La crise du capitalisme est-elle une crise du libéralisme ?
Contribution au colloque
« Les Etats face à la crise »
organisé le 13 novembre 2009 par l’IRJS- André Tunc et l’ENA.
La crise amorcée en 2007 est généralement présentée comme une mise en échec du système
capitaliste et de la pensée économique libérale. Laissés trop libres, sans réglementation, les marchés
financiers se sont progressivement déréglés. Le secours des Etats prouve que l’autorégulation de
l’économie ne fonctionne pas ; la force publique a bien un rôle économique et monétaire à jouer. Le
libéralisme, qui explique et défend le capitalisme depuis son émergence, serait ainsi récusé par les
faits. Cette interprétation, largement dominante, semble de bon sens, tant l’économie mondiale paraît
être organisée selon les préceptes du libéralisme. Elle est portée par les gouvernements qui justifient
ainsi leur réaction mais aussi par la majorité des économistes ou des faiseurs d’opinion. Sans doute
correspond-elle aussi, dans le paysage français, à une culture politique où dominent antilibéralisme et
antiaméricanisme, prête à accueillir un phénomène qui la conforte si évidemment1.
Dans un tel contexte, il est étonnant que les libéraux, dont on aurait pu attendre qu’ils fassent
profil bas, contre-attaquent en présentant la crise comme prouvant le bienfondé de leurs idées. Après
une période de flottement, on trouve maintenant des analyses assez précises de la crise, stigmatisant
des erreurs publiques attestant qu’une fois de plus ce sont des interventions étatiques qui ont déréglées
le système capitaliste. A rebours du schéma dominant elles ne pointent pas une crise de la
déréglementation mais de la réglementation, et d’une réglementation d’obédience non libérale. Il
s’agirait d’une crise de l’interventionnisme ; non du marché économique mais du marché politique,
non de la responsabilité des acteurs privés mais de celle des autorités publiques. Autrement dit, elles
proposent de distinguer crise du capitalisme et crise du libéralisme, la réalité du système économique
pouvant s’éloigner de sa conceptualisation. Ce point est fondamental : le capitalisme n’est pas
nécessairement libéral, il peut aussi fonctionner comme un mélange d’initiatives privées et de
réglementations publiques – il en a d’ailleurs toujours été ainsi, les libéraux ayant toujours eu à
défendre une forme plus libre de l’économie de marché que celle existant. Aussi, ils invitent face à
cette nouvelle crise, à démêler l’écheveau des responsabilités entre l’Etat et les acteurs privés, entre le
marché et les institutions publiques, de façon à identifier ce qui correspond réellement aux principes
libéraux. La leçon de la crise est pour eux qu’il faut revenir à un capitalisme réellement apuré de toute
influence politique2.
Cette lecture est portée par des économistes qui se réclament du libéralisme dans son
acception la plus classique, défavorables au degré d’intervention publique des Etats-providence. On ne
prendra donc pas en compte les analyses des Liberals au sens anglo-saxon pour se concentrer sur les
partisans d’une économie vraiment libre, dégagée de toute influence politique. Ceux-ci se partagent
entre les « Autrichiens », disciples F. Hayek et L. von Mises, et les néo-classiques disciples de Milton
Friedman. S’ils s’accordent pour dénoncer une crise de l’action publique, ils divergent cependant
quant à la nature exacte de l’erreur commise. On observe ainsi un clivage important qui appellent des
solutions assez différentes.
1
2
Cf. P. Roger, L’ennemi américain, Paris, Seuil, 2002.
Cf. le récent ouvrage de P. Salin, Revenir au capitalisme pour éviter les crises, Paris, O. Jacob, 2010.
L’essentiel de notre contribution est une explication de l’analyse libérale, qui fait
généralement défaut à un éclairage complet de la crise alors qu’elle élargit considérablement la gamme
des facteurs explicatifs. Elle permet en outre de dégager des lignes de fracture en sein d’une pensée
qu’on aurait tord de croire homogène. Aussi, après l’analyse de la crise par le libéralisme, on tentera
une analyse du libéralisme par la crise – d’une façon qu’on peut espérer plus exacte que la
dénonciation sommaire que certains se réjouissent un peu rapidement de pouvoir faire.
I) L’analyse libérale de la crise
L’unanimité pour dénoncer un certain nombre de décisions des autorités publiques n’efface
pas les clivages qui divisent les économistes libéraux, en particulier dans le domaine de la monnaie.
En filigrane de toutes les interprétations, on retrouve l’opposition entre partisans du central banking
(une banque centrale régule l’activité des banques commerciales pour contrôler la masse monétaire) et
du free banking (absence de banque centrale), opposition qui correspond aux positions des néoclassiques et des « Autrichiens ». La leçon de la crise ne sera pas la même : les premiers insistent sur
la nécessité de revenir à une « bonne » politique monétaire de la part des banques centrales, quand les
seconds demandent la suppression de toute politique des banques centrales. Ces divergences
n’interviennent que dans un second temps, après la dénonciation de la perturbation du système
financier par des facteurs exogènes. On observe un consensus pour dire que ce sont des interventions
extérieures à une pure logique économique qui ont déréglées le système. Si des acteurs privés ont
failli, c’est parce qu’on a corrompu le cadre de l’action rationnelle. On a détruit la boussole qui doit
permettre aux acteurs de s’orienter – la boussole étant le système des prix, donc du crédit (donc le taux
d’intérêt). La crise, dans son mécanisme, est d’abord d’ordre monétaire : l’économie a été submergée
par une surabondance de liquidités – ce qui a permis la bulle immobilière. Cette abondance a conduit
banquiers et financiers à prendre des risques insensés, jusqu’à ce que la bulle éclate, et que la structure
financière s’effondre. Reste à comprendre les raisons de cette bulle. Pour les libéraux, elle n’est pas
liée à l’instabilité « naturelle » des marchés ou à la réglementation de la finance engagée dans les
années 1980, elle ne saurait s’analyser comme le seul effet de la cupidité des banquiers. Elle s’est peu
à peu constituée parce que l’on a voulu orienter le marché vers des objectifs politiques et sociaux
(plutôt qu’économiques) dans un cadre réglementaire perverti et par une politique monétaire
désastreuse.
Les objectifs imposés aux acteurs économiques et financiers sont bien connus mais le plus
souvent minorés. Pour les libéraux, ils sont la cause de tout. L’origine profonde de la crise, de nature
politique, est la volonté de faire accéder à la propriété immobilière des classes sociales que l’on juge
« discriminées ». Seule cette volonté explique la politique du crédit menée par les autorités
américaines, qui s’est appuyée, d’une part sur une batterie d’outils réglementaires, d’autre part sur une
politique monétaire. Les effets nocifs de cette politique ont été renforcés par un contexte règlementaire
de la finance, d’origine publique, incapable de réellement garantir la sécurité des échanges. L’action
publique aurait donc corrompu l’information qui permet aux acteurs, en l’occurrence les banques,
d’avoir un comportement efficace et vertueux. La crise aurait été produite par l’idéologie
réglementaire et les perversions de l’économie mixte. Trois facteurs de la crise sont principalement
mis en avant : la politique du logement à l’origine des subprimes, la réglementation financière, la
politique monétaire.
A) L’origine des subprimes.
Dans l’analyse libérale, elles ne sont pas le produit de l’irrationalité du marché ou de la
démesure des traders, mais une création du marché politique, par le biais des deux établissements de
mobilisation hypothécaires, Fanny Mae et Freddy Mac. Ces deux organismes ont été créés, le premier
par Roosevelt, pour l’accession au crédit immobilier des classes moyennes et populaires. Ils vont être
l’instrument d’une incitation de plus en plus forte des pouvoirs publics à agir au service d’objectifs
sociaux. On peut présenter ainsi les différentes étapes de leur influence3 :
-
1977 : une directive fédérale, au nom de la lutte contre les inégalités économiques et sociales,
incite les établissements financiers à développer leurs activités dans les quartiers défavorisés –
peu d’effets du RCA-Reinvestment Community Act.
-
1989 : un amendement du congrès contraint les banques à fournir des statistiques à propos de
leur clientèle. Moment important puisque cela va permettre de critiquer les pratiques
discriminatoires de ces banques, notamment parce que la distribution du crédit au logement
n’est pas socialement égalitaire.
-
Début des années 1990 : le RCA est amendé : les associations peuvent dénoncer les banques
qui ne feraient pas d’effort pour les clients les moins solvables.
-
1995 : Fanny Mae et Freddy Mac voient leur statut modifié : en contre partie d’un engagement
au profit de l’accès au logement des populations pauvres, l’Etat leur confère des privilèges
concurrentiels [notamment l’exemption des règles pour le calcul des ratios prudentiels ;
l’octroi du statut de Government sponsored entreprises (« Entreprise dont l’Etat se porte
garant ») qui donne une garantie implicite du gouvernement fédéral].
Fannie Mae, d’inspiration rooseveltienne, a été privatisée en 1968, mais est sous tutelle
publique et avec un rôle social qui fait qu’implicitement il bénéficiait d’une garantie du Trésor
public. Comme Freddie mac, créé en 1970.
En résumé, le RCA est devenu un instrument de pression sur les banques pour les contraindre
à toujours alléger leurs conditions d’attributions des crédits, jusqu’aux ménages dont les garanties de
remboursement sont nulles. Il a soutenu un lobbying pour le logement populaire suffisamment
puissant pour que les établissements de crédit suivent le mouvement. Ceci sous l’influence
complémentaire du ministère du logement (HUD – Department of Housing and Urban Development),
qui a exigé que les prêteurs aillent de plus en plus loin : il a imposé aux 2F de respecter des quotas de
plus en plus élever de prêts Subprimes (ex : en 1996, 45 % des prêts accordés devaient concernés des
ménages en dessous du revenu médian, 50% en 2000, 52% en 2005). Les deux F prenaient alors des
risques considérables, dénoncés dans la presse, mais leur garantie d’Etat couvrait ces risques. Des élus
du Sénat ont d’ailleurs demandé une commission d’enquête en 2004, bloqués par les défenseurs de
cette politique du logement. A partir de cette date, comme en remerciement, les deux F vont faire du
zèle et produire des subprimes en quantité industrielle (40% de leurs crédits en 2006-2007).
Catastrophe, fin 2006, le contexte qui permettait ces pratiques se retourne : l’immobilier américain
s’effondre (suite à la remontée des taux d’intérêts du Federal Reserve System (Fed)). Une baisse de 1,5
du prix des maisons augmente de 50% les défaillances. Celles-ci se multiplient et avec elles la faillite
On pourra consulter en particulier les analyses très précises de H. Lepage, « Crise financière : l’autre histoire »,
Politique internationale, N°122, hiver 2009 ; Charles Gave, Libéral mais pas coupable, Paris, Bourin, 2009 ;
3
des établissements de crédits qui, à l’appel des pouvoirs publics et sous la pression des associations
militantes, s’étaient spécialisées dans le prêt social. On connaît la suite4.
Pour les libéraux, les subprimes n’auraient jamais vu le jour sans l’intervention des pouvoirs
publics. Il n’y aurait donc pas eu de crise si l’on était resté dans le seul cadre de la logique
économique. Le marché du crédit hypothécaire a été perverti par un choix politique que la rationalité
économique écartait. « C’est donc l’Etat qui a poussé à l’irresponsabilité les acteurs de la chaîne du
crédit », conclue Vincent Bénard, le directeur de l’Institut Hayek5.
B) Un contexte réglementaire qui aggrave la politique du crédit.
Contrairement à une idée reçue, la finance est une activité très réglementée, aux Etats-Unis
mais aussi à l’échelle internationale. Non seulement la force publique n’y est pas absente mais elle y
joue un rôle important, susceptible de pervertir l’activité qu’elle devrait se contenter de sécuriser. On
ne peut ici passer en revue toutes les réglementations rejetées par les libéraux ; aussi a-t-on retenu les
plus significatives dans la crise de 2007. Elles ne sont pas toutes de même nature mais concourent à
fragiliser l’activité économique et bancaire. Ainsi pointe-t-on par exemple le fait que les zones où la
réglementation foncière est la plus importante sont aussi celles où, les prix ayant augmenté, les
subprimes se sont le plus développées6.
Le plus important concerne directement la finance. Quatre règles sont particulièrement
dénoncées : La garantie d’Etat accordées aux deux F, très nocives puisqu’amenant les établissements
du monde entier à accepter leurs obligations et leurs produits titrisés, risqués mais garantis. Cette
couverture artificielle a permis la diffusion de créances à risques élevés et autres produits corrompus à
presque tout le système. Vient ensuite la critique des accords de Bâle de 1988, qui obligent les
Banques à conserver un montant minimal de 8% du total de leurs engagements, et les contraints à
réduire leurs prêts (ou augmenter leurs capitaux propres). Cela expliquerait le développement de la
titrisation : plutôt que de se rémunérer sur des prêts, les banques ont émis des emprunts dont elles se
servaient ensuite comme matière première pour la revente de produits financiers de plus en plus
complexes. Ce serait cette nouvelle réglementation qui, au lieu d’assainir l’activité des banques, aurait
produit une gestion capitaliste de plus en plus débridée et agressive. La règle du Mark to Market est
également dénoncée comme extrêmement nocive : en obligeant les banques à tenir compte de la valeur
boursière des actifs au jour le jour, elle amplifie artificiellement les risques de crise7. Enfin, la situation
de quasi monopole accordée à la SEC (Stock exchange commission) aux agences de notation
expliquerait qu’elles aient pu tranquillement accorder un triple AAA à des banques saturées de
subprimes et titrisations. Le fait que trois entreprises seulement sont habilitées par la SEC à noter les
obligations détenues par les institutions financières aggrave le conflit d’intérêt qui oppose les agences
aux entreprises qu’elles auditent mais auxquelles elles apportent aussi de plus en plus de conseils
rémunérés. Charles Gave considère qu’elles sont comme des guides de restaurant financés par les
restaurateurs ; elles ne sont pas payées par les acheteurs mais par les émetteurs de la dette 8 . En
4
Sur les 2F, cf. Franck Shostak, « Are fanny and Freddie too big to fail ?, Mises Institute, Mises Daily Article,
17 septembre 2008 ; P. A. Cleveland, « Freedie Mac : A mercantilist enterprise », Mises Institute, Mises Daily
Article, 14 mars 2005. Pour une analyse bine antérieure à la crise : S. Holmes, « Fanny Mae eases credit to aid
mortgage lending », New York Time, 30 septembre 1999, .
5
Vincent Bénard, « Subprime : marché accusé, Etat coupable », Le Figaro, 9 septembre 2008.
6
Cf. Wendell Cox, “Pourquoi les legislations anti-étalement urbain sont les principales responsables de la crise
des subprimes”, interview sur le http://www.crisepublique.fr/2008/04/interview-de-we.html.
7
Cf. Salin, op. cit., p. 51
8
Ch. Gave, op. cit., p. 84 et s.
définitive, elles sont tellement intégrées au système par les Etats qu’elles sont comme en situation de
monopole.
Toutes les pratiques des acteurs privés ne sont pas défendues ou légitimées par les libéraux.
Banquiers et financiers ne sont pas exonérés de toute responsabilité. La crise s’appuie évidemment sur
une série de comportement qu’ils ont librement adopté. C’est à leur initiative qu’en 1999 a disparu la
distinction entre banque de dépôt et banques d’affaires9, permettant aux premières de se comporter
comme les secondes, mais en prenant des risques sur le dos des déposants (et non des associés). C’est
l’un des nombreux exemples d’oubli des règles prudentielles qui régissaient le métier de banquier
depuis des décennies. Avec la titrisation, ils ont cédé à la tentation irrésistible de faire fortune
rapidement (la titrisation permet d’enregistrer des profits l’année de l’opération). Pour cela des
banquiers ont fait des montages truqués à seule fin de cacher les risques de leur bilan. Ils ont pu tricher
grâce à la complicité des agences de notation, qui elles aussi, même avec leur statut particulier, étaient
quand même censée être mues par la confusion entre vertu et intérêt professionnels que défend un
certain libéralisme. Ces comportements ne sauraient être complètement expliqués par les
approximations de la réglementation. Ce sont bien des fautes privées qui ont participées au
dérèglement du système. Cela n’exonère pas pour autant l’Etat qui aurait du jouer son rôle de
gendarme de la finance. Cette fonction n’est pas récusée par les libéraux qui pointent au contraire
l’inertie des autorités de police de la finance10. C’est donc une autre faillite de l’Etat que de ne pas
avoir su joué son rôle de gardien du marché, qui renforce l’idée d’une crise de la réglementation. N’est
pas en cause le vice des hommes mais les règles pour le contrôler et l’encadrer. On peut ainsi
remarquer que toutes les institutions qui ont sauté étaient réglementées. A l’inverse, les Hedge
Fund (fonds spéculatifs), mis au banc des accusés, ne sont à l’origine d’aucun risque systémique.
« Les acteurs non réglementés ne sont à l’origine d’aucun des problèmes actuels. Par contre, tous ceux
qui ont sauté en menaçant l’économie mondiale étaient lourdement réglementés », conclue Ch. Gave11.
Enfin, l’idée de gouvernement mondial, qu’aucun libéral n’a jamais soutenu, a mondialisé
concomitamment les réglementations perverses et les erreurs qu’elles engendrent.
C) Une politique monétaire désastreuse.
Cela constitue sans doute le point fondamental, pour plusieurs raisons : d’abord parce que la
politique de la FED est présentée comme le facteur déterminant de la crise; ensuite parce que les
banques centrales sont un rouage essentiel du système capitalisme et que l’analyse de leur implication
est essentielle pour définir le degré d’implication de la pensée libérale ; enfin parce que les libéraux se
divisent sur cette question, les monétaristes interprétant la crise comme un écart vis-à-vis des règles
fixées par Friedman en matière de taux d’intérêt, les autrichiens comme la preuve par les faits des
limites du monétarisme, dont il faudrait s’éloigner en supprimant tout simplement les banques
centrales. Ce désaccord n’intervient que dans un second temps. Il y a d’abord consensus pour dénoncer
la politique de la FED, en particulier l'extraordinaire variabilité de la politique monétaire américaine
au cours des années récentes – les taux d'intérêt passant de 6,5 % en 2000 à 1 % en 2003, pour
lentement remonter à partir de 2004 jusqu'à 4,5 % en 2006. La FED n’est pas seule accusée ; les
banques centrales asiatiques auraient également instrumentalisé les taux de change et d’intérêt,
déréglant ainsi les marchés financiers ; la BCE et le système instauré avec l’Euro, dont on ne sait pas à
quel point les libéraux le rejettent, auraient également une responsabilité dans l’extension de la crise.
Chaque point de l’analyse permet de pointer la responsabilité des autorités publiques davantage que
9
Permettant de confondre activités de bureau de poste et de casinos, note Ch. Gave.
A laquelle s’ajoute l’incompétence des autorités internationales, un rapport du FMI d’avril 2007 ne signalant
aucun risque lié aux subprimes.
11
Op. cit., p. 94.
10
celle des acteurs du marché. Une rapide présentation des deux analyses concurrentes parmi les
économistes libéraux permet de mieux comprendre comment la crise peut renforcer leurs convictions.
1) L’analyse monétariste
Au plus fort de la crise, un journal français annonçait « la seconde mort de M. Friedman »12. Si la
sentence, prononcée dans une perspective antilibérale, rejoignait paradoxalement le point de vue des
libéraux les plus radicaux, elle est totalement irrecevable au regard des enseignements du maître de
Chicago, grandement ignorés par la plupart des banques centrales. Pour l’expliquer il faut dire un mot
du raisonnement monétariste13.
Pour Milton Friedman, la monnaie n’est pas un bien comme un autre. C’est le signe qui permet les
échanges en « donnant » la valeur des choses. C’est un bien commun, un bien public, qu’il ne faut
laisser à la disposition, ni du secteur privé, ni d’une autorité étatique sans contrôle. Ce bien, comme
élément de l’ordre public, doit être garantie et sécurisée par l’Etat, de la même façon qu’il garantit
l’exécution des contrats. Il doit avoir le monopole de la monnaie comme il a celui de la violence
légitime. Il a auprès d’elle un rôle de gendarme un peu sophistiqué, pour préserver le système des prix,
dont la fiabilité et la stabilité sont indispensables aux entrepreneurs. Pour sauvegarder l’ordre public
économique, l’Etat a un rôle de gardien du crédit, de police de la finance. L’objectif général est de
garantir la stabilité des prix, afin que le marché remplisse au mieux sa fonction d’allocation des
ressources. La fonction des banques centrales est de maintenir le niveau de monnaie au niveau de la
production, c’est-à-dire de maintenir l’offre de monnaie au niveau de la demande de monnaie, c’est-àdire encore d’indexer les taux d’intérêt sur la croissance du PIB. Les normes de croissance de la masse
monétaire sont ainsi fixées de manière quasi automatique. Est strictement proscrite toute manipulation
de la monnaie à des fins politiques ou sociales ; cela rendrait difficile, voire impossible tout calcul
économique sérieux.
Les monétaristes considèrent, avec la plupart des observateurs bien au-delà des cercles libéraux,
que ce rôle a été mal joué ou abandonné. Bien que dirigée par le très libéral A. Greenspan14, la FED a
dans les années 2000 suivi le gouvernement dans ses objectifs économiques et sociaux, manipulant le
prix interne de la monnaie (taux d’intérêt) pour favoriser l’accès à la propriété immobilière des classes
les plus pauvres. Les taux d’intérêt ont été maintenus exagérément bas, permettant ainsi à la bulle
immobilière de se constituer 15 . Pour les disciples de Friedman, la crise est la conséquence d’une
politique monétaire erronée de la Banque centrale américaine, d’une manipulation des prix pour des
raisons externes à la logique capitaliste. Sont en cause non des erreurs de marché mais de politique
économique.
2) L’explication autrichienne.
Les disciples de Mises et Hayek proposent une analyse plus simple et plus radicale16. La monnaie
n’a pas besoin de l’Etat pour exister. La monnaie est un bien réel qui a une valeur, fondée sur son coût
12
Yann Moulier Boutang, dans Revue internationale des livres et des idées, sept-oct. 2008.
Pour une analyse complète et très claire de la crise en termes monétaristes, lire Ch. Gave, disciple de M.
Friedman qui a dirigé sa thèse de doctorat. Si l’on veut revenir à la source, cf. M. Friedman The ConterRevolution in Monetary Theory, Institute of economic affairs for the wincott foundation, London, 1970.
14
Greenspan est un disciple de Ayn Rand (1905-1982), figure majeure de la pensée libertarienne américaine.
15
Les banques centrales asiatiques ont également envoyé des faux signaux aux acteurs économiques en
manipulant le prix de l’argent, par des taux d’intérêts trop haut jusqu’en 1997, trop bas ensuite.
16
Cf. P. Salin, op. cit. ; H. Lepage, op. cit. et son débat avec D. Godefrini, « Crise financière, crise du
libéralisme ? », Bruxelles, éd. de l’Institut Hayek, 2009 ; G. Reisman, « The myth that laisser-faire is responsible
for our present crisis », Mises Institue, Mises daily Article, 23 octobre 2008.
13
de production, que tout le monde connait, et qui peut être utilisée sans intervention du gendarme. On
peut donc retirer à l’Etat le contrôle de la monnaie ; c’est même recommandé afin de mettre la
monnaie à l’abri, non seulement des aléas de la politique, mais aussi des risques d’une gestion
centralisée et monopolistique. Les défenseurs de la « banque libre » ne croient pas en la capacité d’une
autorité de gérer correctement la complexité des mécanismes économiques et monétaires. Aussi
voient-ils dans la crise une confirmation de leur méfiance vis-à-vis du contrôle de la monnaie par une
autorité publique, fut-elle conduite par un partisan de l’économie de marché. Si la FED a mené sa
politique de taux bas et laissé les marchés financiers sombrer dans l’euphorie d’un déluge de liquidités
abondantes, c’est tout simplement en raison de la faillibilité de l’esprit humain. Il ne faut pas trop
accabler ce pauvre Greenspan, pris dans une situation interne et internationale inextricable, mais
prendre conscience de l’incapacité fondamentale des banques centrales à synthétiser toutes les données
de l’économie mondiale. Les principes de Friedman, la règle de Taylor, les dogmes sur lesquels on
pense pouvoir asseoir l’autorité des banques centrales, sont incapables de nous protéger des grandes
crises. Les crises de 1929 et 2007 trouvent leur origine dans l’institution même des systèmes
monétaires et bancaires régulés par ces organisations humaines, donc faillibles, que sont les banques
centrales. La leçon de la crise, ce n’est donc pas que les principes suivis par les banques centrales sont
mauvais, mais que les banques centrales (donc publiques, donc hors logique économique) sont
mauvaises. Il faut donc supprimer les banques centrales. La défense des monétaristes – « Greenspan
s’est trompé mais Friedman avait raison » – est superficielle. Les Banques centrales contiennent un
risque de perversion du système capitaliste Il faut dénationaliser la monnaie, afin de couper totalement
le lien entre le pouvoir et la monnaie.
La rupture entre les deux écoles n’est pas complète. Autrichiens et monétaristes se retrouvent
pour considérer que les effets de la production politique des subprimes, la médiocrité des règlements
financiers et des politiques monétaires auraient peut-être pu être neutralisés si les autorités publiques
avaient mieux réagi. Ils déplorent en outre le sauvetage de Bear Stearns et des 2F qui aurait stoppé
toute incitation à explorer les solutions de marché. A sa suite, les organismes en difficulté ont attendu
passivement l’intervention publique plutôt que de réfléchir à des ententes avec des concurrents. Les
solutions politiques ont été préférées aux solutions économiques. Ensuite, le non sauvetage de Lehman
Brothers aurait ajouté de la confusion à la pagaille : pourquoi l’un et pas l’autre ? Et pourquoi secourir
AIG ? Les bourses ne pouvaient que mal réagir devant ces interventions incohérentes et illisibles.
Selon certains observateurs, Paulson, le secrétaire d’Etat au trésor, aurait cassé le système de
circulation de la monnaie fondée sur la confiance, fondée aussi sur l’idée que l’Etat garantissait la
pérennité du système. Enfin, les plans de relance sont rejetés par une partie des libéraux. Si certains
les jugent indispensables pour réamorcer la pompe d’alimentation du capitalisme, d’autres jugent
qu’ils entravent les mécanismes d’assainissement industriel et prolongent la crise.
Globalement, le bilan libéral est livré par Alain Madelin : « Laissez les libéraux en dehors de
cette crise, ce n’est pas un échec des théories libérales ni même des mécanismes libéraux 17 ». La
responsabilité de l’Etat et des pouvoirs publics internationaux est doublement engagée, puisqu’ils ont
failli en soumettant le marché à des impératifs politiques et sociaux, et qu’ils ont été incapables de
jouer le rôle de « gardien du crédit » et de gendarme de la finance. On est donc en présence d’une crise
de l’intervention réglementaire. On ne saurait accuser l’autorégulation des marchés : une mauvaise
réglementation, un usage politique des taux d’intérêt, ne sont pas endogène au capitalisme libre. La
crise rappelle l’idée centrale, chère à Hayek, de défense de l’économie libre comme ordre spontané :
l’intervention de l’Etat corrompt le système de circulation de l’information qu’est le marché,
notamment le système des prix. Elle incite les acteurs à faire des choix irrationnels, à manquer de
17
A. Madelin, Talk-orange Le Figaro, 21 octobre 2008.
prudence. Ils n’ont plus d’indicateurs fiables; ils ne sont plus surveillés. P. Salin parle de la
responsabilité d’un Etat pas assez libéral18.
II) Analyse du libéralisme par la crise.
Le décalage est abyssal entre la perception dominante et la réponse libérale. Il repose sur une
différence dans la perception du système capitaliste dans son ensemble, indépendamment même des
situations de crise. Pour les libéraux, l’économie contemporaine n’obéit que partiellement aux règles
d’un marché libre. La loi de l’offre et de la demande ne joue pas pleinement parce que les Etats
interviennent réglementairement, fiscalement, « monétairement ». Le capitalisme contemporain n’est
donc pas pleinement libéral. A l’inverse, si l’on définit le libéralisme plus largement, comme le
contraire de l’économie planifiée, il ne fait pas de doute que nous vivons bien dans une économie de
marché, et que toutes les institutions, y compris publiques, qui jouent un rôle dans cette économie,
sont au service du marché. Quand elles jouent mal leur rôle, c’est au nom des dogmes libéraux qui
révèlent alors leur inefficience. Il semble donc tout à fait incongru de mettre la FED, le FMI, les
agences de notation, de l’autre côté du marché. Idem pour les règles de compatibilité : elles ont été
prescrites pour l’efficacité du marché, à l’initiative d’organismes professionnels, par pas par un soviet
suprême. Si elles ne sont pas efficaces, faute à ces rouages du capitalisme. L’idée qu’il y ait encore de
l’étatisme dans notre économie, qu’il y en ait assez pour expliquer les dérives de banques qui semblent
parfaitement libres, semble irrecevable.
La position libérale, qui consiste à se réfugier derrière les traces de réglementation publique
pour écarter la responsabilité des acteurs privés semble parfois un peu dogmatique. Cette quête du
paravent étatique peut même rappeler les savantes explications du totalitarisme soviétique qui toujours
exonérait l’idée communiste. Au nom d’une idée pure on rejette une réalité toujours souillée par un
élément hostile. Ainsi lorsqu’on explique les errances des banquiers par l’assèchement de l’épargne
par les politiques publiques ou plus encore l’ignorance de la théorie autrichienne, seule capable de
soutenir une bonne compréhension et une bonne pratique du capitalisme, par la soumission de
l’enseignement supérieur à un monopole étatique19. Soutenir que le capitalisme actuel n’est plus libéral
parce que profondément corrompu par des décennies de présence étatique (réglementaire, fiscale,
monétaire), à tel point qu’il est un « capitalisme sans capitalistes »20, ressemble parfois à une stratégie
d’évitement des difficultés endogènes au marché. Quand une crise touche tellement une économie qui
n’est tout de même pas l’inverse d’une économie de marché, peut-on vraiment croire que ce n’est une
crise que de la dimension non libérale du système ? Sans doute pas. Et beaucoup de libéraux admettent
que la crise a révélé un certain nombre de défauts non imputables à l’action publique : le marché, avec
la titrisation, a bien inventé un produit pervers ; le mode de rémunération des traders est pervers en
ceci qu’ils n’incluent pas le risque (ils partagent les gains, pas les pertes) ; plus généralement, ils
déplorent que les principaux acteurs, à l’abri des mécanismes de responsabilité, se soient abandonnés à
un « optimisme de marché » diminuant la discipline devant assurer l’autorégulation21. A. Greenspan a
admis avoir commis des erreurs touchant le cœur de ses convictions, notamment d’avoir surévalué la
capacité des acteurs du marché à adopter des comportements vertueux par intérêt22. Il est ainsi l’un des
18
Les échos, 1er octobre 2010
Salin, op.cit. p. 123.
20
Ibid. p. 97
21
Cf sur ce thème, F. Meunier, « Régulation bancaire : « la discipline de marché » est-elle une illusion ? », in J-L
Chambon (dir.) Repenser la planète finance, Eyrolles, 2009, p. 207-223.
22
Notamment pendant son audition par la Chambre des représentants américaine le 23 octobre 2008
19
rares dans le camp libéral à avoir, tout en admettant sa propre responsabilité d’agent public, mis en
avant la responsabilité des agents privés. D’autres, qui ne croient pas à la fin des banques centrales,
admettent que le contrôle de leurs politiques monétaires dans un cadre qui préserve définitivement des
crises est à peu près impossible.
Ces constats critiques quant à l’état du capitalisme ne sont pas décisifs dans la mesure où ils ne
désignent pas les facteurs déclencheurs de la crise. Le marché est une réalité perfectible mais qui aurait
été déréglée de l’extérieur. En outre, argument ultime, rien n’indique à l’issue de cette crise que
l’humanité possède une voie de développement supérieure à celle de l’économie de marché. Dans ces
mini-aveux pointent cependant quelques difficultés concernant la répartition des responsabilités : une
banque imprudente qui fait faillite en ayant dérogé aux règles en vigueur, n’illustre-t-elle pas les excès
de la recherche du profit au moins autant que la carence de l’Etat, incapable de la contrôler ? En
Greenspan, qui est le plus coupable : l’agent de l’Etat ou l’économiste libéral ? Devant ce genre de
question, la réponse libérale se ramène à deux affirmations, qui semblent un peu paresseuses bien
qu’habiles, dont il faut évaluer la pertinence : quand le marché (ou un acteur privé) échoue, c’est que
l’Etat l’a mal réglementé ou contrôlé ; quand une politique publique libérale échoue, c’est parce que
c’était une politique publique.
A) La responsabilité de l’acteur privé.
La démonstration des erreurs réglementaires suffit-elle à déresponsabiliser les acteurs du système,
qui n’étaient pas aux ordres et auraient du pouvoir anticiper certains effets de leurs pratiques
spontanées et volontaires ? La question est soulevée par certains libéraux, qui ne craignent pas de voir
dans la crise, en plus des errances de la politique américaine, un « désaveu » de Mandeville, de l’idée
que les vices privés font la vertu publique, que l’on peut laisser se déchaîner les passions égoïstes
dans l’intérêt général23. La titrisation marquerait une sorte de démesure qui ne doit rien aux hommes
politiques mais tout aux financiers eux-mêmes. De fait, on ne peut imputer l’invention des produits
hypothécaires à une autorité publique. Cette remise en cause est sage mais peut-être contre
productive : la pensée libérale est bien responsable si la rapacité (la recherche du profit) ou la simple
incompétence des acteurs est en cause. Est touchée l’idée selon laquelle l’individu est toujours bon
juge de son intérêt et le bien général procède nécessairement et spontanément de la libre poursuite des
intérêts particuliers non-violents. Comme le suggère Greenspan lui-même, une partie des présupposés
de la « main invisible » est remise en cause. Les acteurs privés ont doublement pêché, par non
anticipation du risque, par non correction de l’intérêt par la prudence. Cela déstabilise nécessairement
une pensée fondée sur l’idée que les meilleurs maitres du jeu économique, les plus capables à
anticiper les risques, sont les acteurs eux-mêmes et pas les responsables publics. L’égarement des
banquiers dans les mathématiques formelles, même critiqué depuis longtemps par certains penseurs
libéraux, ne relève pas de la responsabilité étatique. S’ils ont été de mauvais acteurs du capitalisme, ils
se sont bien comportés en capitalistes, à la recherche de leur intérêt.
Est-ce là le dernier mot ? Non, car ces acteurs peuvent trouver une double justification à leurs
erreurs : la première est que l’on a troublé le cadre fragile de leurs anticipations. Le capitalisme est
instable, en déséquilibre constant ; il doit être protégé de toute interférence politique, pour ne pas
dérégler la rationalité du privé. En l’occurrence, la réglementation du marché du crédit a poussé à la
faute ; elle a faussé les prix et les risques, privant chacun d’une connaissance de ses risques. La
seconde est plus profonde : par principe, le libéralisme ne remet pas en cause la rationalité (ou le droit)
de l’individu qui cherche son intérêt. Seul le système d’incitation doit être accusé (ou justifié).
23
Cf. En particulier Alain Laurent, « La leçon de Turgot », in Repenser la planète finance, op. cit., p. 33-38.
L’individu est toujours fondé à chercher son intérêt ; les règles de la concurrence doivent pacifier sa
recherche. L’attitude égoïste doit être neutralisée par le cadre juridique qui la valorise mais aussi qui la
maintient dans les bornes du respect du droit de propriété et des contrats. L’acteur privé n’est jamais
responsable de la médiocrité ou de la perversion du cadre juridique qu’on lui propose. Si le libéralisme
est fondé sur la responsabilité individuelle, l’individu n’est jamais responsable du collectif. Aussi, tout
bien balancé, on ne peut que faire une réponse contrastée : la logique économique n’est pas seule
responsable de la crise, puisque l’Etat a faussé les informations des acteurs et la logique du marché ;
mais elle ne peut échapper à toute remise en cause, car ils avaient suffisamment d’informations et
insuffisamment de contraintes pour ne pas pouvoir s’écarter des incitations publiques.
B) La responsabilité de l’autorité publique intégrée à l’économie de marché.
Les libéraux peuvent-ils rejeter toute responsabilité de leurs principes lorsqu’ils sont mis en
œuvre par des institutions publiques, sous le prétexte qu’elles ne relèvent pas directement d’une
logique de profit ou ne sont pas en concurrence ? Cette question ne se pose pas dans le cadre
d’analyse des autrichiens, puisqu’aucune institution publique ne se voit confier un rôle à l’égard du
marché (si ce n’est bien sûr l’exercice des fonctions régaliennes, neutres économiquement). Pour cela
que les errances de la FED sont reçues comme une confirmation de leurs principes et des illusions des
néo-classiques. La position monétariste est plus délicate. La nature publique des banques centrales ne
peut plus être une « excuse » puisqu’elle est donnée comme nécessaire. Seule la politique monétaire
suivie permet de juger de la responsabilité du libéralisme ; seule une politique conforme au
monétarisme permet de le mettre en accusation. Lorsqu’une banque centrale joue avec les taux
d’intérêts pour atteindre des objectifs politiques, sociaux, ou même économiques, en cessant de
garantir la stabilité de la masse monétaire, elle ne peut être perçue comme une « institution libérale »
– un peu comme un parlement légitimement établi qui voterait des lois attentatoires à la liberté
individuelle. La forme ne suffit pas à justifier la substance ; une politique, même menée au nom de
l’efficacité économique, peut relever d’une logique externe à celle du marché. Il faut donc admettre ce
paradoxe : une politique monétaire menée par une institution jugée indispensable au fonctionnement
du capitalisme n’est pas nécessairement libérale.
Aussi, la FED, sous la houlette du très libéral Greenspan, n’aurait pas fait du libéralisme. La
façon dont il a joué avec les taux d’intérêts est tout simplement « politique » et fantaisiste ; il aurait
tout simplement adhéré à « la grande illusion keynésienne selon laquelle la politique monétaire peut
être utilisée pour stimuler l’activité économique 24 ». On peut estimer, comme les autrichiens mais
aussi les antilibéraux, que c’est là une défense un peu courte. Greenspan n’a jamais eu le sentiment de
trahir la conception libérale d’une banque centrale ; il a fait ce qu’il pouvait dans un contexte difficile
avec une boussole libérale. Les statuts de la FED, qui lui fixe la double responsabilité de la stabilité
des prix et la promotion de la croissance et de l’emploi, mettent son directeur dans une position
ambigüe et impossible, entre rigueur monétaire et responsabilité politique. Sans doute manque-t-il à
ces statuts la règle proposée par M. Friedman, enfermant les banques centrales dans un rôle de stricte
défense de la stabilité monétaire. Néanmoins, la crise montre la grande difficulté qu’il y a à penser, audelà questions financières et monétaires, le rapport exact du droit à l’économie ou plus encore la
nature de l’action étatique à l’égard du marché.
C) Crise de l’autorégulation ou de l’hétéro-régulation ?
Le libéralisme est né avec la découverte par les Lumières écossaises de l’organisation de la
société, et en particulier l’économie, comme ordre spontané et autorégulé, ce qu’exprime l’image de
24
P. Salin, Revenir au capitalisme, op. cit., p. 23
la « main invisible ». La libre poursuite des intérêts particuliers produit spontanément un ordre qui
trouve en lui-même son dynamisme et son équilibre – de manière non nécessairement parfaite mais
supérieure à ce que donnerait une direction centralisée. L’Etat n’est pas nécessaire à l’émergence et au
développement du marché – il suffit de laissez faire – et toute correction de la logique de l’échange
pourrait déséquilibrer le système.
La crise, qui a vu les Etats se porter au secours des banques, signifie pour l’opinion dominante
l’échec de l’autorégulation. Le marché de la finance a développé des pratiques perverses, par
lesquelles la recherche de l’intérêt particulier s’est écartée de l’intérêt général, incarné pour le coup par
l’action publique. La solution semble bien être venue du côté de l’« hétéro-régulation ». Ce n’est pas si
simple : le « retour de l’Etat », selon la formule consacrée, ne signifie pas nécessairement le recul d’un
libéralisme qu’on ne saurait confondre avec une vision anarchiste de l’économie. Il n’est que de lire
Adam Smith pour savoir qu’il porte en lui la nécessité de l’Etat. Reste à savoir dans quel rôle. Une
juste interrogation doit alors porter sur la nature et non sur l’existence même de l’action publique en
matière économique. La présence de l’Etat n’est pas nécessairement antilibérale, ne prouve pas
nécessairement la faillite de la main invisible. Action de l’Etat et autorégulation sont donc
compatibles, la première devant permettre la seconde. En l’espèce, les libéraux considèrent que les
Etats ont davantage (et maladroitement) compensés les erreurs de leurs interventions passées que
corrigés les excès d’un capitalisme délivrés de leurs entraves. Ils ont sauvé ce qu’ils avaient déréglés,
pour que l’autorégulation reparte.
La notion d’autorégulation est parfois mal comprise. Elle signifie simplement que le marché,
comme mode de production des biens et services, trouve un équilibre en lui-même, par le jeu libre de
la concurrence. Il faut comprendre qu’elle ne concerne que le jeu économique et ne s’étend pas
nécessairement aux règles du jeu. Autrement dit, c’est l’économie qui est autorégulée, pas le système
juridique qui doit l’accompagner. Pour cela qu’un auteur libéral a pu parler de « l’impossibilité de
l’autorégulation de l’autorégulation »25. S’il est vrai qu’une toute petite minorité libertarienne croit que
l’autorégulation peut s’étendre aux fonctions de l’Etat jusqu’à les absorber, la plupart des libéraux,
dans le sillage d’Adam Smith, considère que l’Etat est indispensable pour protéger l’ordre du marché.
Friedman considère ainsi qu’il doit protéger le bien commun qu’est la monnaie. Il a bien un rôle
économique. Si le marché est autorégulé mais pas auto-réglementé. L’Etat est le garant et le juge du
jeu de l’échange. Mais cela ne signifie, ni qu’il doive concourir à ce jeu, ni qu’il puisse inventer ex
nihilo ses règles. Il ne doit pas être à proprement parlé un acteur économique. L’Etat protège un droit
et un processus – les ordres spontanés et évolutifs – qu’il ne comprend pas bien, qu’il doit seulement
avoir conscience de devoir protéger. Il n’a pas créé les règles qui ont permis l’avènement de la société
ouverte et du capitalisme, sélectionnées progressivement par l’expérience au prix d’une très lente
évolution. Les « règles de justice », le marché, doivent être protégées de toute agression d’une volonté
politique qui ne pourrait que déstabiliser le lent processus de recherche de ce qui répond le mieux aux
besoins des hommes. L’Etat doit être privé de tout pouvoir de commandement. Les règles de
l’économie doivent être dépolitisées, mis au service de l’auto-développement du marché.
Cela n’interdit pas une banque centrale, mais elle doit être au service de l’économie, pas de la
politique. Ce que demandait déjà Condorcet, en disciple de Turgot, qui en 1790 voulait séparer la
gestion du trésor du reste de l’administration, pour mettre la monnaie à l’abri des intérêts du pouvoir.
Ce qui a été largement mis en œuvre à la fin du 20ème, siècle, notamment par l’ordolibéralisme
25
P. Lemieux, L’anarcho-capitalisme, Paris, PUF,1988, p. 109.
allemand de Röpke, Eucken et Erhard 26 . La Banque centrale doit être rendue indépendante de la
politique pour mieux servir l’économie, pour maintenir « la stabilité des prix », à l’abri des variations
de majorité électorale. En même temps, l’exemple allemand, au sortir de la guerre, montre que
l’autorégulation peut être mise en place : on peut mettre sur pied une constitution économique, ex
nihilo, qui par le droit protège l’économie du politique. Le libéralisme appelle bien un cadre juridique
mais neutre politiquement. Ses défenseurs actuels sont cohérents lorsqu’ils expliquent que la
réglementation publique a failli en ce qu’elle a voulu orienter, donner une direction, des injonctions, à
l’économie. De leur point de vue, la politique du logement, la variation des taux d’intérêt ou la règle
du mark to market ont été imposées aux acteurs économiques et relèvent bien de l’hétéro-régulation.
Et maintenant ? Doit-on moraliser les métiers de la finance, légiférer contre la cupidité ou,
pourquoi pas, nationaliser les banques ? Doit-on mettre un terme à la libéralisation de l’économie ?
Dans la logique libérale, la crise plaide évidemment pour le maintien d’un système ouvert. La
difficulté de réguler l’économie mondiale n’appelle pas une nouvelle centralisation, ou planification,
certainement pas un gouvernement mondial, mais au contraire plus de souplesse, de flexibilité, de
concurrence entre les systèmes juridiques, pour que, d’une part les risques se répandent moins vite,
d’autre part plus de solutions soient expérimentées. Pas de raison profonde de revoir les raisons de
défendre l’économie de marché. Ce point capital est souvent négligé : à la suite de l’école
autrichienne, le marché est avant tout perçu comme une procédure d’exploration, de découverte d’une
information qu’on ne connait pas sans les mécanismes de concurrence. Devant la crise, limiter la
concurrence et la liberté d’entreprendre et d’innover, ce serait donc limiter les moyens de trouver des
solutions, maintenant et dans le futur. Si on remet une chape de réglementation sur le marché, c’est le
progrès économique qui sera stoppé. Enfin, la crise montre précisément la possibilité d’une crise (ce
qui fait partie de la vie de l’économie), elle ne prouve pas que les pouvoirs publics feraient mieux, elle
ne montre pas une alternative crédible au capitalisme. Elle aura donc la vertu de préciser les règles de
la finance et d’un rapport sein de l’Etat à l’économie, et devrait affiner le libéralisme plutôt que
l’enterrer. La crise du capitalisme n’est donc pas perçue par ses partisans comme une crise du
libéralisme, mais au contraire comme une injonction à revenir à une forme de capitalisme mieux
protégée des aléas de l’action politique.
Vincent Valentin, Maître de conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1)
Cf. Patricia commun (dir.), L’ordo-libéralisme allemand. Aux sources de l’économie sociale de marché,
Cergy, Cirac, 2003.
26
Téléchargement

La crise du capitalisme est-elle une crise du libéralisme