Comment donner un prix à la nature ? Pascal Canfin | Alternatives

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Comment donner un prix à la nature ?
Pascal Canfin | Alternatives Economiques n° 276 - janvier 2009
Le développement durable passe par l'évaluation économique de la nature. Pour calculer les
dommages liés à une pollution ou pour évaluer les services écologiques rendus par la nature,
des économistes attribuent un prix aux biens naturels. Les méthodes d'évaluation de ces
coûts, qui reposent sur le postulat que la nature est ductible à une valeur monétaire, sont
contestables mais utiles pour le débat public.
Les ressources offertes par la nature sont largement situées en dehors du marché. La
biodiversité, l'eau non polluée, l'air… n'ont pas de prix déterminé par une offre et une
demande et n'ont pas de coût de production. Leur dégradation n'est donc pas considérée
comme un coût pour la collectivité. Or ces biens publics environnementaux (*) sont
aujourd'hui menacés. L'un des moyens pour les protéger est de leur donner une valeur
économique et de l'intégrer dans les décisions publiques et privées. En donnant un prix à la
nature, il est possible d'évaluer les dommages subis par un territoire ou par des résidents lors
d'une pollution, ou de mesurer les bénéfices ou les nuisances occasionnés par un projet
d'équipement ou d'infrastructure. Mais comment évaluer la valeur de ce qui n'a pas de prix de
marché et par quelle méthode les traduire en valeur monétaire?
Le développement durable et le marché
Un premier canisme consiste à donner une valeur marchande à ce qui en était dépourvu.
C'est l'objet par exemple du marché du carbone, qui fixe, depuis 2005 en Europe et 2008 au
niveau mondial, un prix à la tonne de CO2 émise (1). Le carbone rejeté dans l'air entre ainsi
dans les coûts de production des entreprises concernées. Ce qui constituait une externalité non
prise en compte dans les calculs de rentabilité est dorénavant internalisé dans la comptabilité.
Le carbone émis acquiert donc une valeur sonnante et trébuchante qui change tous les jours
sur des marchés spécialisés (17 euros la tonne à la fin de l'année 2008).
De leur côté, les Etats qui ont signé le protocole de Kyoto se sont engagés à ne pas émettre
plus qu'un certain montant de CO2 en 2012. S'ils le dépassent, ils devront à cette date acheter
des crédits carbone à des Etats plus vertueux. Les investissements publics qui économisent du
CO2 se voient donc attribuer une valeur, théorique, qui correspond aux tonnes de carbone non
émises multipliées par la valeur anticipée du carbone en 2012. Elle est fixée par l'Etat à 30
euros. Ainsi, les investissements réalisés dans le cadre du Grenelle de l'environnement en
matière de transports devraient permettre d'économiser 1 million de tonnes de CO2 par an à
partir de 2013. Soit un gain de 30 millions d'euros la première année
Evaluer les coûts évités
Mais les conditions de création d'un marché ne sont pas toujours réunies. C'est le cas par
exemple quand un investissement réalisé par un seul acteur économique peut avoir pour
conséquence de détruire ou d'endommager une zone naturelle précise. On peut alors utiliser la
méthode des coûts évités qui cherche à évaluer la valeur des services environnementaux à
partir des coûts à engager si ces services venaient à disparaître.
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Par exemple, la présence d'une zone humide (marais, estuaire…) à proximité d'une
agglomération limite les risques d'inondation. Sa disparition ou sa dégradation générerait des
dépenses supplémentaires d'assurances pour les particuliers comme pour la collectivité; elle
nécessiterait aussi d'augmenter la capacité des stations d'épuration ou d'en construire de
nouvelles. Le calcul des dépenses liées à la dégradation de ce service écologique peut
conduire à investir dans la protection de la zone humide plutôt que de construire une nouvelle
usine de traitement de l'eau. C'est par exemple le choix fait par la ville de New York, qui a
préféré dépenser 1,5 milliard de dollars dans la restauration et la préservation de son bassin
versant (*) que 8 milliards de dollars dans des usines de retraitement des eaux.
Une autre approche part des prix de l'immobilier, supposés refléter la qualité d'un
environnement. On utilise alors la méthode dite des "prix hédoniques" qui décortique, dans le
prix d'un logement, la valorisation de ses différentes caractéristiques, telles que la proximité
d'un environnement agréable, comme la mer, ou d'une nuisance, comme une autoroute. Une
étude (2) menée depuis les années 90 autour de la zone de l'usine Metaleurop dans le Pas-de-
Calais a montré que, pour deux logements identiques situés l'un dans une zone polluée au
plomb par l'usine et l'autre en dehors de cette zone, la différence de prix était de 25% dans les
zones les plus polluées et de 10% dans les zones intermédiaires.
Ce montant peut constituer une référence pour évaluer les dommages subis par les riverains et
évaluer la responsabilité de Metaleurop, dans le cadre d'un litige, par exemple. Cette méthode
doit néanmoins être maniée avec précaution car elle implique que les ménages soient
parfaitement au courant de la qualité de leur environnement et de son impact sur leur santé
notamment.
Mener des enquêtes publiques
Mais il n'est pas toujours possible de partir de prix observables. Bon nombre de services
rendus par l'écosystème - le plaisir d'une promenade en forêt, par exemple - ne s'achètent pas .
Il faut donc mettre les agents économiques en situation de révéler un prix, en posant des
questions à des échantillons représentatifs lors d'enquêtes publiques (méthode dite de
"l'évaluation contingente"). En demandant par exemple "combien seriez-vous prêt à payer
pour améliorer la qualité de l'air autour de votre logement", on cherche à connaître "le
consentement à payer". Cette technique a de très sérieuses limites. En situation théorique, les
personnes peuvent surestimer leur consentement à payer. Par ailleurs, des enquêtes portant sur
l'amélioration de la qualité de l'eau des rivières ont fait ressortir que le montant avancé par les
sondés était identique, que la question porte sur la rivière locale ou l'ensemble des rivières
françaises. Pour que les résultats puissent être extrapolés de manière pertinente, la question
doit donc porter sur un enjeu local, facilement identifiable pour la personne interrogée.
Enfin, ces méthodes peuvent être cumulées. Ainsi, pour répondre à un rapport des industriels
européens chiffrant à près de 30 milliards d'euros le coût de l'adoption de la directive Reach
sur les produits chimiques, la Confédération européenne des syndicats (CES) a commissionné
un centre de recherche anglais pour évaluer les gains attendus. Celui-ci les évalua à plus de 90
milliards d'euros, dont 55 milliards liés aux "gains de bien-être" estimés par les ouvriers eux-
mêmes (évaluation contingente) et une autre part liée aux économies sur les dépenses de soins
des salariés et des consommateurs (méthode des coûts évités).
Développement durable, une question morale
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Ces méthodes soulèvent une question de fond: en voulant donner un prix à la nature, elles
postulent que l'environnement est réductible à une valeur monétaire. Or, lors des enquêtes
d'évaluation contingente, de nombreuses personnes refusent de répondre à une question leur
demandant par exemple combien elles seraient prêtes à recevoir en échange de la disparition
des baleines. Car, pour elles, les baleines ont une valeur d'existence en soi qu'il n'est pas
possible de mesurer de manière monétaire.
Le fait d'accorder à la nature une valeur d'existence relève donc de la décision politique et non
de l'analyse économique. Or, l'évaluation monétaire de l'environnement risque de réduire la
décision politique à un calcul purement utilitariste de rentabilité économique, fondé sur des
chiffres dont l'élaboration reste controversée. Sans clore le débat, l'évaluation économique de
la nature oblige néanmoins à poser des questions jusqu'à présent largement mises de côté. Ce
qui est déjà une avancée.
* Biens publics : bien ou service dont la consommation par un individu n'empêche pas
sa consommation par un autre (non-rivalité), et dont il n'est pas possible de réserver la
consommation à une personne en particulier (non-exclusion). Les biens publics sont
dits plus ou moins purs ou impurs selon qu'ils sont totalement ou partiellement non
rivaux et non exclusifs
* Bassin versant : portion de territoire limité par des lignes de crêtes, dans laquelle
toutes les sources se déversent dans un exutoire commun (rivière, lac, mer...).
En savoir plus :
"La nature mise à prix", par Julien Milanési, L'Economie politique n° 38, avril 2008,
disponible dans nos archives en ligne.
L'économie de l'environnement, par Philippe Bontemps et Gilles Rotillon, coll. Repères, éd.
La Découverte, 2007.
Etude d'impact du Grenelle de l'environnement, disponible sur www.alternatives-
economiques.fr/doc41388
(1) "Le marché au secours de l'environnement", dans "L'économie de marché", hors-série
77 d'Alternatives Economiques, 3e trim. 2008, disponible dans nos archives en ligne.
(2) "Impact d'un établissement industriel polluant sur les valeurs immobilières de proximité:
le cas de Metaleurop-Nord", par Gwenaël Letombe (université d'Artois) et Bertrand Zuindeau
(université de Lille 1), Economie appliquée, tome LVIII, n° 4.
Notes :
(1) "Le marché au secours de l'environnement", dans "L'économie de marché", hors-série
77 d'Alternatives Economiques, 3e trim. 2008, disponible dans nos archives en ligne.
(2) "Impact d'un établissement industriel polluant sur les valeurs immobilières de proximité:
le cas de Metaleurop-Nord", par Gwenaël Letombe (université d'Artois) et Bertrand Zuindeau
(université de Lille 1), Economie appliquée, tome LVIII, n° 4.
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