Chili : un modèle de développement à l`épreuve de la crise

Septembre 2009 Conjoncture 15
Chili : un modèle de
développement à l’épreuve
de la crise
Sylvain Bellefontaine
ingt ans après la fin du régime militaire, à l’aube
de son adhésion probable à l’OCDE et au
moment où le monde subit sa plus profonde crise
économique depuis la grande dépression des années
1930, il apparaît opportun de revenir sur la trajectoire du
Chili, pays considéré comme un modèle de
développement économique en Amérique latine voire
au-delà, bien que ses dotations et atouts initiaux
apparaissaient loin d’être évidents. En effet, doté d’un
marché domestique étroit (16 millions d’habitants), a
priori « isolé » des grands centres économiques
mondiaux, bénéficiant d’une façade maritime immense
mais acculé à la Cordillère des Andes et dont le cuivre
constitue l’unique et importante ressource naturelle, le
Chili a su démythifier la « fatalité » de la malédiction des
matières premières.
Le Chili est présenté comme un exemple de réussite
de programme de stabilisation macroéconomique
combinant libéralisation commerciale et financière et
profondes réformes structurelles. Une maîtrise de
l’inflation et une crédibilité de la politique monétaire
obtenues de longue lutte grâce notamment à une
discipline budgétaire et une gestion parcimonieuse de la
manne cuprifère, le tout adossé à un cadre institutionnel
et juridique stable sont les bases de ce succès. Bien
entendu, la trajectoire économique et socio-politique du
pays depuis les années 1970 n’a pas été linéaire. Petite
économie ouverte, par définition vulnérable aux chocs
externes, le Chili a toutefois incontestablement mieux su
tirer les enseignements des épisodes de crise que
d’autres pays au cours des trois dernières décennies,
notamment en Amérique latine.
Après avoir présenté les fondements du modèle de
développement chilien au travers de l’analyse de
l’histoire économique contemporaine du pays, nous
tenterons de dresser un bilan économique et social ainsi
que les perspectives à court terme (en lien avec la crise
économique) et les enjeux à moyen long terme du pays.
Libéralisme, orthodoxie
économique et rupture du
compromis institutionnel (1973-89)
Entre 1940 et 1970, le modèle institutionnel chilien
était le plus développé d’Amérique latine. Il se
caractérisait par un régime démocratique, un clivage
politique bipartisan avec une gauche puissante, une
politique sociale avancée, un régime universel de
retraites par répartition, le développement d’une classe
moyenne et d’un niveau d’organisation et de
représentativité syndicale non négligeable. Toutefois,
ces avancées indéniables sur le plan institutionnel
contrastaient avec des structures productives ineffi-
caces, à l’origine de divergences entre un pays
socialement avancé mais économiquement peu
dynamique et fragile.
Au début des années 1970, après trois décennies
de politique de substitution aux importations, l’économie
Chilienne était exsangue, caractérisée par une
croissance atone et de profonds déséquilibres macro-
économiques domestiques (inflation galopante de
l’ordre de 500% et déficit public de 21% du PIB en
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1973) et externes se traduisant par des crises
récurrentes de balance des paiements. Le modèle
chilien butait sur une insertion commerciale mono-
exportatrice, la faiblesse de l’épargne et de l’inves-
tissement, et la sur-indexation des salaires par rapport à
la productivité.
Le dogme ultralibéral institué sous la dictature
militaire…
Au même titre que ses voisins argentins et
uruguayens, le Chili a été, dans les années 1970, un
laboratoire pour les idées chères aux théoriciens de
l’Ecole de Chicago, s’apparentant à une « révolution
capitaliste », prémices du consensus de Washington.
Outre la priorité donnée à la libéralisation des marchés
de biens & services et de capitaux devant permettre une
allocation optimale des ressources, les monétaristes
prônaient la fixation du taux de change (effective en
1979 au Chili) comme aiguillon incitant les producteurs
locaux à maintenir des prix bas pour concurrencer les
importations et servir d’ancrage nominal pour la
formation des anticipations d’inflation.
Le cadre institutionnel a donc subi une rupture
radicale par la libéralisation des prix et la remise en
cause du pouvoir de négociation salariale permettant
d’imposer un compromis dans le partage des gains de
productivité et de la valeur ajoutée, au profit des
entreprises(1).
Parallèlement à une politique monétaire restrictive,
le régime du Général Pinochet a appliqué dès 1974 une
politique d’austérité budgétaire, une limitation de
l’interventionnisme étatique, une remise en cause des
principes de redistribution, ainsi que la privatisation
d’entreprises publiques (excepté quelques banques,
sociétés en charge des infrastructures et Codelco, la
société cuprifère) et du système de pensions en faillite
(1980), participant à l’élévation du niveau d’épargne et à
l’expansion des marchés de capitaux domestiques.
La réforme des procédures de contrôle monétaire
s’est traduite par une libéralisation des taux d’intérêt
monétaires à court terme et des taux d’intérêt bancaires,
une suppression de la politique quantitative du crédit et
une réduction des réserves obligatoires. Dans le même
temps, des mesures ont été prises afin de limiter les
barrières à l’entrée de nouveaux acteurs domestiques et
étrangers dans le secteur financier et de faciliter l’accès
des banques domestiques aux financements
internationaux par une libéralisation du compte de
capital de la balance des paiements.
Après plusieurs années « florissantes » (+7,5% de
croissance annuelle entre 1976 et 1981, une inflation
tombée de 212% à 20% et des comptes publics
excédentaires dès 1979), la surévaluation du taux de
change réel est devenue patente compte tenu d’une
inflation domestique toujours supérieure à l’inflation
mondiale. Ceci a induit une dégradation importante des
comptes externes en lien avec la dégradation des
termes de l’échange et l’essor des importations
destinées notamment à alimenter le boom des
dépenses en investissement.
…à l’origine du choc de la crise de 1982 caractérisée
par un excès de financiarisation et d’endettement
privé…
Le « premier miracle chilien » a été emporté dans la
tourmente de la crise de la dette latino-américaine,
conséquence d’un triple choc externe constitué par
l’augmentation des taux d’intérêt aux Etats-Unis, la
chute du prix du cuivre et la hausse de celui du pétrole.
Cet épisode a mis en lumière les failles d’une
libéralisation financière sans garde-fous en matière de
gestion des risques, de supervision et de régulation
passant par l’établissement d’un système prudentiel
strict encadrant l’allocation et le provisionnement du
crédit au secteur privé.
La crise chilienne a préfiguré celle subie par les
pays d’Asie du sud-est à la fin des années 1990. A la
différence des autres pays d’Amérique latine, le « pêché
originel » chilien était largement imputable au secteur
privé. Le mirage de la stabilité monétaire conféré par la
fixité du régime de change et un cadre réglementaire
non contraignant ont facilité un excès de financiarisation
et d’endettement externe et domestique du secteur privé
(le ratio crédit domestique/PIB est passé de 20% en
1977 à plus de 80% en 1982). Les banques et grandes
entreprises se sont endettées lourdement en dollars et à
court terme (42% de la dette externe totale en 1982
contre 19% en 1978), sans qu’elles ne soient en
capacité de faire face à leurs engagements après la
dévaluation forcée de 50% et l’abandon du taux de
change fixe comme ancrage nominal en juin 1982.
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Croissance du PIB réel (%)
Inflation (%)
Croissance et inflation
Graphique 1 Sources : IFI, Banque centrale
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CLP/USD (fin d'année)
Taux prêteur (%, annuel)
Taux de change nominal et taux d'intérêt
Graphique 2 Sources : IFI, Banque centrale, BNP Paribas
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Compte courant
IDE (flux nets)
Taux de change effectif réel
Termes de l'échange
Amélioration des
termes de l'échange
et dépréciation du
TCER
Graphique 3 Sources : IFI, Banque centrale, BNP Paribas
Compte courant, IDE, termes de l'échange et TCER
% du PIB Indice Base 100 en 2000
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Chili Argentine
Mexique Brésil
Colombie Venezuela
Indice base 100 = 1978
Crise de la dette
latino-américaine
Crise
mexicaine
Crises
asiatique
et russe
Crise
argentine
Amérique latine : évolution du PIB réel
Graphique 4 Sources : IFI, BNP Pariba
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Chili Argentine Mexique
Brésil Colombie Venezuela
% du PIB
Amérique latine : solde du compte courant
Graphique 5 Source : IFI
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Chili Argentine
Mexique Brésil
Colombie Venezuela
% du PIB
Amérique latine : dette externe
Graphique 6 Source : IFI
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Face à l’ampleur de la crise bancaire, l’Etat est
intervenu massivement, le coût du sauvetage du
système financier dépassant 25% du PIB, mais sans
détérioration majeure des comptes publics. Soutenue
par le Fonds Monétaire International et la Banque
Mondiale, la stratégie des autorités chiliennes s’est
centrée sur le renforcement de la régulation bancaire,
un programme de réduction du service de dette du
secteur privé non financier et un renflouement du
système financier à travers la reprise d’actifs bancaires
par la banque centrale et la recapitalisation des
banques.
Le maintien d’une politique budgétaire restrictive a
plongé l’économie chilienne dans une dépression plus
sévère que dans les principaux pays de la région avec
un effondrement du PIB réel de 16% en 1982-83 (contre
-3% au niveau régional) et le quasi-doublement du taux
de chômage officiel à 20%.
…requérant une approche économique plus
pragmatique couronnée de succès…
Suite à l’échec de la politique de change fixe, les
autorités chiliennes ont opté pour une politique
délibérée de taux de change réel compétitif en
élargissant progressivement la bande de fluctuation du
peso par rapport au dollar. La politique de change a
donc été, notamment de 1983 à 1989, un instrument
décisif du processus de réallocation des ressources
vers les secteurs exposés.
Cette stratégie, conjuguée à la levée des taxes sur
les exportations, la signature de nombreux accords
commerciaux bilatéraux et la baisse des salaires réels
favorable à la compétitivité des exportations, a facilité et
accompagné l’insertion internationale du Chili.
L’« offensive exportatrice » a consisté en une diversi-
fication progressive des exportations en termes de
débouchés (des marchés traditionnels européen et
nord-américain vers l’Asie) et de produits.
Tout en continuant à valoriser la manne cuprifère, le
choix d’axer la spécialisation sur le secteur agricole et
agro-industriel (aquaculture, sylviculture, fruits,
viticulture,…) intensif en main d’œuvre a dégagé des
effets d’entraînement sur le reste de l’économie, et
permis d’affranchir quelque peu celle-ci vis-à-vis de la
mono dépendance au cuivre(2). Après la récession de
1982-83, le secteur agricole a bénéficié d’une plus
grande protection que le reste de l’économie et d’une
politique fiscale avantageuse. Le processus de re-
privatisation des entreprises et des banques a repris à
partir de 1984. Parallèlement, les droits de douane,
relevés en 1983, ont été progressivement réduits de
1985 à 1988.
Tirant enseignement de l’échec de la libéralisation
du compte de capital en partie à l’origine de la crise de
1982, les autorités chiliennes ont adopté une approche
graduelle en matière de contrôle des capitaux,
globalement plus restrictif sur les sorties que sur les
entrées de capitaux au cours des années 1980.
A partir de 1987, la stabilisation macroéconomique
et financière a autorisé la banque centrale à réintroduire
un mécanisme de pilotage indirect de la politique
monétaire via des opérations d’open market à travers
l’émission d’instruments financiers indexés(3). La banque
centrale est devenue statutairement indépendante en
1989 avec pour mandat de préserver la stabilité de la
monnaie et le bon fonctionnement du système de
paiements domestique et externe, assorti de préro-
gatives étendues en termes de politiques monétaire,
financière et de change. Sur fond de regain d’inflation
généré par une surchauffe économique et des tensions
sur les prix du pétrole associées à la guerre du Golfe, la
banque centrale a adopté une cible d’inflation annuelle
comme ancrage nominal avec un objectif de long terme
fixé à 3%.
…sans pour autant réduire la « dette sociale »
accumulée par le régime militaire
Même si après sa période dite « répressive » et
socialement « régressive », le régime militaire a eu, à
partir de 1984-85, une « politique sociale » ayant permis
des avancées dans certains domaines (retraites privées,
éducation, mortalité, notamment infantile, espérance de
vie), d’autres ont été largement négligés. Le système
privé de santé disposait ainsi en 1988 de 52% des
ressources financières disponibles pour couvrir
seulement 16% de la population. A la fin des années
1980, les dépenses sociales par habitant étaient
inférieures de 20% à leur niveau de 1970.
Au cours des années 1980, le niveau moyen des
salaires réels a chuté de plus de 6% pendant que la
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richesse nationale progressait de 20%. La réduction à
une portion congrue de la politique de redistribution,
ainsi que la crise de 1982, ont laminé tout un pan de la
classe moyenne basse, d’où une paupérisation
importante. La part de la population vivant en dessous
du seuil de pauvreté est ainsi passée de 24% en 1970 à
45% à la fin des années 1980, pendant que les
inégalités de revenus s’accroissaient fortement.
Finalement, à l’appui de politiques économiques
orthodoxes, le Chili a su stabiliser l’inflation (à un niveau
moyen tout de même élevé de 20% par an dans les
années 1980). Et suite à l’ajustement drastique des
années 1982-83, l’économie chilienne assainie a repris
un sentier de croissance soutenue (+6,3% en moyenne
de 1984 à 1989, mais +3,3% sur toute la décennie
1980), marquée par une importante accumulation de
capital (le taux d’investissement est passé de 16% en
1979 à 6% en 1982-83 et à 27% en 1989).
Ce « second miracle économique chilien » tranche
avec la croissance moribonde observée dans la majorité
des autres pays latino-américains (+2,1% en moyenne
entre 1984 et 1989 et +1,5% sur l’ensemble de la
décennie 1980), englués dans « la décennie perdue »
reflétant l’adhésion de pays comme le Brésil, le Mexique
ou l’Argentine à des politiques macroéconomiques
interventionnistes, expansives et protectionnistes
jusqu’à la fin des années 1980, puis une libéralisation
financière mal contrôlée (Argentine et Mexique
notamment) engendrant plusieurs crises financières
majeures au cours de la décennie suivante.
L’expansion de 10% par an des exportations
chiliennes dans la seconde moitié des années 1980 a
concouru à la résorption du déficit chronique du compte
courant, financé non plus par des flux générateurs de
dette mais principalement par des investissements
directs étrangers (IDE), attirés par un environnement
macroéconomique et juridique favorable, et contribuant
à renforcer substantiellement la position de liquidité
extérieure du pays.
Parallèlement, le bilan social du régime militaire
s’est avéré calamiteux en sapant le compromis
institutionnel ancré depuis plusieurs décennies.
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Salaires réels
PIB réel
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Richesse nationale et salaires réels
Graphique 7 Sources : IFI, BNP Paribas
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Distribution des revenus par foyer*
Distribution des revenus et taux de chômage
Graphique 8 Sources : IFI, Etudes de la Documentation Française
Taux de chômage
* Rapport entre les revenus du quintile le plus riche
et le quintile le plus pauvre
Dépenses sociales
% du PIB 1990 1996 2000 2006*
Education 2,3 2,4 3,7 3,1
Santé 1,9 2,4 2,8 2,8
Protection sociale 8,1 7,3 7,9 5,9
indice 100=1990
Education 100 195 279 367
Santé 100 203 266 401
Protection sociale 100 153 194 248
Tableau 1 Source : OCDE
* La forte croissance économique en 2006 explique la chute relative du
poids des dépenses sociales en part de PIB.
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