La troisième révolution industrielle
Pour l'économiste américain Jeremy Rifkin,
la seconde révolution industrielle est en fin
de vie. Après la première révolution, basée
sur le charbon et la machine à vapeur, et la
seconde, celle du pétrole, de l'électricité et
des télécommunications, une transition
s'amorce donc vers la troisième, caractérisée
par la convergence des TIC, des énergies re-
nouvelables et de nouveaux moyens de
transports connectés.
Décentraliser les moyens de production grâce à des technologies
comme les imprimantes 3D, utiliser les «réseaux intelligents» pour gérer
les énergies renouvelables et remettre l'humain au cœur des révolutions
technologiques : voici quelques pistes suggérées par Rifkin.
Or le Luxembourg est le premier pays à s’engager à l’échelle nationale
sur la base de ces recommandations
(lire ci-dessous)
.
a fin du salariat et l'essor pro-
chain de nouvelles formes de
travail est une croyance très ré-
pandue, constate Michel-
Édouard Ruben.
Elle est «entretenue par des étu-
des et médias qui annoncent (le
plus souvent sans nuance) que
des millions d'emplois vont dis-
paraître à cause de la troisième
révolution industrielle en cours».
Il faudrait donc s'attendre à
terme à une part prépondérante
de travailleurs indépendants et
un net recul du «salariat».
Pourtant, la recherche économi-
que n'a en réalité pas d'avis défi-
nitif sur la question. Elle dit
même que l'automatisation va
davantage «transformer» les em-
plois que les «remplacer», et que
si des tâches seront probable-
ment automatisées, cela ne veut
pas dire que des «masses» d'em-
plois le seront.
De plus, les études qui concluent
qu'entre 30 et 50 % des emplois
risquent d'être supprimés ou-
blient plusieurs facteurs, comme
L
l'acceptation sociale, le contexte
institutionnel et règlementaire, et
les conditions de rentabilité éco-
nomique.
Et l'économiste cite un chiffre en-
courageant : chaque emploi créé
actuellement par le secteur de la
haute technologie entraîne en
moyenne la création d'entre trois
et cinq emplois complémentaires.
L'emploi industriel a même mieux
résisté depuis les années 2000
dans des pays fortement robotisés
(Allemagne, Corée, Japon) que
dans d'autres qui le sont moins
(Royaume-Uni, France, Italie).
La fin du salariat?
2mercredi 8 mars 2017
TROISIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
DOSSIER
'économie, c'est sérieux, mais
ça ne doit pas être grave
», sou-
rit Michel-Édouard Ruben. Un prin-
cipe qu'il tente d'appliquer, même
face à des sujets aussi anxiogènes
que la fin du travail, le règne des ro-
bots et l'ubérisation.
Dans son dernier rapport, intitulé
«Fin du travail(?), robotariat (?),
ubérisation (?), et (possible) modèle
social du futur!», il oppose aux
craintes liées à ces mutations pro-
L
fondes sa confiance dans l'avenir du
Grand-Duché.
Et pourquoi donc? «
Pour plu-
sieurs raisons. D'abord, ce n'est
pas pour faire l'apologie du
Luxembourg, mais ce pays a com-
pris qu'il ne faut pas être qu'un
État protecteur ou régulateur,
mais aussi un État investisseur. Or
si beaucoup d'autres États inves-
tissent dans la vieille économie
(énergie, construction, industrie,
finance…), le Luxembourg est en
avance sur son temps. Il regarde
surtout vers l'avenir et les techno-
logies dites de rupture
(intelli-
gence artificielle, robotique, im-
pression 3D, objets connectés…)
»,
constate ce membre de la Fondation
IDEA (Chambre de commerce).
Il cite bien entendu SES, le fleuron
spatial luxembourgeois, mais aussi
les entités innovantes comme la
House of FinTech, Luxinnovation,
ou encore le Digital Tech Fund.
«
Et vous connaissez le dicton :
au Luxembourg, les chemins
sont courts. La petite taille de
l'économie est paradoxalement
un atout, puisqu'il est plus facile
de faire bouger un pays de
500 000 habitants qu'un de
60 millions. La preuve : les entre-
prises sont intelligentes et elles
coopèrent, les partenaires so-
ciaux veillent à défendre l'intérêt
commun, les infrastructures sont
performantes…»
Tout comme il loue la richesse et
la stabilité du pays. «
Il y a eu une
crise financière mondiale, et le
Luxembourg s'en est relevé très
vite. Il y a eu les LuxLeaks, et la
place financière est restée solide.
Ça et sa dette maîtrisée montrent
que le Luxembourg a les reins so-
lides.
»
Besoin de travailleurs
qualifiés
Et qui dit secteurs d'avenir dit
formations d'avenir. Là encore, se-
lon lui, les feux sont au vert : «
On
dit souvent qu'il y a un problème
d'éducation au Luxembourg, ce
que pointe notamment le rap-
port PISA. C'est en partie vrai.
Mais une autre vérité, c'est que
les salariés sont globalement
mieux formés que dans d'autres
pays. Deux emplois sur trois qui
se créent au Luxembourg nécessi-
tent un bac+5! Le Luxembourg a
l'ambition d'avoir une popula-
tion qualifiée, car c'est un pays
qui veut rester ultracompétitif et
productif, conditions indispen-
sables pour affronter la troisième
révolution industrielle.
»
Dans son rapport, l'économiste li-
vre donc son regard sur plusieurs
défis liés à la troisième révolution
industrielle : la fin du salariat, la
nécessaire régulation des technolo-
gies disruptives, le besoin de pro-
tection sociale ou encore les em-
plois de demain.
Des projections et commentaires
souvent optimistes. Voire trop?
Seul l'avenir dira s'il avait raison...
www.fondation-idea.lu
>
Fin du salariat, robotisation, ubérisation à tout-va.... Voilà
l'avenir de nos sociétés modernes. Michel-Édouard Ruben,
un économiste, livre, optimiste, ses recommandations.
«Le Luxembourg est en
avance sur son temp
De notre journaliste
Romain Van Dyck
Le Luxembourg est-il prêt à accomplir
sa troisième révolution industrielle?
Oui, répond ce membre de la Fonda-
tion IDEA, un think tank de la Cham-
bre de commerce. Mieux : la mue
aurait même déjà commencé.
Photos : archives l
q
«Le Luxembourg regarde vers l'avenir et les technologies de rupture.»
Rifkin : un (coûteux) rapport pour rien?
Le rapport de Michel-Édouard Ruben débute par un tacle au gouver-
nement et à son nouveau «maître à penser», Jeremy Rifkin
(photo)
.
Il y a quelques mois, le célèbre économiste américain a remis une coû-
teuse étude (près d'un demi-million d'euros) commandée par le
Luxembourg sur la troisième révolution industrielle. Or «
beaucoup
de ce qui a été dit dans le rapport Rifkin ne fait que valider ce que
le Luxembourg a déjà ou est déjà en train de faire
», remarque Mi-
chel-Édouard Ruben. À savoir «
investir dans la mobilité durable,
développer l'économie circulaire, réinventer la finance, renouer
avec une ambition industrielle, augmenter les compétences TIC
de la population
»…
De ce fait, le Luxembourg aurait mieux fait de commander «
une
étude sur l'étape d'après, à savoir la mise en place d'une protec-
tion sociale compatible avec la troisième révolution industrielle
et l'organisation future du travail
». Le rapport Rifkin ne comporte
selon lui que de «timides» re-
commandations en ce
sens. Or, «
dans une so-
ciété automatisée et
ubérisée, la demande
de protection sociale
sera d'autant plus
forte!
Car dans un environ-
nement disruptif, je ne
crois pas à une prospérité
sans protection sociale ni
institutions régulatrices. Si
le Luxembourg marche bien,
c'est aussi parce qu'il y a une pro-
tection sociale, des partenaires
sociaux, des lois, des règles, et
d'autres facteurs institu-
tionnels qui favorisent la
création de richesses et
organisent la redistribu-
tion de la prospérité...»
52
LE CHIFFRE
Selon une étude d'ING publiée
en 2015, au Luxembourg, près
de 52 % des emplois seraient
menacés d'automatisation ou
de disparition d'ici 10 à 15 ans.
Un taux particulièrement
élevé, mais qui est proche
d'une autre étude (Bowles, en
2014), qui estime à 54 % ce taux
pour les pays de l'Union euro-
péenne.
L'impact de la technologie intelligente sur l'économie
mondiale ne fait que commencer. Dans les décennies
qui viennent, des dizaines de millions de travailleurs
de toutes les branches et de tous les secteurs seront
probablement chassés de leur emploi par
l'intelligence mécanique
Jeremy Rifkin, «La troisième révolution industrielle» (2011)
Persönlich erstellt für: HELLERS-PIEROTTI PAOLA CHAMBRE DE COMMERCE LUXEMBOURG
mercredi 8 mars 2017 3
TROISIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DOSSIER
COMMENTAIRES
ontinuer à s'appuyer sur le
système actuel de protection
sociale, tout en l'adaptant aux évo-
lutions sociétales en cours : voici la
recette de Michel-Édouard Ruben
pour contenir la «brutalité» de cer-
tains nouveaux modèles économi-
ques.
En particulier, la première des
protections sociales continuera
d'être l'éducation et la formation
(quasi) permanente. «
Soixante-
dix pour cent des enfants qui
sont actuellement en préscolaire
auront, lorsqu'ils arriveront sur
le marché du travail, des emplois
qui n'existent pas encore au-
jourd'hui. On voit beaucoup les
arbres qui tombent, mais pas as-
sez les arbres qui poussent! La
protection sociale du futur sera
toujours liée à l'éducation.
»
Machines, travailleurs :
qui prendra le dessus?
Donc la vraie question va être :
«
Est ce qu'on sera dans une éco-
nomie spécialisée, où des gens
bien formés utiliseront les ma-
chines, ou dans une économie
d'automatisation, où les machi-
nes prendront le dessus sur des
C
>
travailleurs sous-qualifiés?
» Un
triple défi à cet égard sera de garan-
tir à la population active la mise à
jour nécessaire de ses compétences,
de davantage «féminiser» certains
cursus qui risquent de connaître
des déficits de compétences, et de
valoriser l'apprentissage auprès des
étudiants, estime-t-il.
Par ailleurs, face à la concentra-
tion de l'activité et l'apparition de
conglomérats hégémoniques,
l'économie mondiale risque de se
transformer en une économie de
«superstars». Ce risque suppose
que les États retrouvent leur «am-
bition» d'investisseur. L'approche
de l'État luxembourgeois qui am-
bitionne avec le Digital Tech Fund
de multiplier les investissements
dans les «technologies de rupture»
semble donc pertinente – voire
avant-gardiste, se réjouit l'écono-
miste.
Faire des machines nos alliées
Mieux former la population constituera la meilleure des protec-
tions sociales contre la «brutalité» des technologies de rupture.
«Ordolibéralisme» : la main de l'État
Le libéralisme, on connaît. Mais l'ordolibéralisme? Cela mérite d'autant plus
d'explications que Michel-Édouard Ruben estime en effet que ce courant éco-
nomique, «qui a fait ses preuves dans de nombreux pays européens – Alle-
magne, Suède, Luxembourg, Pays-Bas... devrait succéder au libéralisme
comme courant dominant».
La logique de l'ordolibéralisme, donc, suppose qu'en cas de force majeure, les
conventions sociales (code du travail, règles prudentielles, etc.) sont préféra-
bles au laisser-faire. En d'autres termes, en pré-
sence d'innovations technologiques de rup-
ture risquant de pénaliser l'emploi, l'État de-
vra être autorisé à faire usage de l'«arme» de
la régulation.
Qu'il s'agisse de l'ubérisation ou de robots
tueurs d'emplois, il devra donc être possible de
réguler d'éventuelles innovations de ruptures si el-
les devaient représenter un réel danger pour des en-
treprises établies (en leur faisant de la concurrence dé-
loyale) ou pour des «masses» de salariés (en les précipi-
tant dans la précarité ou des trap-
pes à bas revenus).
Pour l'économiste, un
encadrement des possi-
bilités permises par la
troisième révolution in-
dustrielle est donc à at-
tendre, et il est hautement
probable que l'adoption des
technologies émergentes sera
ralentie par des obstacles légaux,
réglementaires et sociaux.
Quels emplois pour nos enfants?
Prenez un agriculteur du Kirchberg dans les années 80 et faites-le voyager
jusqu'à notre époque. Puis imaginez sa surprise lorsqu'il apprend que la po-
pulation a progressé de 367 000 habitants en 1985 à 576 000 en 2015 (+56 %),
tandis que le nombre de veaux, vaches et cochons a chuté sans que la popu-
lation ne souffre de malnutrition! Et il aurait certainement du mal à com-
prendre ce qu'est un «data scientist», un «journaliste web», ou encore un
«ministre du Développement durable».
Bref, poursuit l'économiste, prédire les réussites futures du Luxembourg
(dans les technologies de l'espace, les TIC, les sciences de la santé, l'industrie,
la logistique, la finance et de nouveaux domaines) nous place dans la même
position que l'agriculteur des années 80 : il est tout simplement impossible
de «savoir» quels seront les emplois de demain. Par contre, on peut déjà pré-
dire certains besoins. Le nombre moyen de pensions payées par le Grand-Du-
ché – qui a progressé de 53 % entre 2000 et 2015 devrait continuer d'aug-
menter à un rythme soutenu. Un volume important de postes serait donc à
remplacer dans les prochaines décennies. Ces postes ayant gagné en com-
plexité, la technologie ne permettra sans doute pas de tous les automatiser,
ce qui, de facto, «garantit» une demande de main-d'œuvre, estime-t-il.
Photo : af
p
Photo : af
p
Le Luxembourg doit s'orienter vers une société où les travailleurs dominent les machines... et pas l'inverse!
Serge Allegrezza, Statec
«Je ne comprends pas la critique
acerbe qui frappe l'étude collaborative
commandée à Jeremy Rifkin. Il y a
maintenant de nombreuses études
académiques sur le sujet, souvent
d'excellente facture, des rapports
commandés par les pouvoirs publics…
Chacune apporte un éclairage souvent
complémentaire. [...]
Il y a à mon avis deux questions fon-
damentales. Premièrement, la ques-
tion est de savoir si l'emploi total va se
contracter substantiellement à la suite de la robotisation accélé-
rée ou bien augmenter temporairement comme le prétend Rif-
kin. Deuxièmement, la question de la transformation du poste de
travail et de son statut en termes de qualifications, de contrat, de
rémunération. Le document (de Michel-Édouard Ruben) les ef-
fleure en diagonale, il ne les discute pas sur le fond. [...]
L'auteur semble se placer dans le contexte de l'ubérisation du tra-
vail – sans préciser ce que cela comprend – et remet en question
le substrat juridique du travail salarié tel que nous le connaissons
ainsi que les dispositifs de protection sociale.
C'est là qu'on assiste à un florilège assez amusant de propositions
bizarres ou osées, comme la suppression des Chambres profes-
sionnelles et organisations syndicales et patronales au bénéfice
d'une «maison de l'activité», la revendication d'une réduction du
temps de travail (bien vu!). [...]
L'auteur n'a pas livré l'articulation argumentée entre les tendan-
ces supputées de la technologie et la liste de remèdes disparates
envisagés.»
Des propositions «bizarres»
Rachida Hennani, économiste
«Plutôt que "la fin du travail", c'est
surtout la fin d'une forme de travail
qui fait débat : une forme complète-
ment ancrée dans les modèles éco-
nomiques et sociaux actuels. [...] Au
travers de ce questionnement, c'est
la remise en cause des systèmes de
protection sociale qui progressive-
ment paraissent (mais il faut se dé-
fier des jugements hâtifs) inadaptés
à la société.
Une possible baisse progressive du
salariat et l'émergence d'une nouvelle forme d'activité doivent
être anticipées et intégrées comme une évolution future iné-
luctable : l'approche candide selon laquelle les robots vont
remplacer tous les emplois et l'avènement certain d'une so-
ciété robotisée, inhumaine, aseptisée, infiltrée par l'intelli-
gence artificielle et profitable au plus petit nombre ("the win-
ner takes it all") est remise au goût du jour, en dépit des exem-
ples concrets qui montrent que le numérique est souvent de-
venu un allié plutôt qu'un ennemi de l'emploi. Pour paraphra-
ser Fréderic Martel, l'ère de l'économie de la «destruction créa-
trice» est arrivée. [...]
Le modèle social doit se réinventer pour s'adapter aux nouvel-
les réalités. Et si ce renouveau passait par une approche qui
associerait à l'évolution et la mutation du travail une politique
sociale productive? Le modèle suédois, qui propose des servi-
ces universels de qualité accessibles à tous et qui permet une
redistribution plus forte, pourrait être décliné pour une société
des activités.»
La «destruction créatrice»
Franz Fayot, député LSAP
«La disruption du monde du travail à
l'aube de la troisième révolution in-
dustrielle est assurément l'un des en-
jeux majeurs auxquels devra faire
face le personnel politique, au
Luxembourg et ailleurs. La peur des
destructions massives d'emplois, la
crainte d'une précarisation des tra-
vailleurs les moins formés, le ques-
tionnement sur la compétitivité et la
créativité de nos entrepreneurs – tout
cela constitue un cocktail explosif [...]
D'autant plus que l'année 2016 a montré que le fonctionne-
ment de nos démocraties est lui-même exposé à la disruption
par des démagogues qui parviennent désormais à gagner des
élections en proposant de fausses solutions aux perdants de la
globalisation : la Grande-Bretagne lutte avec un Brexit qui
s'annonce compliqué et la présidence de Donald Trump est
une attaque quotidienne contre l'État de droit américain. Le
fonds de commerce de ce populisme radical étant la peur, et
quoi de plus angoissant que la peur de l'avenir, il faut formuler
une réponse politique satisfaisante à ces défis, si on veut évi-
ter que la disruption technologique contribue à aggraver la
disruption démocratique. [...]
Quelle que soit, au final, l'envergure de l'effet de la troisième
révolution industrielle sur le travail, ne pas en discuter, ne pas
y réfléchir, ensemble, serait irresponsable à l'égard des géné-
rations futures, car, comme le souligne l'auteur de la note
IDEA, ce n'est pas que la manière de travailler qui en dépend,
mais aussi notre système de pensions et de sécurité sociale.»
«Un cocktail explosif»
Persönlich erstellt für: HELLERS-PIEROTTI PAOLA CHAMBRE DE COMMERCE LUXEMBOURG
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