Telechargé par Rachelle Baka

La Représentation de l'espace français dans les romans migrants africains

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À
Erika, Olivia et Emmanuel, mes enfants.
1
REMERCIEMENTS
Ce mémoire n’aurait pas été possible sans l’intervention d’un certain nombre de
personne. Nous tenons ici à leur exprimer toute notre gratitude.
D’abord, nos premiers mots de remerciements vont tout naturellement à l’endroit de M.
KONE Diakaridia, notre Directeur de recherche, qui nous a permis de bénéficier de son
encadrement. Les conseils qu’il nous a prodigué, la patience et surtout la confiance qu’il
nous a témoigné, ont été déterminants dans la réalisation de ce travail.
Ensuite nous voulons dire merci à l’ensemble des enseignants de l’Université de
Vacances (UNIVAC), pour leurs enseignements et pour leurs conseils avisés.
Nous tenons enfin à exprimer notre infinie reconnaissance à M. VANIE Athanase, notre
époux, pour tout le soutien et la compréhension qu’il n’a cessé de nous apporter depuis le
début de la rédaction de ce travail.
Nous ne pouvons clore ces propos sans faire un clin d’œil à Mme KONE Léontine,
notre amie et sœur qui nous a donné le goût de la recherche.
2
INTRODUCTION
L’émergence de la littérature africaine a été conditionnée par des faits extérieurs.
D’abord, ce sont les auteurs américains de cette époque, inspirés par la renaissance de
Harlem1, qui vont susciter le déclic.
Les projets littéraires des auteurs américains de l’époque s’articulent autour du rejet du
racisme, de la violence et de la recherche du bonheur matériel. Ces écrivains visent par
ailleurs le retour à la culture authentique nègre en fusion avec l’Afrique. Ils s’identifient en
ce continent, même s’ils n’y ont jamais vécu. Enfin, les écrivains américains, animateurs
du paysage littéraire entre 1918 et 1928, projettent la libération politique, économique et
culturelle de tous les peuples. Ce sont entre autres, Marc Kay (Banjo), Williams Dubois
(Revue Crisis) Langston Huges (Le nègre) et Countee Cullen.
On assiste dès lors à la naissance d’une grande agitation littéraire, notamment chez les
écrivains antillais qui prennent conscience de leur identité. Batouala2 de Réné Maran
marque un tournant décisif qui va ébranler le système colonial en vigueur dans les pays
africains. Le combat contre le nègre n’est cependant pas le seul fait des nègres, d’autant
plus que les écrivains de la métropole vont aussi faire le procès du système colonial. Ainsi,
parlant du livre d’André Gide, Jean-Pierre Makouta Mboukou3 affirme : « Il y a dans le
voyage au Congo l’amorce d’un programme d’indigéniste proposé aux écrivains nègres. »
Ainsi, dès la fin de la première guerre mondiale, les nègres d’Afrique commencent à
prendre conscience de leur identité. C’est à peu près à cette même époque qu’en Haîti,
l’école indigéniste prépare l’intelligentsia à un combat littéraire d’un style nouveau : le
retour au bercail culturel africain. La renaissance nègre à l’échelle mondiale a atteint son
apogée à l’époque de la négritude combative entre 1930 et 1940. Et, en 1945 lorsque
Jacques Roumain meurt prématurément, le monde nègre a déjà exprimé sa pensée face à
l’Occident qui l’opprimait depuis près de cinq siècles, pendant l’esclavage et la
1
Selon Jacques Chevrier dans son essai Littérature nègre, Armand Collins, Paris 1984, W.E.B. Dubois est
« le premier à avoir pensé la négritude dans sa totalité et sa spécificité » notamment dans son œuvre Âme
Noire, Parue en 1903.
2
Réné Maran, Batouala, Paris, Albin Michel, 1921.
3
Jean-Pierre Makouta M’boukou, Introduction à l’étude du roman négro-africain de langue française,
Abidjan, NEA, 1980.
3
colonisation. Les nègres se sont surtout exprimés par la poésie pendant cette période. Mais
il y a aussi parmi eux des « prosateurs. »
Comme nous l’avons mentionné plus haut, la littérature africaine a connu sa maturité
par des contacts extérieurs. En 1930, la création à Paris de « La Revue du monde noir »4
par le Dr Léo Sajous et Paulette Andrée Nardal a un impact sur l’élite noire francophone
dont fait partie Senghor. Deux ans plus tard, la sortie de la revue « L’étudiant noir » des
écrivains, tels que Aimé Césaire et Léon Gontran Damas en 1934 pose la problématique de
la place de la race noire toute entière, et va booster le génie créateur de ces jeunes africains
partis le plus souvent en Occident pour des raisons d’études. Aussi Présence Africaine
initiée par le Sénégalais Alioune Diop5 traduit les aspirations de cette élite noire qui a soif
d’être utile à son continent.
Dès lors paraissent des productions littéraires dynamiques dont la thématique variée
s’intéresse à la race noie en évoquant la nostalgie d’un passé culturel très riche qui fait le
procès de l’homme blanc et suscite la révolte. Au nombre de ces auteurs figurent les
Ivoiriens, les Sénégalais, les Congolais et les Camerounais qui se sont illustrés de fort belle
manière. Ce sont de farouches opposants de la colonisation. Ils dénoncent les nombreux
travers et injustice. Ces écrivains qu’il convient d’appeler la « première génération des
romanciers » se sont assignés comme objectif de faire une analyse critique et sévère de la
colonisation. Ils étaient plus préoccupés par l’émancipation du peuple africain pris dans
l’engrenage du système colonial. Le style de ces auteurs étaient sobre, plus «classique»,
plus ou moins dans le respect des canons esthétiques hérités de l’Occident. En 1960, après
les indépendances, paraitront des œuvres qui expriment la désillusion des africains. Les
écrits sont plus riches et plus audacieux. Ils s’en prennent ouvertement aux nouveaux
dirigeants africains qui ne sont que le prolongement du colon. Ce malaise est décrit par les
auteurs tels qu’Ahmadou Kourouma6, Sony Labou Tansi7, et, Yambo Ouologuem8.
Appelés également auteurs de la seconde génération, d’auteurs africains ou « nouvelles
écritures romanesques ». Ils fustigent les dérives des Africains qui sont devenus les propres
L’activité, écrivaine, journaliste et chanteuse martinicise Paulette Nadal (1896-1985) est la femme noire a
avoir étudié à l’ Université de la Sorbone à Paris. En créant la Revue du Monde Noir avec le haîtien Leo
Sajou, elle est précurseur du Mouvement de la Negritude promu par Césaire, Senghor et Damas.
5
Présence Africaine, est une revue, panafricaine, semestrielle, fondée, en 1947 , par Alioune, Diop, c’est
aussi ,une maison d’Edition fondée 1949.
6
Ahmadou, Kourouma, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.
7
Sony Labou Tansi ; La vie et demie, Editions, du Seuil, 1979.
8
Yambo Ouloguem, Le devoir de violence, Paris, Seuil, 1968.
4
4
bourreaux de leurs frères noirs. A travers leurs écritures on sent qu’ils veulent se
démarquer de l’héritage culturel occidental. Les romans de ces écrivains, bien qu’étant
révolutionnaires et parfois provocateurs, n’écoulent cependant pas les grandes
préoccupations sociopolitiques du temps.
Un peu comme pour remédier à cette attente, le roman africain enregistre, depuis les
années 1980, une «troisième génération d’écrivains» q’Abdourahman Waberi et Jacques
Chevrier nomment respectivement «enfant de la post-colonie» et «migritudiens»9 et que la
critique littéraire appelle «romanciers migrants». Contrairement à leurs prédécesseurs, les
Négritudiens notamment; le regard des écrivains migrants est décentré, déterritorialisé.
Abdourhaman Wabéri, Alain Mabanckou, Koffi Kwahulé, Kossi Effoui et Fatou Diome,
pour ne citer que ceux-là, traduisent à travers leurs œuvres les indices d’un individu qui ne
se sent plus nécessairement attaché à la mère patrie par les mêmes liens que
leurs
prédécesseurs. C’est une littérature romanesque à cheval entre plusieurs continents. Les
œuvres ne sont plus concentrées sur l’Afrique mais elles s’ouvrent au monde en traitant les
problèmes plus intimes et plus généraux liés à la mondialisation. Selon Odile Cazenave10,
il s’agit :
D’un regard non plus tourné nécessairement vers l’Afrique, mais plutôt sur
soi (…) s’éloignant du roman africain Canonique de la langue française. Leur
écriture prend des formes plus personnelles. Souvent peu préoccupées par
l’Afrique elle- même. Leurs œuvres découvrent un intérêt pour tout ce qui est
déplacement, immigration et posent à cet égard de nouvelles questions sur les
notions d’écritures et d’identité postcoloniale.
Abordant dans le même sens, Kossi Effoui affirme :
… Il est urgent de libérer la création et, par-là même, l’homme créateur. Ce
que dit Juan-José Saer sur la littérature latino-américaine, nous l’estimons aussi
valable pour la littérature africaine : l’œuvre d’un écrivain ne saurait être
enfermée dans l’image folklorique qu’on se fait de son origine, c’est-à-dire qu’il
faut en finir cette tendance à rejeter l’authenticité d’une œuvre dans laquelle on
ne retrouverait pas une soit disant spécificité africaine et où on noterait au
contraire chez son auteur « de singuliers penchants européanistes ». Il s’agit
pour l’écrivain de toute forme d’enfermement réducteur pour assurer cette part
d’inquiétude permanent qui est l’exigence primordiale de l’écriture.11
9
Terme proposé par Jacques Chevrier pour évoquer la situation des écrivains migrants.
Odile Cazenave : Afrique sur scène. Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris, Paris,
L’Harmattan, 203, pp.7-8.
11
Kossi Effoui, Récupérations, Paris, Carrières-Morlanwelz, Lansman, 1992, pp.43-45.
10
5
Aussi, en ce XXe siècle, à l’heure où les villes métropolitaines font face aux importants
flux migratoires, la littérature Africaine ne cesse de penser la question des déplacements
humains. La mobilité redevient un intéressant sujet en observant les œuvres des écrivains
africains francophones dits de «la nouvelle génération», on se rend vite à l’évidence que
ceux-ci font un assez large usage des thématiques liées à la mobilité. Les nouvelles
générations d’écrivains ont en commun l’expérience de l’immigration. À partir de là, le
thème du voyage et ses extensions métaphoriques dans le champ littéraire, plus
spécifiquement dans le roman africain, font l’objet d’une tentative de systématisation. Il ne
s’agit plus du voyage en direction du pays ou du continent natal, mais plutôt du voyage
dans le sens contraire. En effet, ces écrivains, notamment Fatou Diome, Alain Mabanckou,
Abdourahmane Wabéri…excellent désormais dans l’art d’ériger l’espace français en un
véritable motif littéraire. D’où le choix de notre sujet : « Les représentations de l’espace
français dans les romans migrants africains : les cas de Bleu Blanc Rouge12, de Alain
Mabanckou et Le Ventre de l’Atlantique13 de Fatou Diome ». En décidant de travailler
sur ce thème, l’on a voulu analyser, cerner, l’espace français dans les romans de ces
auteurs qui, bien qu’étant originaires de l’Afrique, vivent hors de leur continent, surtout en
France pour la plupart. Aussi, au-delà de cette terre d’adoption, l’on a voulu dégager les
réalités y afférant.
Avant d’y arriver, il faut passer à présent à la définition des thèmes-clés de ce travail
que sont: « Représentations, espace français et écriture migrante ».
Selon Le dictionnaire des thèmes littéraires14, notons d’abord que la notion de
représentation est un thème général pour désigner la faculté qu’a un texte d’évoquer une
réalité donnée, réelle ou fictive. Aussi, représenté, c’est le fait de rendre sensible (un objet
absent ou un concept) au moyen d’une image, d’une figure, d’un signe, etc. La
Représentation consisterait donc à rendre, au moyen d’image, de signe, de figure concrète
une réalité abstraite
Quant à l’espace, il désigne, selon Le Robert15, un lieu plus ou moins bien délimité.
D’un point de vue intuitif, l’espace est manifeste en tant que réalité immanente, il structure
12
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, Présence Africaine Editions, 1998.
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Editions, Anne Carrière, Paris, 2003.
14
Champion Honoré, Dictionnaire des termes littéraires, Paris, 2005.
15
Paul ; Robert, Dictionnaire Alphabétique, et Analogique, de la langue française, Paris, 1990.
13
6
les relations entre les êtres et les choses. Chacun s’identifie à un espace sur les plans
cognitifs, objectifs. De ce fait, l’espace peut être pris comme une étendue, un territoire, un
domaine dans ou sur lequel se meuvent les personnages. C’est aussi le champ de l’action
dont un personnage fait (ou veut faire) la conquête parce qu’il le juge nécessaire à son
action, à son parcours, à son rôle, bref à sa vie. Le géographe américain Yi-Fu, dans Space
and Place, The perspective of Expérience (1977), voit plutôt dans l’espace un aire de
liberté, où la mobilité s’exprime, alors que le lieu serait un espace clos et humanisé
« comparé à l’espace, le lieu est un centre calme de valeur »16. Quant à Hans Robert Jauss,
le promoteur des études de réception critique, s’appuyant sur les travaux des sociologues
Alfred Schûtz, auteur de la théorie des axes de pertinence, et Thomas Luckmann, élève de
Schûte, il a fait de l’inscription dans l’espace-temps, une réalité quotidienne « éprouvée
comme un monde intersubjectif que je partage avec les autres ». Selon lui, cette réalité est
constituée par « la relation spatiale ici et là-bas. On le voit, l’espace est polyphonique.
D’un point de vue analytique, l’espace concerne plusieurs champs d’investigation:
l’anthropologie, la géographie, l’histoire, la littérature, les mathématiques, la philosophie…
Ici encore, le concept d’espace est réfractaire à une définition globalisante, mais il est bien
plus accessible à une compréhension intuitive spécifique à un domaine, par exemple à la
littérature en ce qui nous concerne, à l’œuvre littéraire et singulièrement à l’œuvre
romanesque.
Précisons toutefois que si le roman réaliste a tendance à « fixer » l’espace (dans le sens
de sa mise en relief et d’une topographisation plus ou moins stable et mimétique17), le
roman migrant, lui, privilégie sa fonction constructive18.
Le terme « migrant » vient du verbe migrer qui signifie se déplacer d’un espace à un
autre. Autrement dit, changer d’endroit, de région. La littérature migrante serait cette
16
Yi-Fu Tuan, Space and Place, The Perspectives of Experience, 1977.
Le roman réaliste a promu la conception de l’espace comme « cadre du récit », le romancier faisant évoluer
ses personnages dans un espace, « représentatif » de la réalité, afin de faciliter l’adhésion du lecteur à la
fiction. L’espace est alors l’un des lieux de la mimesis. Les descriptions balzaciennes dont on retrouve l’une
des plus belles illustrations au début de Le Père Goriot, consistent, par exemple, à créer, autour des
personnages, un cadre manifestant leur « personnalité ». Selon François Ricard, cette technique typique de
tout le roman des XIXe et XXe siècles, « vise à déployer un espace qui donne pour ainsi dire l’atmosphère du
personnage » (« Le décor romanesque », Études françaises, vol. 8, n° 4, 1972, p. 346).
18
J. Tynianov appelle fonction constructive d'un élément de l'œuvre littéraire comme système, « sa possibilité
d'entrer en corrélation avec les autres éléments du même système et par conséquent avec le système entier ».
(« De l’évolution littéraire », Les Formalistes russes. Théorie de la littérature, trad. Todorov, Paris, Seuil,
1965, p. 123.)
17
7
littérature produite par les écrivains de la migration, c’est-à-dire ayant effectivement vécu
l’expérience du passage ou de l’installation dans un autre pays, ou étant nés de parents
immigrés. De ce fait, la littérature migrante traduit la spatialité au cœur du roman migrant.
A ce sujet, Pierre Nepveu19 écrit justement que le terme de migrant insiste davantage sur le
mouvement, la dérive, les croisements multiples que suscite l’expérience de l’exil20. C’est
donc dire que l’espace est inhérent à l’écriture migrante.
Cependant, cet espace, dans la littérature migrante est plus mental que physique. Il se
distingue de celui du cinéma, du théâtre où l’espace est beaucoup plus visuel. Avec les
écritures migrantes, on est loin des descriptions balzaciennes. L’espace y est plus
« rhétorique » que géographique, plus narré que décrit, plus vécu (parfois psychiquement),
que foulé par les personnages, plus symbolique que réel. C’est ainsi que l’on note chez ces
écrivains la présence de références plus ou moins explicite « au chemin, au voyage, au
vagabondage et au nomadisme » comme métaphore de la mobilité spatiale des personnages
rappelant parfois celle des auteurs eux-mêmes. De cette errance spatiale, découlent deux
pôles qui apparaissent comme caractéristique de la topographie et de la topologie des
écritures migrantes : l’ici et l’ailleurs.
La présente étude a pour ambition de répondre aux préoccupations suivantes : comment
le personnage vivant en Afrique perçoit- il la France en tant que macroespace ? Comment
l’immigré, l’exilé, lui, appréhende-t-il cet espace, sa terre d’accueil ? Quelle est la logique
sous-tendue par une telle représentation ?
Notre objectif est de montrer comment Alain Mabanckou et Fatou Diome représentent
l’espace français vécu ou rêvé par des sujets de l’immigration. En effet, ces écrivains sont
tous deux des immigrants : Bleu Blanc Rouge21 de Alain Mabanckou est la symbolique du
drapeau français. Quant à Fatou Diome, elle est d’origine Sénégalaise et vit en France.
Tout comme elle, dans son œuvre, Le Ventre de l’Atlantique22, Salie, le personnage
principal, quitte l’île de Niodor pour s’exiler en France précisément dans la ville de
Strasbourg. Et l’autre, Alain Mabanckou, lui est originaire du Congo Brazzaville et est
installé à Paris. Dans la panoplie de leurs œuvres, ces deux romans semblent cerner le
Pierre Nepveu, l’écologie du réel, mort et naissance de la littérature Québécoise contemporaine, Montréal,
Boréal, 1988, pp. 200-201.
20
Espace construit à coups de discours et dont on veut (se) convaincre de l’existence.
21
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, Paris, Présence Africaine, 1998.
22
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Editions Anne Carrière, 2003.
19
8
mieux les préoccupations de l’émigré africain vivant en France. Au-delà des différents
espaces français qu’ils mentionnent dans leurs œuvres, ils expriment en même temps la
nostalgie du pays d’origine.
Dans Bleu Blanc Rouge, l’on a affaire à un roman divisé en quatre parties : Ouverture,
Le Pays, Paris et Fermeture. Dès l’entame du roman, l’ouverture, le narrateur, MassalaMassala, semble occuper une cellule dans un centre de détention. Il est perdu dans ses
pensées et ses sentiments confus et cherche à reconstituer l’ordre chronologique de sa vie.
Au début de la partie intitulée, « Le Pays », Massala-Massala se retrouve à Pointe Noire au
Congo. Moki, son ami, habite maintenant à Paris d’où il envoie de l’argent et des cadeaux
à sa famille. La vie de la famille change à cause des dons que Moki fait à sa famille. Quand
Moki rentre en visite de Paris, sa famille organise une fête avec toute la famille et les amis
pour accueillir leur fils qui est maintenant devenu « parisien ». Il y ramène des cadeaux et
raconte des histoires de sa vie de «Parisien ». Tous ceux qui l’entourent sont émerveillés
par ses histoires fabuleuses.
Cinq mois après son retour en France, il envoie une lettre à Massala-Massala et lui dit
d'obtenir un visa de touriste. Du coup, le narrateur fait de son mieux pour obtenir ce
précieux document mais aussi un passeport pour quitter le Congo en direction de Paris.
Quelques mois avant le départ du narrateur, celui-ci apprend qu'Adeline, une femme avec
qui il avait eu des rapports sexuels, est enceinte. Ainsi, le narrateur devient père. Moki et
Massala-Massala prennent l’avion pour Paris le dimanche 14 octobre. Toute la famille,
même Adeline, passe à l’aéroport souhaiter un bon voyage au narrateur. La deuxième
partie du roman se déroule quelques mois après l’arrivée de Massala-Massala à Paris. On
retrouve un narrateur déprimé, confronté à la réalité de la situation des immigrants
africains en France. Cette situation s’oppose directement à son rêve « bleu-blanc-rouge »
qu’il entretenait jadis. Il habite dans le dix-huitième arrondissement, quartier ChâteauRouge, dans un immeuble voué à la démolition, dans une petite chambre avec de
nombreux clandestins qui travaillent toute la journée. Quand il confronte Moki, il apprend
qu’il faut entretenir l’illusion de richesse et de bonheur chez la famille et les amis dans le
pays d'origine. Bientôt, le narrateur rencontre les amis clandestins de Moki : Benos,
Boulou, Soté, et, finalement, Préfet. Préfet obtient des papiers pour Massala-Massala et, en
échange, il faut que le narrateur travaille une journée pour lui. Le boulot est douteux et
inclut deux parties. Le narrateur accomplit la première moitié, inquiet mais sans trop de
9
difficultés. Durant la deuxième phase, Massala-Massala est arrêté par deux hommes qui le
conduisent loin de la ville. Là, il est interrogé à propos des clandestins et de Préfet en
particulier, puis il est emprisonné. Il reste incarcéré pendant longtemps, avant d’être
expulsé de la France, et de revenir dans son pays, les mains vides. A la fin du roman, on le
voit dans l’avion retour vers l’Afrique.
Le narrateur de Le Ventre de l’Atlantique23 imprime pratiquement la même démarche à
son récit. Dans ce roman partiellement autobiographique, il s’agit du personnage principal
Salie, la narratrice, qui vit à Strasbourg, en France, et qui ressemble à l’auteur elle - même.
Fille illégitime née sur la petite île Niodor au sud-ouest du Sénégal, Salie raconte les joies
et les déboires lors de son émigration quand elle épouse un Français. Elle montre la France,
supposée un Eldorado, avec les obstacles rencontrés par les immigrants comme la pauvreté
et la discrimination. Son demi-frère, Madické, resté au pays, rêve quand même d’une vie
en France. Salie est partie à l’étranger pour suivre son mari français et pour échapper à
l’atmosphère étouffante sur l’île. Elle est une fille illégitime, ce qui est considérée une
honte par cette société insulaire. Madické par contre a d’autres raisons pour vouloir partir.
Il rêve d’être un footballeur célèbre, comme Paolo Maldini, son idole, italien. Étant donné
que la seule télévision sur l’île est souvent en panne, Madické ne peut pas suivre en direct
tous les matchs de la célèbre Coupe d’Europe des nations de football de l’an 2002. Salie
qui n’aime pas vraiment le football est chargée de regarder les matchs et d’informer son
frère après chaque match par téléphone. Lors des conversations téléphoniques avec Salie,
Madické lui dit à plusieurs reprises qu’il veut l’y rejoindre. Il lui demande d’envoyer de
l’argent pour le billet d’avion. En arrivant en France, il veut entrer dans un club de foot,
devenir une star et gagner des millions d’euros. Pour lui, l’argent est le moyen par
excellence de jouir d’un grand prestige en France et surtout au Sénégal. Salie est déchirée
par le doute. Elle ne sait pas comment lui faire comprendre la face cachée de
l’immigration, le fait que beaucoup de Sénégalais ne réussissent pas en France. S’ils
échouent, ils perdent la face au Sénégal avec des conséquences désastreuses. À la fin,
Madické accepte l’argent que sa sœur lui a envoyé et, au lieu de le dépenser à un billet
d’avion il reste au Sénégal et il dirigera une épicerie. Les relations entre Salie et Madické
23
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit,
10
montrent la position difficile de ceux qui sont venus en France. Ils sont confrontés à la
difficulté d’être « l’autre » partout.
Quant aux raisons des choix de ces auteurs, notons que bon nombre d’écrivains
migrants ont opté pour l’universalité des valeurs culturelles, cependant notre choix s’est
porté sur ces deux auteurs qui nous ont séduits à tous égards par la richesse de leurs écrits.
Ils incarnent bien l’idée d’un écrivain nouveau, intégrant l’universalité culturelle,
intellectuelle et idéologique. Ils véhiculent un message lié aux difficultés communes à des
individus et à des peuples. Alain Mabanckou et Fatou Diome utilisent un langage
spécifique et un style qui brise toutes les barrières dogmatiques de la littérature. En clair,
ce sont des auteurs d’une dimension littéraire universelle.
Comme toute analyse scientifique, le travail de recherche exige le recours à une
méthodologie d’approche. Dans ce travail de décryptage qui est le nôtre, diverses
méthodologies seront nécessaires dont la narratologie.
Considérée comme une méthode du texte littéraire, la narratologie est une critique
textuelle fondée essentiellement sur l’étude des textes narratifs. C’est une discipline qui
étudie les mécanismes internes d’un récit, lui-même constitué d’histoires narrées. Elle
dégage les règles communes de composition des textes. Ainsi, la narratologie met en relief
les relations possibles entre le récit, l’histoire et la narration. Son étude repose
essentiellement sur le récit qui exige un narrateur. C’est pourquoi Lucie Guillemette et
Cynthia Lévesque affirment : « […] tout récit suppose un narrateur24 ». Bref, cette
méthode d’analyse est importante dans la pertinence de notre travail car elle nous
permettra d’examiner les contours de la narration.
Ensuite, eu égard aux nombreux indices tirés de la réalité qui foisonnent dans les
romans soumis à notre étude, nous ferons appel à la sociocritique dans ce travail de
décodage.
Créée par Claude Duchet en 197125, « La sociocritique propose une lecture sociohistorique du texte. Selon le critique :
La sociocritique c’est la conception de la littérature comme l’expression
d’un social vécu par la médiation de l’écriture dont le travail propre dévoile sa
double fonction de consommatrice et de productrice d’idéologie. Il s’agit (…)
d’étudier la place occupée dans l’œuvre par les dispositifs socioculturels
24
Lucie Guillemette et Cynthia Lévesque, « La narratologie », consulté le 10 janvier 2018 sur
http://www.signoscio.com/genette/narratologie.asp
25
Claude Duchet, Sociologie du sport, sixième édition, Paris, la découverte, 2011, p. 6.
11
En effet la sociocritique pense qu’il n’y a pas de texte littéraire qui ne nécessite un
regard préalable de l’écrivain sur le réel. Ainsi, elle se réfère dans son approche du texte et
s’attache à rendre compte de sa double dimension sociale. Pierre Zima soutient à ce propos
que : « Les œuvres littéraires et les œuvres d’art sont produites à partir de certaines normes
esthétiques et que celles-ci ne sauraient être isolées de l’ensemble des normes
sociales »26. Gérard Gingembre est également de cet avis lorsqu’il affirme que
« La sociocritique, c’est la conception de la littérature comme expression
d’un social vécu par la médiation de l’écriture dont le travail propre dévoile sa
double fonction de consommatrice et de productrice d’idéologie […]. Il s’agit
d’étudier la place occupée dans l’œuvre par les dispositifs socioculturels »27.
En ayant recours à la sociocritique, nous examinerons l’univers extra-diégétique du
corpus. En clair, il sera question de dégager les significations du traitement des
personnages et celles du cadre spatial, sans toutefois négliger les autres éléments
romanesques.
Enfin, compte tenu de la spécificité de notre sujet, nous aurons recours à la géocritique.
Selon Bertrand Westphal, la géocritique nous renseigne sur la relation que les individus
entretiennent avec les espaces dans lesquels ils vivent et se meuvent. Elle permet aussi
d’opérer un décentrement des analyses spatiales qui, en règle générale, sont égocentrées
dans la mesure où elles s’articulent autour du point de vue des personnages ou de l’auteur.
Mieux, pour le critique, la géocritique « place le lieu au centre des débats28 ». Ainsi, cette
méthode peut enrichir la théorie postcoloniale dans la mesure où elle n’analyse pas le lieu
uniquement du point de vue du regardant, en l’occurrence le dominant. Elle confronte le
lieu aux divers regards (internes et externes) qui le constituent en objet artistiques
étroitement liés au référent.
Notre travail consistera à montrer dans la première partie l’aspect théorique de la
Représentation et de l’espace, ainsi que le contexte historique et littéraire de la Migritude.
Pierre Zima, Manuel de Sociocritique, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 65.
Gérard Gengembre, Les grands courants de la critique littéraire, Paris, Seuil, 1996, pp. 32-33.
28
Bertrand Westphal, La Géocritique, réel, fiction, espace, Paris, Minuit, 2007, p. 185.
26
27
12
Dans la deuxième partie, il sera question de dégager la perception de l’espace français
chez tant chez les Africains vivant en Afrique que chez ces romanciers Africains du dédans
dans Bleu Blanc Rouge 29 et Le Ventre de l’Atlantique30.
Enfin, la troisième et dernière partie sera consacrée d’une part à l’enjeu et d’autre part à
l’idéologie de la Représentation de cet espace français.
29
30
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit.
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit.
13
PREMIÈRE PARTIE :
CONTEXTES ET THÉORIES DE LA
REPRÉSENTATION DE L’AILLEURS CHEZ
LES ROMANCIERS MIGRANTS AFRICAINS
14
L’espace français, tel qu’il se présente ou même tel qu’il est évoqué dans les récits des
auteurs africains classés dans la catégorie des écrivains migrants, s’inscrit dans la
représentation de l’ailleurs. Avant d’en arriver à cet aspect précis de notre analyse, il
importe dans une première partie de cerner les contextes et de revisiter la théorie de la
représentation de l’Ailleurs chez les romanciers en général et chez ceux du continent
africain en particulier.
15
CHAPITRE I : CONTEXTE HISTORIQUE DE LA MIGRITUDE
De nombreux pays Européens ont connu un fort taux d’immigration qui a d’ailleurs
favorisé la naissance d’une nouvelle écriture qui convoque toutes les valeurs universelles :
la Migritude. Cette littérature, grâce à ses spécificités, ses inventions, ses créations et ses
audaces, connait du succès au fil du temps dans un paradigme littéraire mondialisé. Vu sa
complexité, l’on ne pourrait lui donner une définition consensuelle. Néanmoins, elle
s’avère être un nouveau mode d’expression, une nouvelle arme pour faire face aux défis
littéraires, socioculturels, linguistiquse, économiques, politiques du monde actuel. En
somme, la littérature migrante est la conséquence des nombreux mouvements que le
monde a connus dans tous les domaines. Au nombre de ces pays, le Québec a accueilli un
important flux migratoire. Ces migrants, à travers leurs perpétuels déplacements,
véhiculent leur propre culture et empruntent également chez les autres ; transformant ainsi
le monde en un lieu de « rendez-vous du donner et du recevoir ». À ce propos, Emile
Olivier affirme que le migrant est un être d’une multiple valeur. Selon cet écrivain,
l’écriture migrante est : « la rencontre de voix, d’auteurs, de narrateurs et/ou personnages
venus d’horizons multiples, porteurs de culture, de valeur et de langues diverses »31.
I- Le Québec : Berceau de l’écriture migrante
Le Canada a opté depuis le début de ce siècle pour la politique de l’immigration
permettant ainsi à plusieurs personnes de résider sur son territoire. L’État, à travers sa
politique sociale, les structures universitaires et humanitaires allègent le quotidien de ces
immigrés. Tous ces atouts vont donc attirer des étrangers des quatre coins du monde à la
recherche d’un mieux-être. Venus de divers horizons, chacun avec sa culture et sa
civilisation, ces émigrés du Canada vont enrichir ce pays à tous égards et bouleverseront
ses habitudes. En effet, la population cosmopolite qui compose désormais la démographie
québécoise aura pour conséquence l’hybridation de la société. Cette diversité
démographique constitue un avantage dans le domaine littéraire en ce sens qu’elle aura une
répercussion sur les productions littéraires. Les auteurs migrants ont fait du Canada le
31
Emile Olivier, « Et me voilà otage et protagoniste », in. Les Ecrits, n°95, 199, pp. 4-7.
16
berceau de l’écriture migrante. Ce pays a connu d’illustres écrivains tels que Antonio
d’Alfonso, Marco Micone, Regine Robin-Marie, Ying Chen, Gérard Etienne, Emile
Olivier qui est le précurseur de cette nouvelle tendance littéraire. Chacun de ces auteurs
fera montre de son savoir littéraire en traduisant à travers ses écrits sa culture et sa
civilisation. La littérature du Québec, véritable creuset de culture et de civilisation, a acquis
une notoriété sur le plan esthétique. Face à l’hybridité de cette littérature, Pierre Nepveu,32
résume es ces mots : « Le métissage, l’hybridation, le pluriel, le déracinement sont des
modes privilégiés comme sur le plan formel, le retour des références autobiographiques de
la représentation ». L’Afropéen, à l’image de ses personnages ballotés entre la terre
d’accueil ou d’adoption qui devient son « ici » et le pays d’origine son « là-bas » est un
être disloqué. Ils sont confrontés à de véritables crises identitaires et à la nostalgie du pays
natal. La plume apparait alors comme étant l’arme pour briser les barrières et valoriser
l’universalité culturelle. Pour ces auteurs migrants, l’écriture parait le nouveau mode
d’expression pour poser les difficultés de la société québécoise et la misère des
immigrants. Ces « migritudiens » constituent l’espoir de l’époque postmoderne. La
Migritude est un thème qui a pour origine le Québec. Cependant, comment est- il perçu en
France ?
II- Le concept d’écriture migrante en France : approche historique
La France est également une terre d’immigration. Sa littérature en porte très bien la
marque. Cependant, notons que l’expression écriture ‘migrante’ est plus récente en France
qu’au Québec et, cette littérature bénéficie d’un statut qui demeure davantage marginal.
Dans ce pays, on parle souvent d’écriture d’immigration. C’est-à-dire que l’écriture insiste
sur le lien avec le pays d’origine alors que les œuvres les plus récentes sont beaucoup plus
tournées vers l’exploration de l’hybridité ou de la transculture nées de l’expérience de
l’immigration. Cette nouvelle esthétique littéraire en France connait trois étapes:
Dans la moitié du XXème siècle, Paris accueille de nombreux étudiants africains,
antillais et maghrébins. C’est l’époque des désillusions des indépendances dans certains
Etats d’Afrique. On commence à parler de littérature francophone, mais il est question de
32
Pierre Nepveu, L’écologie du réel, Montréal, Boréal, 1986.
17
désigner ces œuvres écrites en français par des auteurs jugés non français. Le thème de la
migration est alors moins présent.
Dans les années 80 par contre, la littérature de migration va prendre de l’ampleur à
cause de la montée du Front National avec, notamment, « la marche des Beurs » pour
l’égalité et contre le racisme. La vision de l’expérience de l’immigration change. Alors que
dans les années précédentes, l’exil était perçu comme une période transitoire, associée à un
espoir utopique de retour, la nouvelle génération s’installe davantage dans cet espace de
l’entre-deux où une nouvelle identité peut se négocier et s’assumer. Depuis les années 90,
avec la littérature de l’immigration et la littérature beur, il n’est plus question de littérature
nationale. Ainsi, les thèmes du décentrement, de l’incertain, du flou des frontières ou des
identités mouvantes s’imposent-ils peu à peu. À l’heure de la mondialisation, beaucoup
d’auteurs tels que Jacques Chevrier nomme « migritudiens »33 voient dans l’expérience du
déplacement et dans les identités transculturelles le problème de la crise identitaire. Cette
écriture monte graduellement, car le contexte littéraire lui-même est favorable à une telle
option.
Jacques Chevrier, «L’Afrique sur Seine: autour de la Migritude », Notre Librairie , n°115-116, «Identité
littéraire», Juillet-Décembre 2004.
33
18
CHAPITRE II : CONTEXTE LITTERAIRE DE LA MIGRITUDE
La Migritude est née dans le contexte de la mondialisation. Les peuples, en effet, las de
vivre en autarcie, repliés sur eux-mêmes, décident de s’ouvrir au reste du monde en allant à
la rencontre d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres civilisations, voire d’autres
littératures. Ainsi, des thèmes d’actualité comme la globalisation et l’unicité des valeurs
seront développés par les intellectuels, les chercheurs et les penseurs. Les peuples
introvertis et longtemps restés agrippés à leurs cultures se rendent compte de leur retard. Il
faut désormais sortir de cet « orgueil culturel » et se convertir en de véritables voyageurs à
la conquête du monde entier. Autrement dit, il faut aller à la rencontre des autres peuples
développés afin de puiser chez eux tout ce qui pourrait contribuer à sortir l’Afrique de son
sous-développement. À cet effet, citons les propos de La Grande Royale dans L’aventure
ambiguë de Cheikh Ahmidou Kane.34 Elle demande aux Diallobés de sortir de leur
quotidien pour d’autres espaces afin « d’y apprendre le pouvoir de vaincre ou de savoir
« lier le bois » Selon elle, le peuple doit aller à la rencontre de la civilisation occidentale
notamment, l’école pour apprendre tout ce qui pourra lui permettre de se développer sans
toutefois s’oublier. Dès lors, le monde parait un village planétaire où aucun continent ne
saurait progresser en vivant isolé. Le fait migratoire devient par conséquent pour ces
peuples la condition sine-qua-non pour leur émergence.
La littérature, de ce fait, va connaitre de nouvelles tournures thématiques et esthétiques.
Elle va prendre en compte les aspirations du monde avec des thèmes comme la mobilité
des personnages, l’exil, la culture de l’universel,… Le goût de se frotter à d’autres peuples
va motiver les écrivains à migrer en Europe. Parmi ceux-ci, la grande majorité est
constituée de ressortissants des pays en voie de développement. Pour certains, ils sont à la
recherche d’un mieux-être économique et matériel, pour d’autres c’est la quête de la
stabilité sociale et psychologique parce qu’ils fuient l’instabilité politique ou sont menacés
à cause de leurs engagements politiques et littéraires.
En somme, la Migritude est née dans le contexte de la mobilité, du déplacement. Elle
connait une montée fulgurante principalement chez les auteurs Africains. À travers cette
esthétique nouvelle, ils entendent donner libre cours à leur génie créateur. Au de-là, ils
34
Cheikh Hamidou Kane, l’aventure ambigüe, Paris, Julliard, 1961.
19
veulent rompre d’avec les écrivains négritudiens qui faisaient la part belle à la tradition
africaine, et s’ouvrir sur le monde extérieur. Dans le point qui suit, il sera question de
montrer comment est-on parti de la Négritude35 pour aboutir à ce concept nouveau qu’est
la Migritude ?
I- De la négritude à la migritude
La période coloniale fut une époque très douloureuse et humiliante pour le continent
africain. La littérature de cette époque était une littérature coloniale en ce sens qu’elle
faisait le culte du Blanc dont elle considérait la culture comme étant très supérieure à la
sienne. Dans les années 1930, Paris accueille de nombreux étudiants africains et antillais
venus des ex-colonies entre autres Birago Diop, Guy Tirolien, Léon Gontran Damas, Aimé
Césaire et Léopold Sédar Senghor qui vont bouleverser l’histoire littéraire africaine. Les
deux derniers, Martiniquais et Sénégalais, conceptualisent en effet le terme « Négritude »
qui va marquer toute une génération. Il est question pour ces pionniers de valoriser la
culture africaine en réaction contre la littérature dite coloniale. Le poème « Afrique mon
Afrique »36 de David Diop en est un vibrant exemple:
Afrique mon Afrique
Afrique mon Afrique
Afrique des fiers guerriers
Dans les savanes ancestrales
Afrique que chante ma grand-mère
Au bord de son fleuve lointain
Je ne t’ai jamais connue
Mais mon regard est plein de ton sang
Ton beau sang noir (…)
À travers ce poème, le négritudien, sénégalais d’origine chante les éloges de son
continent en valorisant sa culture, et au de-là, il exprime sa fierté d’être Africain avec le
sang noir dans ses veines. Il se sent rattaché à l’Afrique même s’il ne la connait que de
35
Un trium veirat. Littérature dont Aimé Césaire, Léon-Gontram Damas, Léopold Sedar Senghor, auteur de
« La revue Présence africaine », Paris, 1956, sont les précurseurs de la Négritude.
36
David Diop, « Afrique mon Afrique », Coups de pilons. Présence Africaine1986.
20
loin. À la fin des années 1940, le mouvement de la Négritude connait un boom littéraire.
Elle défie les règles de l’esthétique européenne et influence à son tour l’intelligentsia. Ce
courant littéraire devient une véritable arme de combat contre l’oppression. Mais, les
Africains une fois indépendants tombent dans la désillusion. Les soleils des
indépendances37 d’Ahmadou Kourouma et Le Devoir de violence38 de Yambo Ouologuem
pour ne citer que ces deux vont fustiger violemment ces nouveaux dictateurs. Toutefois,
ces œuvres au contenu révolutionnaires n’épuisent pas les préoccupations du temps. Le
monde évoluant avec ses réalités contemporaines. Ainsi, depuis les années 1980, le roman
africain enregistre un nouveau mouvement littéraire « La Migritude ». Elle est plus centrée
sur l’exil, l’errance et les difficultés d’insertion dans le pays d’accueil. Cette nouvelle
écriture convoque toutes les valeurs culturelles universelles. En effet, de nombreux
intellectuels africains sont partis de leur pays natal pour s’installer ailleurs, le plus souvent
dans le pays de leur ancien colonisateur. Cette décision n’est pas sans implications pour le
choix esthétique de ces écrivains. C’est à juste titre que Bhabha39 dira:
C’est l’histoire de la migration postcoloniale, les narrations des
diasporas politiques de l’exil, la prose sinistre des réfugiés politiques et
économiques(…) C’est dans ce sens que la frontière devient un lieu à
partir duquel quelque chose commence à exister
Les négritudiens valorisaient l’identité nègre. Cette conception est dépassée
avec les migritudiens qui prônent l’universalité culturelle.
II- Les migrations postcoloniales et la mobilité littéraire
De nombreux pays occidentaux ont ouvert leurs frontières à bon nombre de candidats à
l’immigration. Des africains ou magrébins, en fait, après les indépendances dans leurs pays
respectifs, vont frapper aux portes des anciennes colonies. Ainsi selon des chercheurs, les
migrations sont le fait de diverses raisons : pour certains c’est la recherche d’un mieux être économique et social afin d’améliorer leur condition de vie existentielle. Pour d’autres
au contraire, ils recherchent des espaces paisibles qui pourraient garantir leur vie soit à
cause de leur engagement politique et littéraire soit à cause des guerres qui enlisent le
37
Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.
Yambo Ouologeum, Le Devoir de violence, Paris, seuil, 1968.
39
Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture, Une Théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007, pp. 6-7.
38
21
continent. Il convient de dire que la postcolonie ou le passage à l’époque postcoloniale est
caractérisée par la mobilité, le déplacement. Cette mobilité va se percevoir également à
travers les productions littéraires. Autrement dit, les colonies à savoir, La France et le
Québec verront leur littérature être influencée par le flux importants d’immigrants car dans
ces mouvements diasporiques, ces immigrés y vont avec leurs attentes et leurs désespoirs.
III- Les auteurs migrants africains et la culture de l’universel
Après la période postcoloniale, les Africains espéraient en des lendemains meilleurs.
Mais le constat sera amer. C’est la désillusion totale dans les ex-colonies. La littérature
négro-africaine de cette époque va stigmatiser le désarroi et le désespoir des peuples face à
la gestion calamiteuse du pouvoir politique des nouveaux dirigeants d’Afrique. En effet,
une fois au pouvoir, ils deviennent les bourreaux de leurs propres frères noirs. Ils se
considèrent comme des dieux que l’on doit vénérer, et se donnent çà et là des titres
ronflants. À ce propos, Emmanuel Dongola40 souligne qu’au pouvoir, le président africain
devient « le père fondateur de la nation, le guide éclairé, le rénovateur, le grand timonier, le
président à vie, le Marechal chef suprême des forces armées et le père bien-aimé du
peuple » Face à toutes ces dérives, les écrivains vont se lever pour défendre le peuple qui
n’a que trop souffert. Ils vont dénoncer ces régimes autoritaires issus de la décolonisation.
C’est pourquoi Aimé Césaire affirme ceci « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui
n’ont point de bouche, ma liberté, celle qui s’affaisse au cachot du désespoir ».41 Dès lors
ces écrivains deviennent la cible de ces nouveaux maîtres. L’exil parait la seule voie pour
préserver leur vie et surtout pour exercer librement leur métier. L’Europe, les Etats-Unis et
particulièrement le Québec (canada) seront leur terre d’asile pour se mettre à l’abri des
oppressions, des emprisonnements, voire, de toutes formes d’exaction.
Depuis leur situation d’exil, ces écrivains font montre de leur génie créateur, surtout sur
le plan littéraire. Ils traitent dans les œuvres des problèmes qui gagnent leur pays d’origine
mais surtout ceux du monde entier. Dans leur œuvres, ils développent des thèmes brûlants
de l’heure dont le deuil du pays natal, la nostalgie du pays d’origine, le contexte migratoire
et ces enjeux identitaire, l’immigration et la problématique du retour à soi, et les problèmes
40
41
Emmanuel Boundzeké Dongala, Jazz et Vin de palme, Edition Hatier, Paris, 1984, p. 81.
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Editions, présence Africaine, 1939.
22
d’insertion dans le pays d’accueil. La négritude, comme nous l’avons susmentionnée, est
l’apanage du Québec. Cependant, cette écriture s’est signalée dans d’autres pays en
l’occurrence la France, La suisse, La Belgique et en Afrique.
En Afrique, tout comme au Québec, les écritures migrantes sont nées à partir des
migrations d’intellectuels hors de leur pays d’origine, donc en exil. C’est ce qui fait dire à
Simon Harel42 que : « l’écriture migrante est par essence une écriture de l’exil, de la
diaspora : le déplacement y apparait de façon autoritaire comme une nécessité » à toutes
ces déplacements vers d’autres espaces plus sécurisés vont contraindre les africains à
rencontrer d’autres cultures afin de s’unir dans un contexte actuel de mondialisation. Les
auteures migritudiens appelés encore « enfants de la postcolonie » récusent le discours
culturaliste essentialiste de certains créateurs ou critiques qui continuent de mettre en avant
les valeurs culturelles pour apprécier ou juger de la qualité d’une œuvre. A ce propos, le
dramaturge et romancier togolais Kossi Efoui43 dans un entretien avec Pénélope
Dechaufour dira : « Ma couleur n’est pas dépositaire de valeurs essentielles. » Ces
écrivains « transculturels » refusent de plus en plus d’être assignés à une origine (ni même
à une double origine) et militent plutôt pour une unicité culturelle, tel est le souhait de
Senghor44 qui appelle toutes les cultures à une union fraternelle :
Masquez ! O masques !
Masque noir, masque rouge
Vous masques blanc et noir
Masques aux quatre points d’où souffle l’esprit(…)
Que nous répondions présents à la renaissance du monde.
Senghor invite toutes les cultures, à fusionner et à s’accepter mutuellement pour former
la culture de l’universel. Ainsi l’on ne prend pas de grands risques à affirmer que l’une des
caractéristiques de la culture contemporaine est sa grande mobilité. En effet, les différents
déplacements de l’écrivain migrant africain d’un lieu géographique (son pays d’origine) à
un autre (son pays d’adoption) et vice versa, le transforme en un voyageur historique, un
nomade pluriel avec dans son bagage, le monde. Il est donc en mission pour communiquer
Simon Harel, Les passages obligés de l’écriture migrante, Montréal, Editeur XYZ, 2005.
Pénélope Dechaufour, Kossi Efoui « l’humanité est un son « Africultures » 2013/2. (n°92-93), pp 46-55.
44
Léopold Sedar Senghor, Chants d’ombres et Ethiopiques, respectivement, Edition Seuil 1945 et 1956.
42
43
23
la valeur de l’interconnexion des peuples et l’acceptation d’un monde sans frontière
culturelle, littéraire, linguistique. C’est en ce sens que Jacques Chevrier45 dira :
Les écrivains de la Migritude tendent en effet aujourd’hui à devenir des
nomades évoluant entre plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs cultures et
c’est sans complexe qu’ils s’installent l’hybride vilipendée naguère par l’auteur
de l’Aventure Ambigüe.
Dans cette deuxième partie, nous analyserons les représentations de l’espace français
dans les romans migrants africains : les cas de Bleu Blanc Rouge d’Alain Mabanckou et le
Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome.
45
Jacques Chévrier, « Afriques sur Seine : autour de la notion de Migritude », Notre librairie n°115-116,
Juillet – Décembre 2004, p.16.
24
DEUXIEME PARTIE :
LA REPRÉSENTATION DE L’ESPACE
FRANÇAIS DANS LE VENTRE DE
L’ATLANTIQUE DE FATOU DIOME ET BLEU
BLANC ROUGE D’ALAIN MABANCKOU
25
Dans Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Bleu Blanc Rouge d’Alain
Mabanckou, l’espace français s’appréhende par les personnages selon quatre modes de
perceptions. Il y a d’abord ceux qui n’ont jamais fait l’expérience de l’immigration, ceux
qui rêvent d’y aller, ceux qui ont fait cette expérience et enfin ceux qui vivent au quotidien
cet espace.
26
CHAPITRE I : LA PERCEPTION DE L’ESPACE FRANÇAIS VECU
PAR LES SUJETS MIGRANTS AFRICAINS
La trame narrative de notre corpus offre une catégorie de personnages qui vivent en
France. Cet espace est donc celui de leur quotidien, de leurs aspirations et de leur angoisse.
Il s’agit en occurrence de Massala-Massala, de Moki, de la bande à Moki, de Salie dans
Bleu Blanc Rouge et dans Le Ventre de l’Atlantique.
I- Salie
Salie est le personnage principal du roman intitulé Le ventre de l’Atlantique. Elle est
originaire du Sénégal plus précisément de la petite île de Niodor. Dès la naissance, elle est
rejetée par les siens parce qu’elle est étrangère de par son père. Il faut donc partir de ce
village qui la rejette. Son rêve se réalise quand elle fait la connaissance d’un Français qui
deviendra son époux. Le couple s’installe à Strasbourg. Salie alors décide d’y poursuivre
ses études universitaires. L’héroïne devient une exilée, parce qu’elle a choisi un jour de
quitter sa communauté d’origine. Cependant, une fois dans ce pays, elle a du mal à intégrer
totalement sa communauté d’accueil. Dès lors, elle parait hybride c’est-à-dire, celle qui
n’appartient à aucun monde pleinement. Elle se retrouve dans l’entre-deux :
Chez moi ? Chez l’autre ? Etre hybride, l’Afrique et l’Europe se demandent,
perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l’enfant présenté au sabre du
roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à
souder les rails qui mènent à l’identité (...) Je suis cette chéloïde, rappelle Salie,
qui pousse là où les hommes, en traçant leurs frontières, ont blessé la terre de
Dieu.46
Salie éprouve le sentiment de ne plus appartenir à son espace d’origine qui est le
Sénégal, mais aussi à celui où elle vit actuellement, celui de l’ancien colonisateur à savoir
la France. Elle affirme son appartenance à ces deux espaces, ces deux cultures du fait de
son statut d’être postcolonisé :
46
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 254.
27
Je cherche mon pays là où on apprécie l’être additionné, sans dissocier ses
multiples strates. Je cherche mon pays là où s’estompe la fragmentation
identitaire. Je cherche mon pays là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour
donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure d’exister
et la joie de vivre.47
Salie est rejetée à Niodor étant donné qu’elle est une étrangère. Elle l’est également
« Là-bas », à Paris, car la couleur de sa peau va mettre très tôt à mal son couple :
Embarquée avec les masques, les statuts, les cotonnades teintes et un chat
roux tigré, j’avis débarquée en France dans les bagages de mon mari, (…).Mais une fois chez lui, ma peau ombragea l’idylle. Les siens ne voulant que
Blanche-Neige, les noces furent éphémères et la galère tenace 48
La native de Niodor connait hélas des difficultés sur le sol de Strasbourg. La couleur de
sa peau lui sera préjudiciable. Devant ce racisme en plein troisième millénaire, elle va
vivre misérablement de petits boulots très mal rémunérés.
Les tristes réalités qu’elle vit au quotidien la rendent alors nostalgique de son « là-bas »,
c’est-à-dire son pays d’origine. En effet, comme tout émigré, la jeune Sénégalaise est
confrontée à l’injustice raciale. Hélas, ce pays d’accueil se saisit en outre comme une terre
où règne l’individualisme, contrairement à son continent, l’Afrique et plus précisément le
Sénégal, où l’hospitalité est manifestée. Salie vit tant bien que mal l’exil car elle souffre de
la solitude. « La nostalgie est ma plaie ouverte et je ne peux m’empêcher d’y fourrer ma
plume. L’absence me culpabilise, le bleu me mène, la solitude lèche les joues de sa langue,
langue glacée qui me fait don de ses mots. »49 Salie a du mal à s’intégrer dans ce pays où
l’individualisme est poussé à l’extrême et son seul interlocuteur est un appareil
électronique:
Je pensais à ma vie solitaire en Europe où personne ne se soucie de mes
allées et venues, où seule ma serrure compte mes heures d’absences. Un email
ou un message sur le répondeur téléphonique, ça ne s’inquiète pas, ça ne
s’impatiente pas, ça ne vide pas une tasse de café encore moins un cœur plein
de mélancolie.50.
La narratrice se sent seule. Elle qui vient d’un continent dans lequel règnent la
fraternité, la solidarité et la chaleur humaine. Il lui est donc difficile de s’acclimater à ce
nouvel environnement. Par ailleurs ce mal être de l’ailleurs se perçoit au niveau social. La
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, pp. 254-255.
Idem, p. 43.
49
Idem, pp. 224-225.
50
Idem, p. 190.
47
48
28
France est une terre de ségrégation et d’injustice: « D’un coup d’œil, je repérai celle qui
avançait le plus vite et suivis le mouvement, avant de remarquer une inscription :
Passeports européen. «Ah, zut! J’y étais presque! Je croyais que l’apartheid avait disparu »,
pestai-je en quittant le rang»51. Cet idée de racisme est plus explicite dans cette autre
citation : « En Europe, mes frères vous êtes d’abord noirs, et accessoirement citoyens,
définitivement étrangers, et ça ce n’est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent
sur votre peau »52 La narratrice apprend cette discrimination à ses dépens aussitôt arrivée à
l’aéroport. En effet, lors des contrôles et formalités du voyage, l’on note une forme de
discrimination. Les Africains n’ont nullement le droit de se mélanger aux Européens au
point que le contrôle se fait séparément: le rang des migrants et celui des Européens Salie,
la sœur de Madické a du mal à supporter cette exclusion fondée sur la différence de
couleur de la peau, et cela, même lorsqu’on possède tous ces papiers Enfin, la vie en
France est conditionnée par des papiers. En fait, l’Africain ne peut prétendre se rendre
aussi facilement en Occident. Il est confronté à de nombreuses formalités liées à des
papiers de titre de séjour, alors que le Blanc peut venir en Afrique et en repartir à sa guise.
Indignée, elle s’écrit :
La France qui revendique leurs exploits ne leurs accorde, bien souvent
qu’une carte de séjour temporaire. Certains sont tenus d’aller faire réactualiser
leur visa anti expulsion au pays. Chaque année… le prix du visa que les
Sénégalais payent pour venir en France équivaut à un salaire mensuel local,
alors que n’importe quel français peut se rendre au Sénégal à loisir, sans
aucunes formalités.53
Sa colère est plus explicite dans cette autre citation :
Clôturés, emmurés
Captifs d’une terre autrefois bénie
Et qui n’a que sa faim à bercer
Passeports, certificats d’hébergement, visas
Et le reste qu’ils ne nous disent pas
Sont les nouvelles chaînes de l’esclavage
Relevé d’identité bancaire
Adresse et origines
Critère de l’apartheid moderne...54
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 202.
Idem, p. 176.
53
Idem, p. 248.
54
Idem, p. 216.
51
52
29
Il ressort de ces lignes que l’Afrique, bien qu’étant Indépendante, vit encore sous la
domination du Blanc, dans une forme de colonisation « mentale ». Le Français est
considéré en Afrique comme un touriste qui peut apporter le développement, alors que
l’Africain chez eux est perçu comme un être dangereux qui n’est pas le bienvenu et donc
qu’il faut pourchasser. A ce propos, l’écrivaine camerounaise Leonora Miano s’insurge
lors d’un entretien sur France Inter au sujet des nombreux contrôles de la police et la
violence exercée sur les Noirs en France. Selon elle, tous ces contrôles ne sont menés que
pour rapatrier le Noir.55 Par ailleurs, Salie fait ressortir le climat nauséabond qui règne dans
ce pays. En effet, l’Occident s’est servi des Africains pour bâtir sa nation, mais une fois le
pays reconstruit, ces derniers sont devenus des « persona non grata.»:
- Détrompe-toi. Dans le temps, après la seconde guerre mondiale, ils
accueillaient beaucoup de monde, parce qu’ils avaient besoin d’ouvriers pour
reconstruire le pays….Beaucoup de ces gens ont payé des cotisations pour une
retraite qu’ils ne toucheront jamais. Rares sont ceux qui ont vraiment réussi.
Nostalgiques ils, rêvent d’un retour improbable dans leur pays d’origine.56.
Ce passage montre bien à quel point les occidentaux sont des exploitants qui ne
cherchent qu’à tirer profit des Africains.
L’immigré, dans ce pays de mirage est désillusionné. Il devient alors nostalgiques de
son là-bas notamment son pays d’origine. Il désire retourner au pays, mais en même temps
il appréhende ce retour, car il est l’espoir de la famille restée sous les tropiques. Au regard
de tout ce qui précède, Salie tente de dissuader son jeune frère Madické resté au pays: « Il
ne s’agit pas pour moi de vous décourager, mais de vous avertir. Si vous débarquez sans
papiers vous courez au-devant de graves problèmes et d’une vie misérable France »57. Elle
fait une mise en garde à son cadet car la France est loin d’être un paradis.
En somme, Salie apparait comme un « être additionné » qui choisit de s’inscrire dans un
contexte universel. Elle se définit également comme un être qui s’accomplit tant dans la
mobilité que dans la mixité. Ainsi présentée, Salie a-t-elle des similitudes avec MassalaMassala dans Bleu Blanc Rouge.
Léonora Miano, La figure de l’homme noir est conçue comme menaçante, consulté le 29 septembre 2017
sur https: //www.franceinter.fr « émission » 29 Septembre 2017.
56
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 176.
57
Idem, p. 175.
55
30
II- Massala-Massala
Massala-Massala est le personnage principal du roman intitulé Bleu Blanc Rouge
d’Alain Mabanckou. Il est originaire de Pointe-Noire au Congo. Après avoir interrompu
ses études, il rêve de venir un jour en France, espace mythique de la réussite et de la
consécration. Son ami d’enfance Moki qui en revient chaque saison et avec tout l’honneur
qui lui est réservé, aiguise davantage ce rêve bleu blanc rouge. Ce désir se réalise enfin de
compte. Massala-Massala part en France grâce à l’aide apportée par son ami Moki, mais
pas n’importe où, à Paris. Une fois dans ce pays, précisément à Château Rouge, le rêve
devient réalité, mais une réalité qui ne ressemble en rien aux photos que montrait Moki à
ses voisins ni au récit qu’il inventait à longueur de journée dans les maquis de PointeNoire. A l’euphorie du départ vont donc inéluctablement succéder les désillusions d’un
quotidien grisâtre fait d’attente et de besognes subalternes dans la clandestinité d’un vieil
immeuble en cours de démolition. Tous ses amis et colocataires sont des voleurs et des
escrocs. Le héros va se trouver engager à son insue dans un monde fait de criminalité et
d’activités frauduleuses. Pour survivre dans ce pays d’accueil, il prend plusieurs identités :
Massala-Massala alias Marcel Bonaventure, alias Erick Jocelyn-George:
Je suis Marcel Bonaventure, ça je m’en souviendrai quoi qu’il m’advienne.
Je ne peux plus le rayer de ma mémoire, ce nom. Je le porte comme je porte le
nom de Massala-Massala. Je ne suis plus une seule personne. Je suis plusieurs à
la fois. (…). Comment gommer ce nom-là ? Il est en moi. C’est une question de
dédoublement. (…) C’est assez confus comme ça sans parler de ce troisième
nom : Erick Jocelyn-George. C’est encore moi. Moi Massal-Massala. Chaque
nom a son histoire. Chaque nom est une période, un fait de mon existence. 58
Massala-Massala, pour des raisons professionnelles, prend plusieurs identités, au point
de douter de sa propre personnalité :
Je dis bien ce nom parce que je m’y suis, à la longue, habitué alors même
qu’il n’est pas le mien. En réalité, je ne sais plus qui je suis. Ici, on a la faculté
de se dédoubler, de ne plus être ce qu’on a été pour être ce que les autres
voudraient que vous fussiez et autant de fois qu’ils le voudraient. Certes, les
circonstances leur donnent raison. On ne peut faire autrement59.
58
59
Alain Mabanckou, Bleu, Blanc, Rouge, op. cit, pp. 127-128.
Idem, p. 126.
31
Le héros Massala-Massala est en effet en face d’une ambigüité identitaire et se demande
lui-même qui il est. Massala-Massala est son vrai nom, Marcel Bonnaventure est son nom
d’adoption, puis Eric Jocelyn-Georges, le nom de travail. Selon les circonstances, il porte
l’un des noms. A propos des pseudonymes, « Marcel Bonnaventure » précise son caractère
usurpatoire qui le fait naitre à Paris. En effet, grâce aux pratiques frauduleuses de son
compatriote surnommé « Préfet », il devient un citoyen français :
J’avais un faux acte de naissance et une vraie déclaration de perte. En moins
d’une semaine j’étais devenu un citoyen français comme tout autre puisqu’on
me délivra une carte d’identité en bonne et due forme. Mes nouveaux nom et
prénom étaient Marcel Bonaventure. J’étais né à Saint-Claude (…) Bien
entendu, ce nom Marcel Bonaventure existait réellement dans le département
dont j’étais devenu le ressortissant. Préfet garda le silence quant à mon double
antillais qui circulait certainement dans Paris.60
En réalité, le personnage vit sans papiers dans un monde invisible puisqu’il n’a pas
d’identité juridique en France. Cet espace s’appréhende selon le héros narrateur comme
une terre de criminalité où règne l’insécurité. Ainsi, Massala-Massala n’a pas d’autre choix
que d’intégrer ces réseaux de la criminalité clandestine, où dès que l’on vous prend, l’on
est automatiquement incarcéré et expulsé du pays. Massala-Massala en a fait la
malheureuse expérience :
Les deux hommes saisirent mes fausses pièces d’identité, les talons des
chéquiers, les titres de transports invendus et ma première photo à Paris (…)
Des semaines déjà que je me retrouvais, pour la première fois de ma vie, à
l’ombre de la maison d’arrêt de la Seine-Saint-Denis61.
Cette idée est renforcée dans cette autre citation :
La prison fut une traversée du désert, celle qui me mit en face de mes
responsabilités. Celle qui me montra que le destin était une ligne brisée, un
terrain émaillé de banc de sable qui empêchent la marche.
Ma France était celle-là.62
Le narrateur va vivre à Paris, l’isolement, enfermé dans une prison sans la moindre
visite de ses compatriotes car ces derniers auraient subi le même sort au cas où ils se
faisaient prendre par la police. Contrairement à son pays, en France, règnent
60
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, pp.161-162.
Idem, p. 193.
62
Idem, p. 203.
61
32
l’individualisme et son corolaire de manque d’hospitalité et de compassion. Il exprime
alors sa désolation et ses remords à travers ces lignes :
« Personne ne venait me rendre visite à la maison d’arrêt. Et pour cause : Le visiteur
aurait connu le même destin que le mien (…) On ne se connait plus. J’étais devenu sale.
J’avais failli à ma mission. J’étais indigne de ce milieu. »63. L’idée de désolation est plus
explicite dans cette autre citation :
J’étais un homme sans identité, moi qui, un temps, en avait endossé
plusieurs. Je ne savais plus qui j’étais en réalité. Massala-Massala, mon vrai
nom ? Marcel Bonaventure, le nom d’adoption ? Eric Jocelyn-Georges, le nom
de travail ?
S’oublier.
N’être plus qu’un homme anonyme(…) Un homme sans repères, traqué par
le remord, tourmenté la nuit, mangé par l’épuisement.
J’étais un autre homme…64
En somme, Massala-Massala est confronté à une réalité incontournable d’un devenir
hybride dans un contexte métropolitain postcolonial où, pour survivre, l’immigré doit lutter
et ruser. L’identité du sujet ne peut que s’appréhender par le jeu de masque : le
déguisement par le recours aux différents noms d’emprunts suggère la fragmentation du
sujet, le morcellement de soi, pour être en phase avec son itinéraire et ses activités.
Massala-Massala appréhende l’espace français dès lors comme un lieu dangereux. Quand
en est–il de son idole Moki ?
III- Moki
Charles Moki, appelé tantôt le Parisien, tantôt l’Italien, est un jeune africain originaire
de Pointe Noire au Congo. Il s’est battu pour être en France. Marchand de rêve, Moki est la
preuve que la France est un espace mythique de la réussite et de la consécration. En effet,
les nombreux retours au pays chaque saison et les honneurs qui lui sont dus ont fini par
faire de lui la vedette et l’idole de la jeunesse. Ainsi, il subjugue la jeunesse de Pointe
Noire et en particulier les jeunes filles. Progressivement, il a reconstruit la maison de son
63
64
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 201.
Idem, pp. 202-203.
33
père et assuré la sécurité matérielle de sa famille par l’achat de deux taxis. Pour lui qui vit
en France, la ville convoitée par tous, il était impensable que lui et ses parents continuent
de dormir dans une demeure désuète. Son père est devenu notable à cause du prestige de
son fils Parisien.
Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Une année après la construction
de cette villa, nous vîmes arriver de la France deux voitures Toyota que Moki
affréta pour sa famille afin qu’elle les rentabilise en taxis. Ainsi sa famille
vivrait à l’abri du dénuement.65.
Moki, le Parisien a rehaussé l’image de sa famille au point de créer désormais un fossé
social entre les siens et habitants de Pointe-Noire :
Il y avait deux mondes. Celui de la famille de Moki et celui du reste du
quartier(…).Cette impression de dualité de monde s’accentua lorsque Moki lui
fit mettre l’électricité et une pompe à eau dans leur parcelle. Rare était les
maisons éclairées et pourvues en eau potable.66.
Moki, Le grand Parisien est devenu un mythe pour tout le village. Toute chose qui a
donné de la notoriété aux siens et a permis à son père d’entrer au conseil du village. Par
ailleurs, cette convoitise est due à son accoutrement. Bien évidemment, dans son univers,
l’habit, comme le discours, fait le « Parisien ». Moki est un dandy qui fait de la sape son
passeport comme tout jeune congolais résidant à Paris : « Le vêtement est notre passeport,
notre religion. La France est le pays de la mode parce que c’est le seul endroit au monde où
l’habit fait encore le moine. Retenez cette vérité, je vous le dis (…) »67.
Au-delà de ces lignes, Moki présente la tenue vestimentaire comme la clé qui ouvre
toutes les portes en France. Il se valorise par le style et par la marque de ses vêtements.
C’est pourquoi, il en fera son activité majeure: «Moki excellait dans ce métier. Il avait un
bon flair vestimentaire. Personne n’en doutait. … Il endormait fréquemment leur
lucidité »68.
Ici, Alain Mabanckou critique le monde de la Rumba congolaise qui fait porter le
masque identitaire que la plupart des jeunes congolais revenus de la France se créent à
travers le look et le style vestimentaire. A cet égard, Justin-Daniel Gandoulou69 explore
65
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 44.
Idem, p. 44.
67
Idem, p. 78.
68
Idem p. 146.
69
Justin-Daniel, Entre Paris et Bacongo, Paris : Collection Alors, Centre Georges Pompidou, 1984.
66
34
d’un point de vue sociologique ce phénomène, apparu dans la fin des années 60 et à son
comble dans les années 80. Il définit la sape comme suit :
La Sape est un mot d’origine argotique qui signifie vêtement, avec une connotation
d’élégance et de dernière mode. Ce mot veut aussi dire « Société des Ambianceurs et
Personnes Elégantes » (SAPE).
Se saper est l’une des principales activités de la fraction très minoritaire de la jeunesse
congolaise que constituent les sapeurs, fraction essentiellement urbaine et populaire. La
sape, c’est pour ces jeunes, le symbole de l’Occident véhiculé par une certaine société
congolaise, celle des gens qui ont réussi. Tout se situe au niveau des apparences. Il s’agit
de capter les signes extérieurs de la réussite, de les répercuter pour sa propre satisfaction et
pour l’approbation et le renforcement du groupe de référence.
Il ressort de cette définition que l’aspiration pour ces sapeurs à imiter et à « passer pour
des gens arrivés » contribue à créer un certain ‘contraste d’une part entre le Sapeur et celui
qu’il imite et, d’autre part, entre l’apparence du Sapeur et la réalité de son existence. « Le
masque identitaire » dont ces jeunes font usage dans leur pays d’origine n’est rien d’autre
qu’une image falsifiée avec des contours idéalisés, suffisamment polis et vernis. C’est ainsi
que le retour au pays de Moki est entièrement théâtralisé. Il ne mange qu’en public, il
refuse de consommer la nourriture locale, alors qu’en France les immigrés vont chercher
leur nourriture au marché africain de Château Rouge. Ce n’est qu’au pays que le Dandy est
un « Parisien ». Dans ce jeu de faux semblants, Moki crée et entretient un mirage.
Toutefois, ce voile ne constitue que la face cachée de la médaille. Massala-Massala
découvre le pot aux roses une fois débarqué à Paris. Le sapeur, le modèle à qui tout le
quartier de Pointe-Noire veut .ressembler, porte un masque : le masque identitaire. En lui,
se cachent deux entités. L’une qui est celle de paraître au pays et l’autre celle du Parisien
voleur qui vit d’activités frauduleuses. Cette triste réalité est perceptible à travers cette
ligne : «Moki a une double identité : une pour le pays et l’autre pour Paris»70. Abordant
dans le même sens dans son article intitulé « Strcturelle Gewalt und Gestôrte Idylle »
(pouvoir structurel et idylle troublée)71, Jochen Wogt désigne ce masque identitaire sous le
vocable de « Schein-identitât (identité du paraître). Il oppose ce concept à celui du « Seinidentitât » (identité d’être). Le masque identitaire tombe au niveau de l’identité d’être où
70
71
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 134.
Jochen Vogt « Heinrich Böll », Muchen, Verlag CH, Beck, 1987, p. 128.
35
l’apparence fait place à la réalité, à l’évidence. En somme, Charles Moki est l’incarnation
du masque identitaire que portent tous ces jeunes émigrés qui, une fois au pays d’origine
font rêver les candidats aux portes de l’Occident alors qu’ en réalité ils vivent au noir dans
la clandestinité et dans des conditions difficiles faites de frustration et de solitude. Pour
eux, la fin justifie les moyens : telle est leur devise. Cette idée est attestée par les propos de
Moki:« Le jugement dernier c’est au pays. On nous attend là-bas. Il n’est pas question d’y
retourner les mains vides. »72.
Moki, tout comme ses camarades exilés, vit dans la peur d’un retour bredouille au pays
natal. Il faut donc s’accrocher à la France, au rêve bleu blanc rouge, même si dans la réalité
cette terre offre aux immigrés des conditions de vie misérable. Cependant, quand est-il de
sa bande ?
IV- La bande à Moki
La bande à Moki est composée d’Africains qui se sont installés à France notamment à
Paris, tous en quête d’un mieux-être. Ce groupe comprend : Soté le piocheur, Benos,
Boulou et Préfet. Tous autant qu’ils sont, ils vivent d’activités frauduleuses pour arriver à
leurs fins, aussi les différents prénoms qu’ils portent correspondent-ils bien à leurs activités
IV-1 Préfet
Préfet est le deuxième personnage du groupe, Il fut le premier de tous les jeunes de son
quartier à immigrer à Paris afin d’y faire fortune. Il crée des papiers quand les visas des
clandestins sont périmés. Ainsi « le sauveur de tous » comme il se fait appeler, a aidé
nombre de ses compatriotes à venir en France.:
Les parisiens, pour la plupart, lui devaient leur séjour en France. A qui
n’avait- il pas vendu un titre de séjour. Il ne vivait que de ça. Il avait les ficelles
du métier. Il était aidé par des tuyaux blancs, qui lui fournissaient des
documents vierges. Il n’avait qu’à les remplir en se référant à un document
authentique.73
72
73
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 136.
Idem, p. 155.
36
Par ailleurs, malgré la méchanceté et l’individualisme qui règne dans le cercle des
expatriés, il se dégage de Préfet une générosité et une humilité. Cependant, pour échapper
à la police et pour survivre sur cette d’adoption que lui et ses compères considéraient
comme un eldorado, il fait fi de toutes ces valeurs morales et prendra plusieurs identités :
Lui-même avait changé d’identité plusieurs fois au moins vingt. Quand on le
prenait la main dans le sac et qu’il était emprisonné…sortait et tissait une
nouvelle identité. Il renaissait de ses cendres… On rapportait dans le milieu,
que plusieurs Parisiens s’étaient retrouvés en prison à cause de lui ; On les
prenait pour Préfet alors que lui courait toujours dans la ville…74.
Préfet est le deuxième personnage de la troupe qui aide de façon illégale ses
compatriotes à émigrer en France. Ainsi, parvient-il à établir un acte de naissance français
pour Massala-Massala. Quant à Soté le piocheur comment est-il présenté dans l’œuvre ?
IV-2 Soté le piocheur
Soté le piocheur est un personnage vaniteux et rusé. Spécialiste des boîtes aux lettres, il
vole les chéquiers et les vend à d’autres clandestins. Il se déplace alors en province, même
dans les endroits les plus reculés pour exercer sa fonction :
Le piocheur, accompagné de deux ingénieurs, se déplaçait avec sa boîte à
outils. Les ingénieurs repéraient les lieux, filaient le facteur avant que
n’interviennent le Piocheur en personne… et travaillait pendant une semaine à
passer au peigne fin les courriers dans les boîtes aux lettres(…) Quand ils
revenaient à Paris, le fruit de leur récolte s’arrachait sur le marché.75
Soté le piocheur est également un malhonnête qui arnaque d’autres clandestins. Quand
est-il de Bénos ?
IV-3 Bénos
Ce personnage est appelé aussi Conforma du nom d’une grande surface commerciale de
France. Il est spécialisé dans la vente des produits électroménagers. Il y dix-huit ans de
cela qu’il réside sur le sol Français. A l’instar de Moki, c’est la pratique permanente de ce
74
75
Alain Mabanckou ; Bleu Blanc Rouge, op. cit, pp. 155-156.
Idem, p. 153.
37
lieu .et l’activité qu’il y exerce qui lui confère ce baptême. A l’analyse identitaire de ce
surnom « conforama » relève de l’auto-chosification du personnage. En s’acceptant comme
tel, il incline son être aux choses et aux objets de France, sa terre d’accueil. En outre, cette
auto-chosification n’est pas un masque fortuit. L’on note chez cet immigré d’origine
congolaise, une volonté manifeste de s’octroyer à tout prix une étiquette parisienne. Et peu
importe pour lui si le nom des choses ou des objets peuvent lui faciliter la mobilité spatiale
ou à se sentir autochtone du pays d’accueil.
IV-4 Bolou
L’agent immobilier désigne Bolou, cet autre congolais vivant à Paris. Il répond à ce
nom car il est spécialiste de l’immobilier :
Bolou était le spécialiste de l’immobilier. On l’appelait à juste titre « l’agent
immobilier ». Comme son sobriquet l’indiquait, il opérait dans le domaine de
l’immobilier. Il travaillait avec des compatriotes affublés du surnom de
bulldozers. Ceux-ci avaient pour mission de ratisser les immeubles d’un
arrondissement en vue d’y détecter des appartements inoccupés et de les
proposer, moyennant une contrepartie financière, aux squatters.76
Ce surnom est bien assumé par le personnage de Bolou. Il fait du « jeu de masque » un
rituel afin de conquérir non seulement un espace dans une métropole hégémonique, mais
aussi de ruser en pratiquant des allures et des manières qui semblent bien locales, qui
épousent la culture et la civilisation du pays hôte, notamment arborer toujours un costume
pour impressionner la clientèle, faire sérieux en agitant un trousseau de clés ou parler en
français et non en langue du pays d’origine. Avec ces simulacres, Bolou semble bien
intégrer en France, son espace d’accueil, puisque selon Massala-Massala, ce dernier était
devenu le nouveau maître de l’immobilier du quatorzième arrondissement.77 Pour cet
immigré, « les bons comptes font les bons amis le payement se faisait alors comptant et en
espèce ni vu ni connu »78.
76
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 148.
Idem p. 148.
78
Idem, p. 151.
77
38
En somme, la bande à Moki est ce groupe d’amis africains qui a immigré en France
pour fuir la pauvreté et la grande misère qui sévit dans leur continent ; Selon ces migrants,
cette terre d’accueil représente le lieu parfait de la réalisation de tous les succès. Pour
réaliser ce mirage il faut porter un masque :
Je découvris une variété de personnages aux multiples visages; Des
personnages complexes que je tentais de saisir. Ils jonglaient tous avec
l’ombre et la lumière. Les masques qu’ils portaient le jour dissimulaient à
merveille leurs comportements nocturnes et oblitéraient toute pulsion
naturelle de conscience qui tourmenterait le commun des mortels(…). Un
même esprit les caractérisait. La même poigne et la même rage de s’en
sortir.79
En somme, Les sujets migrants sont face à la triste réalité une fois débarqués en
Occident. La France, ce pays qu’ils considéraient comme un oasis, s’avère être un lieu où
règne un lot de maux A savoir, l’insécurité, l’inhospitalité, le racisme et toutes formes
d’injustices sociales. Ils vivent dans des conditions de vie difficile, mais ils passent des
jours heureux en Afrique. On peut donc inférer que ces personnages vivent dans le
mensonge et dans l’illusion. En outre, les différents pseudonymes qu’ils portent
fonctionnent comme une écriture de l’espace. Massala-Massala, Moki et sa bande à
l’exemple des personnages migrants se sentent ballotés entre deux espaces qui deviennent
leurs espaces de référence. Il y a le nom d’origine qui rappelle «Là-bas », le pays natal, et
le nom d’emprunt qui renvoie à « Ici » l’espace d’accueil. L’identité du sujet Postcolonial
en général et en particulier celle du migrant, varie en fonction non seulement des
circonstances de la vie mais surtout en fonction de la mobilité spatiale.
Cependant, les candidats aux portes de l’Occident, Comment appréhendent-ils la
France?
79
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 144.
39
CHAPITRE II : LA FRANCE « L’ELDORADO » RȆVÉ DES
PERSONNAGES AFRICAINS CANDIDATS A
L’IMMIGRATION
La trame narrative de notre corpus nous offre une catégorie de personnages qui vit en
Afrique, mais ils ne rêvent que de partir en France. Ce sont les footballeurs amateurs de
l’île de Niodor, les amis du quartier de Pointe Noire et Madické
I- Madické
Madické est le demi-frère de Salie. Il vit au Sénégal plus précisément sur la petite île de
Niodor. Candidat à l’immigration, ce jeune homme nourrit l’espoir de jouer un jour comme
footballeur professionnel en France. Pour ce faire, il n’hésite pas chaque fois qu’il en a
l’occasion d’imiter son idole, Paolo Maldini, grand défenseur d’une équipe Italienne de
football:
Seul Madické avait dérogé à la règle et jeté son dévolu sur une équipe
italienne, le Milan AC. Minoritaire, (…) Mais parce qu’il s’appliquait toujours à
reproduire les actions, la gestuelle du capitaine du Milan AC, ses copains, pour
le taquiner, lui assénèrent le surnom de Maldini. Loin de s’en offusquer, il s’en
trouva honoré et organisa sa vie autour de sa nouvelle identité. (…) Il ne portait
que le nom de Maldini et jouait au même poste que lui. 80
A la lecture de cet extrait, l’on note que ce surnom de « Maldini » reflète une autre image que
Madické porte d’ailleurs avec passion. En effet, en pratiquant ce sport dans son pays, il intériorise
la figure d’un célèbre joueur de l’équipe italienne, Paolo Maldini qui devient son idole. A Niodor
tout le monde ne l’appelle que par ce surnom qui fonctionne ici comme une métaphore de l’identité
postcoloniale. Il renferme une individualité africaine qui se duplique : il y a l’image du footballeur
africain transfiguré en footballeur professionnel européen. C’est dire que l’univers occidental du
football est intimement logé dans ce corps africain bouillant de rêve européen. Avec cette nouvelle
identité, le frère de Salie rêve de venir jouer en France et être plus près de son idole Maldini. Tout
comme ses coéquipiers africains, il marche avec la mémoire et l’être éclatés, dispersés. En lui, se
révèle la présence d’un autre monde; le monde du football européen. Le personnage de Madické est
80
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 53.
40
construit sous le signe du double, de l’éclatement du Soi ou de l’Autre. Cette idée est renforcée
dans :
Si ces camarades se servaient du football comme d’un simple prétexte pour
atteindre l’occident et s’y débrouiller dans n’importe quel domaine d’activité,
lui voulait aller en France enflammer les stades de son talent (...). Ensuite, il
retournerait chez lui, satisfait, riche et heureux. Pour lui la France n’était que la
plus courte échelle conduisant au trône de Maldini.81.
Madické, le fanatique, ne veut pour rien rater un de ses matchs. Pour cela, il téléphone
régulièrement à sa sœur pour avoir des informations sur les matchs, les posters des joueurs
et les revues de football. En somme, tout ce dont un jeune garçon passionné du ballon rond
peut rêver :
-
Allo ! Macdiké ? Oui, c’est moi, ça va ?
Oui, ça va. Tu as regardé le match ?
Oui, j’ai regardé. Comment vont les grands-parents ?
Bien. Qui a gagné ? Tu as regardé la série des tirs au but ?...
Et Maldini ? Il a tiré Maldini ? Dis !...
Il a marqué ? Dis !...
Dis ils ont gagné quand même ?82.
Le jeune frère de Salie est préoccupé par le score et les prouesses de son idole à telle
enseigne qu’il est moins bavard face aux interrogations de sa sœur qui désire s’enquérir des
nouvelles des parents restés au pays
Toutefois, le gamin ne rêve pas que du foot, il nourrit également le rêve de partir en
France, « l’eldorado » rêvé. Lui qui voit ce pays comme une terre promise un paradis où
réussissent les footballeurs sénégalais :
Une seule pensée inondait son cerveau : partir ; loin ; survoler la terre noire
pour atterrir sur cette blanche qui brille de mille feux. Partir, sans se retourner.
On ne se retourne pas quand on marche sur la corde du rêve(…), là où même
ceux qui ne travaillent pas perçoivent un salaire. Partir donc, là où les fœtus ont
déjà des comptes bancaires à leur nom, et des bébés des plans de carrière.83.
Madické est obnubilé par son rêve, lui qui croit fermement que ce pays est le lieu de
réalisation des mirages. Mais comment lui faire comprendre la triste réalité de
l’immigration :
Pour Madické, vivre dans un pays développé représentait en soi un avantage
démesuré que j’avais par rapport à lui, lui qui profitait de sa famille et du soleil
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, pp. 115- 116.
Idem, pp. 38-39.
83
Idem, p. 165.
81
82
41
sous les tropiques. Comment aurais-je pu lui faire comprendre la solitude de
l’exil, mon combat pour la survie et l’état d’alerte permanente où me gardaient
mes études.84
Tout en exposant sa condition pénible d’exilée, la narratrice fait une mise en garde à
l’en droit de son jeune frère. Cependant, obnubilé par la mythique France, il refuse
d’entendre raison et pense que sa sœur refuse de l’aider
Madické est le symbole de toute une jeunesse africaine qui rêve d’émigrer en l’Occident
en quête de célébrité ou de biens; alors que très souvent leur rêve se nourrit d’images et de
fantasmes sans toutefois se rendre compte de la dure épreuve qui les attend.
Madické rêve de jouer dans un club européen afin d’être une star au pays et faire
fortune. La France s’appréhende comme un eldorado, le lieu de l’accomplissement de tous
ses rêves. Quand en est-il de ses amis footballeurs amateurs de Niodor ?
II- Les footballeurs amateurs de l’île de Niodor
Les footballeurs amateurs de l’île de Niodor ce sont ces jeunes aspirants footballeurs qui
tout comme leur symbole Madické ne songent qu’à partir loin de cette terre qui les a vu
naitre, fuir cet espace qui ne leur offre que misère, pauvreté et un avenir incertain. Les
jeunes de Niodor pensent que la seule alternative de réussite ou de réalisation ne peut venir
que de ce pays. Ainsi, idéalisent-ils la France en un « eldorado » où tous les rêves et
réalisation sont accessibles. Cette idée est soulignée dans ces lignes :
Tout ce qui est enviable vient de la France : la télévision qui leur permet de
voir les matchs vient de la France, son propriétaire, devenu un notable au
village, a vécu en France, Tous ceux qui occupent les postes les plus importants
au pays ont étudié en France, l’instituteur très savant a fait une partie de ses
études en France, les femmes de nos présidents sont toutes françaises.85
Pour la part des habitants de l’île de Niodor dans Le Ventre de l’Atlantique, rien ne semble
difficile. A Paris, tout le monde est riche et ne manque de rien. La France est présentée comme un
paradis où tout est félicité et béatitude :
Au paradis on ne peine pas, on ne tombe pas, on ne se pose pas de question ;
on se contente de vivre, on a les moyens de s’offrir tout ce que l’on désire, y
84
85
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 44.
Idem, p. 53.
42
compris le luxe du temps et cela rend forcément disponible. Voilà comment
Madické imaginait ma vie en France.86
L’hexagone parait donc l’endroit idéal pour sortir de cette difficulté au point que les
camarades de Madické le comparent à un paradis. Il va sans dire que cet espace qui rime
avec richesse matérielle demeure marqué par une connotation de bonheur et réussite Les
jeunes footballeurs espèrent être recrutés dans des clubs européens et avoir aussi
facilement du travail afin de changer de statut social. Plus que jamais déterminés, il n’est
pas question qu’ils se laissent gagner par les propos décourageants de l’instituteur Ndetare:
Qui était-il pour briser leurs rêves ? Ne pouvait-il comprendre qu’ils
voulaient sauver leur avenir(…). Que pouvait-il comprendre de leur misère(…),
de leurs parents inquiets qui comptent sur eux pour leurs vieux jours ? (…), que
pouvait-il entendre des sanglots nocturnes de leur maman lorsque la marmite
était vide. (…). Ils étaient plus que déterminés.87
Ces jeunes amateurs du foot comptent s’échapper de la famine et de la misère qui
endeuillent leurs familles. Ils espèrent s’installer en France pour y faire fortune et assurer
la relève du soutien financier des parents trop vieux et miséreux. C’est pourquoi, ils
étaient plus que motivés et ils mettaient tout en œuvre pour voir leur projet se concrétiser :
Certains profitaient de cette absence d’entrainement pour aller assister à des
matchs en ville, d’autres pour consulter des marabouts spécialistes dans le foot.
Avec leurs maigres économies, ils se payaient des gris-gris censés les faire
gagner à coup-sûr et favoriser un futur départ pour la France.88.
Depuis quelques décennies, l’Afrique connait une crise économique et une instabilité
politique due aux guerres à répétition. Cela crée alors le chômage. Pour certains jeunes qui
prennent le football comme un prétexte pour s’exiler, partir demeure la solution sine qua
non. C’est pourquoi Check Badiane du Bureau International du Travail en Afrique de
l’Ouest intervenant à ce sujet, déclare : « Dans une Afrique où le chômage est endémique
chez les jeunes, le foot est une voie sérieuse à exploiter. »89. Cependant, ils sont
désillusionnés lorsqu’ils arrivent dans « cette ville verte ». Ils finissent par devenir parfois
« des clochards » sans papiers et doivent fuir les sempiternels contrôles de la police. Salie
qui vit au quotidien à Strasbourg essaie de les raisonner en ces termes : « Il ne s’agit pas
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 43
Idem, p. 119.
88
Ibidem, pp. 114- 115.
89
Cheick Badiane, invité de France Inter, consulté le 29 septembre 2017 sur
https:/www.franceinter.fr/emissions/l…d…/l-invité-d-ali-baddou-29-septembre 2017.
86
87
43
pour moi de vous décourager, mais de vous avertir. Si vous débarquer sans papiers vous
courez au-devant de graves problèmes et d’une vie misérable en France »90. La vie à Paris
n’est pas aussi idéale que semblent le faire croire la télévision, les différentes images et
posters. Malgré ces avertissements, ces jeunes fanatiques de l’Occident s’entêtent à
poursuivre leur rêve. Ainsi, comme sur un champ de bataille, le demi-frère de la
sénégalaise mobilise ses, alliés à s’accrocher à leur projet à travers ces lignes « - Eh nous
sommes des bosseurs nous ! Pas vrai, les gars ? fit Madické, galvanisant inutilement ses
alliés, déjà sur le pied de guerre. On est capable de trouver du boulot et d’assurer comme
de vrais mecs. »91.
Pour ces footballeurs amateurs, il n’est pas question de se laisser décourager par les
allégations de cette grande sœur qui a fait de Paris sa deuxième patrie et y a fait fortune
C’est pourquoi Garouwalé tiendra ces propos « - Hé! les gars écoutez-moi la soeurette,…
Maintenant qu’elle y est, qu’elle s’y fait son beure, elle ferme la porte; c’est pour s’éviter
d’avoir à nous héberger qu’elle dit tout ça. »92.
Selon le jeune Garouwalé, tous ces arguments avancés par Salie ne sont que des
prétextes pour les décourager et les empêcher d’émigrer en Europe.
Bien souvent aussi, ces amateurs du ballon rond, s’arcboutent à leur « paradis », à cause
des agents véreux qui leur font miroiter monts et merveilles Dans « Le Magazine »93,
Florence Chiré aborde dans le même sens. Selon elle, aujourd’hui encore les jeunes
africains sont nombreux à s’expatrier pour tenter leur chance en Europe. De nombreux
prodiges du foot sacrifient tout pour rejoindre l’eldorado européen, ses clubs mythiques et
ses salaires mirobolants. Pour soutenir ses propos, elle cite l’exemple de six jeunes filles
maliennes qui ont subi les effets pervers du foot business. Aidées par un « agent », ces
jeunes filles pleines d’ambitions, atterrissent à « la ville verte ». Cependant, elles vont
connaitre la triste réalité : Point de contrat, pas de salaire et des titres de séjours qui se
succèdent. Elles termineront dans la rue.
Malgré ces conditions de vie misérable, les amateurs qui ont pu immigrer, n’envisagent
pas un retour au pays. Ainsi, Nicolas Franchomme, jeune journaliste dans un documentaire
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 175.
Idem, p. 175.
92
Ibidem.
93
Florence Chiré, Le Magazine, consulté le 10 octobre 2017 sur View, profile (/babeliens/ 1829/florencechiré.html.
90
91
44
au sujet de ces jeunes joueurs affirme : « Moi, j’ai suivi ces jeunes de la roue qui ont
échoué. Un retour est impensable. Il y a un sentiment de honte, de déshonneur, d’affronter
la famille et le village qui les a sponsorisés. Et revenir en Afrique en ayant échoué c’est
impensable pour eux ».94
Au total, un grand nombre d’Africains parmi lesquels des jeunes et des moins jeunes qui
constituent une main-d’œuvre importante, s’expatrient en Occident en espérant une vie
meilleure. Cependant, l’immigration continue de faire des victimes. Beaucoup de candidats
aux portes de l’Europe décèdent, seuls les plus chanceux atteignent affaiblis les côtes de
l’océan comme nous le voyons dans les médias.
Face à ce désenchantement, la narratrice de Le ventre de l’Atlantique interpelle ces
idoles du football Africain :
Maintenant qu’il était prouvé aux yeux du monde que nos sportifs, qui
rendent au pays sa fierté, vivent France, avec quel argument pouvait-on
empêcher nos jeunes de penser qu’ils devaient eux aussi, aller chercher leur
réussite dans ce pays ? Aujourd’hui plus que jamais, la nécessité de franchise
incombe aux immigrés, même à ceux qui sont nimbés de l’aura de la
réussite…Que nos admirables joueurs disent à leurs fans du pays, qui rêvent de
les rejoindre dans des clubs européens, comment certains d’entre eux passent le
plus clair de leur temps à cirer le banc de touche(…).95
Les footbaleurs amateurs de la petite île de Niodor n’aspirent qu’à une chose : Jouer
dans des clubs européens afin de subvenir aux charges d’une famille nombreuse dont ils
sont l’espoir .Quand est-il des amis du quartier de Pointe-Noire ?
III- Les amis du quartier de Pointe-Noire
Les amis du quartier de Pointe Noire sont tous ces jeunes amis d’enfance de Moki et de
Massala-Massala. Ils rêvent tous d’aller un jour à Paris afin d’améliorer leur quotidien En
effet, ce rêve est entretenu par Charles Moki qui, en quelques mois, a changé le statut
social de sa famille. Il a construit une luxueuse villa, des voitures et des cadeaux à
distribuer à la famille: « Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Une année après la
94
Nicolas Franchomme, un rêve qui devient souvent cauchemard, consulté le 05 novembre 2017 sur https :
//www.rbt.be/info/detail_footballeurs-africains-/-europe- un rêve-qui- devient souvent-cauchemard ? id.
95
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 247.
45
construction de cette villa, nous vîmes arriver de la France deux voitures toyota que Moki
affréta pour sa famille afin qu’elle les rentabilise en taxis. Ainsi, la famille vivrait à l’abri
du dénuement. »96
Le mythique Parisien était la convoitise du quartier au point qu’il était devenu l’idole de
toute cette jeunesse, lui qui avait eu cette chance de résider dans la France de leur rêve.
Chaque année, ses visites au pays ne passaient pas inaperçues. La somptueuse demeure de
son père ne désemplissait pas : « Moki était arrivé.Un remue- ménage devant leur villa.
Des attroupements. La rue grouillait de monde. La lumière éclairait leur parcelle toute la
nuit. »97. Les parents et amis venaient témoigner de leur hospitalité mais surtout ils
venaient chercher un présent.
Le premier jour du Parisien au pays était le jour des membres de la famille.
Même les plus éloignés descendaient vite des branches de de l’arbre
généalogique et répondaient présent ce jour-là. Ils craignaient que
l’hypothétique manne que Moki avait ramenée de la France ne leur échappât
faute d’être présents.98
Par ailleurs, l’arrivée de Moki était l’occasion pour celui-ci de venir exhiber son
accoutrement Parisien. A cet effet, les jeunes filles faisaient la queue durant des heures
pour s’enquérir des nouveautés vestimentaires de la France: « Elles accouraient. Puisqu’il
leur fallait un mobile pour justifier leurs visites intempestives, elles affirmaient toutes venir
prendre des nouvelles de la mode féminine à Paris ? »99.
Pour cette jeunesse, la France paraît également un paradis où il faut aller à tous prix
pour réussir.
Moki qui appartenait au club des dandys était donc une référence vestimentaire. Il était
la personne la mieux indiquée pour des conseils vestimentaires
Ces jeunes filles se disputaient dans la rue, car, chacune désirait être reçue par l’immigré.
Et le lieu de prédilection pour être vues en compagnie du Congolais était la buvette : « La
buvette était l’endroit rêvé pour qu’elles soient vues de tout le monde en train de manger
des grillades de poisson, de prendre un pot avec le Parisien. »100
96
Alain Mabanckou ; Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 44.
Idem, p. 55.
98
Ibidem.
99
Alain Mabanckou ; Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 65.
100
Idem, p. 68.
97
46
Les amis de pointe Noire, ne désirent qu’une chose, partir en France, dans «le vert
paradis », que leur fait miroiter Moki, leur dieu. Partir comme Moki afin de sortir les siens
de la misère. C’est ce qui a fait dire Bi Kakou Parfait Diandue 101, au sujet de
l’immigration, qu’elle est une aventure logique d’une jeunesse vivant dans la misère en
quête de bien-être.
La France demeure à jamais l’eldorado des rêves de tous ces candidats aux portes de
l’immigration. Cependant, comment les personnages ayant vécu l’expérience de
l’immigration perçoivent-ils cet espace Français?, cet ailleurs ?
101
Bi Kakou Parfait Diandué (2005). « Langue & Littérature » Université Gaston Berger de SaintLouis,Sénégal, n°9 Janvier 2005.
47
CHAPITRE III : LA REPRÉSENTATION DE L’ESPACE FRANÇAIS
PAR LES PERSONNAGES AYANT VÉCU
L’EXPERIENCE DE L’IMMIGRATION
Le corpus met en scène une catégorie de personnages qui a fait l’expérience de
l’immigration. C’est-à-dire des personnages qui ont vécu un tant soit peu sur le sol français
et en sont revenus. A ce propos, l’on distingue deux types de personnages : Il y a ceux qui
présentent l’espace français avec complaisance, donc, leur perception manque de réalisme.
Ils ne décrivent que l’aspect plaisant de leur expérience en France. Ensuite, il y a « les
éclairés ». C’est-à-dire ceux qui présentent toute la face cachée de l’iceberg ; à savoir,
toutes les difficultés liées à l’immigration.
I- Les idéalistes
Les rêveurs ce sont les personnages qui ont résidé sur le sol français, ils connaissent ces
réalités, mais ils préfèrent se voiler la face. Ils ne décrivent que son aspect paradisiaque où
coulent « le lait et le miel ». Ce sont Wagane, Monsieur Sonacotra et l’homme de Barbès.
I-1 L’homme de barbès
L’homme de Barbès est un natif de l’île de Niodor qui avait été pendant un moment
« un nègre à Paris ». Il y a exercé de petits métiers dégradants et sans grand revenu :
marteau piqueur de chantier en chantier sans jamais être embauché, vigile dans une grande
surface et éboueur de crotte de chien. Mais une fois rentré au pays, il s’est mis à entretenir
les illusions des jeunes footballeurs niodoriens avec sa richesse fabuleuse venue de France.
Cette richesse lui vaut considération et respect:
A son septième voyage, l’homme de Barbès se construisit une boutique bien
approvisionnée à l’entrée de sa demeure et s’installa définitivement au village.
Devenu l’emblème de l’émigration réussie, on lui demandait son avis sur tout,
48
les visages se faisaient polis à sa rencontre, même le sable se lissait au passage
de ses longs boubous amidonnés.102
Lorsque la jeunesse décide d’en savoir plus sur ce mythique pays, L’homme de Barbès
n’hésite pas à les affabuler avec ses récits fantasmatiques, grotesques et laudatifs de ce
pays :
-Et la vie ? C’était comment la vie, là-bas ?
-AH ! La vie, là-bas ! Une vie de pacha ! Croyez –moi, ils sont très riches,
là-bas. Chaque couple, avec ses enfants dans un appartement luxueux, avec
électricité et eau courante. Ce n’est pas comme chez nous, où quatre générations
cohabitent sous le même toit. Chacun a sa voiture pour aller au travail. (…)
Leurs femmes ne font plus les tâches ménagères, elles ont des machines pour
laver le linge et la vaisselle.103
Ces propos attestent bien le discours tronqué du seul propriétaire de la télévision de l’île de
Niodor à l’endroit de la jeunesse niodorienne. Il va jusqu’à se réjouir et à se contenter du peu :
Et tout le monde vit bien. Il n’y a pas de pauvre, car même ceux qui n’ont
pas de travail l’Etat paie un salaire : ils appellent ça le RMI, le revenu minimum
d’insertion. Tu passes la journée à bailler devant la télé, et on te file le revenu
maximum d’un ingénieur de chez nous !104
A travers ces lignes, cet ancien immigré ne présente que les côtés positifs de son
odyssée française ; désireux d’entretenir son public dans le mensonge. Alors qu’en réalité,
de ce pays il ne connait que le fracas des usines, le fond des égouts, et la quantité de crottes
de chien au mètre de bitume. Parfois, il est pris de remords, face à ce grotesque mensonge :
Si ses courtisans gobaient ses fables, sa conscience le malmenait, car ce
n’était pas sans peine qu’il donnait le sel pour sucre, même si, au claire de lune,
les deux brillent du même éclat. Cependant, l’ego éclipsant le remords, il
refoulait mensonge en lui : (…) Jamais ses récits torrentiels ne laissaient
émerger l’existence minable qu’il avait menée » (…) Comment aurait-il pu
avouer qu’il (...) fait la manche, (...) il soulevait des cageots de fruits et
légumes, (…). Perpétuel clandestin, c’est muni d’un faux titre de séjour,
photocopie de la carte de résident d’un copain-complice, qu’il avait sillonné
l’hexagone.105
Fatou,Diome ; Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 33.
Idem, p. 85.
104
Idem, p. 86.
105
Idem, pp. 88-89.
102
103
49
En somme, l’homme de Barbès est ce point symbolique de ces Africains maltraités,
humiliés en France, mais qui, rentrés au pays incarnent cependant le rêve de la réussite
française avec quelques euros qui valent une fortune sur place et participent à nourrir le
mirage d’une vie dorée en France. Que pouvons-nous dire de Monsieur Sonacotra ?
I-2 Monsieur Sonacotra
Monsieur Sonacotra est également un Dakarois qui a immigré en France. Dans ses
débuts dans cet eldorado, il avait emporté dans ces bagages la générosité et l’hospitalité
africaine. Cette idée est attestée dans ces propos : «Nouveau venu, assoiffé de chaleur
humaine et ignorant le coût de la vie, il recevait comme au pays (…) Mais l’espacement
des intérims et les fins de mois difficiles avaient fini par le rendre a mer. »106. Paris est loin
d’être ce qu’il avait imaginé. A l’euphorie de l’arrivée, avaient fait place les tristes réalités
parisiennes ; à savoir, les fins de mois difficiles, l’individualisme, et le racisme. Toutes ces
amères vérités le conduiront à changer d’attitude : « Là-bas, une cruelle lucidité, acquise
avec le temps l’avait poussé à s’éloigner d’amitiés accumulées à l’époque de son sourire
Banania. »107. Mais de retour dans son pays, tout comme ces autres vendeurs d’illusion il
est revenu avec une fortune pour faire rêver la jeunesse et en particulier Macdiké. L’ancien
pensionnaire de la minuscule cellule de la Sonacotra, est devenu l’informateur du petit
frère de Salie. Mais quelles informations ? Des informations mensongères, rien que pour
paraitre et renforcer sa notoriété auprès des siens:
Alors, pendant que, pour rehausser leur image, des aides-soignants se font
passer pour des médecins, des vacataires de l’enseignement pour des
professeurs, des techniciens de surface pour des gérantes d’hôtels(…) Ainsi,
monsieur Sonacotra s’était offert la crédibilité de mon petit frère comme un
bain de soleil. (…) car Qui oserait lui en vouloir ? L’orgueil identitaire était la
dopamine des Exilés.108
Monsieur Sonacotra est l’informateur de Madické, à savoir celui qui l’encourage dans
son rêve parisien. Comment Walgane Yaltigué cet autre ex-immigré perçoit-il sa France ?
Fatou, Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 162.
Idem, p. 162.
108
Idem, pp. 163-164.
106
107
50
I-3 Walgane Yaltigué
Walgane Yaltigué est en effet, cet autre émigré qui vit maintenant dans la ville de
Dakar. Il est devenu le plus fortuné de l’île de Niodor ; possédant plusieurs villas, des
pirogues de pêche, toutes équipées de puissants moteurs et trois épouses. Sa richesse
suscitait la convoitise de toute l’île en particulier chez les jeunes footballeurs. Cela se
perçoit à travers ces lignes : «Ses pirogues suscitaient l’admiration de ces jeunes
footballeurs, tous fils de pêcheurs. Cet homme incarnait à leurs yeux, la plus belle des
réussites. »109
Pour les jeunes niodoriens, Walgane était l’emblème de l’émigration réussie. Il a obtenu
tous ces biens parce qu’il avait travaillé en France. Le fortuné Walgane est aussi devenu
une source de motivation chez ces jeunes footballeurs amateurs qui n’aspirent qu’à faire
eux aussi fortune en France. Ainsi, conscient des sentiments qu’il suscitait dans les cœurs,
le riche fortuné s’en délectait. L’orgueil de ce verni de l’émigration se traduit dans ces
lignes :
Il savait aussi qu’en comptant les jaloux et les haineux ses ennemis étaient
au nombre de sa barbe. Alors, pour attiser leur convoitise, il retroussait de
temps en temps les manches de son boubou, découvrant une montre en or qui
lançaient des reflets moqueurs dans les yeux envieux.110
Walgane, l’emblème de l’immigration réussie, aiguise davantage, chez les jeunes
niodoriens, le désir de s’exiler. Tous ces personnages idéalisent la France à telle enseigne
qu’ils aiguisent le rêve des candidats à l’immigration. Quand en est-il des réalistes ?
II- Les réalistes
Dans la trame narrative de nos corpus, les réalistes sont des personnages qui ont fait
l’expérience de l’immigration, mais en sont revenus désillusionnés. Ils décrivent alors leur
expérience de l’Ailleurs dans toute sa franchise. Ce sont Ndétarre, Moussa et MassalaMassala.
109
110
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 120.
Idem, pp. 120-121.
51
II-1. Massala-Massala
Massala-Massala comme nous l’avons dit plus haut, est un personnage qui a fait
l’expérience de l’immigration, particulièrement en France. Ce pays, il l’a longtemps
considéré comme la terre de rêve, le paradis sur terre et le seul recours à sa sortie de la
misère. Perdu alors sur ce sol d’accueil, désillusionné, et plein de remords, le héros devient
alors nostalgique et repense à ses proches laissés au pays. Surtout aux paroles de sagesse
que lui prodigua son père avant son départ pour l’hexagone: «Sois prudent, regarde autour
de toi et n’agis que lorsque ta conscience à toi, et non pas celle d’un autre, te guide. Ce
seront mes dernières paroles, moi ton père, celui qui ne possède rien et qui n’envie
personne…»111. De la France, le narrateur n’a gardé que comme souvenir l’univers carcéral
et insensible aux souffrances des « venus d’ailleurs » C’est avec amertume qu’il se
souvient alors des paroles pleines de sagesse de son père.
En somme, une fois à Paris, Massala-Massala se rend compte que cette ville n’est pas
l’eldorado qu’il croyait être. Il est confronté aux difficultés de l’immigration que sont la
solitude, la criminalité, l’injustice sociale, l’animalisation, l’humiliation, la prison et le
rapatriement. Face à toute cette chosification, il affirmera: « Ils sont là, les autres expulsés.
Les indésirables. (…) On nous dit de nous mettre en rang. On doit nous compter. Comme
des marchandises »112.
A l’analyse, on pourrait se demander s’il existe bien une France dite des droits de
l’homme ?
Malgré toutes ces peines rencontrées, le personnage, dans l’avion qui le rapatrie dans
son pays, rêve encore d’un retour en France:
Je ne peux écarter l’éventualité d’un retour en France. Je crois que je
repartirai(…)
Repartir, ai-je dit ?
Suis-je endormi ou éveillé ? Qu’importe. Le rêve et la réalité ici n’ont plus
de frontière.113
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, pp. 113-114.
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 219.
113
Idem, p. 222.
111
112
52
Au pays, Massala-Massala s’imaginait la France comme étant le pays où pouvaient se
réaliser ses ambitions. Il va vite déchanté. Quant à Ndétare, quelle est-il de sa perception
de cette terre qui l’a un tant soit peu accueilli ?
II-2. Ndétare
Ndétare est un instituteur qui a fait une partie de ses études en France. Par ailleurs, il est
un syndicaliste qui a fait de l’enseignement du français son arme favorite pour éveiller les
consciences.et pour lutter contre la misère Ainsi, A cause de ses idées marxistes, ce
fonctionnaire de l’Etat sera-t-il relégué sur l’île de Niodor d’où il ne peut sortir:
En envoyant Ndétare, ce syndicaliste gêneur, dans le ventre de l’Atlantique,
le gouverneur espérait le voir sombrer avec ses idéaux. (…) Prisonnier, Ndétare
l’était doublement : de cette île, qu’il lui était interdit de quitter, mais aussi de sa
mémoire qui ne lui avait jamais donné le droit de vivre autre chose que sa
mélancolie, depuis si longtemps.114
L’instituteur de l’île de Niodor est devenu un solitaire incompris, surtout par les
champions en herbe de Niodor. En effet c’est lui qui faisait prendre conscience à ces jeunes
en leur dépeignant les tristes réalités de l’hexagone. Ces vérités, il ne les vivait plus qu’en
termes de mémoire, de souvenirs. C’est pourquoi sa mémoire digérait mal la malheureuse
aventure de Moussa, dont il se servait comme un exemple dissuasif pour interpeller les
candidats à l’émigration. S’adressant donc à ces jeunes utopiques, il disait :
« Méfiez-vous, petits, concluait-il, allez regarder la télévision chez l’autre
parvenu, mais de grâce, n’écoutez pas les sornettes que vous raconte cet
hurluberlu. La France ce n’est pas le paradis. Ne vous laissez pas prendre par
les filets de l’émigration. »115
L’instituteur de Niodor a gardé un souvenir très amer de la France. C’est à juste titre
qu’il use de l’histoire dramatique de Moussa pour dissuader les candidats aux portes de
l’ancienne colonie. Ce pays n’est pas une verte prairie pour mouton affamé.
114
115
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, pp. 125-126.
Idem, p. 114.
53
II-3 Moussa
Moussa était un jeune homme de l’île de Niodor. Il rêvait de jouer dans un club Français
et y faire fortune. Son récit dramatique est évoqué à travers les souvenirs de l’instituteur
Ndetare son confident. Moussa a quitté l’école très tôt par manque de moyens, en
témoignent ces passages : « Seul enfant mâle, aîné d’une famille nombreuse, Moussa en
avait assez de contempler la misère des siens. Depuis qu’il avait quitté le lycée, faute de
moyens, l’avenir lui apparaissait comme une ravine(…) mais il n’était pas garçon à baisser
les bras »116 Moussa avait trop de responsabilité familiale Alors il quitta le village pour la
ville. Il nourrissait l’ambition de jouer dans un club Français d’où il sortirait sa famille de
la misère. Pour ce faire il frappe à toutes les portes, jusqu’au jour où il fut remarqué par un
« agent » français nommé Jean-Charles Sauveur qui allait enfin concrétiser ses vœux.
Ainsi, Moussa est-il recruté dans un club français auquel le recruteur espère le vendre:
Le recruteur n’eut aucune peine à convaincre le jeune poulain. Il lui avait
suffi d’abattre ses cartes : un billet d’avion payé par le club, un logement garanti
dans un centre de formation où on l’entrainerait avec les juniors, avant de le
propulser vers la gloire(…) surtout la promesse d’un salaire mirobolant. (…)
Quelques jours plus tard, Moussa tapait un ballon gonflé d’espoir dans un stade
français.117
Moussa, héritier d’une lourde charge familiale, sera déçu une fois dans l’eldorado
français. Il rompt alors tout contact avec les siens Dans un courrier, son père, au pays,
n’hésite pas à le lui rappeler:
(…). Et voilà plus d’un an que tu es devenu individualiste. Voilà plus d’un
an que tu es en France, et jamais tu n’as envoyé le moindre sou à la maison pour
nous aider. Pas un des projets que nous avions fixés à ton départ n’est, à ce jour,
réaliser. La vie est dure ici, tes sœurs sont toujours à la maison. Je me fais vieux
et tu es mon seul fils, il est donc de ton devoir de t’occuper de la famille.
Epargne-nous la honte parmi nos semblables.
Malgré les nombreux entrainements où il se donnait à fond, Moussa n’eut jamais la
chance d’être recruté dans un club ; il se contentait du rôle de remplaçant : « Les mois
passèrent, le rocher de l’Atlantique ne perçait toujours pas le ballon de France(…) il lui
fallait se contenter de lustrer le banc de touche ou de servir de numéro
116
117
Fatou, Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 95.
Idem, p. 97.
54
complémentaire(…)»118 , Longtemps après la fin de la période d’adaptation qu’on lui avait
accordée, ses résultats demeuraient décevants. Le centre ne voulait plus de lui, sentant son
investissement en péril, il prit les devants :
Ecoute, champion lui dit-il, j’ai déjà dépensé sur toi comme ça, et tu ne
progresse vraiment pas. On va arrêter les frais. Tu me dois environ cent cent
mille balles. Il, faudra que tu bosses pour ça. Comme tu le sais, ta carte de
séjour est périmée. Si tu t’étais bien débrouillé, le club aurait tout payé en
vitesse : mon fric, tes papiers, tout quoi. Mais là ; tu n’as ni club ni autre salaire
(…) J’ai un pote qui a un bateau, on ira le voir, Je te ferai engager là-bas(…) Il
me versera ton salaire et quand tu auras fini de rembourser, tu pourras aller faire
la bamboula au pays. 119
Le footballeur promu à une belle carrière sportive apprend à ses dépens la triste réalité:
Il s’était fait exploiter par un dirigeant peu véreux d’un club de football à qui il devait
maintenant rembourser de l’argent.
A travers ce récit de Moussa, le vieil instituteur entend dissuader la jeunesse
niodorienne afin de renoncer à leur désir « d’embourgeoisement ». Au-delà de ces lignes,
Fatou Diome fustige l’exploitation des joueurs africains par des « agents » européens, ces
soit disant recruteurs occidentaux qui parcourent le continent Africain à la recherche de
jeunes talents qu’ils vendent aux clubs européens. Uniquement mus par le profit. A ce
sujet, Moussa pendant sa période d’essai, analyse avec lucidité les enjeux du monde
footballistique :
Le soir, au centre, en regardant la télé, Moussa s’indigna de ce marchandage
de joueurs et finissait par délirer sur le prix faramineux des transferts : Le Real
de Madrid a acheté ce gars à tant de millions de francs français ! La vache ! (…)
Même s’il s’amusait à calculer per en s’imaginant au cours d’une telle
transaction, ce procédé d’esclavagiste ne lui plaisait guère. Mais il faisait
maintenant partie du bétail sportif à évaluer.120
Une fois ces jeunes africains en Europe, ils sont traités comme du bétail sportif. Ainsi,
Moussa est-il surnommé « Tarzan » par son entraineur. Le jeune aventurier va connaitre le
même sort que ses compatriotes. Il va subir la discrimination raciale de la part de ses
coéquipiers qui le traitent de négro; traqué entre temps par la police parce qu’il est sans
papiers, et il sera emprisonné dans « un cachot humide et nauséabonde » Un matin, il reçoit
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 101.
Idem, p. 102.
120
Idem, p. 97.
118
119
55
une invitation à quitter la France (IQF). Ayant tout essayé pour atteindre son objectif,
Moussa se retrouve à Dakar sans le moindre bagage. Le poids de la honte étant très lourd à
supporter, le footballeur qui rêvait de faire une belle carrière en Europe se donne la mort:
«La pirogue accosta. La brise soufflait sur les plaies des vivants. Silencieux, deux pêcheurs
débarquèrent leurs cargaisons(…) les pêcheurs avaient pris le corps inerte de Moussa. »121
Au-delà de ce tragique récit, Moussa apparait comme une victime de l’immigration qui
plus d’une fois interpelle les bras valides Sénégalais en particulier et en général la jeunesse
africaine pour qui la France est le gage d’un bel avenir.
En somme, la représentation de l’espace Français par les personnages ayant vécu
l’expérience de l’immigration s’appréhende à deux niveaux : Il y a les affabulateurs qui ne
présentent que le mirage Français et les réalistes, c’est-à-dire ceux qui montrent la France
dans tous ses aspects. Cependant, qu’en est-il de ceux qui n’ont jamais vécu cette
expérience ? Comment représentent-ils leur France ?
121
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, pp. 113-114.
56
CHAPITRE IV : LA REPRÉSENTATION DE L’ESPACE FRANÇAIS
PAR LES PERSONNAGES N’AYANT JAMAIS
VÉCU L’EXPERIENCE DE L’IMMIGRATION
La trame narrative du corpus met enfin en scène une catégorie de personnages qui n’a
jamais fait l’expérience de l’immigration, mais qui fait les éloges de la France parce
qu’elle a un proche qui y réside ou parce qu’elle a vu un proche résidant à Paris, changer
de statut du jour au lendemain. Pour ces personnages, la France représente un mythe. Ce
sont le père de Sankèlè, les habitants de Pointe-Noire, la famille de Moki et le père de
Moki.
I- Le père de Moki
Le père de Moki a vu son statut changer du jour au lendemain à cause des nombreux
dons et l’argent que lui envoie son fils depuis Paris. Ainsi, tous les habitants de PointeNoire ont commencé à avoir de la considération et du respect pour ce père. Cette estime est
accentuée surtout lorsque son fils rentre en visite de Paris. Il réserve un accueil digne de ce
fils qui est maintenant « Parisien » en organisant une grande fête avec toute la famille et les
amis:
Nous étions tous au courant. Moki allait revenir de Paris. Son père n’avait tu
le secret à personne. Tout le quartier n’avait plus que la nouvelle du retour de
son fils sur la bouche…La famille du parisien ne lésinait pas sur les
préparatifs…On installait une petite table en liane sus le manguier, au milieu de
la cour. C’est là que le Parisien prendrait ses repas. Il mangerait à l’air libre. En
réalité, c’était pour qu’il prenne ces repas au vu et au su de tous.122.
Au-delà de cet accueil, le géniteur de Moki entend étaler son orgueil, lui qui a eu le
privilège d’avoir son fils en France et pas n’importe où, à Paris, la ville coloniale, le lieu de
la consécration et de la réussite. Ainsi, le père de Moki revendique-t-il son éducation
coloniale comme une fierté, il se plait à rappeler son parcours scolaire qui lui a permis
d’obtenir une connaissance certaine de la culture française, connaissance qui lui assure
aujourd’hui en plus d’avoir son fils à Paris, sa place de Président au conseil du quartier :
122
Alain Mabanckou ; Bleu Blanc Rouge, op. cit, pp. 50-51.
57
Il avait eu la chance par ailleurs de fréquenter l’école coloniale quand les
instituteurs-les vrais, disait-il se recrutaient au cours moyen deuxième année
contre leur gré (…) Pour le père de Moki, être arrivé jusqu’au cours moyen
première année était une fierté, un exploit que ceux de son époque n’avaient pas
égalé. Il écrivait et lisait le français couramment.123
Connaitre la France est une autre condition pour être membre du conseil, même si cette
connaissance n’est que.la résultante d’un certain préjugé sur la France. Ainsi : « au cours
des réunions du conseil, il parlait de la France un pays qu’il n’avait pas visité… »124. Son
héros n’est autre que le général de Gaule :
Il aimait particulièrement le général de Gaule (Digol, prononçait-il) et il
racontait ( ) comme s’il s’y était trouvé que le général était venu à Brazzaville
dans les années quarante et, avec le comité d’Alger avait organisé une
conférence dans cette ville.125
Le père de Moki a fait sienne la culture de l’école coloniale au point d’être victime
d’une certaine « colonisation mentale »126 dont parle Frantz Fanon, du fait, qu’ il valorise
lui-même la France et met en scène une familiarité avec des personnages célèbres qu’il n’a
jamais vus. Il va jusqu’à revendiquer une sorte de propriété du personnage de De Gaule :
«Celui-là, il était à moi. » 127Les valeurs de la vieille mère patrie sont ainsi incarnées dans
la génération des pères qui continuent de faire ses éloges dans leur discours ; à savoir La
France plus particulièrement la capitale Paris. La ville lumière qui excite les imaginations
d’hier et d’aujourd’hui. Cette fascination pour la France atteint son paroxysme lorsque le
géniteur de Moki commence à s’habiller à l’Occidental :
La vénération qu’on éprouvait à son égard commença à lui faire perdre la
tête. Il se mit très rapidement à la page. Il délaissa tous ses vêtements
traditionnels et préféra ceux venus tout droit de Paris. Il portait désormais un
pantalon gris en laine vierge, bien repassé, avec des plis fermes. Pas de ceinture,
plutôt des bretelles tricolores (bleu blanc rouge).128
Abordant dans le même sens, Aké Loba, dans son roman publié en 1960, « l’étudiant
noir » Paris représente pour le héros Kocoumbo, une même vision onirique, qui débouche
sur un espoir que le jeune homme a du mal à contenir :
123
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, pp. 46-47.
Idem, p. 47.
125
Idem, p. 48.
126
Franzt Fanon, Peau noire masque blanc, Seuil, 1960, rééd, Seuil, coll., « Point/ Essai 1971 ».
127
Alain Mabanckou ; Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 48.
128
Idem.
124
58
Paris prenait corps et âme dans son espoir et se substituait à toute autre idée !
Ce seul mot le faisait sauter de plaisir. Paris c’était un autre monde où
scintillaient des mirages, où résidait le bonheur. Bien que n’ayant pas une idée
exacte de ce bonheur, il s’en réjouissait déjà de toute son âme. (…) Il n’y avait
que Paris dans son cœur.129
Bien qu’étant au xxème siècle, le père de Moki représente toute cette génération de
colonisés pour qui l’Occident en général et en particulier Paris demeure encore un espace
emblématique de culturalité et de civilisation. Cependant, qu’elle est la perception de sa
famille ?
II- La famille de Moki
Ce que nous entendons par « la famille de Moki », ce sont les autres membres de la
famille, hormis le père. Ce sont ses deux frères et les autres membres de la famille qui se
font un certain préjugé sur la France. En effet, pour eux également, ce pays demeure un
mythe. Les frères de Moki appelés Dupont et Dupont, comme dans les aventures de Tintin,
étaient inséparables, toujours prêts à arranger des rendez-vous galants pour leur frère,
Moki, le Parisien. Ces deux frères avaient eu tout comme leur père, le prestige et la
considération des membres du village car ils avaient eu le privilège d’avoir leur aîné en
France. Ainsi-profitaient ils de la notoriété et du règne de ce frère pour imposer la leur :
Les exigences de ces frères croissaient au rythme des sollicitations. Ils
devenaient insupportables, vaniteux, plus royalistes que le roi (…) A leurs yeux,
les jeunes du quartier n’étaient que des pauvres minables, des cafards qui
devaient ramper sous leurs ordres. Leur pouvoir ? Ils étaient les frères directs du
Parisien, et donc des Parisiens par ricochet, des Parisiens potentiels. 130
Les Dupont s’octroyaient des droits dans tout le quartier. Même le chauffeur du
Parisien, s’accordait ce privilège, car disait-il : « Le chien du roi est le roi des chiens » 131
Les frères de Moki n’ont jamais foulé le sol de Paris, mais ils croient que tout ce qui
vient de ce pays a de la valeur.
III- Le père de Sankèlè
Aké Loba, Kocoumbo l’étudiant noir, Edition, 6 Publisher Flammarion, 1960.
Alain Mabanckou, Bleu blanc Rouge, op. cit, p. 67.
131
Idem, p. 71.
129
130
59
Le père de Sankèlè est un vieux pêcheur habitant l’île de Niodor. Il est le griot attitré de
l’ex-immigré fortuné, El Hadji Wagane Yaitigue. Le géniteur de Sankèlè est de ceux qui
n’ont jamais connu la France. Cependant, il croit que ce pays est l’espace idéale de la
réussite sociale, car, il a vu son maitre en revenir avec une fortune qui lui a valu prestige et
admiration de tous les habitants de l’île. C’est ainsi que mobilisant les footballeurs
amateurs il dira: « Regardez Wagane, voilà un vrai modèle ! Un digne fils de chez nous. Il
a été jusqu’au bout du monde chercher fortune ; maintenant, il répand le bien autour de
lui. »132 La France étant le lieu pour acquérir biens et richesse, le pauvre pêcheur et sa
famille vont donner Sankèlè, leur fille vierge en mariage à l’homme de Barbès. En effet,
pour cet homme et sa famille, unir une telle enfant à un immigré serait le gage pour les
faire sortir du gouffre : « Sankèlè avait à peine dix-sept ans, lorsque sans la consulter son
père et son oncle, lui choisirent un époux, l’homme de Barbès rentré de France(…) C’était
un bon parti, il vivait en Europe, et les siens ne comptaient plus sur d’hypothétiques
récoltes. »
133
Pour cette famille, vivre en France suffit pour réussir socialement. Par
conséquent, en mariant Sankèlè à cet immigré, la famille serait à l’abri de la disette.
L’homme de Barbès était le conjoint idoine pour rehausser l’image de la famille. Dans
toute l’île, chaque père rêvait de lui donner en sa fille en mariage. Celle-ci n’avait pas son
mot à dire, elle devait obéir en épousant ce vieil homme qu’elle n’aimait pas.
Ces personnages sus-cités incarnent ces Africains qui n’ont jamais foulé le sol Français,
mais pour qui ce territoire demeure un mythe.
Dans la troisième partie qui suit, nous dégageront la portée idéologique qui découle des
représentations de l’espace français chez Fatou Diome et Alain Mabanckou.
132
133
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 124.
Idem, p. 127.
60
TROISIEME PARTIE :
PORTÉE IDÉOLOGIQUE DE LA
REPRÉSENTATION DE L’ESPACE FRANÇAIS
CHEZ FATOU DIOME ET ALAIN MABANCKOU
61
Si l’on part du postulat que la géocritique, telle que la conçoit Bertrand Westphal,
enseigne sur la relation que les individus entretiennent avec les espaces dans lesquels ils
vivent, on peut alors inférer que chez les romanciers migrants africains, la représentation
de l’espace français s’inscrit dans une perspective mythique. En effet, en décidant de faire
de cet espace, le devoir ou l’envie d’écrire leur roman, Fatou Diome et Alain Mabanckou
plus spécifiquement, ont voulu véhiculer un certain nombre d’idéologies qu’il nous
importe à présent d’analyser. Cette idéologie s’analysera sous trois angles : les enjeux
esthétiques et littéraires, sociopolitiques et historiques.
Avant tout propos, il convient d’abord de définir la notion d’idéologie. Le concept d’
« idéologie » date de l’école de pensée de Condillac et Destutt de Tracy. C’est cette
dernière qui à l’origine, forgea le mot « idéologie ». L’objectif de ce néologisme est de
baptiser la nouvelle science appelée « la science des idées » qui se formait dans l’homme à
partir des sensations qu’il perçoit du monde extérieur. Ce concept nouveau sera valorisé
plus tard Karl Marx et Engels. Pour Marx, tout ce que les hommes font en société est
porteur d’idéologie. Ainsi écrit-il : « Pour moi, le mouvement de la pensée n’est que la
réflexion du monde réel transporté et transposé dans le cerveau de l’homme ». C’est donc
dire que la pensée de l’homme n’est que le reflet de la société. Abordant dans le même
sens, Jean Baechler 134 soutient :
L’idéologie est l’ensemble des représentations mentales, qui apparaissent dès
lors que les hommes nouent entre eux des liens. Les mythes, les religions, les us
et coutumes, les principes éthiques, les personnages politiques, les programmes
éducatifs sont à des acceptions près, des idéologies.
A travers cette réflexion, l’on retient que l’idéologie apparait comme un mode de
pensée ou une vision du monde inhérente à la conscience individuelle et collective. En
outre, pour Georges Lukas, l’idéologie est liée à l’homme dans la société. Enfin, Louis
Althusser, la représente comme le rapport imaginaire des individus à leur condition réelle
d’existence. C’est à juste titre qu’il fait ce constat :
L’idéologie est bien un système, une représentation. Mais ces représentations
n’ont la plupart du temps rien à avoir avec la conscience. Elles sont des objets
culturels perçus, acceptés, qui subissent et agissent fonctionnellement sur des
hommes par un processus qui leur échappe.
134
Jean Baechler, Idéologie, consulté le 20 novembre 2017, sur https : //fr.wikipedia.org »wiki ».
62
A l’analyse de ces différentes conceptions, il ressort que les textes sont imbus d’une
certaine socialité. Ainsi, l’idéologie d’un auteur, dans un texte littéraire, constitue sa vision
du monde, son projet de société. Pour véhiculer son message de projet de société,
l’écrivain utilise des moyens littéraires susceptibles de lui permettre d’atteindre sa cible.
C’est l’orientation qu’il souhaiterait pour la société. Raison pour laquelle Marta Harnecker
a pu affirmer :
Les idéologies ne sont pas des représentations objectives, scientifiques du
monde, mais des représentations remplies d’élément imaginaires ; elles
expriment plus des désirs, des espoirs des nostalgies, qu’elles ne décrivent en
réalité.
Bon nombre d’écrivains ont refusé l’hybridité culturelle des peuples parce qu’ils étaient
de farouches opposants de l’idéologie culturelle des peuples. Certains écrivains africains
connaitront l’exil par le biais de la migration. Ils rencontreront de nouvelles réalités
communes à tous les peuples. Toutefois, ils seront ballotés entre « ici » et « ailleurs ».
Partir, tout abandonné pour un nouvel espace, est un risque. C’est ce qu’Azouz Begag et
Abdellatif Chaouite soulignent :
La migration est un risque. Elle est angoissante. Entre un arrachement
douloureux et un réencrage conflictuel s’installe le temps d’une crise. C’est
celle d’une expérience traumatique marquée par la peur de perdre
définitivement les objets quittés et d’affronter l’inquiétante étrangeté.135
Il ressort de ces réflexions que le sujet migrant est écartelé entre deux mondes : celui
qu’il a quitté à savoir sa terre d’origine et celui qui l’accueille. Le risque évoqué plus haut
est celui de se voir phagocyter par le nouvel espace et ses influences. Dans les romans
migrants, l’on remarque un mélange des valeurs culturelles. Les thèmes y sont variés et
prennent en compte tout le monde. Raison pour laquelle l’écriture migrante va au-delà des
considérations spatio-temporelle, sociologique et ethnoculturel. Les surnoms que portent
les personnages comportent des idéologies. Pierre N’da le souligne clairement : « ces
désignations sont généralement motivées et idéologiquement chargées. Aussi constituent-
Azouz Begag et Abdellatif Chaouite « Explorations littéraires : « Négociation des écarts d’identité »,
Odile Cazeunave, Afrique sur Seine, une nouvelle génération des romanciers africains à Paris, p. 37.
135
63
elles un lieu sémantique intéressant, participant à la production de la signification du texte
romanesque. »136
Il convient alors de voir comment les textes littéraires sont imbus d’une certaine
socialité ; comment l’écrivain transpose la société dans son texte en vue de participer à son
bien-être. Ecartelés entre deux continents diamétralement opposés : l’Afrique et
l’Occident. De ce fait, ils sont influencés par toutes ces réalités. Ainsi, tous leurs écrits
s’avèrent être la synthèse de leur expérience existentielle. Cette idée est renforcée à travers
ces expressions, de Koné Diakaridia : « On y repère les traces de l’Afrique, le continent
d’origine de ces migrants ». Ce qui revient donc à dire que les auteurs des écritures
migrantes sont entre deux cultures deux histoires de façon permanente. Alain Mabanckou
et Fatou Diome le montrent respectivement à travers les personnages de Massala-Massala
et Salie. Le premier est congolais et la deuxième sénégalaise. Ces deux catégories de
personnages aux idéologies opposées reflètent bien le contraste qui déchire l’écrivain
migrant : l’attachement à ses origines d’une part et d’autre part sa volonté d’appartenir à sa
terre d’accueil. C’est donc dire qu’il est dans un dilemme permanent.
Au vu de ce qui précède, l’on note que l’espace français est porteur d’idéologie.
Comment cette idéologie se manifeste-t-elle sur le plan historique?
Pierre N’da, « Onomastique et création littéraire : les noms et les titres des chefs d’Etat dans les romans
négro-africain », Présence francophone, n°45, 1994, p. 152.
136
64
CHAPITRE I : ENJEUX HISTORIQUES
Dans l’histoire de la langue française, l’un des traits de « la modernité », concernait
surtout au XVIème siècle, à remettre en cause le principe de l’imitation dont le point
culminant reste la querelle des Anciens et des Modernes. Plus tard au XIXème siècle, la
question de la modernité s’invite dans les oppositions entre groupes et cénacles dont les
luttes structurent le champ jusqu’à ce que Charles Baudelaire parviennent à imposer son
propre principe de ‘de modernité’ comme terme incontournable du débat en vigueur dans
l’univers littéraire. Cependant, au XXème siècle, les avant-gardes rivalisent d’innovation et
débouchent sur le concept de « postmodernisme » comme condition socio-économique de
la mondialisation capitaliste et les productions culturelles qui diffèrent de la modernité
(Havercroft, 2010).
Dans Le langage de l’architecture postmoderne, le livre-manifeste du mouvement137,
Charles Jencks réinscrit l’architecture dans le fil d’une histoire générale des mouvements
artistiques, incite à un retour aux compositions et aux motifs empruntés au passé et à un
éclectisme s’appuyant sur un regard nouveau portant aussi bien sur la culture populaire et
son expression architecturale, que sur la culture savante.
Employé par la suite en littérature, le postmodernisme devient un avatar critique de la
modernité en marquant une espèce de distance critique avec les discours liés à la
modernité, à la Raison, à l’Esprit, au Mythe…Pour Janet M. Paterson138, « (…)
l’énonciation (postmoderne), se caractérise par un processus d’autoreprésentation selon
lequel la pulsion du dire se fait entendre dans une profonde et incontournable
vulnérabilité ».
Les écrivains africains migrants Fatou Diome et Alain Mabanckou exhibent dans leurs
œuvres, des portées idéologiques qui se lisent à l’aune des discours idéologiques de la
postmodernité. C’est ce qui a fait dire Linda Hutchéon dans son ouvrage The politics of
Charles Jenks, Le Langage de l’architecture postmoderne, Londres, 1977.
Janet M. Paterson, Moments postmodernes dans le roman québéquois, Canada, Presse de l’université
d’Ottawa, 1993, p. 21.
137
138
65
Postmodernism139: « les artistes postmodernes et leur art sont impliqués dans un contexte
idéologique très particulier qu’ils sont plus que décidés de signaler »
D’abord, les productions de ces écrivains de la diaspora contiennent un contre-discours
idéologique qui sonne le glas de l’idéologie coloniale. Ensuite, la question migratoire en
vigueur dans les romans migrants africains donne lieu à des espaces de réflexions, à des
lieux idéologiques de la condition migrante contemporaine perçue comme une des
manifestations de la condition postmoderne.
I- Ecritures migrantes : un discours idéologique du postmodernisme
Les africains ont mené de violentes luttes émancipatrices en vue de la libération de leur
continent. C’est ainsi que l’année 1960, va marquer l’affirmation de l’indépendance dans la
plupart des pays anciennement colonisés. L’indépendance des états dominés suggèrent
dorénavant la reconnaissance et l’acceptation de leur existence en tant qu’entités sociales,
politiques et culturelles distinctes. Ce climat d’indépendance des colonies jusqu’alors sous
sa tutelle, conduit le monde occidental à repenser sa position sur la scène mondiale. A ce
propos, Alain Finkielkraut, dira dans son livre intitulé La défaite de la pensée140 :
« L’œuvre politique de la décolonisation s’accompagne d’une révolution dans l’ordre de la
pensée, « ce concept unitaire de portée universelle » cède la place à la diversité sans
hiérarchie des personnalités culturelles ». L’on assiste dès lors en Occident, à l’apparition
d’un relativisme sans précédent débuté à la fin du XXème siècle. Désormais, le regard de
l’Occident place l’altérité au cœur de l’individu, il doit accepter l’autre avec sa différence.
Et ne point considérer sa culture comme étant l’unique. C’est pourquoi Edouard Glissant141
note :
Au moment où nous découvrons qu’il y a d’autres cultures et non pas une
culture, au moment…où nous faisons l’aveu de la fin d’une sorte de monopole
culturel, illusoire ou réel, nous sommes menacés de destruction par notre propre
découverte, il devient soudain possible qu’il n’y ait plus que les autre, que nous
soyons nous-même un autre parmi les autres.
139
Linda Hutcheon, The Politics of Postmodernism, London/ New-YorK Routelege, 2002, p. 119.
Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, p. 90.
141
Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1995, p. 34.
140
66
Face à l’existence des autres cultures, la suprématie culturelle occidentale finit par
s’essoufler. Toujours selon le même auteur, la colonisation française et la colonisation
anglaise au XIXè siècle étaient sûres de leur légitimité parce que c’était le système entier,
la pensée du territoire élu, qui s’agrandissait à la dimension du monde. Cependant, quand
le monde a achevé son processus de réalisation par la colonisation, sa légitimité devenue
apparente, relative, s’est effondrée parce qu’elle ne pouvait plus s’étendre. Dès lors,
l’Occident va connaitre un profond bouleversement tant dans la société que dans la culture.
Tous les domaines de la connaissance en seront affectés. En effet, Le monde entre ainsi
dans le postmodernisme caractérisé un nouvel ordre. A partir de 1970, d’autres discours se
manifestent sur la scène culturelle mondiale. L’on note le désir de délégitimation et de
déconstruction des fondements de la pensée et des discours qui les ont précédés à savoir les
débats sur la connaissance, le langage et le statut de l’homme. Jane Flax écrit à cet effet :
Les discours postmodernes sont tous déconstructifs par le fait qu’ils essayent
de nous éloigner et de nous rendre sceptique par rapport aux croyances qui
concernent la vérité, la conscience, le pouvoir, le soi et le langage qui sont
souvent pris comme garantis à l’intérieur et surtout servent de légitimation à la
culture occidentale.142
La représentation littéraire de la réalité se trouve alors façonnée. Une nouvelle
esthétique voit le jour, notamment celle de la Migritude. Les écrivains de cette nouvelle
tendance littéraire en général et en particulier Alain Mabanckou et Fatou Diome, clament
haut et fort leur individualité par la volonté de n’appartenir à aucun champ littéraire
spécifique autre que celui de la littérature-monde. Par ailleurs, leurs écrits ne sont engagés
dans un quelconque projet africaniste.
En définitive, l’on retient que Bleu Blanc Rouge143 et Le Ventre de l’Atlantique144
traduisent bien les enjeux idéologiques en rapport avec la vision du potsmodernisme : la
délégitimation de l’idéologie coloniale. Ainsi, cette nouvelle conception fait-elle faire
naitre dans le discours narratif, un contre discours idéologique.
142
Jane Flax, « Postmodernism and Gender relations in feminist theory », in Feminism/Postmodernism,
Linda Y Nicholson, (Dir), New York/London, Routledge, 1990, pp. 39-69.
143
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit.
144
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit.
67
II- Le déclin de l’idéologie coloniale ou l’émergence d’un contre discours idéologique
Le concept de « Migritude », tel que défini par Jacques Chevrier, est perçu comme une
rupture des écrivains de la nouvelle génération d’avec les problèmes liés à la Négritude.
Notons que la Négritude consistait en la revendication culturelle et raciale des écrivains
contre la domination et l’assujettissement Occidental. Cependant, depuis les années 1980,
cette tendance littéraire tend à disparaître, à être dépassée et effacée dans la mémoire de
l’écrivain migrant. Les auteurs francophones du « Manifeste pour une littérature-monde »,
expriment leur refus d’enfermement, entre autres : l’enferment racial ou national qui
obligeait l’écrivain à ne parler que de sa terre ou de défendre son peuple pour être reconnu
comme tel.
Sur cette base, les écritures migrantes présentent les questions d’hybridité, de
l’Africanité comme un point de démarcation d’avec les œuvres pionnières de
l’immigration africaine en France.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, Salie, l’héroïne débarque en France dans les bagages de
son mari, un coopérant français rencontré au Sénégal, son pays d’origine.
Alain Mabanckou, quant à lui, pose le problème de l’hybridité à travers la difficulté ou
l’impossibilité de saisir la race noire comme un élément de reconnaissance identitaire.
Dans Bleu Blanc Rouge, le fait d’être noir ou de partager le même pays d’origine, n’est pas
gage d’un devoir d’assistance. C’est ainsi que Massala-Massala a été abandonné par les
siens à Paris, isolé, livré à lui-même, jusqu’à son emprisonnement, puis à son rapatriement.
Ces deux écrivains de la nouvelle Afrique sur Seine à l’instar de leurs homologues
africains, entendent favoriser une synergie entre la culture africaine et la culture
Occidentale. C’est donc dire que les écrits de ces auteurs sont marqués de la notion de
l’hybridité. Pour Yves Clavaron145, ce concept renvoie à des formes d’interculturalité ou
de multiculturalité, promouvant la diversité et le respect mutuel avec l’autre.
Dans cette perspective, le confinement de la culture africaine à la marge aussi bien par
l’Occident que par l’Africain n’est plus acceptable. Les romanciers Fatou Diome et Alain
Yves Clavaron, Poétique du roman postcolonial, Saint-Etienne, Publication de l’Université de SaintEtienne, coll « long-courrier », 2011, p. 54.
145
68
Mabanckou procèdent de ce fait à la reconfiguration idéologique de l’Africanité. Cette
notion qui date des premières générations d’écrivains africains a refait surface sous la
dénomination d’« écriture migrante ». Mais cette fois sous le signe d’un rapport dialectique
africanité-mondialisation. Désormais, nous vivons dans un monde plus éclaté, décentré,
détérritorialisé et ouvert à toutes les cultures. Ces deux auteurs proposent une contre
idéologie coloniale. Pour mémoire, l’on se souvient que cette idéologie coloniale avait
pour point d’encrage le rapport de subordination, de dépendance culturelle du monde noir à
l’égard du monde blanc. Les premières générations d’intellectuels africains ont fondé leur
revendication sur l’affirmation d’une identité ouverte sur l’authenticité culturelle africaine
pour faire face aux valeurs du monde Occidental. Pour ces Négritudiens, l’identité,
culturelle constituait en une sorte d’isolement identitaire emprunte d’une nostalgie de
l’authenticité culturelle. C’est ce qui a fait dire à Christian Albert que l’africanité jouait un
double rôle. Cette idée est résumée en ces termes :
L’affirmation de l’africanité était donc non seulement un moyen de répondre
à la violence de la colonisation en reconstruisant une identité nègre malmenée,
mais surtout une valeur au nom de laquelle se faisaient les appels au progrès,
notion qui se substituait à celle e la civilisation, connoté négativement par le
discours colonial.146
Cette idée est beaucoup plus explicite dans cette autre idée de Sylvie Chalaye. En effet
dans son article intitulé Les masques de l’Africanité,147 ce changement de perspective est
perçu en ces termes :
L’Africanité s’affirme en devenir : elle n’est pas arrêtée dans une identité
générique, mais se construit en poursuivant son émancipation et sa
reconnaissance. L’africanité ne pose pas une question identitaire essentialiste,
mais une question essentielle, une quête de soi au monde (…) ce que traduit
l’africanité contemporaine, c’est une Afrique qui se pense au monde et qui
assume aujourd’hui la vanité d’avoir autant à lui apporter que l’Occident.
Il ressort de ces définitions, que les œuvres de Fatou Diome et d’Alain Mabanckou
rompent avec les anciens clichés véhiculés par le contexte colonial et les soumettent à la
146
Christian Albert, « Africanité et mondialisation chez des écrivains africains francophones », in A.
Kouvouaman, Gueye, A. Piriou, A-C. (eds), Figures croisées d’intellectuels, Trajectoires, modes d’action,
production, Paris, Karthala, 2007, p. 29.
147
Sylvie Chalaye, « Les masques de l’Africanité » Africultures, n°41 Paris, L’Harmattan, 2001, p. 5.
69
mondialisation, à l’unicité culturelle, raciale, géographique. Ces œuvres placent l’immigré
comme le dit si bien Fatou Diome dans la posture de « l’être additionné ».
Aussi, dans ce « village planétaire », la perception du continent africain est-elle
différente de celle de leurs aînés. Tandis que L’idéologie coloniale revalorisait la culture
nègre et dénonçait les soi-disant pères de la Nation. Aujourd’hui, les écritures migrantes ne
critiquent plus frontalement le pouvoir. Notons que ces pouvoirs ont africains ont changé
de nature. Désormais, c’est l’Occident qui dirige les chefs d’Etats africains devenus
transparents. Dans un entretien, Wabéri exprime plus clairement cette idée :
Moi, j’ai signalé que dès les années 80, et je pense que je n’ai pas tort, on
était déjà à un dépassement de cet espace-là, par ce que l’écrivain Kourouma
critiquait en 68 avec Les soleils des indépendances. Aujourd’hui, Tadjo n’a
même plus cette critique-là parce qu’il y a eu beaucoup d’eau qui ont déjà coulé
sous les ponts, parce que d’autres gens l’ont fait avant. Un écrivain de 90 qui
écrirait comme en 68, il serait stupide. On est déjà dans une autre
problématique, notamment la diasporisation, l’exil et aussi une espèce de
rupture, disons d’une distanciation des problèmes nationaux (…) Si j’ai dit
distanciation avec le pays, cela ne signifie pas reniement .L’engagement a des
formes diverses (…) un écrivain ne peut plus jouer l’espèce d’engagement des
faces à faces (…) l’engagement est plus diffus, il prend des formes tout à fait
différentes.148
Il ressort de cet entretien que dans un contexte de mondialisation, l’attachement de
l’écriture à une cause nationale n’a plus droit de cité.
En somme, les écrivains de la nouvelle Afrique sur Seine dont Mabanckou et Diome,
qui ont choisi de vivre en exil ont trouvé un terrain favorable à leur écriture. Ils entendent
proposer un contre idéologie du colonial: à savoir se détacher de tous les repères raciaux et
communautaires du passé, pour prôner la culture de l’universel et le désengagement de
leurs écrits. Cependant, l’exil étant un fait de société, quels enjeux socio-politiques soustend la représentation de l’espace français?
Aîssatou Bouba et Natascha Ueckmann, « Ce qui nous rabaisse, c’est la violence du discours sur
l’Afrique » Entretien avec Abdourahman Ali Wabéri au mois de janvier 2007, propos recueillis lors d’une
conférence sur la litt. Contemporaine donnée à l’Université de Brême et d’une lecture publique à l’Institut
Français de Brême.
148
70
CHAPITRE II : ENJEUX SOCIO-POLITIQUES
La migration est un phénomène social aussi ancien que l’histoire de l’humanité.
L’historien Ibrahim Baba Kake, dans son ouvrage intitulé Les Noirs de la diaspora149, écrit
que : « L’homme est un animal terriblement voyageur. Il sort de sa patrie quelles que
soient les barrières qui l’entourent pour aller dans d’autres contrées, à la recherche de ses
semblables. André Vieugnet quant à lui constate dans son texte, Français et immigrés150,
que : « Les migrations de populations s’observent tout au long de l’histoire. Partout et
toujours des groupes, des tribus, des peuples émigrent de leur pays d’origine à la recherche
(d’un mieux-être). C’est ainsi que des Africains, qu’ils soient jeunes ou adultes, immigrent
en Occident, plus particulièrement en France à la recherche tantôt d’un mieux-être, tantôt
fuyant les représailles du politique à cause de leur engagement politique ou littéraire.
Devant ce flux migratoire des populations venues principalement du Sud vers le Nord, les
Occidentaux adoptent alors des lois anti-immigration. Toutefois, les auteurs migrants, vont,
à travers leurs écrits, fustiger ces lois et surtout dénoncer le traitement inhumain infligé aux
immigrés.
I- Ecritures migrantes : Discours critique de la nouvelle posture spatiale
L’Occident a toujours été perçu dans la mentalité africaine comme le lieu paradisiaque
de réussite sociale et économique. Cependant, ce rêve est assombri et brisé lorsque
l’africain est confronté à la triste réalité du quotidien des exilés en France. C’est ce trauma
provoqué par le traitement inhumain des immigrés que les auteurs migrants fustigent à
travers leurs œuvres.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, le sujet migrant est victime d’un traitement dégradant à
cause de son statut d’étranger et de la couleur de sa peau. Ainsi, son intégration semble-telle difficile Salie le dit sur un ton plein d’austérités :
149
150
Ibrahim Baba Kaké, Les Noirs de la diaspora, Editions Lion, Libreville-Gabon, 1978.
André Vieugnet, Français et immigrés, Editions Sociales, 1975.
71
En Europe, mes frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens,
définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la constitution, mais
certains le lisent sur votre peau. Alors vous comprenez qu’il ne vous suffira pas
de débarquer pour mener une vie de ces touristes smicards qui vous font baver,
en vous abandonnant leurs pacotilles made in Paradis. Maintenant, là-bas aussi
il y a le chômage. De quel atouts disposez-vous qui puissent garantir d’y
réussir ? (…) Clandestins, sans diplômes, ni qualification, vous risquez de
galérer longtemps, si toutefois vous avez la chance de ne pas vous faire cueillir
par une police prête à vous étouffer dans un charter.151
Selon elle, ne sont acceptés dans ce pays que ceux qui sont les plus méritants dans leur
domaine d’activité. En d’autres termes, l’excellence est la condition sine qua non pour être
autorisé sur le sol français.
Le récit dramatique et tragique de Moussa l’un des personnages immigrés de l’œuvre de
Fatou Diome, est une prise de position sévère contre le racisme, la méchanceté, et le
caractère inhumain des Français. L’écrivaine, dénonce l’injustice et l’exploitation abusive
des travailleurs étrangers en France. Elle étale la méchanceté, la haine et la discrimination
sur tous les plans qui caractérisent ce peuple.
Enfin, Fatou Diome dénonce la mainmise économique de l’Occident sur les Etats
anciennement colonisés. En effet, l’on constate chez Diome que l’immigration est le
résultat de la décolonisation. La domination de la France sur tous les plans favorise la
paupérisation des Africains, toue chose qui les pousse à vouloir émigrer en Europe. Son
œuvre est une interpellation de la jeunesse africaine contemporaine qui trouvant la vie
dure, sous les tropiques espèrent trouver le bonheur social ailleurs, notamment de l’autre
côté de l’Atlantique. Alors que la réalité est tout autre. L’immigration leur réserve bien de
déboires
Au-delà de tous ces problèmes posés par le fait migratoire, l’auteure invite l’immigré à
s’adapter au nouveau monde à cause du poids de la biappartenance que portent les
immigrés.
Ainsi Salie, la narratrice de Le Ventre de l’Atlantique, malgré les conditionnent
difficiles qu’elle vit en France, est étonnée de constater qu’elle est considérée comme
étrangère par les siens lors de son retour au bercail. En effectuant ce voyage retour, elle
151
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op cit pp. 176-177.
72
espérait fuir l’atmosphère raciale de la France et retrouver son identité réelle et originelle.
Salie croyait que son Afrique lui reconnaitrait ses souches. Elle est profondément déçue
quand elle se rend compte que ‘’revenir’’ chez elle équivaut à ‘’partir’’. L’héroïne prend
conscience de sa double appartenance identitaire à travers cette image : « Je préfère mauve
cette couleur tempérée, mélangée de la rouge chaleur africaine et du bleu européen »152.
Cette idée est beaucoup plus explicite dans cette autre citation : « Enracinée partout, exilée
tout le temps, je vais chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent orgueil et se contentent
de s’additionner ». Les habitants de Niodor accordent une certaine hétérogénéité culturelle
à Salie au point qu’elle vit une double nostalgie liée à son double attachement. Elle se sent
à la fois autochtone et allochtone dans tous les espaces qu’elle parcourt Salie n’a d’autre
choix que de concilier absolument ces deux mondes auxquels elle appartient. L’écriture
devient la seule voie pour réaliser son rêve : « L’écriture est la cire chaude que je coule
entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloison des deux bords. »153
Fatou Diome critique à travers sa plume, ce qu’elle trouve inacceptable dans un monde
qui évolue au rythme de la mondialisation. Elle s’attaque à la fois à ses deux mondes en
remettant en cause les habitudes, les comportements, les pratiques les stéréotypes qui
caractérisent non seulement de la société d’accueil, mais aussi le pays d’origine. Enfin, elle
stigmatise les formes hypocrites de droit de cité envers les immigrés ; ces Africains que la
France utilise pour défendre ses son honneur et à qui elle refuse un droit de sol permanent,
les exploite en leur soutirant de façon très astucieuse tout leur revenu mensuel :
Faites circuler le micro ! Que nos héros expliquent à leurs frères le poids des
papiers : La France qui revendique leurs exploits ne leur accorde, bien souvent,
qu’une carte de séjour temporaire. (…) Le prix du visa que le Sénégalais payent
pour venir en France équivaut à un salaire mensuel local. 154
En somme, Le Ventre de l’Atlantique est une indignation de l’auteure Elle tente de
dissuader les jeunes Africains à renoncer à leur rêve de partir en France pour y rechercher
un éventuel mieux-être. C’est ce qui justifie son désaccord avec les récits mensongers de
l’homme de Barbès. A travers ce visage hideux de la France, elle entend conscientiser :
rester chez soi et se contenter de ce qu’elle a. Toutefois, l’écrivaine s’adresse à tout
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 254.
Idem, p. 254.
154
Idem, p. 248.
152
153
73
immigré africain en quête d’une identité. Les deux mondes qui le caractérisent doivent être
conciliés par un idéal de vie fondée sur la culture de l’entre-deux, de l’universel. Fatou
Diome milite pour un monde qui accepte sans condition toutes les nationalités. L’auteure
s’aborde comme la notion très à la mode du « citoyen du monde ».
Dans Bleu Blanc Rouge, Alain Mabanckou dénonce également la situation des
immigrés pris au piège par le mirage de Paris où ils vivent dans la précarité et la
promiscuité indescriptibles ; caractérisées par des besognes avilissantes qui marquent la
décrépitude morale et physique de l’immigré africain. Les actes et discours qui participent
au mythe parisien sont aussi décriés par l’auteur. Par ailleurs l’écrivain Congolais,
s’insurge contre le silence complice de certains migrants sur les vraies réalités de leurs
conditions de vie. A ce sujet, l’on remarque avec Lydie Moudileno, que la fiction de
Mabanckou se propose de dire publiquement ce « tout » que le narrateur cache, hésite à
dévoiler à savoir la misère des conditions d’hébergement, les délits, les fourberies
identitaires pour ne citer que ceux-là. L’œuvre d’Alain Mabanckou est une invitation à la
jeunesse africaine à penser un meilleur monde pour le continent noir plutôt que d’étaler en
Occident. Ainsi, cette œuvre rejoint les romans africains qui s’évertuent à démystifier les
illusions sur l’Eldorado des métropoles occidentales, plus particulièrement le mythe
français et à dénoncer le traitement dégradant infligé aux immigrés.
La représentation de l’espace Français demeure pour les auteurs migrants en général et
en particulier Mabanckou et Diome, l’occasion de mettre à nu les conditions tristes dans
lesquelles vivent les immigrés. Quand est-il de la politique d’immigration ?
II- Ecritures migrantes et dénonciation de la politique d’immigration
Les nouvelles écritures de l’immigration situent leurs écrits dans le contexte d’une
Europe aux frontières régies par les accords de l’espace Schengen. Ainsi à travers leurs
oeuvres, ils vont s’interroger sur les lois et mesures discriminatoires adoptées par les
Occidentaux. Ces lois visent à limiter, à réglementer ou même à durcir les conditions
d’accueil. A dire vrai ces mesures ne visent qu’à empêcher le départ des jeunes du Sud
vers le Nord.
74
Bon nombre de jeunes africains émigrent dans l’hexagone pour fuir la pauvreté et la
misère qui sévissent sous les tropiques. Cependant ils sont confrontés à des lois rigides
anti-immigration. Obstinés par ce rêve, ils dévient toutes ces barrières parfois au prix de
leur vie. C’est ainsi qu’en voulant rejoindre l’autre côté de l’Atlantique à savoir l’Occident,
ils perdent parfois la vie par milliers. Face à ces dangers, Ousman Socé avait retentit la
sonnette d’alarme. Cependant, des corps sans vies continuent d’être repêchés au large de la
côte méditerranéenne. Les écritures migrantes se font alors l’écho de dévoiler ce manque
d’humanisme des Européens. S’indignant contre le flux migratoire de la jeunesse africaine,
la romancière congolaise Maggy Rashidi Kabamba,155 affirme que l’avenir des jeunes
africains n’est pas en Occident et encore moins dans l’image idyllique que ces derniers
véhiculent au contraire de leur vie de misère.
Bleu Blanc Rouge d’Alain Mabanckou et Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome ne
seront pas en marge de cette dynamique. Ces deux auteurs dénoncent à travers leurs
œuvres, les politiques promotrices des lois sur l’immigration.
Dans Bleu Blanc Rouge, Mabanckou relate des faits d’actualité relatifs aux tragédies
associées au voyage clandestin. En effet, des jeunes aventuriers plus habiles parviennent à
contourner les blocages administratifs et débarquent dans le lieu paradisiaque de la
réussite. Ils sont très souvent aidés par des réseaux clandestins et filières qui changent de
stratégies en fonction des lois en vigueur. Moki, l’un des personnages de l’œuvre, étale ici
ses prouesses :
Est-ce prétentieux de ma part que de dire que nous sommes presque
des héros ?
J’avais quitté le pays par la filière de l’Angola après mes deux échecs
au bac littéraire. C’était l’aventure pure (…) Moi aussi j’avais disparu un
beau jour de la maison parentale afin de me rapprocher la frontière avec
l’Angola (…) Certains se sont retrouvés comme ça au Portugal, en Grèce
ou même en Amérique Latine (…) Beaucoup d’autre aventuriers
trainaient à Luanda et profitait de cette filière accessible. Il suffisait
d’avoir un peu d’argent dans la poche, la France était à votre portée (…)
Voilà comment j’ai débarqué un matin à Roissy.
155
Maggy Rashidi Kabamba, la dette coloniale, Montréal : Humanitas, 1995. (151 p.) ISBN 2-89396-106-1.
75
Il ressort de ce qui précède qu’Alain Mabanckou dévoile les failles du système de
régulation en matière d’immigration. Des réseaux clandestins tirent profit de cette
situation, fragilisant ainsi le système légal. Le talent dont Moki est si fière est une raillerie
de ces lois qui visent à promouvoir la fermeture des frontières occidentales. En outre, cette
ironie se perçoit dans le jugement que porte l’auteur sur la France et sa politique
d’immigration. En effet, le narrateur s’étonne de voir ses documents de séjour régularisés
dans un laps de temps, cela par le truchement de ses amis Préfet et Moki avec leurs
« fameux tuyaux blancs ». Alors que ce processus est d’habitude compliqué notamment par
l’instabilité de la législation en la matière. Massala-Massala se doute que l’on n’exige
« des candidats à la régularisation leur acte de baptême et leur permis de bicyclette ».
Mabanckou dénonce ici un système politique corrompu.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, Fatou Diome, lève le voile sur les « agents » véreux qui
sillonnent les quartiers africains à la recherche de footballeurs amateurs. L’auteur s’indigne
contre le manque de scrupules de ces « agents ». En fait, les formalités du visa demeurent
des occasions pour escroquer de l’argent à ces jeunes footballeurs, la tête pleine d’illusion.
Une fois en France, ils servent à financer le séjour de ces soit disant « sauveurs d’illusion».
Par ailleurs, Diome dénonce les difficultés pour immigrer en France. Alors que le
Français est considéré en Afrique comme un coopérant qui peut y entrer et en sortir à sa
guise, l’Africain est confronté à d’interminables formalités du visa quand bien même le
séjour serait de courte durée.
En somme, les œuvres de Diome et de Mabanckou, étant dans la dynamique des
écritures migrantes, dénoncent avec dextérité le trafic mafieux qui règne dans les
ambassades ainsi que les difficultés d’intégration de l’immigré en France. Cependant,
comment leurs écrits sont-ils l’expression d’une quête identitaire ?
III- Ecritures migrantes ou recherche d’une identité culturelle à travers l’écriture
La France est l’un des plus pays dont le taux d’immigration et de déterritorialisation n’a
cessé de croître depuis l’époque coloniale. De ce fait, elle a connu la floraison d’écrivains
exilés tourmentés par cet entre-deux ; à savoir : «Etre d’ici et de là-bas, n’être plus de là-
76
bas sans être d’ici, douter de son identité et voir ce doute renforcé dans le regard de
l’autre. »
156
A travers leurs écrits, ces auteurs dits de la migritude vont revendiquer cette
double appartenance géographique sans pour autant renier leurs sources.
En effet, ces écrivains qui ont choisi l’exil entendent réclamer leurs origines africaines.
Ainsi, les personnages qu’ils mettent en scène sont-ils influencés par le milieu social
d’origine de l’écrivain. L’œuvre littéraire parait de ce fait un trait d’union entre l’écrivain
et le peuple. L’on note chez ces écrivains le désir de porter en eux la culture du monde.
Au-delà de leurs personnages, les auteurs de la nomaditude, refusent d’être phagocytés par
le nouveau monde dans lequel ils vivent. C’est ce qui explique leurs retours de temps en
temps au bercail afin de s’y ressourcer et s’y identifier. A ce sujet, Elbadawi écrit : « La
plupart des écrivains ont leur passeport. Ils peuvent rentrer chez eux quand ils veulent. »157
L’écriture est le lieu par excellence pour ces écrivains de valoriser cette identité
culturelle africaine. A travers divers indicateurs sociaux culturels, l’on note que les auteurs
migrants, malgré leur vie dans l’hexagone, n’ont pourtant pas renié à leur identité. Tel est
le cas par exemple de la langue du pays d’accueil à savoir le « Français », que ces écrivains
exilés très souvent africanisent. Le Wolof du Sénégal, le Malien, le Togolais, l’Ivoirien, se
font remarquer de fort belle manière par leur façon de parler cette langue d’adoption. En la
matière, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma en est un exemple vibrant, lui qui a « malinkéisé le
français ». Les Migritudiens marquent ainsi leur refus de déracinement face aux réalités de
cette terre d’accueil, réalités qui tend parfois à les éloigner de leurs origines. C’est
l’occasion également de renoncer à la nostalgie qui les ronge. C’est ce qui a fait dire à
Lebrun et Colles que l’écrivain croit « perdre une identité (mais) il s’en découvre une autre
par l’écriture. »158.
Dans Bleu Blanc Rouge et Le Ventre de l’Atlantique, Alain Mabanckou et Fatou Diome,
à travers les personnages qu’ils mettent en scène, revendiquent leur identité africaine.
1985-2005 : Vingt années d’écriture migrante au Québec. Les voies d’une herméneutique, textes
rassemblés et présentés par Marc Arino et Marie-Lyne. Piccione, Eidôlon, Lapril n°80, Presses Universitaires
de Bordeaux, déc. 2007, p. 3.
157
Soeuf Elbadawi, « l’écrivain face à l’exil », introduction, in,Africultures, n° 15. Fev. 1999, p. 6.
158
Monique Lebrun et Luc Colles, la littérature migrante dans l’espace francophone ; Belgique-FranceQuébec-suisse. Belgique, E.M.E.& Intercommunicattions, Sprl, 2007, p. 11.
156
77
Mabanckou le montre si bien à travers la préférence culinaire des personnages. En effet,
Moki et sa bande, bien qu’étant à Paris, consomment des mets africains :
J’allais y acheter des aliments exotiques, ceux du pays, du continent. C’était
un endroit qui me rappelait les marchés de chez nous. Les feuilles de manioc,
les tubercules et les poissons fumés me dépaysaient. J’oubliais que j’étais en
France. (…) On se bousculait à Château Rouge.
J’achetais du manioc, de la pâte d’arachide.159
La culture de la tenue vestimentaire demeure également un vecteur social très important
en Afrique, plus précisément au Congo, pays d’origine de Mabanckou. Bleu Blanc Rouge
offre cependant un angle nouveau dans sa focalisation spécifique sur le phénomène de la
sape et des « sapeurs ». Des aventuriers, de jeunes congolais, investissent le moindre
argent dans des vêtements, ils se débrouillent d’une façon ou d’une autre pour trouver un
billet d’avion qui leur permettra de devenir enfin « Parisien » consécration ultime à leurs
yeux et aux yeux de la famille et amis qui les entourent en Afrique. A cet égard, JustinDaniel Gandoulou dans Entre Paris et Bacongo, explore d’un point de vue sociologique ce
phénomène, apparu dans la fin des années 60 et à son comble dans les années 80. Selon lui,
la sape se définit comme suit :
La Sape est un mot d’origine argotique qui signifie vêtement, avec une
connotation d’élégance prestigieuse et de dernière mode .Ce mot veut aussi dire
‘Société des ambianceurs et personnes élégantes (SAPE)
Se saper est une des principales activités de la fraction très minoritaire de la
de jeunesse congolaise que constituent les sapeurs, fraction essentiellement
urbaine et populaire. La Sape c’est pour ces jeunes, le symbole de l’occident
véhiculé par une certaine société congolaise, celle des gens qui ont réussi, et la
façade de tout un système de valeurs. Tout se situe au niveau des apparences. Il
s’agit de capter les signes extérieurs de la réussite, de les récupérer pour sa
propre satisfaction et pour l’approbation et le renforcement du groupe de
référence.160
Ainsi définit, les « aventuriers » sont ceux qui sacrifient tous les moyens financiers dont
ils disposent, et s’attachent à suivre la mode coûte que coûte, afin d’acquérir costumes,
cravates et chaussures griffés qui conviennent au goût du jour et ainsi émigrer à Paris.
L’argent nécessaire pour le prix du billet d’avion réuni, ils débarquent à Paris, leur vie se
159
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op cit, pp. 140-141.
Gandoulou Justin-Daniel, Entre Paris et Bacongo, Paris : Collection Alors, Centre Georges Pompidou,
1984.
160
78
limitant à squatter, vivotant ici et là. Ils usent de toutes les stratégies pour se procurer les
accessoires et vêtements de rêve. Ils servent de référence, car pour eux restés au pays c’est
par l’intermédiaire des « Parisiens » qu’ils pourront s’habiller.
Les personnages de Moki et de sa bande « les Aristocrates », appelés encore, « les
Sapeurs » sont une incursion dans le milieu de la « Rumba » congolaise ; pays reconnu en
Afrique pour sa mode vestimentaire. L’auteur s’indigne contre tous ceux qui comme Moki
vivent à Paris et font circuler certaines images de réussite facile, jetant la poudre aux yeux
et responsables eux aussi de faux rêves qui poussent de nombreux africains à s’expatrier.
Cette aventure s’avère trompeuse et non sans certains dangers
Fatou Diome fait également un retour à ses origines africaines, précisément ses racines
sénégalaises. Son écriture parait aussi le remède pour remédier à la nostalgie des valeurs
précieuses à l’Afrique. En témoigne les débuts de Monsieur Sonacotra dans la capitale
parisienne :
Nouveau venu, assoiffé de chaleur humaine et ignorant le coût de la vie, il
recevait comme au pays. Le dimanche, malgré l’étroitesse de son logis, il
invitait ses collègues d’origines diverses autour d’une table où, pour l’honorer,
son épouse servait du ’thiéboudjène’ ou du poulet au ‘yassa’ à volonté. Au café,
il n’hésitait pas à offrir une tournée.161
L’auteur expose ici l’hospitalité, l’humanisme, et la solidarité, vertus chères à son «làbas » son Sénégal. Au fait l’Afrique est un continent où règne le bon vivre contrairement à
Paris où sévit l’individualisme. En outre, l’auteure de Le Ventre de l’Atlantique donne une
« tonalité africaine »162, en convoquant dans son texte le Wolof, sa langue d’origine.
Au regard de ce qui précède, il ressort que l’écriture migrante est un prétexte pour
l’écrivain de rester tout près de sa culture africaine et affirmer cette culture malgré son exil,
son éloignement. Dans le chapitre qui suit nous aborderons les enjeux esthétiques et
littéraires.
Les œuvres littéraires postmodernes se caractérisent par leur originalité. Au nom de
cette particularité, les écrivains de la nouvelle génération décident de produire un texte
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique op. cit, p. 162.
Tierno Monenembo cité par Eloîse Brezault, « Tierno Monenembo » Paroles d’écrivains, Montréal,
Mémoire d’encrier, collection Essai, 2010. pp. 255-276.
161
162
79
atypique. Cette esthétique se caractérise par un ensemble de stratégies de la « non
cohérence » utilisées volontairement par la plupart des auteurs. Ils entendent ainsi
manifester leur originalité créatrice et mettre en évidence leurs héritages multiculturels. En
outre, ces écritures traduisent leur désir de se libérer des canons esthétiques du roman
classique. Bon nombre d’écrivains vivant en France emploient dans leurs écrits un langage
parfois vulgaire, grotesque un style baroque bafouant ainsi les règles de la grammaticalité.
Cet éclatement des normes confèrent à leurs œuvres un caractère subversif. Dans ce dernier
chapitre, nous analyserons les enjeux littéraires des productions de Diome et de
Mabanckou.
80
CHAPITRE III : ENJEUX ESTHETIQUES ET LITTERAIRES
Les œuvres littéraires postmoderne se caractérise par leur originalité. Au nom de cette
particularité, les écrivains de la nouvelle génération appelés encore les « Migritudiens »,
décident de produire un texte atypique. Cette esthétique se caractérise par un ensemble de
stratégies de la « non cohérence »163 utilisée volontairement par la plupart des auteurs.
Dans ce désir de manifester leur originalité créatrice et de mettre en valeur leur héritage
multiculturel, bon nombre d’écrivains africains vivant en France emploient dans leurs
écrits un langage parfois vulgaire, grotesque, un style baroque. Ils bafouent ainsi les règles
de la grammaticalité. Cette esthétique s’appréhende dans les écritures migrantes africaines,
spécifiquement dans les œuvres de Fatou Diome et Alain Mabanckou à travers la poétique
de la mondialisation et de la déconstruction.
I- Le roman migrant africain : Une esthétique de la déconstruction
Nous entendons par esthétique de la déconstruction ou écriture déconstructiviste toute
écriture de subversion qui remet en cause les règles préexistantes. Il s’agit de chambouler
les méthodes anciennes de l’écriture romanesque. Ce refus des normes classiques se
perçoit dans les corpus à travers la déconstruction de l’ailleurs, l’intertextualité,
l’intermédialité et enfin l’intergénérécité.
L’intergénérécité ou le mélange de genre consiste à supprimer les cloisons entre les
genres littéraires. Cet effacement de barrières entre les genres littéraires engendre la
création d’un texte hybride donnant ainsi un aspect carnavalesque au texte.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, ce procédé est perceptible à travers un mélange de
roman, de poésie et de chant. La poésie est un genre littéraire qui se caractérise par la
présence de vers, par la disposition typographique et surtout par la forte présence d’images.
163
Brian MC. Hale, Postmodernist Fiction. London and New-York, Routelege, 1987, p. 184. « la non
cohérence » est une formule que nous empruntons à Brian MC. Hale. Elle renvoi à la multitude de
stratégiques poétiques mises en œuvre par les romans africains contemporains écrits en France, lesquels
soulignent le croisement entre plusieurs esthétiques issues du contexte de la postmodernité.
81
Ses procédés et ses formes diffèrent du roman, cependant, l’auteur y créé une symbiose en
intégrant le poème :
Khamguèné Gaîndé ,
Gaaîndé bougoule mboum, yâpe laye doundé
Gaîndé, Gaîndé,
Gaîndé bougoule, yâpe laye doundé
Henri Camara Gaîndé la,
Henri bougoule mboum, buts, laye doundé
El-Hadj Diouf gaîndé la,
El-Hadj bougoule mboume,dribbles laye doundé
Tony Sylva gaîndé la,
Tony bougoule mboume, balles laye doundé
Bruno Metsu gaîndé la,
Bruno bougoule mboume, entraînements laye
Doundé
Les lions de la Téranga
Kène bougouci mboume, victoires lagnouye
Doundé…164
L’intergénérécité se perçoit également dans l’œuvre de Mabanckou lorsqu’il convoque
le poème :
La sottise, l’erreur, le péché ; la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.165
A travers ce procédé qu’est le mélange de genre, Diome et Mabanckou étalent leur
liberté d’écriture et d’affirmer leur originalité.
Par ailleurs, dans Bleu Blanc Rouge et Le Ventre de l’Atlantique l’intertextualité
apparait également comme stratégie de déconstruction du roman africain postmoderne.
Rappelons pour commencer que le passage des romans français aux romans africains
s’est caractérisé par une innovation esthétique définie par Jean-Claude Blachère sous le
terme de « Négrification ». Selon lui, ce concept qui traduit une nouvelle manière d’écrire,
s’exprime en fonction de la vision postcoloniale du roman africain par l’éclatement des
normes narratives aussi bien au niveau des techniques de construction diégétique que du
matériau langagier. La négrification est :
164
165
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 238.
Alain Mabanckou Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 79.
82
L’utilisation dans le français littéraire, d’un ensemble de procédés comme
spécifiquement négro-africain visant à conférer à l’œuvre un cachet
d’authenticité, à traduire l’être-nègre et contester l’hégémonie du français de
France. Ces procédés s’attachent au lexique, à la syntaxe, aux techniques
narratives (…), La négrification prétend se distinguer de la simple
ornementation exotique et de la recherche de la couleur locale, moins par les
moyens qu’elle utilise, que par l’idéologie qui l’anime.166
Le postmodernisme est caractérisé par un ensemble de procédés au nombre desquels
figure l’intertextualité. En effet, selon Janet Paterson167, l’intertextualité est un procédé
littéraire sur lequel théoriciens et critiques littéraires s’accordent pour dire qu’elle découle
de la pratique postmoderne de l’écriture. En fait, dans la critique littéraire le
« postmodernisme » renvoie aux phénomènes d’écriture qui remettent en cause les notions
d’autorité narrative. Et, l’intertextualité fait partie de ces subtilités formelles d’autant plus
qu’elle construit un discours idéologique de textes issus de divers horizons. Vu sa capacité
à convoquer le divers, le composite, l’hétérogène, l’hybride il est alors aisé de dire qu’elle
a droit de cité dans le texte migrant comme moyen d’écrire la mobilité. En fait, dans la
perception postmoderne, l’hybridité culturelle est un moyen par excellence pour
revendiquer la multiplicité et l’hétérogénéité. Elle apparait de ce fait comme une
caractéristique de l’intertextualité vu qu’elle convoque plusieurs textes qui s’imbriquent à
partir d’un jeu interrelationnel. Dans les romans migrants, cette notion peut être perçue
comme étant le signe de l’existence d’une culture hybride. C’est ce qui a fait dire Frédéric
Jameson168 que l’intertextualité est dans le monde de la postmodernité, la manifestation
culturelle qui permet un jeu perpétuel avec les significations multiples ancrées dans
l’imaginaire culturel collectif. Cette technique esthétique littéraire relève d’un jeu de
création, du bricolage et permet l’affirmation d’une esthétique propre qui découle de la
déconstruction ou de la reconstruction des formes du monde culturel. Ainsi, Mabanckou et
Diome usent-ils de cette forme d’écriture pour remettre en cause l’impérialisme culturel.
Dans leurs œuvres, ils font appel à d’autres auteurs comme Molière, Charles Baudelaire,
Saint-Exupéry, Guy de Maupassant pour ne citer que ceux-là.
Jean-Claude Blachère, Négritude, les écrivains d’Afrique noire et la langue française, Paris, L’Harmattan,
1993, p. 116.
167
Janet Paterson, Moments postmodernes dans le roman québéquois, Canada, Presse de l’Université
d’Ottawa, 1993, p. 21.
168
Frédéric Jameson, Postmodernism of the Cultural Logic of Late Capitalism, 1991, p. 12.
166
83
Mabanckou et Diome, à l’instar des auteurs migrants, affirment ainsi l’universalité de
leur écriture et infirment le rattachement de ces écrits à un champ littéraire strictement
africain. L’intertextualité inscrit les œuvres migrantes dans le concept du postmodernisme
où l’écrivain appartient à la « totalité-monde », c’est-à-dire un monde culturel universel et
planétaire.
La déconstruction est manifestée également dans les écritures migrantes par la
convocation dans le texte de l’intermédialité. Les médias, l’une des manifestations de
l’esthétique postmoderne, sont beaucoup présents dans les nouvelles écritures africaines de
l’immigration. Ils intègrent l’univers de fiction et permettent de capter, de décrire et de
transmettre d’autres manières d’appréhender la vie de l’être humain dans un monde
globalisé. La présence, dans la société française, des immigrés africains permet de
réinvestir les points sur les lesquels s’était établie la différence culturelle dans le passé pour
en faire des balises d’une cohabitation désormais irréversible dans l’actuel ‘Etat-nation’,
lui-même en perte de légitimité. En effet, c’est d’abord par les médias, que les candidats
aux portes de l’Occident mûrissent leur rêve hexagonal. Ils prennent conscience de
l’existence de personnes situées de l’autre côté de l’Atlantique. Dès lors, l’image
médiatique apparait comme une force mobilisatrice de nombreux exilés ainsi qu’une
fenêtre sur le monde. Face à la fascination de l’ailleurs que les médias exercent sur les
candidats à l’immigration Arjun Appadura écrit :
Qu’il souhaite quitter son pays, qu’il l’ait déjà fait, qu’il souhaite y vivre à
nouveau, ou qu’il décide de ne pas rentrer, chaque individu exprime le plus
souvent ses projets en des termes influencés par la radio et la télévision, les
cassettes audio et vidéo, la presse et le téléphone. Pour les candidats au départ,
les politiques d’intégration à leur nouvel environnement, le désir de partir ou de
revenir sont tous profondément influencés par l’imaginaire que diffusent les
médias et qui dépassent le cadre national.169
Le téléphone, le journal, la radio et surtout la télévision, des diversités de médias
qu’Arjun Appadura nomme « médias électroniques » sont un matériau qui transforme
l’univers fictionnel en un lieu de rencontre où des personnes séparées par des milliers de
kilomètres peuvent se parler ou partager des affinités de style de vie.
169
Arjun Appadura, Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Editions
Payot & Rivages, 2005.
84
Ainsi, dans Le Ventre de l’Atlantique, Fatou Diome construit la scène sur un
enchevêtrement des séquences de diffusion télévisuelle. En alternance avec le
cheminement d’un projet de voyage du personnage qui recourt fréquemment à sa sœur qui
vit en France et qu’il parvient à joindre grâce à un téléphone. Ainsi, depuis une cabine
téléphonique, Madické et les habitants de Niodor maintiennent, malgré la distance
géographique, la relation avec leurs parents expatriés. De même, c’est à
travers la
retransmission des matchs de football sur le petit écran de l’homme de Barbès que
Madické se reconnait ses affinités avec son idole Maldini et par ricochet projette son rêve
d’aller jouer en Europe. C’est ainsi que le roman s’ouvre par le reportage télévisé de la
demi-finale de la coupe d’Europe 2000, entre l’Italie et les Pays-Bas. La puissance de la
télévision provient du fait qu’elle parvient à rassembler sur les mêmes images plusieurs
téléspectateurs, même spatialement éloignés les uns des autres. A ce propos, Cathérine
Mazauric170, écrit au sujet de Fatou Diome : « Le tressage de références littéraires avec
d’autres, empruntés aux magazines et plus généralement aux médias, (…) forment des
marques de fabrique du style de Fatou Diome, désormais bien identifié. »
En définitive, la question de culture nationale peut être remise en cause par le flux
d’images médiatiques. Il est aujourd’hui difficile de parler de culture Occidentale tout
comme de culture africaine, en ce sens que l’homme vit et partage les mêmes images de la
toile médiatique. Parler aujourd’hui de race ou d’ethnie ou de territoire, est caduque.
En outre, le refus des normes romanesques est traduit par l’usage de l’intergénérécité.
En fait, les écritures migrantes convoquent plusieurs genres oraux, formant ainsi un texte
hybride. Les genres oraux sont « l’instrument de l’expression d’une culture. »171 Ils
reposent sur l’expression des traditions parce qu’ils expriment les cultures du peuple.
Celles-ci étant diverses, les genres oraux ont des formes différentes et des structures
spécifiques. Ils sont donc des genres différents du roman. Dans son texte, Diome fait appel
au chant, ouvrant ainsi une brèche sur l’oralité :
Clôturés, emmurés
Captifs d’une terre autrefois bénie
Cathérine Mazauric, Mobilités d’Afrique en Europe, Récits et figures de l’aventure, Paris, Karthala, coll.
«Lettres du Sud » ; 2012, p. 68.
171
I. Frain, Les Hommes ,etc, Paris,Fayard, 2002, p. 288.
170
85
Et qui n’a plus que sa faim à bercer
Passeports, certificats d’hébergement, visas
Et le reste qu’ils ne nous disent pas
Sont les nouvelles chaînes de l’esclavage
Relevé d’identité bancaire
Adresse et origines
Critères de l’apartheid moderne
L’Afrique, mère rhizocarpée, nous donne le sein
L’occident nourrit nos envies
Et ignore les cris de notre faim
Génération africaine de la mondialisation
Attirée, puis filtré, parquée rejetée désolée
Nous sommes les Malgré-nous du voyage.172
A travers cette ballade improvisée sur le modèle des chants de son village, Salie exprime
son désenchantement sur cette terre d’adoption. Elle procède ainsi au mélange des genres
pour traduire sa liberté d’écriture.
Enfin, la déconstruction de l’écriture migrante se manifeste à travers la déconstruction
du mythe de l’ailleurs. Avant tout propos, il importe de définir le concept de
l’immigration.
L’immigration est à partie liée avec la nature profondément erratique de l’homme.
Depuis l’homo sapiens jusqu’à l’homme d’aujourd’hui, l’homme nomade pour reprendre
l’expression de Jacques Attali, a toujours recherché un espace de mieux être. Selon lui,
«L’homme naît, du voyage ; son corps comme son esprit, sont façonnés par le nomadisme.
Le propre de l’homme, c’est d’abord la course d’un bipède ».173
Les nations s’étant formés et les Etats délimités, l’immigration est aujourd’hui régie par
des lois qui la posent de facto comme une sélection. Le fait migratoire n’est plus un
phénomène naturel assurant le lien entre les états de nomadisme et de sédentarisation. Elle
est surtout l’exode contrôlé et réglementé des populations pauvres vers des zones riches ou
supposées telles. Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Bleu Blanc Rouge d’Alain
Mabanckou se font l’écho des tumultes de l’immigration qui lient l’Afrique à l’Occident.
En usant d’une narration sarcastique et d’un ton réaliste, les deux auteurs exposent les
scories de l’immigration et les turpitudes d’une histoire cachée aux réalités de la
172
173
Fatou Diome, Le Ventre de L’Atlantique, op. cit, pp. 216-217.
Jacques Attali, L’homme ; nomade, Paris : Fayard, 2003.
86
coopération européo-africaine. Dans leurs œuvres, ils confrontent les discours fictionnels,
historiques et sociopolitique tenus sur l’immigration et ses conditions. A travers les
romans étudiés, nous montrerons comment les écritures migrantes apparaissent-elles
d’abord comme une écriture de la déconstruction du mythe de l’Ailleurs-paradis. Ensuite,
comment elles stigmatisent l’hypostase des immigrés qui au contraire de leurs conditions
miséreuses en Europe, vivent des jours royaux en Afrique. En d’autres termes, montrer
comment Diome et Mabanckou usent de la déconstruction comme moyen didactique et
comment ils entreprennent cette double déconstruction qui induit une esthétique de la
Déconstruction.
Dans le Ventre de l’Atlantique, le titre dans un premier volet, est à la dimension de la
métaphore qui la régit. L’œuvre est une métaphore aquatique que l’auteure réalise par
zoomorphisation.
En effet, l’on attribue un «ventre» partie du corps propre aux mammifères à l’atlantique,
un océan. La métaphore filée qui suit renforce cette idée : «(…) Les insulaires
s’accrochaient toujours aux gencives de l’Atlantique qui rotait, tirait sa langue avide et
desséchait les fleurs de son haleine chaude.»174 Si les verbes «rotait» «tirait» dans le
syntagme «tirait la langue» et les substantifs «gencives» et «haleine» ramènent
l’Atlantique à une certaine humanité ;
Au vu de toutes ces réflexions, nous pouvons affirmer que le titre de l’œuvre est
symbolique.
Par ailleurs, dans Le Ventre de l’Atlantique, l’île de Niodor de par sa situation
géographique, donne sens à la métaphore aquatique en ce sens que cette île est surtout
marquée par son isolant, son retranchement. L’auteur l’indique dans ce passage : «(…) Si
l’île est une prison, toute sa circonstance peut servir d’issue de secours»175. L’isolent de cet
espace insulaire en fait un espace peu ordinaire. L’île implique bien souvent les mots
d’érotisme, de rêve, de paradis et de découverte. L’île de Niodor parait l’espace
d’interconnexion entre la terre et l’Océan. La terre entretient un rapport métonymique avec
l’eau dans la mesure où l’immensité des terres habitées n’est représentée que par un bout
174
175
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 229.
Idem, p. 153.
87
isolé que l’océan tient prisonnier. De plus, l’île fixe les limites de l’océan en son sein
même. C’est une sorte de territoire indépendant dans un espace souterrain. L’insularité de
Niodor lui vaux une certaine hétérogénéité culturelle au point que lorsque la narratrice
retourne au bercail, elle y vit une double la nostalgie. Le passage suivant est très
évocateur : «Enracinée partout, exilée tout le temps, je vais chez moi là où l’Afrique et
l’Europe perdent leur orgueil et se contentent de s’additionner.»176
Ce passage met en évidence la double appartenance culturelle de la narratrice. La
construction antithétique «Enracinée partout, exilée tout le temps» précise bien la
«citoyenneté universelle» de Salie. Elle se sent à la fois autochtone et allochtone dans tous
les espaces qu’elle parcourt. Elle s’aborde comme «citoyen du monde».
Dans un second volet, l’architecture de l’œuvre de Diome repose sur son système
d’oscillation entre l’hypothèse de l’immigré et le paradis occidental d’une part et d’autre
part entre la réalité miséreuse de cet immigré et l’effondrement du mythe de l’ailleurs.
Ainsi l’auteure procède à la construction du mythe de l’Occident puis à sa déconstruction.
Les mythogènes mis en œuvre par la romancière relèvent des hyperboles et des
dithyrambes qui qualifient les descriptions dans le récit. Cette esthétique ouvre les voies
de la mythification. Cette idée est plus explicite dans la séquence qui décrit la publicité de
Miko
«(…) Elles (les glaces de Miko) restent pour eux une nourriture virtuelle,
consommée uniquement là-haut, de l’autre côté de l’Atlantique dans ce paradis où, ce petit
charme de la publicité a eu la bonne idée de naitre. Pourtant, y tiennent à cette glace et,
pour elle, ils ont mémorisés les horaires de la publicité. Miko, ce mot, ils le chantent, le
répètent
comme les croyants psalmodient leur livre saint. Cette glace, ils l’espèrent
comme les musulmans, le paradis de Mahomet, et viennent l’attendre ici comme les
chrétiens attendent le retour du Christ ».177
Ce passage révèle la dimension paradisiaque de l’Occident. L’Europe est comparée au
paradis. Le terme «paradis »y est employé deux fois. De plus, l’atmosphère du dogmatisme
religieux qui enrobe le passage renforce cette. En fait, la comparaison de l’enthousiasme
des enfants de Niodor à l’espoir dans le paradis de Mahomet et dans le retour du Christ
176
177
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 181.
Idem, p. 20.
88
divinise l’Occident, terre de Miko. Cette mythification de l’Occident est plus explicite
dans : « (…) Au paradis, on ne pas, on ne tombe pas malade, on ne se pose pas de
questions on se contente de vivre; on a les moyens de s’offrir tout ce que l’on désire, y
compris le luxe du temps, et cela rend forcément disponible. Voilà comment Madické
imaginait ma vie en France »178
Madické, le jeune frère de Salie resté au Sénégal, a ainsi une vision paradisiaque de la
France et de l’Occident. L’emploi du verbe «imaginait» met aussi en avant une certaine
illusion. Tout le mythe de l’Occident se résume comme suit :
L’exil, c’est mon suicide géographique. L’ailleurs m’attire car, vierge de
mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en
fonction de ce que j’ai choisi d’être; il est pour moi gage de liberté, d’autodétermination. Partir, c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soimême, naitre de soi étant la légitime des naissances. Tant pis pour les
séparations douloureuses et les kilomètres de blues, l’écriture m’offre un sourire
maternel complice, car, libre j’écris pour dire et faire tout ce que ma mère n’a
pas osé dire et faire. Papiers ? Tous les replis de la terre. Date et lieu de
naissance? Ici et maintenant. Papiers! Ta mémoire est mon identité.179
L’ailleurs apparait comme le soulagement de la douleur. L’exil devient comme une
sorte d’oxymore existentiel. C’est d’ailleurs ce qui fonde le mythe de l’ailleurs. Devant
cette figuration idyllique de l’Occident, Salie note :
Les africains toutes vagues confondues, vivent en majorité dans des taudis.
Nostalgiques, ils rêvent d’un retour improbable dans leur pays d’origine, pays
qui tout compte fait, les inquiète parce qu’il les attire, car ne l’ayant pas vu
changer. Ils s’y sentent étrangers lors de leurs rares vacances.180
Le lieu de résidence des immigrés est symptomatique de leurs conditions précaires
d’existence. Les «taudis» contrarient l’idée de paradis qu’ils se faisaient de l’Occident.
Leurs rêves se transforment en cauchemar. Ils sont pris entre le marteau du rêve Occidental
et l’enclume de la triste réalité. Ces propos de Salie sont révélateurs: «En Europe, mes
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 43.
Idem, p. 226.
180
Idem, p. 176.
178
179
89
frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens définitivement étrangers, et ça, ce
n’est pas écrit dans la constitution, mais certains le lisent sur votre peau ». 181
La gradation contenue dans ce passage met en relief le racisme qui règne en Europe
Toutes ces turpitudes de l’ailleurs l’immigration, contredisent l’illusion de l’Ailleurs. La
France apparait comme un espace ambivalent, à savoir un lieu étrange et étranger pour les
immigrés et les immigrants. Cette ambivalence dénote d’une certaine dialectique qui
transforme le paradis en enfer. L’Occident devient quelquefois un enfer pour ces immigrés
Cette déconstruction de l’Ailleurs maintient les immigrés dans une illusion
existentielle. Ils vivent dans le faux, soucieux de maintenir devant la misère des leurs, cette
image de rêve de l’Occident :
Alors, pendant que pour rehausser leur image, des aides-soignants se font
passer pour des médecins, des vacataires de l’enseignement pour des
professeurs, des techniciens de surface pour des gérants d’hôtels, certains
vacanciers racontent avec moult détails, la vie de personnes dont ils ignorent
tout.182
Cette idée est plus explicite dans cette autre citation :
« Oublie le Moki du pays. Ne te pose pas de questions et contente-toi de
réaliser l’objectif qui t’a conduit jusqu’ici. Pour cela, tous les moyens vont être
bons. Tu vas commencer par te remuer et à apprendre à vivre comme nous ici. Il
n’a pas d’autre voie de réussite que celle-là .A toi d’y réfléchir (…), tu sais ce
qui t’attend au pays. »183
En somme, l’écriture de Diome et de Mabanckou prend en compte deux systèmes
binaires dans lesquels s’opère l’équation du déconstructionniste : « Ici / Ailleurs » et
« mythification / démythification ». A propos des stratégies de la déconstruction, John R.
Searle affirme :
(…) Il existe de nombreuses stratégies de ce genre. Trois d’entre elles,
au moins présentent toutefois un relief particulier. La première ,et la plus
importante pour le déconstructionniste ,consiste à se mettre à l’affût de
toutes les oppositions binaires (…) Selon le déconstructionniste, dans les
oppositions de ce genre, le premier terme, celui de gauche, bénéficie d’un
Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, op. cit, p. 176.
Idem, p. 186.
183
Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, op. cit, p. 135.
181
182
90
rang supérieur à celui qui est à droite, lequel est tenu pour une
complication, une négation, une manifestation ou une perturbation du
premier.184
Les auteurs migrants usent de l’intertextualité, de l’intermédiamédialité, de
l’intergénérécité et de la démythification comme stratégie de déconstruction pour montrer
leur appartenance au postmodernisme. Dans le chapitre qui suit, nous montrerons en quoi
l’écriture migrante parait comme une esthétique de la mondialisation.
II- L’écriture migrante : Une esthétique de la mondialisation
Les nouveaux postulats identitaires du sujet migrant qui vacille entre leur rattachement
à la France et le souvenir de leur pays, leur « là-bas » marquent en définitive une
relativation du sentiment d’appartenance, voire un affaiblissement des institutions de
l’Etat-Nation. Dans ce nouveau monde où tout est en mouvement et est mouvement, le
sujet migrant, se dégage de ses emprunts historiques, culturels et identitaires pour se frayer
un chemin dans l’espace français. Faisant l’éloge de cette errance dans son Editorial de la
revue Afriquescultures n°15 de fév. 1999, Olivier Barlet écrit que l’exil, quoique
douloureux, a le mérite de singulariser l’individu :
On lui demande d’être authentique, de témoigner de sa culture d’origine,
mais il est pris dans un mouvement permanent que rien ne peut figer. Le roulis
le prend, qui l’encourage à n’être ni d’ici ni de là-bas, et pourtant à la fois d’ici
et de là-bas, à oser livrer son intimité, celle qui se loge dans cet entre-deux de
l’incertitude et du doute (…)
Les personnages migrants tout comme leurs auteurs sont ballotés entre deux mondes et
deux cultures. Ils ont du mal à se maîtriser eux-mêmes ; car sujets de plusieurs histoires
plusieurs espaces, plusieurs périodes, mais surtout sujets de plusieurs actes « diurnes et
nocturnes ». Cette ambivalence qui met en évidence le manichéisme littéraire tantôt
explicite tantôt implicite permet à Koné Diakaridia 185 d’affirmer que :
John R. Searle, Déconsturtion ou le langage dans tous ses états, tiré à parts, Editions de l’Etats,CAHORS,
1992 , pp. 8-9.
185
Koné Diakaridia, « Le jeu des surnoms dans Black Bazar d’Alain Mabamckou : une poétique de lq
mobilité », in Didiga, n°13 Abidjan, 2ème semestre 2015.
184
91
Ces surnoms, véritables recto-verso, induisent la thématique de la mobilité
en ce sens que ses porteurs ne sont plus arrimés à une territorialité déterminante,
mais doublement situés comme sujets d’une mondialisation qui se modélise
simultanément dans l’ici et dans là-bas.
Dans cet article, l’auteur affirme que ces personnages en perpétuel déplacement, sont
façonnés par tous ces transits qui les soumettent à être des personnages de synthèse c’est-àdire des individus qui constituent la synthèse de la culture universelle
Les protagonistes de Bleu Blanc Rouge et de Le Ventre de l’Atlantique, sujets mobiles
par excellence, vivent en France où certains rêvent d’y aller, ou mieux, évoquent les
difficultés qu’ils y a en se jouant des codes, des clichés. Leur existence ou leur rêve est
forgé ou non par cet idéal. Pour certains, en vivant dans cet espace, ils témoignent ainsi de
leur identité hybride en même temps qu’ils mettent en scène leur sentiment d’appartenance
à « un village planétaire ». Les exemples de Moki et de Salie en sont les illustrations
parfaites. Cette dynamique de l’émancipation spatiale, de la dislocation des frontières
explique qu’au fil des intrigues, ils se croient plus Français que les Français d’origine. On
est bien là en plein dans une dynamique de mondialité. Ce processus tend à une dissolution
de leur identité de leur identité originelle tout en supprimant les distances, les barrières qui
les séparent de leur espace de départ. L’espace français n’appartient donc plus aux seuls
ressortissants français, mais il devient la propriété de tous les hommes qui y vivent, quelle
que soit leur différence de couleur, de race, d’appartenance ou de religion. A partir de ce
jeu de masque, Salie et Moki accomplissent leur propre mutation en devenant des
personnages instables. Les personnages des œuvres migritudiennes à l’instar de leurs
auteurs sont de véritables nomades à la recherche de « l’autre » qu’ils considèrent comme
l’autre « moi » pour être complet. Cette situation est décrite par Hédi Bouraoui dans le
néologisme « la nomaditude »
La nomaditude se veut la mise en lumière d’une identité transitoire, ouverte
et flexible s’adaptant à chaque étape du parcours. (…) Le sujet part avec l’atout
de son identité originelle pour la modifier selon les cultures rencontrées tout au
long de ses parcours. Il ne s’agit pas de changer une identité pour une autre,
mais plutôt de les accueillir et de les adopter.186
186
Hédi Bouraoui, Transpoétique, Eloge du nomadisme, Montréal, Mémoire d’encrier, 2005.
92
En outre, au-delà des surnoms des personnages de Bleu Blanc Rouge et de Le Ventre de
l’Atlantique, Alain Mabanckou et Fatou Diome projettent le croisement des identités sur la
scène mondiale. Le surnom de « Maldini » plus spécifiquement nous projette sur la scène
mondiale du sport. En effet, ce n’est qu’un prétexte pour cacher la double nationalité des
acquise par ces footballeurs africains qui ont migré aujourd’hui en Europe, et évoluent sous
les couleurs de l’équipe nationale de leur pays d’accueil. Couleur qu’ils défendent
cependant sans complexe. L’éclatement progressif de l’Etat-nation, comme nous l’avons
déjà mentionné a entrainé l’effondrement des « murs » communautaires et l’éclatement des
« identités-racines » de sorte que dans ce nouveau monde, l’on a un citoyen hétéroclite.
C’est alors sans complexe que les équipes nationales remanient leur composition. Elles
sont composées de plus en plus de joueurs « hybrides », c’est-à-dire des joueurs qui ont
une double nationalité.
En somme, les écritures migrantes, particulièrement les œuvres de Diome et de
Mabanckou, montrent leur appartenance à une écriture-monde. A l’ère de la mondialisation
et de la globalisation, aucune écriture ne saurait être rattachée ni à une nation, ni à une
culture spécifique.
93
CONCLUSION
L’objectif de ce travail a été de montrer la perception de l’espace français tant chez les
immigrés que chez les candidats à l’immigration. Pour ce faire, Le Ventre de l’Atlantique
de Fatou Diome et Bleu Blanc Rouge d’Alain Mabanckou, nous ont servi de support.
La littérature africaine de langue française a débuté depuis l’époque coloniale. Cette
littérature dite coloniale était axée sur la reconnaissance et la valorisation de l’identité
culturelle. Mais dans les années 80, cette littérature va connaitre une période charnière :
une nouvelle génération d’écrivains vivants en France, apparait dans l’histoire littéraire de
l’Afrique du fait de l’immigration. Les corpus des productions littéraires sur la relation
entre la France et ses anciennes colonies connaissent une plus grande lisibilité, sans doute
parce qu’étant dans un contexte géopolitique caractérisé par le durcissement voire la
fermeture des frontières extérieures à l’Occident. Ces écrivains contribuent à la formation
d’une nouvelle écriture : la littérature de l’immigration ou littérature de l’exil. Elle pose
d’une part, le problème des rapports entre l’œuvre littéraire et les débats qui traversent
l’espace social qu’elle représente. D’autre part, elle révèle l’écart entre les discours
critiques, ses périodisations et le contenu des œuvres. Les premières écritures de
l’immigration, avec des auteurs comme Ousmane Socé, Bernard B Dadié, Camara Laye,
Aké Loba pour ne citer que ceux-là, prônaient le retour au bercail des jeunes étudiants
immigrés en France, et la légitimation de l’entreprise coloniale. Contrairement à cette
littérature, les nouvelles écritures de la diaspora, posent les problèmes inhérents à
l’errance, à l’exil, au deuil et à la question des postures des auteurs de la diaspora. Elles
permettent de créer un espace sans frontière qui trouve un écho dans l’espace littéraire
francophone à travers un discours de ‘littérature-monde’. En somme, cette nouvelle
littérature appelée encore ‘Ecritures migrantes’ se proposent de débarrasser la littérature
des réflexions caduques pour la propulser dans un monde de l’altérité, c’est-à-dire une
société d’accolade fraternelle. Dans cette perspective, le voyage sert alors de baromètre
culturel permettant au romancier voyageur et à ses personnages qu’il met en scène
d’inscrire leur démarche dans la volonté de fraterniser avec l’autre, et donc de soupeser sa
culture d’origine en fonction de son adaptabilité aux principes du vivre-ensemble. Leur
94
littérature s’inscrit ainsi dans le processus de déterritorialisation. La mobilité littéraire
représente une passerelle, une fenêtre ouverte sur le monde. Du discours diasporique nègre
de la Négritude, l’on est passé aux écritures migrantes qui sont un autre discours
diasporique africain. Désormais, l’Africain, ou l’homme en général, doit avoir pour seul
repère le mouvement, la relation, « le rhizome » selon l’expression d’Edouard Glissant et
non l’attachement à une racine. La perception de l’africanité comme étant un concept
d’authenticité culturelle est désormais mise à mal. De ce fait, les écrivains migrants
vacillent entre plusieurs pôles spatiaux. Ils se réclament d’ « ici » sans oublier qu’ils
viennent de « là-bas ».
A travers la représentation de l’espace français, Fatou Diome et Alain Mabanckou
souhaitent apporter leur contribution aux problèmes de la société. Ils entendent créer un
trait-d’ union entre les sociétés afin d’aboutir à une société métissée ou « N’zassa ». Ces
auteurs militent pour une société qui prend en compte toutes les sensibilités de sorte à faire
disparaitre les parias culturelles et sociales. La société hybride prônée par les nouvelles
écritures en générales, et en particulier les écrits de Diome et de Mabanckou peut être lue
comme des perspectives postmodernes. Leurs œuvres se focalisent sur les axes principaux
des écritures migrantes : l’exil, la nostalgie ou l’expérience vécue dans le pays d’origine,
l’expérience de l’immigré sur le sol d’accueil et le devenir de celui-ci sur le plan culturel et
identitaire. Les personnages à l’instar des auteurs ont en commun les difficultés liées à
l’exil que sont : les difficultés d’intégration et d’insertion, du fait du racisme la nostalgie et
le deuil du pays d’origine. Ainsi, au mirage de « l’eldorado » français, succèdent la triste
réalité et le ‘trauma’ de la terre d’adoption. Au-delà, ces œuvres interpellent la jeunesse
africaine à une prise de conscience. Cependant, ces personnages ne se dérobent pas à leur
condition, plutôt, ils l’assument. A travers l’identité des personnages, les auteurs migrants
modifient le paysage littéraire du pays d’accueil, mais également celui du pays d’origine ;
étant donné qu’ils se proclament n’appartenir à aucune littérature si ce n’est qu’à la
littérature-monde.
Les différentes approches d’études des textes littéraires convoqués ont permis de
dégager les signifiances des textes.
95
Ainsi, l’approche sociocritique a-t-elle permis de comprendre la socialité des corpus,
c’est-à-dire qu’elle a montré les espaces de la mobilité des auteurs influencent le contenu
des corpus. De ce fait, les auteurs évoquent dans leurs textes des faits marquants de la
société : la domination des pauvres par l’ancienne puissance coloniale avec toutes ses
conséquences ainsi que la misère africaine qui motive la relève de demain, notamment la
jeunesse. En effet, ces bras valides immigrent en France dans l’espoir d’y faire fortune et
rehausser l’image des siens restés au pays. Quant à la narratologie, elle a permis de
comprendre le degré de narrativité des textes. Elle à contribuer à cerner le parcours narratif
des personnages, leur ‘savoir -être’ et’ savoir-faire’ ; leur ‘vouloir-être’ et ‘vouloir-faire’.
Enfin, le sujet de l’étude étant la représentation de l’espace français, la géocritique a
permis d’analyser les différents espaces géographiques foulés par les personnages :
désormais, l’écrivain n’est plus arrimé à une territorialité, bien au contraire, il revendique
sa citoyenneté du monde.
Dans Bleu Blanc Rouge et Le Ventre de l’Atlantique le sujet est en mouvement non pas
dans le sens de l’idéologie négritudienne, de la recherche « prométhéenne » du savoir pour
venir développer le pays natal, mais elles s’inscrivent bien dans la perspective d’une
dynamique migratoire plus importante entre l’Afrique et l’Occident. Cette nouvelle
tendance tourne définitivement le dos à la traditionnelle identité-racine pur faire place à
l’ethnoscopie littéraire que les auteurs assument. Ces deux corpus, montrent toutes les
subtilités langagières et formelles. A travers le processus de mythification et de
démythification, les auteurs entendent montrer que la conception idéalisée de Paris est
caduque. Ces œuvres invitent à lire autrement les textes de la nouvelle génération
d’écrivains africains décomplexés de leur passé et sujet de leur présent. Ils dirigent leurs
plumes sur des faits sociaux, un trait d’actualité, un discours politiques.
Avec eux, la société Française vit un métissage culturel au quotidien. La théorie de
l’assimilation, longtemps resté la pierre angulaire non seulement, du système colonial mais
de l’histoire de la France au cours des siècles, et qui continuent de faire son chemin dans
les discours politiques, aujourd’hui, est complètement dépassée à l’heure de la
globalisation. Dès lors, peut-on de nos jours encore parler d’une écriture nationale ? La
génération d’écrivains migrants ne constituerait-elle pas une nouvelle génération
d’écrivains africains ?
96
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