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Etude des jugements moraux sur les applications des avancées de la médecine et de la biologie.
L’ ETHIQUE BIOMEDICALE AUJOURD’HUI - texte rédigé par Mme Nicole CRESTEY à partir de notes prises lors de
la conférence de M. Henri ATLAN prononcée le jeudi 3 mai 2001 à l'Université de La Réunion (Saint-Denis)L’objectif de cette conférence est de présenter quelques faits et quelques idées sur l’éthique biomédicale et un
ensemble de réflexions sur l’état dans lequel elle se trouve. L’éthique biomédicale essaie de porter des jugements
moraux sur les applications des avancées de la médecine et de la biologie. En effet, ce siècle a connu des
avancées des sciences médicales et biologiques et des applications tout à fait spectaculaires : greffes d’organes,
manipulations génétiques, différentes techniques de clonage, possibilité d’étendre la fin de vie. Toutes ces
techniques posent des problèmes moraux (et juridiques, ce qui n’est pas la même chose). Faut-il appliquer ces
pratiques à la demande quand l’offre est là et obéir à la loi du marché ? Faut-il les appliquer seulement quand
elles sont nécessaires et alors devoir intervenir ? Lesquelles sont nécessaires ? Et pour quelles raisons ? Ces
questions sont difficiles d’autant plus qu’il n’y a pas d’experts en éthique biomédicale et c’est à tort qu’on emploie
le terme de bioéthicien. Il s’agit de débats qui concernent l’ensemble de la société et qui sont et doivent rester
contradictoires. Avant d’entrer dans l’analyse des raisons pour lesquelles ces questions sont difficiles, quelques
éléments d’histoire sont utiles. La première date correspond au procès de Nuremberg en 1947, pour la partie
concernant des médecins nazis qui ont participé au programme de stérilisation puis d’extermination de malades
mentaux, de sujets considérés comme asociaux puis de juifs et de tziganes et à des expérimentations sur ces
sujets. Le tribunal lui-même a énoncé les premières règles d’éthique médicale. Avant ces questions
d’expérimentation humaine, qui n’est pas spécifique de la médecine nazie, s’étaient déjà posées.
L’expérimentation humaine peut-elle être admise ? acceptable ? Le code de Nuremberg stipule que seuls des
médicaments utiles, non nocifs, prouvés efficaces sur des animaux peuvent être testés avec le consentement
éclairé du " cobaye ". Ces règles sont maintenant considérées comme relevant du bon sens. La réflexion s’est
élargie en 64 à Helsinki, en 1975 à Tokyo, à Manille pour aboutir à des conventions internationales. La deuxième
date correspond à la création, en 1983, par Mitterrand, du premier comité national d’éthique pour les sciences de
la vie et de la santé, suivie ensuite dans d’autres pays. Le programme d’eugénisme scientifique de la médecine
nazie a été suggéré et même imposé par l’état de la biologie de l’époque. Il s’appuyait sur des idées partagées
par pratiquement tous les généticiens du monde depuis le début du XXème siècle. Francis Galton, un cousin de
Darwin, a jeté les bases des statistiques, des calculs de probabilités en génétique et a exposé les fondements de
l’eugénisme dans la revue " Nature " en 1904 : " L’eugénisme, sa définition, son domaine et ses buts. ". C’est ce
qu’un témoin, lors du procès de 1947, est venu rappeler. Il existait une " pensée biologique ", acceptée par tous,
que la société devait être organisée suivant des principes issus de la biologie, qui devaient dire ce qui est bon, ce
qui est mauvais pour la société, donc pour les individus. C’était un programme parfaitement scientifique d’étude
des éléments contrôlables socialement qui peuvent améliorer physiquement et mentalement les individus. L’étude
d’un historien " Eugénisme et socialisme en Grande Bretagne de 1890 à 1910 " montre que l’eugénisme n’est pas
spécifique de l’Allemagne nazie, ni exclusivement de droite. C’est dans un climat de crainte de la dégénérescence
de la race britannique que fut créée la société eugénique en 1907. La nécessité d’améliorer la " race humaine "
était une idée partagée par tous les généticiens, y compris les juifs d’origine allemande émigrés aux Etats-Unis.
Le plus important journal de génétique des U.S.A. fut créé sous le titre " American Journal of Eugenism ". Le
terme d’eugénisme était alors à peu près synonyme de celui de génétique. Il existait aussi des idéologues
français. C’était la façon normale de concevoir le lien entre idéologie et société, la relation entre le savoir
scientifique, le vrai, le faux, et la morale. Eugénisme scientifique et morale ne font pas toujours bon ménage.
Pourquoi ? L’un des grands prédécesseurs de Galton est Platon lui-même. Dans " La République ", pratique de
gouvernement idéal, il préconise les unions de l’ " élite des hommes avec l’élite des femmes " et aux contraire du
" rebut avec le rebut ", que les rejetons des premiers soient élevés non ceux des seconds si l’on veut que le
troupeau garde ses qualités éminentes et que ce système soit ignoré de tous sauf des magistrats qui
l’organiseraient pour maintenir le chiffre de la population. Les jeunes hommes ayant fait preuve de vaillance à la
guerre auraient une large permission de coucher avec les femmes. Des siècles plus tard, un prix Nobel de
génétique a eu l’idée avant la guerre d’organiser de tels assemblages sur une base scientifique et cela a été
organisé après la guerre aux Etats-Unis. Cette façon de penser nous semble ridicule aujourd’hui. Elle a été
dévalorisée par la médecine nazie. Il n’y a pas d’unité entre recherche de la vérité scientifique et recherche du
bien commun. On le voit à nouveau maintenant avec les nouvelles avancées de la science, de la génétique
moléculaire, le programme d’analyse du génome humain et leurs dérapages. Des positions choquantes et
absurdes sont défendues. Quelqu’un a suggéré de tatouer le front des adolescents porteurs de gène de maladie
mortelle. Le droit à la vie des bébés qui n’ont pas un génome de bonne qualité est mis en question. Pourquoi ?
Les grands hommes de science se laissent parfois aveugler par l’arrogance, l’orgueil que confère le savoir, surtout
quand il est le résultat d’une réussite personnelle. Cet aveuglement est aussi l’effet d’une idéologie qui consiste à
réduire la réalité humaine au champ de son propre domaine (la génétique). Cela résulte aussi de la tentation
d’étendre abusivement le champ de sa propre discipline à l’ensemble de tous les comportements humains.
L’idéologie du déterminisme génétique résulte de trois idées répandues bien que non fondées : -Les êtres
humains diffèrent les uns des autres dans leurs capacités fondamentales à cause de différences innées . -Le rôle
des gènes est prépondérant. -La nature humaine ainsi déterminée est à l’origine de la hiérarchie sociale.
L’association inconsciente de médecins et de journalistes, la recherche du pouvoir politique et économique ont
des effets pernicieux, entraînent une naïveté philosophique. La connaissance scientifique qui permet de distinguer
le vrai du faux, ne permet pas de distinguer le bien du mal. Ce qui doit être ne doit pas être confondu avec ce qui
est. Le sophisme naturaliste de la philosophie morale est dénoncé régulièrement depuis quelques dizaines
d’années. La nature peut être source de souffrances. Il y a trente ans seulement, on aurait été très étonné du
développement actuel de l’éthique. L’explosion des sciences et des techniques de la biologie et de la médecine
pose un ensemble de problèmes. La bioéthique n’est pas une sous discipline de la biologie comme la biochimie ou
la biophysique. C’est une réflexion sur la biologie, sur la médecine. Les sciences et les techniques créent des
problèmes éthiques sans donner les moyens de les résoudre. Le développement de techniques a permis de
séparer les deux fonctions maternelles. La vraie mère est-elle la génétique ou la porteuse ? C’est un problème
d’identité et pas seulement de valeur. De même le diagnostic génétique, la transplantation d’organes, la
possibilité de clonage reproductif, nous forcent à renoncer aux illusions scientistes du siècle dernier. Ni la
philosophie morale, ni la religion ne donnent de réponses possibles, acceptées par tous, à peu près universelles.
La religion apparaît comme une barrière. Vouloir faire naître un enfant à tout prix ou ne pas interférer avec la
nature, qu’est-ce qui correspond le plus à la volonté de Dieu ? Chaque religion tient un discours qui n’est
accessible qu’à ses fidèles. La philosophie morale n’apporte pas non plus de réponse universelle. Selon Kant, il ne
faut pas utiliser l’homme comme un moyen. Dans la technique des greffes d’organes, le cadavre n’est-il pas
utilisé comme un moyen ? La réponse varie selon le philosophe, son système philosophique particulier. D’après le
principe de bienfaisance, la vérité doit être annoncée progressivement, avec précaution pour ne pas aggraver la
souffrance du malade. Selon le principe d’autonomie, c’est au contraire la transparence totale qui est de mise. Le
respect de la vie, du vivant doit-il s’appliquer à toute forme de vie, à celle des cellules cancéreuses, à celle des
virus ? Le principe de précaution se détruit lui-même. Au nom du principe de précaution il ne faut pas appliquer le
principe de précaution. Le risque de l’appliquer peut être plus grand que celui de ne pas l’appliquer. On ne peut
pas quantifier un risque que l’on soupçonne seulement. Pourtant, en prévisions de procès ultérieurs on a recours
de façon presque magique au soi-disant "principe" de précaution. la philosophie est indispensable. la
responsabilité se conçoit pas sans libre arbitre. Mais celui-ci est illusoire en ce qu'il est sous la dépendance des
déterminismes biologiques et sociaux. Les crimes sexuels sont-ils des crimes dont les auteurs sont responsables ?
On fait appel à des experts psychiatres pour décider si le discernement est perdu ou atténué. Cependant on
observe une augmentation du nombre de malades mentaux dans les prisons. Sont-ils juridiquement responsables
et en même temps malades ? Ils se voient attribuer une peine de prison assortie d’une peine de suivi
thérapeutique. Cette contradiction totale pour les médecins et les juristes est approuvée par le comité national
d’éthique. Existe-t-il une possibilité d’éthique universelle ? Tout ce qui est bien pour une société peut être mal
pour une autre. Dans la pratique, la plupart des individus ne sont pas des philosophes. Ils se comportent suivant
les valeurs et les normes de leur groupe social, son histoire, ses traditions. Tout individu humain acquiert son
humanité, ses valeurs, ses critères de jugement normatifs, implicites ou explicites, à travers un groupe, une
société, sa langue, sa culture, ses traditions et non pas de façon universelle. Le jugement normatif est hérité
socialement et culturellement. Même les traditions laïques et humanistes ne sont pas neutres et universelles :
elles se manifestent en réaction aux pratiques religieuses ou politiques d’un groupe. Cette situation est universelle
mêmes si les systèmes de valeurs sont différents. Cependant, malgré des systèmes de valeurs différents, les
individus sont forcés de vivre ensemble. Une existence commune est possible malgré des croyances différentes.
La société malgré un caractère pluraliste peut avoir une universalité pratique, construite pas à pas. S’il n’existe
pas de système unique de principes, l’existence commune est indispensable malgré des valeurs pluralistes. Il
existe plusieurs niveaux auxquels les exigences de l’éthique se manifestent : . Le premier niveau est celui du
plaisir et de la douleur. Le bien est ce qui fait du bien, le mal ce qui fait du mal. Ce niveau fondamental est
universel de fait car il est commun à l’espèce humaine, étant déterminé par la physiologie. Il est du domaine de
la sensation immédiate, du plaisir et de la douleur. La difficulté du jugement moral est qu’il est différent d’un
autre jugement : il a un caractère normatif. Ici, le passage est immédiat, à peu près automatique. Le sentiment
du bien entraîne qu’il faut faire le bien. Il faut éviter ce qui fait souffrir et rechercher ce qui fait du bien. Dans
plusieurs langues, ce sont les mêmes mots qui traduisent le bien et le mal dans la morale et dans la sensation
immédiate, l’expérience subjective. Ce niveau, bien que déjà reconnu par les philosophes anciens, Platon, Aristote
et Epicure notamment, et universel, est insuffisant. C’est le premier niveau ou le niveau zéro de l’éthique. . Le
deuxième niveau intègre l’expérience du bien et du mal en utilisant les capacités cognitives propres à l’espèce
humaine, essentiellement mémoire et imagination, qui s’en emparent et la délocalisent dans le temps et dans
l’espace. La sensation de plaisir et de douleur immédiate et subjective, est transformée et devient plus abstraite.
Par projection dans le temps, un bien présent peut produire un mal à venir et inversement, et par projection sur
un autre corps qui nous ressemble, soit pour nous, soit pour les autres. Le bien, le mal peuvent être partagés.
Selon Spinoza : " la connaissance du bien et du mal n'est rien d'autre que l'idée de la joie ou de la tristesse en
tant que nous en sommes conscients ". Le bien, le mal devient l’objet d’un jugement moral. Pour Epicure : " c’est
par une sage considération de l’avantage et du désagrément qu’il procure que chaque plaisir doit être apprécié
>>. Nous sommes forcés de développer des stratégies pour différer un plaisir, éviter un mal plus grand. C’est la
définition même de la sagesse, stratégie qui vise à satisfaire ou à différer les désirs et qui est le produit de notre
éducation. Il en résulte des comportements individuels et sociaux : chaque désir ne peut être satisfait
instantanément comme chez les animaux ou les bébés. Mais s’il n’est pas possible de différer indéfiniment la
satisfaction du désir, de combien la différer ? Cette question admet des réponses différentes selon les
civilisations. Les réponses définissent pratiquement les notions de bien ou de mal. Ce deuxième niveau tient
éventuellement compte des états modifiés de conscience : rêves, expériences de passion extrême spontanées
(joie, amour, crainte) ou provoquées, par exemple, par des plantes hallucinogènes qui ont un rôle dans certaines
civilisations anciennes. Ces états modifiés de conscience sont à l’origine de la notion de sacré pour certains
peuples (Indiens d’Amérique, Africains, ...) mais sont réprimées comme diaboliques en Europe et en Asie, bien
que dans les religions occidentales, les états décrits comme étant ceux de prophètes ou de mystiques en relèvent
vraisemblablement . La pulsion instinctive est transformée et entraîne différents systèmes de normes imposés par
la mémoire, l’imagination ou l’expérience du sacré, même si leur origine est oubliée. La question de l’universel se
pose à nouveau, au troisième niveau, devant la diversité des normes. Existe-t-il un critère universel pour nous
dire si tel système de normes est moralement supérieur à tel autre ? Nous voulons porter des jugements moraux
sur les jugements moraux. Même si quelques penseurs se mettaient d’accord sur un tel critère, un système de
valeurs, il ne serait pas accepté par toutes les sociétés existantes. Il devrait leur être imposé par la force et ne
pourrait alors être reconnu comme moral. Il serait alors autodestructeur. La seule façon d’atteindre une forme
d’universalité ne peut être imposée et doit être construite pas à pas, dans des cas particuliers. Dans notre propre
société, l’avortement est source de conflit. Il en va de même de l’excision rituelle des filles, entre culture
occidentale et culture africaine. Nous devons d’abord accepter des réponses contradictoires de différentes
personnes, de différentes cultures, les expliquer, les comprendre, les analyser par une approche argumentative.
Des habitudes opposées peuvent arriver à se rapprocher. Il existe quelques cas de succès relatif : la déclaration
universelle des droits de l’homme. Un accord existe pour l’interdiction de l’esclavage, de la torture, des abus
d’enfants, des génocides, des crimes contre l’humanité, …et fait l’unanimité malgré et peut-être grâce à
l’existence d’ambiguïtés, de malentendus, même s'il existe toujours des transgressions. L’institution d’un tribunal
international a été une grande première dans l’histoire de l’humanité et autorise un optimisme mesuré. Autre
exemple, la morale de l’indignation est à l’origine de grands mouvements humanitaires. L’indignation devant la
souffrance exposée par les médias relève du premier niveau de l’éthique mais provoque de larges mouvements
de l’opinion. C’est une morale un peu infantile, d’ici et maintenant, du sentiment produit par l’image dans
l’instant. Sa perception autorise toutes les possibilités de manipulation d’information et une image chasse l’autre.
Celui qui souffre a toujours raison. C’est une réaction immédiate mais c’est un lieu de rencontre où le dialogue
peut commencer où se pose le problème de la coexistence entre cultures différentes. Le succès n’est pas garanti.
Après à peu près vingt ans d’existence en France, le comité d’éthique, approximativement composé de 50% de
scientifiques et de 50% de non scientifiques, de traditions, de cultures, de religions et de philosophies différentes,
a presque toujours abouti à un consensus, sans qu’il soit nécessaire de voter, sauf sur quelques rares questions,
telles que celle du dépistage systématique du sida ou celle du clonage non reproductif. Pour conclure, une
observation curieuse qui conduit à un optimisme relatif : contrairement à ce que l’on croit sur le fonctionnement
d’une pensée rationnelle déductive qui pose des principes et en tire une conclusion, il est plus facile de s’entendre
sur les conclusions que sur les raisonnements qui y conduisent, qui la justifient et qui sont très nombreux, fondés
sur des croyances personnelles, des motivations, des valeurs très variées. Car plus une situation discutée est
particulière, plus le nombre d’options diminue pour la conclusion. On peut donc s'accorder pour permettre ou
interdire dans un cas particulier à partir de principes généraux très différents. Note de M. Atlan : Sur le clonage ,
le lecteur pourra se référer à un livre collectif: Le clonage humain, H. Atlan, M. Augé, M. Delma-Marty, R.-P. Droit
et N. Fresco, Seuil,1999. mais aussi, au livre où est présentée cette idée de différents niveaux de l'éthique avec la
sous-détermination des conclusions par leurs motivations : Tout, non, peut-être, H. Atlan, Education et vérité,
Seuil, 1991.
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