L`interprétation Quelques problématiques : La vie a-t

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Quelques problématiques :
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La vie a-t-elle un sens ?
Y a-t-il de l’incompréhensible ?
Qu’est-ce qui rend l’objectivité difficile dans les sciences humaines ?
Est-il sensé de chercher un sens à tout ?
« Ça n’a pas de sens ! » (Raymond Devos)
Outre la démarche rationnelle des sciences, il convient de considérer d’autres tentatives de l’esprit,
lesquelles visent à découvrir le sens ou la signification. La philosophie est fondamentalement quête du
sens de ce qui, du moins en apparence, semble n’en comporter aucun. La philosophie se définit
d’abord comme « interrogation sur le sens » parce qu’elle est recherche du rationnel, ie de ce qui est
vrai et sensé.
La philosophie contemporaine souligne que c’est la conscience humaine qui confère un sens aux
choses. Notre perception, notre manière d’être au monde, découpe en celui-ci des unités qui n’en sont
pas du point de vue d’une matière indifférente : le sens nous est proprement humain.
L'interprétation a pour fonction d'élucider le sens d'un texte ou d'un acte. Il y a interprétation à
chaque fois que le sens n'est pas clair. La nécessité de l'interprétation tient en effet à ce qu'il n'y a pas
de réception immédiate du sens : le sens des choses ne va pas de soi. Il est rare que la signification
d'un propos ou d'une conduite soit immédiatement perceptible.
I – La notion de sens
 Sous toutes les acceptions du mot «sens» (signification, orientation, direction), nous
retrouvons la notion d’un sujet humain donateur de ce sens. C’est le sujet qui éclaire la
signification, l’orientation, la direction : le sujet se pro-jette dans le monde, ainsi que l’affirme
l’existentialisme, et y introduit un sens, une signification interne. En lui-même, l’être est
neutre et vide de toute signification. Parler du sens, c’est toujours parler d’une conscience et
d’un projet.
 Comme le montre Husserl, il n’y a pas d’un côté une conscience vide, comme en
attente d’être «remplie», et d’un autre côté, des objets de conscience potentiels ; la conscience
est, par essence, «conscience de quelque chose».
C’est donc la conscience elle-même qui est intentionnelle. Et il y a «recouvrement mutuel» du sens et
de l’acte conscient qui à la fois vise et «produit» le sens. (Ricœur, Du texte à l’action)
II - La recherche du sens
A - L’optimisme leibnizien
 C’est un souci d’ordre apologétique qui fonde chez Leibniz la détermination du sens.
Si de chaque chose on doit pouvoir dire pourquoi elle est ainsi et non autrement, c’est parce
qu’elle fait partie d’une série d’étants qui est nécessairement la meilleure possible.
 Ainsi, si telle chose nous paraît mauvaise, et, partant, dénuée de sens, la considération
de cette vérité que Dieu n’aurait pu mieux faire nous rappellera qu’elle constitue un élément
concourant à l’harmonie de cette «machine très admirable» qu’est le monde.
Ce que les hommes appellent le mal se voit ainsi conféré un sens par l’optimisme leibnizien, ie une
raison qui le relie à la fin visée par le Créateur, au dessein global qui a présidé à son œuvre.
B – Hegel
 Les philosophies modernes, et celle de Hegel tout particulièrement, ont présenté le mal
comme un moment nécessaire à la réalisation du bien. Guerres, inimitiés et autres conflits
sont en vue de l’avènement final de la Raison.
 Il existe, affirme Hegel, une logique des événements historiques : l’histoire humaine
réalise une fin générale, un dessein, qui dépasse largement les projets de l’individu égoïste
ainsi que ceux des peuples particuliers. L’histoire a donc un sens en tant qu’elle est orientée
tout entière vers une fin, en tant qu’on doit la penser de façon téléologique.
Peuples et individus, tout en poursuivant leurs fins propres, produisent de surcroît des effets qu’ils ne
désiraient pas : «inconsciemment», ils font advenir des institutions, des révolutions, etc. qui vont dans
le sens de l’histoire.
 Ainsi que le montre Ricœur, dans La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, le sens
latent à déchiffrer se trouve dans la fin vers laquelle la conscience s’achemine :
«La Phénoménologie de l’Esprit nous propose un mouvement selon lequel chaque figure trouve son
sens non dans celle qui précède, mais dans celle qui suit ; la conscience est ainsi tirée hors de soi, en
avant de soi, vers un sens en marche, dont chaque étape est abolie et retenue dans la suivante.»
(Ricœur, Le conflit des interprétations)
III - Les herméneutiques
A - Notion
 Le sens est par nature toujours «à donner», à «chercher», toujours le terme d’une
interprétation. L’herméneutique (du grec herméneus : interprète) est d’abord l’interprétation
des textes bibliques : pendant des siècles, lorsque les religions et leurs livres présidaient aux
actions humaines, le déchiffrement des passages obscurs ou contradictoires de ces livres a en
effet constitué une tâche essentielle pour les penseurs de chaque époque.
 L’exégèse, science de l’interprétation des textes sacrés, a permis de mettre en évidence
les règles qui commandent le travestissement du sens «caché».
«L’interprétation est le travail de pensée qui consiste à déchiffrer le sens caché dans le sens apparent,
à déployer les niveaux de signification impliqués dans la signification apparente.» (Ricœur, De
l’Interprétation)
 Par extension, on parle d’herméneutique pour toute restitution ou dévoilement du sens
d’un texte, voire de réalités d’un autre ordre (œuvres d’art, types de société, modes de
comportements, etc.). Son noyau est l’interprétation.
B - Sens littéral et sens caché
 Est-il possible, dans la plupart des domaines où se posent des problèmes
d’interprétation, d’élaborer une sorte de «science de l’interprétation» ? Marx, Nietzsche et
Freud ont ceci de commun qu’ils ont fondé une herméneutique.
 Selon ces trois philosophes, la représentation donnée dans la conscience est toujours
déjà susceptible de ne constituer qu’une illusion.
 Tous trois comparent les objets de leur étude à des hiéroglyphes ; et tous trois
affirment la nécessité d’un déchiffrage : des idéologies et des institutions sociales (Marx) ; du
contenu du rêve ou des symptômes névrotiques (Freud) ; de tel type humain ou de tel idéal
moral (Nietzsche). (Souvenez-vous de leur interprétation de la religion)
 Loin d’admettre que la conscience puisse être crue sur parole, les philosophies de
l’« ère du soupçon » proposent des techniques d’interprétation destinées à dévoiler le sens de
ses productions.
C - L’interprétation psychanalytique
 Freud fut un des maîtres de l’interprétation : on se souvient que pour Freud, la plupart
des rêves sont la satisfaction d’un désir refoulé à l’état de veille.
L’interprétation psychanalytique des rêves chez le névrosé et chez le sujet normal, tout comme celle
des actes manqués (lapsus, oublis...) et des névroses, conduit ainsi à distinguer d’une part un désir
inavouable à la conscience morale, et d’autre part les forces psychiques (censure) qui ont présidé à son
travestissement.
 Le rêve constitue donc, selon Freud, le substitut d’un désir qui reste latent : il exprime
ce désir tout en le dissimulant ; il le fait apparaître tout en le masquant.
«Il est facile de voir, écrit Freud, que l’interprétation des rêves, quand elle n’est pas rendue trop
pénible par les résistances du malade, conduit à découvrir les désirs cachés et refoulés, ainsi que les
complexes qu’ils entretiennent.»
 Le sens du rêve est donc atteint par une investigation de type herméneutique : il faut
interpréter le film aux images insensées que constitue le rêve manifeste pour retrouver au-delà
de l’écran formé par les résistances, les intentions qui ont présidé au montage d’un scénario
apparemment indéchiffrable et que le psychanalyste va exhumer.
D’une façon générale, l’herméneutique freudienne conduit à introduire une distinction entre le sens
manifeste du rêve, ce que le rêve nous raconte et, d’un autre côté, le sens latent, véritable et caché du
rêve. Il en est de même pour toutes les conduites humaines, dont le sens apparent est inséparable d’un
sens caché lié à l’inconscient infantile.
D – L’interprétation est-elle irréfutable ?
 Toute herméneutique suppose que le sens d’un discours ou d’un comportement
humain n’apparaisse jamais d’emblée à la conscience de l’individu qui agit ou qui parle.
Chercher le sens d’un processus psychique, c’est donc tenter de débusquer l’intention qui fait
en sorte que la conscience ne parle en nous qu’à demi-mot.
 Cependant, dans les sciences interprétatives, la possibilité d’une réfutation
expérimentale fait défaut... Ce qui rend donc possible une interprétation marxiste irréfutable
de l’histoire, ou une interprétation psychanalytique de tous les faits cliniques : «Le marxisme
et la psychanalyse sont hors de la science précisément en ce que et parce que, par la structure
même de leurs théories, ils sont irréfutables.» (Monod).
L’interprétation demeure une signification proposée, certes très convaincante parfois, mais arbitraire
toujours.
IV – Faut-il toujours chercher un sens ?
A - La recherche du sens est recherche de vérité
 Seul l'insensé s'arrête à l'apparence des choses. L'homme de bon sens cherche à
comprendre, à rendre clair ce qui est obscur, à rendre cohérent ce qui est confus. Il n'y a pas de
honte à ignorer le sens des choses, mais on n'a pas le droit de renoncer à donner du sens à ce
qui est.
 Avant les recherches de Freud, il semblait insensé de chercher un sens aux rêves, aux
lapsus, aux actes manqués. Cependant, l'analyse de l'inconscient a permis de donner un sens à
ce qui semblait n'en avoir aucun. Nous ne sommes donc pas autorisés à rejeter hors des
frontières de l'humain ce que nous ne comprenons pas encore.
 Le sens d'une chose (d'un geste, d'un mot, d'un objet, d'une œuvre...) est ce que cette
chose nous fait connaître au-delà de sa matérialité. Ce sens peut être unique, simple, ou
multiple et complexe. Cela va du sens d'un geste jusqu'aux diverses interprétations d'une
œuvre d'art.
C’est parce qu'il y a du sens que les mouvements de l'homme sont des gestes et non de simples
gesticulations. Mais refuser le sens par crainte d'interprétations fantaisistes n'est pas une solution
raisonnable. «N’importe quel sens vaut mieux que pas de sens du tout.» (Nietzsche, Généalogie de la
morale)
B - Chercher un sens n’a cependant pas toujours de sens
 Selon Wittgenstein, seules les propositions vérifiables ont un sens, et il n'y a du sens
que lorsque le discours est intelligible. «Une proposition n'est douée de sens que si elle se
prête (...) à la vérification.» (Tractatus logico-philosophicus)
 S'interroger sur le sens, c'est postuler que la réalité n'est compréhensible que rapportée
à autre chose qu'elle-même, quelque intention directrice (Dieu, la Raison ou la Nature...). S'il
n'y a pas d'intention directrice, il est insensé de chercher un sens. Faut-il chercher un sens aux
tsunamis dévastateurs fin 2004 en Asie ? Le rhume de Raphaël en Juillet 2006 a-t-il un sens
profond ? Il ne s'agit là que d'une vaine recherche.
 Nous voulons à tout prix découvrir un sens à tout parce que nous voulons que
l'existence ait un sens, qu'elle tende vers une certaine fin. Cependant, selon Nietzsche, «nous
avons inventé l’idée de but : dans la réalité, le but manque.» (Généalogie de la morale).
Le réel est parfois désordonné, mais rien ne nous oblige à conférer de l'ordre à ce qui n'en a pas. La
recherche du sens est illusoire.
C – L’inévitabilité de la recherche du sens
 Pour qui se contente de «prendre acte» des existences, il est des ordres de la réalité ou
de l'action auxquels on peut choisir de donner un sens ou non. Mais pour quiconque conçoit
son existence individuelle et l'évolution de l'humanité autrement que comme une simple
succession de faits bruts, la vie et l'histoire prennent, elles aussi, un sens.
 Il est facile de comprendre un signe algébrique, plus difficile de saisir le sens d'une
conduite. Mais la tâche de la philosophie est claire : il s'agit, tout à la fois, de limiter les
prétentions dogmatiques de la raison et d'assigner à l'irrationnel sa juste place. Car
l'irrationnel n'est absurde que pour la raison comptable; il est, au contraire, plein de sens pour
la personne qui existe en tant que réalité spirituelle, organique et sociale.
D - L’avenir du sens ?
 Le «système» l’emporte sur le sens, chez les structuralistes. (cf. le cours sur
l’existence) Un système est un ensemble de relations qui se maintiennent et se transforment
indépendamment des choses qu’elles relient.
 Lévi-Strauss, déchiffrant les relations de parenté, ne retrouve guère ni la subjectivité ni
le sens, mais un système, un ensemble organisé. De même, la psychanalyse de Jacques Lacan
montre l’homme manipulé par des relations et non point donateur de sens. Ainsi se volatilise
l’homme, sujet universel, libre et donateur de sens.
«Le point de rupture s’est situé le jour où Lévi-Strauss pour les sociétés et Lacan pour l’inconscient
nous ont montré que le « sens » n’était probablement qu’une sorte d’effet de surface, un miroitement,
une écume et que ce qui nous traversait profondément, ce qui était avant nous, ce qui nous soutenait
dans le temps et l’espace, c’était le système. » (Michel Foucault).
Exemple de sciences interprétatives : les sciences humaines
Quelques problématiques :
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L'homme est-il objet de science ?
Peut-on, sans se contredire, parler de « science de l'homme » ?
Peut-on constituer une science de l'homme sans nier la liberté humaine ?
Les sciences humaines sont des sciences ayant pour objet d'étude l'homme et la société dans les
domaines où ceux-ci ne peuvent être appréhendés par les sciences exactes. Les principales sciences
humaines sont : l'histoire, l'économie, la démographie, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse,
l'ethnologie, la linguistique.
Le problème des sciences humaines est qu'elles tendent à un savoir positif comparable à celui des
sciences exactes, alors que l'homme, de par sa nature, ne se laisse pas réduire à des lois physiques
constantes et universelles.
I - L'homme et les sciences humaines
A - La médecine propose une approche scientifique de
l'homme
 L'homme est un être vivant, il peut donc être étudié comme n'importe quel être vivant.
C'est parce que l'homme est un objet scientifique que la médecine est possible comme science et
efficace comme pratique.
 La technique réparatrice du chirurgien s'appuie sur la conception d'un homme objectivé
par la science, de la même manière que la psychanalyse comme thérapeutique «fonde sur
l'hypothèse de l’inconscient une pratique efficace » (Freud).
B - Les sciences humaines sont
légitimes
 Les sciences humaines étudient l'activité humaine comme un fait indépendant de la
conscience individuelle dans les phénomènes psychologiques, historiques et sociaux.
Les sciences humaines sont possibles parce que les faits humains présentent, comme les choses, un
certain caractère d'objectivité ; les faits sont observables de l'extérieur, mesurables, et peuvent être
soumis à l'expérimentation.
 Ces sciences proposent des connaissances susceptibles de produire des généralités
propres à favoriser une convergence des esprits. Le désaccord quant à l'importance d'un fait
humain ne saurait empêcher les anthropologues de reconnaître son authenticité et d'en dégager la
signification objective. L'homme et son comportement sont objets de science au même titre que
n'importe quel phénomène.
C - L'homme est cependant différent d'une
chose
 La science peut progresser indéfiniment : elle ne pourra jamais que connaître de mieux
en mieux les phénomènes naturels, sans arriver à cerner cet essentiel qui fait que l'homme est
homme et qu'il est libre. L'essence de ce qui est humain échappe à la science. L'homme n'est pas
que phénomène, et sa dimension spirituelle appartient au domaine philosophique.
La science ne pourra jamais l'objectiver totalement. «L'homme est un animal métaphysique.»
(Schopenhauer)
 Les actes de l'homme dépendent d'un facteur que la nature ignore : la liberté. L'homme
est un être doué de conscience et de liberté, et on ne saurait le soumettre au régime des
phénomènes naturels. Certes, ses actes ne sont pas étrangers à toute loi, ce qui les rendrait
contingents et imprévisibles, mais ils ne peuvent pas être interprétés dans le cadre d'un
déterminisme scientifique au sens strict. Les sciences humaines ne peuvent donc être que des
approximations.
D - La signification des actions humaines dépasse la
science
 La raison des actions et des choix des hommes ne peut être expliquée par la science.
C'est pourquoi Dilthey et Sartre, par exemple, ont opposé l'homme à la nature, en disant que si la
nature peut être expliquée, l'homme, lui, doit être compris.
L'homme ne peut être appréhendé dans sa totalité par les méthodes scientifiques. Ce qui sort des limites
de la science est du domaine de la philosophie, notamment.
 Ainsi, faisant partie du monde sensible et empirique, l'homme est soumis aux lois de la
nature et, étant déterminé par des contraintes extérieures, il peut être expliqué par la science.
Mais, faisant aussi partie du monde intelligible (le monde des Idées, qui l'oppose au monde
sensible), il échappe à l'investigation scientifique.
 Comme c'est la liberté qui sert de principe aux actions humaines, le comportement
obéit également à des motivations subjectives. Or, celles-ci ne sauraient être expliquées de la
même manière que les lois naturelles. II faut donc distinguer l'homme, «objet de science », de
la personne humaine, «objet de philosophie».
II - Les sciences humaines et la philosophie
A - Les sciences humaines ont fait éclater la philosophie
 Des disciplines telles que le droit, la grammaire, l'histoire et la philologie existent
depuis fort longtemps. Mais, à partir du XIX è siècle se sont développées d'autres sciences,
telles que la psychiatrie, la psychologie, l'anthropologie, la sociologie, l'économie, la
démographie et la linguistique. Toutes ces sciences constituent des domaines de savoir
autonomes.
«Les sciences humaines en effet s’adressent à l'homme dans la mesure où il vit, où il parle, où il
produit.» (Michel Foucault, Les Mots et les choses)
 Les sciences humaines ont pour souci d'atteindre à la plus grande objectivité. Leur but
est de parvenir à une rigueur comparable à celle des sciences naturelles. Pour ce faire, elles
emploient des modèles mathématiques, des statistiques et ont recours à l'expérimentation. Ce
sont autant de procédés d'analyse dont ne dispose pas la philosophie.
 Hegel est généralement considéré comme le dernier esprit encyclopédique. Après lui,
les sciences humaines ont accaparé les différentes branches du savoir philosophique et les ont
développées de manière indépendante. Aujourd'hui, un philosophe ne peut plus prétendre être
à la fois historien, psychologue, économiste, linguiste, démographe...
B - La philosophie répond à la question du sens de l'existence
 C'est toujours après coup que les sciences humaines étudient l'homme. Le psychologue
analyse les comportements de l'individu par rapport à un état social donné. II ne se demande
pas si cet état respecte une certaine idée de l'homme. Les sciences humaines ne proposent pas de
nouvelles conceptions du monde se rapportant à l'évolution historique des sociétés.
Les sciences humaines ne se demandent pas quel peut bien être le sens de la vie de l'homme
contemporain.
 La philosophie, en quête de sens, vise toujours à définir l'homme dans la plénitude de
son existence. La philosophie vise à élaborer une conception du monde qui tienne compte de
l'ensemble des activités et des valeurs humaines. Les sciences humaines se contentent d'étudier
l'homme au travers de ses différentes manifestations.
«Si (.) la philosophie apporte réellement des vérités sur la nature de l'homme, alors tout essai de
l'éliminer fausse nécessairement la compréhension des faits humains.» (Goldmann, Sciences humaines
et philosophie)
C - Les sciences humaines se conforment au pouvoir
 Si, comme le dit Gilles Deleuze, la philosophie est toujours, d'une manière ou d'une
autre, un acte de résistance, les sciences humaines, au contraire, ont tendance à servir les
pouvoirs en place. L'économie justifie un certain rapport de domination d'une classe sur une
autre. Le psychologue sélectionne des individus en respectant certains critères idéologiques.
«Qu'est-ce qui pousse ou incline les psychologues à se faire, parmi les hommes, les instruments d'une
ambition de traiter l'homme comme un instrument ? (...) A quoi reconnaît-on ceux des hommes qui
sont dignes d'assigner à l'homme-instrument son rôle et sa fonction ? Qui oriente les orientateurs ? »
(Georges Canguilhem, Etudes d'histoire et de philosophie des sciences)
D - L'impuissance relative des sciences humaines
 L'actuel regain d'intérêt pour la philosophie s'explique par le fait que l'homme
contemporain éprouve de plus en plus le besoin de savoir pourquoi il vit, quelles valeurs
peuvent constituer le socle de son existence.
Or, ce n'est ni le sociologue ni l'économiste ni le psychologue qui peuvent répondre à de telles
questions. Les sciences humaines sont apparues à un moment donné de l'histoire. Elles peuvent très
bien disparaître comme elles sont apparues. La philosophie, quant à elle, demeurera aussi nécessaire à
l'homme que les arts et la science.
IlI - Les sciences humaines et la conscience
A - La conscience n'est pas objet de
science
 On ne peut pas étudier, scientifiquement, un état de conscience. L'angoisse, la joie, le
malheur sont des états psychologiques purement subjectifs. Ils n'ont de réalité que pour le sujet
qui les éprouve. L'angoisse, chez telle personne, ne sera pas vécue de la même manière par telle
autre. Or, la science ne s'occupe pas d'objets particuliers. Son domaine est l'universel.
 Lorsqu'il étudie des objets dénués de conscience (l'atome, la cellule, la plante, etc.), le
scientifique doit se méfier de sa propre conscience. II doit s'efforcer d'observer, et non
d'imaginer. Le problème devient encore plus grand lorsqu'il s'agit d'étudier l'homme. Autrui ne
m'est jamais indifférent. II peut m'influencer. Je peux projeter sur lui des sentiments dont je n'ai
pas toujours conscience.
Les sciences humaines, pour être objectives, doivent renoncer à toute forme d'intersubjectivité.
B - L'objectivité repose sur l'étude des
comportements
 Si l'on s'en tient aux seuls comportements, on peut étudier objectivement l'homme.
Qu'importe ce qu'il pense. Le tout est de connaître, au moyen d'outils mathématiques, quelles
sont ses réactions par rapport à une situation donnée.
Le problème est de pouvoir étudier l'homme en contournant cet obstacle scientifique que constitue la
conscience. Le psychologue scientifique peut très bien parler de la conscience d'autrui de manière
objective. Pour cela, il doit se méfier de sa propre subjectivité. II doit également renoncer à ne compter
que sur ses intuitions.
Les hypothèses et les observations qu'il fait doivent pouvoir être vérifiées.
C - On ne peut étudier l'homme en mettant entre parenthèses la
conscience
 L'homme est doué de conscience. Que devient l'objet des sciences humaines, l'homme
donc, si on l'ampute de ce qui le caractérise le mieux : à savoir la conscience ?
 L'homme n'est pas un animal. On peut effectivement le comparer à ce dernier si on lui «
coupe la tête», c'est-à-dire si on le considère comme un organisme qui associe à des stimulations
extérieures un certain nombre de réponses. Mais, dès lors, on n'en saura pas plus sur l'homme en
tant qu'être qui a conscience de ce qu'il fait et de ce qu'il pense.
L'homme n'est pas un objet mais un sujet. «La conscience demeure un phénomène fondamental si on la
situe dans l'ensemble de la conduite.» (Jean Piaget, Epistémologie des sciences de l'homme).
D - C'est en ignorant la conscience que les sciences humaines s'égarent
 Combien d'études sociologiques, combien de prévisions économiques se sont révélées
totalement fausses ! Ces travaux, fondés sur des chiffres, des statistiques, des «lois»
comportementales censées être le reflet de la réalité, ont ignoré que l'homme n'est pas qu'un
organisme dont on peut prévoir les conduites.
 Les sciences humaines ont cherché à ressembler à leurs aînées (les sciences
mathématiques, physiques, biologiques). Se confrontant à un problème qui ne ressemble en rien
aux problèmes que rencontre celui qui étudie la matière, le vivant, elles ont été tentées, dans la
précipitation, de trouver une solution. Elle fut simple : la conscience est un phénomène
embarrassant; il faut donc l'ignorer.
Or, les sciences de l'homme, en ignorant la conscience, perdent plus qu'elles ne gagnent. Visant
l'objectivité, elles évitent les problèmes au lieu de les résoudre. La conscience n'est pas leur ennemi. Elle
est le garant de leur efficacité.
 Les sciences humaines, et voilà leur originalité, doivent trouver des méthodes
d'investigation qui prennent en compte l'homme dans sa totalité. L'ethnologue, le sociologue,
l'économiste, le psychologue, le linguiste ne doivent pas redouter la conscience. Bien au
contraire, c'est en l'étudiant qu'ils parviennent à des résultats probants.
«La conscience du moi implique (...) que l'on fasse, d'une manière ou d'une autre, une distinction entre
les corps doués de conscience et les autres. » (Karl Popper, La Quête inachevée)
La sociologie
A quoi sert la sociologie sinon à énoncer des évidences, voire des truismes ? Ne savons-nous pas tous,
par exemple, que le milieu social a un rapport avec la réussite scolaire ? Que les ouvriers votent plus à
«gauche» que les patrons ? Que les femmes ont moins d'ambition sociale que les hommes ? Et
cependant, la sociologie, si elle veut se constituer comme une science à part entière, doit se débarrasser
de ce genre d'évidence.
Bachelard qualifiait l'évidence première d'obstacle épistémologique (nous l'avons vu dans un cours
précédent) et la remarque vaut pour la sociologie. L'existence même de la sociologie ne manque pas de
soulever nombre de questions. Et tout d'abord quel est son objet, sur lequel les sociologues eux-mêmes
ont du mal à s'entendre ?
La sociologie est-elle plus qu'un nom plaqué sur une série de domaines et d'objets hétéroclites, de la
religion à la psychologie collective, de l'écriture au choix du conjoint ? Et quelles sont ses visées :
décrire, expliquer, justifier, rendre une action possible et pertinente ? L'interaction de l'observateur avec
l'objet observé ne fausse-t-elle pas, au départ, toute prétention à l'objectivité ?
I – Origine
A Préparation
ancienne
Platon, dans ses Lois, et Aristote, dans sa Politique, ont le souci de chercher ce que les sociétés doivent
être, comment elles doivent s'organiser pour être aussi parfaites que possible. Ces études étaient
normatives. Montesquieu et Condorcet (XVIII ème siècle) eurent, les premiers, l'idée d'une étude
positive de l'homme vivant en société.
B – Fondation
 Auguste Comte
C'est au XIX ème siècle, d'abord avec Auguste Comte, ensuite avec Durkheim, que la sociologie se
constitua comme science. C'est Comte qui a créé cette science nouvelle : la science des faits sociaux, et
qui a inventé le nom de «sociologie», qu'il avait d'abord nommée «Physique sociale». Un demi-siècle
avant Durkheim, il a souligné la spécificité et l'objectivité du fait social.
 Durkheim
 C'est Durkheim, dans les Règles de la méthode sociologique, qui a donné à cette
science une méthode rigoureusement positive, que Comte n'avait pas élaborée. On le
considère en général comme le fondateur de l'Ecole sociologique française.
C'est lui qui a proposé de « traiter les faits sociaux comme des choses » ; cette formule célèbre de
Durkheim signifie que les faits sociaux peuvent faire l'objet d'une connaissance positive analogue à
celle des faits physiques.
 Dans Le Suicide, Durkheim applique les principes méthodologiques selon lui
inhérents à toute sociologie : le suicide, qui ne peut en apparence s'expliquer
qu'individuellement, ne peut en fait recevoir d'autre explication que sociale. Pour cela,
Durkheim utilise les ressources des mathématiques et de la statistique, et établit des
taux de variation selon les pays envisagés.
 Ce qui importe, dans cette perspective, c'est d'expliquer le fait social par un
autre fait social: le suicide ne tient pas à des facteurs psychologiques, encore moins à
des facteurs climatiques, comme on a pu le prétendre. Le suicide n'a que des causes
sociales. Dans chaque cas, le sociologue doit vérifier le degré d'intégration de l'individu
à la collectivité.
II - Nature du fait social
II s'agit, dit Durkheim, de «considérer les phénomènes sociaux en eux-mêmes, détachés des sujets
conscients qui se les représentent.» L'ordre social est constitué par un ensemble de règles,
d'institutions, de comportements individuels et collectifs, sous-tendus par une multitude de
représentations, individuelles au sens où elles font partie de la mentalité de chaque individu, mais
surtout collectives parce que produits du groupe social lui-même.
La sociologie est la science des faits sociaux. Mais comment définir le fait social ? Quels sont ses traits
distinctifs ?
A - C'est un fait de
groupe
 C'est un fait qui implique une pluralité. D'où il résulte qu'il est, comme l'a noté le
sociologue Marcel Mauss, «un fait statistique et nombré». Les mœurs, les coutumes, les
traditions, le folklore, la désertion des campagnes, par exemple, sont des faits sociaux.
 Aujourd'hui, la sociométrie élaborée par le psychiatre autrichien Moreno (ancien élève de
Freud) cherche à mesurer les relations interpersonnelles qu'entretiennent entre eux les membres
d'un groupe. Ainsi est-on amené à connaître la situation de chacun dans le groupe et le groupe luimême.
Le test sociométrique permet de mesurer la cohésion des groupes et la sociométrie suggère des
constructions ou des reconstructions assurant ou rétablissant cette cohésion.
B - Fait de groupe lié à une structure sociale

Le social n'est pas simplement le collectif ou le général. II ne suffit pas qu'un fait soit
collectif ni même général dans une société donnée, voire dans l'humanité entière, pour qu'il soit social.
Ainsi, la plupart des Marocains ont le teint basané, tous les hommes respirent et digèrent ; mais ce ne
sont là que des faits physiologiques, non des faits sociaux. Le fait social est lié à la structure sociale,
à des «institutions» (morale, familiale, politique, juridique, économique, religieuse, etc.).

Ces «institutions», ces «cadres» exercent sur les individus sinon, à proprement parler,
une contrainte, comme le disait Durkheim, du moins une certaine emprise.
Cette pression sociale peut être mise en évidence, par exemple, dans les phénomènes d'opinions ou de
langage ; ainsi, on observe une très forte contrainte dans le langage de l'individu : contrainte de
l'orthographe, du vocabulaire, de la grammaire...

En résumé : un fait social est un fait de groupe, lié à la structure sociale, ie à des
« institutions » par lesquelles s'exerce une certaine emprise sur les individus.

Un exemple pertinent nous en est révélé par Baudelot et Establet dans L'école capitaliste
en France. Les auteurs fournissent une explication de type marxiste, dans laquelle la société n'est pas
conçue comme un ensemble cohérent, voire «naturel», comme un tout sans faille, mais comme un
système de contradictions aiguës. La notion de «classe» est ignorée de Durkheim, et cependant la
lutte des classes traverse toutes les institutions sociales, à commencer par l'école.
Derrière le masque d'une école unique et égalitaire se cacheraient deux recrutements distincts, constituant
«l'appareil idéologique de l'Etat capitaliste », qui ne vise qu'à reproduire les rapports de production.
III - La méthode de la sociologie
A - L'explication en socio
La méthode est inductive et, en conséquence, ternaire. II convient, comme en sciences expérimentales, de
remonter des faits à la loi.
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Les faits : Référons-nous à l'enquête effectuée par Durkheim, sur le suicide. Les statistiques lesquelles permettent d'établir des constances, des variations susceptibles d'être analysées par le
sociologue - révèlent que le suicide est plus fréquent chez les célibataires.
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L'hypothèse : Ce fait suggère à Durkheim l'hypothèse que la famille exerce une action
préservatrice.
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Le contrôle de l'hypothèse : Si le mariage et la famille influent sur la diminution des suicides,
ceux-ci seront inversement proportionnels au nombre des enfants (raisonnement hypothéticodéductif). Or les statistiques («observation invoquée ») montrent que l'hypothèse est vérifiée,
sauf pour les ménages de plus de cinq enfants, exception facilement explicable si l'on se réfère à
l'époque (fin XIX ème siècle).
B - La compréhension en sociologie
 Durkheim : méthode purement explicative
Durkheim a codifié la méthode d'une sociologie purement explicative. II a, disions-nous ci-dessus, cherché
à « traiter les faits sociaux comme des choses », ie à les expliquer par les causes et par les lois.
 Max Weber: Méthode purement « compréhensive »
 Aujourd'hui, les partisans de la méthode «compréhensive» soutiennent qu'en
sociologie (comme en psychologie et en histoire d'ailleurs), il ne s'agit pas d'expliquer
mais de «comprendre», ie de connaître par expérience vécue, par sympathie : «On
explique le nature, mais on comprend l'homme» (Dilthey).
A la notion d'explication pure et simple, Max Weber substitue celle de compréhension sociologique.
 Si le fait social est particulier, le comportement des hommes est cependant
remarquablement complexe, et la sociologie ne peut en donner une vision par trop
schématique : tout acte individuel a un sens, et le sociologue doit restituer cette
signification.
 S'éloignant de la sociologie purement descriptive, Max Weber propose d'utiliser
« l’idéaltype », ie un système de concepts forgé par le sociologue. L'idéaltype «n'a
d'autre signification que le concept limite purement idéal auquel on mesure la réalité
pour clarifier le contenu empirique de certains de ses éléments importants, et avec
lequel on le compare.»
 Ainsi, dans L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Max Weber juge que
l'explication économique s'avère insuffisante. II existe, selon l'auteur, un «esprit» du
capitalisme (un «idéaltype»), qu'il retrouve dans l'éthique protestante, et qui offre une
meilleure compréhension de ce phénomène social : en effet, le puritanisme aurait
favorisé l'encouragement tout en freinant la consommation.
On aboutit ainsi, dans cette optique «compréhensive», à une approche qualitative, qui se limite à repérer
des régularités historiques.
 Critique : explication et compréhension
 En sociologie, comme dans les autres sciences humaines, il n'y a pas d'explication sans
quelque recours à la «compréhension», ni de «compréhension» qui ne fasse appel à
l'explication. Le processus explicatif et les processus «compréhensif», loin d'être exclusifs l'un
de l'autre, sont complémentaires. On explique la nature, certes, mais l'homme, on l'explique et
on le «comprend». Faute de cette connaissance par sympathie, on en resterait à une sociologie
purement extérieure, sans conscience.
 Michel Foucault, dans son livre Les Mots et les choses, montre comment au cours des
XVIII et XIXèmes siècles, l'évolution de certains domaines du savoir concernant la vie, les
échanges économiques, le langage, va donner naissance aux sciences humaines dont la
sociologie fait partie. Cette évolution n'est pas arrêtée. La sociologie apparaît à un moment
déterminé de l'histoire et peut disparaître tout comme elle est apparue.
 La sociologie est influencée par une certaine conception de l'homme, laquelle n'a rien
de définitif. L'homme demeure ce qu'il est, avec ses mystères, ses passions, ses grandeurs et ses
faiblesses. L'étudier sous un autre angle, penser que son essence n'est pas l'âme, mais les
structures sociales dont il dépend, ne change guère les problèmes.
 La sociologie est cependant une science. Comme toute science, la sociologie observe, décrit,
dégage des lois. Elle doit s'attacher à décrire les institutions et les structures sociales. Là s'arrête
son rôle. Elle ne doit pas prendre parti. Ce n'est pas à elle de répartir les pouvoirs, de
condamner certaines réalités sociales. Le sociologue n'est pas un responsable politique, un
journaliste. II n'a, en principe, aucun pouvoir décisionnel. «Le plus grand service que l’on
puisse rendre à la sociologie, c'est peut-être de ne rien lui demander.» (Bourdieu, La Leçon
sur la leçon)
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