Déterminants de la localisation des activités en Chine : avantages
comparatifs, forces géographiques et interventionnisme politique
Cécile Batisse* et Sandra Poncet†
Août 2004
Résumé :
Nous étudions les déterminants de la localisation sectorielle au sein des provinces chinoises,
en portant une attention particulière au rôle du protectionnisme local. A partir de données
issues des tables provinciales entrée-sortie couvrant 1992 et 1997 pour l’agriculture et 20
secteurs industriels, nous estimons un modèle de localisation de la production combinant
dotations de facteurs, considérations géographiques et politiques d’intégration. Nos résultats
indiquent que la dynamique des avantages comparatifs et les liens d’offre et de demande sont
à l’œuvre dans les choix de localisation des activités en Chine. Notre travail met en évidence
le rôle central du potentiel marchand dans la détermination de la structure de localisation
productive. Nous vérifions également empiriquement que l'interventionnisme des autorités
provinciales influence de manière significative le processus de localisation des activités à
travers les entraves aux échanges inter-provinciaux et la politique d’ouverture internationale.
JEL Codes: F02, F14, F15, P2, R12.
Mots clefs: Chine, protectionnisme, commerce international, localisation sectorielle,
externalités, dotations naturelles.
Abstract :
This paper investigates the determinants of activities’ location in Chinese provinces based on
a unique panel data set, paying particular attention to the role of local protectionism. We
estimate a model of production location across Chinese provinces in which industry
characteristics are nested with each provincial dimension and which combines factor
endowments, geographical consideration and integration policy measures. Results emphasize
that the dynamics of comparative advantages and the forces of the new geographic economy
are at work in Chinese provinces. Estimations lend support to the fundamental role of market
potential. We furthermore verify that provincial policy interventions significantly affect the
location of industry through the impediments to domestic trade and the promotion of
international integration. The location of economic activities in Chinese provinces does thus
not exclusively follow the logic of the market.
JEL Codes: F02, F14, F15, P2, R12.
Keywords: China, protectionism, international trade, location of activities, externalities.
*CERDI (Centre d’Etudes et de Recherches sur le Développement International), 65 bd F. Mitterrand - 63000
Clermont-Ferrand. Tel: (33) 4 73 17 75 10. Fax: (33) 4 73 17 74 28. Email: c.batisse@u-clermont1.fr.
Auteur correspondant: Tinbergen Institute, Erasmus University (Rotterdam) Faculty of Economics Erasmus
University Burg. Oudlaan 50-H8-18 3062 PA Rotterdam Pays-Bas. Email: [email protected].
1
1. Introduction
Cet article étudie les déterminants de la structure productive à l’intérieur de la Chine.
L’objectif est d’estimer l’importance respective des facteurs liés aux dotations de facteurs, des
forces géographiques et des mesures politiques dans la localisation des activités économiques
au sein des provinces chinoises. Nous nous intéressons plus particulièrement à l’influence des
entraves aux échanges inter-provinciaux induites par les protectionnismes locaux en Chine.
Cette étude est motivée par l’existence d’un double paradoxe concernant l’économie
chinoise au cours des réformes. Tout d’abord, plusieurs études identifient une réduction de la
spécialisation régionale en Chine durant la période de réformes des années 1990. La structure
de spécialisation régionale paraît également avoir entravé la croissance de la valeur ajoutée.
Différents travaux empiriques trouvent ainsi un impact négatif de la concentration d’un
secteur sur sa performance (Batisse, 2002; Mody et Wang, 1997). Par ailleurs, différentes
analyses ont mis en évidence un mouvement de convergence des structures de production
(Banque Mondiale, 1994; Young, 2000).
Ces résultats sont d’autant plus contre-intuitifs que la Chine s’est lancée dès la fin des
années 1970 dans un programme ambitieux de libéralisation et de réformes qui rompait avec
la stratégie antérieure de développement introverti du pays. Les autorités ont reconnu
l’inefficience économique et les gaspillages induits par les politiques de planification et
d’autarcie régionale. Elles ont alors prôné l’introduction des mécanismes de marché et de la
concurrence, l’ouverture économique et la réorientation de la structure de production selon les
avantages comparatifs pour renforcer la dynamique de croissance et la compétitivité. Le
succès de l’évolution de la Chine d’une économie planifiée vers une économie de marché est
unanimement reconnu dans la littérature (Naughton, 1995).
La simultanéité de la libéralisation commerciale internationale et de la convergence des
structures économiques provinciales ainsi que l’impact négatif de la spécialisation régionale
sur la croissance de la valeur ajoutée dans un contexte de réformes nous conduisent à nous
interroger sur les mécanismes de localisation des activités économiques en Chine. La forte
présence d’une activité dans une province est-elle issue d’un processus de marché ou est-elle
le résultat d’une politique industrielle et commerciale déconnectée de la logique des avantages
comparatifs?
Cette interrogation se fonde sur la connaissance d’une singularité chinoise: l’existence
d’un protectionnisme régional. De nombreux travaux1 décrivent en détail les multiples actions
1 Lire en particulier, Lee (1998), Yang (1997) et le numéro spécial de Chinese Economic Studies (1993).
2
‘créatives’ adoptées par les gouvernements locaux pour protéger leur production de matières
premières et de biens stratégiques et limiter la concurrence de produits venant des autres
provinces. Les mesures de protectionnisme local et les entraves à l’unification économique du
marché national restent d’actualité2. Poncet (2003) corrobore ces analyses en identifiant une
diminution de l’intensité des échanges à l’intérieur du pays entre 1987 et 1997: les biens
produits localement représentent une part croissante de la consommation locale au détriment
des biens produits dans le reste du pays. Il apparaît donc nécessaire de prendre en
considération les entraves existant aux échanges intérieurs chinois lors de l’analyse de la
localisation économique des provinces chinoises.
L’objectif de ce travail est ainsi d’étudier comment les différences de dotations et les
forces géographiques se combinent à la libéralisation des échanges (intégration du marché
intérieur et ouverture internationale) pour déterminer la localisation sectorielle au sein des
provinces chinoises. A notre connaissance, il s’agit de la première mesure directe de l’impact
des entraves aux échanges intérieurs dans le processus de localisation des activités
économiques des provinces chinoises à côté des facteurs traditionnels que sont les dotations
de facteurs et de ressources naturelles et les liens fournisseur et de demande3.
Nous exploitons une base de données issue des tables entrées sorties provinciales pour
les années 1992 et 1997. Ces tables offrent une décomposition de la production et des flux
d’échanges inter-provinciaux en 21 secteurs d’activité (le secteur agricole et 20 secteurs
industriels) pour 25 provinces chinoises. Nous partons de l’idée développée dans la littérature
sur les déterminants de la localisation et de la spécialisation que les structures productives se
fondent sur différentes interactions entre les caractéristiques des secteurs et celles des entités
géographiques (Midelfart et alii, 2003; Combes et Overman, 2004; Overman et alii, 2003).
Nous développons et estimons économétriquement un modèle inspiré de Midelfart et alii
(2003) dans lequel des caractéristiques sectorielles inter-agissent avec les spécificités
provinciales pour déterminer la localisation des activités au sein du territoire chinois. Nous
considérons à la fois des facteurs d’avantages comparatifs, des liens de demande et d’offre et
des indicateurs d’intégration économique intérieure et internationale et observons comment
leur influence sur la structure productive évolue au cours des années 1990.
La section suivante présente le processus de libéralisation mis en place en Chine et
2 En 2000, le directeur de l’administration d’Etat de l’industrie et du commerce, a déclaré que “les monopoles
administratifs, les contrats commerciaux imposés et les entraves au marché sont devenus un cancer dans le
marché chinois”. Il s’agit des propos de Wang Zhongfu au cours de la session annuelle du Congrès national en
mars 2000 rapportés par le People’s Daily (1er Juillet, 2000).
3 En l’absence d’une mesure directe des barrières à l’échange, Bai et alii (2004) ne parviennent pas à étudier
3
décrit brièvement la logique du protectionnisme régional. La section 3 revient succinctement
sur la littérature relative à la distribution spatiale des activités. La section 4 présente notre
base de données et estime économétriquement un modèle de localisation sectorielle qui prend
en compte des déterminants ayant la double dimension secteur-province. La section 5 conclut.
2. Réformes, libéralisation commerciale et protectionnisme inter-provincial en Chine
La politique d’ouverture et de réformes initiée avec l’arrivée au pouvoir de Deng
Xiaoping a marqué une rupture radicale avec la stratégie de développement autarcique menée
sous Mao. Son objectif était l’introduction de mécanismes de marché. On a assisté à la baisse
graduelle du contrôle centralisé des prix et des quantités produites, et au développement du
secteur non étatique, privé ou collectif (par opposition au secteur étatique sous contrôle direct
du gouvernement central ou des gouvernements locaux). Les autorités ont par ailleurs
privilégié le développement des provinces côtières. Le gouvernement chinois les considérait
comme des pôles de croissance dont le dynamisme était censé se diffuser aux provinces
voisines et ainsi favoriser la croissance du pays dans son ensemble. Cette politique régionale
mettait en avant l’exploitation des avantages comparatifs exprimés sur la base des dotations
de facteurs (Yang, 1997).
L’ouverture aux échanges internationaux et l’intégration des marchés constituent un pan
important des réformes4. La modernisation et l’industrialisation ont engendré une croissance
rapide. Une grande latitude a été accordée aux gouvernements locaux pour attirer les
investissements directs étrangers et promouvoir les échanges internationaux5. Le succès de la
politique chinoise d’ouverture internationale est incontesté et s’est récemment concrétisé par
l’adhésion du pays à l’OMC en décembre 2001. Parallèlement à son intégration commerciale
internationale, le pays s’est rapidement ouvert aux investissements étrangers devenant le
premier receveur d’IDE parmi les pays en développement. L’impact bénéfique de l’ouverture
économique sur la croissance régionale a par ailleurs été souligné par plusieurs travaux
(Mody et Wang, 1997; Démurger, 2000).
Différentes études ont néanmoins souligné certaines difficultés rencontrées dans la mise
en oeuvre des réformes, notamment l’émergence de réticences liées à leurs coûts sociaux
directement l’influence du protectionnisme local sur la localisation industrielle.
4 Le taux d’ouverture commerciale de la Chine a plus que doublé entre 1987 et 2003, passant de 14 % à prés de
45% du PIB (National Bureau of Statistics).
5 La politique d’ouverture s’est tout d’abord concrétisée sur la côte avec la création de cinq zones économiques
spéciales (ZES), quatorze villes ouvertes ainsi que l’établissement de zones économiques côtières ouvertes et
d’une ceinture côtière ouverte. Depuis, ces différentes zones économiques ont connu des extensions dans
l’ensemble du pays.
4
(faillites, licenciements et accroissement des inégalités). La défense des intérêts locaux et la
minimisation de ces coûts ont pris une importance croissante pour les autorités provinciales
dont les ressources et responsabilités ont parallèlement été accrues avec la décentralisation. Le
système fiscal destiné à permettre la décentralisation des pouvoirs en Chine (fiscal contract-
responsibility system) a, d’après Zhao et Zhang (1999), encouragé la cellularisation de
l’économie. Sous l’appellation d’‘assistance à l’économie locale’, les gouvernements locaux
ont utilisé leurs pouvoirs administratifs (en terme de commerce, investissement, budget et
fixation de prix) pour mettre en place une protection multiforme des intérêts des travailleurs et
des entreprises sous leur autorité. La Banque Mondiale (1994) et Wedeman (2002) décrivent
de façon détaillée les différentes entraves mises en place par les gouvernements provinciaux.
Droits de douane et discriminations (dans le système de prix, dans l’attribution de permis
d’entrée sur le marché local et dans le cadre des appels d’offre) étaient imposés pour
empêcher l’entrée des produits extérieurs. Ces mesures visaient à limiter la concurrence et à
soutenir ainsi l’emploi et la survie des entreprises publiques déficitaires. Les autorités locales
ont souvent justifié ces mesures protectionnistes par leur stratégie régionale de substitution
aux importations. Cette politique, à l’image de celle menée à l’échelle nationale, vise le
développement local d’industries industrialisantes encore naissantes mis à l’abri de la
concurrence par des restrictions commerciales. Les politiques d’industrialisation par
substitution aux importations ont conduit à la multiplication spatiale d’entreprises sous-
optimales et à la fragmentation de l’économie le long des frontières provinciales.
Le rôle du protectionnisme local dans la détermination de la localisation sectorielle doit
donc être pris en compte. La question est de savoir si les décisions de localisation sectorielle
au sein des provinces chinoises sont guidées par le jeu des forces de marché ou au contraire
organisées par l’interventionnisme des autorités locales.
3. Littérature relative à la distribution spatiale des activités
Une importante littérature s’est intéressée à la localisation des activités économiques, en
particulier en Europe et aux Etats-Unis6. Les études empiriques récentes ont développé l’idée
que les avantages comparatifs et les forces d’agglomération affectent toutes deux la
localisation des activités. Plus précisément, les disparités spatiales peuvent être vues comme
6 Voir Hanson (2001), Overman, Redding et Venables (2001) et Henderson et Thisse (2004) pour une revue de la
littérature récente.
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