Commentaire littéraire : L’élégance du hérisson M. Barbery
Les classes sociales les plus modestes ont conquis tardivement leur place dans le roman. C’est au 19ème siècle que
des écrivains tels qu’Emile Zola ou Flaubert placent au cœur de leurs œuvres des ouvriers comme dans l’Assommoir
ou une servante, comme Félicité dans un cœur simple. Cet intérêt relativement récent ne se dément pourtant pas
depuis. Ainsi, dans son deuxième roman, L’Elégance du hérisson, Muriel Barbery a choisi pour héroïne, la concierge
d’un immeuble bourgeois du 15ème arrondissement de Paris. L’extrait proposé, situé dans les toutes premières pages
du roman, propose un portrait du personnage principal du récit. Cette présentation attendue dans un incipit se
révèle pourtant originale tant par sa présentation que par la personnalité inattendue de l’héroïne. En effet, celle-ci
dresse un autoportrait paradoxal fait au présent où derrière les détails péjoratifs perce l’humour grinçant de
l’autodérision. Conforme aux préjugés bourgeois, la concierge néanmoins se révèle progressivement une femme
cultivée et fine qui pose un regard impitoyable sur les bourgeois qu’elle côtoie quotidiennement. Comment
l’autoportrait caricatural de l’héroïne révèle-t-il une critique piquante de la bourgeoisie dans la comédie sociale
qu’elle impose à tous ?
I.
Autoportrait paradoxal et caricatural fait sur un ton humoristique
a. Un autoportrait caricatural (>>autodérision)
Enonciation : //journal intime, présent d’énonciation >proximité avec le lecteur comme pris sur le vif, Narratrice
personnage « je »
Enumérations avec gradation « veuve, petite, laide grassouillette » (3ème terme dont le suffixe prête à sourire,
langage parlé) ou « pauvre, discrète, insignifiante » : dénigrement paradoxal dans un portrait sans complaisance qui
prend une dimension humoristique proche de la caricature avec le choix de détails ridicules et destinés à faire
sourire de ses propres faiblesses : « oignons aux pieds » (pittoresque) « certains matins auto-incommodants »
(périphrase humoristique pour désigner des réveils difficiles après un sommeil profond) ou encore « haleine de
mammouth » (humour de l’expression très imagée et populaire avec rappel du « grassouillette)
Portrait par le manque : négation « je n’ai pas fait d’études » : auto dénigrement ; « comme je suis rarement aimable
quoique toujours polie »
Le chat : double de la narratrice « lui comme moi » ; « un gros matou paresseux» ; « sentir mauvais des pattes » :
rappels des « tares » de sa maîtresse ; cocasse de l’association d’un symptôme physique et d’un trait psychique
« contrarié »
>>>> Eveille la curiosité du lecteur en même temps qu’il l’informe
b. Le stéréotype de la concierge
Procédés de généralisation : pluriel (« les concierges » « les dites concierges » « des gros chats ») ; « la concierge
d’immeuble » art. défini désigne une catégorie
« je corresponds si bien à ce que la croyance sociale » locution adverbiale intensive : adéquation complète entre le
pronom « je » désignant l’héroïne et « la croyance » développée plus loin « l’image de la concierge vautrée » +
« gros chats » = « gros matous »
« vieilles, laides, revêches » (cf. 54 ans, l.14 ; l.9-10 « rarement aimable » ; « guère d’efforts pour nous intégrer… »
Activités : coussins recouverts de taies au crochet + télévision
II.
Une critique acerbe de la bourgeoisie
a. L’antithèse de la concierge : la bourgeoisie
Vaste opposition entre les habitants du « 7 rue de grenelle » et leur concierge :
- De fortune (« bel hôtel particulier avec cour et jardin intérieurs » (adjectif mélioratif renforce l’expression encore
renforcée par le complément du nom) + « scindé en 8 appartements de grand luxe » (complément du nom mettant
à nouveau en relief le luxe ostentatoire de l’habitat et donc de ses habitants) ≠ « toujours été très pauvre » « je tapai
dans l’épargne conjugale, si durement amassée » (adverbes intensifs mettant en valeur les difficultés financières de
l’héroïne)
- De sociabilité : « tous habités » ≠ « je vis seule avec mon chat » + « les résidents traversant le hall » tandis que la
narratrice reste « calfeutrée dans mon antre » >>> cloisonnement de la narratrice face à une liberté de mouvement
- De l’espace habité : « appartements […] tous gigantesques » ≠ « dans la pièce du fond » « dans la pièce voisine »
« la loge »
Ces personnages n’ont rien à voir entre eux et cette vaste antithèse révèle une tension que la narratrice ne manque
pas de souligner « on ne m’aime pas on me tolère » (pronom indéfini désignant les propriétaires qui s’oppose au
pronom personnel de 1ère personne + verbe aimer nié associé au verbe tolérer qui sous-entend une forme
d’animosité sourde)
b. Les préjugés bourgeois
« la croyance sociale » : lexique désignant une idée qui relève du non rationnel associé à l’adjectif qui donne l’origine
de cette idée qui est sujet à caution.
« et puisqu’il est écrit quelque part » + « gravé » (verbes qui pose l’idée comme une certitude inébranlable
renforcée ironiquement par le complément vague remettant discrètement en cause l’affirmation précédente + faux
rapport logique de cause à effet entre les 2 propositions) + « en lettres de feu »+ « fronton » : aspect officiel connu
de tous comme une loi générale (nous rappelant la formule « Egalité Liberté Fraternité que l’on trouve sur les
fronton des bâtiments officiels)
C’est justement ce conformisme (« en manque plus qu’en veine d’imagination : comparatif dévalorisant) que la
narratrice semble reprocher le plus aux bourgeois, ces êtres pétris de préjugés immuables et sclérosants au point
que la narratrice affirme qu’elle est prisonnière d’une image préconçue : « formaient l’image de la » « que ma
condition impose » ou encore « comme il est peu courant »
c. L’ironie au service de la satire
L’humour dont la narratrice fait preuve pour elle-même devient plus cinglant quand elle l’applique à la société
dominée par la bourgeoisie. Ainsi remet-elle en cause de façon ironique cette « croyance sociale » : « la grande
illusion universelle » (terme péjoratif renforcé par les adjectifs ; monde d’apparences dont elle n’est pas dupe mais
auquel elle se sent forcée de participer en jouant son rôle)
« selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré » antiphrase qui remet en cause notamment grâce
à l’adverbe une catégorie sociale pleine de certitudes que visiblement elle ne partage pas d’où ironie d’autant plus
savoureuse « pour nous intégrer à la ronde de nos semblables » avec l’emploi d’un jeu de mot sur le terme qui dit
tout le contraire de ce qu’elle pense puisque les bourgeois ne lui ressemblent en aucun cas
« au fronton du même firmament imbécile » oxymore entre un terme célébrant la supériorité et un autre l’idiotie :
bourgeois ridiculisé car il apparaît en plus prétentieux (fronton : terme décalé, employé hors contexte idem
firmament >>>ironie par effet de décalage
>>> la narratrice se révèle une observatrice fine et impitoyable, elle qui a très bien appris son rôle, celui imposé par
la société bourgeoise.
III.
Le jeu des masques : derrière la concierge se cache une intellectuelle
a. Etre concierge, un masque : la narratrice joue à être concierge
Présentation et syntaxe volontairement simplistes (sujet verbe complément des 1ère phrases) du début conforme à
ce qu’on peut attendre d’une concierge : // fiche de renseignement avec identité incomplète « Renée », âge, passé
professionnel avec références tel un curriculum vitae.
Vocabulaire populaire conforme à ce qu’on peut attendre d’une concierge : « matou » pour chat ; « vautré » qui
reflète le dénigrement que la narratrice perçoit ; « grassouillette » « tapait dans l’épargne » expression familière…
Métier de concierge qui consiste à espionner être au courant de tous les « événements » : »information vitale à
toute sentinelle » + « savais que quelqu’un passait » « m’enquérais discrètement » (verbe spécifique renforcé par
l’adverbe) + « qui entre qui sort avec qui et à quelle heure » (accumulation mimant les préoccupations de l’espion à
qui rien ne doit échapper) « l’œil de bœuf » (fenêtre ronde qui symbolise la fonction de la concierge).
Plus encore l’important c’est de voir sans être vu d’où l’omniprésence du vocabulaire du camouflage « protégée des
bruits et des odeurs » (à noter qu’elle se protège des propres nuisances qu’elle produit elle-même pour donner
l’illusion d’être une vraie concierge c’est-à-dire conforme à l’image de la concierge !) Elle joue bien un rôle comme le
souligne par opposition l’expression « selon mon cœur ». + calfeutrée dans mon antre » « cachée derrière la
mousseline blanche » « ma cachette »
Renée est devenue maître dans l’art du camouflage (celui du lieu ou même du langage) mais s’amuse également
dans ce portrait subtil à lever le masque pour dévoiler sa véritable nature…
b. Quand l’intellectuelle se dévoile
La composition du portrait témoigne d’une bonne maîtrise de l’art de s’exprimer clairement : 1er § présentation
personnelle doublée d’une évocation de l’image à laquelle elle essaie de correspondre ; 2ème paragraphe : habitudes
de la concierge qui excelle dans l’art d’espionner sans être vue 3ème § : goûts personnels
La syntaxe se fait de plus en plus complexe à mesure que le portrait se dessine. Lignes : 9-14multiplication des
propositions subordonnées qui s’emboîtent avec de nombreuses nuances comme la sub. De cause « comme je
suis.. » suivie d’une concessive « quoique toujours polie » suivie ensuite d’une consécutive « si bien à ce que… que »
révélant ainsi une maîtrise irréprochable de la grammaire permettant ainsi d’exprimer des idées élaborées.
A cela naturellement s’ajoute la maîtrise d’un vocabulaire extrêmement élaboré : « la croyance sociale a aggloméré
en paradigme de la concierge d’immeuble » qu’on peut traduire simplement en ces termes « la société a créé une
image de la concierge type » + « un des multiples rouages que fait tourner la grande illusion universelle »
(métaphore usuelle de la machine) + « dieu DVD » personnification ironique associée non sans humour encore au
terme « félicité » (terme d’un niveau de langue soutenu en décalage avec le propos dérisoire le DVD) + « fronton du
même firmament » + « calfeutrée » « antre » « sis face « (= installé en face de ) m’enquérais….
Les références culturelles et les goûts personnels finissent de nous convaincre que la narratrice ne correspond pas
exactement à ce qu’elle montre : « Mort à Venise » « s’échappe du Malher » références intellectuelles dont elle
s’amuse immédiatement en l’associant à nouveau à un verbe décalé « s’émoustille » (excite à la gaité) et un jeu de
mot puisque d’un point de vue phonétique le nom du compositeur autrichien peut faire entendre le mot « malheur »
faisant écho au mot « mort » !
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