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A.R. TAMINES Bothy G février 08
Mon ami Frédéric
La petite enfance du jeune Allemand Frédéric a été heureuse. La fidèle amitié d'un garçon de son âge suffisait à son bonheur. Mais
Frédéric est juif et l'on assiste à une montée rapide de l'antisémitisme dans l'Allemagne nazie d'avant-guerre. Frédéric assiste aux
humiliations, aux manifestations de haine, puis de violence. Il est renvoyé de son école; sa mère est tuée par des manifestants anti-juifs.
Personne n'ose plus sortir avec lui. Il est mis à l'écart de la société. Frédéric vient de faire la connaissance d'une douce jeune fille et leur
affection semble réciproque, mais le jeune homme craint qu'elle ne découvre son identité ...
Helga connaissait mon nom. Cela mis à
part, elle ne savait rien de moi; et je ne
pouvais rien lui dire, sinon je n'aurais pu
continuer à aller la chercher.
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Dimanche, il y a quinze jours, nous nous
sommes donné notre premier rendez-vous,
nous voulions nous retrouver au jardin
public. Figure-toi que pendant tout ce
temps, Papa aurait bien voulu savoir ce que
j'avais à faire dehors chaque soir à la même
heure. Quand il a vu que je me faisais beau,
il a secoué la tête en disant:
- Songe à ce que tu fais, Frédéric.
Mais il n'a rien ajouté. Il s'est détourné
en silence... je suis parti.
Il faisait un temps splendide. Les roses
fleurissaient tout juste. Le jardin public
était presque désert, quelques mères de
famille promenaient des voitures d'enfants.
Helga avait une robe rouge sombre, et, avec
ça, ses cheveux noirs et ses yeux gris !
Quand je la regardais cela me faisait
quelque chose ! Je lui avais apporté un petit
recueil de poèmes. Elle en montra une telle
joie que j'en étais gêné.
Nous circulions dans le jardin. Helga
récitait des poèmes, elle en connaissait une
quantité par cœur.
J'avais toujours choisi des chemins
écartés où nous risquions le moins possible
de rencontrer quelqu'un. Après avoir
marché pendant quelque temps, Helga
voulut s'asseoir. Je ne savais que faire. Je ne
pouvais pourtant pas le lui refuser. Avant
que j'aie pu trouver une solution, nous
étions arrivés à un banc vert et Helga s'assit
tout simplement. Je faisais le tour du
banc, dansant d'un pied sur l'autre, sans
oser m'asseoir et j'épiais sans cesse si
quelqu'un venait.
- Pourquoi ne t'assieds-tu pas ? me
demanda Helga; et je ne trouvais
aucune excuse. Quand elle me dit :
"Assieds-toi", je n'eus plus qu'à
m'asseoir. Mais je n'étais pas
tranquille...
Si quelqu'un venait à me reconnaître au
passage ? Je ne pouvais pas rester en
place. Helga s'en aperçut; elle tira de sa
poche une petite barre de chocolat et
m'en donna un morceau.
Depuis combien de temps n'avais-je pas
mangé de chocolat ? Pourtant dans mon
énervement il ne m'a pas paru bon. J'ai
même oublié de la remercier. Helga
tenait sur ses genoux le petit livre de
poèmes, elle ne lisait pas, elle me
regardait. De temps en temps elle me
posait une question, mais je ne sais plus
ce que j'ai répondu, je mourais de peur
sur ce banc vert.
J'ai marché à travers la ville toute la
soirée et pendant la moitié de la nuit; je
suis rentré bien après le couvre-feu ...
Par bonheur je ne me suis pas fait
prendre mais Papa n'était pas content.
Je me suis demandé toute la semaine
si je devais aller ou non au rendez-vous
le dimanche suivant. Finalement je n'y
suis pas allé, c'est impossible, elle serait
envoyée au camp de concentration si on
nous voyait ensemble.
Hans Peter RICHTER, "Mon ami Frédéric"