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Entretien avec M. Jean-François Limantour,
Président du Cercle euro-méditerranéen des dirigeants textile-habillement (Cedith)
Le salut du secteur textile et habillement de Tunisie
passe par l’innovation
Avec 2.000 entreprises, 200.000 salariés et un chiffre d’affaires de 7 milliards
de dinars, dont 5 milliards à l’exportation, l’industrie textile-habillement joue
un rôle clé dans les équilibres socioéconomiques du pays
Les entreprises tunisiennes opérant dans le secteur du textile-habillement ont
certes réalisé des performances en continuant à exporter vers le marché européen
malgré une conjoncture difficile caractérisée notamment par les exportations
massives de la Chine qui offre des produits ayant un rapport qualité-prix assez
attrayant. Les perspectives s’annoncent, toutefois, inquiétantes vu la nature de la
concurrence qui implique des entreprises fortes et innovantes. Le salut pour les
entreprises tunisiennes viendrait de l’innovation et de la créativité en donnant
l’importance qu’il faut à la compression du coût de production.
Un investissement conséquent devrait être consenti pour l’innovation et la qualité afin que les entreprises tunisiennes
puissent préserver leur place dans les principaux marchés d’exportation pour augmenter leur chiffre d’affaires. Certes,
la modernisation des outils de travail est nécessaire, mais cela ne doit pas cacher un élément de taille, à savoir la
mise à niveau des ressources humaines à tous les niveaux de production. M. Jean-François Limantour, ancien
dirigeant des Unions française et européenne des industries de l’habillement et actuel président du Cercle euro-
méditerranéen des dirigeants textile-habillement (Cedith), qui connaît bien la situation du secteur en Tunisie, a bien
voulu répondre à certaines questions qui préoccupent les spécialistes. Entretien
Les statistiques d’Eurostat montrent que les exportations tunisiennes de textile-habillement ont chuté de 11,5
% en 2012 pour tomber à 2,4 milliards d’euros. Comment améliorer ce résultat inquiétant qui constitue un
signe de faiblesse?
La compétitivité de l’industrie tunisienne n’est pas en cause. Il est vrai que ce n’est pas un bon résultat mais je
voudrais faire observer que la plupart des grands fournisseurs d’habillement de l’Union européenne ont enregistré
eux aussi en 2012 un recul de leurs ventes vers les marchés européens, à commencer par des pays comme la
Chine, la Turquie, l’Inde ou le Maroc! En réalité, la Tunisie, comme ses concurrents, a subi les conséquences de la
crise économique qui a frappé la consommation vestimentaire en Europe et a provoqué un sérieux coup de frein aux
importations dans l’U.E.
Je note aussi que les exportateurs ont connu un trou d’air début 2012 et qu’ensuite, leurs exportations vers l’Europe
ont repris le chemin de la croissance. D’ailleurs, ce mouvement positif semble se poursuivre cette année puisque les
exportations ont progressé de 4% à fin mars 2013 par rapport à celles du premier trimestre 2012.
Plus fondamentalement, je voudrais surtout souligner que, malgré cet environnement économique européen très
difficile et malgré les coups de butoir de plus en plus violents de la concurrence internationale, le secteur textile-
habillement tunisien a conservé en 2012 sa place de 6e fournisseur de l’Union européenne devant le Maroc et juste
après les poids lourds du commerce mondial que sont la Chine, la Turquie, le Bangladesh, l’Inde et le Pakistan.
En 2012, la Tunisie a gardé sa place de second fournisseur de l’Union européenne en maillots de bain et en
vêtements professionnels, sa place de 3e fournisseur en lingerie féminine, celle de 4e fournisseur en pantalons, de
5e fournisseur en jeans et en costumes pour hommes, de 7e fournisseur en chemises, etc.
N’en doutons pas, ce sont des résultats tout à fait remarquables et qui ne sont pas le fruit du hasard. Elles traduisent
les efforts constants de compétitivité, d’investissement, de création, d’innovation et de promotion consentis par le
secteur pour valoriser et adapter son offre de produits et de services aux impératifs toujours plus exigeants des
marchés et de la compétition mondiale.
Les entreprises asiatiques et particulièrement chinoises représentent incontestablement un danger pour les
entreprises tunisiennes vu leur capacité de production énorme et la diversification de leurs produits...
Les entreprises tunisiennes peuvent-elles atteindre un niveau de compétitivité dans ces conditions?
Malheureusement, tout n’est pas totalement rose ; certains chiffres empêchent d’être totalement serein pour le futur.
Ainsi, par exemple, s’il est vrai que la Tunisie a gagné des places en 2012 pour certains produits, il n’en est pas
moins vrai qu’elle en a perdu pour d’autres tels que les T-shirts, les pulls, les vestes pour hommes et pour femmes,
ou encore les jupes.
Au-delà de ces aspects conjoncturels, on doit surtout s’inquiéter de voir que la part de la Tunisie dans les
importations totales européennes textile-habillement ne cesse de diminuer régulièrement. Elle était de 3,9% en 2005
et n’est plus que de 2,7% en 2012. Ce qui signifie que certains concurrents font mieux ou plus que la Tunisie!
Et tout ceci, avec des perspectives de croissance très dégradées en Europe pour cette année 2013 et, à coup sûr,
pour 2014, ce qui ne va pas arranger la situation des entreprises tunisiennes et va malheureusement peser sur
l’emploi.