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EN GUISE D'INTRODUCTION
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Nomination et point de vue : la composante déictique des
catégorisations lexicales
Paul Siblot
Très tôt, dès les premières recensions du langage sans doute, les
astreintes que le temps, l’espace et l’existence du locuteur exercent sur la
parole ont été repérées, leurs traces dans les énoncés relevées, et leur statut
spécifique noté. Il est nécessaire et conjoncturel, car les marques obligées
de l’énonciation doivent ancrer l’énoncé particulier dans son contexte
propre. Les rhéteurs ont résumé la chose d’une sentence qui a passé les
millénaires : « ego, hic et nunc ». Leur constat, immédiatement reconduit,
donne à la formule sa force d’évidence et en fait un procédé de
mnémotechnie. Ce qu’elle est, mais pas seulement. L’étude féconde des
multiples expressions du temps, de l’espace, ou de la subjectivité dans les
langues, témoigne de l’importance des points de contact, où la
systématique de la langue est conduite à prendre en charge l’articulation
de la représentation linguistique au monde, où le discours « embraye » sur
le réel, selon une métaphore de R. Jakobson. D’autres « embrayages » se
repèrent au plan du lexique ; ils sont l’objet de notre propos.
Le langage et le monde
Sous des dehors anodins la formule rhétorique « ego, hic et nunc »
soulève des questions de fond, notamment celle de « l’accord entre l’esprit
et le monde » (Benveniste, 1939/1966 : 52) qu’on renvoie d’ordinaire à la
philosophie du langage.
Le problème du réel en linguistique
Benveniste tenait ce problème pour « métaphysique », et le révoquait
aussitôt qu’évoqué : « le linguiste sera peut-être un jour en mesure de
[l’]aborder avec fruit, il fera mieux pour l’instant de [le] délaisser » (ibid.).
La citation ne veut pas suggérer que le temps a passé, que depuis 1939 les
savoirs ont évolué, ni que des interrogations auparavant hors d’atteinte
25
sont maintenant à portée des sciences cognitives. L’avancée des
connaissances se suffit et son constat peut être laissé à Monsieur de La
Palice ; il n’y aurait en outre pas grand mérite à se prévaloir de ce que
Sartre appelle avec férocité « la supériorité des chiens vivants sur les lions
morts ». Pour le linguiste, la mise en garde de É. Benveniste est autrement
intéressante. Une autre citation, de S. Freud cette fois, le souligne et permet
de prendre la mesure des implications. Sans confondre élaboration
théorique et travail de l’inconscient, on ne peut pas ne pas percevoir une
analogie entre le refoulement psychique et cette mise au ban des rapports
du langage au monde. Or le psychanalyste observe que « ce qui est
demeuré incompris fait retour ; telle une âme en peine, il n’a pas de repos
jusqu’à ce que soient trouvées résolution et délivrance »1. La question est
celle d’un effacement de principe du réel qui a longtemps prévalu en
linguistique2. Mais ce réel n’a jamais été absent, sinon de la théorie ; aussi
ne peut-il qu’y faire retour.
On parle toujours de quelque chose, nécessairement, même si
c’est pour ne rien dire. Telle est la raison du langage. Et quoi qu’on ait pu
penser, la question taboue des rapports du langage au réel n’a jamais cessé
d’être posée. Elle le fut d’emblée avec l’acte premier de nomination, et elle
le reste en toute actualisation discursive. Elle apparaît au centre des
fonctionnements linguistiques de sorte qu’on ne peut ni la censurer
vraiment, ni la renvoyer à la philosophie, ni la repousser vers on ne sait
quel « extralinguistique ». Sauf à supprimer la motivation du langage, et
par là en altérer la compréhension. L’étude de la langue, comme celle de
la parole, ne peuvent méconnaître l’intime relation du langage au réel.
Représenté dans les discours, présent aussi dans la langue d’une autre
façon, le réel est dans le champ d’étude du linguistique. Lorsqu’on essaie
de l’en chasser il revient au galop, jusque dans les argumentaires qui
prétendaient le tenir à distance. Mieux vaut, à l’exemple de l’aphorisme
antique, lui faire une place explicite.
1
S. Freud, 1909, Cinq leçons sur la psychanalyse.
Une des fonctions de l’arbitraire du signe est de légitimer cette coupure. Parmi les
épigones du saussurianisme, L. Hjelmslev est un de ceux qui défendent le plus
vigoureusement cette position de principe : « Jusqu’à présent, nous avons voulu nous en
tenir à l’ancienne tradition selon laquelle un signe est avant tout signe de quelque chose.
C’est là la conception courante à laquelle nous nous sommes conformé, et c’est aussi une
conception largement répandue en épistémologie et en logique. Nous voulons pourtant
démontrer maintenant qu’elle est insoutenable du point de vue linguistique ; nous sommes
d’ailleurs en accord sur ce point avec les théories linguistiques modernes. Selon la théorie
traditionnelle, le signe est l’expression d’un contenu extérieur au signe lui-même ; au
contraire, la théorie moderne (formulée par F. de Saussure et ensuite par L. Weisberger)
conçoit le signe comme un tout formé par une expression et un contenu » (1943/1968 :
65).
2
26
Un réel omniprésent dans la langue
La formule des rhéteurs récapitule l’inscription de données a priori du
réel dans la parole. Les marques recensées (personne, espace, temps)
concernent des formes où, par le biais de l’énonciateur, la symbolisation
linguistique se trouve expressément mise en rapport avec le réel. Pour les
usagers le rapport du langage au monde est une donnée d’évidence. Allant
de soi, elle reste implicite et n’appelle pas de gloses tant elle est dans
l’ordre des choses, en particulier pour les catégorisations référentielles.
Première dans l’appréhension épilinguistique, la relation référentielle l’est
aussi pour la réflexion métalinguistique, où le renvoi au réel constitue et
institue la norme. L’analyse des fonctions du langage par R. Jakobson en
donne l’illustration. Dans le schéma de la communication qu’il propose, le
« message » occupe une position centrale et sert à positionner les autres
facteurs. Il en va de même de la fonction correspondante qui sert elle aussi
de référence aux autres fonctions. Mais elle n’est identifiée que par de très
rapides remarques : « Même si la visée du référent, l’orientation vers le
contexte – bref la fonction dite “dénotative”, “cognitive”, référentielle –
est la tâche dominante de nombreux messages, la participation secondaire
des autres fonctions… » (1963 : 214). Là encore elle apparaît bien comme
une donnée d’évidence.
Comment la linguistique pourrait-elle ignorer ce réel multiple auquel le
propos réfère, auquel le discours participe, auquel le locuteur et
l’interlocuteur eux-mêmes appartiennent ? Un réel omniprésent, sousjacent à l’ensemble des fonctionnements linguistiques, qui confère au
langage un réalisme foncier, mais que les théories linguistiques
méconnaissent lorsqu’elles cherchent à ne rendre compte de la langue que
par un système abstrait de relations purement internes3. Par son existence
déjà le système linguistique participe de l’ordre des faits ; mais surtout, les
moyens qu’il donne pour produire et communiquer du sens anticipent la
prise en charge du réel que le discours opère. Il faut bien que le réel s’y
trouve prévu et qu’il soit inscrit en langue, sous une forme ou sous une
autre, pour que le discours puisse référer. Forme qu’il revient au linguiste
de préciser, non d’effacer. À ce stade de réflexion, la théorie postule le
plus souvent au seul plan logique une « ontologie ». Ce qui la conduit, au
On peut rappeler quelques-unes des nombreuses réaffirmations du CLG sur ce point clé
de la théorie : « Les valeurs restent entièrement relatives […] c’est du tout solidaire qu’il
faut partir pour obtenir par l’analyse les éléments qu’il renferme » (Saussure 1916/1972 :
157) ; « [les concepts] sont purement différentiels, définis non positivement par leur
contenu, mais négativement par leurs rapports avec les autres termes du système » (162).
« […] la valeur est purement négative et différentielle […] les valeurs n’agissent que par
leur opposition réciproque au sein d’un système défini » (165) ; « […] dans la langue il
n’y a que des différences […] sans termes positifs » (166).
3
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motif du refus de boniments « métaphysiques », à faire l’économie d’une
explicitation des nécessaires options épistémologiques. Plutôt que cette
césure commode mais arbitraire et négligente de ses postulats, plutôt
qu’une axiomatique et ses corrélats hypothético-déductifs, plutôt que ces
contournements divers du problème du rapport du langage au monde, on
préfère à l’inverse partir du constat liminaire, minimal, empirique, sur
lequel se fondent les compréhensions immédiates du langage.
De la réalité à la praxis linguistique
Du pudding, on a pu dire que « preuve en est qu’on le mange»4.
Autrement dit, la réalité ne se démontre pas mais se constate. L’homme en
prend acte, d’expérience et de façon pragmatique. Tel est le registre du
langage dans ses usages ordinaires, qui justifie qu’on parle de praxis
linguistique et de pratiques langagières. C’est celui de l’acte premier de
parole qui nomme le monde, et dans lequel la nomination prend
implicitement acte de l’existence du monde qu’elle désigne. Ce n’est pas
là un parti pris philosophique, une option matérialiste, ni un axiome
théorique, mais une donnée de fait dont É. Benveniste, dans son analyse
de la phrase nominale, repère la présence au sein du discours et dont il
propose une caractérisation. La forme phrastique est restreinte dans le cas
de la phrase nominale, et la syntaxe réduite jusqu’à l’absence dans la
position extrême de l’énoncé monoterme. Mais aussi limitée qu’elle soit,
la phrase nominale n’en est pas moins un énoncé complet. Cette plénitude
discursive conduit l’analyste à postuler ce qu’il appelle un prédicat de
réalité : « Une assertion finie, du fait même qu’elle est assertion, implique
référence de l’énoncé à un ordre différent, qui est l’ordre de la réalité. À la
relation grammaticale qui unit les membres de l’énoncé s’ajoute
subrepticement un “cela est !” qui relie l’agencement linguistique au
système de la réalité » (Benveniste 1939/1966 : 154). Ce prédicat, réalisé
ailleurs dans des formes verbales, temporelles et personnelles, ne peut dans
le cas concerné être assigné qu’à une forme nominale. Ainsi, selon É.
Benveniste, avec ce présumé « cela est ! » qu’assurerait « une
prédication » interne à la catégorie nominale, un réalisme propre est
reconnu à la catégorie nominale5.
Le réel enregistré dans le lexique, l’est à partir de praxis sensitives,
techniques, sociales, grâce auxquelles le monde senti, perçu, travaillé est
anthropologiquement appréhendé : conçu et nommé. La praxis
linguistique s’insère dans la continuité d’une chaîne de praxis diversifiées
dont elle tire les informations qui lui servent à élaborer le « contenu
4
Le mot est de F. Engels dans Dialectique de la nature (post. 1925).
Notons qu’avec ce « prédicat de réalité » revient, en catimini, le problème proscrit de
l’» accord entre l’esprit et le monde ».
5
28
sémantique » des catégories lexicales. Les choses, les êtres, les actes que
les pratiques langagières catégorisent ainsi ne le sont pas à des fins
intellectuelles et purement spéculatives, mais à partir de besoins, avec des
visées, des intentions, des finalités concrètes. Le registre de la parole
ordinaire ignore les interrogations métaphysiques sur ce dont il parle et se
satisfait du constat des existences : « cela est ! ». Le réel s’impose à lui à
la façon du pudding. Comment ne pas prendre en compte ce réalisme de
base, intrinsèque au langage ? Comment ne pas voir qu’il appelle une
linguistique réaliste, anthropologique, inverse de l’option abstractive et
« purement » systématique qui a longtemps prévalu. L’analyse d’É.
Benveniste ne s’inscrit pas dans une telle visée, bien au contraire. Sa
proposition d’un « prédicat de réalité » trouve, de façon paradoxale, une
de ses raisons déterminantes dans son souci de préserver l’analyse
linguistique du « problème de l’accord entre l’esprit et le monde ». Avec
la solution d’une prédication interne à la catégorie nominale, le
raisonnement prend d’une certaine manière le problème en charge, et le
prédicat de réalité est une façon de rendre compte du réalisme du discours.
Mais cette réponse permet de contourner l’épineuse question de la
« référence de l’énoncé à l’ordre différent de la réalité ». Dans le respect
du principe de précaution édicté, elle n’aborde pas la question de
l’adequatio rei et intellectus car elle demeure interne à la sphère du
langage, et ainsi préserve l’autonomie du linguistique. C’est en faveur
d’une autre démarche inverse qu’on argumentera, en observant d’abord
comment avec les déictiques le système de la langue assume de façon
pleinement réaliste le rapport au réel.
La deixis, pont entre le langage et le réel
Le triptyque « ego, hic et nunc » concerne l’expression linguistique de
conditions a priori du réel, dont la particularité tient à la différence
qu’elles présentent au regard des termes du lexique ; alors que ceux-ci
paraissent renvoyer directement au monde, elles-mêmes le font par
l’entremise de l’instance d’énonciation.
Quelques définitions
L’usage grammatical, depuis le début du siècle passé, est de parler
de déictiques (1908) : du grec deiktikos (« démonstratif »), dérivé luimême de deixis (« désignation »). L’étymologie signale la fonction
« désignative » ou d’indication de ces termes. Cette deixis (ou
cette désignation), que réalisent pareillement l’ostension gestuelle et sa
transposition en langage6, donne à voir pour la première et à comprendre
Le relevé n’est pas exhaustif, mais il suffit à une bonne représentativité de l’échantillon.
Certains dictionnaires de langue, tel le Trésor de la Langue Française, ne retiennent pas
le terme, considéré sans doute comme technique et d’usage trop spécialisé
6
29
pour la seconde comment la contextualisation que toutes deux impliquent
conduit à prendre en considération la relation du langage au réel. Les
définitions, déjà, sont sur ce point instructives :
Deixis : tout énoncé se réalise dans une situation que définissent des coordonnées
spatio-temporelles : le sujet réfère son énoncé au moment de l’énonciation, aux
participants à la communication, et au lieu où est produit l’énoncé. Les références
à cette situation forment la deixis, et les éléments linguistiques qui concourent à
« situer » l’énoncé (à l’embrayer sur la situation) sont des déictiques. La deixis
est donc un mode particulier d’actualisation qui utilise soit le geste (deixis
mimique), soit des termes de la langue appelés déictiques (deixis verbale). Le
déictique, ou présentatif, est ainsi assimilé à un geste verbal (équivalence
entre donne assorti d’un geste, et donne ceci) (Dubois [éd.] 1973 : 137).
Les déictiques : Dans un contexte donné, une expression est dite « déictique » si
son référent ne peut être déterminé que par rapport à l’identité ou à la situation
des interlocuteurs au moment où ils parlent. […] L’existence de déictiques a des
conséquences théoriques importantes. Selon É. Benveniste, ils constituent une
irruption du discours à l’intérieur de la langue, puisque leur sens même (la
méthode à employer pour trouver leur référent), bien qu’il relève de la langue,
fait allusion à leur emploi. D’autre part, ils amènent d’une façon générale (et pas
seulement locale) à appliquer au monde « réel » ce qui est dit dans la parole (aussi
Jakobson les appelle-t-il shifters, embrayeurs). […] On peut enfin se demander
si un acte de référence est possible, sans l’emploi, explicite ou non, de déictiques
(Ducrot et Schaeffer 1995 : 310).
Deixis, déictique : Employé aussi bien comme adjectif (« valeur déictique »,
« élément déictique ») que comme nom (« un déictique »), ce terme désigne un
des grands types de référence d’une expression, celle où le référent est identifié à
travers l’énonciation même de cette expression. On l’oppose classiquement à la
référence de type anaphorique. (Charaudeau et Maingueneau 2002 : 158).
Deixis : Au sens étymologique la deixis est circonscrite à l’ostention : autrement
dit c’est la sélection d’une entité présente dans le champ visuel des interlocuteurs
qui constitue l’opération non verbale de deixis : geste, regard, etc. La deixis
correspond alors seulement à un engagement corporel. Dans un autre sens, déjà
moins restrictif, le notion de deixis renvoie à l’appareil linguistique sollicité pour
la monstration, les déictiques étant dans ce cadre des indices énonciatifs
d’ostention, qui impliquent la prise en compte de la situation d’énonciation pour
construire une référenciation. Il s’agit alors d’indices énonciatifs construisant une
spatialité en relation avec le positionnement spatial de l’énonciateur lui-même
[…]. Engagement corporel et indices linguistiques de spatialité sont en
corrélation, le geste saturant la parole (Détrie et al [éds] 2001 : 72).
Ces définitions, reprises de dictionnaires terminologiques spécialisés,
présentent des nuances ; mais les variations sont mineures et l’ensemble
affiche un noyau stable qu’on retrouve dans la langue générale. Cette
acception commune suffit à notre réflexion qui ne vise pas la deixis même,
mais des aspects de son fonctionnement qu’on retrouve dans la
30
nomination. Deux dictionnaires de langue, l’un de base, l’autre plus érudit,
permettront de préciser cette valeur :
Déictique : adj. et n. m., 1908 ; qui sert à montrer, à désigner un objet singulier
déterminé dans la situation (Le Nouveau Petit Robert, 1993).
Déictique : adj. et n. m. est un emprunt (1908) au grec deiktikos « propre à
démontrer, démonstratif », en logique et en grammaire, dérivé
de deiknunai « montrer ». Deiknunai repose sur une racine indoeuropéenne qui
conserve dans un certain nombre de ses représentants, grecs et latins, un caractère
solennel, juridique ou sacré (> bénir, dire, jurer, prêcher, venger). Le mot
s’emploie en linguistique à propos d’un élément de l’énoncé qui sert à désigner
avec précision ou insistance et, par extension, qui renvoie à la situation spatiotemporelle du locuteur ou au locuteur lui-même (Rey [éd.], Dictionnaire
historique de la langue française).
Désignation ostensive et désignation linguistique
En assimilant geste et parole, la valeur générale confond dans une
même fonctionnalité déictique la désignation ostensive et la désignation
linguistique. La conjonction n’est pas fortuite. Dans la mesure
où désigner c’est « indiquer de manière à faire distinguer de tous les
autres, par un geste, une marque, un signe » (Le Nouveau Petit Robert,
1993), parler de la dimension déictique de la désignation relève de la
tautologie. À l’entrée désigner, le dictionnaire donne d’ailleurs pour
illustration phraséologique l’exemple type de la deixis mimique :
« désigner un objet, un endroit en le montrant » (ibid.). Les deux formes
de la désignation, gestuelle et linguistique, apparaissent donc comme
étroitement liées. L’ostension anticipe sur le langage au plan
ontogénétique et l’enfant désigne du doigt avant de désigner verbalement.
On peut présumer qu’au plan phylogénétique elle a également précédé les
pratiques langagières. Toujours disponible, elle resurgit quand le code
linguistique fait défaut, quand l’élocution est empêchée, quand l’émotion
ou l’emphase la mobilisent pour une plus grande expressivité… Et
l’indication par le geste accompagne volontiers la parole vivante. Première
en chronologie, la désignation ostensive fournit un patron à la désignation
linguistique et donne littéralement à voir ce que le langage symbolise avec
une plus grande abstraction.
Dans l’ostension, l’indication manifeste par le regard, par un
mouvement de la tête, par un geste du bras et de la main… une relation de
l’émetteur à l’objet. Cette gestualité révèle le mouvement de pensée du
sujet. Alors que pour les démonstratifs le geste d’accompagnement va du
locuteur vers l’objet, il procède à l’inverse pour les possessifs : pour les
premiers l’index pointe en direction de l’objet, pour les seconds il se replie
sur la poitrine de l’émetteur. Quoique inverses, ces mouvements
participent d’une même forme de référenciation. Que le geste d’indication
31
pointe l’objet ou qu’il se retourne sur l’énonciateur, dans les deux cas il
manifeste et symbolise un rapport entre « le sujet et l’objet ». Un objetlivre par exemple : [Ce livre-là (que je te montre, que tu vois comme
moi)] : rapport sujet > objet ; [Mon livre (à moi qui te parle)] : rapport
objet > sujet. « L’embrayage » déictique du discours au réel que réalise la
gestuelle mobilise tout à la fois l’énonciateur, ce dont il parle et celui
auquel il s’adresse. Ce que l’ostension opère ainsi, le langage le réalise
dans l’actualisation nominale avec notamment les déterminants qu’on
appelle précisément actualisateurs ; ici démonstratifs ou possessifs
reconnus comme déictiques. Ces observations simples conduisent à établir
un constat et à former une hypothèse :
1. l’actualisation nominale comporte une dimension déictique dans
laquelle « le référent est identifié à travers l’énonciation de
l’expression » (Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 158) ;
2. un examen du procès gestuel est susceptible d’en aider l’appréhension.
Deixis gestuelle et implication du destinataire
Plutôt qu’une réflexion abstraite, on se représentera des situations
concrètes d’indications gestuelles. Et plutôt que la trop circulante salière,
l’exemple d’un enfant qui quémande par gestes un jouet hors de portée ;
ou bien celui d’une personne qui ayant besoin d’un objet hors d’atteinte se
trouve empêchée de parler (parce qu’elle est muette, parce qu’elle ne veut
pas qu’un tiers l’entende, parce que sa bouche est mobilisée par quelque
préhension…). On peut supposer que les gestes du demandeur ont quelque
chance d’être interprétés correctement, et les objets sollicités de lui être
remis. On ne peut toutefois exclure l’éventualité d’une méprise et d’une
rectification conséquente : « – Pas la poupée, Pinocchio » ; « – Non. Pas
le marteau, la pince ».
Parce qu’il ne peut lui-même le saisir, l’émetteur sollicite l’objet en le
désignant d’un mouvement du bras accompagné d’un index pointé, ou
d’une pronation et d’un mime de préhension manuelle pour en signifier la
saisie… Situations banales, dans lesquelles l’efficace de la communication
gestuelle se voit sanctionné au plan perlocutoire par la transmission de
l’objet. Bien qu’élémentaires, les mimésis n’en requièrent pas moins une
interprétation7. Avant d’agir le destinataire doit avoir compris que
l’émetteur a besoin de l’objet, qu’il est dans l’impossibilité de s’en saisir,
et qu’il demande qu’on le lui fasse passer. Il lui faut mobiliser des savoirs
On ne s’interroge pas sur la nature du message ni sur le fait de savoir s’il s’agit de signes
ou de signaux. On ne cherche pas à établir un éthogramme de la séquence, mais à repérer
comment la désignation gestuelle impose au récepteur d’adopter mentalement la position
du demandeur.
7
32
pratiques et « encyclopédiques » pour saisir l’incapacité de l’émetteur,
discerner son besoin de l’objet, comprendre la demande que les gestes
manifestent. Aussi simple qu’il soit, ce raisonnement ne va pas de soi8.
Preuve en est la possibilité de méprises, dont la probabilité augmente avec
la complexité des situations de communication. Ainsi lorsqu’il s’agit, du
regard, de donner à comprendre à un destinataire qu’il faut soustraire un
objet parmi d’autres à la vue d’un tiers présent ; ou lorsque l’ouvrier placé
dans l’impossibilité de parler a besoin de « la clé à pipe de 14 dans la boîte
bleue ». Quelle que soit la situation, le récepteur doit, pour saisir la
demande gestuelle, comprendre la position, le besoin, l’attente de
l’émetteur. Il lui faut en quelque sorte se « mettre à sa place », concevoir
mentalement sa « position » et faire sien son « point de vue ». La deixis
gestuelle signale ainsi une implication du récepteur qui va bien au-delà du
« décodage » du message linguistique. On observe la même chose dans
l’acte de catégorisation et de nomination.
L’acte de nommer : une deixis verbale
La phraséologie nous en donne un premier témoignage. Les expressions
stéréotypées, plus ou moins figées, abondent pour évoquer le
positionnement des locuteurs à propos de ce dont ils parlent ou sur la façon
dont d’autres en parlent. On évoque une « façon de voir les choses », on
invite à « se mettre à la place de quelqu’un », à « considérer la question
sous un autre angle », on relève si on a, ou non, « le même point de vue »,
« une même approche du problème », etc. Ces commentaires
épilinguistiques portent le plus souvent sur des analyses globales, des
développements argumentatifs, des représentations complexes qui
mobilisent quantité d’informations. Des prises de position analogues
apparaissent quand on désigne un être, un objet, un acte, une qualité. L’acte
de nomination relève d’une deixis verbale, au sens strict
de désignation d’un objet ; au lieu des indications gestuelles, il procède
avec les moyens du langage. Nous allons y repérer une composante
déictique, moins spectaculaire mais identifiable.
De la dénomination à la nomination
Dans l’ostension la désignation opère par la dynamique d’une mimique
gestuelle qui lie l’émetteur à l’objet dont il parle, ou bien qui fait repli sur
sa propre personne. Dans les deux cas elle exhibe une mise en relation du
locuteur avec le référent qui symbolise le procès de référenciation ; le
locuteur désigne alors en montrant, au sens premier de désigner. Le même
lien perdure dans la désignation verbale, réalisé dans l’actualisation. Mais
La nécessité de l’interprétation devient manifeste si on s’interroge sur l’âge à partir
duquel un enfant est en mesure de conduire une réflexion qui aboutisse au geste souhaité.
8
33
il disparaît des définitions et des dictionnaires, des répertoires lexicaux,
des paradigmes désignationnels qui fournissent à la réflexion sur les
catégories lexicales son matériau le plus fréquent9. Décontextualisé, extrait
des discours et de l’interdiscours où il est actualisé, soustrait aux réseaux
sémantiques grâce auxquels son sens occurrenciel est régulé, appréhendé
dans l’artefact d’une autarcie métalinguistique, le terme lexical est
considéré isolément, « en lui-même et pour lui-même ». Il est alors la
somme de valeurs potentielles, telles que l’usage l’atteste, et dont l’article
lexicographique établit le relevé. Ces abstractions successives en font
une dénomination en langue10. Pour retrouver la dynamique déictique de
la désignation verbale, il faut revenir à l’acte de parole de la nomination,
et pour cela l’envisager dans son contexte de production et de
communication, la situer dans les tensions dialogiques de l’interdiscours,
l’appréhender dans le procès d’actualisation. Le principe méthodologique,
qui vaut pour l’ensemble des parties non grammaticales du discours, vaut
plus particulièrement pour le nom en raison des propriétés qui font de la
catégorie nominale le prototype de catégories lexicales. À défaut d’en
examiner ici les spécificités, disons rapidement que cette exemplarité
découle de sa très ancienne compréhension selon laquelle le nom dirait la
« nature » des choses, les dirait « en soi » et « pour elles-mêmes », dans
leur vérité essentielle. Ce qui justifie qu’on parle de « substantif ». Mais
comment croire, sans revenir à la mythique langue du paradis, que le
langage livre la vérité du monde ? Du réel nous ne disons que ce que nous
sommes à même d’en dire : d’en concevoir à partir de ce que nous en
percevons, de ce que nous en savons, d’expérience pratique ou
expérimentalement contrôlée, dans une irréductible relativité. La
fameuse adequatio rei et intellectus11 ne peut être que ce qu’elle est, une
confrontation du réel à d’humaines représentations linguistiques où, faute
de pouvoir dire les choses « en soi », nous les disons « pour nous », dans
une inévitable contingence historique, culturelle, sociale, et individuelle.
C’est ce qui fonde la relativité linguistique que Sapir et Whorf ont observé
dans la variété des catégorisations par les langues. Cette relativité foncière,
établie au niveau des langues, admise d’évidence pour les discours,
s’observe aussi au niveau de l’actualisation nominale.
L’actualisation discursive du sens
Le raisonnement vaut pour l’ensemble des catégorisations lexicales qui constituent des
désignations, autrement dit pour les mots pleins, non les outils grammaticaux dont la
fonction est d’assurer les liaisons syntaxiques.
10
Le sens ainsi isolé se trouve tout à la fois essentialisé sous forme de concept, et réifié
dans le mot.
11
Celle que É. Benveniste tient pour métaphysique et dont il entend que la linguistique
se tienne à l’écart.
9
34
Lorsque d’un même mouvement M. Bréal créait les
néologismes sémantique et polysémie, et donnait celle-ci pour objet
d’étude premier à celle-là, il visait d’abord les variations du sens des mots
aux plans historique et social. Mais il approchait aussi la problématique de
l’actualisation en discours lorsqu’il notait :
Il faut prendre garde que les mots sont placés chaque fois dans un milieu
qui en détermine d’avance la valeur. Quand nous voyons un médecin au lit
d’un malade, ou quand nous entrons dans une pharmacie, le
mot ordonnance prend pour nous une couleur qui fait que nous ne pensons
en aucune façon au pouvoir législatif des rois de France. Si nous voyons
le mot Ascension imprimé à la porte d’un édifice religieux, il ne nous vient
pas le moindre souvenir des aérostats, des courses en montagne, ou de
l’élévation des étoiles. On n’a même pas la peine de supprimer les autres
sens du mot : ces sens n’existent pas pour nous, ils ne franchissent pas le
seuil de notre conscience. Il en est ainsi chez la plupart des hommes, et il
en doit être ainsi, l’association des idées se faisant d’après le fond des
choses, et non d’après le son.
Ce que nous disons de celui qui parle n’est pas moins vrai de celui qui
écoute. Il est dans la même situation : sa pensée suit, accompagne ou
précède la pensée de son interlocuteur. Il parle intérieurement en même
temps que nous : il n’est donc pas plus exposé que nous à se laisser troubler
par des significations collatérales qui dorment au plus profond de son
esprit (1897/1983 : 145).
Ces remarques précoces sur l’actualisation discursive (ni l’idée, ni le
terme n’existent alors) révèlent l’incidence du contexte et de la situation
de communication sur la production du sens, lesquels ne seront pris en
considération que près d’un siècle plus tard. Et dire que « l’association des
idées se fait d’après le fond des choses » affiche un réalisme qui après lui
ne sera, pendant longtemps, plus de mise. L’intérêt de ses observations
pour notre propos tient à ce qu’elles montrent que l’évidence partagée des
interlocuteurs, sur le sens d’ordonnance ou celui d’Ascension dans des
contextes particuliers, résulte d’une communauté de « point de vue » qui
écarte l’éventualité d’autres valeurs. L’apparente évidence du sens ne doit
cependant pas tromper. Effet d’une régulation quasi immédiate de la
polysémie des désignations verbales, elle n’en nécessite pas moins une
interprétation semblable à celle des indications gestuelles. Le
mot alcool ne sera pas producteur des mêmes sens, à l’émission comme à
la réception, selon qu’il apparaît dans le commentaire d’un médecin sur
l’asepsie, dans un argumentaire sur l’intérêt de nouveaux carburants ou
dans la description des méfaits de l’éthylisme. Il faut, ne serait-ce que pour
réguler la polysémie des termes, procéder pour chaque actualisation à des
associations d’idées, à la structuration en « isotopies » de réseaux
35
sémantiques, à la mobilisation de savoirs pratiques ou encyclopédiques, à
des inférences, à la saisie des intentions du locuteur… Ce travail est celui
même de la production du sens. Il reste sous-jacent à la désignation verbale
mais apparaît avec ses implicites, un peu à la manière des malentendus,
lorsqu’il y a désaccord entre les interlocuteurs sur l’interprétation des faits,
et par là sur celle des mots.
Nomination et point de vue
La rubrique du médiateur du Monde en date des 9 et 10 juillet 2006,
intitulée Mots en guerre, en donne quelques illustrations éloquentes12 :
L’incessant courrier des lecteurs à propos du Proche-Orient ne se limite
pas à des jeux de mots. À chaque nouvel épisode de cette guerre de
soixante ans, la polémique se focalise sur le vocabulaire. Ainsi, Le Monde,
régulièrement accusé de parti pris, dans un sens ou dans l’autre, serait trahi
par le sien.
1. « Je m’étonne qu’un journal de cette qualité puisse employer des termes
impropres, écrit Jean Delemer, de Saint-Cyr-sur-Mer (Var). Depuis des
années, il nous parle de guerre israélo-palestinienne. Peut-on parler de
guerre quand un occupant dispose d’un armement mille fois supérieur à celui
du pays occupé ? »
2. À l’inverse, Pierre Aknine (courriel) réagit à un article du 15 juin
relatant des combats dans le Nord de Gaza : « Je note la différence
“éclatante” des termes utilisés : les roquettes (palestiniennes) sont qualifiées
d’“artisanales” tandis que les raids (israéliens) le sont de “sanglants”. Il y
a des morts des deux côtés, mais la manière différente de qualifier ces actions
mortelles ne laisse aucun doute sur la partialité de l’auteur de l’article. »
3. Marc Lacombe (Toulouse) félicite ironiquement Le Monde pour son
« sens de la mesure ou plutôt des euphémismes », à propos de l’intervention
israélienne. « Vous qualifiez de “vaste coup de filet” l’enlèvement de
ministres et de députés palestiniens démocratiquement élus, et
d’“avertissement” le survol du palais de Bachar Al-Assad par un chasseur
israélien. Imaginez qu’un avion militaire syrien survole la Knesset,
n’appelleriez-vous pas cela un acte de guerre ? » […]
4. Le Monde du 30 juin annonçait que « le corps d’un colon de 18 ans »,
enlevé en Cisjordanie, avait été retrouvé près de Ramallah. Aussitôt
des protestations ont fusé. Robert Botbol (courriel) ne comprend pas
qu’on désigne ainsi « un jeune juif abattu par des terroristes. »
La situation de conflit ouvert, avec son lot quotidien de victimes, sans
issue prévisible et lourde de menaces, impose aux journalistes, même s’ils
se défendent de prendre parti et s’efforcent à une problématique
12
Les chiffres qui précèdent les citations sont ajoutés.
36
impartialité, des formulations qui se voudraient objectives ; mais celles-ci
se voient aussitôt mises en cause par les soutiens d’un des camps qui
s’affrontent. La simple lecture de ces controverses montre l’antagonisme
des positions. (1) La contestation du terme de « guerre » au motif de la
disproportion des forces en présence introduit la qualification
d’» occupant » et de « pays occupé », qui ne peut manquer de faire
allusivement association avec « l’Occupation » de la France, et qui
délégitime l’existence d’Israël. (2) Les qualificatifs utilisés par le
journaliste, « artisanal » pour les roquettes palestiniennes, « sanglant »
pour les raids israéliens, correspondent à une réalité peu contestable. Mais
la composante affective du second et la condamnation morale qu’elle
comporte constituent pour le lecteur une partialité qui disqualifie le
journaliste. (3) La désignation comme une opération normale de police, un
« vaste coup de filet », paraît scandaleuse au lecteur qui tient la chose pour
une violation du droit international et une atteinte à la démocratie ; le
même oppose à l’» avertissement » dont fait état le journaliste les termes
« acte de guerre » qu’il lui impute dans l’éventualité d’une inversion des
données. (4) Parler du « corps d’un colon de 18 ans » semble au lecteur
d’une neutralité insupportable, si ce n’est une contestation possible de la
« colonisation », alors que désigner la victime comme « jeune juif abattu
par des terroristes » fustige un assassinat aux motifs vraisemblablement
antisémites.
La polémique des Mots en guerre, pour désigner, catégoriser ou
qualifier les développements quotidiens d’un affrontement dramatique et
manichéen, reconduit au plan du discours la confrontation politique et
militaire. La bataille des mots n’est qu’un prolongement du conflit israélopalestinien sur le terrain. Et les lecteurs ne s’y trompent pas. Il ne s’agit
pas de choisir entre des étiquettes plus ou moins pertinentes qu’on
apposerait à la réalité des événements ; ils disputent des prises de position
à l’égard de cette réalité. Le débat ne porte pas sur des dénominations
prises à plus ou moins bon escient dans le lexique, mais sur des actes de
nomination, insérés dans un interdiscours polémique, qui expriment des
« points de vue » et des jugements engageant le journaliste.
En guise de bilan
On peut tenter un bilan de ces observations. Le sens effectif ne peut être
pleinement analysé dans les dénominations dont les lexicographes dressent
l’inventaire en langue. Cette collation de termes et de sens que l’usage
atteste répertorie une indispensable sommation des occurrences. Mais
celle-ci isole le mot, l’extrait de son environnement phrastique, textuel,
interdiscursif, contextuel, communicationnel au sein duquel l’actualisation
produit le sens enregistré. Et cette abstraction le coupe de relations grâce
auxquelles le sens est réalisé. Elle efface ainsi les rapports déictiques que
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l’énoncé entretient, dans son énonciation, avec celui qui l’énonce et avec
le contexte spatial et temporel dans lequel le locuteur est amené à se situer.
Elle efface aussi d’autres relations dont le triptyque « ego, hic et nunc »
rend mal compte, ou ne rend pas compte du tout. Déjà la relation avec celui
auquel le message est adressé, qu’on peut certes estimer postulée dans la
dualité de la personne, mais qui mérite mention explicite. Puis les relations
de ceux dont les discours sont convoqués par le dialogisme interdiscursif.
Enfin, les relations avec ce dont on parle, le réel, dans lesquelles
l’implication du locuteur comprend une dimension déictique.
Définir la deixis par le fait que « le sujet réfère son énoncé au moment
de l’énonciation, aux participants à la communication, et au lieu où est
produit l’énoncé » (Dubois [éd.] 1973 : 137), ou définir les déictiques par
le fait que leur « référent ne peut être déterminé que par rapport à l’identité
ou à la situation des interlocuteurs au moment où ils parlent » (Ducrot et
Schaeffer 1995 : 310), revient à repérer une relativité du discours à laquelle
la nomination n’échappe pas. Dans la mesure où nous ne pouvons désigner
les choses « pour elles-mêmes », et que nous les nommons « pour nous »,
ces nominations disent nos rapports aux choses et non les choses « en ellesmêmes ». À travers la désignation de l’objet nommé, nous exprimons à son
égard un « point de vue » inscrit dans la catégorisation ou la qualification.
Dans
« occupant,
roquette
artisanale/raids
sanglants,
avertissement/déclaration de guerre, corps d’un colon de 18 ans/jeune juif
abattu par des terroristes » se jouent des prises de position adverses,
situées certes par leur énonciation dans l’espace et le temps, mais qui sont
avant tout des prises de position dans le champ politique et le champ de
bataille des discours. Les contestations des propos des journalistes
attestent la composante déictique de la nomination et l’implication du
locuteur dans la désignation verbale. On peut apporter un élément de
réponse à la question que posent Ducrot et Schaeffer lorsqu’ils « se
demande(nt) si un acte de référence est possible, sans l’emploi, explicite
ou non, de déictiques ». Cette référence est possible en effet, sans
déictique, parce que la catégorisation nominale comporte une deixis
propre, qu’elle réalise et qu’elle régule lors de l’actualisation. Opter pour
« le point de vue de la nomination », c’est substituer à l’analyse du contenu
de lexèmes celle de la production de sens de praxèmes, outils de la
nomination dont l’actualisation en discours assure la référenciation, non la
référence. Mais c’est là un autre aspect.
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