
L’intérêt aux limites de la morale et de l’économie 5
l’employer à gagner de l’argent ». À propos du désir de fortune qui ne nous quitte qu’au
tombeau, Adam Smith, parle quant à lui d’un désir « calme et sans passion ». Mais c’est surtout
Montesquieu qui développera cette thèse en évoquant ce qui est presque un lieu commun des
temps, la douceur du commerce : « C’est presque une règle générale, que partout où il y a des
mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs
douces »15. Si le commerce adoucit les mœurs, c’est d’abord parce qu’il les pacifie. Des peuples
étrangers apprennent ainsi à se connaître et à se comprendre : le commerce unit les nations en les
rendant dépendantes les unes des autres. Il est le moteur du développement de la civilisation en
faisant reculer partout les mœurs barbares. On trouve un écho tardif de cette idée dans Alain
quand, dans Mars ou la guerre jugée, il souligne que « ce sont les passions et non les intérêts
qui mènent le monde »16, pour le déplorer : « En un combat d’avares, il n’y aurait guère de
sang versé »17.
Avec cette évocation de la douceur des mœurs pacifiés par le commerce et l’intérêt
économique, nous passons insensiblement de la morale à la politique. En effet, l’homme intéressé
est non seulement pacifique mais encore plus raisonnable, plus constant et plus prévisible que
l’homme passionné : il est, en d’autres termes plus gouvernable et plus sociable. On sait que cette
sociabilité de l’intérêt a été célébrée au XVIIIe siècle principalement sous deux formes : soit
qu’on recherche les voies d’une identification artificielle des intérêts, soit qu’on se félicite de ce
que les intérêts s’harmonisent d’eux-mêmes, sans qu’il soit besoin d’y intervenir. La première
voie définit l’art politique comme l’art de faire coïncider l’intérêt individuel et l’intérêt général.
Conformément à l’inspiration hobbesienne, la politique se trouve définie comme l’art de concilier
l’inconciliable, de gouverner les individus par leurs intérêts et de les faire contribuer au bien
public. Cette perspective est celle d’Helvétius et de tous les utilitaristes : les hommes ne se
proposant d’autres fins que la satisfaction calculée de leurs intérêts, le sage législateur se règle sur
le principe de l’utilité sociale et cherche à réaliser le plus grand bonheur du plus grand nombre
d’individus, pour reprendre la formule centrale de la philosophie de Bentham. La seconde voie
estime inutile de chercher à identifier l’intérêt individuel à l’intérêt général dans la mesure même
où cette identification s’opère d’elle-même. C’est le principe l'harmonie spontanée des égoïsmes
ou si l’on préfère la "solution économique" du problème de l'intérêt, qu’Adam Smith développe
dans la Richesse des Nations : « Chaque individu, écrit-il18 met sans cesse tous ses efforts à
chercher pour tout le capital dont il peut disposer, l'emploi le plus avantageux : il est bien
vrai que c'est son propre bénéfice qu'il a en vue, et non celui de la société, mais les soins
qu'il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt
nécessairement, À préférer ce genre d'emploi même qui se trouve même être le plus
avantageux à la société ». Dès lors, l'intérêt public n'est jamais mieux servi que lorsqu'on laisse
15 Esprit des lois, livre XX, chapitre 1.
16 xxxi.
17 xxviii.
18 Livre IV, chapitre 2.