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Définitions
Altruisme. Actes sociaux lors desquels un donneur ou aidant contribue au bien-être d’un receveur ou
bénéficiaire, sans en retirer un avantage personnel et en encourant certains coûts, par exemple une perte de gains
ou des risques. Voir aussi Théorie de la sélection de parentèle.
Atome de parenté. Selon Lévi-Strauss, la structure de parenté la plus simple qui puisse exister, et qui lie quatre
individus : un frère, une soeur, le mari de la soeur et leur fils. L’atome de parenté est censé refléter les effets
combinés de deux facteurs, le désir naturel d’inceste entre frères et soeurs et son interdit, ce qui induit le frère à
céder sa soeur à un autre mâle aux fins de reproduction et crée ainsi un lien d’appartenance entre les enfants de la
soeur et leur oncle.
Consanguin. Synonyme d’apparenté. Consanguins primaires, secondaires, tertiaires. Catégories définies par
Murdock (1949, p. 94). Les consanguins primaires d’ego sont sa mère, son père, ses frères, ses soeurs, ses fils et ses
filles. Les consanguins secondaires d’ego sont les consanguins primaires de tous ses apparentés primaires :
grands-parents, petits-enfants, tantes, oncles, nièces et neveux. Les consanguins tertiaires d’ego sont les
consanguins primaires de ses apparentés secondaires : petits cousins, grands-tantes et grands-oncles, arrièregrandsparents ; et ainsi de suite.
Dominance matrilinéaire. Type de rapports de dominance entre femelles, que l’on retrouve chez certaines
espèces de primates où les femelles sont philopatriques et apparentées. Dans ces hiérarchies, une femelle hérite
socialement du rang de dominance de sa mère de sorte que les femelles proches parentes occupent des rangs
adjacents. Le rang d’un individu est donc prévisible à la naissance sur la base de la structure d’apparentement
matrilinéaire ; il n’est pas déterminé par la force physique relative.
Exogamie. Former un lien reproducteur stable (se marier) hors de son groupe, quelle que soit la définition du
mot groupe (famille, lignage, clan, village, bande, tribu, etc.). L’exogamie est une forme d’exoreproduction,
mais les deux termes ne sont pas synonymes, parce que l’exogamie implique l’existence de liens reproducteurs
stables.
Matrilignage. Construction socioculturelle ayant pour fondement une matrilignée (ou structure de parenté
matrilinéaire). Ensemble des individus mâles ou femelles qui se reconnaissent comme les descendants d’un
même ancêtre féminin par les femmes seulement. Les membres d’un matrilignage forment ainsi un groupe de
descendance matrilinéaire et, à ce titre, partagent des droits, privilèges et obligations et peuvent agir
collectivement dans différents contextes.
Multiniveaux, société. Société où les groupes sont composés de plusieurs unités reproductives polygynes ou
monogames (groupe multiunités) et où un certain nombre de groupes multiunités coordonnent leurs
déplacements et constituent ainsi une entité sociale de niveau supérieur. Chez les primates non humains, de
telles entités sont exemptes de liens sociaux intergroupes et plutôt lâches alors que, chez l’humain, elles ont un
caractère fédéré.
Patrilignée. Ensemble des individus mâles et femelles qui descendent d’un même mâle, mais par les mâles
seulement. Une patrilignée inclut donc aussi bien les fils que les filles, mais pas les descendants des filles. Dans ce
livre, le terme patrilignée est utilisé pour désigner la structure d’apparentement patrilinéaire elle-même, c’estàdire indépendamment du fait que les individus reconnaissent ou non leurs liens d’apparentement et leur
ascendance commune.
Philopatrie. Chez les primates, rester et se reproduire dans son groupe de naissance plutôt que le quitter
(dispersion). La philopatrie peut être pratiquée par les mâles seulement et produire des patrilignées, ou par les
femelles seulement et générer des matrilignées.
Promiscuité sexuelle. Système de reproduction où mâles et femelles se reproduisent avec de nombreux
partenaires sexuels et où il n’y a pas, par conséquent, de liens reproducteurs stables.
Théorie de la sélection de parentèle, ou de parenté. Ou théorie de la valeur sélective inclusive. Théorie proposée
par William Hamilton (1964), selon laquelle la sélection naturelle avantage les individus qui adoptent des
comportements favorisant la survie et la reproduction non seulement de leurs propres enfants, mais aussi de tous
les individus avec qui ils partagent des gènes par ascendance commune – leurs apparentés. Selon cette théorie,
l’altruisme (par exemple, un acte de protection) est avantageux pour un donneur (aidant ou pourvoyeur) à la
condition que les coûts (C) que celui-ci subit soient inférieurs aux bénéfices qu’il retire. Ces bénéfices (B) sont
ceux qu’obtient le bénéficiaire, mais dévalués par le degré d’apparentement (r) entre le donneur et le
bénéficiaire, ce qui s’exprime par la formule C < Br. La théorie de la sélection de parentèle explique l’altruisme
entre apparentés.
Chapitre 3 Le legs de la matrilinéaire
L’expression reconnaître un consanguin signifie tout au plus qu’ego perçoit certains marqueurs, ou corrélats, de
la relation d’apparentement qui le lie à un autre et que cette perception affecte sa manière d’agir avec ce dernier.
Le népotisme prend la forme de liens préférentiels entre parents et se manifeste dans des interactions comme le
maintien de la proximité, le toilettage, la tolérance près d’une source de nourriture (coalimentation), le soutien
au cours de conflits avec des adversaires de rang inférieur, la protection contre des agresseurs de rang supérieur
ou contre des prédateurs.
La théorie de la valeur sélective inclusive, ou de la sélection de parentèle, la sélection naturelle avantage les
individus qui adoptent des comportements favorisant la survie et la reproduction non seulement de leurs propres
enfants, mais aussi de tous les individus avec qui ils partagent des gènes par ascendance commune – leurs
apparentés.
L’altruisme entre deux individus est profitable ou non en fonction de trois facteurs : les avantages qu’en retire le
bénéficiaire, les coûts encourus par l’aidant ou le pourvoyeur et leur degré de parenté mesuré par le coefficient
d’apparentement.
Comment les consanguins matrilinéaires sont-ils reconnus ?
La familiarité entre frères et soeurs s’acquiert donc par l’intermédiaire de la relation avec la mère.
En théorie, les sujets auraient pu reconnaître leurs germains grâce à un mécanisme fondé sur la correspondance
phénotypique, par lequel l’individu repère certaines caractéristiques physiques de ses frères et soeurs et les associe
aux siennes ou à celles de sa mère, comme le font les rongeurs. Cependant, la reconnaissance entre germains chez
les macaques semble reposer sur l’expérience commune qu’ils partagent avec la mère plutôt que sur la
correspondance phénotypique.
Dans le premier, la mère est un intermédiaire passif de la reconnaissance entre germains. Une femelle
reconnaîtrait sa soeur comme l’individu qu’elle croise tous les jours près de sa mère et avec laquelle elle a atteint
un haut niveau de familiarité. Chez les espèces où la femelle reste dans son groupe de naissance avec ses
consanguins maternels, le lien mère-fille dure toute la vie.
Dans le système classique, une fille hérite du rang social de sa mère dans la hiérarchie. Grâce à l’aide active de
la mère, elle finit par supplanter toutes les femelles occupant un rang inférieur à celui de sa mère et reste
subordonnée à cette dernière. Avec son aide, elle se hisse également au-dessus de ses soeurs plus âgées.
En d’autres mots, toute femelle occupe un rang de naissance prédéterminé qu’elle atteint à la maturité sexuelle.
Pourvu que les femelles demeurent dans leur groupe de naissance, le simple lien durable entre mère et fille est de
nature à générer des structures sociales qui reflètent la structure généalogique du groupe entier.
Chapitre 5 Le legs de l’évitement de l’inceste
Comme pour la parenté en général, c’est une chose de dire que l’interdiction de l’inceste est un phénomène
généralisé chez les primates non humains, mais c’en est une autre de soutenir qu’il existe une continuité
phylogénétique entre l’évitement de l’inceste chez les animaux et l’interdiction de l’inceste chez les humains.
Cela impliquerait en effet que certains des processus qui sous-tendent l’évitement de l’inceste chez l’animal sont
aussi à l’oeuvre dans l’interdiction normative de l’inceste chez les humains.
Principe no 1 : Les unions consanguines comportent des coûts biologiques.
La dépression endogamique, c’est-à-dire les coûts biologiques de la consanguinité, résulte d’une augmentation
de la proportion des gènes homozygotes (allèles identiques à un même locus), augmentation qui a pour effet,
d’une part, d’accentuer l’expression de gènes délétères récessifs qui, à l’état hétérozygote, ne le seraient pas et,
d’autre part, de diminuer l’étendue de la variation génétique parmi les descendants
Principe no 2 : La dispersion limite considérablement la consanguinité.
L’éloignement physique contribue également à réduire la concurrence pour la nourriture, le territoire et les
partenaires sexuels. Toutefois, de nombreux indices indiquent que l’une des fonctions majeures de la dispersion
dans les groupes multimâles-multifemelles
Principe no 3 : L’inceste n’est systématiquement évité qu’entre apparentés capables de se reconnaître par
association.
Principe no 4 : L’évitement de l’inceste décroît fortement à mesure que le lien d’apparentement se distend.
Principe no 5 : L’effet Westermarck est à l’oeuvre dans les sociétés primates.
Edward Westermarck émet l’hypothèse que la grande intimité partagée par des personnes élevées ensemble
depuis la petite enfance génère entre elles « une remarquable absence de pulsions érotiques ». Pour lui, c’est le
degré de familiarité qu’ont les proches parents durant l’enfance qui explique l’évitement de l’inceste, plutôt que
la reconnaissance intrinsèque de la relation d’apparentement.
Les études sur les primates permettent de tester l’effet Westermarck en dissociant l’effet de la familiarité
développementale de celui de l’apparentement génétique sur l’inhibition sexuelle.
Principe no 6 : La dispersion et l’effet Westermarck pourraient être deux rouages d’un même mécanisme.
L’effet inhibiteur de la familiarité développementale sur l’attirance sexuelle se mesure probablement en termes
de degré, l’inhibition allant décroissant à mesure que diminue le degré de familiarité.
Selon cette hypothèse, l’inhibition sexuelle d’un individu (disons un mâle) envers les individus du sexe opposé :
1) atteindrait un niveau maximal avec ses apparentés primaires ; 2) serait un peu plus faible avec les autres
femelles de sa matrilignée ; 3) s’affaiblirait encore avec le reste des femelles de son groupe de naissance ; et
4) avoisinerait le degré zéro avec les femelles vivant dans des groupes autres que le sien et avec lesquelles, par
conséquent, il ne partage aucune familiarité développementale.
Principe no 7 : Les femelles semblent plus portées que les mâles à éviter l’inceste.
Cette différence entre mâles et femelles est tout à fait logique sur le plan adaptatif dans la mesure où les femelles
ont bien davantage à perdre que les mâles, en matière de succès reproductif, en concevant des enfants à partir
d’unions consanguines (Clutton-Brock et Harvey, 1976). La mort d’un enfant représente en effet la perte de
deux ans d’investissement reproducteur – de la conception à la fin de la période d’allaitement – pour une femelle
macaque, et de cinq ou six ans pour une femelle chimpanzé, alors que, pour un mâle, la mort d’un enfant ne
représente que la perte de l’effort investi dans l’obtention de la femelle et la copulation.
Principe no 8 : Les relations homosexuelles n’échappent pas à l’évitement de l’inceste.
L’évitement de l’inceste homosexuel apparaît comme un effet secondaire de l’effet Westermarck.
Principe no 9 : L’activité sexuelle entre apparentés a peu de chance d’être reproductive.
Cela signifie que, dès le début de la séparation du lignage humain : 1) l’évitement des unions consanguines était
adaptatif ; 2) le départ du groupe de naissance par au moins l’un des deux sexes limitait substantiellement les
possibilités de relations incestueuses ; 3) l’inceste n’était systématiquement évité qu’entre parents se
reconnaissant les uns les autres par association, donc surtout entre apparentés matrilinéaires ; 4) l’évitement de
l’inceste déclinait nettement avec le degré d’apparentement génétique ; 5) l’effet Westermarck était au coeur du
phénomène ; 6) en supposant que la dispersion et l’effet Westermarck sont deux aspects d’un même mécanisme,
les deux sexes éprouvaient une attirance sexuelle marquée pour les individus nés dans des groupes autres que le
leur ; 7) l’évitement de l’inceste affectait aussi bien les activités hétérosexuelles qu’homosexuelles ; et
9) lorsqu’elles avaient lieu, les interactions sexuelles entre apparentés étaient peu susceptibles d’être couronnées
de succès sur le plan reproducteur.
Chapitre 6 De la récurrence comportementale à la règle instituionnalisée
La prohibition de l’inceste s’étend bien au-delà du domaine des parents consanguins ; elle englobe des catégories
d’affins.
En 1961, Imanishi soutient déjà que « des singes tels que les macaques japonais ou les macaques rhésus, bien
que distants de l’humain sur le plan évolutionnaire, laissent augurer le tabou de l’inceste et l’exogamie qui
seront institutionnalisés dans les sociétés humaines »
L’évitement de l’inceste et la prohibition de l’inceste présentent quelques ressemblances, mais ils n’ont en réalité
aucun rapport, et la seconde ne découle en rien du premier.
L’idée de Freud voulant que les humains naissent avec le désir de l’inceste. « Tout indique que des désirs
incestueux teintent habituellement les relations intergénérationnelles et hétérosexuelles au sein de la famille,
mais qu’ils ne se concrétisent pas dans le comportement de l’adulte normal parce qu’ils sont socialement bannis
Il soutient que, parce que le comportement humain est soumis à des règles, la prohibition de l’inceste, la
polygynie, les matrilignages et autres concepts similaires sont des créations culturelles n’ayant aucun lien sur le
plan évolutionnaire avec des phénomènes similaires ayant cours chez des espèces proches.
La concurrence sexuelle entre les mâles peut difficilement expliquer à elle seule la dispersion des mâles dans les
groupes multimâles-multifemelles.
Paraphrasant Westermarck, il a conclu qu’il existe « une remarquable absence d’attirance érotique entre deux
individus qui ont vécu et joué ensemble avant l’âge de dix ans. Cette absence est particulièrement flagrante chez
les couples réunis avant l’âge de trois ans et dépend en grande partie de l’âge qu’avait le plus jeune des
partenaires au moment de leur rencontre.
Les exceptions au tabou n’infirment pas l’effet Westermarck ; elles indiquent simplement que celui-ci n’agit peutêtre
pas pleinement dans certaines circonstances.
L’effet Westermarck n’est pas un dispositif générant l’évitement de l’inceste entre proches parents
indépendamment des circonstances, mais une force qui s’exerce sans relâche sur les proches apparentés
partageant une grande familiarité.
L’effet Westermarck est à la base un phénomène dyadique (qui concerne deux individus) : il s’exprime dans ce
qu’ego ressent envers un autre individu et non pas dans ce qu’il pense des agissements d’une tierce partie. Ainsi,
soutenir que le tabou de l’inceste a évolué à partir de comportements animaux revient à dire que la dimension
morale de l’inceste est un développement du legs primate, que la moralité est ancrée dans la biologie.
1) « l’absence de sentiments érotiques entre personnes partageant une grande intimité depuis l’enfance » produit
2) un « sentiment d’aversion quand l’acte sexuel est envisagé », et 3) cette aversion « se traduit en termes de
coutumes et de lois interdisant tout rapport sexuel entre proches parents »
Premièrement, comme l’a observé Westermarck, la prise de conscience par ego d’un désir ou d’un acte
incestueux avec son propre germain doit être perçue négativement par ego. Deuxièmement, pour condamner
l’inceste entre germains, ego doit disposer d’un concept définissant la germanité. Il lui faut être capable de
reconnaître les propriétés communes aux paires de germains et, sur cette base, de faire la différence entre germains
et non-germains. Troisièmement, non seulement les individus ont-ils besoin d’un concept pour la germanité, mais ils
doivent également être en mesure de l’appliquer à leur propre situation : il leur faut comprendre qu’eux aussi ont des
frères et soeurs. Pour ce faire, ego doit pouvoir établir le type de raisonnement transitif suivant : un individu X
est en relation avec un individu Y (deux germains) de la même manière que j’entretiens moi-même une relation
avec mes propres germains. (ce type de raisonnement implique une certaine conscience de soi.)
Chapitre 7 Lévi Strauss et la structure profonde de la société humaine
La théorie de l’alliance de Lévi-Strauss a pour assise un constat empirique sur la nature profonde du mariage,
constat à propos duquel l’auteur est explicite : « Mais que ce soit sous une forme directe ou indirecte, globale ou
spéciale, immédiate ou différée, explicite ou implicite, fermée ou ouverte, concrète ou symbolique, c’est
l’échange, toujours l’échange, qui ressort comme la base fondamentale et commune de toutes les modalités de
l’institution matrimoniale »
« L’exogamie fournit le seul moyen de maintenir le groupe comme groupe, d’éviter le fractionnement et le
cloisonnement indéfinis qu’apporterait avec elle la pratique des mariages consanguins » (1949, p. 593). Sur ce
point, Lévi-Strauss rejoint White, cité plus haut, pour qui les rapports de coopération entre familles constituent
une condition de base de la vie sociale.
De nos jours, on dirait que la réciprocité et l’échange, comme d’autres principes organisateurs de la vie sociale –
l’altruisme, le népotisme (tel que défini au chapitre 3), la compétition, etc. –, expriment des prédispositions
biologiques universelles comme celles qui régulent, par exemple, l’apprentissage du langage.
Lévi-Strauss affirme que les actes de réciprocité créent des partenariats sociaux.
Tout échange implique un transfert de biens ou de services entre parties. Or pour Lévi-Strauss, et il s’agit ici du
quatrième élément du raisonnement, « les femmes constituent le bien par excellence »
Lévi-Strauss pense que les hommes sont sexuellement attirés par leurs parentes, que l’inceste est naturel et que,
dès lors, les hommes se trouvent devant un dilemme : marier leurs parentes ou les échanger. Il rejette en effet la
thèse de Westermarck selon laquelle le tabou de l’inceste reflète une répulsion naturelle pour l’inceste.
Pour Lévi-Strauss, cette prohibition et les règles d’exogamie sont deux aspects d’un même phénomène, les
règles de l’exogamie représentant à la fois sa nature prescriptive et l’objectif à atteindre, et le tabou de l’inceste
représentant la nature prohibitive du phénomène et le moyen d’atteindre l’objectif d’alliance.
Du tabou de l’inceste à l’atome de parenté.
« la structure de parenté la plus simple qu’on puisse concevoir et qui puisse exister » L’atome de parenté repose sur
quatre entités : un frère, une soeur, le mari de la soeur et leur fils. Il comprend donc, comme le souligne LéviStrauss, les trois types de relations toujours présentes dans une structure de parenté : une relation d’alliance (entre
époux), une relation de filiation (entre parent et enfant) et une relation de consanguinité (entre germains).
L’atome de parenté est un système universel de relations sociales généré, ultimement, par le tabou de l’inceste.
De l’atome de parenté à l’échange des soeurs. il conduit tout naturellement les hommes à établir des échanges
bilatéraux qui prendront la forme de l’échange des soeurs. « La prohibition de l’usage de la fille ou de la soeur
contraint à donner la fille ou la soeur à un autre homme et, en même temps, elle crée un droit sur la fille ou sur la
soeur de cet autre homme […] La défense équivaut à une obligation ; et la renonciation ouvre la voie à une
revendication. La réciprocité est directe et bilatérale entre les deux hommes, qui échangent leurs parentes afin
d’obtenir des épouses en retour, tissant du même coup des alliances.
Lévi-Strauss rejette donc toute explication biologique des structures de parenté humaines. Il écarte aussi toute
perspective évolutionniste, qu’elle soit biologique ou qu’elle s’apparente à l’école de l’évolutionnisme historique
du xixe siècle.
Chapitre 9 La structure unitaire de la société humaine
Les critères utilisés par les primatologues pour décrire la structure des sociétés primates : la taille et la
composition des groupes selon le sexe, le système de reproduction (types d’unions et de soins prodigués), les
modes de résidence et de dispersion des individus en fonction de leur sexe, la structure généalogique des
groupes (patrilignées, matrilignées ou les deux), le domaine de la parentèle différenciée, la nature des relations
entre les groupes selon qu’ils constituent des entités indépendantes ou qu’ils se rassemblent en entités plus
inclusives.
La société humaine partage donc deux caractéristiques fondamentales avec certaines sociétés primates
multiniveaux : la cohabitation de plusieurs unités reproductrices au sein d’un même groupe et une structure
sociale multigroupes.
1) par un système de reproduction original fondé sur la communauté d’unités reproductrices principalement
monogames et à vocation économique ; 2) par un domaine de parentèle dit intégral et, donc, une parenté dont
l’emprise sur les rapports sociaux est sans équivalent dans le monde animal ; et 3) par une structure fédérée des
relations entre groupes.
Quelles que soient les sociétés considérées, la collaboration parentale chez l’humain prend toujours la forme
d’une division des tâches entre l’homme et la femme et implique un haut niveau d’interdépendance économique
entre conjoints.
Il existe encore une caractéristique propre au système de reproduction humain : le choix des époux et la
formation des unions maritales sont très souvent influencés, voire déterminés, par des individus autres que les
principaux intéressés. Chez les autres primates, la formation des unions sexuelles, que celles-ci soient brèves ou
prolongées, monogames ou polygynes, est une activité strictement dyadique qui ne concerne que les partenaires
eux-mêmes.
Malgré leur diversité – échanges de soeurs, mariages entre cousins croisés, lévirat, sororat, prix de la fiancée,
service de la fiancée –, les arrangements matrimoniaux partagent un ensemble de propriétés. Ils se fondent sur le
principe de la réciprocité conditionnelle, impliquent le contrôle par les parents des choix conjugaux de leurs
enfants et se traduisent par des liens préférentiels entre les familles.
Principaux traits caractérisant la structure unitaire de la société humaine – la communauté fédérée
de groupes multifamiliaux – regroupés sous trois grands thèmes Reproduction Groupe multimâles-multifemelles
et multiunités Exoreproduction (résidence à deux phases, pré/postmaritale) Évitement de l’inceste Liens
reproducteurs stables Exogamie Système de reproduction composite • Unions monogames majoritaires •
Polygynie répandue • Polyandrie rare • Promiscuité sexuelle pré et postmaritale Approvisionnement maternel et
paternel des enfants jusqu’à l’adolescence Coopération économique et division sexuelle des tâches entre
conjoints Soins alloparentaux par apparentés corésidents et non corésidents Arrangements maritaux • Contrôle
parental des choix conjugaux
Les aspects distinctifs du domaine de la parentèle reconnue chez l’humain se résument à trois caractéristiques
originales : 1) la reconnaissance est bilinéaire (matrilinéaire et patrilinéaire) ; 2) elle s’étend aux apparentés non
corésidents (vivant dans des groupes différents) ; et 3) elle inclut les affins.
La parenté matrilinéaire n’est certes pas l’apanage de l’humain – elle est particulièrement développée chez les
espèces où les femelles sont philopatriques et donc apparentées entre elles (chapitre 3, figure 3.2) – mais, dans le
cas des autres primates, elle reste limitée aux apparentés corésidents.
des patrilignées étendues – c’est le cas notamment des chimpanzés et des bonobos –, leurs liens
de parenté patrilinéaires ne semblent pas différenciés, ce qui s’explique probablement, comme nous le verrons
aussi, par la pratique de la promiscuité sexuelle et l’absence de lien durable entre le père et la mère (cela rend
impossible la reconnaissance de la paternité par des mécanismes d’association et de familiarité).
La structure généalogique patrilinéaire est donc socialement silencieuse chez ces espèces.
Dans les sociétés où la polygynie est généralisée, la concurrence sexuelle entre mâles est très intense et les
interactions amicales entre eux sont de ce fait plutôt rares.
En somme, il ne semble pas y avoir, dans les sociétés primates pratiquant la philopatrie mâle, d’équivalent
patrilinéaire des réseaux de parenté matrilinéaires caractérisant les espèces à philopatrie femelle.
Étant donné que la parenté favorise la coopération – tant l’altruisme unilatéral que l’altruisme réciproque,
l’échange et le mutualisme (la mise en commun des efforts dans l’atteinte d’un objectif partagé) –, tout individu
fait partie d’un réseau de coopération beaucoup plus vaste que chez les autres primates.
Les singes sont capables de comprendre que deux individus appartiennent à la même matrilignée ou à deux
matrilignées différentes, ce qui laisse penser qu’ils peuvent effectivement différencier les matrilignées ellesmêmes.
L’un des aspects marquants des groupes de descendance unilinéaire chez l’humain est la manière dont ils
évoluent au fil du temps et génèrent des structures sociales plus complexes. À force de croître à chaque
génération, un patrilignage finit par se scinder en deux branches, ou segments ; ce processus est connu sous le
nom de segmentation de lignage. Chaque segment de lignage va ensuite grossir jusqu’à se diviser de nouveau en
plus petits segments. Ces fissions s’opèrent dans le respect des lignées de parenté naturelles. C’est dire que
chaque homme est le fondateur potentiel d’un segment de patrilignage. La répétition de ce processus aboutit à
une structure segmentaire hiérarchique qui ressemble à un arbre.
Chez les primates non humains, les individus appartenant à des unités exoreproductrices différentes
n’entretiennent pas de rapports sociaux entre eux.
On trouve ce principe d’organisation multiniveaux emboîtée dans l’ensemble des sociétés humaines : les
groupes multifamiliaux font toujours partie d’entités sociales plus larges, qui elles-mêmes appartiennent à des
entités plus inclusives, et ainsi de suite. Ces structures se caractérisent en outre par un degré élevé de
coordination intergroupe – un certain nombre de groupes coordonnant leurs actions par rapport à un ou à
plusieurs autres groupes, par exemple au cours de conflits.
Le nombre de niveaux d’organisation sociale hiérarchiquement emboîtés dans les sociétés humaines
est, en théorie, illimité, alors qu’il est fixe dans les sociétés multiniveaux des autres primates.
Cette capacité de maintenir des rapports à distance signifie que deux individus vivant dans des groupes
différents peuvent se reconnaître une appartenance commune à divers types d’entités sociales dont l’existence
transcende la proximité physique, par exemple un même clan ou lignage, une même communauté d’affins, une
même entité d’échanges matrimoniaux (ou entité endogame), une même tribu linguistique, etc.
Philopatrie et dispersion constituent donc des aspects comportementaux particulièrement conservateurs sur le
plan phylogénétique.
Chapitre 11 L’évolution du lien reproducteur stable et de la famille
Je commence par analyser l’explication la plus répandue sur le sujet, selon laquelle l’association à long terme
entre le père et la mère serait née des avantages que procurait la coopération dans les soins parentaux. Cette
explication est le fruit d’une perspective évolutionnaire de type fonctionnel, c’est-à-dire qui cherche à
comprendre la fonction darwinienne du lien reproducteur stable et qui en explique l’origine en supposant que la
fonction contemporaine du phénomène est aussi sa fonction initiale.
Je désigne le modèle dominant sous le nom de modèle du père pourvoyeur, étiquette qui regroupe toute une
famille de modèles en vertu desquels le lien reproducteur stable résulterait d’un partenariat remplissant les
fonctions économiques et parentales, dont font notamment partie les soins prolongés, l’approvisionnement et le
transfert de l’information à des enfants extrêmement dépendants.
Le premier réside dans le postulat que les composantes principales de la relation entre le père et la mère dans les
sociétés contemporaines ont évolué à peu près simultanément, plutôt que séquentiellement. Le deuxième tient
dans le postulat que la monogamie humaine a évolué directement à partir de la promiscuité sexuelle de type
chimpanzé.
1) l’accès sexuel réciproque, en théorie exclusif ; 2) la coopération dans les activités de subsistance, ou
coopération économique, qui prend la forme d’un approvisionnement mutuel entre conjoints et s’accompagne
d’une séparation des tâches ; et 3) la coopération dans les soins donnés aux enfants. Ces composantes sont si
étroitement intégrées les unes aux autres qu’il est aisé de penser qu’elles forment un système irréductible, c’est-àdire
dont les éléments, fonctionnellement indissociables, auraient évolué à peu près simultanément.
La coopération parentale est donc indépendante de la coopération économique.
Ils révèlent que la monogamie apparaît en premier, puis que les soins paternels peuvent suivre ou non – ce qui
est conforme au fait maintes fois observé que les soins paternels n’existent pas chez plusieurs espèces de
primates monogames ou polygynes.
La collaboration parentale est une conséquence possible du lien reproducteur stable, plutôt que sa cause.
Le postulat de la transition promiscuité-monogamie Le système social à partir duquel a évolué la monogamie
détermine grandement le champ des explications possibles du phénomène.
Il existe au moins deux raisons de croire que l’hypothèse du passage de la promiscuité sexuelle à la monogamie
est erronée dans le cas de l’humain. La première est que les études sur la phylogenèse des systèmes de
reproduction des mammifères réfutent cette transition. On constate en effet que, chez les espèces où il y a eu
passage de la promiscuité sexuelle à la monogamie, il s’agissait de monogamie territoriale où chaque couple habite
un territoire distinct, et non pas de monogamie dans le cadre de groupes multiunités, comme chez l’humain.
La transition de la promiscuité sexuelle au groupe multiunités monogame n’est pas documentée ; ce qui est
documenté, par contre, et nous y reviendrons sous peu, c’est le passage de la promiscuité sexuelle au groupe
multiunités polygyne. La deuxième raison qui milite en défaveur d’un passage direct de la promiscuité sexuelle à la
monogamie chez l’humain est que la modélisation de cette transition repose sur de très nombreuses conjectures et
apparaît peu économe du point de vue de l’évolution.
1) certains facteurs, par exemple un accroissement des coûts biologiques associés au fait d’élever un enfant, ont
favorisé l’engagement paternel parce que cela augmentait le succès reproductif du père comme de la mère ;
2) les pères avaient la capacité de transporter la nourriture ; 3) l’approvisionnement des mères par les pères a eu
un effet significatif sur l’allègement des coûts de la maternité ; 4) l’aide apportée par la parenté de la mère ne
suffisant pas, la contribution du père était nécessaire ; 5) une des raisons possibles de cette quatrième condition
était que les mâles rapportaient déjà des aliments différents (à savoir de la viande et des protéines), ce qui
implique qu’ils se livraient à cette époque et de façon régulière à la chasse ou à la cueillette de carcasses
d’animaux ; 6) les mâles trouvaient suffisamment de nourriture pour pouvoir la partager avec d’autres ; 7) les
femelles ont développé une réceptivité sexuelle ininterrompue afin d’établir un échange durable de nourriture
contre sexe ; 8) les femelles ont subi de profonds changements physiologiques qui ont entraîné une baisse
spectaculaire de leur motivation à s’accoupler avec plusieurs mâles et les ont amenées à chercher des relations
durables fondées sur la coopération avec un mâle en particulier ; 9) les femelles s’accouplaient avec les mâles à
la condition que ceux-ci les approvisionnent régulièrement en nourriture ; 10) les mâles ont aussi subi de
profonds changements se traduisant par une forte baisse de leur motivation à avoir de brèves liaisons avec
plusieurs partenaires et les amenant à entretenir un partenariat durable avec une femelle en particulier ; 11) les
femelles étaient fidèles aux mâles qui les approvisionnaient, leur assurant ainsi la certitude de leur paternité ;
12) le mâle restait avec la même femelle longtemps après que celle-ci eut conçu et que sa paternité fut assurée.
Les homininés seraient passés du groupe multimâles-multifemelles pratiquant la promiscuité sexuelle (phase 1)
au groupe multiunités polygyne (phase 2) et, de là, au groupe multiunités principalement monogame (phase 3).
La composition des groupes et leur mode d’occupation de l’espace chez les mammifères en général reflètent les
interactions entre deux grandes forces : d’un côté, la pression écologique favorisant la dispersion des femelles
dans l’espace afin de minimiser les coûts de la concurrence pour la nourriture et, de l’autre, la tendance des
mâles à monopoliser les femelles et à former des unités polygynes – la pression de polygynie.
La composition de groupe qui répond le mieux aux intérêts de l’un et de l’autre sexe – c’est-à-dire qui réduit la
concurrence pour la nourriture parmi les femelles et satisfait la pression de polygynie exercée par les mâles – est
l’unité polygyne.
La transition promiscuité-polygynie, ce passage signifie que l’origine du lien reproducteur stable n’a rien à voir
avec les avantages du ravitaillement de la mère par le père.
Le lien reproducteur stable a évolué en tant que stratégie optimale de garde et de défense des femelles dans le
cadre de la concurrence sexuelle que se livrent les mâles, stratégie liée à certains contextes écologiques ; il ne
s’agit donc pas d’une stratégie paternelle.
L’augmentation des coûts de la maternité est le moteur de la transition polygynie-monogamie, dans le modèle du
nivellement des écarts de force, ce sont plutôt le développement des armes et leur utilisation dans le but de
blesser ou de tuer un congénère qui aboutissent à cette transition.
Chapitre 12 La paternité et la parenté patrilinéaire
L’évolution du lien reproducteur stable, en générant la reconnaissance de la paternité, a autorisé la différentiation
de la parenté patrilinéaire qui, elle, contenait les germes de la pacification des relations entre groupes
multifamiliaux pratiquant une exoreproduction réciproque.
Les mâles sont donc dans l’impossibilité de reconnaître leurs apparentés matrilatéraux. Pour la même raison, ils
ne sont pas capables de reconnaître les enfants de leurs filles (leurs petits-fils et leurs petites-filles) ni ceux de
leurs soeurs (leurs nièces et leurs neveux).
L’entrée dans la puberté, qui coïncide avec la croissance des testicules, entraîne un rapide déclin de l’association
mère-fils.
Les chimpanzés mâles étant philopatriques, ils vivent entourés de nombreux apparentés patrilinéaires, comme
leur père, leur grand-père paternel, leurs oncles et leurs cousins paternels. Bien qu’ils vivent avec eux, ils ne
semblent pas les différencier, la raison principale en étant que la paternité n’est pas systématiquement reconnue
chez les chimpanzés.
les demi-frères paternels ne s’associent pas et ne collaborent pas les uns avec les autres de façon préférentielle
comme on s’attendrait à ce qu’ils le fassent s’ils reconnaissaient leur père.
On s’attend à ce que la capacité des mâles à reconnaître un apparenté patrilinéaire par correspondance
phénotypique décline fortement en fonction du nombre de liens père-fils les séparant vu que le caractère
approximatif de la reconnaissance père-fils aurait un effet additif.
Aussitôt que les homininés ont été en mesure de reconnaître systématiquement leur père, ils ont été capables de
reconnaître ses apparentés, dont leurs grands-parents paternels ainsi que leurs oncles, leurs tantes et leurs cousins
paternels.
Grâce à l’évolution du lien reproducteur stable et de la relation père-fils durable, le domaine de la parentèle dans
les groupes à philopatrie mâle s’est considérablement développé. Outre sa mère et ses germains maternels, le mâle
pouvait désormais reconnaître ses propres enfants, son père, les apparentés de son père et les enfants de ses frères.
1) les traits homologues primitifs (par exemple, la reconnaissance mère-enfant et la dispersion des individus à
partir de leur lieu de naissance) ; 2) les traits homologues hypothétiquement hérités de notre dernier ancêtre
commun avec tout autre primate vivant, le chimpanzé (par exemple, le groupe multimâles-multifemelles et la
philopatrie mâle) ; 3) les adaptations darwiniennes homoplasiques (par exemple, la polygynie) ; et 4) les
adaptations darwiniennes spécifiquement humaines (par exemple, l’approvisionnement des enfants par la mère
et de la mère par le père). Le thème de la parenté patrilinéaire nous mène aux deux classes suivantes, soit les
traits composites non exclusifs et les traits composites exclusifs. Pour bien comprendre, il faut retourner à la
notion de structure de parenté.
Une structure de parenté est un ensemble récurrent d’interactions et de relations sociales qui cartographie la
structure généalogique du groupe.
La conceptualisation d’une structure de parenté – par exemple, un groupe de descendance unilinéaire
(chapitre 9) – et, partant, la possibilité et la volonté d’agir sur cette structure elle-même sont sans doute propres
aux humains. En d’autres mots, les structures de parenté existaient sous forme de simples récurrences sociales
bien avant d’être reconnues et, finalement, institutionnalisées.
L’analyse des structures de parenté matrilinéaires chez les primates indique que leur existence dépend de la
cooccurrence de six éléments de base : 1) le groupe multimâles-multifemelles ; 2) la
philopatrie femelle, qui crée des groupes d’apparentées femelles et de grandes matrilignées ; 3) le transfert des
mâles ; 4) les mécanismes de reconnaissance des apparentés fondés sur la familiarité et impliquant des liens à
vie entre mère et filles ; 5) les activités de coopération entre femelles, quelle que soit leur nature ; et
6) l’influence marquée de la parenté dans la structuration de ces activités.
Les ordres de dominance matrilinéaire émanent de la conjonction de six éléments : 1) le groupe multimâles
multifemelles ; 2) la philopatrie femelle ; 3) le transfert des mâles ; 4) la reconnaissance des apparentés fondée sur la
familiarité ; 5) l’existence de relations de dominance stables entre femelles ; et 6) le favoritisme des mères dans les
conflits impliquant leurs enfants.
Le fait qu’une structure patrilinéaire soit l’image miroir d’une structure matrilinéaire conduit à l’hypothèse que
les structures patrilinéaires sont les produits émergents de la conjonction de sept éléments : 1) le groupe
multimâles-multifemelles ; 2) la philopatrie mâle (patrilignées extensives) ; 3) le transfert des femelles ; 4) la
reconnaissance des apparentés fondée sur la familiarité ; 5) le lien reproducteur stable ; 6) les activités de
coopération entre mâles ; et 7) l’influence marquée de la parenté dans la structuration de ces activités. Si
certaines de ces composantes se retrouvent chez d’autres primates, elles ne coïncident que chez une espèce : la
nôtre.
Chapitre 13 La naissance de la tribu primitive
Une des conséquences du lien sexuel stable et de la reconnaissance paternelle est qu’une partie des
mâles de chacun des groupes pratiquant l’exoreproduction réciproque tolère une partie des femelles vivant dans
l’autre. On obtient ainsi une forme de tolérance mutuelle, quoique fragmentaire, entre les groupes.
Le lien sexuel stable facilitait la pacification intergroupe par une voie tout aussi fondamentale : la parenté affinale.
Les deux affins tiraient donc avantage du bien-être de la femelle : le mari en raison de son partenariat reproductif
avec sa femme, le frère en raison des liens génétiques qui l’unissaient à sa soeur, à ses nièces et à ses neveux (et
donc en termes de valeur sélective inclusive).
Les processus de pacification par la voie consanguine impliquaient surtout des mâles adultes et leurs apparentées
femelles ; dans le processus que nous venons de décrire, des mâles adultes réfrénaient leur agressivité envers
d’autres mâles adultes. Les individus directement responsables des conflits intergroupes étaient donc pacifiés.
À ce stade de son évolution, la tribu primitive présentait déjà sa caractéristique la plus fondamentale : des liens
sociaux suivis unissant des individus vivant dans des groupes distincts.
La tribu primitive serait issue de la combinaison originale de cinq phénomènes primates par ailleurs communs :
1) des occasions de rencontres pacifiques entre groupes, comme il en existe, par exemple, chez les espèces
formant des agrégations lâches ; 2) la monogamie, qui réduit le niveau de concurrence sexuelle entre mâles et
étend le domaine de la parentèle aux apparentés patrilinéaires ; 3) le transfert des femelles, qui répartit les
apparentés dans différents groupes, générant ainsi des dyades intergroupes pacifiées ; 4) le népotisme, force
motrice qui sous-tend l’établissement des liens sociaux durables ; et 5) la reconnaissance des affins, qui se fonde
sur les mêmes mécanismes que ceux de la reconnaissance des consanguins.
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