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1 CROISSANCE OU CRISE ? 2
un débat houleux3, tant sur les données employées que sur la vision sous-jacente du fonctionne-
ment de l’économie de la Renaissance. Avec le temps cependant, la thèse d’une Renaissance née
d’une dépression économique fit son chemin dans la communauté historienne, au point de devenir
le consensus au tournant des années 1990. À cette date cependant, l’adoption par les historiens
économistes des méthodes monographiques les avait conduit à dresser un portrait nettement plus
nuancé, soulignant certes de déclin de certaines sources de prospérité médiévales, mais révélant
également l’émergence de nouvelles sources de prospérité à même de favoriser l’essor des dépenses
artistiques. Le débat fut ainsi relancé sur les bases très bien résumées par Judith C. Brown4,
dont le présent article s’inspire largement.
1.2 La thèse de la dépression
Le point de départ commun de l’analyse économique de l’Italie de la Renaissance est la
Grande Peste, venue de Chine par les Mongols attaquant les comptoirs gênois d’Ukraine. En
Italie, l’épidémie, qui sévit particulièrement en 1348, tua plus d’un habitant sur deux, avec une
ponction particulièrement lourde pour certaines villes (huit sur dix à Florence, trois sur quatre à
Venise), seule Milan semblant un peu épargnée. Une telle réduction de la population conduisit,
selon R. Lopez, à une contraction de l’activité économique supérieure à la contraction de la
population. En effet, les industries médiévales (lainages, cotonnages) situées dans les villes se
retrouvèrent en situation de sur-capacité considérable, conduisant à un effondrement des prix
et de l’emploi urbain, tandis que montait la concurrence des villes d’Europe du Nord, plus
dynamiques et moins embarrassées par les règlements des guildes italiennes. Dans les campagnes,
la réduction de la population entraîna de même l’abandon de nombreuses terres, et le repli vers
les établissements plus anciens, plus directement soumis à l’autorité des propriétaires terriens.
Plus généralement, le revenu par tête aurait diminué, tandis que le revenu total était de plus
en plus inégalement distribué. Au niveau des échanges, la situation était encore aggravé par une
pénurie de métaux précieux, engendrant mécaniquement une pénurie monétaire, du fait du déficit
commercial chronique avec le Levant.
Avant la Grande Peste, les grandes familles commerçantes italiennes avaient mis en place un
système étendu de relations commerciales fondées sur la confiance mutuelle et un monopole de
fait sur les produit en provenance ou en direction du Levant. La gestion systématique de leurs
stocks et de leurs relation a amené les historiens économistes à parler de capitalisme marchand
pour désigner leur comportement de recherche rationnelle de sources de profits par l’échange.
D’après R. Lopez et H. Miskimin, la baisse brutale des opportunités d’investissement entraîna
chez ces grandes une perte d’intérêt pour les activités économiques, au profit d’un repli vers leurs
propriétés agricoles, ainsi qu’un intérêt nouveau pour les arts et les dépenses ostentatoires. Au
premier rang de celles-ci viennent le mécénat de peintres, de sculpteurs ainsi que la réalisation
de somptueux palais. Au niveau des mentalités, il s’agissait d’une re-féoalisation de la société
italienne, marquée par des taux d’impositions particulièrement élevés destinés à financer des
armées formées d’une proportion croissante de mercenaires.
Ainsi, dans ce cadre d’analyse, les fonds disponibles en Italie se seraient portés à cette époque
sur les activités artistiques, d’une part faute d’investissements rentables, et d’autre part du fait
du renchérissement des opérations militaires.
3Lopez, R.S. Economic Depression of the Renaissance ?.II The Economic History Review, 1964, vol. 16, p. 525-
527 et Miskimin, H.A. Economic Depression of the Renaissance ?.III The Economic History Review, 1964, vol. 16,
p. 528-529
4Brown, J.C. Prosperity or Hard Times in Renaissance Italy ? Renaissance Quaterly, 1989, vol. 42, p. 761-780