe qu’Il choisit pour L’accompagner de tirer
profit de ce processus éducatif. Quand le trajet est long, Il envoie dans d’autres
voitures une ou deux personnes de Sa propre voiture, à intervalles de quarante ou
de cinquante minutes, et Il invite les autres personnes dans Sa voiture pour qu’elles
227
ne se sentent pas exclues. Il est compatissant envers toutes les personnes de Son
entourage. Avant l’un des nombreux trajets que Baba fait entre Puttaparthi et
Brindavan (près de Whitefield), Il dit à Samuel Sandweiss : ‘’C’est Mon intention
que vous puissiez voyager avec Moi dans Ma voiture pendant une partie du trajet.’’
Sandweiss écrivit plus tard : ‘’Quelle joie de faire l’expérience de la personnalité de
Baba aussi intimement pendant le trajet ! Je me tournai pour Le regarder et je fus
soudainement enveloppé moi-même de béatitude, pris dans Son amour, d’une
façon qui faisait fondre toute conscience du moi.’’
Peut-être que l’une des raisons pour laquelle Baba remplit sa voiture au maximum
est d’éviter les accidents de circulation. S’Il est l’unique passager, chaque voiture
qui passe remarquerait facilement Sa présence. La robe orange et la couronne de
cheveux proclament haut et fort que Baba est dans la voiture. Très souvent, la
voiture qui passe a, à son bord, un dévot qui depuis longtemps désire au moins un
darshan de loin. Alors, il fait demi-tour, accélère comme un fou, traverse du côté
gauche de la route, saute de la voiture et se tient les mains jointes pour attirer la
grâce de Baba. Sur une route animée, cette folle poursuite et cette performance
stupide peuvent provoquer des collisions frontales catastrophiques entre véhicules,
aussi Baba remplit la voiture au maximum pour minimiser les chances d’être
reconnu. Quand Il repère un bus qui s’approche, Il ordonne aux deux personnes
assises à l’avant de se rapprocher encore plus pour que Sa présence soit difficile à
détecter. Sandweiss note un stratagème identique : ‘’Baba ordonna au chauffeur de
s’arrêter et Il nous invita (lui et son frère Donald) à faire une promenade. Quelques
minutes plus tard, nous marchions sur la route comme de vieux amis…Loin sur la
route, derrière nous, nous pouvions voir des phares qui se rapprochaient. ‘’Vous
M’entourez, tous les deux,’’ dit Baba. ‘’Nous marcherons ainsi, de façon à ce que
personne ne puisse Me voir, parce que si c’est un bus et qu’ils Me voient, ils
s’arrêteront et mettront un terme à notre promenade.’’ Sandweiss commente :
‘’J’avais presque oublié Son immense notoriété et Sa popularité. Puis, je me
rappelai qu’après tout, j’étais là avec un Avatar qui disait simplement la vérité.’’
Dans la plupart des parties de l’Inde, la dévotion est domestiquée par la discipline,
la condition sine qua non du disciple. A chaque fois qu’Il voit sur le bord de la route
des foules obéissantes assises en rangs serrés, les hommes et les femmes séparés,
engagés dans des bhajans, Il stoppe la voiture, ouvre la porte, emprunte seul les
allées et les bénit. Parfois, Il peut même leur enseigner un bhajan ou deux. Mais
Baba est à cheval sur la ponctualité. Il ne permettra pas des interruptions qui
interfèrent avec les horaires. Aussi, lorsqu’Il sent la perspective d’une émeute ou
228
d’un embouteillage fanatique de la part d’adorateurs impatients et indisciplinés, Il
fait un détour et surprend les gens par le darshan inattendu qu’Il confère sur le
nouvel itinéraire. Une fois, lors d’une tournée, Il décida brusquement d’emprunter
la route plutôt que l’avion, car Il sentit que les dévots avaient préparé une réception
ostentatoire à l’aéroport.
Chaque fois que j’ai la chance de voyager dans la voiture immédiatement derrière la
voiture de Bhagavan, je suis rempli de joie. Quand il y a beaucoup de véhicules
dans la caravane, Bhagavan établit l’ordre dans lequel ils doivent Le suivre et même
la place de chaque membre du groupe à l’intérieur des véhicules. De la position
avantageuse dans la voiture qui suit la voiture de Bhagavan, je puis observer
l’ensemble des visages qui sont illuminés par la joie et qui se transforment en
bouquets de fleurs à l’instant où ils voient la Forme Divine. Baba agite presque
toujours la main en direction des gens qui forment des files sur le trottoir, en
attendant l’instant de gloire qu’ils pourront chérir pendant des années. J’ai vu sur
les routes sinueuses qui escaladent laborieusement les contreforts himalayens, la
chaîne des Montagnes Bleues, les monts Annamalai, et les hauteurs de Kodaikanal,
de simples paysans et des membres de communautés tribales appelés là-bas par
Dieu sait qui, se prosterner sur l’asphalte ou le macadam pour que leur front puisse
entrer en contact avec le sol rendu sacré par les roues de la voiture transportant
l’Avatar.
Baba a annoncé que cette fois, l’Avatar a assumé le rôle d’enseignement de la
Vérité (Sathya bodhaka). Quoique l’Avatar Rama était là principalement pour
débarrasser le monde des hordes démoniaques, Baba a révélé dans Sa Rama Katha
Rasa Vahini que Rama discourait régulièrement à propos de la moralité et de la
spiritualité devant des assemblées de citoyens. L’histoire de Krishna telle qu’elle est
racontée dans le Bhagavatha Purana contient seulement deux exemples de Son rôle
d’instructeur, une fois avec Arjuna comme interrogateur et plus tard avec Uddhava.
Mais Baba fut acclamé comme Guru, alors même qu’Il faisait Ses premiers pas et
qu’Il zézayait. Il a déclaré qu’Il est maintenant venu sous forme humaine, afin de
sauver les hordes démoniaques (qui prièrent Rama pour la rédemption) maintenant
incarnées et qui peuplent la Terre. Le modus operandi pour les sauver de la
perdition est, comme Il l’a dit, ‘’darshan, sparshan et sambhashan’’—la conscience
de Sa présence, recevoir l’impact de Sa Divinité et assimiler et réaliser Son
enseignement. Par conséquent, Baba est toujours en mouvement dans toutes les
régions parmi toutes les classes de l’humanité. Il est venu parce que le monde
d’aujourd’hui a besoin d’un Instructeur armé de l’Amour et du Pouvoir divins pour le
229
sauver des catastrophes effroyables provoquées par l’amour limité et par le pouvoir
homicide.
A Trivandrum, Il séjourna une fois chez un directeur d’école à la retraite, beau-père
d’un dévot. Lorsque le Dr B. Ramakrishna Rao, gouverneur de l’Etat du Kerala fut
mis au courant de la tournée de Baba, il plaida pour que Baba réside au Raj Bhavan
même lors de Sa prochaine visite. Le gouverneur prétendit que son succès en tant
que juriste, sa survie après la révolte contre l’autocratie du Nizam d’Hyderabad, son
élection en tant que Premier Ministre d'Hyderabad libérée et sa nomination comme
gouverneur du Kerala étaient tous dûs à la grâce constante et riche de Bhagavan.
Baba retourna rapidement dans le Kerala et séjourna alors dans le palais du
gouverneur. Raja Reddy et moi pûmes rester avec Lui, mais les autres membres du
groupe furent les hôtes du maître d’école. C’était lui qui avait transmis la nouvelle
de la visite précédente de Baba au chef d’Etat. Le directeur était invité par le Dr
Ramakrishna Rao pour superviser les études de ses enfants et bien entendu, il ne
fut pas capable de garder pour lui les événéments qui avaient transformé sa maison
en paradis !
En cette occasion, Baba avait donné Son accord pour prendre la parole lors d’un
meeting public que le gouverneur devait présider. Je devins le centre de l’attention,
mais aussi d’une réelle angoisse au Raj Bhavan dès que je sortis de la voiture, car
j’avais perdu ma voix quelque part sur la route de Palghat. Je ne pouvais faire que
des grimaces pour tenter de communiquer mon désespoir aux sympathisants et aux
médecins qui s’étaient rassemblés autour de moi. Comme j’étais en danger de
perdre la chance de traduire le message divin le lendemain soir, j’obéis
scrupuleusement à toutes les prescriptions, espérant retrouver ma voix par
n’importe quel moyen ou par la combinaison de tous. Je tamponnai, je gargarisai,
je douchai, j’avalai, je babillai, je rinçai, je toussai, je criai—j’explorai toutes les
possibilités. Mais un grognement déshydraté fut tout ce que mes cordes vocales
purent produire, même après cette persuasion massive. Baba entra dans ma
chambre alors que Raja Reddy me consolait et essuyait les larmes que les
gémissements provoquaient. Baba dit : ‘’Cessez ces absurdités et allez vous
coucher !’’ Le lendemain matin me vit dans le même état pathétique. Le
gouverneur ne voulait pas agir de sa propre initiative pour trouver un remplaçant
ou un suppléant. Je faisais des gestes désespérés chaque fois que je rencontrais le
Dr Rao et je me rassurais à chaque fois que Baba entrait que tout irait bien.
230
Le soir n’arriva que trop vite. La limousine du gouverneur s’arrêta. Je fus prié
d’entrer. Le hall était rempli à ras bord. Baba s’assit sur la chaise placée au centre
de l’estrade décorée. Le gouverneur suivait. Il rendit hommage à Bhagavan et
prononça quelques paroles bien choisies. Mes amis supputèrent que comme j’étais
maintenant une victime, Baba pourrait les surprendre en parlant le malayalam. Il se
leva et me fit signe de me placer devant l’autre micro. Dès que les premières
phrases en télougou furent prononcées, j’entendis ma voix proclamer le message à
voix haute et claire dans un malayalam plus pur et plus approprié que je n’aurais pu
l’imaginer. Ma voix aussi me semblait étrange ; elle avait comme une vibration
nouvelle qui résonnait dans le hall.
Quand Baba se rendit au Cap Comorin, je vis le diamant que des pirates avaient
arraché il y a trois cents ans au clou de nez de l’idole de Kanyakumari
provisoirement matérialisé d’un geste de Sa main depuis l’endroit où il est conservé
aujourd’hui. Sur le sable de la plage, je ramassai des perles de quartz qui sautaient
de Ses pieds et j’aidai à compter les perles et à en constituer un rosaire. J’étais à
Son côté, la cible de Ses blagues, lorsque des vagues me prirent au dépourvu et
trempèrent ma chemise. J’observai Baba accueillir une vague : ‘’Voyez comme elle
désire me laver les pieds ! Elle laissa sur les Pieds de Lotus—pas sur, mais autour
des Pieds de Lotus—une guirlande de 108 perles, un trésor que seul la mer peut
offrir !
Une autre expérience dont je me souviens est le discours de Bhagavan à l’hôtel de
ville d’Ernakulam à la fin de Sa tournée. Baba conclut en mentionnant Son
appréciation de l’ardeur spirituelle des gens. Il dit qu’Il reviendrait rapidement et
qu’Il passerait quelques jours dans chaque ville, de la partie la plus au nord de l’Etat
231
jusqu’à l’extrémité de la péninsule où se trouve Kanyakumari. Lorsque je traduisis
cette promesse en leur langue, les acclamations de gratitude faillirent rompre le
plafond. Murali, le directeur de la station de radio de Calicut qui suivait Swami avec
sa camionnette d’enregistrement, prépara un reportage en rassemblant des extraits
des discours de Swami. L’annonce faite au cours des dernières minutes du discours
final de Bhagavan était une ‘’perle’’ précieuse à ses yeux. Quand la nouvelle se
répandit que Baba revisiterait bientôt le Kerala, quelques amis rendirent visite à
Murali pour obtenir confirmation. Murali insista sur le fait que la nouvelle était
authentique. ‘’Si Baba ne vient pas avant la fin du mois prochain, j’ai décidé de me
rendre à Puttaparthi avec l’enregistrement et de la faire passer pendant l’interview.
Je Le mettrai au défi avec Ses propres mots !’’, dit-il.
Ses amis étaient pleins d’admiration pour la frime de Murali. Ils demandèrent à
écouter la voix de Baba qui accordait l’aubaine qu’ils convoitaient tant. La bande
tourna et tourna. Elle parvint à son terme—mais où était la promesse tant
attendue ? Elle n’était pas sur l’enregistrement. Quand Murali, dans son orgueil, a
dit : ‘’Je Le mettrai du défi…’’, ces phrases cruciales avaient été effacées ! Le
télougou de Bhagavan et mon malayalam avaient tous deux disparu, sans laisser de
blanc révélateur. Quand Murali me mit au courant plus tard de son expérience
exaspérante, je réalisai que Baba avait saisi le ton d’une conversation à voix basse
et qu’Il avait accompli une prouesse technologiquement impossible sur une bande
mise sous clé dans un bureau situé à des centaines de kilomètres de Sa présence
physique pour administrer un traitement de choc à quelques individus curieux et à
une personne suffisante et avide de publicité dont la tête menaçait d’enfler
démesurément.
Le jour sacré de Vaikunta Ekadasi, selon la mythologie hindoue, les portes du
Paradis sont ouvertes pendant vingt-quatre heures—ouvertes pour tous. Baba se
trouvait à Allepey, une ville côtière du Kerala. Nous espérions et nous priâmes pour
que, comme d’habitude, Il crée de l’amrita pour nous ce jour-là, mais Baba n’est
pas lié par les précédents ni les intentions, ce qui est le secret réel de la fascination
par laquelle Il nous lie. A la place de nectar, Il créa une idole de Krishna et Il invita
Ses hôtes à inaugurer le culte de Lui-même sous cette Forme. Il me gratifia d’une
autre preuve de Son amour en m’envoyant chez le secrétaire privé du Maharaja de
Travancore avec un message. Le secrétaire avait apporté une prière de son maître
pour que Bhagavan sanctifie le palais et bénisse le Maharaja. Je devais lui dire que
Baba ne quitterait pas le bâtiment dans lequel Il se trouvait pour décevoir ainsi tous
les gens qui y affluaient afin de satisfaire un seul individu. Le Maharaja pouvait se
232
déplacer où Baba se trouvait ! Dès que la permission de Baba lui parvint, le
Maharaja se déplaça et fut récompensé. Baba ne traite pas les riches et les pauvres
différemment. Il traite les plus pauvres avec autant d’amour que d’autres traitent
les plus riches. Il reconnaît et Il estime la richesse de l’âme.
J’eus le privilège d’être avec Baba lorsqu’Il se déplaça à Bombay et qu’Il séjourna
là-bas à plus d’une douzaine d’occasions. Le long voyage en voiture de Bangalore
via Dharwar, Belgaum, Satara et Poona nous offrait la possibilité merveilleuse d’être
baigné dans l’aura de Sa Présence, d’être amélioré par Son conseil. Une fois, la
voiture dans laquelle je me trouvais connut une série de faiblesses inquiétantes, des
explosions, de la fumée, des écarts, sur la route de Bombay. Baba me certifia alors
près d’Hubli qu’il n’y aurait plus de grincements annonciateurs de désastre. Lorsque
j’arrivai au Gwalior Palace de Bombay que Baba avait déjà atteint, la voiture ne
pouvait plus avancer d’un centimètre ! Elle était immobilisée à cause de blessures
internes au-delà de tout espoir d’une réparation rapide, mais Sa voix l’avait
conduite à bon port après plus de mille kilomètres ! Les dévots qui se rassemblaient
autour de Baba se comptaient par milliers à chaque visite. Des foules ferventes
passaient des heures à voyager des banlieues lointaines vers Malabar Hill,
Carmichael Road, le Gwalior Palace à Worli, Andheri Mansions etc. pour mériter Son
darshan et écouter Sa voix.
Sathya Sai s’apprête à poser
la première pierre du Dharmakshetra
233
J’étais l’un de ceux qui accompagnaient Baba lorsqu’Il quitta les limites de la ville
pour choisir un site où le Dharmakshetra de cet âge pourrait être érigé et j'étais
présent quand la petite colline sur laquelle il se dresse fut choisie pour cela. J’eus la
chance d’être présent au moment auspicieux de la Bhoomi Puja et de la
sanctification de la pierre ‘’angulaire’’ du sous-sol circulaire, le jour où la plaque de
la fondation fut dévoilée et le jour de l’inauguration du Dharmakshetra.
Au cours de Dasara en 1958, le soir réservé à la récitation de leurs propres poèmes
par des poètes dans la divine Présence, je m’aventurai à lire un poème décrivant le
pouvoir alchimique des discours de Bhagavan.
Comment quelqu’un pourrait-il oser traduire de telles averses,
Sans être trempé par la peur et par la chance ?
La Voix est du miel sanctifié
Collecté par les abeilles célestes auprès des fleurs Parijatha.
L’appel est un coup de clairon.
Oh, l’extase palpitante qu’elle suscite dans l’âme ;
Elle coule comme le Gange, libère des liens,
Produit une riche récolte ;
Elle gonfle et tourbillonne comme les flots à Jog.
Elle produit une énergie inépuisable.
Son discours est un torrent, si lucide, si limpide.
Il enseigne sans jamais prêcher, il dénoue tous les vilains nœuds.
Il illumine tous les questionnements avant que ne naisse la déprime.
Il définit, il précise, il console ceux qui se languissent,
Il commande, il exige que l’orgueil se courbe ;
Il réprimande les fanatiques tout comme les idiots ;
Il plaisante, il cajole, il se moque.
Poésie resplendissante, avalanche d’ambroisie,
Jolies petites images, clins d’yeux à la vérité transcendante,
Parabole, proverbe, lai, légende et conte,
Rythme télougou, léger, pétillant, sautillant,
Chaque mot un mantra, chaque phrase un sutra,
Chaque couplet une Gayatri, chaque discours une Upanishad,
Chaque heure une minute, une minute une seule seconde.
La présence de Baba, Sa voix, Ses paroles, Son maintien, Son message enchantent
l’esprit de millions de personnes. Je me souviens de Sa visite à l’école secondaire de
234
Chittoor, il y a environ 25 ans. Alors qu’Il s’adressait à la foule massive accroupie en
rangs serrés sur le terrain de football, un événement extraordinaire se produisit.
Dépassées par la vitesse, la puissance des vibrations et incapables d’absorber le
choc de la splendeur mystérieuse, quelques personnes tombèrent dans un délire
extatique. Treize d’entre elles furent évacuées et allongées sur des lits. Baba a dit
que même un lever partiel du voile que l’Avatar s’est imposé à Lui-même révélera
une gloire que l’esprit humain ne peut pas supporter. Par conséquent, je crois qu’Il
a dû vouloir que tous les auditeurs soient suffisamment renforcés pour soutenir
l’afflux d’émotions stimulantes, car pareil phénomène ne s’est plus produit dans
aucun discours ou réunion depuis lors.
Une fois, à Kakinada, avec trois rues, l’une se prolongeant au loin devant l’estrade
et deux autres à droite et à gauche de l’estrade, toutes remplies de monde (et
chaque toit chargé de grandes quantités d’humains), Baba se leva pour s’adresser à
l’énorme assemblée. Mais avant qu’Il ne commence Son discours, Il contempla
délibérément chaque portion de l’assemblée au niveau du sol et des toits, sur les
trois côtés, y passant plus de cinq minutes en tout. Après que le discours fut
terminé, tout en conversant avec nous, Baba fit référence à ce nouvel épisode.
‘’Vous dirai-je pourquoi J’ai agi ainsi ? Je renforçais les toits de ces maisons.
Lorsqu’elles furent construites, personne n’avait prévu qu’un jour des centaines de
personnes se percheraient dessus. Et avez-vous vu les grappes d’hommes sur les
branches de ces arbres ?‘’
Bhagavan prévint et empêcha la chute d’auditeurs à bout de nerfs en leur lançant
Son regard protecteur. A Chittoor et plus tard, dans de nombreux villages autour de
Nellore et à Nellore même, Bhagavan s’adressa à des milliers de personnes. En
juillet 1958, Il décrivit Sa mission de compassion comme la Kalinga Mardana du
Bhagavatha. En fait, Sa tâche, toujours et partout, est la neutralisation du poison
qui émane de Kalinga, le serpent lové dans le cœur de l’homme. Krishna, dans sa
tendre enfance, dansa sur les têtes multiples de Kalinga. Et lorsque chaque
capuchon fut pressé doucement et silencieusement par les Pieds de Lotus, les sacs
de poison se vidèrent de leur propre accord et les crochets à venin tombèrent. Ce
fut vraiment pour moi une expérience galvanisante de voir toute la région briller
d’une nouvelle splendeur. Baba exhorta les gens à Le reconnaître comme
Premaswarupa, l’incarnation de l’Amour. Il les mit en garde contre le fait d’être mal
orientés par des hommes avides et égoïstes. ‘’Observez, étudiez, mesurez à l’aune
de votre propre expérience intérieure,’’ recommanda-t-Il.
235
A Rajahmundry, il y avait deux auditeurs, un père et son fils adolescent, son seul
enfant qui étaient loin de l’estrade. Ils pouvaient entendre le discours distinctement,
mais Baba n’était pour eux qu’une tache orange. Le fils imbiba l’appel de l’Avatar à
se lancer dans l’aventure héroïque et escalader les hauteurs de la réalisation du Soi.
Il rentra chez lui avec son père, mais il aspirait à rentrer dans sa vraie demeure, le
giron du Tout-Puissant. Il réalisa son désir ardent en moins d’une semaine. Le père
écrivit à Baba : ‘’Je Vous suis reconnaissant de m’avoir donné un fils si pur et si
persévérant. Je sais qu’il s’est fondu en Vous. J’ai accompli les rites funéraires
aujourd’hui, de bon cœur.’’ Les transformations lentes ou brusques, superficielles
ou substantielles provoquées par Sravanam—écouter les paroles de Bhagavan—
sont nombreuses. J’ai écrit ces quelques lignes tirées d’un poème :
Là : Sa parole, un coup de tonnerre,
Une goutte de rosée, un rayon de lumière, une bouffée d’air,
Une graine gonflée qui tombe sur votre cœur rocailleux,
Et, merveille des merveilles, elle germe
Dans une fissure, elle pousse doucement la roche,
Les radicelles soyeuses à demi-aveugles
Aspirent à sucer, réclament l’humidité,
Chatouillent et poignardent, fouinent en quête de nourriture.
Enfin, elles réussissent, s’accrochent et puis grossissent :
Tronc, branches, feuillage, myriades de fleurs,
Splendeur qui s’étale sur chaque rameau…
Et la roche est brisée, pulvérisée.
La région est avertie du poison de la haine fratricide et beaucoup sont sauvés de
ses conséquences. Ceux qu’Il bénit deviennent des ardents messagers de Son
Amour. Les quelques-uns qui s’égarent dans la jungle d’où ils sont sauvés sont
gentiment localisés, dépoussiérés, désinfectés et acceptés. Baba dit qu’il est
impossible pour quelqu’un de se séparer de Lui, quel que soit le degré de sa
débauche, de sa perversité ou de sa prétention. La mère est toujours prête à
cajoler et à secourir l’enfant. Je me souviens d’une personne qui publia un article
calomnieux, signé par elle il y a quelques années dans un journal de province. Baba
a dit qu’elle serait tellement tourmentée par le péché que, grâce à sa pénitence,
elle deviendrait plus propre et plus éclairée. En moins d’un an, Bhagavan inclut sa
maison parmi les maisons des dévots qu’Il visitait lorsqu’Il était dans cette ville. Il a
dit que se séparer de Lui, c’est comme séparer l’eau d’un lac quand une grosse
236
pierre tombe dedans. Les parties se rejoignent aussi rapidement qu’elles se sont
écartées l’une de l’autre.
Tous ceux qu’Il appelle ressentent la soif de revenir Le voir. En fait, toutes les
routes mènent à Prasanthi Nilayam, c’est-à-dire, en Sa présence. Quand vous serez
parvenu eu terme du voyage, vous Le trouverez tendant les bras pour vous
accueillir : ‘’Ah ! Très cher, aveugle et faible, Je suis Celui que vous cherchiez !’’
Comme l’écrivit Rainer Seeman, l’auteur allemand qui étudia spécialement les
Avatars : ‘’On est vite forcé d’admettre que Baba est entré dans l’arène comme un
Avatar, non pas pour se faire voir, mais plutôt pour rencontrer notre divinité.’’ C’est
Dieu qui s’attire Lui-même.
L’amour est le solvant le plus rapide et le plus efficace contre la haine et contre la
colère. Baba ! Personne ne peut résister au magnétisme de ce Phénomène.
Permettez-moi de rapporter un incident qui montre la grandeur de Son Amour. A
Kodavalur, un village situé à une quinzaine de kilomètres de Nellore, la résidence de
notre hôte ainsi que les routes et les espaces découverts à l’entour étaient bondés
de personnes impatientes de recevoir le darshan. Baba avait accepté que l’hôte
accomplisse le rite de padapuja puisqu’il L’adorait comme le Maître Divin. Mais
237
chaque pièce de la maison était trop bondée pour permettre à quiconque d’avancer
ou de reculer. L’Amour de Baba découvrit comment sortir de l’impasse. Il ne voulait
pas blesser le cœur du dévot. Il lui proposa de suivre Sa voiture dans la plaine. Il lui
dit qu’Il sélectionnerait un endroit isolé le long d’un chemin dans un bosquet et qu’il
pourrait avoir son cœur rempli d’ananda, là-bas. J’assistai à la padapuja sous un
arbre au bord de la route en la présence de vaches élégantes et silencieuses. J’étais
à Brindavan, à ce moment-là.
Gopala Krishna Sai
Baba dit : ‘’Dieu cherche l’homme avec plus d’angoisse que ce qui incite l’homme à
rechercher Dieu, car l’homme est seulement Dieu jouant un rôle, mais trop saisi
d’admiration pour le costume qu’il porte’’. Les discours de Swami pénètrent dans
les cœurs et ouvrent les sources de la joie qui ont été bouchées pendant des
années. Les plus modestes et les plus pauvres répondent aussi chaleureusment que
les plus huppés et les plus riches. Même quand le nectar télougou de Swami est
dilué et déformé par la traduction anglaise, l'appel ne perd ni de son urgence ni de
238
son caractère intime. Les moutons qui ont faim regardent, mais cela ne se passe
pas comme l'a trouvé Milton. Ils sont nourris. Les auditeurs les plus attentifs
respirent l' ‘’Atma-sphère'’ immortalisante qu’Il irradie. Pendant qu’ils écoutent, ils
sont amadoués par Sa chaleur ; ils imbibent le timbre tonique ; ils se réjouissent du
frisson du thaththwam ; leurs cœurs vibrent à cause du tremblement transcendant
de la Voix. La foi nourrit les racines, les doutes tombent comme des feuilles
séchées. Italiens, Espagnols, Arabes et Japonais restent assis, totalement satisfaits
pendant tout le discours sans même l’ébauche d’un bâillement ou un regard oblique
vers la montre, car ils reçoivent le réconfort et la force dont ils ont besoin,
simplement en regardant et en écoutant.
L’autre jour, lorsque quelqu’un suggéra que Baba pourrait inclure dans Son
itinéraire un séjour d’une journée dans une station de montagne, étant donné qu’il
y avait beaucoup d’endroits empreints de beauté dans les environs, Baba répondit :
‘’La beauté ? Je suis la Beauté. Ce sont Mes images, votre imagination. Le darshan
n’importe où—sur l’estrade, derrière vous ou devant vous, proche ou lointain—
partagé par l’œil intérieur est une faveur de Beauté que l’œil transmet au Je.’’
239
Bhagavan a Ses manières d’accorder Son darshan aux endroits où l’on a besoin de
Lui. La promesse de séjourner plus longtemps dans d’autres lieux du Kerala a été
tenue, comme des milliers de gens peuvent en attester. La vibhuti, ardemment
désirée par les dévots, s’écoule de Ses portraits, sur une centaine d’autels
domestiques. On me parla d’une vieille dame de Palghat qui était le centre d’un
groupe de bhajans qui se réunissait dans sa petite maison. La guirlande placée sur
le portrait de Baba oscillait de droite à gauche en gardant la mesure avec les
bhajans. Quand le tempo devenait rapide, elle oscillait rapidement ; quand il était
lent, elle oscillait lentement. D’autres guirlandes placées sur d’autres images ne
bougeaient pas. Je me rendis sur place pour assister au miracle, mais bien que les
bhajans étaient aussi énergiques qu’à l’accoutumée, la guirlande refusa de bouger.
La vieille dame était en larmes et je me condamnai pour l’avoir privée ce jour-là du
divin leela. La dame refusa de croire que ma présence avait immobilisé les fleurs.
Elle implora Baba dans une supplication pathétique. ‘’Baba ! Pourquoi êtes-Vous
aussi muet aujourd’hui ? Kasturi est venu de Puttaparthi. Il a l’impression que
l’histoire de Votre leela ici est une invention de ma part et de ces autres gens.
Sauvez-moi, Baba, de cette imputation’’. Sa voix se mua alors en sanglot et Baba
répondit avant qu’elle ne se brise à cause du désespoir. La guirlande se mit à
osciller vigoureusement en nous insufflant de la vigueur. Mon cœur reprit et
retrouva sa cadence normale. La Bhagavad Gita prend acte de la déclaration du
Seigneur : ‘’Mes yeux et Mes oreilles sont partout’’. Baba est venu parmi nous
démontrer la vérité de cette déclaration.
240
Lorsque j’étais étudiant au Collège du Maharaja à Trivandrum, j’avais un ami dans
la même classe qui s’appelait Subrahmanya Iyer. Plus tard, il s’inscrivit au Collège
de Droit comme moi. Il ouvrit un cabinet à Trivandrum même, puisque la Cour
Suprême de l’Etat de Travancore était située là-bas. Je perdis contact avec lui et sa
carrière jusqu’à ce qu’il me rentre dedans à Puttaparthi, quarante-quatre ans après
que j’eus pris congé de lui à Trivandrum. Car il avait été remodelé par Baba en un
plaideur pour la miséricorde et la grâce divines. Baba s’installa dans son sanctuaire
comme le témoin de son comportement familial. Je savais qu’il était affecté d’un
tempérament colérique. En vieillissant, comme il me l’avait confié à Puttaparthi,
cela n’avait fait qu’empirer. Chaque fois qu’il s’emportait contre quelqu’un chez lui,
Baba laissait tomber une carte de Son portrait, lui signalant qu’Il avait remarqué
son écart. L’avertissement était écrit en tamoul, sa langue maternelle, et signé—
votre Baba ! Lorsqu’il me remit une pile imposante de ces cartes de réprimande, je
lui susurrai : ‘’Tu sembles avoir perdu ton calme si souvent plus pour être
récompensé par ces cartes qu’à cause d’un défaut profondément enraciné !’’
‘’Non, non, je n’ai pas pu m’en débarrasser. Je paye un lourd tribut à cause de cette
faiblesse. Je suis déjà venu trois fois à Puttaparthi, bien que je te rencontre pour la
première fois aujourd’hui. Laisse-moi partager avec toi ma tristesse. Comme tu le
sais, Baba bénit ceux à qui ont été attribués environ quarante appartements dans le
complexe de Prasanthi Nilayam en les conduisant Lui-même dans leurs
appartements, avec Sa bénédiction. Je suis l’un de ceux qui ont eu cette chance et
j’aurai cette grâce extraordinaire demain matin. Je suis arrivé hier après-midi avec
ma femme et nous séjournons provisoirement en dehors du campus. Je me
trouvais dans le hall de prière pendant les bhajans du soir. Quand Baba est entré
dans le hall, quand la séance était sur le point de se terminer et quand Il a donné
Son darshan assis dans Son fauteuil d’argent, je Lui ai parlé silencieusement d’où je
me trouvais : ‘’S’il Vous plaît, Swami, permettez-nous à tous les deux de rester
dans l’appartement que Vous nous avez attribué pour le restant de nos jours. Nos
deux fils ont de belles places et des carrières lucratives qu’ils aiment. Ils pourront
vivre heureux dans le bungalow de Trivandrum et nous serons parfaitement
heureux à Puttaparthi.’’ Baba n’a pas donné Son accord et Il n’a pas non plus
montré Son désaccord. J’ai décidé de prier pour la réalisation de ce vœu, lorsqu’Il
nous permettrait de toucher Ses pieds, assis dans le fauteuil de l’appartement.
Après les bhajans, nous nous sommes rendus dans la pièce que nous avions louée
et nous avons pris la bourse qui contenait l’argent que nous avions. Et en l’ouvrant
au comptoir de la cantine où les tickets pour le dîner étaient disponibles, j’ai trouvé
241
un morceau de papier avec des instructions de Baba en langue tamoule familière et
le ‘’Votre Baba’’ réconfortant à la fin.’’
Mon ami plaça le morceau de papier dans ma paume. Celui-ci disait : ‘’Je ne désire
pas que vous restiez ici en laissant vos fils chez vous. Restez là-bas en chantant les
bhajans, comme à l’accoutumée et donnez de la joie à votre famille en vous
débarrassant de votre mauvaise nature (durguna).’’ Lorsque je remis la note à
Subrahmanya Iyer, il était en larmes, car cette mauvaise nature l’avait privé du
paradis dont il rêvait depuis des années. Il y a une autorité en tout être humain qui
lui interdit de se conduire comme un simple animal sauvage. Sai est l’Auteur de
cette autorité.
Il est certes étrange que l’appétit latent pour Dieu s’aiguise après le darshan de
l’Avatar et qu’il ne diminue pas, même après l’impact continu des signes et des
miracles qu’Il condescend à offrir. Je me trouvais en compagnie de Baba dans les
villages et les villes des districts de Nellore, Guntur, Krishna, West Godavari et East
Godavari en Andhra Pradesh, lorsqu’Il visita cette région en cinq occasions
différentes. Baba nous dit souvent qu’Il nous prenait pour que nous puissions saisir
les implications du Purusha Sukta du Rg Veda où la Personne Cosmique (Dieu) est
décrite comme ayant des têtes innombrables (Sahasra Sirsha). ‘’Ceci est la
prolifération du Purusha. Voyez comme ils se précipitent de la circonférence vers le
Centre, la Source.’’ Bien que des milliers de personnes reçoivent un très long
darshan pendant le discours, lorsque Baba apparaît un peu plus tard sur la terrasse
du bâtiment dans lequel Il est entré, ces milliers de personnes se précipitent à
nouveau pour se régaler encore un peu.
Baba a Lui-même comparé les centaines de milliers de personnes qui se hâtent en
Sa Présence à des fourmis qui sont attirées par une montagne de sucre. Chaque
personne communique la nouvelle de l’Avènement à une centaine d’autres, pas
seulement par la parole, mais plus clairement par son affection plus prononcée, son
engagement plus important, ses voyages intérieurs plus fréquents et sa réponse
plus vive à l’appel de l’amour. J’ai été le témoin de l’immense raz-de-marée de
dévotion que provoque la visite de Baba à Repalle, Rajahmundry, Ernalulam,
Bombay, Navsari et en d’autres endroits. Je sais que plus de trois fois ou cinq fois
ce nombre se sont rassemblés à New-Delhi et même dans une ville aussi éparse
qu’Ulhasnagar entre Bombay et Poona. A Kurukshetra, Richard Bock m’a dit : ‘’Il y
avait plus d’êtres humains remplis d’enthousiasme pour écouter la Bhagavad Gita
de Baba que de soldats rangés sur le champ de bataille du Mahabharata il y a
242
cinquante-cinq siècles.’’ La Gita de Sri Krishna fut entendue par seulement quatre
personnes : Arjuna, à qui elle était destinée, Hanuman qui était sur la bannière qui
flottait au-dessus du char, Sanjaya qui l’entendit grâce à une faveur spéciale qui lui
fut octroyée pour rapporter au roi aveugle des Kurus les événements du champ de
bataille, et le roi lui-même (bien que la Gita n’eut aucune influence sur lui). Mais la
Sai Gita prononcée sur le même lieu saint fut entendue par cinq cent mille cœurs
assoiffés et haletants. ‘’Enthousiasmos’’, le mot grec qui est à la racine
d’enthousiasme veut dire littéralement rempli de theos ou de Dieu. La Gita, d’alors
ou d’aujourd’hui, remplit l’auditeur de Dieu. La Chandogya Upanishad déclare : ‘’Si
quelqu’un devait communiquer ceci, fut-ce à une souche desséchée, des branches
lui pousseraient certainement et des feuilles bourgeonneraient.’’
A New-Delhi, les foules avides massées autour de la résidence de Baba étaient si
denses que des embouteillages comme jamais il n’y en eut auparavant persistèrent
pendant plusieurs jours. A Navsari dans le Gujarat, Baba attira en Sa présence deux
fois la population de la ville. Aucune shamiana ne pouvait les abriter. Quand Baba
emprunta le passage entre les hommes et les femmes, ils restèrent rivés au sol,
mais quand Il se dirigea vers l’estrade, ils se levèrent et Le suivirent en ne réalisant
pas que chaque pas de plus comprimait de plus en plus la masse. Debout sur
l’estrade, Baba observait l’avalanche. Nous qui étions assis derrière le fauteuil placé
à Son intention, nous Le vîmes sauter en bas. Ce fut tout. Personne ne remarqua
quoi que ce soit, excepté Son absence. Il nous fallut environ vingt minutes pour
atteindre la route. Des conducteurs de taxi nous informèrent qu’une ‘’charmante
personnalité avec un kafni rouge’’ monta à bord d’un taxi et démarra en trombe.
Nous pensâmes qu’il devait s’agir de Baba et comme le prochain endroit où Baba
devait se rendre était Baroda, nous traçâmes le long de cette route. Après environ
trente minutes, nous entendîmes les coups de klaxon d’une voiture qui nous
poursuivait. C’était le taxi de Baba. Baba dit qu’Il était parvenu à la route sans
traverser la distance intermédiaire par laquelle nous avions dû nous frayer un
chemin. Assis près de nous, Swami parla de la discipline et dit : ‘’Navasri regrette
maintenant d’avoir perdu le contrôle d’elle-même.’’ Il dit : ‘’Tout le monde là-bas a
reçu le darshan. J’ai circulé d’un bout à l’autre. J’étais debout sur l’estrade. Ils ont
reçu suffisamment.’’
Une autre fois, Baba se déplaça sans passer à travers une incroyable armada de
dévots. C’était à Repalle, près de Guntur. Repalle est le mot télougou pour
Gokulam, le village où Krishna a passé Son enfance, et les gens vénéraient l’endroit
comme s’il s’agissait de l’original. Le village fut transformé en un nouveau Shirdi par
243
un dévot dont le dévouement sanctifiait l’atmosphère à des kilomètres à la ronde.
Pas étonnant qu’il reconnut le Sai Baba qu’il adorait comme sa Mère et son Père,
son Guru et son Dieu en Sathya Sai Baba. Il pria pour que Baba installe une idole de
Sai Baba de Shirdi dans le mandir de Repalle. Baba donna Son accord et arriva sur
place vers 10 heures, le jour fixé pour la cérémonie. ‘’Arriva’’ n’est pas le mot juste,
car les routes étaient déjà complètement saturées dès l’aube. Nous parvînmes à ne
pas nous faire écraser et à grimper l’escalier en bois pour être avec Baba. A perte
de vue, le sol était tapissé d’humains.
Baba fit apporter l’idole et la fit placer sur une table haute, de façon à ce qu’au
moins quelques milliers de personnes puissent voir la main du Seigneur opérer le
rite de sanctification avec les eaux des rivières saintes et la vibhuti. Le mandir
attendait l’installation. Mais tant de gens encombraient les alentours que personne
ne pouvait entrer ou sortir. Aussi Baba attendit jusqu’à onze heures du soir que la
grande majorité des pèlerins s’allongent sur le sol, terrassés par le sommeil. Nousmêmes, nous frôlâmes la limite de la région du sommeil. Nous devisâmes une
stratégie pour franchir la longue rangée des corps entre les micro-intervalles. Mais
Baba n’était plus avec nous. Il était à l’intérieur du mandir au moment même où
nous atteignîmes le périmètre extérieur. ‘’Je n’ai pas besoin de faire un pas après
l’autre. Je peux réduire la distance’’. Baba n’ ‘’accomplit’’ pas, ne ‘’fait’’ pas ou
même ne ‘’veut’’ pas de miracles. Ils se produisent tout simplement, car Il est le
Miraculeux. Tout de suite après l’installation, Baba quitta Repalle en jeep, car Il
savait qu’à l’aube d’un nouveau jour, des milliers d’autres personnes convergeraient
en masse vers cet endroit minuscule et souffriraient du manque de nourriture, de
boisson et d’abri.
Quoique des milliers de personnes n’affluent que pour Son darshan comme de la
limaille de fer vers un aimant, Bhagavan est résolu à semer dans leurs cœurs
adoucis par le chant les graines de l’Amour qui germeront du sol purifié sous la
forme d’empathie et d’enthousiasme. Baba parle à la foule en télougou, de loin la
plus mélodieuse des langues indiennes. S’Il parle à des individus ou à des petits
groupes, Il utilise la langue qu’ils comprennent le mieux. Il ne recherche pas la
popularité en s’adressant au public dans la langue qu’il préfère. Ainsi, quand Il visite
des régions où le télougou n’est pas la langue parlée, Son discours est
instantanément traduit en anglais.
244
MA TRADUCTION
Je ne me souviens pas quand je fus chargé de la mission presque impossible
de traduire Ses discours en anglais. Je crois que c’était au Lakshmi Narayana
Temple près de Malabar Hill à Bombay, en 1958. Par après, au fil des années, cette
opportunité peu enviable me fut confiée jusqu’à ce que j’échoue dramatiquement à
interpréter Ses paroles devant une assemblée de vingt mille personnes à Madras.
J’y reviendrai plus tard.
Bhagavan n’a pas besoin de traducteur, car Il sait comment apprêter Son message
en anglais ou dans n’importe quelle autre langue. Et les milliers de personnes qui
écoutent Sa voix (excepté une toute petite partie) ne désirent pas entendre le
message traduit pour eux, car bien qu’apparemment la voix soit en télougou, le
message est divin et le moyen d’expression est le cœur. Le télougou, lorsqu’il est
parlé par Baba, possède la diction qui peut directement les diviniser. Les quelques
personnes dans la foule qui ne sont pas accordées sur Sai ni touchées par le
télougou seront soulagées si la langue anglo-saxonne n’intercepte pas le flux
musical de la flûte de Krishna. Elles retirent la plus grande extase en s’imprégnant
de Son visage, en absorbant Son aura et en palpitant aux vibrations des tambours.
Pendant Dasara, en 1970, on fit une tentative pour donner la version
anglaise des discours de Baba dans un programme ultérieur. Baba hissa le
drapeau de Prasanthi sur le Nilayam pour marquer l’inauguration de la fête
de dix jours. Je lus Son discours devant des milliers de personnes pendant la
soirée. Les gens pouvaient entendre la traduction de chaque discours divin
quelques heures plus tard, à heures programmées. Même si l’immense
assemblée restait assise durant toute la séance de lecture et même si ceux
qui ne connaissaient pas le télougou mais qui connaissaient l’anglais étaient
conscients de mon effort dévoué, je pouvais percevoir un sentiment
d’irréalité et de superflu sur les visages qui me faisaient face. Même la
présence de Baba sur l’estrade ou parmi les auditeurs pendant que je lisais le
discours traduit ne dissipait pas le brouillard. En réalité, Sa Présence
transformait mon interprétation en parodie, car leurs yeux supplantaient
leurs oreilles. L’expérience dut être abandonnée.
Une traduction instantanée ne peut se faire sans tentative d’interprétation
également. L’interprétation nécessite une compréhension totale de la personnalité
et du point de vue de l’orateur et de la trame de ce qu’il communique. Il faut être
245
très familier avec le paysage du message de Baba. Ce qu’on doit faire, c’est
convertir des ‘’symboles soniques’’ décidés par le milieu culturel indien en
‘’symboles soniques’’ largement formulés par des commerçants et par des
subalternes. Tolstoï étiquetait la traduction comme ‘’le revers du tapis’’. Les Italiens
ont un proverbe : ‘’Traduttori, traditori’’. Traducteurs = traîtres. La traduction, si
elle ne s’aventure pas avec audace dans l’élaboration et la périphrase, est au mieux
une approximation et au pire un assassinat.
L’anglais est un instrument trop grossier pour révéler les trésors subtils de la
sagesse avatarique. Par conséquent, le traducteur est la personne la plus
malheureuse qui soit quand Bhagavan fait un discours. Le discours télougou de
Baba ne tolère aucun arrêt ni surplace. Il double l’anglais avant même que la
phrase ne finisse, à telle enseigne que l’auditeur connaissant le télougou
sympathise avec les autres pour avoir manqué la moelle du message et n’avoir reçu
que la coquille. La structure de la phrase anglaise diffère tellement du télougou que
le traducteur doit commencer sa version à partir des derniers mots et revenir en
arrière où le principal est généralement exprimé. Chaque discours de Baba est une
pluie de sagesse saturée d’amour. Baba n’y fait jamais référence comme à un
discours ; il ne s’agit pas du tout d’un cours magistral, mais d’une ‘’mixture’’
préparée et prescrite par le Médecin pour nous purifier, pour nous guérir et nous
rendre sains et entiers. Il l’appelle sambhashan, dialogue, conversation.
Il n’hésite ni ne balbutie,
Ne calcule, ni ne s’arrête pour réfléchir,
N’attend, n’oscille ni ne s’égare
A chercher et à choisir des pensées et des mots.
Il ne cherche ni notes, ni citations.
Il ne s’attarde pas à décorer son langage
Avec des fioritures, ni à habiller une phrase empruntée
D’un nouveau vernis. Il n’est pas un orateur
Qui cultive le culte, qui réclame des applaudissements,
Avide de publicité. Il ne déclame pas, Il ne s’étend pas,
Il ne prend même pas la parole. Il vous parle à vous, à vous, et à vous,
A chacun d’entre vous qui êtes assis là,
Tous les Arjunas qui veulent atteindre le but, mais qui craignent de se mettre
en route.
Il parle de la tâche qui les attend et de la Vérité intérieure.
246
Baba est toujours neuf et frais. Aucun discours n’est le même ou même semblable
en contenu ou en style. Quand Il récite une strophe pour la seconde fois, les vers
peuvent subir de surprenantes altérations et si le traducteur anticipe le familier, le
routinier, l’habituel, alors malheur à lui ! Et puis non, cette exclamation est
déplacée, car Baba le sauvera de la déconfiture.
En voici un bon exemple !
La parabole une fois racontée apparaîtra sous une nouvelle forme, quand elle sera
présentée à une autre assemblée. La structure de la leçon, le dénouement auquel
conduisent les arguments, l’insistance sur différentes facettes−tout ceci varie pour
satisfaire à l’intelligence, à la soif et aux idéaux de l’assemblée. Pour le traducteur,
la série des surprises peut être presque déconcertante. Des mots sanscrits qui
jusqu’à présent avaient certaines implications bien connues sont analysés par Baba
et éclairés par Lui pour produire de nouvelles étincelles de sens.
Madhusudana signifie, d’après les commentateurs, le Seigneur Krishna qui tua
(sudana) le démon Madhu. Baba a révélé que madhu (le miel) veut dire les plaisirs
sensuels qui séduisent et qui piègent, et que Krishna détruit l’enchantement que les
sens projettent sur l’esprit, si l’homme s’abandonne à Lui. Kuru-nandana est l’un
des noms par lesquels Krishna s’adresse à Arjuna dans la Gita. Durant tous les
millénaires qui se sont écoulés, ce nom était expliqué comme ‘’descendant du clan
des Kurus’’, mais Baba au cours d’un discours répandit sur lui la lumière. Il dit :
‘’Kuru signifie ‘’faire’’, ‘’s’engager dans une action’’, et Nandana, en plus de
‘’descendant’’ veut dire ‘’celui qui trouve la joie’’. Le résultat était qu’Arjuna était
247
présenté aux auditeurs du discours comme une personne que Krishna avait
transformée de lâche fuyant l’engagement sur le champ de bataille en un héros prêt
à plonger dans la bataille. Des centaines de mots sanscrits, télougous, hindis, ou
anglais, ont brillé de leur splendeur latente rendue patente par Baba. Qui aurait pu
voir que la déclaration athée de l’astronaute ‘’Dieu est nulle part’’ (God is nowhere)
avait cachée en elle l’affirmation théiste,’’Dieu est maintenant ici’’ (God is now
here), jusqu’à ce que Baba le révèle ? Ou que les biens propres (properties) ne sont
pas des liens propres (proper ties) pour lier l’homme ?
Parfois, le poème qui jaillit de Lui quand Il se lève pour s’adresser à l’assemblée
pouvait commencer ou finir par un mot étranger fascinant et qui rendait le
traducteur muet de stupeur. Cela se produisit à Madras quand j’étais devant le
micro, prêt à traduire Son discours qui inaugurait la conférence pan-indienne des
représentants des milliers d’unités de l’Organisation Sri Sathya Sai de Seva. Le
poème commençait par ‘’Automatic light ukku adhipudevadu’’ et continuait en
télougou pur par après. Pour moi, le vers voulait dire : ‘’Qui, pensez-vous, est le
maître de la lumière automatique ?’’ Je me sentais confondu. Je m’approchai de
Baba et Lui avouai que j’étais trop confus pour commencer ma tâche. Il répéta de
nouveau le vers. Je demandai à nouveau pardon. Les lignes suivantes du poème
étaient plus faciles à comprendre, mais je ne pouvais absolument pas découvrir
comment coordonner leur sens avec la ‘’lumière automatique’’ . Baba me dit que le
poème avait un message d’intérêt immédiat et Il me pria de regagner mon siège
dans l’auditoire. Le Dr S. Bhagavantham, à qui l’on demanda de prendre ma place,
ne put pas non plus percer le mystère de la ‘’lumière automatique’’. A partir de ce
jour, il continua pendant de nombreuses années à traduire en anglais les discours
télougous de Bhagavan en de nombreux endroits partout en Inde.
J’ai une dette à l’égard du lecteur. Plus tard, Baba nous a décrit le symbolisme
inhérent à Sa référence à la ‘’lumière automatique’’, quand nous L’approchâmes
révérencieusement. Ce sont les feux de signalisation qui canalisent le flot du trafic
aux carrefours et qui changent du rouge à l’orange et de l’orange au vert à
intervalles réguliers. Les codes de la conduite morale et de la conduite sociale, bref
du dharma, sont aussi des feux de signalisation établis par le maître pour sauver les
hommes des conflits et des querelles, de la violence et de la guerre. Baba parla
aussi des règles de circulation établies par la Providence pour empêcher les galaxies
et les planètes, les comètes et les constellations de se comporter de façon
chaotique dans leurs rondes cosmiques.
248
Puisque j’écris à propos de la crise de la ‘’lumière automatique’’, je dois témoigner
de ma gratitude envers Bhagavan pour m’avoir souvent aidé à temps avec le terme
anglais approprié et pour m’avoir rappelé sur place les points que j’avais manqués
en traduisant. Baba observe la traduction, et dès qu’Il me voit en train de chercher
désespérément après un terme anglais acceptable, Il me donne le mot qui, je sais,
est le plus adéquat. Imaginez mon combat pour griffonner sur les pages de mon
carnet les séries de propositions adjectivales ou adverbiales qui se bousculent sur
Ses lèvres et les noms et verbes englobant idées, personnalités et principes. Dès
qu’Il s’arrête, je commence l’anglais. Pendant que c’est mon tour, Baba observe et
scrute. Il n’oublie aucun mot, aucun idiotisme, aucune expression. Quand je
transmets anémiquement une suggestion de sadhana sur laquelle Il a insisté, Il
veut que je la répète avec plus de force. Il assiste ma mémoire lorsque je loupe une
ou deux des cinq ou six catégories ou concepts qu’Il mentionne. Quand un mot se
bloque dans ma gorge, Il le libère. Si le mot juste joue à cache-cache, Il s’en
acquitte. C’est un Dictionnaire analogique des synonymes avec l’équivalent parfait !
Une fois, le traducteur se battait avec deux termes télougous utilisés par Baba :
hamsa6 et baath. Il reprit hamsa, un mot sanscrit que beaucoup connaissaient et il
put s’en sortir ainsi. Mais quid de baath ? Il savait que c’était un oiseau domestiqué
et en réalité, il en avait vu beaucoup dans son propre village. Mais 25000 auditeurs
plus Baba le virent fouiller dans sa mémoire afin d’en extraire le terme anglais et en
désespoir de cause, il tenta de s’en sortir par une périphrase. Il dit : ‘’Il vaut
beaucoup mieux passer dix minutes sur terre en hamsa que d’y passer dix ans sous
la forme d’un oiseau de la même espèce, mais appartenant malheureusement à
une race inférieure.’’ Baba referma Son micro. Il agita la main pour attirer
l’attention du traducteur et Il dit en souriant : ‘’Dites plutôt canard !’’
J’ai bénéficié de tels secours d’urgence en traduisant Ses discours en malayalam
dans mon village natal, en kannara à Madikeri en en tamoul à Trichinopoly. A
Jamnagar, dans le Gujerat, je traduisais le télougou en anglais et immédiatement
après, le Dr Chudasama traduisait mon anglais en gujarati. Ainsi, Baba devait
superviser les deux traductions et nous aider tous les deux quand nous nous
perdions dans des voies sans issue.
L’Avatar doit apparaître avec des limitations qu’Il s’est Lui-même imposées pour
accomplir la tâche qu’Il s’est fixée. Quand Baba sélectionne des personnes pour des
entretiens, Il parle la langue qui leur sera le plus profitable, que ce soit le swahili, le
6
cygne
249
népali, le français, l’adi, le marathi ou le bantou. Cependant, lorsqu’Il s’adresse à de
grandes foules, Il utilise généralement la langue de la région qu’Il a choisie pour Sa
naissance. En plus du télougou, Sa région parle un peu le kannara (la frontière de
l’Etat du Karnataka n’est qu’à quelques kilomètres) et elle possède quelques
rudiments de tamoul (elle fit partie jusqu’il y a trois décennies de la Présidence de
Madras). Lors de l’inauguration de la conférence de l’Etat du Karnataka des
représentants de l’Organisation qui avait lieu à Dharwad, Baba annonça
que ‘’Kasturi n’est pas là. Aussi, Je vais vous parler en kannara. C’est la première
fois que Je m’essaye à un discours dans cette langue.’’ Je n’ai pas besoin d’ajouter
qu’Il ravit les cœurs de milliers de personnes. Par après, Il utilisa le même moyen
d’expression avec succès à Bangalore, Belgaum, Gadag, Sirsi et d’autres villes, bien
qu’Il prétendait malicieusement être nerveux devant les réactions du public.
Quand Il visita le complexe éducatif du Sathya Sai Loka Seva Trust d’Alike, dans les
Ghats occidentaux, Il me télégraphia d’être présent et je découvris que je devrais
traduire en kannara Son télougou ! Je Le suppliai en présence de l’immense
assemblée de leur adresser la parole dans Son délectable kannara. Il me chargea
de consulter le public, parce que, dit-Il, Sa diction et Sa prononciation pourraient ne
pas être du goût des gens de la localité où deux langues étaient d’usage : un
dialecte, le tulu, qui était leur langue maternelle et le kannara qu’ils apprenaient à
l’école. Je dis à l’assemblée que le kannara contenait une bonne dose de marathi
dans le nord du Karnataka, de télougou dans l’est du Karnataka, de tamoul dans le
sud du Karnataka et de konkani dans l’ouest du Karnataka. Mais, s’ils désiraient
entendre du kannara avec une bonne dose de prema, ils devraient prier Swami
pour qu’Il parle dans cette langue. Ils prièrent et Il répondit très gracieusement.
Une fois, je ne pus répondre quand Swami m’enjoignit de traduire Son discours.
C’était à Nairobi au Kenya. Dès que le Boeing d’Air India toucha le sol, Baba fut
accueilli par des centaines de personnes au pied même de l’échelle et emmené
jusqu’à une vaste plaine derrière l’aéroport où cinquante mille personnes
attendaient depuis des heures pour recevoir le darshan de l’Avatar de cet Age.
Nous, les six qui L’accompagnaient, nous dûmes franchir les barrières et attendre
près du tapis roulant pour récupérer les bagages et les charger dans les voitures
prêtes à partir pour Kampala. Entre-temps, Baba m’avait fait appeler par hautparleurs pour pouvoir transmettre Ses bénédictions dans une langue que les gens
pouvaient comprendre. Assis dans la voiture, j’entendis l’appel, mais il y avait des
centaines de voitures tout autour de moi et personne ne put m’aider à franchir
l’espace bondé qui me séparait de Baba. Aussi, un Indien tamoul proposa-t-il ses
250
services et Baba parla dans cette langue. Plus tard, je pus traduire les discours de
Baba à Kampala et à Nairobi.
Sathya Sai Baba lors de Son voyage en Afrique
La tournée d’Afrique de l’Est me permit d’obtenir deux dons de la grâce
inestimables. Le premier fut un accident de voiture qui m’occasionna plusieurs
blessures, ce qui me valut, pendant sept jours complets, un déluge de tendre
affection de la part de Sai, la Mère. J’avais depuis longtemps chéri le désir d’être
veillé par Swami tout au long d’une maladie. Le continent africain me conféra cette
faveur. Le deuxième don, je l’obtins sur le sol indien, à Bombay.
Mais permettez-moi de rapporter ici l’histoire d’une séance de traduction au
Dharmakshetra, quelques semaines avant notre départ pour l’Afrique. La Première
Conférence Mondiale des dévots Sathya Sai eut lieu en mai 1968, durant la semaine
où le Dharmakshetra lui-même fut inauguré. Plus de soixante mille personnes se
rassemblèrent au Bharathiya Vidya Bhavan Campus dans une atmosphère
d’adoration et de dévouement. Dès que Bhagavan se fut levé pour prononcer Son
discours et que j’eus pris position derrière le micro avec mon carnet de notes et
mon crayon, je fus rendu muet par la première phrase. Elle était en sanscrit
classique, la langue immaculée de l’Isopanishad et de la Bhagavad Gita. Je me
251
tenais à trois mètres de Lui, mais des siècles nous séparaient et je me tordais les
mains et Le priai de parler aussi par mon intermédiaire en anglais. Dix minutes
s’écoulèrent. J’entendis Baba prononcer mon nom et annoncer que j’avais négligé
l’étude de la langue de Bharath. C’était en télougou et je dus attirer l’attention de
l’assemblée sur cette lacune avant de continuer ma tâche, car après, Il parla en
télougou.
Sai présidant la Première Conférence Mondiale de l’Organisation Sathya Sai
à Bombay
252
Le deuxième jour de la Conférence, pendant la séance du soir, Baba s’adressa à
l’immense assemblée. Peut-être que les délégués de tous les continents désiraient
ardemment une déclaration de l’Avatar concernant Son authenticité et Son autorité.
Peut-être voulut-Il la leur révéler, mû par la compassion pour la race humaine. Ce
qui se produisit réellement, c’est qu’après avoir parlé de la mystérieuse efficacité du
Nom de Dieu et des différents niveaux émotionnels de ceux qui vénèrent Dieu,
Baba éleva soudain la voix, accéléra Ses phrases et déclara avec beaucoup
d’insistance : ‘’Puisque ceux qui ont de la dévotion se sont réunis ici et que des
gens de toutes les nations sont venus, Je ne peux que vous dire ceci.’’
Tous les visages luisaient d’excitation. Toutes les oreilles étaient en alerte. Je priai
pour pouvoir réussir le test imminent. Et Baba se révéla dans un accès de sublimes
vérités : ‘’Vous ne pouvez comprendre la nature de Ma Réalité ni maintenant,
ni après des milliers d’années, quand bien même vous passeriez ces années à
pratiquer des austérités ou à d’ardentes recherches et que toute l’humanité
s’unisse dans cet effort.’’ ‘’Etant donné que Je me déplace parmi vous, que Je
mange comme vous et que Je parle avec vous, vous vous illusionnez sur le
fait que Celui-ci n’est qu’un exemple d’humanité ordinaire.’’ ‘’Voici la forme
humaine où chaque entité divine, chaque facette du Principe divin, c’est-àdire, tous les noms et toutes les formes attribués par l’homme à Dieu, sont
manifestes.’’ Le Gange se déployait dans toute sa puissance. Je suis encore
stupéfait, quand je me remémore la scène et que je rumine cette Déclaration. Je
suis incapable d’expliquer comment je parvins à dominer mon extase, à retenir en
mémoire les paroles chargées d’énergie divine et à communiquer la bénédiction aux
chercheurs et aux sadhaks assis-là.
Permettez-moi de revenir au don que Baba m’octroya au Dharmakshetra, à
l’occasion de notre retour en Inde. C’était la sainte Guru Pournima. Baba était à
Kampala et à Nairobi. Il bénissait les dévots en ce jour où les disciples rendent
partout hommage à leur précepteur. Il parvint à temps à Bombay pour bénir les
dévots en ce jour sacré. Bombay organisa une réception colorée pour Baba, car Sa
visite en Afrique de l’Est était, du moins le croyaient-ils, Son premier voyage à
l’étranger. Plus de trente mille personnes se rassemblèrent pour L’accueillir. Le Dr
K.M. Munshi se trouvait sur l’estrade avec Bhagavan. On prononça des discours en
l’honneur de la visite de Baba sur un continent étranger.
Baba entonna Son discours avec un léger reproche. ‘’Pourquoi toutes ces histoires à
propos de Ma visite en Afrique et de Mon retour à Bombay ?’’, demanda-t-Il. ‘’Je
253
suis partout. Tous les lieux sont miens.’’ ‘’Prapanchame naaillu.’’ Je traduisis ainsi la
phrase télougoue : ‘’Le monde est Ma demeure’’ et j’attendis la vague
d’applaudissements que je méritais pour avoir choisi ‘’demeure’’ pour indiquer
’’illu’’−un mot prolétaire ordinaire qui signifie, au mieux, une ‘’maison’’. Mais ce que
je reçus fut un ‘’non’’ sonore de la part de Baba Lui-même ! Il avait coupé le micro
et s’était tourné entièrement vers moi. Il agita un doigt vers moi, m’avertissant de
la bourde. Il répéta deux fois ‘’non’’ et …Sai Ram !...Il fit quelques pas dans ma
direction. Je craignis d’avoir gaffé au-delà de toute rédemption. Qu’avais-je dit
exactement ? N’avais-je pas bien entendu ? Je dois avoir craché un terme anglais
sacrilège ! J’étais au bord des larmes. Je tremblais de la tête aux pieds. Ce doigt !
Ce froncement de sourcil ! Ce non, non, non ! Je fis quelques pas rapides dans Sa
direction pour recevoir ce qu’Il devait me donner.
Nous nous rencontrâmes sur l’estrade devant Munshiji. Baba avait le doigt levé. Il
l’agita vers moi et dit : ‘’Non ! Pas le monde. L’Univers est Ma demeure !’’ Ah !
J’avais le darshan de Celui dont l’illu est l’Univers ! J’ai entendu le mot, le Seigneur
Lui-même proclamant Sa Vérité ! Je tombai à Ses Pieds pour la béatitude du
sparshan. Il me releva par l’épaule avec un doux ‘’levez-vous’’, et lorsque je réussis
à me tenir debout, Il dit ‘’allez’’, en désignant le micro. Il fit quelques pas et reprit
Son discours, mais pas avant que je parvienne à prononcer ‘’l’Univers est Ma
demeure.’’ Le mot ‘’monde’’ m’avait offert un don plus précieux que tout ce que
celui-ci pourrait jamais offrir. Oui. J’aurais dû être plus circonspect. J’étais trop
amoureux du terme ‘’demeure’’ pour être suffisamment attentif à l’autre mot
‘’prapancha’’. Baba m’avait instruit à propos de ce mot il y a longtemps. Il voulait
dire ‘’cosmos’’ ou plutôt, puisque ‘’pancha’’ veut dire cinq, il désignait la terre, l’eau,
le feu, l’air, l’espace et où ceux-ci se trouvaient. Mon ‘’monde’’ était en effet
beaucoup trop petit pour contenir la majesté de Sa Réalité.
Le 24 novembre 1926, vingt-quatre heures après la naissance de Sathya Sai,
les sadhakas de l’ashram de Pondichéry furent appelés dans le hall par la
Mère et Aurobindo Ghose bénit chacun d’entre eux avant son retrait du
regard public. L’atmosphère était chargée de spiritualité vibrante et l’un des
sadhakas s’exclama : ‘’Le Divin est descendu sur la Terre. ‘’ Car, à peine trois
mois avant cette date, à l’occasion de son 54ème anniversaire, Aurobindo
avait déclaré que ‘’l’objet de notre yoga, c’est d’appeler cette plus grande
Conscience directement dans l’être vital et l’être physique, pour que le
baume suprême de l’Universalité puisse être là dans toute sa plénitude du
254
haut jusqu’en bas.’’ Baba est cette Conscience universelle et l’Univers est Sa
demeure, le prapancha qu’Il se créa pour résidence.
Pas étonnant qu’Il soit acclamé comme une ‘’Puissance cosmique’’, même
par ceux qui annoncent que le second avènement du Christ, la puissance
planétaire, est imminente. Pas étonnant non plus que Baba ait révélé qu’Il
est le Père dont la Bible avait prophétisé la venue.
Permettez-moi de rapporter un autre incident. Longtemps avant la Conférence
d’Etat de Dharwad, où Baba bénit pour la première fois les gens dans leur propre
langue, le kannara, j’étais chargé de traduire le télougou dans cette langue chaque
fois qu’Il prononçait un discours dans cette région. Je dois avouer que la tension qui
accompagne cette tâche hautement responsable sape l’attention indispensable pour
entendre, comprendre, moduler et articuler le télougou du Seigneur. Je cherche
votre sympathie pour une erreur que j’ai commise qui augmenta la tension et qui
me mit sur le grill pendant plus d’une heure et demie.
C’était une réunion en plein air dans la cour spacieuse d’un bungalow à Madikeri
dans le district de Coorg. Il y avait plus de trois mille hommes et femmes désireux
de recevoir le darshan et d’écouter le message de Bhagavan et les chants qu’Il
interprétait invariablement pour leur bénéfice. Baba me demanda de parler pendant
quelques minutes, probablement en guise de lever de rideau. Lorsque Je me
retrouvai en face du micro, mes yeux découvrirent à l’horizon une formation
puissante de nuages noirs de mousson émettant des grondements menaçants qui
laissaient présager une attaque. Les collines se recroquevillaient déjà de terreur à la
perspective d’une terrible fusillade aquatique. Je pouvais voir beaucoup de gens
pâlir à la perspective d’être trempés par le déluge. Je décidai de leur raconter une
histoire qui pourrait diminuer leur angoisse.
C’était un épisode qui se produisit à Puttaparthi. Baba avait treize ans. Indra,
le dieu céleste désirait envoyer des trombes d’eau sur le village où Baba, Sai
Krishna veillait sur vaches et veaux. Les gens couraient comme des dératés,
cherchant à s’abriter du désastre à venir. Venkamma, la sœur aînée, était
prise de panique. Elle avait prévu de construire une maison, et les briques,
bien qu’empilées dans le four, étaient toujours humides et attendaient d’être
cuites. La pluie abîmerait certainement le four et réduirait les briques à un
tas de boue. Quelqu’un lui conseilla de recouvrir les briques avec des paquets
de feuilles de canne à sucre séchées disponibles à Karnatanagapalli, le
255
hameau en face de Puttaparthi, sur la rive droite de la Chitravathi. Une
quinzaine d’hommes proposèrent leur aide et suivirent Venkamma qui
traversa en vitesse le lit sablonneux de la rivière jusqu’au hameau. Baba
aussi courut derrière eux. Mais Il s’arrêta brusquement après avoir parcouru
la moitié de la distance. Il leva Sa petite main droite en l’air et cria :
‘’Venkamma ! Vaanaraadu’’. ‘’Vaana (la pluie) raadu (ne viendra pas).’’ Elle
ne le pouvait pas. Il avait voulu que les nuages s’éloignent.
Je vis les visages rayonner de foi et de courage et m’assis, très satisfait de moimême, seulement pour vite me relever car Baba commençait Son discours.
Alors que je parlais dans le micro, je fus effrayé de voir les nuages fondre sur la
chaîne de collines qui frissonnèrent sous l’impact assourdissant. La tempête, dans
un accès de folie furieuse frappa les contreforts. Mon esprit bascula dans la
confusion. Une partie de moi procédait à la traduction tandis que tout mon être me
reprochait mon effronterie pour avoir choisi cette ‘’Vaana raadu’’. La ‘’vaana’’
progressait rapidement, enveloppant la vallée et fouettant les jungles cachées là.
Elle détrempa les collines et fusilla les hauteurs où Madikeri était construite. Elle
engloutit le bazar et la gare des bus située à un demi-kilomètre.
Mais Baba continua de parler avec la même douceur et la même sérénité.
Terminant Son discours par une pluie de bénédictions, Il chanta trois bhajans, et
priant Ravindra Punja qui s’était avancé avec le plateau de l’arati d’attendre, Il parla
de mon duel avec un dilemme. Je dus également traduire en kannara ces phrases
lentes et délibérées pour le bénéfice de l’immense public.
‘’Avant que Je ne commence à parler, Kasturi vous a certifié que la pluie serait
chassée par Moi. Il n’était pas ferme dans sa foi, bien qu’il essaya d’insuffler cette
foi en vous, le pauvre homme ! Pendant tout ce temps, il avait peur, il s’inquiétait, il
priait, il Me suppliait. La pluie tombe maintenant à Mahadevpet. Elle n’atteindra cet
endroit que dans vingt minutes’’. Je fus alors obligé de faire réaliser à ces dévots
que j’étais comme la plupart des autres qu’ils avaient connus−un pendule oscillant
entre l’acceptation et l’appréhension.
Comme Baba le répète, juger de Sa gloire nous dépasse. Murphet a écrit qu’Il
contient en Lui-même et qu’Il a sous Son contrôle tous les pouvoirs de Dieu comme
un flacon d’encre dans lequel un océan a été compressé. Les Upanishads déclarent
que Cela est plein et que Ceci est plein. Baba a aussi annoncé qu’Il est tout ce que
256
Dieu est et que c’est Son Amour qui L’a incité à venir sous cette forme humaine.
Nous pouvons volontiers juger de Son Amour mais pas sa Sagesse ni Son Pouvoir.
Bhagavan a déclaré que dans cet Avatar, Il a revêtu le rôle d’enseignant,
d’enseignant de la Vérité. Ainsi, Il est à la fois Rama et Krishna. Son histoire est à la
fois le Ramayana et le Mahabharata. Quand Baba nous dit que Sa vie est Son
message, Il est Rama. Quand Il nous dit, ‘’faites comme Rama, mais pas comme
Krishna,’’ Il nous met en garde contre le fait d’essayer d’utiliser des montagnes
comme des parapluies ! Il nous conseille d’ ‘’agir comme Krishna l’a enseigné.’’ ‘’Je
peux,’’ déclare-t-Il, ’’lever sur Mon petit doigt toute une chaîne de montagnes. Pour
vous, pratiquer une seule ligne de la Gita est une aventure suffisante.’’
Baba enseigne une Gita particulière à chaque chercheur et à chaque caste, à
chaque classe sociale, groupe d’âge, profession ou communauté. J’ai écouté Ses
discours adressés aux enfants, aux femmes et aux personnes âgées, aux aveugles,
aux handicapés, aux étudiants des Veda Patasalas, de lycées, de collèges,
d’instituts techniques et scientifiques, de collèges pour jeunes filles, de collèges
d’agriculture, d’universités de médecine ; aux pensionnaires de centres de
détention pour mineurs, aux orphelins, aux pensionnaires de maisons de correction,
de maisons de redressement et de prisons ; à des groupes de professeurs (d’école
maternelle, primaire et secondaire), à des directeurs d’école, des professeurs
d’université ; des psychiatres, des médecins ; des lions et des rotariens ; des
hommes d’affaires, des cadres, des chefs d’ordre religieux ; des ouvriers d’usine,
des ouvriers sur des sites de barrage, des mineurs et des fermiers, à des infirmières
et du personnel de service social, des techniciens, des chercheurs en énergie
atomique, des soldats du génie, des jawans de l’armée, du personnel de l’armée de
l’air ; des poètes, des pandits, à des hommes de lettres ; des fermiers, des
pêcheurs, des policiers, des pèlerins et des moines, des journalistes et des
membres des communautés tribales. J’ai mis en vers les impressions que j’ai
récoltées tout en observant les visages de ces gens au cours de centaines de
discours que Baba a donnés dans les villages, les bourgades et les villes.
L’impact des discours de Baba sur les auditeurs est profondément positif.
Ils se rendent compte que Son discours est rafraîchissant mais sans glacer,
Plein de chaleur mais sans brûler,
Généreux mais sans noyer.
Il guérit ceux qui souffrent et les cœurs qui saignent,
257
Il est apaisant et pas lancinant, parfaitement revigorant.
Il applique un baume, calme, améliore sans dissiper.
Il invite à l’enquête, gagne l’assentiment,
Chasse le découragement, combat les réticences,
Insuffle la foi, fusionne et désamorce la vengeance.
Il n’impose aucune doctrine suscitant des querelles de dogmes.
Il informe, toujours charmant, jamais blessant, désarmant.
Il passe au crible ceux qui y répondent, relève les découragés,
Ondes sonores qui propagent Son amour, plus rapides que la lumière.
Quand vous entendez Ses paroles, vous décidez calmement
De faire un pas en avant sur la route du pèlerin…
De déployer vos ailes, d’explorer le ciel
Et de chercher les régions qui dépassent votre entendement.
Il accueille tous les assoiffés et les affamés,
Les boiteux et les geignards, ceux qui escaladent et ceux qui glissent,
Redresse ceux qui ploient, réconforte ceux qui se noient.
Ouvre les yeux et fortifie les membres,
Réveille l’endormi, pousse celui qui est assis à se lever,
Celui qui est debout à marcher, celui qui marche à progresser,
Celui qui progresse à atteindre le but,
Et celui qui atteint le but à se fondre dans le Soi.
258
SON HISTOIRE – L’HISTOIRE
Pendant 32 ans, de 1921 à 1954, j’ai donné cours à des classes préuniversitaires et à des étudiants préparant des diplômes de troisième cycle. En
moyenne, j’ai dû donner dix cours par semaine pendant 36 semaines chaque
année. Alternativement, j’enthousiasmais et je refroidissais mes jeunes, soufflant le
chaud et le froid, car l’Histoire est l’histoire de l’ascension et de la chute de l’homme
parsemée d’antagonismes et d’antipathies, de crucifixions et de croisades, de
Tamerlans et de Jeannes d’Arc, de Nérons et d’Asokas, de Legrees et de Lincolns,
de Marcos Polos et de Hiuen Tsangs qui composent la biographie tachée de sang
mais haute en couleur de l’homo sapiens. En pénitence pour les pitreries absurdes
auxquelles je me livrais en classe en tant que membre de l’honorable Faculté
d’Histoire, je me plongeais volontiers dans des devoirs incluant des cours extramuros destinés aux illettrés, aux marchands, aux fermiers, aux prisonniers, etc, qui
portaient sur les aventures, les accomplissements et les expériences des saints et
des sages de l’Inde avec en points d’orgue, la symphonie glorieuse de Sri
Ramakrishna Paramahamsa. Des années avant d’être libéré du joug de la Faculté,
j’avais fait le vœu de ne plus colporter les stupidités de l’homme sous le prétexte
qu’elles méritent d’être immortalisées dans l’Histoire.
Heureusement pour moi, après m’être débarrassé de l’emprise de l’Histoire du
malheur, je me retrouvai dans le laboratoire de l’Histoire de la joie. ‘’Faites partie
de Mon Histoire’’. Telle était l’exhortation de Baba à des milliers de personnes qui
s’étaient rassemblées à Prasanthi Nilayam pendant Dasara en 1960. Comment
pourrais-je écrire Son Histoire autrement, m’interrogeai-je en traduisant Son
télougou pour l’assemblée. La seule gloire est Son Histoire, je découvris. C’était
l’Histoire pour laquelle je désirais ardemment dépenser mes facultés, pas l’Histoire
ancienne, médiévale ou moderne, orientale, occidentale ou indienne, mais positive
et instructive, concernant toute l’humanité.
Il devint difficile pour moi de résister à la tentation d’accepter des invitations qui
arrivaient de tous côtés pour parler du phénomène Baba. Je dois avouer que,
lorsque je prenais connaissance d’un signe exceptionnel, d’une analogie dans les
épopées ou d’une déclaration éloquente qui pouvait éclairer une fraction du mystère
de Baba, je pensais à mes anciens étudiants et collègues de Mysore. Je débarquais
chez eux pour partager mon ananda avec eux. Je reçus une lettre du Swami
Abhedananda, un résident du Ramanasram à Tiruvannamalai. Avant même que ma
réponse à sa demande concernant la disponibilité de Baba à Puttaparthi ne lui
259
parvienne, Baba lui avait accordé Son darshan à l’ashram en se matérialisant dans
sa chambre à quatre heures du matin. Baba lui donna un coup sur la tête, un coup
que le vieux moine âgé de 70 ans décrit comme ‘’fort mais supportable’’. Quand il
s’assit dans le lit et quand il alluma la lumière, Baba ne disparut pas. Il parla
pendant plus de cinq minutes en télougou sur le processus de méditation adapté
aux aspirations et aux accomplissements du moine, puis Il disparut en disant : ‘’Ce
coup vous fera penser dans la bonne direction.’’7
Comment pouvais-je bien lire cette lettre et m’abstenir de monter sur le toit de la
maison pour crier son contenu à tous les passants ? L’histoire possède une
collection authentique d’incidents semblables dans les annales de chaque pays.
Quand j’entends des histoires similaires au sujet de Baba ou des interprétations
profondes d’anciens textes qu’Il donne dans la conversation courante, mon cœur
bondit. Je cours vers un groupe d’âmes sœurs et partage généreusement ma joie
avec d’autres. ‘’Tout au long du jour, Votre vertu et Vos actes rédempteurs seront
sur mes lèvres.’’ C’est mon message à moi-même.
Pendant le Cours d’Eté sur la Culture et la Spiritualité Indiennes, le premier qui eut
lieu à Brindavan, Whitefield, je pus parler de Bhagavan aux participants. Bhagavan
était présent parmi les étudiants. A la fin de l’exposé précédent, alors que je
grimpais les marches pour rejoindre l’estrade, Il se leva et s’avança. Il s’acquitta de
la tâche de me présenter, ainsi que le sujet sur lequel j’allais parler. Il le fit en une
seule phrase : ‘’A présent, notre Kasturi va danser.’’
Que pouvons-nous faire d’autre quand nous recevons l’amour et la joie qu’Il répand
sur nous ? L’Infini est entré dans la forme humaine pour assouvir la faim de son
âme, infinitiser la personne et satisfaire sa faim de Dieu. Aussi l’extase ne peut être
contenue par le corps frêle : elle déborde dans la joie et dans la danse. Baba a Luimême annoncé : ‘’Je suis le Maître de la Danse, Je suis Nataraja, le premier parmi
les danseurs.’’ Il danse dans chaque cellule de ce corps, Il danse dans chaque
atome. Ainsi, nous sommes nous aussi poussés à danser. En fait, Baba a avoué :
‘’Moi seul connais l’angoisse de vous enseigner à chacun comment danser’’. Lorsque
nous dansons, nous sommes submergés, nous sommes perdus dans la mélodie,
l’harmonie, la sérénité. Mon vénéré guru Mahapurushji écrit : ‘’Nous avions même
perdu le sens de la faim et de la soif. Nous dansions parfois tellement qu’en bas, le
gardien avait peur que la maison ne s’écroule. ‘’ Nous nous absorbons dans la
contemplation de notre propre immensité et immunité. Pour le Rig Veda, le plus
7
Pour plus de détails, voir l’article intitulé ‘’Lavision merveilleuse’’, NDT
260
vieux testament de la race humaine, le sage a révélé le but de toutes les girations
de l’homme sur la Terre : Aagaama (Nous sommes venus) Nrtaye (danser)
Hasaaya (rire) draagheeya aayuh (toute une longue vie !)’’
Le nord-est de l’Inde fut peut-être la première salle de danse où je pus éclairer les
visages avec l’annonce que l’Infini est venu se réaliser lui-même dans les limites de
l’homme où il brille d’une splendeur silencieuse. Mon fils était le directeur du Bureau
d’Etudes Topographiques de l’Inde qui a son siège à Shillong et toute la région du
nord-est comme domaine d’étude. La région comprenait les Etats de Meghalaya,
d’Assam, de Tripura, de Mizoram, du Nagaland et d’Arunachal Pradesh. Quelques
membres du personnel de l’armée et de la marine, une douzaine d’ingénieurs et de
docteurs ainsi qu’une poignée de sadhakas de cette région avaient découvert
l’Avatar et se languissaient de L’accueillir dans leurs cœurs. Mon fils partagea avec
eux son expérience et son enthousiasme. En tournée, il essayait de communiquer le
Message aux gens du commun attendris par l’adoration pour le Bhagavan implanté
en eux par le grand saint Sankardev. Les membres des communautés tribales qui
vivaient près de la frontière vallonnée du sous-continent étaient entrés en contact
avec Puttaparthi et Bhagavan en profitant de circuits organisés dans tout le pays
par le gouvernement indien.
Quand j’arrivai à Shillong, les dévots organisèrent une ‘’danse’’ dans la salle
spacieuse de la bibliothèque. Je parlai à un groupe de jawans dans la ville basse de
Shillong et à des membres du personnel de l’armée de l’air à Upper Shillong. Le
gouverneur, Sri B.K. Nehru, que l’on appelait familièrement le ‘’Vieil homme’’, fut
mis au courant de ma visite, et il voulut connaître le Message de Baba pour
l’humanité ainsi que Ses plans et Ses projets. Il me dit que quelques-unes de ses
relations proches qui se trouvaient à Bombay étaient très attachées à Baba et
qu’elles lui avaient raconté leurs expériences des miracles de Baba. ‘’Mais’’, me
confia-t-il, ‘’la manière dont votre Baba a redressé et assoupli ce chef tribal, B.Y.
est certainement le véritable miracle pour moi. J’aimerais que vous visitiez Along
tout près de la frontière et que vous y rencontriez les gens. Je m’occuperai de tous
les arrangements pour votre visite. Vous devez accepter. C’est une mission qui en
vaut la peine.’’ Je connaissais la personne qu’il avait citée. Je l’avais rencontrée
quand elle se trouvait en visite à Puttaparthi avec un groupe conduit par un soussecrétaire du gouvernement, Sri Patir, et un architecte, Sri Sarma, du Ministère des
Travaux Publics. Sarma était chargé de dessiner un temple pour les déités tribales,
Donyi et Polo, qui devait être construit à Along par le gouvernement.
261
B.Y. était affecté par une étrange douleur intestinale qui avait fait de lui un
invalide chronique. Les médecins et les chirurgiens de Shillong et de Gauhati
ne pouvaient ni guérir la douleur ni soulager son angoisse qui lui collait à la
peau. Il visita bon nombre d’hôpitaux, sans succès. B.Y. fut convaincu de se
joindre au groupe des membres des communautés tribales qui visitaient le
reste de l’Inde par le colonel Raja, conseiller du gouvernement pour les
affaires tribales. Dévot de Baba, il était certain que, quand le groupe
atteindrait Puttaparthi, la douleur disparaîtrait. ‘’Vous êtes conduit en
présence du Dieu vivant. Il exorcisera le démon qui a fait de votre abdomen
sa résidence,’’ le rassura-t-il. Ses paroles se sont avérées exactes.
Baba lui révéla qu’Il était conscient de sa douleur intense. Il lui dit que toute
la tribu était un spectateur angoissé de sa tragédie. Il matérialisa une petite
quantité de cendre curative à partir de l’air qui les entourait. L’officier
rapporta au gouvernement de Shillong que B.Y. fut guéri si radicalement et si
efficacement qu’à partir de ce jour, il consomma trente roupies de nourriture
par jour et qu’il ne se porta pas plus mal, malgré le gavage. La bonne
nouvelle se répandit dans la communauté tribale. Ils accueillirent le vorace
avec de grandes réjouissances. Baba devint Dieu venu comme médecin avec
la cendre comme panacée.
De North Lakhimpur où l’avion me déposa, après avoir parcouru en jeep plus de
250 km de routes éprouvantes, je parvins à Along. Là, je ‘’dansai’’ devant une large
assemblée de membres des communautés tribales. Je leur parlai du Dieu vivant qui
avait béni leur chef avec une pincée de cendre. Ils me montrèrent le site où devait
être bâti le temple de Donyi-Polo. Ils me dirent que Baba avait donné un plan de la
structure à l’architecte.
B.Y. et le groupe avaient quitté Puttaparthi par le premier bus. Ainsi, bien
que Patir m’avait chuchoté à l’oreille la bonne nouvelle que Bhagavan les
avait bénis avec une plaque et un plan, je n’avais pas eu l’opportunité de les
voir. A Along, sur le site du temple, je demandai au fonctionnaire qui me
chaperonnait de les apporter.
Ils se hâtèrent et ils revinrent avec deux coffrets en bois qu’ils ouvrirent
révérencieusement l’un après l’autre. Le premier coffret contenait la plaque
en Panchaloha avec les symboles de Donyi (le soleil) et Polo (la lune) gravés
dans le Om, la syllabe mystique des Védas. Le second coffret contenait une
262
enveloppe avec une feuille de journal à l’intérieur. C’était des dons de la main
divine, déclarèrent-ils. Je réprimai le sourire amusé qui marquait mon visage,
car je pris conscience de leur profonde loyauté envers tout ce que Baba
touchait et communiquait.
Sur le côté vierge d’une enveloppe usagée qui autrefois avait contenu une
lettre qui Lui avait été adressée, Baba avait dessiné le plan du temple. Il y
avait un cercle devant l’autel rectangulaire. Il leur expliqua : ‘’C’est une
plate-forme pour votre danse propitiatoire.’’ Il dessina une figure circulaire
devant l’entrée principale et dit : ‘’Ici vous sacrifiez les animaux, si vous le
devez.’’ Il recommanda au groupe : ‘’N’abattez pas d’animaux pour plaire à
Donyi et à Polo. Eux aussi sont des enfants de Donyi et de Polo. Dites aux
gens que s’ils s’aiment, les dieux seront plus heureux. Souvenez-vous-en ! Le
dimanche (jour de Donyi) et le jour de la Pleine Lune (jour de Polo), ne tuez
pas d’animaux. Et laissez-Moi vous dire ceci aujourd’hui même : quand Je
visiterai votre Along, ne tuez pas d’animaux où que vous soyez, pour
n’importe quelle raison.’’ Je conclus à partir de leur récit de ce qui s’était
passé à Puttaparthi que Baba avait planté les graines du doute et du dégoût
qui se transformeraient rapidement en une incrédulité saine à propos de la
validité et de la valeur de leur offrande traditionnelle du veau engraissé.
Comment Dieu peut-Il se réjouir quand Ses enfants placent devant Lui les
cadavres de leurs frères abattus par eux en Son nom ?
Mes deux conférences aux membres des communautés tribales furent traduites en
adi par le fonctionnaire chargé de le faire (Patir rapporta qu’à Puttaparthi, Baba
avait parlé à B.Y. et aux autres dans leur propre dialecte). A Along, je passai une
journée à l’école secondaire de la Mission Ramakrishna. Swami Bhavyananda qui
dirigeait l’institution était un moine du Karnataka que je connaissais depuis des
lustres et nous parlâmes avec nostalgie du bon vieux temps et de souvenirs qui
semblaient ne pas vouloir disparaître. Je parlai de l’Avatar Sai aux moines et aux
dévots laïques ainsi qu’aux élèves de l’école. B.Y. avait organisé un satsang à sa
résidence, le dernier jour de mon séjour. Swami Bhavyananda et moi, nous
dînâmes avec lui après la fin du satsang. La dévotion des hommes simples des
communautés tribales envers le Dieu vivant était pour moi une leçon qui
m’enjoignait de broyer les incrustations de dialectique scolastique qui enveloppaient
ma buddhi d’une épaisseur telle que la splendeur de l’Atma ne pouvait pas l’éclairer.
263
Je retournai dans la région du Nord-est cinq ans plus tard, quand le président d’Etat
de l’Organisation Sri Sathya Sai m’invita à présider la Conférence des responsables
des Unités qui s’étaient rapidement multipliées parmi les gens des plaines et les
tribus. L’atmosphère embaumait l’encens, les hauteurs répercutaient les bhajans,
les vallées résonnaient du Om, les namghars s’éveillaient avant les oiseaux et Sai
Ram était devenu le sésame qui ouvrait les cœurs des habitants. Des enfants qui
jouaient aux billes au bord de la route criaient Sai Ram.
La Conférence de Shillong dans le Meghalaya réunit des dévots Sai de villes et de
villages éloignés. Le colonel Raja, alors gouverneur adjoint de l’Arunachal Pradesh,
me persuada de visiter Tezpur, la capitale jusqu’à ce que l’érection de la nouvelle
métropole soit achevée. Je parlai aux fonctionnaires civils et militaires que le colonel
Raja avait invités au Raj Bhavan. Quand je m’assis, il se leva pour annoncer que lui
aussi était un dévot de Bhagavan, ayant trouvé en Lui la forme divine qu’il adorait
depuis des années. Il leur raconta un incident qui se produisit au Raj Bhavan
même. Un gigantesque massif de bambous autour duquel étaient placées les tentes
d’ouvriers népalais prit feu dans l’enceinte du Bhavan, dit-il. Les flammes,
déchaînées, montaient haut dans le ciel, et quand les gros bambous creux
éclatèrent à cause de la chaleur, le bruit ressemblait à des pétards. ‘’Je n’étais pas
présent. Ma femme s’est précipitée sous le portique et elle a vu la conflagration.
Elle a craint que les maisons des Népalais ne soient réduites en cendres et elle a
crié ‘’Sai Baba !’’
Le colonel Raja fit une pause. Nous nous interrogeâmes sur ce qui allait suivre. Il
reprit. ‘’Le feu est retombé en cinq secondes ! Même une douzaine de camions de
pompiers n’auraient pas pu accomplir ce travail’’. Sur ce, il invita toute l’assemblée
à se rendre à l’extérieur pour contempler le bosquet. L’appel avait attiré la réponse.
Le miracle était là pour que tous puissent voir et s’abandonner. A environ six
mètres du sol, chaque tige de bambou avait une pointe noircie, ce qui démontrait
sans aucun doute possible que le feu dut obéir instantanément et sans broncher à
la Volonté de Sai qui avait répondu à la prière.
A Tezpur, je fus autorisé à pénétrer dans le Centre d’entraînement des forces de
sécurité frontalières et je pus être présent pendant les bhajans. Je leur parlai de
l’Avènement de l’Avatar et de Son message de salut par l’amour. Les jawans du
Kerala découvrirent que j’étais né et que j’avais été élevé dans leur propre pays de
montagne et de mer (les deux voix de la liberté qui stimulèrent Shankaracharya
dans l’aventure libératrice de l’advaita). Ils se rassemblèrent autour de moi et je
264
leur récitai un long poème en malayalam que j’avais composé en l’honneur de
Bhagavan. Loin, très loin des palmeraies et des mangroves de leur pays natal, ils
furent enchantés d’entendre le poème et d’absorber la majesté qui s’en dégageait.
De Tezpur, je me rendis à Nowgong, traversant le Brahmapoutre qui s’étalait sur
plus de six kilomètres de terres dans sa furie obstinée. A Nowgong, Dilbrugarh et
Tinsukia, des centaines de dévots qui suivaient joyeusement la thérapie Sai pour
l’élimination des impulsions égoïstes et de la spiritualité exhibitionniste écoutèrent
mes paroles. Baba m’avait déclaré quand je pris congé de Lui à Puttaparthi : ‘’Si on
annonce un discours donné par vous, trente personnes y assisteront. Mais si on
annonce un discours donné par vous Me concernant, trois cent personnes y
assisteront.’’
A Sa manière propre et insondable, Baba s’était installé dans des milliers de cœurs
et de foyers, et je découvris très vite que j’avais été envoyé plus pour apprendre
que pour communiquer ce que j’avais appris. Les histoires que j’entendis, les
dévots que je rencontrai, les signes de Sa Présence et de Son empressement à
revitaliser et à remodeler ce que je vis dans les villages et dans les plantations, les
camps et les nouvelles implantations où mes hôtes m’emmenèrent me firent hésiter
à faire étalage de mes qualifications. Je réalisai la valeur de la déclaration que
j’avais souvent faite en parlant de Baba : ‘’Que connaissent-ils de Prasanthi Nilayam
que seul le Seigneur de Prasanthi Nilayam connaît ?’’
En donnant cours d’Histoire Britannique à mes élèves pendant les années
vingt, j’avais tendance à m’étendre sur la vantardise anglo-saxonne, ‘’Que
connaissent-ils de l’Angleterre, que seule l’Angleterre connaît ?’’, bien que je
le faisais avec un correctif. ‘’Les Britanniques gouvernent un Empire sur
lequel le soleil ne se couche jamais, parce que Dieu ne peut pas se fier à eux
dans l’obscurité.’’ Mais ici, c’est un empire gagné par Baba, un empire sur
lequel l’amour brille pour toujours, gagné par la compassion, un
Commonwealth de dévotion, de dévouement et de discipline.
A Tinsukia, je parlai à un groupe d’enfants de la paume levée de Baba, l’Abhaya
Hastha, visible sur le portrait qu’ils avaient devant eux, et je leur promis des prix
pour les rédactions qu’ils rédigeraient à propos de ce que je leur avais dit. A
Dilbrugarh, je racontai l’histoire upanishadique d’un glorieux pilier de lumière qui
apparut devant les dieux, alors qu’ils fêtaient fièrement leur victoire sur les démons.
Il posa un brin d’herbe devant eux. Le dieu du Vent ne parvint pas à le faire
265
trembler, bien qu’il soulevât sa plus furieuse tempête. Le dieu du Feu ne put, ne
fut-ce que l’abîmer, bien qu’il créât la conflagration la plus colossale. Le Seigneur
des dieux fut humilié, car la Lumière était UMA, AUM, la Volonté Toute-Puissante,
Brahman Lui-même. Les dévots savent que Baba était l’incarnation lumineuse, la
Volonté Toute-Puissante d’où s’en retournent chagrinés et plus sages la science, la
psychiatrie et l’érudition, comme le firent ces dieux.
Je continuai jusqu’à Gauhati, en passant devant une plantation de thé où les
cueilleurs circulent le long des huttes en chantant des bhajans chaque jeudi et
chaque dimanche à l’aube, qu’ils concluent en se prosternant devant Lui. Baba
s’était établi dans des douzaines de foyers de la ville et des environs. Je pouvais
voir Ses empreintes dans la cendre qu’Il répandait afin d’annoncer Sa Présence. Je
racontai des histoires au sujet de l’enfance de Baba à des enfants qui remplissaient
une salle immense. C’était tous des élèves des classes Bala Vikas. Je ‘’dansai’’ au
centre de service du samithi et à la bibliothèque, mais je dois avouer avoir été
envahi par une plus grande joie, quand je dansai avec une chatte blottie contre ma
poitrine dans le salon de la résidence de l’infirmière en chef de l’Hôpital du
gouvernement, à Gauhati...
Minkie, la chatte que je câlinais, fut sauvée de la mort par Baba, alors que dans un
accès de colère, elle était battue par une jeune fille dont elle était l’animal familier.
Il y avait seize portraits de Baba par l’entremise desquels Il assista à la torture et
chacun d’entre eux dégringola du mur, avertissant l’infirmière que son accès de
colère à l’encontre du chat avait provoqué la tragédie.
(Ce signal qui indique Sa Présence est un phénomène que les groupes Sai
expérimentent couramment. Le Dr. Samuel Sandweiss, le psychiatre californien,
écrit dans son livre : ‘’Un soir, Sharon et les enfants parlaient de Sai Baba dans
notre living. Etait-Il réellement réel ?, voulaient-ils savoir. ‘’Je pense qu’Il est réel,’’
répondit un des enfants sur un ton hésitant. A ce moment-là, une grande photo de
Baba s’écrasa brusquement sur le sol depuis la table proche, stupéfiant tout le
monde. Dans un murmure intimidé, tous commencèrent alors à affirmer : ‘’Il doit
être réel !’’)
Alertée, l’infirmière supplia sa sœur de cesser de battre Minkie et quand la chatte
toute tremblante fut déposée sur la table, elle s’ébroua pour se soulager de la
douleur et ainsi, la table accueillit une fine pluie de vibhuti odorante provenant sans
266
aucun doute de Puttaparthi. ‘’Si vous avez besoin de Moi, vous Me méritez,’’ dit
Baba. ‘’Appelez-Moi par n’importe quel nom, Je répondrai immédiatement.’’
Quelle histoire pour illuminer les pages du Bhagavatam qui se déroulait maintenant
parmi nous ! L’histoire connut une suite sensationnelle. La sœur de l’infirmière se
rendit à Prasanthi Nilayam quelques mois plus tard et de façon tout à fait
inattendue, Baba plaça dans ces mains qui avaient infligé des coups à l’animal
domestique une poignée de paquets de vibhuti avec l’injonction, ‘’C’est pour le
chat’’ ! Pas étonnant dès lors que je dansai avec le chat serré contre ma poitrine !
Alors que j’écris, j’ai devant moi une photographie du chat sur la table et sur
laquelle la vibhuti répandue par Baba tomba en abondance en ce jour fatidique. Elle
me met en garde contre toute pensée, parole ou acte qui provoque ou suggère le
moindre mal ou la moindre insulte ou négligence à l’encontre d’une être vivant, car
tous vivent en Lui et par Lui.
Je pris l’avion de Gauhati pour Calcutta à travers un épais rideau de nuages
sombres illuminés par des éclairs occasionnels. Je restai six jours dans cette ville.
Le président de l’Organisation Sathya Sai du Bengale-Occidental avait établi un tel
programme de visites et de discours dans presque toutes les régions où des dévots
aspiraient à entendre parler de Ses leelas et Ses mahimas que mon hôte me dit un
peu tristement à la gare de Howrah, où je pris le train pour Puttaparthi : ‘’Oncle !
La seule occasion où j’ai pu vous donner quelque chose à manger et à boire, c’est
quand je vous ai donné deux cachets d’aspirine avec un peu d’eau, vous vous
rappelez ?’’ On me trimballait dans tellement d’endroits pendant la journée que je
lâchai complètement prise. J’étais accueilli avec gratitude, parce que je leur
apportais une bouffée d’air de Puttaparthi à laquelle ils aspiraient.
J’allai à Dakshineshwar rendre hommage à la Mère et à l’Enfant de la Mère, le
Paramahamsa qui me conduisit à Baba. J’eus une surprise agréable et
réconfortante, lorsque les résidents de Dakshineshwar qui avaient formé un Sathya
Sai Bhajan Mandali m’accueillirent et m’accompagnèrent pendant que je priai au
temple et que je méditai dans la pièce sanctifiée pendant des années par Sri
Ramakrishna. Nous nous assîmes en silence sur le sol sacré près du Panchavati
Grove, face au Gange peu enclin à troubler la paix dans nos cœurs. Finalement, ils
demandèrent que je leur parle de Baba. Les mots flottaient dans ma conscience, et
je sentis qu’ils étaient inspirés par Guru Maharaj lui-même. L’heure passée à
partager ma joie avec eux est toujours imprimée en lettres d’or dans les pages de
ma mémoire.
267
Je me sens poussé à mentionner au moins quelques expériences exceptionnelles
qui eurent lieu pendant ma visite à Calcutta, puisqu’elles éclairent quelques facettes
de la splendeur avatarique de Baba. Sœur Madhuri, la femme d’un routier,
contribuait modestement à remplir la bourse familiale en faisant des petits boulots
dans le voisinage. Ils habitaient dans un immeuble délabré dans une ruelle boueuse
et tortueuse. Néanmoins, lorsque nous entrâmes dans cet espace appelé ‘’maison’’
par les deux bambins, nous fûmes frappés par la propreté et la piété qui en
émanaient. Nous nous demandâmes comment ils pouvaient bien avoir de la place
pour installer un autel sur lequel figuraient quatre portraits de choix de Baba, ainsi
que quelques autres déités spécialement vénérées dans l’Etat du Kerala. Nous
fûmes accueillis au son des bhajans et on nous présenta de petites nattes pour
nous asseoir et contempler les photos. Celles de Baba étaient recouvertes de
Vibhuti qui tombait en pluie sur des plateaux. Elle émanait des portraits et restait
collée, mais le visage de Baba resplendissait avec un sourire bienveillant sur chacun
d’eux. J’ai vu de telles émanations à Nellore, Mangalore et Ernakulam.
Je vis une petite icône en argent de Krishna bébé rampant à quatre pattes que la
sœur découvrit dans les fleurs sur l’autel le jour de Janmashtami, le jour saint où
l’on célèbre l’anniversaire de Krishna. Elle était là, dans un récipient presque
complètement rempli d’amrita qui coulait continuellement de l’image du Seigneur.
Je pouvais identifier la consistance, le goût et le parfum comme étant authentiques,
car j’avais déjà été le témoin de cet écoulement, j’avais reçu l’amrita dans la paume
et sur la langue, et j’avais apprécié le goût et la saveur de l’amrita créée
directement par Baba à Puttaparthi, Kovalam, Venkatagiri et Banashankari. Je
l’avais vue s’écouler de portraits et d’icônes dans le Tamil Nadu, le Kerala, le
Karnataka, le Maharashtra et le Nord-Est de l’Inde. Pas étonnant que cette ruelle
boueuse était devenue une route de pèlerinage. J’appris que les événements ne
pouvaient pas être cachés ou empêchés ou écartés. Les gens venaient, ils voyaient,
et ils étaient impressionnés. Ils examinaient, ils expérimentaient et ils étaient
éblouis. Ceux qui venaient pour se moquer restaient pour prier. Baba devint le dieu
du foyer de milliers de personnes dans toutes les parties de la ville tentaculaire.
Ce fut Sudha Mazumdar qui me raconta l’histoire. Elle fut présidente adjointe de la
Women’s Association of India, une auteure célèbre et une travailleuse sociale
infatigable. Elle avait été attirée par Sai depuis qu’elle avait vu Ses prodiges dans
cet humble taudis. Avec Baba, c’est le coup de foudre et la joie par la suite via la
compréhension. Plus tard, elle eut une série de visions et de voix qui furent
confirmées par Baba, à Puttaparthi.
268
Quand je visitai Calcutta quelques années plus tard, elle m’emmena dans l’aile
réservée aux femmes de la prison d’Alipore, lors de sa visite régulière pour y
enseigner aux détenues l’histoire du Ramayana. Je mis à profit l’occasion pour
raconter aux infortunées quelques histoires du Sai Ramayana. Etant donné la
courtoisie, le calme et la concentration avec lesquels les septante d’entre elles
écoutèrent les deux Ramayanas, j’en conclus que la compassion et la
compréhension aimantes peuvent baratter le beurre dont Krishna raffole, même
dans des cœurs pervers et pollués.
Après avoir fait ses premières classes avec Ramakrishna et le tantrisme, Sri S.P.
Ghosh, qui était le directeur principal de la prison d’Alipore, s’engagea aussi auprès
de Sai. J’entrai dans la prison avec lui et je me tins en méditation silencieuse dans
la cellule où, en 1908, Sri Aurobindo eut la vision de Vasudeva sarvam idam. En
1909, Aurobindo sortit d’Alipore dans la peau d’un homme nouveau. Il avait réalisé
qu’il était un instrument de Dieu.
Permettez-moi de faire une petite digression et de partager avec vous les
pensées qui affluèrent dans mon esprit, alors que je me trouvais dans cette
cellule. Aurobindo arriva à Pondichéry en 1910 et se réfugia dans cette
colonie française. Seize années de sadhana yoguique suivirent. Le 15 août
1926, alors que ses disciples célébraient son cinquante-quatrième
anniversaire (exactement 100 jours avant la naissance de Sathya Sai Baba à
Puttaparthi), Aurobindo déclara lors de son discours : ‘’L’objectif de notre
yoga, c’est d’attirer une Conscience, une Puissance et une Lumière de Vérité,
une Réalité divine qui est différente de la conscience qui est conforme à un
être ordinaire de la Terre−une Conscience, une Puissance, une Lumière de
Vérité, une Réalité divine qui est destinée à élever la conscience terrestre et
à tout transformer ici…’’ Je me sentis suprêmement heureux de me trouver à
l’endroit où Aurobindo avait été béni de la première vision qui conduisit à la
seconde.
Au cours d’une autre visite, je me rendis à la prison Dum Dum de Calcutta, à
l’occasion d’un jour férié où les prisonniers reçurent un repas festif. Je leur parlai de
Sai qui cajole les criminels comme Ses propres enfants malavisés, comme ceux qui
se trouvent en dehors des murs. Son amour le conduit à travers les barbelés et la
pierre, les verrous et les serrures chez ceux qui désirent purifier leur esprit avec le
détergent de la dévotion. Ils se montrèrent des auditeurs avides des récits que je
leur fis de Son omniprésence et de Sa compassion. Laissez-moi dire que j’ai eu des
269
occasions similaires de porter la Bonne Nouvelle et l’Evangile aux prisonniers de
Gulbarga et de Mysore dans le Karnataka et de Salem et Coimbatore dans le Tamil
Nadu. Des dévots de Baba qui visitent les prisons et qui ouvrent une fenêtre dans
les cœurs sombres pour révéler un coin de ciel bleu de l’amour de Sai me
conduisirent chez ces frères mutilés et menottés. J’en ai rencontré quelques-uns qui
sont venus à Puttaparthi d’Hazaribagh et de Warangal après avoir purgé leurs
peines. Le repentir les avait fortifiés et la foi avait renforcé leur volonté d’éviter
d’autres chutes et de continuer vers le But.
J’étais enchanté de voir l’apparition de vibhuti et d’amrita sur les portraits de
Bhagavan−une stratégie qui convainc même les rationalistes les plus retors. Je ne
pourrai jamais oublier les moments passés dans l’appartement de Das Gupta. Il me
décrivit comment le kumkum apparut mystérieusement sur le front de Baba et
d’Anandamayi et comment le jour de Shivarathri, il reçut du portrait de Baba un
linga et les jours suivants, un damaruko (le petit tambour de Shiva), un trisula (un
trident), une bilva argentée (une feuille sacrée) et quelques gouttes d’amrita. Il y
avait beaucoup de vibhuti qui provenait des photos de Baba et − le plus étonnant
de tous les phénomènes…de la photo du vénéré guru de Das Gupta, Guru
Mohananda qui avait lui-même assisté à l’incroyable spectacle qui indiquait que
Baba avait reconnu qu’Il utilisait ce guru comme instrument de Sa Tâche.
Il y avait un certain Ravi Kumar Basu qui vivait au rez-de-chaussée et dont le fils
âgé de trois ans ne pouvait marcher droit sur ses jambes. Bien que des gens aient
suggéré que les parents aient recours à la vibhuti disponible en abondance dans le
même bâtiment, leur ‘’superstition scientifique’’ les en empêchait. Mais un matin,
Baba poussa le garçon à gravir tout seul les dix-neuf marches. Il pénétra dans le
sanctuaire de Das Gupta, s’installa devant le portrait de Baba et il fut découvert en
train d’appliquer de la vibhuti sur ses jambes. Quand je marquai le désir de le voir,
il fut appelé et je pus voir que c’était un petit garçon tout à fait normal qui courait
partout.
Le Président de l’Etat du Bihar, le Dr D.S. Murthy, chimiste en chef chez Tata, me
convainquit de visiter Jamshedpur et Ranchi. Je fus surpris de voir une grande foule
de Pendjabis se précipiter vers nous quand nous fûmes repérés à la gare. Le
vénérable Sri S.D. Khera, le Président de l’Organisation Sai Seva du BengaleOccidental qui m’accompagnait, ne m’avait pas révélé qu’il était le guru héréditaire
d’une secte qui comprenait des centaines de familles. Puisqu’il avait été annoncé
que Sri Khera présiderait lors de mon discours dans la soirée, un contingent
270
appréciable de ses disciples y assistèrent et furent exposés au Sai universel et
unificateur. Dans un autre lieu, le Madrasi Hall, des employés du Tamil Nadu se
rassemblèrent une heure avant que le public ne soit là pour m’entendre lire et
expliquer dans leur langue et avec des illustrations le Sai Bhagavatham.
Le Président de l’Etat du Bihar me força à interrompre mon voyage et à m’arrêter
dans la petite gare de Chakradharpur, qui possédait un hall spacieux comme centre
de bhajans et de service construit par les membres du Sathya Sai Seva Samithi
local. Je fus rejoint là par un membre de l’Assemblée Législative du Bihar qui
représentait les tribus aborigènes de la région, les Adivasis. Il me décrivit la
sensibilité étonnante des gens de sa circonscription : ‘’Ils écoutent le silence et
contemplent le vide ; ils voient Dieu dans la feuille qui tremble et le diable dans un
oiseau qui crie,’’ dit-il. Ils ne sentent ni dégoût, ni mépris, ni peur chez les dévots
Sai et ainsi, ils leur font confiance comme à l’un des leurs. Mais ils se méfient des
pourvoyeurs de l’assistance sociale en col blanc et des chercheurs curieux en quête
de friandises anthropologiques pour leurs thèses de doctorat ; ils n’apprécient pas
la charité démonstrative ni les programmes motivés par les photos, expliqua-t-il. Il
était plutôt explosif dans sa condamnation de telles tactiques. Je souhaitai qu’il y
eut encore d’autres kilomètres à parcourir, mais Ranchi approchait rapidement et
on me conduisit dans la salle de conférence.
En rentrant à Calcutta, je remplis mes engagements à Kharagpur, Howrah et
Burdwan. La colonie des chemins de Fer de Kharagpur était réellement un village
de dévots Sai. Ils avaient acquis un bout de terrain et construit un centre pour leurs
activités de service et de sadhana. A Howrah, je fus surpris de découvrir l’ancien
hôtel de ville rempli bien au-delà de sa capacité maximale, ce qui témoignait des
efforts sérieux du Sai Seva Samithi local pour apporter la lampe de l’amour Sai dans
les foyers des faibles et des fléchissants. A Burdwan aussi, il y avait le même hôtel
de ville dans lequel se répercutaient des bhajans chantés par des centaines de
cœurs. Je pus bien communiquer avec le public, parce que nous étions sur la même
longueur d’onde.
J’étais aussi très impatient de me rendre à Darjeeling, parce que des troupes de
dévots des régions himalayennes comme la vallée de Kulu, Simla, le Sikkim, le
Bhoutan et le Népal venaient à Prasanthi Nilayam en quête d’un diagnostic et de
médicaments pour leurs maux et qu’ils rentraient chez eux guéris, reconstruits et
soulagés. Ceux qui les rencontrent par la suite sont étonnés de la transformation
qui s’est produite − l’assurance montrée, la courtoisie communiquée et la chaleur
271
de l’amitié manifestée. Je quittai Calcutta pour un endroit avec un nom difficile,
mais avec un aéroport tranquille d’où les frères des collines me conduisirent, non
pas à Darjeeling, mais dans une ville perchée sur un escarpement.
C’était une conspiration innocente par des pirates amicaux. On me dit que je devais
me reposer un peu et boire tranquillement une tasse de thé chaud. Pendant ce
temps-là, la nouvelle que Puttaparthi était arrivée se répercuta partout dans les
maisons accrochées aux rochers escarpés et aux crevasses, aux petits sommets,
aux plateaux et aux promontoires, et trois quarts de la population−hommes,
femmes et enfants se rassembla sous ma fenêtre et me contempla comme si j’étais
l’homme qui avait marché sur la lune. Quelqu’un les rassembla dans un hall où l’on
me conduisit. Ils chantèrent des bhajans et apaisèrent l’atmosphère. Je n’étais que
trop heureux d’apercevoir l’étincelle de leurs yeux, lorsqu’ils écoutèrent les histoires
de Baba et de la conquête universelle qu’Il avait accomplie grâce à l’amour.
Après ceci, on me relâcha et nous pûmes nous rendre à Darjeeling où un copieux
programme m’attendait ainsi qu’une ample provision de gants en laine, de pulls, de
châles, de tricots, de chaussettes et de bonnets.
Je parlai à plusieurs groupes pendant les deux jours de mon séjour, mais deux
événements sont restés gravés dans ma mémoire. Le premier fut mon discours
aux membres du personnel et aux étudiants d’une école fondée par une femme et
une mère en souvenir d’un mari et d’un fils tué alors qu’il circulait en scooter.
C’était un ardent fidèle de Baba et l’école venait d’avoir deux ans. Mes hôtes me
dirent que le chemin le plus facile pour arriver à l’école à temps passait par le
piétonnier où les voitures étaient interdites. L’école me voulait ; je voulais l’école.
Le piétonnier nous séparait. Mais nécessité fait loi. Ils découvrirent un moyen. Mon
hôte me suggéra de tomber malade, ainsi je pourrais être transporté en ambulance
dans le piétonnier. L’interdiction ne concernait pas les véhicules de cette catégorie.
Ce n’était pas une perspective très agréable, mais ils me supplièrent d’accepter. Je
n’aurais qu’à me coucher, étendu de tout mon long sur la banquette bien
rembourrée. Trois d’entre eux m’accompagneraient, l’inquiétude se lisant sur leurs
visages, l’un près de ma tête, l’autre près de mes pieds et le troisième sur la
banquette opposée. Je reçus une vision de Baba que ma situation fit glousser, mais
Il donna Son accord, quand je Le priai de répondre par oui ou par non. Ainsi
l’ambulance arriva, suite à un bref appel téléphonique. Je me hissai dedans et
m’allongeai sur la banquette pas si bien rembourrée. Les autres prirent leurs places
272
avec des têtes d’enterrement et nous fonçâmes à travers le piétonnier. Après la
réception à l’école, nous répétâmes la manœuvre en sens inverse.
A Darjeeling où je pouvais voir clairement le Kanchenjunga, le désir d’observer les
premiers rayons du soleil éclairer le Mont Everest fut irrépressible, d’autant plus que
sa réalisation n’impliquait qu’une promenade en jeep aux petites heures jusqu’à
Tiger Hill dans le froid mordant et un ciel dégagé au-dessus du mont. Mes hôtes y
consentirent. Ils me transportèrent sur la colline, et je me retrouvai en première
ligne des spectateurs debout sur la pointe des pieds qui attendaient que la lumière
éclaire cette scène de sublime grandeur. Mais les nuages s’y opposèrent. Je
redescendis, le cœur lourd et triste. Certains pèlerins ne purent toutefois digérer
leur déception. Certains déclarèrent qu’ils virent ce que l’on ne leur a pas montré.
J’eus toutefois une grande consolation le matin même. Le Mont Everest jouait à
cache-cache avec moi et s’amusait peut-être de ce vilain jeu. Mais bientôt, je me
retrouvai au côté de l’homme que même la plus haute montagne du monde n’osait
pas mépriser. Il lutta, et malgré tous les jeux de cache-cache, il gagna. Il s’appelle
Tenzing Norkay, et quand je me rendis à l’Ecole d’Alpinisme de Darjeeling, il m’offrit
une longue et chaleureuse poignée de main.
A l’Institut, une surprise m’attendait. Alors que nous suivions le chemin en gravier
qui conduisait au bâtiment, nous rencontrâmes un homme qui balayait les
nombreuses feuilles mortes qui le jonchaient. Il répétait : ‘’Sai Ram’’, ‘’Sai Ram’’, le
sésame qui mène à la paix et à la joie ! Voilà un diamant caché dans un mendiant,
me dis-je en moi-même. Après qu’on lui ait donné mes références, il abandonna
son balai et courut vers la cabane où les siens vivaient. Nous continuâmes notre
chemin et nous sortîmes de l’Institut après une heure, puis l’homme nous invita
pour une séance de bhajans à la mode de Puttaparthi, de Sri Ganesha à Jai
Jaggadeesha Harey et Sathya Sai Baba Ki Jai, avec le plateau de vibhuti. A des
kilomètres de tout et face aux saintes montagnes himalayennes, un modeste
serviteur de Sai suit Ses directives : ‘’Maan Anusmara Yuddhya cha’’. ‘’En Me
gardant toujours à l’esprit, engagez-vous dans le jeu de la vie’’.
J’eus la grande chance de passer quelques jours dans l’Etat d’Orissa que je nomme
Orissai, car d’importants groupes de volontaires masculins et féminins arrivent à
Puttaparthi de cet Etat et se distinguent par leur enthousiasme à servir les dévots.
‘’Nous balayons les routes et nettoyons les environs pour le passage du char de
Jagannath (le Juggernaut des dictionnaires anglais) à Puri, la Ville Sainte, aussi,
attribuez-nous le même service sacré de garder le site de Prasanthi Nilayam
273
impeccable,’’ demandent-ils. Ces gens ont été modelés en de simples serviteurs de
Dieu par les poètes, les pandits, les Pandas (prêtres) et les sages du passé.
Jagannath, le suprême souverain du cosmos sous la forme de Krishna, règne sur le
pays avec son frère Balarama et sa sœur Subhadra. Pour indiquer que ce ne sont
que des noms et des formes, des réceptacles provisoires de la Volonté du ToutPuissant, les icônes de bois sont solennellement remplacées après quelques années.
On offre au Seigneur Jagannath du riz bouilli dans des pots en terre cuite, car c’est
la nourriture et ce sont les plats que les adorateurs de Jagannath utilisent dans
cette terre sacrée. J’étais heureux d’être avec eux ce jour-là.
De Kurda, où je descendis du train Calcutta-Madras, je me rendis à Berhampore,
Konarak et Puri. Je dois dire que je fus emporté par la vague d’affection provoquée
par la récapitulation des jours heureux que des dizaines de dévots passèrent à
Puttaparthi et que mon nom et ma présence avaient déclenchée. A Puri, je restai
pétrifié devant un témoignage de la dévotion d’un célèbre pandit sanscrit envers
Sathya Sai. C’était un char de guerre avec quatre chevaux impétueux prêts à
charger, l’œuvre de sculpteurs et de peintres conçue par un poète mystique qui
avait imaginé la scène classique du champ de bataille de Kurukshetra. Le char
d’environ huit mètres de haut, de la base des roues jusqu’à la bannière et de cinq
mètres de large était un rêve réalisé, une vision rendue tangible. Arjuna était là,
découragé et sous l’emprise de l’illusion, bien qu’on pouvait sentir sa discipline et
son dévouement. Le Seigneur, la Vérité qui soutient le Cosmos, la Bonté qui le
nourrit et la Beauté qui l’adoucit est à son côté. Il tient le fouet pour l’activer et les
rênes pour maîtriser son inconstance. Et Krishna a placé devant Arjuna la Geetha
Vahini prononcée par Sai Krishna ! Le char qui symbolise le dialogue NaraNarayana, vague-océan (le trait d’union étant une hypothèse qui est fondée sur de
l’autohypnose et non sur la Vérité) est là, majestueux, et proclame que Baba, qui
prononça la Geetha Vahini, est le Sanathana Sarathi.
J’ai découvert que tous ceux qui sont parvenus en présence de Sai, que ce soit lors
de visites en des lieux où Son darshan est possible ou que ce soit Lui qui les visite
lors de rêves ou dans des visions, dans des films ou par l’intermédiaire de portraits
ou des pages d’un livre ou par le biais d’apparitions physiques réelles et des signes
et des signaux concrets, tous ceux-là, je ne sais trop comment, sont attirés vers les
autres dévots et sont poussés à partager leur allégresse avec ceux qui deviennent
aussi exaltés qu’eux-mêmes. Chacun possède un bouquet de roses fraîches et
odorantes sur son autel intérieur. Au cours de séjours en différents endroits, j’ai vu
274
ma foi en la divinité de Baba renforcée au-delà de toute épreuve. L’impact de ces
révélations intimes de Sa gloire fut profond.
Un inspecteur des Impôts me confia qu’il avait utilisé sa jeep ‘’officielle’’ pour se
rendre dans un sanctuaire de Shiva isolé situé dans une forêt accessible seulement
par une longue piste praticable par beau temps. Ce véhicule le transporta, lui, les
femmes et les enfants de deux familles prolifiques−la sienne et celle de son voisin.
Le sanctuaire se situait dans une grotte sur l’escarpement d’une colline rocheuse.
Sa réputation se fondait sur son inaccessibilité et sur le goutte-à-goutte incessant
qui tombait du plafond sur le Shiva Linga. Je prévoyais que son récit allait finir par
le fait qu’ils soient bloqués la nuit en plein milieu de la jungle et ce fut le cas. La
jeep s’embourba dans un nullah, alors qu’il restait environ trois kilomètres à
parcourir et ses occupants se révélèrent trop faibles et trop peu nombreux pour
l’extirper du bourbier et la pousser ou la tirer d’un côté ou l’autre de la pente. Aussi
le dévot, le seul homme disponible en ce moment critique, courut vers la grotte en
espérant recevoir de là les renforts musculaires nécessaires pour désembourber la
jeep.
Il n’était maintenant plus intéressé par le linga ou par le goutte-à-goutte. Il compta
le nombre d’hommes assis ou appuyés à la lumière de la seule lampe à huile. Ils
étaient sept mendiants vêtus de la robe ocre, mais il ne put les persuader
d’entreprendre les six ou sept kilomètres de marche à travers une jungle infestée,
dirent-ils, d’ ‘’animaux sauvages’’. Cette information le fit revenir encore plus vite
auprès des femmes et des enfants, mais alors qu’il n’était plus qu’à quelques
centaines de mètres du nullah, il tomba sur un petit groupe d’hommes jeunes qui
lui dirent qu’ils avaient poussé la jeep sur le sol ferme. Elle pouvait maintenant
reprendre le chemin de la maison. ‘’Nous sommes des Sai sevaks,’’ crièrent-ils
depuis la jungle où ils disparaissaient. L’Orissa était devenue l’Orissai en
conséquence d’une accumulation de miracles de cette nature.
Le défunt Rao Saheb Sohan Lal était le Président d’Etat de Delhi, de l’Haryana, du
Pendjab et de l’Himachal Pradesh. Il était impatient que je partage sa joie due à la
diffusion phénoménalement rapide du Message Sai de vérité, de moralité, de paix et
d’amour dans ces quatre Etats. Baba attirait quotidiennement des centaines de
milliers de personnes à New Delhi chaque fois qu’Il visitait la métropole. Hommage
Lui fut rendu sous la forme de projets de service dans des bidonvilles et des
hôpitaux, de centres de bhajans actifs, de dons de sang et d’organisation d’étude
des Ecritures et de leçons spirituelles pour les enfants. D’une façon ou d’une autre,
275
j’avais manqué la chance d’être à Delhi, lorsque Baba y était (jusqu’à très
récemment, en mai 1982). Mais Sohan Lal me conduisit aux Centres Sai de Seva
qui avaient poussé et qui s’étaient développés là où les Pieds de Lotus du Seigneur
avaient touché les cœurs humains et imprimé en eux le Message, ‘’Commencez la
journée dans l’amour, passez la journée dans l’amour, finissez la journée dans
l’amour. C’est la voie qui mène à Dieu.’’
Sai me donna le courage d’oser parler en télougou, lorsque j’aspirai à gagner la
gratitude des Andhras vivant et travaillant loin du lieu saint sanctifié par l’Avatar
Sai. Je m’exprimai devant l’Association Télougoue du Venkateshwara College de
Delhi et je m’adressai à des dévots tamouls et télougous dans le hall spacieux de la
résidence de Sohan Lal à Golf Links Road. Sohan Lal m’offrit l’opportunité de
rencontrer des étudiants, des enfants, des femmes et des sevadals. Il m’emmena
au Kurukshetra, où une assemblée gigantesque de plus de cinq cent mille
personnes avaient écouté dans une extase silencieuse l’appel à l’action prononcé
par Sai Krishna en faveur de la pureté individuelle et sociale, la compréhension et la
compassion. Je demeurai paralysé sur ce champ sacré imprégné du sang de
nombreuses batailles fratricides, mais néanmoins un mémorial à l’aurige qui assure
la victoire de la Vérité. Situés dans un espace entre les montagnes et le désert à
travers lesquels des armées peuvent marcher de la Vallée de l’Indus au Gangétique
et du Gangétique à la Vallée de l’Indus, nous avons là une série de champs où des
hommes massacrèrent leurs frères humains.
A Chandigarh, je parlai du caractère unique et de l’universalité du Message de Baba
et de Ses recommandations pour raffiner et diviniser nos émotions et nos passions.
Nous suivîmes les traces laissées par Bhagavan en faisant halte où Il avait fait halte
et en percevant l’écho de Sa voix dans la conduite et la conversation des gens que
nous rencontrions. Nous Le humâmes à Ambala et à Kalka et nous empruntâmes la
portion de route que les résidents d’une ville située en bordure de route avaient
transformée en procession colorée et chantée pour la voiture de Baba. Nous
parvînmes à Simla où nous séjournâmes dans le palais même où Il avait séjourné.
Face à lui se trouvait le jardin sacré où s’étaient assis les enfants d’Himachal pour
être cajolés et nourris par la Mère Sai. A présent, Sohan Lal me maternait en
alimentant la cheminée de la chambre où je dormais et en me recouvrant de laine
douillette. D’après le nombre et la variété de gens qui affluèrent au palais, je pus
mesurer l’impact que Baba a eu sur les simples gens des collines, car j’étais sûr
qu’ils vinrent me voir et m’écouter parce que j’étais une voix du Puttaparthi de
Bhagavan.
276
L’aube odorante se glissa à travers les cèdres et les pins et éclaira les marguerites
et les dahlias autour du portique. Il y a aussi un piétonnier à Simla, mais j’évitai
une seconde pseudo-fièvre. Je préférai marcher jusqu’à la salle de conférence, car
Sohan Lal me parla des milliers de gens qui avaient rempli chaque centimètre carré
du piétonnier pour écouter avec une attention soutenue le discours de Bhagavan et
reprendre avec vigueur après Lui les bhajans qu’Il leur avait enseignés. Il avait
parcouru à pieds nus le piétonnier, en sillonnant les allées des hommes et des
femmes, souriant, parlant, réprimandant, acceptant pétitions et prières, conférant
récompenses et grâces.
De nombreux conférenciers qui passent d’une estrade à l’autre se plaignent qu’en
plus de devenir des raseurs insupportables pour le public qui tourne les yeux vers
eux pour leur édification, eux-mêmes sont rapidement affectés par un ennui
écœurant. Mais les mêmes gens accueillent la répétition du même discours, s’il
tourne autour de Baba, car il est plein de possibilités agréables. Il peut susciter
l’émerveillement, l’admiration, l’adoration, la soumission, l’allégresse, la gratitude,
l’euphorie, la jubilation ou toute autre réaction semblable. Ce conférencier ne peut
jamais répéter son discours, parce que l’image de Baba qu’il installe dans les cœurs
des auditeurs possède un million de facettes qui peuvent attirer l’attention. Le
temps ne trace pas de ride sur Sa gloire. L’omniprésent Baba est Félicité éternelle.
Ce jour-là, par l’entremise des élèves balvikas, le samithi avait aussi organisé une
présentation de quelques danses folkloriques d’Himachal que Simla présenterait à
Puttaparthi dans le cadre d’un festival de danse folklorique national durant les
célébrations du Jubilé d’or de l’Avènement de l’Avatar.
Sri Sathya Sai, lors de Son voyage à Simla, en 1975
277
Bhagavan avait suivi une route recouverte de neige jusqu’à un endroit situé à
environ vingt-cinq kilomètres de Simla, d’où l’on pouvait voir les océans hiverner
sur la chaîne himalayenne comme d’épaisses couvertures blanches de neige. Je
parcourus aussi cette distance pour me tenir à l’endroit indiqué par Sohan Lal et je
frissonnai face à la scène superbe et sublime qui s’étalait d’un bout à l’autre de
l’horizon. Des pics acérés ou émoussés, des pics lisses ou déchiquetés séparés par
de hautes chaînes de montagnes scintillantes avec de lourdes couronnes d’argent
me donnèrent leur darshan divin. C’était une image resplendissante qui envahissait
le ciel, un souvenir inestimable dans le trésor de mon être.
Sohan Lal et moi nous nous rendîmes aussi à Jullunder. Bhagavan avait visité
Mogha près de la frontière pakistanaise et Il y avait inauguré un prestigieux hôpital.
C’était un acte de grâce. Des centaines de milliers de personnes avaient alors reçu
Son darshan et écouté Sa voix captivante et Son message. Le contact se transforma
rapidement en conviction dans le cœur héroïque du Pendjab. Des signes et des
miracles étaient visibles en abondance. Des sikhs des Forces Armées recherchèrent
activement Sa Présence. A Jullunder, les dévots se réunirent dans une grande salle
et je pus leur parler de l’amour, de la sagesse et de la puissance de Baba.
Bhagavan m’autorisa deux fois à présider la Conférence d’Etat des Unités de
l’Organisation Sathya Sai de Seva du Madhya Pradesh, une fois à Indore dans
l’ouest et l’autre à Raipur dans l’est. Je vis Baba dans les yeux de chaque délégué,
et leurs yeux brillaient en entendant le moindre incident illustrant Son omniprésente
compassion ou tout poème qui jaillissait de Lui comme un chant. L’air était l’onde
porteuse qui transmettait Son upadesh. Je m’étendis sur la tâche que l’Avatar avait
prise sur Lui et sur la manière dont nous, qui avons reçu l’avantage de la
contemporanéité, nous devons satisfaire à l’obligation que cet avantage implique.
A Indore, j’appris beaucoup sur la révolution spirituelle Sai. Là-bas, les dévots
avaient une façon unique de nourrir les pauvres, ce qui est prescrit comme
sadhana. Chaque maison préparait un paquet de nourriture comprenant les plats
qui formaient le menu du dîner de la famille. En fait, le destinataire inconnu du
paquet était aussi proche que quiconque à la table du dîner. Des volontaires
passaient régulièrement chaque jour vers midi collecter les offrandes dans une
douzaine de maisons chacun et les déposaient respectueusement dans les mains de
ceux qui vivent de cette charité. Je dirigeai un jeu de questions-réponses à
l’intention des sevadals et je me rendis compte qu’ils étaient plutôt faibles en ce qui
concerne les connaissances que l’on pouvait retirer de ‘’Sathyam Sivam Sundaram’’.
278
En conséquence, le Président d’Etat émit une circulaire pour que les responsables et
les sevadals fassent des efforts pour comprendre et assimiler le contenu des livres
sur la vie de Bhagavan. Dans un orphelinat, je vis des enfants que l’on nourrissait
et dont on était en train de s’occuper. Ils avaient été tellement transformés par la
méthode d’éducation Bala Vikas de Baba que même lorsque je leur proposai du
halva, il n’y eut pas de ruée ni de mains tendues avant que ce ne soit leur tour. Et
vous savez quoi ? Quelques enfants dans la posture du lotus avec les paumes sur
les genoux et les doigts formant un mudra étaient perdus en dhyana jusqu’à ce que
je les ’’ramène’’ dans la classe avant de partir ! Je ne pus résister à la tentation de
visiter Ujjain, où un samithi actif exhortait les dévots à pratiquer la sadhana de
l’amour et du service. Mon discours fut traduit par un professeur de l’université
locale, provenant du Tamil Nadu.
En écoutant sa diction mélodieuse en hindi et en me souvenant de la charmante
cascade d’hindi qui formait le discours d’un percepteur des Impôts provenant de
mon Kerala natal à Indore, je ressentis une pointe de honte de devoir m’accrocher
à une langue inconnue de la plupart tout en transmettant la gloire de Son Histoire.
Pour surmonter ce handicap, je me liai d’amitié avec un professeur d’université du
Kashmir College, docteur en hindi, et je le convainquis de me traduire dans un hindi
simple et courant un long discours décousu et spontané sur Baba que j’enregistrai.
Il me remit un paquet de 25 feuilles en hindi. Ma langue et mon oreille, habituées
depuis des années à la famille des langues dravidiennes …le malayalam, le tamoul
et le télougou, n’osait pas s’aventurer dans la langue indo-européenne, mais je me
forçai à l’épreuve. Je répétai le discours devant quelques amis, et chaque semaine,
je cherchai de nouvelles victimes. Aux endroits appropriés, j’insérai des hésitations,
des pauses, j’accentuai certains passages et je fis des digressions que j’avais aussi
soulignées dans le script. Lorsque je fus convaincu de pouvoir faire face au public
dans les régions où l’on parle l’hindi avec cet unique discours écrit lu comme si
c’était ma langue maternelle, j’invitai quelques dévots hindis pour la répétition
finale. Avant même d’avoir fini de lire dix pages, ils me conseillèrent de laisser
tomber, bien qu’ils me félicitèrent pour mon courage.
Sur la route d’Ujjain à Bhopal, je séjournai un jour à Sohore où je m’adressai en
anglais aux étudiants de l’Ecole d’Agriculture située à quelques kilomètres de la
ville. Comme ils connaissaient très peu la magnificence de l’Avatar, je pus aider à
imprimer l’empreinte de Sai dans leurs cœurs ou tout au moins, à susciter leur
curiosité et leur sens de l’émerveillement. Ce jour-là, les membres du Sai Seva
Samithi de la ville se rendaient au Foyer des Lépreux et j’acceptai volontiers leur
279
offre de les accompagner. Une quarantaine de pensionnaires s’assirent sur deux
longues lignes qui se faisaient face avec leurs assiettes devant eux dès qu’ils
entendirent le klaxon de notre camionnette car ils espéraient une fête de chappatis,
de curry, de dhal et de pappad avec un dessert spécial, le srikhand. Ils savaient que
c’était du srikhand cette semaine, car ils en avaient demandé et cela leur avait été
promis !
Je fus heureux de découvrir une nouvelle forme de l’amour de Sai à Sohore.
Chaque dimanche, lorsqu’il est temps que la camionnette reparte avec les
volontaires sevadals, le coordinateur demande quel dessert particulier les frères et
les sœurs lépreux aimeraient qu’ils leur apportent la semaine suivante.
Généralement, ils sont prêts avec un nom, car ils mettent en commun leurs idées,
et après quelques discussions, ils arrivent à un consensus. Une vieille femme (qui
avait mendié à Shirdi pendant plusieurs dizaines d’années) avait fait campagne pour
le srikhand, un dessert tenu en haute estime par les épicuriens du Maharashtra et
ils le réclamèrent tous d’une seule voix, bien qu’elle seule ait une petite idée de son
délice. Les sevadals ne le connaissaient pas non plus, aussi ils la questionnèrent sur
les ingrédients, les mesures et la préparation. Le produit de leurs expériences était
venu avec moi dans la camionnette et quand il fut servi, la femme de Shirdi le
déclara excellent. Les autres étaient d’accord et ils en réclamèrent davantage. Oui.
Une cuillerée sur la langue me dit que c’était à coup sûr une spécialité de Pune.
Cette femme doit avoir été une super cuisinière avant de développer la maladie et
de commencer à mendier.
A Bhopal, capitale du Madhya Pradesh, je ne fus que trop heureux de parler aux
étudiantes du Collège Sathya Sai pour jeunes filles et de rencontrer le directeur et
les membres du personnel. Le Président des samithis de l’Etat avait accepté en mon
nom deux autres engagements de conférence, l’un au Collège Médical, où je parlai
des ‘’guérisons’’ effectuées par Baba pour tous les types de ‘’maux’’, en personne
ou autrement, et un autre à la Bharat Heavy Electricals, Ltd, une entreprise du
gouvernement indien. L’auditoire de l’usine était rempli de scientifiques,
d’ingénieurs et de techniciens. Le directeur présidait. J’utilisai cette opportunité
pour leur parler des limitations de la science et de la manière dont Baba
transcendait ses lois. Les dévots se réunirent un autre soir et m’écoutèrent parler
de l’Organisation, de ses idéaux et de ses programmes ainsi que des règles de
discipline que les membres doivent observer.
280
Laissez-moi déclarer que, où que j’aille, je découvris des groupes bien soudés
d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont la nouvelle société de l’Ere Sai de
l’histoire humaine. Le progrès humain, dans n’importe quel domaine ou direction,
ne peut se réaliser par phases ou par étapes. Comme Bergson l’a observé : ‘’C’est
réellement un bond en avant,’’ et le bond, selon lui, n’est effectué que lorsque
l’humanité est secouée ou ébranlée par un événement ou une personne
extraordinaire. Baba est cette personne et les groupes auxquels je me suis mêlé
dans tous les endroits que j’ai visités sont les pionniers, les propagateurs, les
instruments, les participants. Les graines semées sont séparées, quel que soit le
sol, et chaque unité est une graine qui grandit à sa propre allure en rencontrant les
obstacles locaux et en assimilant les bienfaits locaux. Mais toutes sont d’un seul
type : elles sont nourries par le même Soleil et ne produisent qu’une seule récolte :
la récolte de l’amour.
Bombay a été définie comme l’estomac de l’Inde par Baba, et comme la pilule
avalée entraîne la force du corps entier, Sai l’a traitée avec des visites annuelles.
J’ai eu plus d’une fois l’opportunité de rencontrer des dévots Sai à Sion, Chembur,
Fort, Andheri, Sivaji Park, Worli et dans beaucoup de banlieues comme Thane,
Ullasnagar et j’ai constaté la croissance phénoménale de leur nombre, de leur
discipline et de leur foi. Dans cette cosmopolis, j’ai pu toucher le cœur de
nombreuses personnes parlant le télougou dans les chawls de Bombay, le tamoul à
Matunga et le kannara à Sion.
Il y a plusieurs années, Sri M.M. Pinge, le Président de l’Etat du Mahrashtra,
m’invita à participer à un pèlerinage déboussolant de dix jours de Bombay à
Bombay dans une camionnette que l’Organisation avait récemment acquise. Nous
étions cinq hommes en tout. Longtemps avant notre retour à Bombay, nous étions
unis comme une joyeuse et solide bande de héros. Nous avions des films sur Baba
qui étaient montrés à la fin de mon discours. La perspective de voir un film sur
Baba attirait la grosse foule, même dans des hameaux, et le sevadal chargé de la
projection choisissait des endroits incroyables dans son enthousiasme à montrer les
images, quelle que soit l’heure. La camionnette se comporta admirablement bien,
consciente manifestement de la mission pour laquelle elle avait pris la route. Les Sai
Seva Samithis avaient publié nos programmes bien à l’avance et ainsi, nous fûmes
accueillis par l’élite de chaque ville, ce qui incluait les étudiants et les enseignants,
les travailleurs sociaux et les aspirants spirituels.
281
C’était les jours où un président d’université, qui avait respiré autant que moi
l’atmosphère de Dakshineshwar, crachait sa colère sur le Soleil qu’il ne pouvait
contempler, la ‘’Vérité, Beauté, Bonté’’ qui viendrait sur la Terre sous forme
humaine, selon Vivekananda lui-même. Des gens qui s’accrochaient au rationalisme
enterré il y a longtemps par Eddington, Jeans et compagnie, se pavanaient en
annonçant que par leurs incantations, ils avaient exorcisé la Terre de Dieu et des
hommes de Dieu. Le mécontentement qu’ils provoquèrent par leur cacophonie et
l’admiration suscitée par l’indifférence olympienne avec laquelle elle fut traitée,
même par les dévots les plus sensibles de Baba, en amenèrent des milliers, partout,
à écouter, voir et retourner avec la foi en Dieu éveillée ou approfondie.
Prenant la route côtière au départ de Bombay, nous arrivâmes à l’heure à Ratnagiri
pour la conférence et la représentation du film. Dans cette ville, beaucoup de
dévots attendaient depuis des années la visite que Bhagavan avait promise, et
beaucoup sentirent maintenant que Baba était réellement présent et installé dans le
fauteuil placé pour Lui à l’entrée de la salle. Notre prochaine étape fut Goa,
marquée en lettres d’or, en mémoire du miracle de l’appendice au Raj Bhavan. De
Goa, nous nous rendîmes à Sangli et à Miraj, puis à Satara et à Poona. Je fus
heureux de pouvoir parler à des assemblées en deux endroits différents à Goa ainsi
qu’à Poona. A Sangli, quand je mentionnai l’exhortation que Baba m’avait faite de
‘’danser’’, le proviseur Desai commenta que l’ordre avait l’autorité du Rg Veda luimême (X-18-3) et qu’ainsi, il ne devrait pas être traité comme prononcé à la
légère.
Cette information confirma mon expérience que Baba était le Vedapurusha,
la Source des Védas. J’étais présent lorsque le dernier jour du tout premier
Vedapurusha Yajna au Nilayam, Il récompensa les érudits, les prêtres et les
novices qui participèrent au rituel de sept jours, en montant sur l’autel et en
proclamant qu’Il était le Verbe devenu Chair. Plus tard, au cours d’un cours
d’été d’un mois sur la culture et la spiritualité indiennes, Il parla chaque soir
pendant une quinzaine de jours du concept de Bharath, tel qu’il est décrit
dans la littérature védique, l’expression la plus ancienne et la plus profonde
du divin en l’homme. L’avertissement qu’Il lança aux pédants, aux
dogmatiques et aux rats de bibliothèque qui font étalage de leur érudition et
le conseil compatissant qu’Il leur offrit d’abandonner leur prétention
démesurée et de cultiver l’humilité furent formulés en des termes puissants.
282
Sri Sathya Sai avec des érudits védiques lors d’un yajna (Navaratri Yajna, 1961)
A Poona, en plus des conférences annoncées par le samithi, j’avais aussi un
engagement à l’Institut de Formation des Forces Armées Khadakvasala. Le colonel
S. Bhonsle fut mon hôte, ainsi que le président de la réunion. Quand je me fus assis
après mon discours, le colonel se leva pour raconter une expérience qui lui avait
révélé la divinité de Baba. Alors qu’il commandait un cantonnement dans la vallée
Kulu nichée dans les Himalaya, il découvrit un jour qu’une institutrice de l’école
primaire gérée par l’Armée avait quitté son poste, et même la région pendant trois
jours entiers. Le quatrième jour, elle surgit de nulle part. Il la fit appeler et il lui
demanda des explications. Ce fut un récit pathétique. Elle était allée à Chandigarh
consulter des spécialistes qui lui avaient dit qu’elle avait un cancer qui nécessitait
une opération immédiate.
Il se trouvait que Bhonsle avait justement lu le livre, Sai Baba, l’Homme des
Miracles, d’Howard Murphet. Le livre rapportait des guérisons miraculeuses de
cancer et il ressemblait à un conte de fées écrit par un indophile hautement
crédule. Bhonsle décida de tester l’authenticité des guérisons ainsi que l’intégrité et
la fiabilité de l’Australien. Il conseilla à la dame de se rendre à Puttaparthi où Sai
Baba, ‘’l’Homme des Miracles’’, le ‘’Christ de cet Age’’, vivait.
Elle se rendit à Bombay où sa sœur se joignit à elle, et en temps voulu, elles
parvinrent à la petite bourgade quasi inaccessible. Mais Baba ne se trouvait pas à
Prasanthi Nilayam. Son désespoir s’accentua. On lui signala qu’Il se trouvait à
283
Madras. Les sœurs entreprirent le voyage et elles arrivèrent à Madras. Par chance,
les chauffeurs de taxi de la Gare Centrale connaissaient l’endroit, le nom de la route
et même le bungalow où Sai Baba résidait et donnait des entretiens. Elles y
parvinrent, mais de nouveau, Baba était absent. Il se trouvait au Sindhi Hall. Au
mieux, elles pourraient peut-être avoir Son darshan de loin car, comme un visiteur
parsi d’Hyderabad qui se trouvait dans la même situation le disait, l’endroit devait
être bondé des heures avant que Baba n’arrive là-bas. Elles se rendirent sur place,
mais elles durent payer le chauffeur et marcher encore plus d’un demi-kilomètre. La
route était saturée de deux-roues, de trois-roues et de voitures, un tintamarre de
coups de klaxon et de cris. Elles durent s’en tenir au périmètre de la foule
grouillante et elles purent juste apercevoir la tache orange et entendre la voix de
Dieu qui appelait.
La professeure ne savait pas que Baba était si précieux que des millions de
personnes tendaient leurs mains vers Lui. Le colonel Bhonsle lui avait dit que ce
serait aussi facile que de Le toucher et puis de partir. ‘’Touchez Ses Pieds, et le
cancer disparaît !’’ Elle avait traîné sa douleur pendant plus de trois mille kilomètres
pour être placée à Ses Pieds, les pieds de l’ ’’Homme des Miracles’’, et tout ce
qu’elle recevait de Lui, c’était Sa voix déformée par un haut-parleur hurlant ! Sa
peine se transforma en colère contre Bhonsle, Murphet, et même Baba. ‘’Ignorezvous à quel point je souffre ? Ne m’avez-Vous pas attirée à Puttaparthi et à
Madras ? Vous voici, l’ ‘’omniscient Tout-Puissant Sai’’ discourant tranquillement sur
le dharma et sur prema, alors que la personne qui a le plus besoin de Votre grâce
pleure !’’ Sa sœur était incapable de la réconforter. Elle aussi était baignée de
larmes.
Bhonsle dit : ‘’Juste à ce moment-là, une sombre et frêle figure traversa la foule
dans leur direction en répétant tout haut ‘’Chandigarh’’. Elle les reconnut et arrivée
à leur hauteur, elle demanda : ‘’Vous êtes les sœurs de l’hôpital de Chandigarh, je
suppose ?’’ ‘’Oui’’, sanglotèrent-elles. L’homme dit : ‘’Sai Baba m’a donné ces
paquets de vibhuti pour la sœur institutrice. Il dit qu’elle peut retourner à son
poste. Utilisez cette vibhuti comme Shivaji le dit. Et Il a donné d’autres paquets
pour Shivaji. N’oubliez pas. Vous pouvez partir, maintenant.’’ Bhonsle continua son
récit. Elles firent halte à Chandigarh, et les médecins déclarèrent qu’il n’était pas
nécessaire d’opérer ! Elles rapportèrent le miracle extraordinaire au colonel
Bhonsle, mais lui dirent qu’elles n’avaient pas pu trouver ‘’Shivaji’’. Le colonel
Bhonsle dit : ‘’Je suis Shivaji. C’est ce que veut dire le ‘’S’’ de mon nom, bien que
très peu de gens me connaissent sous ce nom ici.’’ Cette histoire remonta le moral
284
des stagiaires et des officiers. J’étais certain qu’elle serait répétée cent fois par tous
ceux qui l’entendraient. J’ai moi-même éclairé de nombreux groupes de sadhakas
et de dévots en racontant cette preuve inexplicable de la grâce de Baba.
De retour à Bombay dans la Rover, je ne fus que trop heureux de décrire à une
assemblée de dévots les points forts de notre tournée et de la vague fertilisante de
la Présence Sai qui rapprochait l’homme de son prochain et de Dieu.
Lorsque le secrétaire du samithi de Bombay qui m’avait présenté au public
là-bas vint à Prasanthi Nilayam quelques mois plus tard, Baba le réprimanda
pour un crime d’omission. Il ne m’avait pas présenté en des termes qui
auraient pu faire comprendre que j’étais qualifié pour leur parler de Prasanthi
Nilayam et de la Présence. Je ne l’avais pas remarqué sur le moment et cette
omission ne m’avait pas troublé. Mais Baba dit : ‘’Vous avez failli à votre
obligation. La seule référence que vous avez faite, c’est quand vous avez dit :
‘’Kasturi n’a pas besoin d’être présenté.’’ Je vis que Baba observait ma
réaction, lorsque le secrétaire présenta ses excuses et qu’Il refusa de les
accepter. Je sais que la scène fut conçue par Sa volonté pour nous faire
prendre conscience de Sa présence constante, pour nous rappeler que la
familiarité ne peut pas enfreindre les mœurs traditionnelles et pour
m’enseigner une nouvelle leçon sur l’élimination de l’ego.
De Bombay, je pris le train pour Madras et je descendis à Renigunte pour atteindre
Nellore. Les dévots de Nellore m’encouragèrent à parler en télougou, bien que les
responsables de l’organisation du meeting public préféraient l’anglais. Je dois
reconnaître que les dévots me dirent plus tard que leurs préférences ne laissaient
sous-entendre aucune critique de mon anglais ! Baba m’a donné de longues leçons
en télougou, chaque mois, pendant des années avec Ses épisodes mensuels de la
série des Vahini pour le Sanathana Sarathi. Avant de me remettre les pages, Il lit le
texte et Il explique les idées que je ne comprends pas. Quand je reste sans réaction
devant un idiotisme, une expression ou un proverbe, Il le voit et Il me l’explique en
télougou facile. Il a insisté pour que je n’utilise que le télougou en Sa Présence,
depuis le jour où j’occupe la maison qu’Il m’a attribuée à Prasanthi Nilayam. En
conséquence, j’ai développé suffisamment de courage pour parcourir les classiques
télougous : le Bhagavatham de Pothana, le Bharatham de Nannayya Bhatta et les
kirtans de Thyagaraja. Je les lisais assis à côté d’un dévot du district de la Godavari
orientale qui émigra plus tard de Puttaparthi à l’ashram de Ramana Maharshi. Je ne
pus tirer que très peu de la lecture des anciennes versions de ces poèmes épiques,
285
mais le peu que j’en tirai était indiscutablement précieux. Je pus m’occuper du
Sanathana Sarathi avec un tout petit peu plus de confiance. Je pus rester un an en
poste comme président du Comité Télougou de la Sai Books and Publications
Foundation. Je pus parler de Baba, sans appréhension, lors de réunions de dévots à
Bangalore et dans les districts adjacents, à Guntur, Vijayawada, Chirala, Bapatla,
Guntakal, Tirupati, et même à Hyderabad, la capitale de l’Etat télougou de l’Andhra
Pradesh. Mais il me reste encore à maîtriser le courage de m’adresser au public en
télougou, la langue maternelle de l’Avatar, en présence de l’Avatar.
Je dois confier à mes lecteurs que l’occasion la plus satisfaisante où je pus utiliser
mon vocabulaire télougou amateur fut la fois où je parlai de la grâce infinie de
Bhagavan à des milliers de victimes de la colère océanique inimaginablement
désespérées. Un terrible cyclone qui transforma la mer en un raz-de-marée dévasta
la côte de l’Andhra et le delta de la Krishna, quand la nuit tomba, le 19 novembre
1977. Vingt mille corps humains suffocants et mourants et des centaines de milliers
de têtes de bétail furent emportés par le vent et par les eaux jusqu’à ce que leur
furie s’apaise, quatre-vingt kilomètres plus loin. Des arbres anciens furent arrachés,
soulevés et projetés au loin ; de centaines de milliers de cocotiers, il ne resta que
des souches. Tout ce qui avait été érigé−cabanes, huttes, chaumières, maisons,
bâtiments−tout fut entièrement rasé. Cette région qui, jusque-là, avait baigné dans
la paix et dans la joie fut frappée par la mort par le désespoir.
De nombreux dévots qui étaient déjà partis pour Puttaparthi pour les célébrations
de l’Anniversaire et la Conférence Pan-Indienne des Organisations Sri Sathya Sai de
Seva, les 20, 21 et 22 novembre, étaient maintenant pressés de rentrer dans leurs
villages et de rendre service aux survivants. Bhagavan ordonna que les sevadals
Sathya Sai se rendent rapidement dans la zone sinistrée. Endéans une semaine,
deux cent volontaires sevadals routinés, une vingtaine de médecins et du personnel
médical avec des caisses remplies de médicaments rejoignirent l’endroit
effroyablement triste qui avait été dépeuplé en une nuit et qui gémissait sous
l’amoncellement de cadavres en décomposition gisant dans la boue.
Des dévots organisèrent des opérations de secours et transportèrent en camion des
chargements de vêtements pour hommes, femmes et enfants. Des centres de
secours furent ouverts à Kotta Manjeru (4500 personnes furent logées et nourries
là-bas quotidiennement), Barrankual (1500), Adavula Deevi (5000) et
Ganapavaram (2000). Du riz et d’autres provisions furent offerts par les dévots des
villages et des villes des régions avoisinantes et des équipes de volontaires,
286
hommes et femmes, se relayaient quand la surcharge de travail provoquait
l’épuisement. Entre-temps, des camions en provenance de Puttaparthi amenèrent
dans ces centres des milliers de vêtements pour enfants préparés par les étudiantes
du Collège Sri Sathya Sai pour jeunes filles d’Anantapur, ainsi que des milliers de
saris et de dhotis pour les adultes.
Baba m’autorisa à vivre pendant quelques jours dans ces centres de secours et à
bénéficier des leçons que les sevadals apprenaient en apaisant la souffrance et en
injectant le courage. Les survivants n’avaient ni foyer, ni grain, ni sel, ni huile, ni
pots, ni assiettes. Ils se rendaient aux cuisines du centre de secours pour les deux
repas de la journée. Le repas du soir était servi avant le coucher du soleil pour
qu’ils puissent rejoindre le lopin de terre qu’ils considéraient toujours comme le leur
avant que l’obscurité ne tombe. Partout, un grand portrait de Baba était placé près
des files des invités. Des vers de la Gita étaient récités pendant que la nourriture
était servie sur des feuilles et avec des cris de Jai Sai Ram, le repas commençait.
Quand j’apparus sur les lieux, les dévots chargés des centres me convainquirent
d’accepter leur prière de leur parler de Bhagavan, car ils cherchaient à se
renseigner sur la Providence dont ils reconnurent la puissance et la compassion
dans la générosité du centre de secours et dans l’humilité, la sincérité et la
simplicité de chaque dévot. Mes discours devaient durer au moins quinze minutes
et quinze minutes entre le menu et le repas pouvaient être extrêmement longues,
mais comme ils avaient également faim de cette nourriture, je ne vis aucun accès
de colère dans les files qui s’étiraient devant moi.
Dans l’un des centres où nos hôtes n’avajent que 3 km à effectuer, on
m’encouragea à m’étendre un peu plus, car ils pouvaient attendre pour m’écouter,
après le repas. Ils s’assirent sous un arbre à la large ramure et je me tins à côté
d’une lampe Petromax bourdonnante suspendue à l’une de ses branches. Après
avoir dressé un tableau général de Prasanthi Nilayam, j’allais parler du hall de
prière, quand je fus interrompu par des cris dans la foule, sur ma gauche. Un
serpent ! Un serpent ! Il y eut un début de panique. Je me tournai vers eux et
m’entendis annoncer d’une étrange voix de stentor : ‘’Non ! C’est Ram ! N’ayez pas
peur. Asseyez-vous. Dites ‘’Sai Ram !’’ Ils crièrent ‘’Sai Ram !’’ et s’assirent
rapidement. Pourquoi le serpent était-il venu et où était-il allé ? , se demandèrentils. Je leur parlai du Naga Sai Temple à Coimbatore, des deux cobras qui prirent
position aux côtés d’un portrait de Baba dans le bungalow Ursu à Mysore et ils
réclamèrent d’autres histoires de Baba.
287
Sathya Sai Baba consacre l’idole de Shirdi Sai Baba au Naga Sai Temple
de Coimbatore, en 1961
Je parlai aussi aux volontaires, hommes et femmes, qui cuisinaient et servaient la
nourriture, qui construisirent des huttes pour les survivants et qui distribuèrent des
séries d’ustensiles pour chaque famille ressuscitée. Dans un autre centre de
secours, les survivants s’étaient réunis dans le seul bâtiment qui avait survécu aux
éléments enragés, mais une partie du bâtiment se trouvait aussi dans un état
pathétique. Tout autour étaient entassés des têtes de cocotiers décapités par la
tempête et des arbres géants jetés pêle-mêle. Le jour de mon arrivée là-bas, la
distribution sur une large échelle de nourriture, que les dévots avaient entreprise
depuis plus de 25 jours dut s’interrompre, car le gouvernement avait remarqué que
les réfugiés n’étaient pas désireux de retourner dans leurs villages rénovés et de
recommencer la vie avec les bateaux, les filets de pêche, le bétail et les charrues
qui leur étaient offerts. Je découvris un festin d’adieu servi à des milliers de
personnes qui connaissaient les volontaires par leurs noms et qui renâclaient
quelque peu à s’en aller. Je ne pus résister au désir de servir du porridge au lait
sucré aux enfants installés séparément. Ils engloutirent le mets avec de la gratitude
inscrite partout sur leurs visages et des yeux qui brillaient de joie.
‘’Kannadam Katthuri Althe ?’’ Le kannara n’est-il pas du kasturi? , demanda un
poète kannara du 17ème siècle. Il faisait bien sûr allusion à la langue et il louait son
parfum pénétrant, car kasturi veut dire musc. J’en découvris la fragrance et fus
fasciné par elle. Pendant 33 ans, je rendis hommage à la langue et au peuple qui
288
veille sur elle. Je fus chaleureusement accueilli par des groupes littéraires et
culturels dans tout le Karnataka. Mes écrits dans cette langue reçurent une telle
estime que pour m’honorer, la Karnataka Sahithya Akadami me conféra une
récompense.
Lorsque je quittai l’Etat du Karnataka pour l’Andhra Pradesh, G.P. Rajarathnam, le
poète révolutionnaire et écrivain qui avait été l’un de mes plus chers étudiants parla
du mouvement d’un lac vers l’océan. Fort heureusement, je pus écrire ‘’Sathyam,
Sivam, Sundaram’’ en kannara. Je remboursai la dette que je devais au pays des
Tamouls, d’où mes ancêtres émigrèrent vers le Kerala et envers la langue que ma
mère parlait, en écrivant le même livre en tamoul. Au cours des 25 dernières
années, j’ai exprimé ma conscience encore brumeuse de la majesté, de la gloire et
de l’amour de Bhagavan dans des villes et des villages de toute l’Inde. On reçoit
d’innombrables aperçus de miracles divins en la Présence de Baba, ainsi les
auditeurs peuvent-ils connaître à chaque fois des facettes toujours nouvelles et plus
éclairantes de l’Avatar. Je visitai certains endroits, apparemment pour inspirer et
pour informer, mais je compris que l’intention de Bhagavan était d’approfondir ma
foi et de démolir mon ego.
Je rencontre des dévots qui habitent et qui travaillent dans des lieux distants et qui
sont conscients de la Présence constante de Bhagavan. Quand j’évoque des
exemples qui illustrent l’omniscience et l’omnipotence de Baba, je peux voir la joie
de la réalisation briller sur leurs visages. Quand je lis un poème qui a jailli de Baba
quand Il se lève pour donner un discours, je peux m’émouvoir de la résonance que
les mots télougous créent dans leurs cœurs. Ils sont contents avec cela. Une
explication du sens dans la langue qu’ils parlent me paraît superflue. Et dans les
anciennes villes-temples de Tirupati, Tanjore, Madurai et Udipi, des dévots adorent
Baba sous la forme de la déité consacrée dans ces temples qui est venue parmi
nous pour sauver et pour soutenir.
Pendant les années avant que l’Organisation Sri Sathya Sai de Seva n’acquière une
structure administrative, consultative et d’encadrement, je fus prié par Bhagavan
de mettre en garde les dévots contre les imposteurs et les escrocs qui prétendent
être des agents, des disciples, des représentants ou des instruments de l’Avatar et
de leur conseiller d’éviter les fanatiques qui le présentent hystériquement comme le
fondateur d’un nouveau culte. De tels propagandistes sont admirés et même adorés
par des gens qui ne savent pas que Baba est venu nourrir et fertiliser la foi en Dieu,
quel que soit le nom que l’homme utilise pour L’appeler, quelle que soit la forme
289
que sa crainte respectueuse évoque quand il se L’imagine. Je fus aussi chargé
d’exposer l’absurdité des revendications faites par des psychopathes, selon
lesquelles Baba leur a accordé des avantages, des pouvoirs et une autorité spéciale.
Ces tâches m’ont conduit à plus d’une reprise dans certains districts du Tamil Nadu,
du Kerala et du Karnataka et en tant que président d’Etat des Unités de
l’Organisation du Karnataka pendant près de trois ans, la responsabilité m’incomba
particulièrement de purifier l’atmosphère d’une telle pollution et de renforcer la foi
et la connaissance des dévots pour qu’ils puissent résister à sa propagation.
Je dus informer un président de district de l’Organisation de son ignorance colossale
à propos de Baba. Il prenait Baba pour un moine et il se proposait d’organiser son
séjour de quatre mois dans un lieu saint de son district−un vœu que les moines
hindous doivent respecter selon les règles monastiques orthodoxes. Je dus
admonester un autre dignitaire qui, s’étant procuré une chaise ornementale, me
demanda de supplier Bhagavan de visiter sa ville maintenant qu’une belle chaise
était prête à Le recevoir ! Une fois, je dus placer les dirigeants de deux factions
opposées de la même ville dans un rickshaw et les obliger à faire ensemble une
balade d’une heure. Ils rentrèrent les meilleurs amis du monde. Dans une ville près
de Cap Comorin, le président d’un samithi rival m’attendait à la porte du hall où je
m’adressais au samithi légitime. Il avait une centaine d’ouailles à lui qui chantaient
des bhajans quelque part ailleurs et il insistait pour que je les rencontre. J’acceptai.
Je devais leur parler de leur président, des rivalités et de leur situation de victimes
pour satisfaire les egos mesquins d’hommes incapables d’apprendre même la
première leçon en matière de spiritualité.
Une fois, le samithi local avait invité Yogi Suddhananda Bharathi, un poète
octogénaire du Tamil Nadu, à présider pendant deux soirées consécutives une
réunion à Salem où je pris la parole. Le deuxième jour, après cinquante minutes
d’un discours décousu sur Baba, il conclut par une acclamation bruyante destinée à
couronner sa péroraison : ‘’Jai MEHER Baba kijai’’ !
Je désire encore partager avec vous deux expériences étranges. Le président du
samithi de Dharapuram remarqua mes pieds, lorsque je pénétrai dans sa maison,
et quand je m’assis sur la chaise qu’il me proposait, il m’interrogea à propos de la
décoloration de la peau. Il y a de cela des années, j’avais souffert d’un eczéma
suintant provoqué par des sandales de cuir infectées et les docteurs me
conseillèrent alors une exposition aux rayons ultraviolets, je pense. Je ne suis pas
certain du type de rayons. Je fus guéri de l’eczéma, mais la peau blanchit par
290
petites taches dans le processus. Quand je lui racontai cette histoire, il secoua la
tête avec incrédulité. ‘’Non, monsieur ! Vous ne pouvez pas m’abuser. C’était la
lèpre’’, souria-t-il. Il soutint son diagnostic au moyen d’un argument étrange.
‘’Monsieur ! Sri Sathya Sai Baba est Shirdi Sai Baba revenu, vous êtes bien
d’accord ?’’, demanda-t-il. ‘’Eh bien ! C’est ce qu’Il a déclaré Lui-même,’’ répondisje. ’’Monsieur ! Quand Shirdi Sai Baba se rendait en procession chaque soir à Lendi,
une ombrelle le protégeait, et quand Sathya Sai Baba se rend en procession à
l’auditorium du Poornachandra, une ombrelle le protège, vous êtes d’accord ?’’ Où
voulait-il en venir ? , me demandai-je, mais je répondis ‘’oui’’, néanmoins. ‘’C’est
vous qui tenez cette ombrelle, n’est-ce pas ?’’, demanda-t-il en me désignant du
doigt. Avant que je ne puisse dire ‘’chaque fois que Bhagavan m’octroie cette
faveur’’, il dit : ‘’Vous ne pouvez pas le nier. J’ai la photographie avec moi.’’ Ensuite,
il se rendit dans la pièce arrière et rapporta un livre. ‘’Monsieur ! Ecoutez ! Ceci est
le Sri Sai Satcharita, l’histoire de notre Baba, quand Il était à Shirdi. Ecoutez. Un
dévot lépreux, Bhagoji Sindhya tenait une ombrelle au-dessus de Lui, quand Baba
partait pour Lendi et L’accompagnait là-bas. Chaque matin, lorsque Baba s’asseyait
près du poteau près du dhuni, Bhagoji était présent et commençait son service.’’ Il
referma le livre et annonça : ‘’Ainsi, vous êtes Bhagoji Sindya, et cela saute aux
yeux que c’était la lèpre !’’ ‘’Si ce diagnostic vous conforte dans votre foi que notre
Baba est le Baba de Shirdi, je n’y vois pas d’inconvénient, bien que je ne l’accepte
pas,’’ répondis-je.
Shirdi Sai Baba et Sathya Sai Baba et leurs porteurs d’ombrelle respectifs
291
Il y environ huit ans, quatre jeunes gens brillants étaient venus à Prasanthi Nilayam
pour un séjour d’une bonne semaine. C’était des membres actifs du samithi de
Chidambaram, célèbre pour son culte de Shiva et son magnifique temple de Shiva
Nataraja. Ils venaient souvent me voir pour me presser de les accompagner chez
eux. En fait, ils prolongeaient leur séjour et ils étaient déterminés à rester au
Nilayam jusqu’à ce que je trouve le moyen d’entreprendre le voyage. A toutes les
heures du jour, seuls, ou en groupe, ils m’importunaient avec leur unique requête :
‘’Monsieur ! Quand partons-nous ?’’ Un matin, j’étais tellement énervé que je leur
criai à la figure : ‘’Quoi ? Qu’est-ce que vous mijotez, vous quatre, de m’emmener
pieds et poings liés ?’’ Ça ne les empêcha pas de continuer à me harasser. En fait,
leurs pressions devinrent encore plus exaspérantes. Je finis par succomber et me
résolus à accompagner les quatre lascars.
Alors que nous approchions de Chidambaram, ils me mirent dans la confidence,
demandèrent pardon pour la réaction obtuse dont ils avaient fait preuve, quand je
me suis mis en colère et ils me racontèrent avec plus d’un gloussement l’origine de
leur invitation. L’un des quatre, le plus âgé et apparemment le plus ardent dévot
eut un rêve à Chidambaram, un jeudi. Dans celui-ci, ils étaient accroupis dans la
véranda de Prasanthi Nilayam. Le soleil réchauffait la terre, la brise était fraîche et
parfumée. Ils étaient seuls au Nilayam devant la porte de la pièce où Bhagavan
donne des entretiens. Soudain, la porte s’ouvrit et ils furent appelés par Bhagavan.
Ils me trouvèrent par terre. Baba dit : ‘’Il est mort. Vous quatre, transportez le
corps à l’extérieur.’’ Baba demeura silencieux pendant la manipulation du corps.
Ensuite, Il referma la porte et le rêveur ouvrit les yeux. Quand il raconta son rêve à
ses potes, ils décidèrent de partir le jour même à Prasanthi Nilayam pour voir si
quatre autres jeunes gens avaient reçu l’opportunité d’enlever mon corps ou pour
voir si l’événement attendait leur arrivée. Ils séjournèrent pendant une semaine, et
je me portais fort bien. Ils voulaient m’emmener avec eux à Chidambaram au
moment de leur départ. Ils sentaient qu’ils avaient un rôle à jouer. Le rêveur dit
alors : ‘’Monsieur ! Vous rappelez-vous les paroles que vos lèvres ont proférées ?
Elles indiquaient que vous aussi vous endossiez le rôle que Baba nous a attribué
dans le rêve. Un de ses camarades cita cette parole. Vous avez dit : ‘’Qu’est-ce que
vous mijotez, vous quatre, de m’emmener pieds et poings liés ?’’ Je les écoutai en
riant sous cape et avec l’heureux espoir de finir terrassé de la manière dont l’avait
rêvé le frère de Chidambaram. Et si l’on considère l’attachement extraordinaire
qu’ils avaient pour leur mission, on est éperdu d’admiration pour leur ténacité et
leur sens du devoir.
292
J’ai remarqué un grand enthousiasme pour les bhajans dans les Etats du sud de
l’Inde. Les bhajans sont la nourriture des villageois, la seule sadhana spirituelle qui
puisse attirer les bûcherons et les porteurs d’eau et les garder en paisible harmonie.
Bhagavan a insisté sur la valeur des bhajans pour éveiller et élever la conscience
vers des niveaux supérieurs. Quand des gens se rendirent compte – ou furent
prévenus par ceux qu’ils respectent ou par ceux qui l’avaient expérimenté − que
l’Absolu, l’Omniprésent, l’Omniscient et l’Omnipotent s’était incarné sous la forme
de Sai Baba, Ses portraits furent installés sur des autels et vénérés avec les
cérémonies traditionnellement appropriées. Des manuels avec les 108 Noms furent
spontanément préparés par des dévots et chaque fois que l’on prononce un Nom,
une offrande florale est placée devant le portrait. Baba a révélé que Dieu
n’acceptera pas la répétition mécanique du Nom. Il observe si le récitant est
enthousiaste chaque fois qu’il prononce un Nom. L’enthousiasme ne peut être
expérimenté que lorsque le sens, l’aura subtile et les racines du Nom sont visualisés
quand le Nom est articulé. Puisque la langue kannara m’est aussi naturelle que le
malayalam dans lequel je suis né, je constituai une liste de 108 Noms pour l’usage
des dévots vénérant méditativement les Pieds de Lotus de Bhagavan. Sa première
invitation à l’humanité, alors qu’Il n’était à peine âgé que de 14 ans, était destinée
à leur éviter d’être désespérément ballottés sur les vagues de l’océan de la vie en
s’accrochant aux Pieds du Guru, en esprit. Des images des Pieds tendres, doux et
immaculés de Baba furent alors vénérées par des dévots dans tout le pays.
Les 108 Noms attribués aux Pieds furent d’abord récités et expliqués par moi,
quand les Pieds de Lotus furent installés sur la rive gauche de la sainte Kaveri à
Srirangapattana près de la ville de Mysore. (C’était en fait une dalle où étaient
sculptés les Pieds de Lotus. Baba avait marché dessus et l’avait bénie). Les lecteurs
pourront sentir le mystère et l’histoire qui imprègnent les Noms dans les quelques
exemples que je vais citer :
Nithya yavvam charana
Datta devana charana
Matte shirdee charana
Baba nous a certifié que la vieillesse ne L’atteindrait pas, aussi les Pieds sont-ils
toujours jeunes. Il a révélé que Sa Réalité est Datta Deva ou Dattatreya ou la
Trinité en Un, comme la mythologie hindoue le conçoit. Une fois, alors que des
appareils photographiques Le mitraillaient de toutes parts, Il a dit à un des
293
photographes : ‘’Attendez ! Maintenant, appuyez ! Je vais vous donner Ma Forme
réelle !’’ Et l’image fut celle de la Trinité. Ainsi, les Pieds sont à Datta Deva.
Photo Polaroïd matérialisée dans la forêt de Bandipur par Baba, le jour de
Mahashivaratri, en 1974 et qui Le représente sous la forme de Dattatreya
‘’Matte’’ en kannara veut dire ‘’encore’’. Un dévot de Madras voulait une impression
de la plante des Pieds de Baba sur un tissu en soie. De la pâte de santal fut
appliquée sur les plantes. Comme cela se passait dans un temple de Shirdi Sai Baba
et qu’ils se trouvaient juste devant l’autel, Baba dit : ‘’Je vais vous donner les Pieds
de Shirdi’’ et l’impression des pieds fut celle d’encore ces pieds-là. Ainsi, chaque
ligne des 108 Noms évoque un épisode, une expérience, une trace de la leela
divine.
Koogi Karedavara bali
Dhaavisuva daye charana
‘’Les Pieds qui, par compassion, se hâtent vers ceux qui poussent des cris
d’angoisse’’. Cette ligne va certainement en réjouir des milliers, puisque des
294
exemples de Sa Présence (‘’Si vous avez besoin de Moi, vous Me méritez’’) se
précipitent, de mémoire.
Paade paramaadaradi
Peetha sarisida charana
‘’Les Pieds qui poussèrent le repose-pied sous le fauteuil quand des chants furent
chantés avec dévotion.’’ Cette ligne se base sur un incident miraculeux qui se
produisit à la fin d’une séance de bhajans à Royapettah. Pour autant que les yeux
humains puissent le voir, le fauteuil d’argent n’était pas occupé et Baba ne se leva
pas visiblement pour indiquer que l’arati devait commencer. Mais le repose-pied fut
poussé par les Pieds en dessous du fauteuil pour qu’Il puisse se lever !
J’ai utilisé ces 108 Noms pour transmettre les diverses facettes de la divinité de
Baba en chargeant un dévot musicien de chanter les vers. J’intervenais avec des
citations appropriées tirées des discours de Baba, des explications simples de Ses
directives ou d’authentiques exemples de Ses miracles innés que chaque ligne
devait amener à l’esprit. Le vers ‘’Sankalpa tharu charana’’ me propulsait dans une
longue histoire qui expliquait pourquoi le terme familier Kalpa Tharu, l’Arbre du
Paradis qui octroie tout ce pour quoi l’on prie a été changé en Sankalpa Tharu.
J’explique que l’Arbre céleste doit être approché où il se trouve et qu’il ne donne
que la faveur demandée, mais que les Pieds de Baba sont partout et qu’ils
accordent les avantages qu’Il juge les meilleurs pour nous, même quand nous
sommes trop stupides ou trop fiers pour Lui demander et même lorsque nous ne
savons pas que nous pouvons Lui demander d’où nous sommes et que nous
pouvons L’appeler par n’importe quel Nom que nous connaissons.
Les 108 Noms devinrent populaires. Cela m’encouragea— ou plus exactement Baba
comme moteur caché de ce complexe corps-sens-mental-buddhi, m’utilisa comme
instrument pour écrire un autre long poème de plus de 300 lignes en kannara sur
Sa vie et Son message, mais ici avec chaque vers qui ne se terminait pas par
‘’charana’’, mais par un mot rimant avec la dernière syllabe de Jay Sathya
Sanathana Sarathi. Cette composition était récitée par des dévots au talent musical
et complétée par des commentaires manifestement inadéquats de ma part. Ce
moyen de communication original fut bien accueilli chaque fois qu’il y avait des
réunions mixtes de personnes, certaines dévouées à Swami, d’autres assoiffées de
savoir, certaines curieuses du Phénomène et d’autres seulement faiblement
intéressées.
295
Kasturi récitant un de ses poèmes
Le saint et poétique Purana connu sous le nom de Bhagavatham est une
monumentale narration de la carrière des avatars de Dieu, un guide inspirant pour
les pèlerins qui sont en route vers les Pieds de Lotus. Baba a dit que le
Bhagavatham est un must pour les aspirants ayant pour dessein baagavuthaam (le
mot télougou pour ‘’succès dans la bonté et dans la piété’’). Dès 1956, j’avais
zézayé un poème anglais intitulé ‘’Sai Stores’’, lors du grand rassemblement des
poètes, pendant la Fête de Dasara. Il décrit la compassion de Baba lorsqu’ Il
accepte nos fautes, nos faiblesses et nos défauts, nos maladies, nos inquiétudes et
nos craintes, nous encourageant même à les déposer à Ses Pieds et nous assurant
qu’en échange, Il remplirait nos cœurs de confiance, de courage, de beauté et de
félicité. Naturellement, le poème du Bhagavatham en kannara suivait cette
tendance de pensée. Je sentis qu’il était de mon devoir de composer le
296
Bhagavatham dans la langue du Kerala. Très rapidement, je m’aperçus que la grâce
de Bhagavan pouvait couler dans le stylo, quand je m’aventurai dans la poésie
tamoule et quand je rédigeai une version tamoule du Bhagavatham. Le génie de
ces trois langues est différent, particulièrement dans le domaine des hymnes
dévotionnels et des psaumes, aussi lorsque je modelai mes poèmes sur les
débordements des mystiques du Karnataka, du Kerala et du Tamil Nadu, la
structure, le style et le flux de chacun différaient du reste.
Je ne pus toutefois m’enhardir à adoucir les récitations avec ma musique. Baba
m’avait une fois mis en garde contre une telle impudence. Un soir, alors que je
descendais les escaliers avec Ses bénédictions pour une série de ‘’danses’’ en
Assam, Il me rappela et dans un murmure mi-amusé, mi-solennel, Il m’interdit
d’empiéter sur le territoire du chant. ‘’Danse, mais ne chante pas ! Ou ceux qui
viendront t’écouter s’enfuiront !’’, dit-Il.
Néanmoins, mon fils savait bien chanter quelques ragas carnatiques et il avait une
voix plaisante. Pendant la période mouvementée de la lutte pour l’indépendance, il
se trouvait au collège à Bangalore. Les étudiants de son collège se lancèrent dans
des activités contre les Britanniques et l’Université ferma les collèges. Mon fils
rentra à la maison et décida de se rendre plus utile pour son prochain. Auprès de
mon ami et collègue Krishnagiri Krishna Rao, il apprit l’art du récital Gamaka, c’està-dire, l’art de réciter la poésie épique en ragas pouvant illuminer l’émotion ou
l’élan, le pathos ou la passion, le calme ou le conflit que le poète a placé dans
chaque strophe. Par le placement habile de l’accentuation, par la répétition de mots
et d’expressions qui nécessitent une attention et une appréciation plus intenses et
par la modulation intelligente du ton et du timbre de la voix, la sublimité du thème,
la vision du poète et la magnificence des héros et des héroïnes épiques sont
clairement rendues, même pour l’homme du commun. Quand il eut donc projeté de
consacrer ses années au Gamaka, les Britanniques décidèrent de partir et l’Inde
devint ‘’libre’’. L’Inde indépendante envoya mon fils à Glasgow pour suivre des
études supérieures de géologie. Mais la veine du Gamaka n’en fut pas pétrifiée pour
autant. Il n’était que trop heureux de réciter le Sai Bhagavatham (les versions en
kannara et en tamoul, les langues qu’il connaissait) dans le style Gamaka. Nous
pensions que c’était un style qui pouvait renforcer l’impact du Bhagavatham dans
une large mesure.
Un jour, cette aventure père-fils reçut la bénédiction de Bhagavan très simplement.
Bhagavan s’occupait du courrier. Il saisit l’annonce d’une conférence de deux jours
297
à Dharmapuri dans le Tamil Nadu et Ses yeux tombèrent sur mon nom et sur celui
de mon fils. ‘’Qu’allez-vous là-bas ?’’, demanda-t-Il. ‘’Parler de projets de service’’,
répondis-je. ‘’Et Murthy ?’’, s’enquit-Il. ‘’Il va parler d’un autre sujet lié au seva’’,
dis-je. ‘’Pourquoi faire deux discours ? Présentez là-bas votre Bhagavatham. Ne
l’avez-vous pas traduit en tamoul ?’’ Et ceci conclut l’affaire. Mon fils chanta les
strophes et je racontai la leela et les mahimas et développai l’enseignement. En
s’adressant à une foule lors de Dasara en 1974, Bhagavan parla des dévots qui
évitent à tout prix de reconnaître qu’ils vénèrent la forme de Sai et qu’ils
fréquentent Prasanthi Nilayam. ‘’Suivez le Maître, affrontez le diable, luttez jusqu’au
bout et terminez le jeu’’, conseilla-t-Il. ‘’Soyez ferme, soyez courageux. Si quelqu’un
vous demande : ‘’Dieu existe-t-Il ?’’, répondez ‘’Oui’’. Et s’il demande où, n’essayez
pas de brouiller les cartes et d’éviter votre responsabilité en citant les Ecritures qui
déclarent qu’Il est partout. Dites-lui : ‘’Dieu est à Puttaparthi’’.
Comme St-Paul écrit à ceux de Rome que Dieu aime : ‘’Nous devons
employer nos dons différents conformément à la grâce que Dieu nous a
donnée. Si notre don est de délivrer le message de Dieu, nous devons le faire
conformément à la foi que nous avons. Si c’est de servir, nous devons servir.
Si c’est d’enseigner, nous devons enseigner. Si c’est d’encourager les autres,
nous devons le faire. Celui qui partage avec les autres ce qu’il a doit le faire
généreusement. Celui qui détient l’autorité doit travailler dur. Celui qui
témoigne de la bonté aux autres doit le faire joyeusement.’’ Mon Gurudev,
Sri Ramakrishna Paramahamsa a raconté une parabole qui m’a également
poussé à me lancer dans le programme du récital du Sai Bhagavatham.
‘’Quatre amis tentaient de découvrir ce qu’il y avait derrière un mur. Trois
d’entre eux grimpèrent sur le mur, l’un après l’autre, virent le champ,
éclatèrent d’un rire extatique et se laissèrent tomber de l’autre côté. Le
quatrième s’en retourna et raconta au peuple ce qui s’était passé.’’ Baba
possède un million de ‘’quatrième homme’’ et ce tandem père-fils n’est que
l’un d’eux.
Je peux encore une fois citer St-Paul qui correspond au rôle, car il en exhorta
d’autres dans des circonstances semblables : ‘’Comme le dit l’Ecriture : ‘’Tout qui a
recours au Nom du Seigneur sera sauvé.’’ Mais comment peut-on L’appeler si l’on
n’a pas cru ? Et comment peut-on croire si l’on n’a pas entendu le message ? Et
comment le message peut-il être délivré si des messagers ne sont pas envoyés ?’’
St-Paul a écrit, ‘’si des messagers ne sont pas envoyés,’’ mais Bhagavan ne veut
pas de publicité et Il n’a pas besoin de publicité. Le soleil n’a pas besoin d’une
298
fanfare. Mais comment les oiseaux peuvent-ils se taire ? Ils doivent réveiller ceux
qui dorment avec leurs pépiements et leurs gazouillis. Nous avons envie de
partager, nous avons envie de nous dilater, nous voulons que le ‘’je’’ se transforme
en ‘’nous’’, nous ne nous laisserons pas tomber de l’autre côté du mur, mais nous
aiderons chacun de bonne grâce à obtenir une vision resplendissante de la Vérité,
de la Bonté et de la Beauté sur le champ.
Le duo épique père et fils
Le Sai Bhagavatham en version tamoule est parvenu en beaucoup d’endroits, car
en tant que Directeur du Département de Géologie du Tamil Nadu, mon fils devait
visiter l’Etat et j’ét