
International Crisis Group
Rapport Moyen-Orient et Afrique du Nord N°177 10 mai 2017
La transition bloquée :
corruption et régionalisme en Tunisie
I. Introduction
Si la communauté internationale ne tarit pas d’éloges à l’égard de la Tunisie et qu’un
calme relatif y prévaut malgré le contexte mondial et régional peu encourageant, le
sentiment que la scène politique est de plus en plus opaque et que le pays est au pied
du mur se répand.1 Beaucoup de Tunisiens considèrent que la corruption, entendue
comme l’abus d’une position publique à des fins privées, gangrène la classe politique
et l’administration. Une frange croissante de la population, encouragée par le discours
de certains médias, place ses espoirs dans une reprise en main autoritaire qui empê-
cherait l’Etat de se déliter.
Ce rapport, qui repose sur plus de 200 entretiens avec des opérateurs économiques,
des hauts fonctionnaires, des responsables politiques et syndicaux et des citoyens
dans tout le pays, essaie de remonter aux sources de ce pessimisme, de signaler les
problèmes de fond et les solutions envisageables afin d’éviter une polarisation violente
de la société. Il brise un tabou tunisien en soulignant la prégnance des discriminations
socio-régionales, en particulier dans le domaine de l’entrepreneuriat, et en mettant
en évidence le rôle des « hommes de l’ombre » ainsi que le fonctionnement clientéliste
de l’Etat et de la société.2
Enfin, il offre une lecture inédite de la transition, défendant la thèse selon laquelle
une partie significative des tensions politiques et sociales que traverse le pays depuis
le soulèvement populaire de 2010-2011 est alimentée par un système d’exclusion
administrative et de domination socio-régionale. C’est le cas notamment de la
polarisation entre islamistes et anti-islamistes en 2012-2013 et des protestations
violentes, récurrentes dans les régions marginalisées. Pour prévenir ces conflits, il
est nécessaire de comprendre comment la lutte profonde entre une élite économique
établie et une classe émergente d’entrepreneurs, qui se distinguent par l’origine
familiale et régionale de leurs membres, détermine en partie la politique tunisienne
aujourd’hui.
1 Beaucoup d’analystes jugent la situation économique alarmante et craignent que la transition
démocratique n’échoue pour cette raison. La croissance du PIB était de 0,7 pour cent en rythme
annuel en 2015 et de 1,2 en 2016. Depuis 2011, les investissements directs étrangers ont baissé de
plus de 40 pour cent. Entretiens de Crisis Group, experts économiques au sein d’organisations et
d’instances internationales, Tunis, février 2017. « Perspectives économiques en Afrique 2016 »,
Banque africaine de développement, décembre 2016.
2 Nous emploierons le terme clientélisme au sens large pour décrire les relations de protection et de
confiance construites sur la durée entre deux parties, pas forcément inégales, qui s’échangent des
biens et des services : achat de voix, portage, courtage, trafic d’influence, chantage et soudoiement
entre personnalités politiques ou du monde des affaires, pots-de-vin versés à des responsables et
fonctionnaires, échange de bons procédés, favoritisme dans l’accès à l’emploi, au marché et au crédit,
etc. Tina Hilgers, Clientelism in Everyday Latin American Politics (New York, 2012).