1 La justice dans l’association : le traité d’Ion Ionescu de la Brad sur le métayage Alp Yücel Kaya Université technique d’Istanbul alpyucelkaya@voila.fr Abstract. Le métayage et les grands domaines (tchifliks) qui lui sont associés sont des symboles de contestation, d’injustice et de décadence dans les historiographies ottomane/turque et grecque, qui considèrent surtout les répercussions politiques des événements. Quoiqu’il existe plusieurs travaux sur la naissance et la nature des grands domaines, il n’y a pas de recherche suffisamment détaillée qui traite du système de métayage pratiqué dans ces grands domaines. Nous proposons donc d’étudier les travaux d’un agronome/économiste du milieu du XIXe siècle, Ion Ionescu de la Brad, qui a rédigé dans les pages du Journal de Constantinople « un traité de métayage » (La Thessalie agricole telle qu’elle est et telle qu’elle peut être, Istanbul, 1851), établi à partir de son enquête réalisée en Thessalie en 1850 et 1851. Bien qu’il ait été l’élève d’un fervent défenseur de l’individualisme agraire, Mathieu de Dombasle, à l’Ecole agricole de Roville et qu’il ait fait partie, pendant la révolution moldavo‐valaque de 1848, de la « commission de propriété » qui planifiait la distribution des terres aux paysans non‐propriétaires, Ionescu ne questionne ni la présence ou l’absence, l’archaïsme ou la modernité, la stagnation ou le dynamisme du métayage, ni sa suppression ; il le prend tel qu’il est. Cette approche est un atout pour mieux comprendre le fonctionnement d’un système de métayage et pour mieux cibler les dynamiques régionales. Son analyse avance en faisant recours à l’abstraction catégorique de l’économie politique : le métayer devient donc le travail ou le travailleur ; le propriétaire foncier, le capital ou le capitaliste. Il les discute autour d’une lecture critique d’autres ouvrages d’agronomie et d’économie politique. Une telle analyse lui permet de conclure que le métayage n’est qu’une « association » entre le travail et le capital. Selon lui, l’association est destinée à féconder la production agricole, la justice sociale et donc la richesse publique, à condition que le principe de l’association soit appliqué avec discernement et probité. Les éléments de richesse sociale, le capital et le travail doivent, en utilisant les richesses naturelles, récompenser leurs associés de la manière suivante : la rente pour sol, l’intérêt pour le capital, le salaire pour le travail. Mais, comme le note Ionescu, si l’un des associés cherche à prédominer sur les autres, l’équilibre et la justice est détruit et la lutte, ouverte ou tacite, commence. Comment fonctionne, selon Ionescu, une association en métayage ? Le capitaliste, c’est‐à‐dire le propriétaire foncier, apporte dans l’association ses fonds productifs, le sol et l’argent ; l’ouvrier, c’est‐à‐dire le métayer, fournit également les siens, la santé et le temps, dans le même but. Par la nature même de cette mise en commun de fonds productifs, les agents de production sont des associés et non pas « des forts et des faibles, des prolétaires, des boyards et des paysans ». « L’association, loin de détruire la hiérarchie sociale, la maintient et y puise même sa raison d’être ; car ce qui constitue la force et la beauté de ce principe, c’est le fait lui‐même de rendre égaux et de grouper, sous une même loi dans l’acte de l’association, des individus de conditions inégales dans l’ordre social ». C’est la force vitale de l’association et la condition de la justice et de la paix dans la société. Mots clés: Ion Ionescu de la Brad, agronomie, association, justice, métayage. Category: B31, N53, Q15 2 La justice dans l’association : le traité d’Ion Ionescu de la Brad sur le métayage Alp Yücel Kaya, maître de conférences à l’Université technique d’Istanbul Introduction Les années qui suivent la Première guerre mondiale sont marquées dans la plupart des pays d’Europe par une transformation du régime foncier ayant deux objectifs fortement corrélés. D’une part, alors que les paysans veulent désormais s’emparer des terres et les gouverner à leur profit, les gouvernements, surtout ceux des nouveaux Etats, à la quête d’un support populaire sur lequel la nouvelle configuration du pouvoir politique sera fondée, sont particulièrement enthousiastes pour mettre en œuvre des réformes agraires cherchant à transformer des paysans non‐propriétaires (petits fermiers, métayers, travailleurs, journaliers) en propriétaires fonciers. D’autre part, non seulement la pensée économique de l’époque mais aussi les politiques économiques des États‐nation favorisent la propriété individuelle pour atteindre une plus grande productivité agricole dont le corollaire est la croissance économique. Dans ce climat, les réformes agraires condamnent le métayage en tant que système de production archaïque et injuste; B. Simonide, attaché au Ministère hellénique de l’agriculture, s’inscrit dans ce même courant réformiste lorsqu’il étudie la Thessalie, une des régions de métayage la plus énigmatique des Balkans1 : « On connaît les graves inconvénients économiques et sociaux de la prédominance de ce système, d’ailleurs propre aux régions arriérées et pauvres en capitaux. C’est d’abord le désintéressement du métayer pour toute amélioration culturale, parce qu’il se rend bien compte qu’il ne serait pas le seul à profiter de son travail et de ses dépenses supplémentaires pour l’amélioration des terrains ou une culture plus intensive. Le propriétaire, de son coté, pense de la même façon. Il est évident que, dans ces conditions, le métayage constitue l’obstacle insurmontable de tout progrès de la culture et du rendement agricole. En second lieu, la condition sociale et humanitaire des colons devient lamentable. Ils sont essentiellement assujettis aux propriétaires et ils perdent toute leur activité politique et sociale ; ils sont en conflit perpétuel avec le propriétaire ou avec ses représentants, régisseurs et fermiers généraux ; ils haïssent et le redoutent, ils s’usent moralement et mentalement dans cette lutte perpétuelle et inégale ; ils sont dépourvus de toute culture civique et très souvent ils abandonnent la terre et émigrent (Irlande, Italie, Russie) »2. Le métayage et les grands domaines (tchifliks) qui lui sont associés sont des symboles de contestation, d’injustice et de décadence dans les historiographies ottomane/turque et grecque, qui considèrent surtout les répercussions politiques des événements. Quoiqu’il existe plusieurs travaux 1
Kostas Vergopoulos, Le capitalisme difforme et la nouvelle question agraire, l’exemple de la Grèce moderne, Paris, Maspero, 1977, p. 88‐124; Ömer Lütfi Barkan, « Balkan Memleketlerinin Zirai Reform Tecrübeleri », dans sa Türkiye’de Toprak Meselesi, Toplu Eserler 1, Istanbul, Gözlem Yayinlari, 1980, p. 415‐420. 2
B. Simonide, « La question agraire en Grèce », Revue d’économie politique, tome 37, 1923, p. 769‐811. 3 sur la naissance et la nature des grands domaines3, il n’y a pas de recherche suffisamment détaillée qui traite du système de métayage pratiqué dans ces grands domaines. Nous proposons donc d’étudier les travaux d’un agronome/économiste du milieu du XIXe siècle, Ion Ionescu de la Brad, qui a rédigé dans les pages du Journal de Constantinople « un traité de métayage », établi à partir de son enquête réalisée en Thessalie en 1850 et 1851. Bien qu’il ait été l’élève d’un fervent défenseur de l’individualisme agraire, Mathieu de Dombasle, et qu’il ait fait partie, pendant la révolution moldavo‐
valaque de 1848, de la « commission de propriété » qui planifiait la distribution des terres aux paysans non‐propriétaires, Ionescu ne questionne ni la présence ou l’absence, l’archaïsme ou la modernité, la stagnation ou le dynamisme du métayage, ni sa suppression ; il le prend tel qu’il est. Cette approche devient un atout pour mieux comprendre le fonctionnement d’un système de métayage et pour mieux cibler les dynamiques régionales. Son analyse avance en faisant recours à l’abstraction catégorique de l’économie politique : le métayer devient donc le travail ou le travailleur ; le propriétaire foncier, le capital ou le capitaliste. Il les discute autour d’une lecture critique d’autres ouvrages d’agronomie et d’économie politique. Une telle analyse libère le métayage de ses impasses politiques et le place dans le champ purement économique, ce qui permet d’aborder plus clairement, dans une étape ultérieure, les dynamiques des conflits sociaux et politiques. Il devient ainsi possible de traiter non seulement les relations de production mais aussi les dynamiques de la production agricole et même de la croissance économique ; en effet, le souci d’Ionescu – et plus généralement de l’économie politique du milieu du XIXe siècle‐ est plutôt d’accroître la production agricole (et donc les revenus de l’Etat). Mais l’originalité d’Ionescu est qu’il cherche la croissance économique sans chercher à transformer les relations de production et/ou le faire‐valoir, ce n’est que, pour lui, la justice dans l’association. Ion Ionescu de la Brad Ion Ionescu de la Brad (1818‐1891), ou Ion Ionesco ou Jon Jonesco, comme il signe ses articles dans le Journal de Constantinople, poursuit entre 1838 et 1840 des études à l’Ecole agricole de Roville qui est non seulement une école agricole mais aussi une ferme expérimentale où se trouvent plusieurs étudiants venus des pays d’Europe4. L’objectif de Mathieu de Dombasle, le fondateur de l’Ecole, est d’une part de donner une éducation à la fois théorique et pratique pour les futurs fermiers capitalistes ou entrepreneurs ruraux et, d’autre part, d’enseigner des techniques rationnelles de 3
Gilles Veinstein, « On the Çiftlik Debate », dans Çağlar Keyder et Faruk Tabak, (éds.), Landholding and Commercial Agriculture in the Middle East, Albany, SUNY Press, 1991, p. 35‐53. 4
Alp Yücel Kaya, « Ion Ionescu de la Brad: 19. Yüzyil Ortasinda Osmanli Tarim Ekonomisi ve Ekonomi Politik », Kebikeç, Insan Bilimleri Için Kaynak Araştirmalari Dergisi, 2007, no 23, p. 95‐110. 4 culture afin d’accroître la productivité agricole5. L’expérience de Roville est marquante dans le parcours d’Ionescu, notamment sur le plan intellectuel. Ionescu quitte l’Ecole de Roville en 1840 afin de poursuivre ses études à l’Ecole agricole d’Auxerre, l’Ecole forestière de Sénart, la Sorbonne, l’Institut de Botanique et finalement au Conservatoire des arts et métiers. Il retourne en 1841 dans son pays natal, Moldavie, où il commence à enseigner l’agronomie et l’économie politique à l’Académie de Sturdza à Iassy. Il publie des livres sur l’agronomie et l’économie rurale, sous l’inspiration de son maître de Roville : Calendar al bunului lucrător de pămînt en 1841 (Calendrier du bon cultivateur); Îmbunătățiri în agricultura noastră en 1844 (Développement de notre agriculture); Calendar pentru bunul gospodar en 1845 (Calendrier du bon administrateur). Dans la décennie 1840, il commence à collaborer étroitement avec les boyards réformistes qui veulent changer le sort économique et social de la Moldavie et de la Valachie (voir la voie réformiste ou prussienne6). Lors de la révolution de 1848, il devient vice président de la « commission de propriété », composée de boyards et paysans révolutionnaires de Moldavie et de Valachie. Cette commission prépare une reforme agraire qui implique la suppression de toutes les obligations paysannes, l’affranchissement des paysans dépendants et la distribution des lots de terre à ces paysans7. Suite à l’échec des révolutionnaires moldaves et valaques, Ionescu, avec quelques boyards et camarades, se réfugie dans l’Empire ottoman et y reste huit ans, de 1849 à 1857. En tant qu’agronome et économiste8, il y est très actif: il travaille d’abord comme enseignant, puis comme directeur à l’Ecole agricole d’Ayamama (Istanbul), devient membre du Conseil des travaux publics et prend en 1854 la direction des grands domaines du premier ministre réformiste Rechid Pacha, en Thessalie. Suite à ses missions officielles dans les provinces ottomanes (Bursa, Kutahya, Dobroudja, Thessalie), il publie dans le Journal de Constantinople plusieurs articles sur l’économie politique qui paraîtront ensuite, à l’imprimerie du Journal, sous la forme de deux livres : Excursion agricole dans la 5
Fabien Knittel, Agronomie et innovation. Le cas Mathieu de Dombasle (1777‐1843), Presses Universitaires de Nancy, Nancy, 2009. L’œuvre le plus connu de Mathieu de Dombasle est la revue de L’Ecole agricole de Roville, Annales agricoles de Roville publiés entre 1824‐1837 ; voir aussi Mathieu de Dombasle, Le calendrier du bon cultivateur, ou Manuel de l'agriculteur praticien, Nancy: Haener, 1821, IV‐407 p. ; Mathieu de Dombasle, Œuvres diverses: Économie politique, instruction publique, haras et remontes, Paris : Bouchard‐Huzard ; Paris : Audot, 1843, 550 p. 6
Vlademir Illych Lenin, The Development of Capitalism in Russia, Collected Works, vol. 3, Moskova: Progress Publishers, 1963, p. 239; Neil Davidson, “The Scottish Path to Capitalist Agriculture 2: The Capitalist Offensive (1747‐1815)”, Journal of Agrarian Change, 2004, vol. 4, no. 4, pp. 411‐460: “The Scottish Path to Capitalist Agriculture 3: The Enlightenment as the Theory and Practice of Improvement”, Journal of Agrarian Change, 2005, vol. 5, no. 1, pp. 1‐72. 7
Ilie Corfus, L’agriculture en Valachie depuis la Révolution de 1848 jusqu'à la Réforme de 1864, Bucharest, Editura Academiei Republicii Socialiste România, 1976. 8
Pour les liens étroits et croisés entre l’agronomie et l’économie politique, voir Lluis Argemi “Agriculture, Agronomy, and Political Economy: Some Missing Links”, History of Political Economy, vol. 34, no. 2, 2002, pp. 449‐478. 5 plaine de la Dobroudja (1850) et La Thessalie agricole telle qu’elle est et telle qu’elle peut être (1851)9. Nous allons en aborder successivement les grandes lignes directrices dans les pages suivantes. La production de la richesse10 Le concept de production chez Ionescu suit la pensée classique de l’économie politique et surtout l’analyse de Jean‐Baptiste Say11. Selon lui, la production est la création de la valeur. Pour produire ou pour créer une valeur, il faut consommer ou détruire une foule d’autres valeurs, des richesses naturelles et sociales. Par exemple, le cultivateur crée un épi de blé d’un grain de blé ; mais la création de cet épi nécessite la consommation de l’engrais, du travail de l’homme et de celui des animaux, etc. Le résultat de la consommation de tous les agents de production, c’est la production de l’épi de blé, ce sont vingt grains au lieu d’un. La valeur des grains produits doit égaler la somme de toutes les valeurs dont la destruction est nécessaire pour la créer, sans quoi il n’y a pas de production de valeur et de richesse. Les vingt grains de blé obtenus constituent le produit brut. Si l’on déduit les frais de ce produit, reste le produit net. Cet excédent s’ajoute aux capitaux qu’un pays possède et accroît la richesse territoriale. Ionescu en déduit les maximes suivantes : pour s’enrichir, il faut produire ; pour produire, il faut consommer ; et pour consommer productivement, il faut avoir un produit net. La problématique s’inscrit bien dans celle des économistes depuis les travaux des physiocrates12. L’association des agents de production13 Ionescu note qu’il existe en Thessalie deux classes de propriétaires : les habitants des villages libres (kefalohoris) et ceux des villages‐domaine (tchifliks). Les paysans des kefalohoris exploitent la terre pour leur propre compte. Le propriétaire du sol avance à la culture le sol, le capital et le travail ; il suit, selon Ionescu, le mode d’exploitation le plus adéquat, dans l’intérêt du propriétaire et de l’agriculture en général. Ce type d’exploitation existe dans les 187 villages kefalohoris thessaliens. 9
Ion Matei, « Un agronome roumain dans l’Empire ottoman pendant les années 1849‐1859 », Studia at Acta Orientalia, tome 7, 1968, p. 295‐301. 10
Ion Ionescu, « Généralité sur la production de la richesse en Thessalie », Journal de Constantinople (Jour. Cons.), no 283, le 29 Janvier 1851. 11
Jean‐Baptiste Say, Traité d'économie politique, ou Simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses, Osnabrück: O. Zeller, 1966 (édition de 1841). 12
François Quesnay, « Maximes générales du Gouvernement économique d’un royaume agricole », Pyhsiocratie, Droit naturel, Tableau économique et autres textes, (édité par Jean Cartelier), Flammarion, Paris, 1991, p. 235‐267. 13
Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 6 Quant aux habitants des tchifliks, ils ne possèdent pas de terre, et exploitent en s’associant avec le propriétaire, qui n’avance à la culture que le sol et le capital, à la condition d’un partage des fruits. Ce type d’exploitation existe dans l’ensemble des 500 tchifliks de Thessalie14. Dans chacun de ces deux cas, les paysans suivent dans tout le pays le système de la petite culture exercée individuellement : le cultivateur du village kefalohori sur sa petite propriété ; le cultivateur du tchiflik sur la grande propriété mais partagée en autant de parcelles de terres arables qu’il y a de métayers dans le tchiflik. A ce point, Ionescu suit une analyse plutôt théorique en faisant abstraction de toute sorte de travail et de capital. Une telle analyse lui permet de conclure que le métayage n’est qu’une « association » entre le travail et le capital15. Selon lui, l’association est destinée à féconder la production agricole et donc la richesse publique, à condition que le principe de l’association soit appliqué avec discernement et probité. « Ce sont les associations industrielles qui nous ont donné les grandes artères de notre civilisation ; ce sont les associations agricoles qui créent le liquide qui parcourt ces artères pour porter dans tout l’organisation, la vie et les parties destinées à sa nutrition, à sa conservation et à ses développements »16. Les éléments de richesse sociale, le capital et le travail doivent, en utilisant les richesses naturelles, récompenser leurs associés de la manière suivante : la rente pour sol, l’intérêt pour le capital, le salaire pour le travail. Mais, comme le note Ionescu, si l’un des associés cherche à prédominer sur les autres, l’équilibre est détruit et la lutte, ouverte ou tacite, commence. « La tendance ou le fait lui‐même de monopoliser cette association soit au profit du capital, soit au profit du travail, produit une oppression réelle soit du faible par le fort, du pauvre par le riche, soit du fort par le faible, du capitaliste par le travailleur. Dans le premier cas, le capital se fait une part dans le partage des produits de l’association plus grande que le travail ; dans le second cas, c’est le travail qui prend plus que le capital, et dans les deux cas, il y a 14
Ion Ionescu, « Les avances du propriétaire », Jour. Cons., no 288, le 24 Février 1851. Le mot « association » devient vers le milieu du XIXe siècle le concept le plus discuté chez les économistes qui sont à la quête des nouvelles configurations sociales et économiques pour apaiser la misère des populations et les conflits sociaux. L’association y devient le corollaire de la question sociale. Il faut noter que l’Académie des sciences morales et politiques de France met en 1843 et ensuite en 1845 au concours la question suivante : « Rechercher quelles sont les applications les plus utiles qu’on puisse faire du principe de l’association volontaire et privée au soulagement de la misère », Joseph Garnier, Sur l’association, l’économie politique et la misère, Paris, Guillaumin, 1846. Pour une histoire de l’idée de l’association, voir Anne Fretel , « L’association comme réponse à la question sociale du XIXe au XXe siècle : », Revue de la régulation [En ligne] , n°2 | Janvier 2008 , mis en ligne le 18 février 2008, Consulté le 29 mai 2011. URL : http://regulation.revues.org/index1942.html, et aussi Hervé Defalvard, « Jalons pour une histoire de l’idée d’association chez les économistes français après 1848 », Les traditions économiques françaises 1848‐1939, (sous la dir. de P. Dockès, L. Frobert, Gérard Klotz, J.‐P. Potier, A. Tiran), CNRS Editions, Paris, 2000. 16
Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 15
7 déviation du principe de l’association, il y a injustice, et par conséquent, anarchie et misère »17. « Pour mettre de l’ordre dans la production et pour émanciper l’homme de la tyrannie de la misère »18, comme on voit plus en plus dans la première moitié du XIXe siècle, plusieurs philosophes recourent, pourtant, à l’association19. Selon la classification d’Ionescu, quelques uns, « prenant la misère comme la compagne inséparable de toutes les sociétés, ont coopéré à l’établissement de ces associations de charité »20. D’autres philosophes, tels que Saint Simon et Charles Fourrier, observant que « le travail n’est pas organisé dans les sociétés modernes où le salaire librement consenti et la concurrence forment la base de l’organisation du travail, ont formulé des doctrines qui promettent la béatitude céleste sur la terre : Saint Simon21 a bien posé le principe de l’association mais il en a négligé l’application. Fourrier22 s’est trop occupé de l’application, au point de se faire nommer le créateur de la cuisine d’avenir »23. Cependant, Ionescu souligne que « l’association sans la concurrence ne peut pas exister », peut‐être en se référant implicitement aux associations lancées et échouées par Robert Owen24, il ajoute aussi que « les nouveaux genres d’association n’ont pas 17
Ibid. Ibid. 19
Adolphe Blanqui, Cours d'économie industrielle, Conservatoire des arts et metiers, vol. 1, Paris : J. Angé, L. Hachette, 1838, pp. 109‐173 ; Karl Polanyi, “Pauperism and Utopia”, The Great Transformation, the Political and Economic Origins of Our Time içinde, Boston: Beacon Press, 1957, 315 p., p. 103‐110. 20
Ibid. Sur l’économie charitable, voir André Gueslin, L’invention de l’économie sociale, idée, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIXe siècle,(2e édtion), Economica, Paris, 1998, p. 85‐
114. 21
Selon Saint Simon, « l’industrie est une ; tous ses membres sont unis par les intérêts généraux de la production, par le besoin qu’ils ont tous de sécurité dans les travaux et de liberté dans les échanges. Les producteurs de toutes les classes, de tous les pays, sont donc essentiellement amis ; rien ne s’oppose à ce qu’ils s’unissent, et la coalition de leurs efforts nous parait, ainsi que nous l’avons montré dans les articles précédents, la condition indispensable pour que l’industrie obtienne tout l’ascendant dont elle peut et doit jouir », Henri Saint Simon, L’industrie ou discussion politiques, morales et philosophiques dans l’intérêt de tous les hommes livrés à des travaux utiles et indépendants, tome II [1817], dans Œuvres de Saint‐Simon et d'Enfantin, vol. XIX, Aalen : Otto Zeller, 1963, p. 47. 22
Fourrier s’explique ainsi : « Avant d’expliquer par quelles méthodes une Phalange concilie les intérêts de tant de sociétaires inégaux, et parvient à satisfaire pleinement chacun d’entre eux dans la triple rétribution assignée au travail, au capital et aux talents, il faut préluder sur les liens moraux qui unissent tant d’associés disparates, qui établissent une amitié sincère, et même un dévouement aveugle entre les classes riche et pauvre, si inconciliables dans le système civilisé, où les riches sont ligués pour spolier les pauvres, où le pauvre est intéressé à duper le riche, et où la classe moyenne déteste les grands et les petits. Un des ressorts les plus puissants pour concilier le pauvre et le riche, c’est l’esprit de propriété sociétaire ou composée. Le pauvre, en Harmonie, ne possédât‐il qu’une parcelle d’action, qu’un vingtième, est propriétaire du canton entier, en participation ; il peut dire, « nos terres, notre palais, nos châteaux, nos forets, nos fabriques, nos usines. » tout est sa propriété ; il est intéressé à tout l’ensemble du mobilier et du territoire », Charles Fourrier, Théorie de l’unité universelle, troisième volume, [1841], dans Œuvres complètes de Charles Fourrier, tome IV, Editions anthropos, Paris, 1966, p. 516‐517. 23
Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 24
Robert Owen, à l’instar de l’expérience de Lanark, décrit ainsi l’association agricole: « Agriculture, instead of being, as heretofore, the occupation of the mere peasant and farmer, with minds as defective in their cultivation as their soils, will then become the delightful employment of a race of men, trained in the best habits and dispositions; familiar with the most useful practice in the arts and sciences; …capable of forming and 18
8 réussi »25. Il conclut donc, en se référant explicitement à son « maitre de Roville », Mathieu de Dombasle26, que « la concurrence et l’association sont deux principes dont on ne peut dire que l’un vaut mieux que l’autre, mais qui régissent concurremment l’ordre social »27. Le principe de l’association obéit dans un tel contexte autant aux lois de l’harmonie de l’univers qu’aux lois de l’organisation sociale28. Comment fonctionne, selon Ionescu, une association en métayage ? Le capitaliste, c’est‐à‐dire le propriétaire foncier, apporte dans l’association ses fonds productifs, le sol et l’argent ; l’ouvrier, c’est‐à‐dire le métayer, fournit également les siens, la santé et le temps, dans le même but. « Le sol sans le travail reste stérile ; le capital sans le sol et le travail, reste improductif ; et le travail sans le capital reste inactif. L’harmonie entre ces instruments de production est indispensable pour la réussite de l’entreprise. Le capital ne peut pas se passer du travail et celui‐ci du capital. Le manque de justice de la part du propriétaire envers le métayer ou du métayer envers le propriétaire, est aussi pernicieux pour l’un que pour l’autre ; car tous les deux sont également intéressés au résultat de la production. »29 Par la nature même de cette mise en commun de fonds productifs, les agents de production sont des associés et non pas « des forts et des faibles, des prolétaires, des boyards et des paysans ». Cette association avec des fonds différents annule ces qualifications de maître et valet et est une solution aux maux qui troublent la société. « L’association, loin de détruire la hiérarchie sociale, la maintient et y puise même sa raison d’être ; car ce qui constitue la force et la beauté de ce principe, c’est le fait lui‐même de conducting combined arrangements [via communities of association] in agriculture, trade, commerce and manufactures, far superior to those which have yet existed in any of these departments, as they have been hitherto disjoined and separately conducted »; « These new farming and general working arrangements may be formed by one or any number of landed proprietors or large capitalists; by established companies having large funds to expend for benevolent and public projects; by parishes and counties to relieve themselves from paupers; by associations of the middle and working classes of farmers, mechanics and tradesmen to relieve themselves from the evils of the present system »; « These new associations can scarcely be formed before it will be discovered that… all the natural wants of human nature may be abundantly supplied, and the principle of selfishness will cease to exist… A principle of equity and justice, openness and fairness will influence the whole proceedings of these societies. », Robert Owen, Report to the County of Lanark, of a Plan for relieving Public Distress, Glaskow, 1821, p. 14, 46, 50. 25
Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 26
Christophe‐Joseph‐Alexandre Mathieu de Dombasle, « De l’organisation du travail, du paupérisme e de la misère dans sociétés humaines », Œuvres diverses. Économie politique, instruction publique, haras et remontes, Vve Bouchard‐Huzard, Paris, 1843, p. 143‐165. 27
Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 28
Ibid. 29
Ibid. 9 rendre égaux et de grouper, sous une même loi dans l’acte de l’association, des individus de conditions inégales dans l’ordre social »30. Selon Ionescu, si cette inégalité n’existait pas, il n’y aurait pas lieu de s’associer pour s’entraider. Une fois l’association établie, le capitaliste ne vit pas aux dépens du travailleur; les deux travaillent également dans un but commun. C’est la force vitale de l’association et la condition de la paix dans la société : « Méconnaitre ou mépriser le travail, soit du métayer soit du propriétaire dans l’acte de la production, c’est se préparer l’un et l’autre les plus grands revers en agriculture. L’antagonisme entre le métayer et le propriétaire donne lieu à des discordes, voir des luttes qui finissent par amener des pertes irréparables et par conséquent par faire de l’association un contre‐sens. L’association ne peut atteindre le but qu’elle se propose qu’avec de la confiance, et pourtant le propriétaire se méfie de son métayer et celui‐ci de son associé. L’association constituée sur son principe moral éloigne des associés les insultes qui jettent dans le cœur des métayers un levain de haine qui tôt ou tard finit par faire explosion et nuire aux intérêts des associés et à la production générale du pays. »31 Les avances du propriétaire32 L’association dans la production de Thessalie peut être injuste, et, par conséquent, oppressive, soit pour le travailleur, soit pour le propriétaire selon le taux qu’on fixe pour le profit du travail, du capital et du sol. Il faut donc d’abord déterminer la part de chacun de ces agents dans l’acte de la production. Selon Ionescu, qui suit l’analyse de l’économie politique classique, le salaire est facile à déterminer car c’est le prix de la location du travail, que l’entrepreneur escompte au travailleur au taux réglé par la libre concurrence, et, par conséquent, il ne peut donner lieu à aucune plainte. L’intérêt du capital se trouve dans les mêmes conditions, et il est communément fixé par le taux légal à 12% ou par l’usage à 20%. Quant au profit auquel a droit le propriétaire du sol, Ionescu pense qu’il peut être fixé d’une manière juste si on le fait consister dans ce qui reste après avoir payé tous les autres services productifs de tous les agents de production. Il poursuit donc sa démarche en analysant les paiements de divers services lorsqu’on cultive un stassis (0,1 ha) de terre de maïs et d’haricots dans la vallée de Tempé (tableau 1). 30
Ibid. Ion Ionescu, « L’association des agents de production », Jour. Cons., no 285, 9 le Février 1851. 32
Ion Ionesco, « Les avances du propriétaire », Journ. Cons., no 288, le 24 Février 1851. 31
10 Tableau 1. Production d’un stassis de terre de maïs et haricots Haricot, 50 ocques33 aux prix de 1 piastre l’ocque Maïs, 240 ocques aux prix de 0,3125 piastres l’ocque 75 piastres Total 50 piastres 125 piastres 40 piastres Coûts de production 4 labours Semence 7 ocques de maïs au prix d’une ½ piastre pour l’ocque 3,5 piastres 3½ ocques de haricots au prix d’une piastre pour l’ocque Binage 3,5 piastres 12 piastres Récolte du maïs 5 piastres Récolte des haricots 7 piastres Rentrée de la récolte 6 piastres 10 piastres Bois pour suspendre les épis et les conserver 1 piastre Egrainage des épis de maïs Effeuillage du maïs Transport au magasin du propriétaire 5 piastres Total 14 piastres 107 piastres 18 piastres Profit Production‐Coût= La somme de tous les services productifs du capital et du travail employés dans la culture d’un stassis de terre en maïs et haricots est de 107 piastres. Le sol auquel cette dépense a été consacrée produit 240 ocques de maïs et 50 ocques de haricots. En estimant ces denrées aux prix de 0,3125 piastres l’ocque de maïs et de 1 piastre l’ocque d’haricot, on obtient 125 piastres. En déduisant de cette somme produite la valeur de tous les services qui l’ont produite, il reste 18 piastres pour le profit du propriétaire. La rente d’un stassis de terre cultivée est donc de 18 piastres. Si cette terre restait inculte, elle rapporterait une rente de 2 piastres ; si elle est louée, son loyer moyen est de 14 piastres. La rente moyenne serait donc de 14 piastres, étant donné que le concept de loyer et celui de rente sont équivalents pour Ionescu. Ceci nous explique la motivation économique des propriétaires en Thessalie : 33
1 ocque représente 1 283 grammes. 11 « La culture donne au propriétaire du sol de la Thessalie 2, 3, 4, 5, 6 et 7 fois plus de profit que la rente du sol resté inculte. C’est ce profit qui stimule tous les propriétaires du sol à chercher la main‐d’œuvre et à ne s’éloigner devant aucune avance de capital nécessaire dans l’exploitation du sol. Inspirés du désir d’obtenir une rente plus élevée, les propriétaires de la Thessalie s’associent avec les travailleurs et mettent dans cette association, non seulement le sol, mais aussi le capital. Malgré ces avances, il y a en Thessalie une étendue de terre bien supérieure à la population agricole; car, dans tout ce pays, le chiffre de la population entière ne dépasse pas un demi‐million d’âmes. Il suit de ce rapport entre la terre et les bras que le travail est rare et cher, et la terre abondante et à bon marché »34. Le propriétaire foncier, en quête d’une rente plus élevée, fait pour l’exploitation du sol, des avances consistant en capital fixe ou en capital engagé dans les valeurs placées sur le bien‐fonds. Les métayers ne possèdent ni le sol, ni les bâtiments d’exploitation. C’est le propriétaire qui construit les bâtiments ruraux dans lesquels habitent les métayers. Le propriétaire leur donne aussi une portion de terre pour la plantation de vignes, d’arbres fruitiers, de mûriers. Les avances en capital fixe que les propriétaires fournissent aux métayers consistent donc en bâtiments d’exploitation, en champs, en pâturages pour l’entretien des animaux domestiques qui appartiennent aux métayers, en semence et en bois de chauffage. Bien que l’évaluation de toutes les avances des propriétaires varie d’un tchiflik à l’autre, et même d’un métayer à l’autre, ce sont ces cinq différentes catégories qu’Ionescu inclut dans l’association ; car les autres avances (faites en capital circulant) ne constituent que la dette du métayer. Celui‐ci paie l’intérêt et rembourse ces avances avec le fruit de son travail. En fixant la part de sol que le propriétaire avance au métayer à 50 stassis de terre, Ionescu évalue la rente qu’il a le droit d’obtenir à 700 piastres, en tenant compte du taux moyen de 14 piastres exposé plus haut. La maison du métayer a une valeur d’environ 2 000 piastres ; ce capital fixe qui a un intérêt de 12% avec un amortissement de 8%, soit 20% au total, constitue une avance annuelle de 400 piastres. La terre pour l’entretien du bétail du métayer avancée par le propriétaire a une rente d’environ 50 piastres. Le bois de chauffage que le propriétaire avance au métayer est estimé à 120 piastres. Enfin la semence représente un capital de 300 piastres dont l’intérêt est de 60 piastres par an. Selon les calculs de notre économiste, ces cinq avances en champs forment une somme de 1 330 piastres. Cette somme constitue la moyenne des avances en capital fixe que le propriétaire fait au métayer. D’après l’étude d’Ionescu, le minimum ne peut pas être au‐dessous de 600 piastres et le maximum au‐dessus de 2 000 piastres. 34
Ion Ionesco, « Les avances du propriétaire », Journ. Cons., no 288, le 24 Février 1851. 12 La production du métayer35 Quant à la production du métayer, celui qui cultive, par exemple, 12 stassis en maïs et haricots, obtient 480 tchumes36 de maïs. En déduisant la dîme37 qui représente un dixième de la production, il en reste 442 à partager38. Le partage se fait selon la proportion d’un tiers au propriétaire et de deux tiers au métayer. En déduisant donc le tiers du propriétaire, 148, et la part du régisseur, 30, il reste au métayer 264 tchumes. Ce métayer a 11 individus à nourrir auxquels il faut 2 tchumes par individu/mois, c’est‐à‐dire 264 tchumes par an; précisément la somme obtenue. Ionescu remarque que le métayer a donc produit juste autant qu’il lui faut pour vivre. La rente qu’il a donnée au propriétaire vaut à peine le tiers de ce qu’il a reçu en avance ; et, cependant, il prétend diminuer encore cette rente. Le métayer, loin de jouir d’un état prospère, par suite de son avilissement et de l’injustice qu’il commet en prenant du propriétaire plus qu’il ne lui restitue, est sans cesse dans la gêne, et le propriétaire éprouve continuellement des pertes. De fait, c’est le bilan classique du métayage décrit par plusieurs économistes ou agronomes, sous une perspective évolutionniste il ne représente qu’une étape transitoire entre le servage et le fermage39. Ionescu, se référant à Arthur Young40, résume cette approche : « … qu’il lui [Arthur Young] est impossible d’écrire un seul mot en faveur du métayage qui est la plus pitoyable de toutes les méthodes de louer les terres; car le propriétaire dupé reçoit une misérable rente, le métayer reste dans la plus extrême pauvreté, les terres se trouvent mal cultivées, la nation souffre autant que les parties intéressées, et le propriétaire se voit absolument contraint de fournir les provisions de la ferme, sinon ces terres resteraient incultes. C’est un cruel fardeau, ajoute‐t‐il [Arthur Young], pour le propriétaire d’être ainsi 35
Ion Ionesco, « La production du métayer », Jour. Cons., no 290, le 9 Mars 1851. Deux tchumes forment un ulchek (boisseau) qui est de 20 ocques. 37
La dîme dans la fiscalité ottomane est une prestation en nature ou en argent imposée sur tous les produits agricoles. Appartenant à la catégorie des droits religieux, elle consiste normalement dans le dixième de la production, mais cette proportion peut varier selon la région et le produit. 38
Bien qu’il y ait des erreurs dans les calculs, je continue à suivre Ionescu afin d’analyser ses propositions. 39
Jean‐Philippe Colin, « De Turgot à la nouvelle économie institutionnelle, brève revue des théories économiques du métayage », Economie rurale, no 228, 1995, p. 28. Pour quelques exemples d’une telle approche, voir Anne Robert Jacques Turgot, « Réflexions sur la formation et la distribution des richesses », dans Eugène Daire (éd.) Œuvres de Turgot, tome premier (réimpression en 1966, Osnabrück : O. Zeller), 1844, p. 20‐
22 ; Jean‐Baptiste Say, Cours complet d’économie politique pratique, tome 1, 3e édition par Horace Say (Osnabrück, Otto Zeller, 1966), 1852, p. 231‐239 ; Pelligrino Rossi, Cours d’économie politique (4e édition), dans Œuvres complètes de P. Rossi, tome 2, Librarie de Guillaumin, Paris p. 114‐120 ; Adolphe Blanqui, Cours d'économie industrielle, Conservatoire des arts et metiers, vol. 1, Paris : J. Angé, L. Hachette, 1838, p. 279‐290 ; Christophe‐Joseph‐Alexandre Mathieu de Dombasle, Œuvres posthumes, Traité d’agriculture, 1ère partie, économie générale, Bouchard‐Huzard, Paris, 1861 ; Adrien de Gasparin, Guide des propriétaires de biens ruraux affermés, Paris, Dusacq, 1851. 40
Arthur Young, Voyages en France, pendant les années 1878, 88, 89 et 90, entrepris plus particulierement pour s’assurer de l’état de l’agriculture, des richesses, des resources et de la prospérité de cette nation, tome 1, 2, 3 (traduit de l’angalais par François Soulès, avec des notes et observations par Alexandre de CAsaux), Buisson, Paris, 1794. 36
13 forcé d’affronter la plus grande partie des dangers qui attendent les cultivateurs de la manière la plus désavantageuse en confiant sa propriété à des gens ignorants, souvent négligents et quelquefois méchants »41. Ionescu fait alors appel au principe de l’association car, selon lui, il est bon et juste en lui‐même; il ne devient mauvais et injuste que dans l’application, lorsqu’une des parties contractantes dévie de son devoir. Quoique la production par le métayage soit condamnée par Arthur Young, Ionescu parle d’« un autre célèbre cultivateur », von Schwerz, qui fait le portrait, dans son Agriculture de la Belgique42, du métayer prospère43. Il pense que « lorsqu’on rehaussera le métayer à sa dignité d’homme et d’associé, alors on verra en Thessalie les résultats que Schwerz constate en Belgique »44. Afin d’analyser la production des métayers dans la région montagneuse de la Thessalie Ionescu prend comme exemple un tchiflick, Mitchoun, ayant une terre très fertile. L’ensemencement total de Mitchoun a été, en 1849, de 351 ulchek (boisseau) de blé45, 215 ulchek de seigle et 117 ulchek d’orge. La production, en 1850, a été de 2 235 ulchek de blé, 1 435 ulchek de seigle et 380 d’orge; ce qui fait un rendement de 6 pour 1 (tableau 2)46. Tableau 2. Mitchoun, 1849‐1850 Blé Seigle Orge Valeur Ensemencement (ulchek) 351 215 117 Production totale (ulchek) 2 235 1 435 380 Production d’un métayer riche 300 150 25 41
5 300 piastres Ion Ionesco, « La production du métayer », Jour. Cons., no 290, le 9 Mars 1851. Johann Nepomuk Hubert von Schwerz, Anleitung zur Kenntniss der belgischen Landwirthschaft, 2 volumes, Halle, Hemmerde und Schwetschke, 1807‐8. 43
Bien qu’ils conservent une approche évolutionniste de métayage entre le servage et le fermage, pour des analyses plus modérés comme celle de von Schwerz, voir Jean‐Charles‐Léonard Simonde de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, ou de la Richesse dans ses rapports avec la population, tome 1, Delaunay, Paris, 1819, p. 186‐200 ; John Stuart Mill, Principles of Political Economy with some of their applications to social philosophy, vol.1, (3rd ed.) John W. Parker and Son, London, 1852, p. 362‐382 ; Frédéric Bastiat, « Considérations sur le métayage », Journal des économistes, 1846, tome 13, p. 225‐239. Voir aussi Jean‐Pascal Simonin, « La défense du métayage par les agronomes économistes français au XIXe siècle », Communication présentée au XIIIe Colloque international de l’Association Charles Gide, Institutions dans la pensée économique, Paris, 27‐29 Mai 2010. 44
Ion Ionesco, « La production du métayer », Jour. Cons., no 290, le 9 Mars 1851. 45
Cette mesure de capacité n’est que de 18 ocques à Mitchoun. 46
« Le rapport entre la quantité de blé ensemencé et de seigle varie dans la région montagneuse autant selon l’influence de la température que selon la nature du sol. A Caria, la quantité du seigle ensemencé l’emporte sur celle du blé; à Pourica, elle lui est égale, et à Mitchoun, village situé au pied de l’Olympe, c’est le blé qui l’emporte sur celle du seigle. En s’éloignant de l’Olympe, le métayer introduit dans sa culture le sésame et le coton comme plantes sarclées; dans la vallée d’Alassona, par exemple, le maïs apparait dans les vallées arrosées par les rivières, et enfin dans la vallée de Tempe, le maïs sans être irrigué forme la base principale de l’assolement ». 42
14 Production d’un métayer pauvre Prix de l’ulchek en piastres 75 65 13 15 8
1 595 piastres 8 Ionescu observe cependant deux types de métayers en Mitchoun, l’un riche et l’autre pauvre. La production d’un métayer riche de Mitchoun a été en 1850 de 300 ulchek de blé, 150 ulchek de seigle et 25 ulchek d’orge; tandis que celle d’un métayer pauvre n’a été que de 75 ulchek de blé, 65 ulchek de seigle et 15 ulchek d’orge. L’évaluation des produits obtenus par ces deux métayers au prix de 13 piastres l’ulchek de blé et de 8 piastres l’ulchek de seigle et d’orge donne au métayer riche 5 300 piastres de produit brut et au métayer pauvre 1 595 piastres. Le métayer riche produit donc trois fois plus que le métayer pauvre; par conséquent, le métayer riche donne au propriétaire un revenu et à l’Etat une contribution trois fois plus grande que le métayer pauvre. Ainsi, Ionescu fait l’hypothèse que la question de l’augmentation de la richesse se simplifie et se réduit à la production. La production obtenue par le métayer riche est trois fois plus importante que celle du métayer pauvre; pour accroître la richesse, il faut augmenter la production, et pour augmenter la production, il faut donc enrichir le métayer. L’enquête plus large d’Ionescu sur la production de 500 métayers cultivant dans les différentes localités de la Thessalie nous donne les résultats suivants : la moyenne de la production dans la vallée de la Caria est de 1 500 piastres; de 1 800 dans la vallée de Mitchoun; de 1 200 dans la vallée d’Alassona; de 1 500 dans la vallée de Domenique; de 1 600 à Malogouste, et dans la vallée de Tempé de 2 000 piastres. Ce qui amène Ionescu à conclure que la moyenne générale de la production d’un métayer est de 1 500 piastres, et le maximum de 3 000 piastres. Ionescu fait ainsi des projections : les 500 métayers produisent en moyenne une quantité de denrées d’une valeur de 750 000 piastres. Si tous les 500 métayers produisaient le maximum, ils auraient une valeur de 1 500 000 piastres, c’est‐à‐dire une production double; si tous produisaient comme le métayer riche de Mitchoun, la production serait triplée. Dans ces conditions, le métayer pauvre devient une perte pour le propriétaire, autant que pour l’Etat. Comme le notait Adrien de Gasparin47, c’est une question d’administration des domaines et des métayers. Partout en Thessalie où le propriétaire administre bien les métayers, la production est double et triple de ce qu’elle est là où les métayers sont mal administrés. 47
Il est intéressant de voir qu’Adrien de Gasparin, à qui Ionescu se réfère, n’est pas du tout favorable à un régime agraire sous le métayage, voir Adrien de Gasparin, Guide des propriétaires de biens ruraux affermés, Paris, Dusacq, 1851. 15 Le partage des produits48 Partout où le métayage se pratique, le partage de la production se fait non seulement d’après les produits de la culture des végétaux, mais aussi d’après le croît de bétail, par portions égales, note Ionescu. En Thessalie le partage ne concerne pourtant que les produits de la culture des végétaux; le métayer seul jouit des revenus de l’élevage des animaux entretenus sur le sol du propriétaire. Cette caractéristique régionale incite les métayers qui ont des moyens à investir dans l’élevage, comme le règlement de 1862 concernant le métayage en Thessalie le dénonce (voir la conclusion). D’après Ionescu, la terre, l’animal et l’homme sont les trois pivots de la production ; les matières obtenues sont partagées en trois parties, l’une pour le sol, la seconde pour l’animal et la troisième pour l’homme. Le sol est fourni par le propriétaire qui reçoit un tiers de la production, tandis que les parts de l’animal et de l’homme sont apportées par le métayer qui reçoit les deux autres tiers, qui représentent la récompense du travail. Le métayer prend donc deux parties et le propriétaire, une, c’est‐à‐dire que, sur la masse totale de la production, un tiers appartient au capital et les deux autres au travail. D’après Ionescu, le travail en Thessalie n’est plus exploité par le capital; en revanche, c’est le travail qui exploite le travail. En effet, un pauvre travailleur, n’ayant d’autre ressource que son travail, a besoin pour cultiver le sol du secours de l’animal et c’est le métayer riche qui avance au travailleur le bœuf qui va cultiver le sol du propriétaire. Les produits obtenus sont partagés d’abord avec le propriétaire du sol qui en prend le tiers et ensuite avec le métayer riche, propriétaire du bœuf, qui en prend la moitié. Les métayers propriétaires de bœuf, en se comportant d’une façon aussi injuste envers le propriétaire auquel ils veulent donner le moins possible, ne sont pas moins injustes envers les travailleurs auxquels ils ont fait l’avance d’un bœuf. Au lieu de prendre, eux aussi, le tiers des produits obtenus, comme le propriétaire du sol, ils en prennent la moitié. Quant aux métayers pauvres dépourvus de moyens d’augmenter la production, ils ne font que restreindre la culture : le métayer riche produit et gagne de plus en plus, le métayer pauvre de moins en moins. Par exemple, des 120 ulchek de maïs qu’il obtient à la fin d’une année d’exploitation, le métayer pauvre donne 12 ulchek pour la dîme, 28 pour le tiers du propriétaire et 40 pour la moitié du métayer riche qui lui a avancé le bœuf. Il lui reste 40 ulchek ou 320 piastres avec lesquelles il peut se nourrir. Cet exemple prouve à Ionescu que la misère n’existe pas dans ce système, et le conduit à solliciter ardemment un moyen fondamental d’améliorer l’agriculture en enrichissant le métayer : il faut lui procurer l’instrument de travail, le bœuf. Cette solution, selon lui, est très facile à exécuter 48
Ion Ionesco, « Le partage des produits », Jour. Cons., no 293, le 24 Mars 1851. 16 car les 40 ulchek que le métayer pauvre donne au métayer riche pour la location du bœuf, représentent 320 piastres, soit la valeur du bœuf. Pour parvenir à cette solution qui doit permettre d’enrichir le métayer, de donner de l’impulsion à l’agriculture, d’augmenter les revenus de l’Etat, d’accroître les redevances du propriétaire et de mettre un terme à l’injustice dont les travailleurs sont l’objet au grand détriment de la moralité et au grand préjudice de la richesse publique, il pense qu’il faut avoir recours aux propriétaires eux‐mêmes. Le travail du métayer de Thessalie est largement et même trop récompensé, selon Ionescu. En se référant aux vives discussions sur les rapports entre métayers et propriétaires, au Congrès central d’agriculture qui avait eu lieu à Paris en 184649, il note que la paix entre le capital et le travail n’est pas troublée en Thessalie du point de vue de la production par le principe du partage ou de la distribution de la richesse, qui est partout la cause de révolutions sanglantes; en effet, dans cette région c’est le propriétaire qui sacrifie chaque année le tiers de ses avances puisqu’en retour de leur valeur il ne lui échoit qu’un tiers. Pour le faire rentrer dans ses avances et pour mettre un terme à l’exploitation du métayer pauvre par le métayer riche, la seule solution est d’enrichir le métayer. Le métayer qui possédera le bœuf pourra produire plus et profiter d’une plus grande part des produits. Ionescu pense que le propriétaire, qui fait au métayer toutes les avances de capitaux pour exploiter le domaine, peut faire au travailleur l’avance de 400 piastres pour qu’il puisse acheter son propre bœuf. La conséquence sera immédiatement appréciée par le travailleur pauvre, le propriétaire et l’Etat. Car le pauvre qui recevra un bœuf ne partagera les produits de la culture qu’avec le propriétaire, ce qui double la part du pauvre : au lieu de rester à la fin de l’année avec 320 piastres, il disposera de 640 piastres qui lui resteront après avoir payé la dîme à l’Etat et le tiers au propriétaire. Le pauvre qui profite de cette situation investit plus dans la culture des végétaux. Le propriétaire augmente aussi ses revenus grâce à l’augmentation du nombre de travailleurs. Dans l’application de cette mesure qui accroît en même temps les revenus de l’Etat, le propriétaire peut mettre de son côté toutes les garanties exigibles. Ionescu conclut que, dès la fin de la première année, le pauvre peut racheter avec le surplus des produits le bœuf du propriétaire, et, s’il ne parvient pas à racheter complètement le bœuf à la fin de la première année, il ne manquera certainement pas de le faire dès la fin de la deuxième. 49
Congrès central d'agriculture, Session de 1846 (et de 1847), Compte‐rendu, procès‐verbaux des séances et rapports importants recueillis par […], 2 volumes, Paris, [13 Rue de Grammont], 1846‐1847. 17 Le compte de la production50 Après avoir étudié les avances que les propriétaires font aux métayers et la production des métayers, ainsi que les principes adoptés dans le partage des produits, Ionescu analyse finalement le compte des associés, afin de connaître quels sont les pertes et les profits de l’industrie agricole en Thessalie51 : -
la production du métayer est en moyenne de 1500 piastres ; -
lors du partage des produits, l’Etat prend le dixième de la production ; le propriétaire un tiers du reste ; les métayers les deux autres tiers ; -
de la somme de la production moyenne d’un métayer, qui est de 1500 piastres, on déduit la dîme qui est 10%, 150 piastres, et on obtient 1350 piastres ; -
le propriétaire prend le tiers de 1 350 piastres, c’est‐à‐dire 450 piastres ; -
le métayer les deux tiers, c’est‐à‐dire 900 piastres ; Le propriétaire de la Thessalie qui a avancé 1330 piastres à son associé obtient, à la fin de l’année agricole, 450 piastres, c’est‐à‐dire, d’abord une perte de l’intérêt et ensuite une diminution même du capital. Par rapport à la somme initiale, la perte est de 880 piastres, soit 66%. Le propriétaire a donc perdu et perd tous les ans les deux tiers de ses avances. Poursuivant son analyse sur l’échantillon de 500 métayers, Ionescu constate qu’ils reçoivent chaque année du propriétaire 750 000 piastres et qu’ils ne lui en restituent que 250 000. Les métayers lui font donc perdre tous les ans un demi‐million piastres. Pour équilibrer les comptes entre les métayers et les propriétaires, il propose que la production soit triplée, ce qui triplerait aussi les revenus du trésor impérial et éviterait la perte annuelle d’un demi‐million de piastres. Afin de prouver la justesse de son raisonnement, Ionescu prend deux villages en exemple, l’un composé de métayers pauvres, et l’autre de métayers riches. Le premier village, Velechnik, est dans la vallée d’Alassona et est habité par 10 métayers. La récolte totale de 10 métayers en 1850 est de 3 873 piastres, soit 387 piastres par métayer, chacun ayant reçu une avance du propriétaire de 1 330 50
Ion Ionesco, « Le compte de la production », Jour. Cons., no 306, le 29 Mai 1851. Ionescu insiste beaucoup sur l’importance du système de la comptabilité agricole dans chaque tchiflik. Il sera ainsi possible de mieux administrer les domaines, de superviser les avances que font les propriétaires aux métayers, les coûts de production, les profits et de moraliser l’association entre le propriétaire et les métayers, Ion Ionescu, « La comptabilité », Jour. Cons., no 310, le 19 Juin 1851. 51
18 piastres. Chacun de ces métayers fait donc éprouver au propriétaire une perte de 943 piastres (tableau 3)52. Tableau 3. Velechnik, 1850 Blé Seigle Orge Maïs Coton Sésame
Production en ulchek 611 136 164 70 197 980 Dîme 61 13 16 7 ‐ 90 Somme à partager 550 123 149 63 ‐ 880 Le tiers du propriétaire 183 41 49 23 294 Prix courants en piastres Valeur totale du tiers du propriétaire 13
8
10
8 1
2379
328
490
184 197 294
L’autre exemple montre que, plus le métayer est riche, plus les pertes du propriétaire diminuent. La récolte totale de 30 métayers habitant le village de Laspohori, dans la vallée de Tempé, est en 1850 de 35 618 piastres, soit 1 187 piastres par métayer (tableau 4). Le métayer pauvre de Velechnik rapporte 387 piastres par an, ce qui fait une différence de 800 piastres entre le travail du métayer riche et du métayer pauvre. Sur les 30 métayers de Laspohori, seuls 20 sont riches. Du fait des 10 métayers pauvres, même dans ce village, le propriétaire perd 123 piastres sur chaque métayer. Si tous les métayers étaient riches, non seulement le propriétaire n’éprouverait aucune perte, mais il pourrait réaliser un bénéfice. Tableau 4. Laspohori, 1850 Maïs Haricots Sésame Coton Production en ulchek 1841,5 14 240 1094 632 Dîme 184 1420 109 63 Somme à partager 1657,5 12820 904 569 Le tiers du propriétaire 616 4273 301 189 Prix des denrées en piastres Valeur totale du tiers du propriétaire 50
1
1 ½ ½ 30800
4273
451 95
Autre exemple, le métayer riche de Michoun‐Hadji‐Dimo qui a rapporté, en 1850, 1720 piastres aux propriétaires pour 1330 piastres qui lui avaient été avancées (tableau 5). Il a donc remboursé l’avance du propriétaire, en lui donnant, en même temps un profit de 390 piastres. Le profit est 52
Bien qu’il y ait des erreurs dans les calculs, je continue à suivre Ionescu afin d’analyser ses propositions. 19 produit par le métayer riche, et la perte par le métayer pauvre. De ces faits Ionescu conclut qu’il faut enrichir le métayer ; en effet, avec le métayer pauvre, la production de la Thessalie est en perte. Tableau 5. Métayer riche de Michoun‐Hadji‐Dimo, 1850 Blé Seigle Orge Production en ulchek 300 250 25 Dîme 30 25 2 Somme à partager 270 225 23 Le tiers du propriétaire 90 75 7 Prix des denrées en piastres Valeur totale du tiers du propriétaire 14
8
10 1260
390
70 L’endettement des métayers53 La constatation principale d’Ionescu est qu’en Thessalie, il est impossible d’accroître la production agricole du fait de la pauvreté de la plupart des métayers. Outre la différenciation entre les métayers due à la distribution inégale des instruments de travail, il souligne aussi l’endettement des métayers comme facteur déterminant dans leur pauvreté. Selon Ionescu, le crédit réel et le crédit personnel sont les deux moyens de s’endetter. Le premier concerne les propriétaires qui peuvent se procurer des capitaux ayant des garanties à donner, et le second concerne les métayers qui, n’ayant aucune garantie réelle, obtiennent des propriétaires un crédit personnel. Dans une association de métayage, le propriétaire fait au métayer l’avance du sol et des valeurs capitales répandues sur les biens‐fonds et partage les produits. Mais le capital nécessaire pour l’achat des animaux de travail, du mobilier, des aliments pour les animaux, des provisions de ménage, ainsi que pour le salaire des journaliers et d’autres dépenses est fourni au métayer par le propriétaire sans aucune garantie. Ce capital de circulation compose la dette des métayers de la Thessalie. En suivant l’argument de Thaer54, Ionescu remarque que plus la dette est grande, plus les revenus du domaine sont grands ; plus le capital est grand, plus la production se développe et enrichit. Mais il faut payer les intérêts et rembourser le capital. Il existe cependant, en Thessalie, un grand nombre de métayers qui ne pensent nullement à payer leur dette, ni même les intérêts de leur dette. Les 53
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Ion Ionescu, « La dette », Jour. Cons., no 312, le 29 Juin 1851. Albrecht Daniel Thaer, Principes raisonnés d'agriculture, Paris, 1830. 20 métayers les plus endettés parviennent à une certaine aisance et ne travaillent plus; après avoir consommé le capital, ils ont trouvé le moyen d’assurer leur existence quotidienne, de rapporter le moins de revenu possible au propriétaire et, se faisant passer pour pauvres, ils se mettent dans la position de ne jamais payer. Pour Ionescu, ce n’est qu’une banqueroute permanente. Comme il le rappelle aux lecteurs, l’administration ottomane avait pourtant introduit en 1848 des mesures concernant les crédits agricoles pour améliorer les conditions des paysans endettés et donner une impulsion à la production agricole55 : le taux de crédit agricole est fixé à 8%56 ; tous les crédits doivent être d’abord révisés d’après ce nouveau taux et la dette à acquitter doit être ensuite répartie aux acomptes dans une période de cinq ans ; l’acquittement des dettes doit désormais se faire sans y appliquer l’intérêt composé. Ionescu apprécie ces mesures et confie qu’au nom du principe que toute avance doit être remboursée, Rechid Pacha, qui avait lui‐même préparé la réforme, a renoncé aux intérêts du capital de circulation qu’il avait avancé à ses métayers en Thessalie. Le but est de les mettre en état de pouvoir s’acquitter de la dette dans des termes qui ne puissent les gêner en aucune matière. De même, dans le village de Laspohori, les métayers qui étaient pauvres il y a 10 ans ont emprunté et travaillé avec le capital de circulation qui leur a été avancé et, suivant la voie que leur propriétaire leur a tracée, ils ont remboursé peu à peu le capital, et ont réussi à s’enrichir. Ces métayers rapportent aux propriétaires presque 1 500 piastres par an, tandis que partout, en Thessalie, les métayers endettés ne rapportent que 500 piastres. Le capital ayant ainsi été reconstitué, il peut être avancé de nouveau ; les métayers qui deviennent plus riches peuvent cultiver une plus grande étendue de terre ; les propriétaires voient une augmentation dans la rentrée de leurs avances ainsi que l’Etat dans celle de la richesse territoriale et de ses revenus. Outre ces mesures bénéfiques à l’économie rurale, Ionescu suggère d’établir aussi une institution officielle de crédit pour que les propriétaires et les métayers bénéficient de taux d’intérêt suffisamment bas et pour des termes longs. Celle‐ci va fonctionner comme une banque ou caisse agricole, à l’instar des institutions de crédits qui existent déjà en Allemagne, Belgique et Ecosse, et régulariser le système de crédit agricole qui fonctionnait comme système d’usure en Thessalie57. Un 55
Tevfik Guran, « Zirai Kredi Politikasinin Gelismesi 1840‐1910 », dans son 19. Yuzyil Osmanli Tarimi, Istanbul, Eren Yayincilik, 1998, p. 146‐7. 56
L’administration le révise en 1851, en tenant en compte des taux du crédit courant dans les marchés, et le fixe à 12%, Ibid., p. 147. 57
Ion Ionescu, « Les éléments du crédit », Jour. Cons., no 316, 19 Juillet 1851 ; Ion Ionescu, « Les systèmes de crédit », Jour. Cons., no 318, le 29 Juillet 1851. 21 tel projet se réalise en effet en 1855 lorsque l’administration ottomane décide la création d’une caisse agricole en Thessalie58. Cette caisse, gouvernée par un conseil composé de fonctionnaires et de représentants locaux, avec pour objectif la mise en œuvre des principes du crédit déjà déclarés en 1848, est en fait une coopérative de crédit, dont le capital est formé par la contribution de ses associés. Mais, comme Rechid Pacha le confie à Ionescu, il existe des propriétaires « encore attachés à l’ancienne routine préjudiciable pour tout le monde, pour les particuliers comme pour l’Etat, et qui, en dernière analyse, ne donne que de mesquins bénéfices, tout en rendant le propriétaire coupable d’injustice et d’égoïsme envers son associé le métayer ». Bien qu’il soit négligé dans les articles d’Ionesco publiés en 1851, il existe pourtant un autre acteur, le régisseur des domaines (soubachi), fortement impliqué dans ce système comme prêteur et/ou intermédiaire de crédit. Ionescu ne l’examine qu’en 1854, dans un rapport présenté au gouvernement ottoman au sujet de l’endettement paysan en Thessalie59 : le régisseur avance des crédits en intérêt composé en même temps qu’il impose aux métayers diverses sortes d’obligations et redevances en contrepartie de leur dette et entreprend des ventes anticipées qui les oppriment. En tenant compte de toutes sortes de paiements (en nature et argent), Ionescu constate que l’intérêt d’une dette métayère monte ainsi à 42%60. Conclusion L’analyse conceptuelle de la production agricole en Thessalie présentée par Ionescu, révèle d’abord les dynamiques économiques et sociales d’un pays de métayage : « association » des propriétaires fonciers et des paysans sous un système de métayage, différentiation sociale parmi les métayers, pauvreté et endettement des métayers et bas niveaux de la production agricole, des profits et des revenus fiscaux. Elle propose ensuite des solutions institutionnelles61 pour rendre le métayage plus productif par l’enrichissement des métayers pauvres afin que la production agricole et les revenus des propriétaires et de l’Etat s’accroissent. Selon Ionescu, il est ainsi nécessaire d’offrir des bœufs 58
Archives ottomanes de la présidence du conseil (Arch. Ott.), I.MVL 328/14022 (1855). Il est probable que notre observateur économiste qui n’a pas eu la chance, en 1850 et 1851, de s’insérer si profondément dans le terrain, le découvre lorsqu’il devient en 1853 le directeur des domaines de Rechid Pacha, voir Ion Ionescu, « Compte‐rendu de l’administration des domaines de son Altesse Réchid Pacha, depuis le 1er Mars 1853 jusqu'au 1er mai 1854 », Jour. Cons., no 521, le 9 Juin 1854. 60
Arch. Ott., HR.MKT 92/5 (1854). 61
Dans une certaine mesure, cette analyse peut être lue du point de vue de l’économie institutionnelle, voir Jean‐Philippe Colin, « De Turgot à la nouvelle économie institutionnelle, brève revue des théories économiques du métayage », Economie rurale, no 228, 1995, p. 28‐34. 59
22 aux métayers pauvres, d’annuler les dettes des métayers pauvres, d’établir une institution officielle de crédit et d’introduire un système de comptabilité agricole. Cette analyse reflète l’idéologie d’un économiste « quarante‐huitard » qui cherche la croissance économique sans transformer la hiérarchie sociale (voir « la voie prussienne »). Elle diffère de la vision plus sociale qu’économique de l’administration ottomane, confrontée à la question sociale en milieu rural et notamment dans les pays de métayage (la Bosnie, la Thessalie, la province de Ioannina, celle de Vidin‐Nish). Le règlement régional relatif au métayage en Thessalie, dit « règlement de la Thessalie », codifié en 186262 sous la tutelle du gouvernement central, par une commission provinciale composée de fonctionnaires locaux, propriétaires fonciers, fermiers et métayers témoigne de ces soucis administratifs. Il prévoit, en effet, la suppression des postes de régisseur, la nomination d’un directeur de ferme dans chaque domaine, la régularisation des rapports et des obligations entre les propriétaires et les métayers, la réglementation du marché du crédit, la participation des métayers dans les comices agricoles, des mesures fiscales pour que les métayers s’investissent plus sur la culture des terres que sur l’élevage ainsi que le contrôle rigide des propriétaires et métayers pour assurer la continuité de la production agricole. Ces clauses visent essentiellement à apaiser les conflits agraires dans lesquels les métayers se sentent opprimés, tout en veillant à ce que soit maintenu le niveau de production des végétaux, sans lequel les revenus des propriétaires fonciers et d’Etat ne peuvent être assurés. Entre ces tensions sociales et économiques, l’analyse d’Ionescu nous fait découvrir les dynamiques économiques de la question sociale en Thessalie ainsi qu’une version révisionniste de la pensée économique concernant le métayage. 62
Arch. Ott., I.MVL 463/20920 (1862). L’administration ottomane codifie non seulement un code rural universel en 1858 mais aussi les règlements régionales relatifs au métayage pour chacun des pays de métayage, voir ceux de Ioannina en 1848 et de la Bosnie en 1859. Voir Huri Islamoglu, « Property as a Contested Domain: A Re‐Evaluation of the Ottoman Land Code of 1858 », dans son Ottoman History as World History, Istanbul, Isis, 2007. 
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le traité d`Ion Ionescu de la Brad sur le métayage Alp Yücel Kaya