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Congrès solidarités à l'épreuve des crises
Le 11-12 janvier 2011
Université d'Evry-Val d'Essonne
Session 7- Perspectives socioéconomiques de la crise
Crise systémique et lien social. Les retraités en République de
Moldavie
Dorina ROSCA
Doctorante, CEMI-EHESS
dorina.rosca@gmail.com
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Introduction
À l’aube des années 1990, l’ancienne république soviétique de Moldavie est entrée dans une
nouvelle phase de développement. D’une part, elle a été entraînée dans un processus de
transformation systémique propre à tous les pays ex-communistes et, d’autre part, sa dynamique de
développement a été marquée par la construction d’un État
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, qui a acquis son indépendance en
1991. Cette double tâche, que les différents gouvernements de Chisinau capitale moldave se
sont proposé d’accomplir au cours des deux dernières décennies, s’est traduite, de manière générale,
dans une dégradation progressive du niveau de vie de la population, en raison des effets directs des
réformes sur la redistribution des ressources. Dans ces conditions, la société moldave s’est vue très
vite bipolarisée.
Au sein du nouveau paysage social moldave, les retraités deviennent le segment de la population le
plus pauvre. Malgré les différentes réformes du régime moldave des retraites, en cette fin des
années 2010 le problème des retraités reste encore un des plus épineux. Par exemple, en 2008, selon
le Bureau National de la Statistique moldave, le montant de la retraite mensuelle moyenne ne
couvrait que 47,28 % du panier minimum de la consommation moldave. En même temps, une
personne retraitée en 2007 ne recevait que 27 % de son dernier salaire
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.
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Le terme d’État est employé ici dans le sens wébérien, en tant qu’arrangement institutionnel qui
revendique « le monopole de la violence physique légitime ». Selon Max Weber, un État est plus fort lorsque
ses instruments (institutionnels) sont plus complexes et efficaces. Pour une définition de l’État, voir Weber
M., Économie et Société, t. 1, Paris, Plon, 1995, p. 97.
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Antonov V. et alii, Monitor social (Moniteur social), n°2, janvier février, 2010, Chisinau, IDIS-
Viitorul, disponible en ligne sur http://www.viitorul.org/.
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L’ancien système de retraites de l’Union Soviétique, mis en œuvre en 1964, a été repris quasi
intégralement par le nouvel État moldave. L’absence de réforme structurelle, tout au long des
années 1990, doublée par des transformations multidimensionnelles du marché de travail moldave
3
,
la migration de la population active au profit d’autres pays
4
et le vieillissement de la population,
alimentaient un large débat sociopolitique et conférèrent de nouvelles formes à l’action sociale.
Dans ces conditions, la société moldave adopta des solutions pour mettre en place une solidarité
intergénérationnelle basée sur un renforcement du lien social. L’architecture de ce dernier ne se
réduit pas à la seule somme des contacts personnels d’un individu, telle qu’elle est décrite par les
sociologues des réseaux
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. Elle dépasse ce cadre, les interactions individuelles s’inscrivant dans des
structures plus vastes non autonomes de la configuration institutionnelle de la Moldavie. C’est
l’appartenance à ces structures sociales qui procure un important capital social, c'est-à-dire
« l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau
durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ;
ou en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas
seulement dotés de propriétés communes (…) mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et
3
Par exemple, selon les données statistiques officielles, le taux d’activité s’effondre drastiquement
au cours des années 2000, en passant de 54,8 %, en 2000, à 34,4 %, en 2010.
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On remarque une importance de plus en plus accrue des transferts d’argent des travailleurs
moldaves à l’étranger dans le revenu disponible des retraités, passant de 25 % en 2006 à 33 % en 2008.
5
Voir, entre autres, Burt R., The gender of social capital, Rationality and Society, 10, no 1, 1998, p. 5-46 ;
Lazéga E., Réseaux sociaux et structures relationnelles, Paris, PUF, 1998 ; Granovetter M. Sociologie économique,
Paris, Seuil, 2008.
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utiles »
6
. Le capital social illustre ainsi l’interaction entre l’évolution du cadre institutionnel et les
pratiques sociales, en l’occurrence, l’interaction entre l’évolution du régime des retraites moldave et
les formes privées de solidarité intergénérationnelle. Le lien social ne prend pas nécessairement une
forme symétrique caractéristique de la réciprocité
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; il a comme fondement une solidarité
intergénérationnelle.
Tout en s’inscrivant dans le cadre épistémologique, méthodologique et théorique particulier aux
approches institutionnalistes et évolutionnistes relevant plus particulièrement de la Théorie de la
Régulation cette contribution vise d’élucider les principales formes de solidarité
6
Italique dans le texte original : Bourdieu P., Le capital social. Notes provisoires, Actes de la
recherche en sciences sociales, no 31, p. 2-3, ici p. 2. Il est à noter dans ce contexte qu’il existe une
abondante littérature autour de la problématique du capital social. Faute d’espace, il apparait difficile de la
discuter ici. Toutefois, quelques férences s’imposent pour le lecteur curieux. Voir entre autres,
Granovetter M., Economic action and social structure: The problem of embeddedness, American Journal of
Sociology, vol. 3, 91, 1995, p. 481-510; Coleman, J., Social capital in the creation of human capital,
American Journal of Sociology, n°94, 1988, p. 95-120; Putnam R., Bowling alone:The Collapse And Revival Of
American Community, New York, Simon & Schuster, 2000; Fine B., Social Capital versus Social Theory:
Political Economy and Social Science at the Turn of the Millennium, London, Routledge, 2001; Van der Gaag
M., Snijders T., The Resource Generator: Social capital quantification with concrete items, Social Networks,
n° 27, 2005, p. 1-27; Ponthieux, S., Le capital social, Paris, La Découverte, 2006.
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Les anthropologues, tels Bronislaw Malinovski et Marcel Mauss, donnent un sens économique au
mot « réciprocité », pour désigner les prestations économiques et symboliques dans des sociétés primitives.
Pour B. Malinovski, la réciprocité et la redistribution régissent toute activité économique : Malinovski B., Les
Argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, Paris, 1989. Pour M. Mauss, qui étudie les échanges à travers
le don « fait social total », qui représente un système de prestations totales et qui repose sur
l’obligation de donner, de recevoir et de rendre , la réciprocité et la redistribution représentent le
fondement de la régulation sociale : Mauss M., Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les
sociétés archaïques, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 2003. Selon Karl Polanyi, dans le système
économique archaïque, les mobiles économiques trouvent leur origine dans la vie sociale. La production et
la distribution sont ainsi assurées par deux principes comportementaux : la réciprocité et la redistribution :
Polanyi K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983.
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intergénérationnelle privée qui tendent à se renforcer au sein d’un système socio-économique en
crise et donc à ce substituer à une solidarité intergénérationnelle publique échouée.
Un système économique est un « ensemble articulé mais non-finalisé d’institutions économiques,
peuplé d’individus et d’organisations »
8
. On entend par institutions économiques, des règles sociales
formelles
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qui représentent des « compromis issus des conflits sociaux »
10
. Selon la théorie de la
régulation, les formes institutionnelles déterminent le régime d’accumulation, qui est « un schéma
régulier de croissance »
11
. Elles déterminent aussi le mode de régulation de l’économie, c'est-à-dire
les procédures et les comportements sociaux propres à un régime d’accumulation
12
. Cela ne veut pas
dire qu’il s’agit d’un modèle statique d’analyse sociale. La dynamique sociale est induite par les
8
Chavance B., Organisations, institutions, système : types et niveaux de règles, Revue d'économie
industrielle, vol. 97, n° 1, 2001, p. 85 102, ici p. 95.
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Je reprends ici la notion de « règle » définie par Bernard Chavance, en tant qu’une « prescription
ou une proscription durables pour l’action sociale dans des circonstances déterminées, accompagnées de
sanctions et de récompenses (réelles ou symboliques) » : Chavance B., op. cit., p. 95.
10
Amable B., Les cinq capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la
mondialisation, Paris, Seuil, 2005, p. 19.
11
 Chavance B., Léconomie institutionnelle, Paris, La Découverte, 2007, p. 83
12
 Boyer R., Saillard Y., Théorie de la régulation. Létat des savoirs, Paris, La Découverte, 1995, p. 68.
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