
Par exemple, la présence d'une zone humide (marais, estuaire…) à proximité d'une
agglomération limite les risques d'inondation. Sa disparition ou sa dégradation générerait des
dépenses supplémentaires d'assurances pour les particuliers comme pour la collectivité; elle
nécessiterait aussi d'augmenter la capacité des stations d'épuration ou d'en construire de
nouvelles. Le calcul des dépenses liées à la dégradation de ce service écologique peut
conduire à investir dans la protection de la zone humide plutôt que de construire une nouvelle
usine de traitement de l'eau. C'est par exemple le choix fait par la ville de New York, qui a
préféré dépenser 1,5 milliard de dollars dans la restauration et la préservation de son bassin
versant (*) que 8 milliards de dollars dans des usines de retraitement des eaux.
Une autre approche part des prix de l'immobilier, supposés refléter la qualité d'un
environnement. On utilise alors la méthode dite des "prix hédoniques" qui décortique, dans le
prix d'un logement, la valorisation de ses différentes caractéristiques, telles que la proximité
d'un environnement agréable, comme la mer, ou d'une nuisance, comme une autoroute. Une
étude (2) menée depuis les années 90 autour de la zone de l'usine Metaleurop dans le Pas-de-
Calais a montré que, pour deux logements identiques situés l'un dans une zone polluée au
plomb par l'usine et l'autre en dehors de cette zone, la différence de prix était de 25% dans les
zones les plus polluées et de 10% dans les zones intermédiaires.
Ce montant peut constituer une référence pour évaluer les dommages subis par les riverains et
évaluer la responsabilité de Metaleurop, dans le cadre d'un litige, par exemple. Cette méthode
doit néanmoins être maniée avec précaution car elle implique que les ménages soient
parfaitement au courant de la qualité de leur environnement et de son impact sur leur santé
notamment.
Mener des enquêtes publiques
Mais il n'est pas toujours possible de partir de prix observables. Bon nombre de services
rendus par l'écosystème - le plaisir d'une promenade en forêt, par exemple - ne s'achètent pas .
Il faut donc mettre les agents économiques en situation de révéler un prix, en posant des
questions à des échantillons représentatifs lors d'enquêtes publiques (méthode dite de
"l'évaluation contingente"). En demandant par exemple "combien seriez-vous prêt à payer
pour améliorer la qualité de l'air autour de votre logement", on cherche à connaître "le
consentement à payer". Cette technique a de très sérieuses limites. En situation théorique, les
personnes peuvent surestimer leur consentement à payer. Par ailleurs, des enquêtes portant sur
l'amélioration de la qualité de l'eau des rivières ont fait ressortir que le montant avancé par les
sondés était identique, que la question porte sur la rivière locale ou l'ensemble des rivières
françaises. Pour que les résultats puissent être extrapolés de manière pertinente, la question
doit donc porter sur un enjeu local, facilement identifiable pour la personne interrogée.
Enfin, ces méthodes peuvent être cumulées. Ainsi, pour répondre à un rapport des industriels
européens chiffrant à près de 30 milliards d'euros le coût de l'adoption de la directive Reach
sur les produits chimiques, la Confédération européenne des syndicats (CES) a commissionné
un centre de recherche anglais pour évaluer les gains attendus. Celui-ci les évalua à plus de 90
milliards d'euros, dont 55 milliards liés aux "gains de bien-être" estimés par les ouvriers eux-
mêmes (évaluation contingente) et une autre part liée aux économies sur les dépenses de soins
des salariés et des consommateurs (méthode des coûts évités).
Développement durable, une question morale