
2110
SENAT
— SEANCE DU 19 NOVEMBRE 1971
Au cours de la séance d'aujourd'hui, le Sénat doit procéder
à la discussion générale du projet de loi.
J'indique que, compte tenu de l'organisation du débat décidée
le 4 novembre 1971 par la conférence des présidents, les temps
de parole dont disposent les groupes pour cette discussion sont
les suivants :
Groupe des républicains indépendants : cinquante minutes ;
Groupe socialiste : quarante-trois minutes ;
Groupe de l'Union centriste des démocrates de progrès :
quarante et une minutes ;
Groupe de la gauche démocratique : trente-cinq minutes ;
Groupe d'Union des démocrates pour la République : trente-
cinq minutes ;
Groupe de l'Union des sénateurs non inscrits à un groupe
politique : vingt-trois minutes ;
Groupe communiste : vingt-deux minutes ;
Groupe des républicains indépendants d'action sociale : vingt
et une minutes.
Dans la discussion générale, la parole est à M. le ministre de
l'économie et des finances.
M. Valéry Giscard d'Estaing,
ministre de l'économie et des
finances.
Monsieur le président, mesdames, messieurs les séna-
teurs, avant de vous présenter le projet de loi de finances pour
1972, comme j'ai le privilège et le plaisir de devoir le faire, je
voudrais adresser mes félicitations au nouveau président et au
nouveau rapporteur général de la commission des finances. Je
les ai, certes, déjà rencontrés
(Sourires),
mais les voici installés
dans leurs nouvelles et éminentes fonctions qui vont nous don-
ner l'occasion de travailler ensemble au cours des débats budgé-
taires et tout au long de la vie financière de notre pays.
Le projet de loi de finances pour 1972 s'inscrit dans une préoc-
cupation d'ensemble qui est, cette année, vous le savez, bien
plus économique que financière. Aussi, avant de vous présenter
le budget lui-même, voudrais-je exposer devant vous un certain
nombre de réflexions, capitales me semble-t-il, sur la situation
économique de notre pays.
Je pense, en effet, qu'aux oscillations rapides, trop rapides de
l'opinion nationale et internationale, nous devons plus que jamais
aujourd'hui opposer la stabilité du jugement et la sérénité de
la raison.
En effet, le monde n'était pas encore sorti de la plus forte
inflation qu'il ait connue depuis vingt ans que l'opinion mon-
diale parlait déjà et aussitôt de récession généralisée.
En France, souvenons-nous, il n'a pas fallu plus de deux
semaines, au début de l'année 1971, pour qu'on cesse de réclamer
la relance et qu'on commence à s'inquiéter des tensions de la
demande et de l'excès de la hausse des prix.
Je me souviens qu'au moins de juin dernier, c'est de surem-
ploi qu'il a été surtout question à la commission des comptes
économiques de la nation, mais aussitôt l'été passé on parlait
déjà de chômage. Entre-temps, sur une population active de
plus de 20 millions de personnes, les demandes d'emploi non
satisfaites n'avaient pas varié de plus de 20.000, c'est-à-dire
du millième.
Gardons-nous donc, mesdames et messieurs les sénateurs, des
positions excessives. Conservons notre sang-froid et notre objec-
tivité.
M. Antoine Courrière.
Dites cela aux chômeurs !
M. Valéry Giscard d'Estaing,
ministre de l'économie et des
finances.
Conservons notre sang-froid et notre objectivité, dis-je !
C'est précisement parce que les événements sont plus difficiles
à
interpréter que de coutume que nous devons rester lucides et
raisonnables. L'insouciance serait une sottise, mais le pessi-
misme est une mauvaise action.
(Murmures à l'extrême gauche.)
Sachons où nous en sommes et où nous voulons aller.
La crise monétaire internationale est sérieuse et le monde
industriel de l'Occident en est durement secoué. Mais on ne
peut pas dire que ce qui arrive soit inattendu. Le Gouvernement
français n'a cessé de l'annoncer depuis dix ans.
Une monnaie de réserve est soumise aux mêmes . disciplines
que les autres monnaies. Elle ne peut pas s'accommoder de
déficits prolongés et permanents de la balance des paiements.
Il ne suffit pas, en réalité, que les pays créanciers conservent
cette monnaie au-delà de leurs besoins pour éviter la crise.
Tout ce qu'ils font, c'est de la retarder. Au bout du chemin,
et de façon irrémédiable, la dette grandit, dépasse le montant
des gages et la confiance finit par manquer.
Finalement, qu'avons-nous vu ? C'est que la monnaie de
réserve, la monnaie des échanges, des transactions, des conver-
sions, depuis le mois d'août, est devenu inconvertible.
La règle essentielle des relations économiques internationales,
c'est qu'il ne peut pas y avoir déséquilibre fondamental des
balances de paiement ni dans un sens ni dans l'autre. Le régime
des parités fixes, qui a été institué avec sagesse en 1945 à la
lumière des expériences monétaires douloureuses de l'entre-
deux-guerres, est le seul qui soit conciliable avec la sécurité
des échanges commerciaux et, d'ailleurs, on s'en aperçoit à
l'heure actuelle. Mais il ne peut fonctionner d'une manière cor-
recte que si, par une discipline d'autant plus ferme qu'elle est
librement consentie, les balances demeurent au voisinage de
l'équilibre. Or, depuis quelques années, trois grands pays ont
été constamment en déséquilibre : les Etats-Unis d'Amérique
dans le sens du déficit, l'Allemagne fédérale et le Japon dans
le sens de l'excédent. Ces déséquilibres étaient préjudiciables.
L'ampleur des corrections relatives des parités de ces mon-
naies que l'on envisage aujourd'hui apparaît, au moins par-
tiellement, à l'heure actuelle dans les taux de change flottants.
Deux interprétations seulement sont possibles : ou bien ces
corrections, c'est-à-dire ces modifications de taux de change,
sont excessives et elles risquent dans ce cas de peser considé-
rablement sur le commerce extérieur de ces pays ou bien, au
contraire, elles sont justifiées, mais elles montrent alors en
pleine lumière la gravité du déséquilibre, non seulement finan-
cier, mais surtout économique qui affectait depuis quelques
années les relations internationales.
La France, pour sa part, est aussi près de l'équilibre qu'il est
possible de l'être dans une situation aussi troublée. Son commerce
extérieur est, on le sait, légèrement excédentaire, mais, comme
les autres opérations courantes sont déficitaires, le solde global
est très légèrement négatif. Je rappelle que notre balance
commerciale est déficitaire à la fois à l'égard des Etat-Unis
d'Amérique, de l'Allemagne fédérale et du Japon, ce ' qui ne
peut manquer d'être pour nous, pour vous, et nous l'espérons
pour nos partenaires, matière à utile réflexion.
Cet équilibre, auquel nous
tenons,
n'est pas le fruit du hasard.
C'est le résultat d'une politique menée avec obstination depuis
bientôt trente mois et soutenue par la majorité de vos suf-
frages. Redonner à la monnaie nationale une parité convenable,
puis défendre cette parité de manière à maintenir la compéti-
tivité de nos exportations et l'équilibre du commerce extérieur
et de la balance des paiements, tel a été au cours de ces deux
années le maître-mot de notre stratégie économique et tous nos
efforts dans les divers domaines, du budget, du crédit, de la
monnaie, des prix, ont tendu à cette fin.
Aujourd'hui, la France ne gêne aucun autre pays par sa
croissance interne. Elle facilite, au contraire, la tâche de nos
partenaires. Nous demeurons abrités des conséquences directes
de la crise monétaire. Les dispositions prises, et en particulier
le double marché des changes qui fonctionne avec succès,
visent seulement à protéger, sans protectionnisme, le franc et
l'économie nationale.
Protégée ou, plus exactement, partiellement protégée, on peut
dire que la France l'a été en 1971. Elle continuera à l'être en
1972. Alors que la plupart de nos partenaires connaissent actuel-
lement une stagnation, voire une régression, de leur production
industrielle, notre croissance se poursuit à un rythme d'environ
6
p. 100 par an sans que l'on décèle aucun changement de ce
rythme. La France est un îlot de croissance dans le monde
occidental.
Ceci, d'ailleurs, ne devrait diviser, me semble-t-il, en aucune
manière l'appréciation du Sénat puisqu'il s'agit d'un phénomène
national. On peut comparer notre situation à celle de pays qui
sont successivement gouvernés par les diverses tendances repré-
sentées dans notre propre vie politique et en conséquence
l'apprécier chaque fois à sa manière. Ainsi, si l'on compare
l'évolution de la production industrielle entre juillet 1970 et
juillet 1971, dernière période connue, on s'aperçoit qu'en Répu-
blique fédérale d'Allemagne, gouvernée par ce que nous appe-
lons chez nous l'opposition," la croissance est de 1,9 p. 100.
M. Antoine Courrière.
Merci pour l'opposition !
M. Valéry Giscard d'Estaing,
ministre de l'économie et des
finances. Si
nous citons le cas de l'Italie, le chiffre est négatif,
moins 7,3 p. 100. Pour la Grande-Bretagne la croissance est
de 2,4 p. 100. Pour le Luxembourg, elle est négative, de - moins
3,1 p. 100. Pour les Etats-Unis la production industrielle est
également en recul d'un demi-point. Pour la France, elle est
en progression de
6,3
p. 100. Ces chiffres, appréciés en
toute objectivité, permettent d'affirmer que notre pays reste à
l'heure présente un îlot de croissance dans le monde occidental.
La consommation, qui représente, vous le savez, environ
60 p. 100 des emplois de notre 'production nationale et qui
donc est de loin le facteur déterminant de la vie économique,
progresse à un rythme normal, parallèlement à celui du pou-
voir d'achat. Aucun signe d'emballement, mais non plus aucun
signe de faiblesse.