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Article Clavurier Psychopatho de la VQ

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PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE ET SAVOIR-FAIRE
(HÖREN) DE L'ANALYSTE
Vincent Clavurier
ERES | « Essaim »
2003/1 n° 11 | pages 227 à 239
ISSN 1287-258X
ISBN 2-7492-0158-6
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Psychopathologie de la vie quotidienne
et savoir-faire (hören) de l’analyste
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Le travail de collection et d’analyse mené par Freud dans son célèbre
ouvrage de 1904 est entièrement consacré aux bévues du sujet. Sujet qui
oublie (les noms propres, les mots appartenant à une langue étrangère, les
souvenirs, les projets et impressions), qui commet des lapsus (d’articulation, de lecture, d’écriture), des méprises et des maladresses, des actes
symptomatiques. Bref, le sujet de la psychopathologie de la vie quotidienne est un sujet qui agit, verbalement et physiquement, de façon erronée et significative. Freud n’a pas intégré à la très complète et dense
collection 1 de formations de l’inconscient de sa Psychopathologie de la vie
quotidienne le sujet qui déforme le message qu’il reçoit. Il faut attendre 1916
et l’Introduction à la psychanalyse pour voir ce sujet épinglé au moyen du
Verhören 2 (traduit fausse audition 3, lapsus auditif 4 ou méprise d’audition 5). Et si la présentation des autres types d’actes manqués est alors étoffée d’exemples précis, celui-là n’apparaît que mentionné, rapidement
défini, pas même illustré d’un seul exemple. Sur fond de la casuistique florissante de la Psychopathologie de la vie quotidienne reprise dans l’Introduction
à la psychanalyse, se détachent les deux seules lignes où est mentionné le
Verhören : « Quand il [l’être humain] entend de travers quelque chose qu’on
lui dit, le lapsus auditif, bien sûr sans qu’intervienne une perturbation organique de sa faculté auditive 6. » Et : « Nous nous en tiendrons à la réparti1.
2.
3.
4.
5.
6.
Il parlait lui-même de sa considérable « collection » de lapsus et d’oublis. Cf. M. Plon et E. Roudinesco, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2000, p. 860.
GW XI, p. 18 et p. 62.
S. Freud, Introduction à la psychanalyse, traduit par S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1999, p. 55.
S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, traduit par F. Cambon, Paris, Gallimard, 1999,
p. 31 et 87.
S. Freud, Œuvres complètes, traduit par J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, J.-G. Delarbre,
D. Hartmann, F. Robert, Paris, PUF, 2000, t. XIV, p. 19.
S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 31.
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Vincent Clavurier
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tion en trois groupes à laquelle nous avions déjà procédé d’entrée de jeu :
le lapsus linguæ avec les formes connexes du lapsus calami, du lapsus de lecture, du lapsus auditif ; l’oubli […] ; enfin, le geste manqué 7. »
Voilà les seules occurrences dans l’œuvre freudienne du signifiant
Verhören qui prend du coup valeur d’apax (ou de double apax) 8. Plus
encore, il est remarquable que pas un exemple historique ou cas concret ne
soit fourni par Freud pour illustrer ce genre de lapsus, alors même que foisonnent les exemples d’erreurs d’écriture, de lecture, d’articulation et de
tout autre type d’acte manqué spécifié par lui. L’Index des actes manqués et
des actions symptomatiques de la Gesammelte Werke 9 recense ainsi une
longue liste de tous ces cas concrets de formations de l’inconscient, mais il
n’y est mentionné absolument aucun exemple de Verhören. Pas un.
D’ailleurs, J. Laplanche et J.-B. Pontalis reproduisent l’oubli freudien
de 1901 dans leur Vocabulaire de la psychanalyse : le Verhören est curieusement absent de la longue énumération des types de Fehlleistung dressée
dans leur article « acte manqué 10 ». Il n’est pas non plus mentionné par
E. Roudinesco et M. Plon dans l’article « acte manqué » de leur Dictionnaire
de la psychanalyse 11 mais sans doute est-il inclus dans le « etc. » final, ce qui
apparenterait plutôt ce choix à celui du Freud de 1916 et à son peu d’intérêt pour le Verhören. Toutefois, dans un troisième ouvrage de référence,
L’apport freudien, la rédactrice de l’article « acte manqué » inclut le Verhören
dans la liste qu’elle dresse 12.
Devant ce silence freudien (cette gêne ?), on poursuivra ici quatre
objectifs : construire le Verhören comme catégorie d’acte manqué de façon
satisfaisante et à l’aide d’exemples ; montrer son intérêt théorique ; discu7.
8.
9.
10.
11.
12.
Ibid., p. 87.
J’ai utilisé à cette fin de recension le tome XVIII de la G.W., le Gesamtregister.
Register der Fehlleistungen und Symptomhandlungen, G.W. XVIII.
« La langue allemande met en évidence ce qu’il y a de commun dans tous ces ratés par le préfixe
ver– qu’on retrouve dans das Vergessen (oubli), das Versprechen (lapsus linguae), das Verlesen (erreur
de lecture), das Verschreiben (lapsus calami), das Vergreifen (méprise de l’action), das Verlieren (fait
d’égarer un objet) », J. Laplanche et J.B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1998,
p. 6.
« Dans ses Conférences d’introduction à la psychanalyse, [Freud] fera d’ailleurs remarquer que cette
unité [entre les actes manqués] est mise en évidence dans la langue allemande par le préfixe ver
commun à tous les mots désignant ces « accidents » : das Vergessen (l’oubli), das Versprechen (lapsus linguae), das Vergreifen (méprise de l’action), das Verlieren (le fait d’égarer un objet), etc. »,
M. Plon et E. Roudinesco, Dictionnaire de la psychanalyse, op. cit., p. 860.
« Il s’agit en fait d’un acte où le corps est en jeu (fausse lecture, fausse audition, ne pas retrouver
un objet, pertes) dans un instant donné ou d’un acte de parole ou d’écrit remplacé par un autre. »
Si la disjonction énoncée par l’auteur semble enlever au Verhören sa qualité d’« acte de parole »,
la suite de l’article corrige cette impression : « Ces actes ont une fonction de langage doublement :
ils témoignent tout d’abord de la mise au jour d’un désir inconscient ; en même temps, ils répondent d’un inconscient structuré comme un langage (condensation, déplacement, métaphore,
métonymie) et peuvent à ce titre être décryptés comme un message. » M. Andrès, dans P. Kaufmann (sous la direction de), L’apport freudien, Paris, Larousse-Bordas, 1998, p. 4.
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Psychopathologie de la vie quotidienne… • 229
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Commençons par donner quelques exemples : Untel, dont le père est
saoudien, entend l’énoncé que lui adresse un ami « tiens camarade, donnemoi du champagne » sous la forme modifiée : « Eh toi l’arabe, donne-moi
du champagne. »
Ailleurs, une jolie jeune femme annonce en souriant à un collaborateur
d’une quarantaine d’années avec qui elle s’entend bien : « Je me marie en
juillet. » Comme il répond : « Ah bon, pourquoi ? » avec un air interloqué,
elle répète sa phrase et le malentendu se dissipe en s’énonçant : l’homme
avait compris : « Je me barre en juillet »… C’est sans doute qu’aux yeux
d’un prétendant plus ou moins avoué, une jeune femme charmante qui se
marie, non seulement ça interroge narcissiquement (« Ah bon, pourquoi
(pas avec moi) ? »), mais c’est aussi une jeune femme qui s’éloigne et s’interdit – elle « se barre » sexuellement, au moins pour un temps…
Un troisième exemple est rapporté par une journaliste. Dans un article
intitulé « L’espoir, comme une traînée de poudre », elle raconte comment
3 000 personnes qu’on a coutume d’étiqueter du simple signifiant « sanspapiers » se sont rassemblées devant la Bourse du travail, à Paris, espérant
leur inscription sur une hypothétique liste débouchant sur leur hypothétique régularisation. La journaliste décrit la cohue, la file d’attente : « Toute
personne munie d’un papier et d’un stylo provoque la confusion. “Vous
faites les inscriptions ?” On explique qu’on est journaliste. Les oreilles entendent : “Vous faites la liste 13 ?” »
Un mari parle à sa femme de son plaisir de passer ses journées dans
une certaine bibliothèque. Il précise : « En plus, je pique nique là-bas. » Elle
entend – le désir derrière l’énoncé ? – : « En plus, je peux niquer là-bas. »
Un touriste français en Italie se plaint au serveur que son caffè freddo est
imbuvable car beaucoup trop sucré. Le serveur refuse de remplacer la boisson et, devant l’insistance du touriste, il demande ironiquement : « Non fa
male ? » (« ça ne fait pas mal ? »). Le client, énervé par le refus et l’ironie
qu’il pressent, entend « non fémale ? », qu’il traduit immédiatement et sauvagement par « (tu n’es) pas une femelle ? ». Seule l’énormité de l’énoncé
perçu, qui le rend improbable, permet au touriste de comprendre dans un
deuxième temps ce qui a été réellement prononcé (il n’en sera vraiment sûr
13.
C. Rotman, « L’espoir, comme une traînée de poudre », Libération, 3 septembre 2002, p. 2. La dernière phrase de l’extrait cité condense maladroitement deux moments distincts du Verhören : le
moment du malentendu proprement dit, lorsque « les oreilles entendent » mal, et le moment suivant, de confirmation/dissipation, lorsque le sujet du lapsus demande s’il a bien compris (d’où
l’énigmatique point d’interrogation en fin de proposition).
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ter ses traductions possibles en français ; enfin, tenter de comprendre pourquoi Freud l’oublie quand il rédige la Psychopathologie et le néglige dans
l’Introduction.
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que dans un troisième temps, après avoir vérifié dans un dictionnaire que
l’équivalent italien du mot « femelle » n’est pas « fémale » ni « famale », mais
« femmina » !).
Tout comme le lapsus linguae pour Brantôme 14, le malentendu n’a pas
de secret pour les scénaristes et dialoguistes de séries télévisées : dans un
épisode de Friends, Rachel assène à Ross : « Rien n’arrivera jamais entre
nous. Accept that (accepte-le). » Il répond d’un air heureux : « Except that…
except that what ? (excepté… excepté quoi ?) »
Un dernier exemple (nettement plus chic) de malentendu littéraire
peut être trouvé dans La prisonnière de Proust. Il s’agit d’un cas-limite de
Verhören puisque la matérialité signifiante du message énoncé n’est pas
déformée à la réception mais renvoyée à un autre signifié. Dans ce roman,
Albertine déjoue régulièrement la surveillance du narrateur pour satisfaire
avec d’autres son appétit sexuel, et ce grâce à la complicité très active du
propre chauffeur du narrateur, pourtant chargé de surveiller la demoiselle.
Ce chauffeur fait ainsi fonction d’entremetteur aux yeux du narrateur, qui
le sait sans le savoir. Proust écrit : « J’avais perdu dans ce sommeil, quoique
bref, une bonne partie des cris où nous est rendue sensible la vie circulante
des métiers, des nourritures de Paris. Aussi, d’habitude […] je m’efforçais
de m’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris […]“À la crevette, à la bonne crevette, j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. – Merlans
à frire, à frire. – Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. Voilà le maquereau, mesdames, il est beau le maquereau. – À la
moule fraîche et bonne, à la moule !” Malgré moi, l’avertissement : “Il
arrive le maquereau” me faisait frémir. Mais comme cet avertissement ne
pouvait s’appliquer, me semblait-il, à mon chauffeur, je ne songeais qu’au
poisson que je détestais, mon inquiétude ne durait pas 15. »
Chacun de ces exemples confirme la définition freudienne : le sujet du
Verhören « entend de travers quelque chose qu’on lui dit […] bien sûr sans
qu’intervienne une perturbation organique de sa faculté auditive 16 ». Le
dernier exemple est plus problématique mais on y reviendra en précisant le
phénomène de l’entendre-de-travers. On peut déjà remarquer que les mots
transformés dans l’énoncé reçu présentent une certaine homophonie avec
ceux de l’énoncé émis. Les sons consonantiques sont souvent ceux qui tra14.
15.
16.
Freud cite l’écrivain français Brantôme (1572-1614), grand précurseur de l’analyse du lapsus : « Si
ay-je cogneu une très belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avec un honneste
gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civiles, elle luy dit : “J’ay ouy dire
que le roy a faict rompre tous les c… de ce pays-là.” Elle vouloit dire les ponts. Pensez que, venant
de coucher d’avec son mary, ou songeant à son amant, elle avait encor ce nom frais en la bouche ;
et le gentilhomme s’en eschauffer en amours d’elle pour ce mot » (Psychopathologie de la vie quotidienne, traduit par S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1977, p. 89).
M. Proust, La prisonnière, Paris, Gallimard, 1989, p. 117.
S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 31.
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versent et se conservent (« tiens » et « toi », « pique » et « peux », « accept »
et « except » etc.), quoiqu’ils se transforment aussi parfois l’un en l’autre (le
d de « camarade » qui devient le b de « arabe »). Il arrive que la transformation soit minime mais significative, grâce à l’ajout ou la déformation d’un
phonème (« nique » et « niquer », « fa male » et « fémale »). Seul un segment
du signifiant peut être saisi (« journaliste » et « liste »). La transformation est
parfois plus radicale, avec conservation d’un noyau phonique, suppression
et ajout de plusieurs autres phonèmes (« m-ar-ie » et « b-arre »). Ces différentes opérations peuvent se combiner (« camarade » devient « arabe » par
suppression des deux phonèmes k et m, conservation du noyau ara, substitution de la labiale b à la dentale d). Ainsi, le matériel signifiant émis donne
au substitut distordu, dans une mesure très variable, les conditions de sa
fabrication, à la manière dont Freud décrit la formation du calembour ou
« mot d’esprit fondé sur des sonorités » (Klangwitz 17). L’hypothèse freudienne déjà largement confirmée d’une unité des modes de production des
phénomènes psychiques se trouve donc également validée dans le cas du
Verhören, tout comme sa version lacanienne : « C’est bel et bien le mécanisme ou le métabolisme du signifiant qui est au principe et au ressort des
formations de l’inconscient 18. »
Avant d’aller plus loin, une prudence toute freudienne oblige à signaler que certaines conditions plus ou moins extérieures sont propices à la
survenue d’un Verhören : les nuisances sonores, l’état général du sujet, son
degré de fatigue ou d’inattention… Surtout, comme le montrent les troisième et cinquième exemples précédents, il est probable que les langues
étrangères constituent un terrain propice au Verhören, à raison inverse de
leur degré de familiarité pour le sujet. Freud notait déjà que « le vocabulaire usuel de notre langue maternelle semble, dans les limites du fonctionnement normal de nos facultés, préservé contre l’oubli [tandis qu’il en
est] autrement des mots appartenant à des langues étrangères 19 ». Dans le
cas du Verhören on suppose que, ne pouvant pratiquer un certain automatisme de découpe du matériel signifiant propre à lalangue maternelle, le
récepteur a tôt fait d’aimanter le matériel signifiant équivoque qu’il perçoit
à celui qui le tracasse au moment de l’énonciation 20.
17.
18.
19.
20.
S. Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, traduit par D. Messier, Paris, Gallimard, 1988,
p. 104-108.
J. Lacan, Les formations de l’inconscient (1957-1958), Paris, Le Seuil, 1998, p. 36-37.
S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, op. cit., p. 13.
« Il est frappant – vous le constaterez facilement pour peu que vous ayez l’expérience d’une
langue étrangère – que vous discernez beaucoup plus facilement les éléments composant du
signifiant dans une autre langue que la vôtre propre. Quand vous commencez d’apprendre une
langue, vous vous apercevez de relations de composition entre les mots que vous omettez dans
votre propre langue. Dans votre langue, vous ne pensez pas les mots en les décomposant en radi-
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La question est maintenant de savoir ce qui distingue le Verhören des
autres types d’actes manqués et en quoi sa spécificité est intéressante.
Essentiellement, cette différence tient à la nécessité pour l’apercevoir de
déplacer la focale à l’intérieur du schéma classique de la communication de
l’émetteur vers le récepteur. Recevant un message énoncé, le sujet s’en fait
l’interprète, le répétant mentalement, l’intégrant à son monologue intérieur, à sa chaîne signifiante propre et ininterrompue 21. Dans son séminaire sur Les structures freudiennes des psychoses (1955-56), Lacan dit : « Nous
savons que la parole est toujours là, articulée ou pas, présente, à l’état articulée, déjà historisée, déjà prise dans le réseau des couples et des oppositions symboliques […] Si nous admettons l’existence de l’inconscient tel
que Freud l’articule, nous devons supposer que cette phrase, cette
construction symbolique, recouvre de sa trame tout le vécu humain, qu’elle
est toujours là, plus ou moins latente […] Ce langage, nous pourrions l’appeler intérieur, mais cet adjectif fausse déjà tout. Ce monologue soi-disant
intérieur est en parfaite continuité avec le dialogue extérieur, et c’est bien
pour cette raison que nous pouvons dire que l’inconscient est aussi le discours de l’autre 22. » Les mêmes paroles de Lacan peuvent être transcrites
différemment : « Ce monologue intérieur est en parfaite continuité avec le
dialogue extérieur, et c’est bien pour cela que nous pouvons dire que l’inconscient est aussi le discours de l’Autre 23[…] » Dans le cas du Verhören,
ces deux versions tressées dans l’équivoque sont non décidables, non séparables : le discours de l’autre, l’énoncé qu’il émet, est frappé et modifié,
parasité, rapté par le discours de l’Autre. En cela, le lapsus auditif dévoile
le tissage de la phrase « intérieure » entre A, a, a’ et S. Surtout, il révèle la
réception comme acte d’énonciation à part entière, soumise du coup à la
même propension au ratage, à la méprise, à l’expression d’une pensée
inconsciente. L’intérêt théorique de ce type de formation de l’inconscient
est donc essentiellement de mettre en lumière le fait, facilement négligé,
que la réception du message articulé est un acte d’énonciation au même titre que
l’émission de ce message. L’oubli freudien et le désintérêt persistant pour le
21.
22.
23.
cal et suffixe, alors que vous le faites de la façon la plus spontanée quand vous apprenez une
langue étrangère. C’est pour cette raison qu’un mot étranger est plus facilement fragmentable et utilisable dans ses éléments signifiants, que ne l’est un mot quelconque de votre propre langue. Ce n’est
là qu’un élément adjuvant de ce processus, qui peut aussi bien se produire avec les mots de votre
propre langue, mais si Freud a commencé [la Psychopathologie de la vie quotidienne] par l’oubli d’un
nom étranger, c’est parce que l’exemple était particulièrement accessible et démonstratif »,
J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 57-58, je souligne.
Sur ce point, le lapsus auditif n’est peut être pas très différent du lapsus de lecture. Les lignes qui
suivent essayent cependant de montrer l’enseignement singulier qu’on peut tirer du Verhören.
J. Lacan, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 126-128.
J. Lacan, Les structures freudiennes des psychoses, publication interne de l’Association freudienne internationale, p. 202.
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Verhören nous font dire ainsi, dans le sillage de la phrase de Lacan 24 :
« Qu’on entende (comme fait (d’énonciation)) reste oublié derrière ce qui
se dit dans ce qui s’entend. »
Le rejeton que nous produisons de l’aphorisme lacanien vise à rappeler l’essence énonciative de l’entendre, soit à affirmer trivialement :
entendre c’est dire. C’est bien ce que le Verhören nous contraint à observer.
Pour autant, entendre et dire ne sont pas réductibles au même : « Entendre,
au sens propre, appartient au Logos […] Comme tel, le véritable entendre
des mortels est en quelque sorte la même chose que le Logos. Et pourtant
[…] il n’est absolument pas la même chose que lui. Il n’est pas lui-même le
Logos lui-même 25. » Ce rapport d’appartenance, d’identité et de différence,
sonne comme une singularité topologique : le dire et l’entendre sont liés
comme deux pseudo-faces d’un même ruban de Moëbius : le Logos. On doit
ici donner le texte allemand du début de la citation car le radical et les
sonorités des mots utilisés nous intéresseront au long de ces lignes : « Das
eigentliche Hören gehört dem Logos 26. » Heidegger joue sur les signifiants
hören (entendre) et gehören (appartenir). Lacan traduit cette phrase comme
suit : « Ce qui est d’ouïr à proprement parler est du registre du Logos 27. »
On peut s’amuser à constater que Lacan, traduisant hören par ouïr, fait écho
au « caractère inouï 28 » (unerhört) à l’époque de Freud de la causalité
sexuelle des névroses, causalité que Freud entendit le premier, en précurseur de l’ouïr du jouir !
Si on aborde maintenant la question de la traduction du Verhören, l’invité absent à la table de la Psychopathologie de la vie quotidienne, on voit tout
de suite que l’expression « fausse audition » proposée par Jankélévitch
dans l’Introduction à la psychanalyse n’est pas très satisfaisante. On perd avec
elle différents éléments de signification : l’erreur de réception est un acte à
part entière et le mot « audition » pêche par sa connotation passive, purement réceptrice (« avoir une bonne/mauvaise audition ») ; la transforma24.
25.
26.
27.
28.
Lacan écrit en 1972 dans L’étourdit (J. Lacan, Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001) : « Qu’on dise reste
oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. Cet énoncé qui paraît d’assertion pour se produire dans une forme universelle, est de fait modal, existentiel comme tel : le subjonctif dont se
module son sujet, en témoignant » (p. 449). Si la phrase de Lacan a à charge de rappeler que « le
dire reste oublié derrière le dit », celle qui la suit rappelle de la première « que son énonciation
est moment d’existence » dont l’usage du subjonctif fait preuve. Elle la rappelle ainsi « non pas
tant à la mémoire que, comme on dit : à l’existence » (p. 450). Six mois plus tard, Lacan donne un
nouveau tour à la dialectique entre dire et existence en affirmant de la seconde qu’elle est « ce
dont seul le dire est témoin » (J. Lacan, « Postface au Séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit.,
p. 506). Ajouterait-on pour faire pendant complet que, de l’existence, seul l’entendre est témoin ?
M. Heidegger, Essais et conférences, traduit par A. Préau, Paris, Gallimard, 1992, p. 262.
M. Heidegger, Vorträge und Aufsätze, Pfullingen, Verlag Günther Neske, 1990, p. 209.
M. Heidegger, « Logos », traduit par J. Lacan, dans La psychanalyse, vol. 1, Paris, PUF, 1956, p. 69.
E. Porge, Freud Fliess. Mythe et chimère de l’auto-analyse, Paris, Economica, 1996, p. 21-22.
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Psychopathologie de la vie quotidienne… • 233
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tion du message qu’est le Verhören ressort entièrement du champ de la
signification et « audition » n’en rend pas suffisamment compte (ce que le
mot « entendre » rend bien par son équivoque) ; enfin, l’expression « fausse
audition », qui certes le partage avec l’expression « acte manqué » pourtant
réussi, masque le fait que si le Verhören a trait à l’erreur (à l’erroné), il n’est
pas à situer dans le domaine du faux puisqu’il énonce une vérité. Ainsi, ce
que Jankélévitch traduit par « fausse audition » est non seulement une
vraie énonciation, mais encore l’énonciation d’une vérité. Quant à la
« méprise » proposée par le groupe de traduction de Laplanche (« méprise
d’audition »), elle présente l’avantage via le préfixe « mé » et à l’instar du
préverbe allemand « ver » de constituer une communauté entre (pas)tous
les signifiants d’une psychopathologie de la vie quotidienne 29. Pour
autant, cet avantage semble assez dérisoire face à l’abandon du terme
« lapsus » qu’il induit. Outre qu’il est généralement devenu d’un usage
reconnu et répandu, appartenant au fonds commun de la terminologie
analytique, le terme « lapsus » colle particulièrement bien au Verhören en ce
qu’il connote par son étymologie l’événement/avènement d’une parole
qui tombe (juste), l’irruption d’une vérité énoncée contre le gré. La traduction proposée par Cambon (« lapsus auditif ») semble donc finalement la
plus heureuse. Cependant, si l’on souhaitait intégrer au signifiant français
la tonalité agressive et persécutive souvent présente dans le Verhören, les
termes malentendu ou mésentente pourraient être retenus. Cette possibilité
de traduction laisse d’ailleurs deviner un début de réponse à notre dernière
question : pourquoi Freud a-t-il oublié puis négligé le Verhören ?
La première hypothèse est biographique, la seconde plus théorique,
sans que nous désespérions de pouvoir nouer les deux, à la manière dont
se nouent la psychanalyse en extension et en intension.
L’hypothèse biographique consiste à supposer l’incidence de la relation Freud-Fliess sur l’absence du Verhören dans la Psychopathologie de la vie
quotidienne. Avant d’étayer cette hypothèse, on peut commencer par remarquer que c’est dans la correspondance avec Fliess que l’intérêt de Freud
pour l’oubli et les actes « fortuits » est repérable pour la première fois, dès
1897 30. Ensuite, la rédaction de la Psychopathologie 31 commence dans le
deuxième semestre de l’année 1900, soit immédiatement après la rencontre
29.
30.
31.
Cf. A. Bourguignon, P. Cotet, J. Laplanche, F. Robert, Traduire Freud, Paris, PUF, 1999, p. 113-116.
F. Cambon argumente son opposition à ce choix de traduction dans la notice terminologique des
Conférences d’introduction à la psychanalyse déjà citées (p. 598-599).
Cf. préface de L. Kahn, dans S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Gallimard, 1997,
p. 11 et 17.
Freud intègre à ce manuscrit la version modifiée de deux articles déjà publiés par la Monatsschrift
für Psychiatrie und Neurologie, l’un en 1898 (« Zum psychischen Mechanismus der Vergeßlichkeit ») et
l’autre en 1899 (« Über Deckerinnerungen »).
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234 • Essaim n° 11
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où la relation entre les deux amis bascule et commence à s’éroder (juillet
1900). Cette rédaction se termine aux environs de février 1901. La première
publication du manuscrit en deux livrets par la Monatsschrift für Psychiatrie
und Neurologie date de juillet et août 1901 et coïncide avec une flambée de
reproche que Fliess adresse à Freud. Enfin, l’année de publication sous
forme de livre est celle où la correspondance avec Fliess s’interrompt
(1904). Ce tressage entre rédaction, publication et désagrégation du lien
Freud-Fliess se lit sur fond d’un réseau de signifiants liés par la lettre, susceptibles de nous mettre la puce à l’oreille. Jusqu’en 1900, période à la fois
féconde et troublée, « Freud est constamment en éveil, habité par des
découvertes qui en un certain sens le dépassent. C’est parce que cela lui
arrive en partie malgré lui qu’il doit en faire part à quelqu’un. Fliess est ce
quelqu’un qui accepte de l’entendre et l’encourage à franchir les obstacles 32 ». Fliess, l’oto-rhinologue, est à cette époque l’interlocuteur intime
et « scientifique » de Freud, le public 33 indispensable à la poursuite de son
travail. Il est le récepteur (hörer) de l’œuvre freudienne, de ses découvertes
inouïes (unerhört) jusqu’alors. Freud a besoin de cet autre, il a besoin que
ses travaux trouvent auprès de lui un accueil favorable (Gehör finden). De ce
fait, il est possible qu’il ressente à l’égard de son ami une trop grande dépendance (Hörigkeit). D’autant plus qu’il s’affronte à la passion de l’ignorance
de ses contemporains en matière de causalité sexuelle, à leur « n’en rien
vouloir savoir » (nichts hören wollen von den). Cette position subjective particulière de découvreur ou de « conquistador 34 » place Freud dans le fantasme, et d’une certaine façon dans le réel, en marge du corps scientifique
et médical, à sa bordure, hors de lui comme n’y appartenant pas (nicht dem
gehörend 35). Évidemment, sa position est paradoxale car il reste soumis à
l’idéal de la science. Fliess vient alors prendre place dans son travail
comme objet de transfert, lieu d’adresse, second membre d’une communauté scientifique à laquelle tous deux appartiennent (gehören). On sait l’habitude qu’avaient les deux amis de baptiser leurs rencontres « congrès 37 »,
nomination qui démontre assez l’importance de cette idée de communauté
scientifique à deux membres. Ces congrès viennent ponctuer une relation
essentiellement épistolaire, inscrite par là même dans un rapport étroit à la
32.
33.
34.
35.
37.
E. Porge, Freud Fliess, op. cit., p. 18, je souligne.
Freud utilise ce mot dans sa lettre à Fliess du 19 septembre 1901.
Cf. lettre à Fliess du 1er février 1900, citée par E. Porge, Vol d’idées ? Wilhelm Fliess, son plagiat et
Freud, Paris, Denoël, 1994, p. 53.
Sur cette exclusion/inclusion de la communauté scientifique, le récit que fait Freud de ses démêlés avec la Société de philosophie de Vienne est tout à fait instructif (et amusant). Il se termine
d’ailleurs par ces mots : « Telle est à Vienne, la vie scientifique ! » (lettre à Fliess du 15 février
1901). Sauf indication contraire, les lettres à Fliess que je cite sont traduites par A. Berman et
extraites de S. Freud, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1996.
Cf. par exemple la lettre à Fliess du 10 juillet 1900.
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Psychopathologie de la vie quotidienne… • 235
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locution : von sich hören lassen (donner de ses nouvelles). On en retrouve
des variantes dans les formules finales de plusieurs lettres de Freud 38.
Parmi ces rencontres, celle d’août 1900 au lac d’Achen marque une
scansion décisive. Ce « congrès », le dernier, est l’occasion de leur grand
malentendu, celui qui signe le « tournant décisif 39 » dans leur relation. Que
s’est-il passé durant ce séjour à Achensee ? Les versions divergent considérablement. Freud fait état de « discussions très vives sur des questions
scientifiques » et de son oubli de la priorité de Fliess quant à l’importance
de la notion de bisexualité 40. Quant à Fliess, il racontera avoir subi une
réaction très hostile de Freud et même une tentative d’assassinat 41 ! Il écrit
en 1906 : « En raison de ce qui s’était produit au lac d’Achen (été 1900) je
me suis éloigné de Freud sans dire mot et j’ai laissé notre correspondance
régulière s’éteindre. Depuis ce moment-là, Freud n’a plus rien entendu
[gehört] de ma part sur mes découvertes scientifiques 42[…]. » Pour Freud,
le « point-limite 43 » est atteint plus tard, soit 1901, date de publication de
la Psychopathologie. Il écrit en juillet 1904 : « Tu n’as plus montré d’intérêt
dans les dernières années – la Vie quotidienne est la limite pour ça – ni pour
moi ni pour les miens ou pour mes travaux 44. » Les dates données par chacun pour situer le moment de bascule de leur amitié (août 1900 – juillet
1901) enserrent la période de production de la Psychopathologie (rédaction
et publication). Dans les lettres qui suivent la rencontre houleuse d’Achensee, Freud mentionne son ouvrage en cours, par exemple dans celle d’octobre 1900 : « Je deviens distrait comme un vrai professeur tout en
rassemblant les matériaux pour la psychopathologie de la vie quotidienne 45. » Il fait parfois explicitement mention de la dégradation de leur
bonne entente. Ainsi, en février 1901, quelques lignes avant d’annoncer la fin
prochaine de son manuscrit, il écrit : « Les congrès eux-mêmes sont devenus des survivances du passé. Je […] suis devenu, comme tu me l’écris,
38.
39.
40.
41.
42.
43.
44.
45.
J’ai recensé plus d’une trentaine d’occurrences de cette expression ou de ses variantes dans la correspondance publiée en allemand. Environ la moitié concerne des lettres écrites en 1900 et 1901.
En guise d’exemple, celle du 14 septembre 1900 se termine par « […] in der Hoffnung, bald viel von
Dir zu hören », celle du 7 août 1901 par « Laß etwas von Dir hören ». Cf Sigmund Freud Briefe an Wilhelm Fliess 1887-1904, Francfort, S. Fischer, 1986.
E. Porge, Vol d’idées ?…, op. cit., p. 54.
S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, op. cit., 1977, p. 154. Cf. E. Porge, Freud Fliess…,
op. cit., p. 28. Freud fait erreur quand il date de 1901 cet oubli survenu en août 1900. On pouvait
lire dans les versions de la Psychopathologie de 1901 et 1904 : « Un jour de l’été de cette année, j’ai
déclaré à mon ami Fl. […] ». Cette entame devient dans les versions ultérieures : « Un jour de l’été
1901, j’ai déclaré à un ami […] ». Cf. S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, op. cit., 1997,
p. 246.
Cf. E. Porge, Vol d’idées ?…, op. cit., p. 54-57.
W. Fliess, « Pour ma propre cause », traduit par E. Porge dans Vol d’idées ?…, op. cit., p. 255-256.
E. Porge, Vol d’idées ?…, op. cit., p. 234.
Lettre du 27 juillet 1904, citée et traduite par E. Porge, dans ibid., p. 234.
Lettre du 14 octobre 1900.
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entièrement étranger à ce que tu fais toi-même 46. » On peut lire également
dans sa lettre du 7 août 1901 : « Il est impossible de nous dissimuler que,
toi et moi, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre 47. » Presque immédiatement après ce triste constat, Freud énonce sans détour l’implication de
l’objet Fliess dans l’écriture de la Psychopathologie : « Il y a dans ce livre des
tas de choses qui te concernent, des choses manifestes pour lesquelles tu m’as
fourni des matériaux et des choses cachées dont la motivation t’est due […]
Quelle que soit la valeur durable de cet ouvrage, tu y trouveras la preuve
du rôle que tu as, jusqu’à présent, tenu dans ma vie 48. » Quelles sont ces
choses cachées ? Est-ce la motivation de les cacher qui est due à Fliess ? Il
est certes peu probable que l’allusion porte directement sur le Verhören, car
alors cette catégorie aurait pu être mentionnée voire ajoutée à la Psychopathologie 49 dès la rupture avec Fliess consommée. En tout cas, le mystère de
cette allusion freudienne souligne l’intrication de la relation avec Fliess
dans l’élaboration de la Psychopathologie et vient du coup étayer notre première hypothèse.
La deuxième et dernière hypothèse a trait à la théorie et à la pratique
psychanalytique elle-même. La question devient : en quoi le Verhören peutil être gênant, pratiquement et théoriquement, pour le fondateur de la psychanalyse ? Notre idée est qu’il existe une trop grande proximité entre
l’écoute qui fonde la pratique de l’analyste et le Verhören pour qu’un développement emphatique sur ce dernier n’ait pas porté préjudice à la science
naissante elle-même. Le plus simple est de partir d’un des exemples de lapsus auditif qu’on a déjà donné. Lorsque son mari se réjouit de pouvoir
pique-niquer en bibliothèque, la femme entend qu’il est heureux de pouvoir y niquer. Il y va là de son inquiétude compréhensible, mais pas seulement, ou plutôt pourquoi s’inquiète-t-elle ? Sans doute en raison de ses
propres désirs, qui déterminent comme on le sait et pour partie les désirs
supposés au mari. Mais surtout, comme tous les signifiants, ceux utilisés
par le mari prêtent à confusion, ils sont intrinsèquement équivoques et en
cela ils peuvent révéler son désir à lui. Le Verhören a ici valeur d’interprétation, pourtant il n’en est pas une. Sans doute l’acte analytique (ponctuation, scansion, interprétation…) nécessite-t-il la saisie préalable des deux
(ou plus) messages noués dans l’équivoque, tandis que « l’écoute vide » ou
« l’entendu vide » (de la communication usuelle, informative) et le lapsus
auditif n’en saisissent qu’un seul (et pas le même).
46.
47.
48.
49.
Lettre du 15 février 1901.
Lettre du 7 août 1901.
Lettre du 7 août 1901, je souligne.
Comme ce fut le cas du chapitre 3 sur l’oubli de noms et de suites de mots (ajouté en 1907) ou du
chapitre 8 sur les actes manqués et symptomatiques (ajouté en 1910).
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Psychopathologie de la vie quotidienne… • 237
238 • Essaim n° 11
On peut formuler algébriquement cela avec :
– « f » désignant la découpe signifiante opérée par le récepteur ;
– « m », « m’ » et « m’’ » les messages émis ou reçus, décomposables en
« S », « S’ » et « S’’ » comme matériels acoustiques perçus et « s », « s’ » et
« s’’ » comme signifiés accolés rétroactivement à chacun d’eux ;
– « Λ » le symbole logique de la conjonction.
L’entendu vide/usuel de la communication courante s’écrit alors :
f(m) = m
Le malentendu/Verhören s’écrit :
avec : m =
S
s
f(m) = m’ soit
 S
S'
f  =
avec s ≠ s' et S ≈ S' (homophonie relative ) 50
s'
s
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Ainsi, il y aurait eu « entendu analytique » si la femme avait saisi
l’énoncé du mari avec l’accentuation suivante : « En plus, je pique-nique làbas. » Elle aurait saisi l’équivoque du signifiant et non un seul de ses sens.
Si le Verhören, littéralement l’entendre-de-travers, est la condition de possibilité de l’acte analytique, on peut dire que l’analyste le pratique avec
nécessité et assiduité. Pour tout dire, il est son fer de lance, son savoir-yfaire, ce savoir-faire qui lance la chaîne associative de l’analysant à partir de
l’équivoque, qui la fait courir, running : il est son savoir-faire-au-run, son
savoir-faire hören, son savoir-verhören.
Mais dès lors, il y a danger. La proximité manifeste entre interpréter et
entendre-de-travers laisse le champ libre à la résistance : « Vous avez l’esprit mal tourné », « Vous m’avez mal compris », « Je n’ai pas dit ça », « Ce
n’est pas ça que j’ai voulu dire », bref, toutes sortes de choses auxquelles
Freud n’a cessé de se confronter. Et si on affirme, explique, développe par
l’exemple et publie que le Verhören est un acte manqué qui informe le sujet
qui le commet sur son désir, que le sujet du Verhören projette son désir dans
50.
On voit avec cette écriture que si le Verhören est un effet de signifiant, soit du glissement de S à
S’, le matériel acoustique reste relativement homophonique. A la limite, S et S’ peuvent être identiques. Le trait essentiel d’identification réside donc finalement dans le glissement de s à s’ : c’est
l’opposition des signifiés qui permet d’identifier le malentendu, même si celui-ci trouve « son
principe et son ressort » dans « le métabolisme du signifiant » (Cf. note 18). L’exemple du
« maquereau de Proust » est donc bien un cas-limite de Verhören (à ne pas confondre avec la
madeleine du même nom !).
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Et le savoir-verhören de l’analyste a pour formule :
f(m) = m Λ m’ (éventuellement : Λ m’’…).
Psychopathologie de la vie quotidienne… • 239
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51.
Il est possible que Fliess ait adressé ce reproche à Freud dès la rencontre d’août 1900 (cf. E. Rodrigué, Le siècle de la psychanalyse, Paris, Payot, 2000, t. 1, p. 340). Et même si le reproche ne fut pas
exactement formulé ou explicité à cette date, on peut penser que « le fantôme du liseur de pensées a probablement commencé à prendre consistance en 1900, à la rencontre du lac d’Achen
[…] » (E. Porge, Vol d’idées ?…, op. cit., p. 237). Autant dire que la Psychopathologie fut rédigée par
Freud avec ce fantôme dans le placard !
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l’énoncé qu’il reçoit, comment se défendre ensuite de ne pas projeter soimême, fondateur de la psychanalyse, ses propres tendances là où on lit
celles des autres ? Mettre en avant une formation de l’inconscient comme
le Verhören au moment de la naissance de la psychanalyse, c’était fournir
aux détracteurs une objection toute trouvée – quoique évidemment paradoxale – à sa propre théorie. C’est que Freud s’était déjà frotté à l’accusation si pénible pour lui d’être un Gedankenleser, un liseur-de-pensées, celui
dont on dit qu’il « ne fait que projeter sur l’autre ses propres pensées ». Qui
donc d’ailleurs lui avait fait ce reproche ? Wilhelm Fliess bien sûr, dans une
lettre adressée à Freud en juillet 1901 51.
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