La "vertu travail" que
Weber
fait remonter à l'éthique protestante, "exploitée" par le capitalisme,
perd
de sa
pertinence
dans une société où le temps de travail
productif
devient de plus en plus
marginal dans la vie d'un homme, où l'effort accompli l'est de plus en plus par des instruments
autonomes. Par ailleurs, le travail strictement humain, essentiellement qualitatif, est de
moins
en
moins
mesurable et peut donc
difficilement
servir
d'étalonnage
à la rémunération.
II- Travail-Emploi Œuvre-Echange
A- Schumpeter démenti?
Que cette "crise"
soit
transitoire et que l'on revienne, dans
quelque
temps,
à une nouvelle ère
de
plein
emploi,
c'est ce que beaucoup ont pensé, se
référant,
entre autres, à la thèse de Schumpeter.
Selon celle-ci, il y a corrélation entre les cycles
économiques
et les
grandes
mutations
technologiques. Pour schématiser, la sortie de crise serait le fait d'innovations technologiques
révolutionnant à la fois les structures
économiques
et sociales, ce qu'il appelait la
"destruction
créatrice".
La destruction des structures
socio-économiques,
voire culturelles, se prolongeait par la
construction de nouvelles structures,
générées
par les nouvelles techniques, relançant, souvent à un
rythme plus élevé, l'activité et donc
l'emploi.
On peut penser que la mutation
scientifique
et
technique
contemporaine n'obéiront pas à ce
schéma.
- D'une part, les nouveaux instruments sont essentiellement
créateurs
de productivité, et non
de
besoins
(quantitatifs)
nouveaux.
Ainsi,
les économies de main
d'œuvre
ne sont pas
compensées par l'accroissement de la production, comme dans les
périodes
précédentes.
- D'autre part, les gains de productivité, sp
ectaculaires,
touchent tous les secteurs
d'activité
(voir le tertiaire) et toutes les tâches, y compris celles de contrôles,
d'administration
ou même
de conception,
"déshumanisant"
le travail
productif
partout et à tous les niveaux.
- Enfin, les nouveaux "automates" ne remplacent plus seulement l'effort physique, mais aussi
une partie importante des
capacités
intellectuelles qui non seulement sont utilisées au sein
de
l'entreprise mais aussi dans le
cadre
privé. Ce qui
rend
de plus en plus floue la distinction
entre activité "professionnelle" et activité
"domestique"
et ôte toute
pertinence
à la notion
d'emploi.
On voit mal, dans ces conditions, une explosion de la production, au sens habituel du terme, et
une réapparition du plein
emploi,
dans l'acception passée.
B- Du droit à l'emploi à la liberté d'œuvrer
Ce qui peut
paraître
comme un pessimisme angoissant devrait, au
contraire
être vu comme
ouverture
"rayonnante"
vers un monde d'hommes libres, ceux-ci étant dans toutes les sociétés ceux
qui ne sont pas contraints au travail productif.
Lafargue
revendiquait
le "Droit à la paresse", celle,
au fond, des privilégiés qui tiraient les fruits du travail des autres et se faisaient servir. Il
devient
désormais
envisageable
pour le plus
grand
nombre de tirer les fr
uits
du travail des "automates" (au
sens
large) :
ce qui libère physiquement le "monde du travail" et soulage moralement ceux qui
"devaient"
exploiter le travail des autres.
Quant à se faire servir, n'est-ce pas la
caractéristique
d'une société post-industrielle dite
de
"services". La "libération" des travailleurs
d'entreprise,
l'existence de "robots"
domestiques,
l'élévation du niveau et des exigences culturelles, peuvent, là aussi, laisser entrevoir une
modification des relations de service. La spécialisation sociale souvent
dégradante
de
"serviteurs"
(personnel de
services)
disparaîtrait
pour permettre un
échange
réciproque
de services dans le
cadre
d'une organisation plus communautaire où la notion de
réseaux
(chère
à
l'informatique)
remplacerait
celles de fonction et de
hiérarchie.
Conclusion
"L'automate contre
l'emploi".
La formulation a évidemment un parfum négatif,
l'optimiste
devant
trouver des raisons de
répondre
non. Mais les faits sont têtus disait Lénine. L'automate (au sens large
des
techniques
modernes
d'automatisation, informatisation,
télématique
etc...),
non seulement supprime
des
emplois,
mais tue
l'emploi
en tant que concept d'organisation de la production. Faut-il s'en réjouir ou s'en
désoler ? La réponse n'est pas tant dans la
réflexion
sur la nature du phénomène, qui est
nécessairement
ambivalent, mais dans le
débat
qui
devrait
s'établir pour
définir
de nouvelles finalités et de nouvelles
valeurs dans lesquelles ces progrès s'inséreront et
prendront
donc, selon l'orientation choisie, un aspect
social et éthique "progressif et non récessif", pour
reprendre
la formule de Sauvy.
Jean-Claude COIFFET