Quelques originalités géopolitiques de l`Afghanistan

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Qauelques
originalités
L
« Chinafrique » : ungéopolitiques
tigre de papier ?
de l’Afghanistan
Pr.
JacquesJacques
BARRAT
Professeur
BARRAT
Professeur
des diplomate
Universités Diplomate
Universitaire,
« L’Afrique est un continent auquel je tiens beaucoup »
Chen Haosu
Situé entre 29°21’ et 38°30’ de latitude nord et 60°30’ et 75° de longitude est, l’Afghanistan a une superficie de 652 000 km2. Il est bordé au nord par
le Turkménistan, la
l’Ouzbékistan,
le populaire
Tadjikistan etdela Chine
Chine, àestl’ouest
par l’Iran,
au
Aujourd’hui,
République
largement
présente
sud
et
à
l’est
par
le
Pakistan.
Extrémité
orientale
du
plateau
iranien,
c’est
un
pays
en Afrique et son intérêt pour cette partie du monde est non seulement réel, mais se
de montagnes
dans sa
plus grande
partie,beaucoup
puisque les
seules
les régionsqui,
quiiljouxtent
fortifie.
Cette réalité
inquiète
semble-t-il
Occidentaux
est vrai,
l’Amou
Daria
acceptent
des
altitudes
inférieures
à
300 mètres.
Les
chaînes
centrales
du XVIe au XXe siècle avaient cru pouvoir faire de ce continent une chasse gardée.
de l’Hindou-Kouch,
derniers
contreforts
de l’Himalaya,
constituent
un appareil
Pourtant,
les liens entre
la Chine
et l’Afrique
ne datent pas
d’hier, même
si c’est
montagneux
qui
s’étend
sur
une
longueur
de
600 kilomètres
du
nord-est
au sudsurtout depuis la seconde moitié du XXe siècle qu’elle a cru bon d’intensifier
des
ouest. Il divise
le pays
en Afghanistan
septentrional
et Afghanistan
méridional,
forrelations
qui sont
désormais
d’autant plus
fortes qu’elles
sont devenues
utiles sinon
més depour
plateaux
couverts deIlsédiments
apportés premières
des montagnes
une
vitales
son économie.
est certainalluviaux
que les matières
et les par
sources
multitude
de
cours
d’eaux.
d’énergies que recèle le continent africain sont indispensables au maintien d’une
forte croissance économique chinoise.
Le climat est conditionné à la fois par le caractère continental du pays et par
l’altitude,
sans qu’aucune
influence
océanique vienne
tempérer
la chaleur
étés
Néanmoins,
les relations
africano-chinoises
présentent
des formes
de des
fragilité
et
la
rigueur
des
hivers.
Le
printemps
correspond
à
la
saison
des
pluies
et
est
marqu’on ne saurait ignorer, en particulier du fait que l’image des Chinois se dégrade
qué par
desdans
précipitations
faibledes
quantité,
très violentes,
alorsimplantés.
que l’aupeu
à peu
une bonnedepartie
pays oùmais
ils s’étaient
fortement
tomne reste
saison lad’accuser
plus agréable.
Du fait de ces
conditions
climatiques,
la flore
Certes,
il estladifficile
les descendants
de Mao
Zedong
de colonialisme.
afghane
est assez
à cellecommerciales
de nos régions
Il
n’empêche
quecomparable
leurs pratiques
et tempérées.
leur difficile intégration culturelle provoquent ici et là des formes de rejet qu’on ne saurait négliger. Mais, il est
Sur une population globale de 30 à 32 millions d’habitants, on estime que
tout aussi essentiel de le rappeler, l’impact réel de la présence chinoise en Afrique
le nombre des nomades oscille encore entre 3 et 5 millions. Les Pachtous (40 %)
reste encore relativement faible, quantitativement du moins, si on la compare aux
constituent le groupe dominant du pays. Ces Iraniens orientaux, de race blanche,
empires économiques des Occidentaux, que ce soit ceux des anciens colonisateurs
vivent encore sous la tente noire ou khaïma, et hivernent parfois au Pakistan. C’est
européens ou celui, plus récent, des Américains.
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Quelques originalités géopolitiques de l’Afghanistan Géostratégiques n° 27 • 2e trimestre 2010
pourquoi on les trouve en grand nombre dans les régions de Ghazni et de Kandahar,
de même que dans la région de Koundouz, au nord du pays depuis le xixe siècle. Les
grandes confédérations Duranis et Ghilzais ont joué un rôle fondamental dans la
réalisation de l’unité afghane et c’est sans doute pour cette raison que, en ville, les
Pachtous sont grands commerçants ou hauts fonctionnaires.
Les Tadjiks, avec 30 % de la population totale, représentent le deuxième groupe
racial du pays. Ce sont des sédentaires agriculteurs ou commerçants, plus particulièrement localisés dans la région d’Hérat et dans l’Afghanistan occidental.
Les Hazaras (8,5 %) des montagnes du centre, d’origine pamiro-tibétaine, sont
des agriculteurs sédentaires, de type mongol. Certains les disent les derniers descendants des hordes de Gengis Khan. En fait, méprisés pendant très longtemps,
en butte à des conditions de vie montagnardes très dures, ils quittent, l’hiver, leurs
montagnes pour louer leurs services dans les grandes villes. Ils ont longtemps
constitué la classe laborieuse du pays, même si certains d’entre eux ont peu à peu
amassé des pécules importants qui les mettent parfois à la tête des plus grandes
fortunes du pays.
Les Turkmènes (3,3 %) et les Ouzbeks (10 %), d’origine turque, fixés en
Afghanistan depuis l’époque timouride, occupent les plaines du Nord. Sédentarisés,
les Ouzbeks vivent essentiellement de l’agriculture et de la fabrication des tapis,
tandis que les Turkmènes, restés pour la plupart des nomades éleveurs de chevaux,
continuent d’habiter la yourte. Quant aux Baloutches, ils représentent moins de
2 % de la population globale.
Enfin, islamisés depuis peu, les Nouristanis, dont l’origine est encore mystérieuse, cultivent le blé et le maïs autour de villages accrochés aux flancs des montagnes du Kaffiristan.
Si les sunnites sont majoritaires, les chiites représentent jusqu’à 20 % de la
population et sont répartis en trois branches : les Hazaras de l’Hindou-Kouch, les
Tadjiks et quelques Kizilbashs (Têtes rouges en turc).
Les deux langues les plus pratiquées dans le pays sont le farsi (langue très proche
du persan et qui était essentiellement utilisée par les citadins, en particulier à Kaboul
et à Hérat) et la langue pachtoune, langue darique, qui est plus répandue chez les
nomades. Le Nord-Ouest du pays, lui, utilise assez souvent les langues turques
(ouzbek ou turkmène).
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Géostratégiques n° 27 • 2e trimestre 2010
La géostratégie de l’Afghanistan
Ainsi, la géopolitique de l’Afghanistan peut s’envisager par rapport à trois critères :
Celui de la latitude :
– L’Afghanistan du Nord est jaune, turcophone et appartient au monde des
steppes de l’Asie centrale, où l’on habite la yourte ou la ville.
– Le centre montagneux du pays, derniers contreforts de l’Himalaya, est peuplé
pour l’essentiel par des Pamiro-Tibétains chiites, les Hazaras, qui sont des montagnards sédentaires.
– Le Sud du pays, qui rassemble l’essentiel des nomades pachtous sunnites, appartient au monde des déserts chauds et secs. Il abrite une civilisation d’éleveurs nomades qui a pour base la khaïma (tente noire en poils de chèvre) et le dromadaire.
Celui de la longitude :
– L’Ouest du pays, et en particulier la région d’Hérat, a longtemps été une
satrapie de Perse.
– L’Est du pays, la région de Kaboul en particulier, a toujours constitué un nid
d’aigle qui permettait les incursions vers les territoires de l’actuel Pakistan et l’Inde
du Nord.
Celui de l’altitude :
C’est elle qui est déterminante à l’intérieur même de chacun des genres de vie,
étant bien entendu que petit nomadisme, grand nomadisme et transhumance s’organisent assez souvent par rapport à elle.
C’est une évidence de dire que l’Afghanistan est un pays qui présentait déjà
avant l’invasion des Soviétiques en 1979 toute une série d’originalités.
Tout d’abord, l’économie y était restée très traditionnelle jusqu’à la fin du
xxe siècle dans la mesure où la proportion des ruraux y était encore écrasante. La
dislocation des genres de vie n’y était pas vraiment apparue, et plus de 75 % de
la population au moins vivaient encore dans les années 1980 dans une situation
sensiblement comparable à celle que connaissaient les pays occidentaux avant la
révolution industrielle. C’est pourquoi étudier l’Afghanistan, c’était encore étudier
le paysan afghan avant que les interventions soviétique puis américaine ne viennent
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Quelques originalités géopolitiques de l’Afghanistan Géostratégiques n° 27 • 2e trimestre 2010
provoquer des déplacements massifs de populations. Mais aujourd’hui encore, plus
de 60 % des Afghans sont des agriculteurs.
Sa deuxième originalité résidait dans le fait qu’il avait été jusqu’en 1979 un no
man’s land pour les deux blocs et, c’est sans doute l’un des rares pays du tiers-monde
à avoir profité simultanément des aides américaine et soviétique. En ce sens, il était
demeuré l’État tampon créé au xixe siècle par les impérialismes russe et anglais. Plus
encore, il avait été l’objet d’une particulière sollicitude de la part des organismes
internationaux, puisqu’ils y avaient délégué dès 1960 un grand nombre d’experts,
au moins le double de celui qu’on pouvait compter en Inde par exemple.
Troisième originalité, enfin, le pays s’était brusquement ouvert aux étrangers
et à l’économie moderne vers 1950. Les transformations brutales qui en avaient
résulté sont indubitablement à l’origine d’une accélération relativement forte du
mouvement d’urbanisation, lequel avait surtout profité à Kaboul, Kandahar et
Hérat, les villes du Nord comme Maïmana et Mazar-i Charif restant en dehors
des premiers effets de la croissance parce qu’elles étaient bloquées au nord par la
frontière soviétique.
Presque totalement inconnu des Français jusqu’à une époque assez récente, l’Afghanistan était devenu à la mode dans les années 1960 chez les jeunes
Occidentaux hippies qui empruntaient la route afghane pour se rendre à Katmandou
où les attendaient les délices libératoires du haschisch ! Bien plus encore, l’amélioration des réseaux routiers turc et iranien, en mettant Kaboul à douze jours de voyage
des capitales européennes, avait transformé, à partir des années 1970, en excursion
un peu longue un voyage qui jusqu’en 1965 se révélait une véritable expédition.
Mais c’est l’invasion du pays en 1979 par les Soviétiques qui a sonné le glas de
l’Afghanistan heureux. On se rappelle encore les efforts des communistes français, qui tentèrent d’expliquer à l’opinion publique de notre pays qu’il y avait là
une libération destinée par ailleurs à réduire les privilèges féodaux et à interdire le
droit de cuissage. On sait que l’Afghanistan fut contraint en 1979 de signer avec
Moscou un traité d’amitié qui permit à Babrak Karmal, communiste aux ordres
des Soviétiques, de renverser son rival, Amin, dont le radicalisme révolutionnaire
avait effrayé les dirigeants du Kremlin eux-mêmes.
Jusqu’en 1989, la résistance afghane, qui comprenait près de 200 000 moudjahidine, épaulés par des milliers de volontaires étrangers et armés par les États-Unis,
l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Chine et Israël, parvint à empêcher l’installation
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Géostratégiques n° 27 • 2e trimestre 2010
La géostratégie de l’Afghanistan
pérenne des Soviétiques. Ces derniers quittèrent définitivement l’Afghanistan en
janvier 1989, suite aux accords de Genève de 1988.
Mais la guerre civile ne s’arrêta pas pour autant car le président Najibullah,
épaulé par Moscou, dut compter avec la résistance des « Seigneurs de la guerre »
du Nord du pays, non pachtous et aidés en cela par le lion du Panshir, le fameux
commandant Massoud, qui allait devenir un véritable héros international qui entra
en vainqueur à Kabul le 29 avril 1992.
Le conflit n’allait pourtant pas s’arrêter mais sa dimension idéologique allait
s’atténuer au profit de rivalités régionales en même temps que le conflit se déplaçait
peu à peu des campagnes vers les villes. Pendant cette période (1994-2001), au
moins 3 millions d’Afghans avaient trouvé refuge au Pakistan.
Le mouvement des talibans naquit au sein de jeunes réfugiés pachtouns formés dans les écoles coraniques pakistanaises. En 1996, les talibans s’emparèrent de
Kaboul et, en 2001, ils contrôlaient pratiquement 95 % du territoire afghan. C’est
alors que les Américains décidèrent d’intervenir en même temps que Ben Laden,
revenu en Afghanistan en 1996, mettait en place les bases d’une société islamique
absolument radicale.
La chute du régime des talibans au cours de l’hiver 2001 n’instaura pas pour
autant la paix, même si elle était due à une intervention américaine et se révélait
aussi le fruit d’une lassitude des Afghans, choqués par le caractère sectaire et répressif du régime taliban.
En 2002, se tenait une grande assemblée tribale présidée par Hamid Karzaï qui
allait mener en 2004 à l’adoption d’une nouvelle Constitution et à la tenue d’élections générales (présidentielles en 2004, législatives en 2005).
Toutefois, c’est l’absence d’une réelle reconstruction économique qui est aujourd’hui à la base des plus grandes difficultés de l’Afghanistan. Non seulement
l’aide internationale n’atteignit qu’environ 50 % des sommes qui étaient nécessaires, mais encore la politique américaine privilégia par trop le côté humanitaire
au détriment de la reconstruction des infrastructures et plus encore de l’agriculture.
C’est la raison principale de la transformation de l’Afghanistan en un narco-pays,
tant il est vrai qu’aujourd’hui l’Afghanistan produit pratiquement 95 % du pavot
mondial. Il est vrai qu’un kilo de pavot rapporte à un agriculteur plus de cent fois le
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prix d’un kilo de blé. Vouloir éradiquer la culture du pavot est totalement irréaliste.
Les Anglais et les Américains s’en sont aperçus, mais trop tard.
Le bilan en 2010 est lourd. Plus d’un million de morts et des centaines de
milliers de blessés alors qu’on considère que 10 millions de mines soviétiques sont
encore enfouies dans le sol du pays. Malgré certains retours massifs, le Pakistan
abrite au moins 2,5 millions de réfugiés afghans, l’Iran pratiquement 1 million. Le
gouvernement afghan légal ne contrôle que la région de Kaboul et encore. Le pays
est aux mains des narco-trafiquants, qu’ils soient talibans ou Seigneurs de la guerre,
l’insécurité est totale et l’agriculture afghane ne nourrit plus la population du pays.
Les forces occidentales déployées dans le pays pour soutenir le gouvernement
légal ont perdu leur image de libérateurs étrangers qu’elles avaient encore lors
de la dictature des talibans. Aujourd’hui, tous les étrangers, en particulier les
Occidentaux, sont considérés comme des occupants, et donc des ennemis, par
l’immense majorité de la population afghane. C’est là un échec patent irrattrapable
et qui nous obligera, un jour ou l’autre, nous Français, à reconsidérer le bien-fondé
de notre présence dans le pays. C’est d’autant plus dommage que depuis le premier
tiers du xxe siècle, nos actions culturelles (lycée Istiqlal, lycée Malalaï) nous avaient
procuré une place de choix dans la considération des élites afghanes.
La diplomatie ouzbèke depuis Tachkent clame à qui veut l’entendre qu’il n’y
aura jamais de solution militaire au problème afghan et que seule une solution
politique pourra se faire jour. Pour d’aucuns, ces déclarations résonnent un peu
comme le discours que fit le général de Gaulle à Phnom Penh lorsqu’il conseilla aux
Américains de négocier avec Hanoï plutôt que de bombarder le Nord-Viêtnam et
d’essayer d’éliminer au Sud, par la guerre, les forces vietcongs.
Mais, comme aurait dit Kipling, spectateur engagé du big game, qui intéressa
jusqu’à la Seconde Guerre mondiale les Russes et les Britanniques par rapport à cet
État tampon créé par leurs deux impérialismes rivaux dès le xixe siècle : « Mais ceci
est une autre histoire. »
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