L’intérêt aux limites de la morale et de l’économie 1
L’intérêt aux limites de la morale et de l’économie
Depuis Adam Smith, nous nous accordons à considérer que l’intérêt se ramène pour
l’essentiel à la recherche d’un avantage économique. Si nous sommes tous, écrit-il en substance1,
mus par un désir continuel d’améliorer notre sort qui ne nous quitte qu’au tombeau, c’est par une
« augmentation de fortune » que nous tentons d’y parvenir. Le bien public lui-même ne consiste
pratiquement en rien d’autre que la prospérité économique. Quand nous considérons ce fait, c’est
généralement pour le déplorer. Socialistes, nous déplorons avec Marx que la société civile
bourgeoise ne laisse « d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, les
exigences du paiement comptant »2. Libéraux, nous ne nous en félicitons pas davantage et
pouvons avec Tocqueville craindre pour les libertés publiques : des hommes exclusivement
préoccupés de leurs intérêts économiques considèrent la charge d’exercer les libertés politiques
comme une perte de temps et sont facilement enclins à la laisser à d’autres. Toute démocratique
qu’elle soit, « une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est
déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit
l’enchaîner peut paraître » prophétise Tocqueville3. À considérer que les actions des hommes
sont mus essentiellement par la recherche d’un intérêt, nous sommes bien davantage enclins à
dénoncer les formes diverses de l’horreur économique qu’à nous en féliciter en raison des vertus
non seulement politiques mais encore morales de l’intérêt.
C’est en lisant le livre d’Albert O. Hirschman, Les Passions et les intérêts4, que j’ai
découvert que les philosophes des Lumières ont été frappés par ces vertus de l’intérêt, par ce que
l’auteur appelle « les avantages d’un monde gouverné par l’intérêt ». Et depuis, quand j’ouvre
les pages bien connues dans lesquelles Kant refuse d’accorder la moindre valeur morale à une
action qui, bien que conforme au devoir, serait accomplie par intérêt, je ne peux m’empêcher d’y
voir une réponse à cette morale de l’intérêt célébrée par son siècle. C’est cette conviction que je
voudrais simplement tenter de vous faire partager. Mon propos comportera trois parties. Dans un
premier temps, je m’attacherai à ce qu’Albert Hirschman appelle (c’est le sous-titre de son livre)
les « justifications politiques du capitalisme avant son apogée », justifications politiques en un
sens très large du terme et, comme nous le verrons, d’abord morales ; dans un deuxième temps,
1 La Richesse des Nations, II, 3.
2 Manifeste du parti communiste.
3 De la démocratie en Amérique, vol. 2, 2e partie, chap. XIV.
4 Publié en français en 1977.
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j’évoquerai une première figure de la séparation de la morale et de l’économie, Bernard
Mandeville ; enfin nous verrons que Kant répète le geste de Mandeville quoique dans une
perspective exactement inverse.
.1. Les passions et les intérêts
Au moment où apparaît la notion d’intérêt, vers la fin du XVIème siècle, la tradition
philosophique dispose, explique Albert Hirschman, de deux catégories pour expliquer le
comportement des hommes : la passion et la raison. La valeur morale de l’intérêt apparaît sur le
fond d’un constat pessimiste : la raison est impuissante à contenir la force destructrice des
passions. Hirschman explique clairement de quelle manière, dans ce contexte, la troisième
catégorie que constitue l’intérêt apparaît comme une planche de salut. « Dès lors que la passion
est jugée destructrice et la raison impuissante, affirmer qu’on n’a le choix qu’entre celle-ci
et celle-là pour s’expliquer comment agissent les hommes, c’est se condamner à des vues
bien sombres sur l’avenir du genre humain. L’intrusion entre les deux types traditionnels
de motivation d’un troisième terme, en l’occurrence l’intérêt, autorise ainsi un retour à
l’espérance. L’intérêt est censé participer de ce qu’il y a de meilleur dans chacun des deux
types : on reconnaît en lui à la fois la passion de l’amour de soi ennoblie et maîtrisée par la
raison, et la raison orientée et animée par l’amour de soi »5. L’intérêt est raisonnable sans être
impuissant, il a la force de la passion sans être destructeur comme elle. C’est pourquoi une
morale soucieuse de s’opposer efficacement aux passions, une morale réaliste se devra d’être une
morale de l’intérêt.
L’idée d’opposer l’intérêt à la force des passions naît du constat de l’impuissance de la
raison. En effet, tous les philosophes qui au XVIIIe siècle ont traité des passions (Helvétius,
Hume, Rousseau) sont frappés par l'impuissance de la raison face aux passions. Ils refusent à ce
propos tout angélisme : la raison ne peut rien contre les passions, ni directement (comme le
pensaient les stoïciens) ni même indirectement (comme le pensait Descartes). "Voilà, écrit
Rousseau6, l'inconvénient des caractères froids et tranquilles : tout va bien quand leur
froideur les garantit des tentations ; mais s'il en survient une qui les atteigne, ils sont
aussitôt vaincus qu'attaqués ; et la raison, qui gouverne tandis qu'elle est seule, n'a jamais
de force pour résister au moindre effort". L'impuissance de la raison est telle que seule une
passion peut vaincre une autre passion : "L'on ne triomphe des passions qu'en les opposant
l'une à l'autre" (ibid). Et Hume : « Rien ne peut contrarier ou freiner l’élan de la passion
qu’un élan contraire »7. C’est ce que ne comprennent pas, précise Helvétius, les moralistes qui
5 Les Passions et les Intérêts, pp. 43-44.
6 La nouvelle Héloïse, IV, 12.
7 Traité de la nature humaine, livre II, 3e partie, section III.
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ne savent combattre les passions que par l’injure : « pour inspirer, par exemple, à la femme
galante plus de retenue et de modestie vis-à-vis du public, il faut mettre en opposition sa
vanité avec sa coquetterie ; lui faire sentir que la pudeur est une invention de l’amour et de
la volupté raffinée (…) C’est en substituant ainsi le langage de l’intérêt au ton de l’injure
que les moralistes peuvent faire adopter leur maxime »8. Il est frappant de constater
qu’Helvétius conseille le langage de l’intérêt comme le seul apte à convaincre quelqu’un de faire
ce qu’on souhaite lui faire faire. Adam Smith ne dira pas autre chose dans le passage fameux de
la Richesse des Nations où il souligne que ce n’est pas en faisant appel à la bienveillance du
boulanger, du boucher et du marchand de bière que l’on obtient de quoi dîner mais bien plutôt en
en s’adressant à leur égoïsme et en leur parlant le langage de l’intérêt : « L'homme a presque
continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de
leur seule bienveillance. Il sera bien sûr de réussir s'il s'adresse à leur intérêt personnel ou
s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux.
(…) Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que
nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous
adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n'est jamais de nos besoins que
nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage »9.
« Le sentiment de l’amour de soi, écrit encore Helvétius10, est la seule base sur laquelle
on puisse jeter les fondements d’une morale utile ». En morale, l’utilitarisme n’est d’abord rien
d’autre qu’un réalisme : il s’agit en quelque sorte d’accomplir l’analogue de ce qu’a su faire un
Machiavel pour la politique. En la matière ajoute Helvétius, il n’y a rien à gagner à l’hypocrisie et
il ne faut pas hésiter à publier les fondements d’une morale de l’intérêt : « C’est en effet à la
connaissance du principe de l’amour de soi, que les sociétés doivent la plupart des
avantages dont elles jouissent : cette connaissance, tout imparfaite qu’elle est encore, a fait
sentir aux peuples la nécessité d’armer de puissance la main des magistrats ; elle a fait
confusément apercevoir au législateur la nécessité de fonder sur la base de l’intérêt
personnel les principes de la probité ». C’est en effet d’abord sur le plan politique que
l’opposition des intérêts et des passions procure les plus grands bénéfices : un prince guidé par la
passion de sa gloire est prêt à tout lui sacrifier, il ne voit comme dit encore Helvétius que « le
char et la pompe du triomphe »11. Un prince guidé par le soin de ses intérêts est plus
raisonnable dans ses entreprises, ainsi que l’avait remarqué Henri de Rohan : « En matière
d’Etat, on ne doit se laisser conduire aux désirs déréglés qui nous emportent souvent à
entreprendre des choses au-delà de nos forces ni aux passions violentes (…) mais à notre
propre intérêt, guidé par la seule raison, qui doit être la règle de nos actions »12. En somme,
8 De l’esprit, II, 15.
9 Richesse des nations, I, 2.
10 II, 24.
11 I, 2.
12 De l’intérêt des princes et Etats de la chrétienté, 1638, cité par Albert Hirschman, p. 36.
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les moralistes devraient faire enfin preuve du même réalisme que les politiques, voir les hommes
comme ils sont plutôt que comme ils voudraient qu’ils soient, reconnaître en l’amour intéressé de
soi un moteur puissant sur lequel le moraliste devrait s’appuyer dans sa lutte contre les passions
destructrices.
Quand nous parlons d’intérêt, nous l’entendons dans le sens d’intérêt économique, par
exemple quand nous évoquons des « intérêts de classe » ou encore des « coalitions d’intérêt ».
Mais ainsi que le fait remarquer Albert Hirschman, « lorsque vers la fin du XVIe siècle, l’usage
du mot – au sens de ce qui importe, ce à quoi l’on aspire, ce qui est avantageux – s’est
répandu en Occident, il ne se limitait nullement à l’aspect matériel du bien être des gens ; il
s’étendait au contraire à l’ensemble des activités humaines, en impliquant toutefois un
élément de calcul et de réflexion dans le choix et le moyen de la satisfaire »13. Pourtant, un
siècle plus tard, l’acception du terme « intérêt » tend nettement à se réduire à la recherche
d’avantages strictement matériels ou économiques. C’est en tout cas la conclusion qui s’impose à
la lecture de cette mise en garde que La Rochefoucauld fait figurer en tête de la deuxième édition
de ses célèbres Maximes : « Par le mot d’intérêt, on n’entend pas toujours un intérêt de bien
mais le plus souvent un intérêt d’honneur ou de gloire ». Il est bien clair que si La
Rochefoucauld estime nécessaire de préciser ainsi sa terminologie, c’est parce qu’il sait que ses
lecteurs n’entendent plus le terme que dans le sens restreint d’intérêt économique. À prendre le
terme « intérêt » dans son sens large, son opposition aux passions renvoie au souhait
d’encourager chez l’homme les vertus de calcul, de prudence, et le souci d’efficacité. En raison
de l’évolution sémantique du mot intérêt, la même opposition en vient à désigner quelque chose
d’assez surprenant eu égard aux valeurs traditionnelles, « à savoir qu’un type particulier de
passion, dénommé jusqu’ici cupidité, avarice ou appât du lucre, peut servir à contrecarrer
ou réfréner d’autres passions comme l’ambition, l’amour du pouvoir ou la concupiscence
de la chair »14.
Nous sommes aujourd’hui si prompts à dénoncer l’horreur économique que nous
pourrions penser que cette évolution sémantique de la notion d’intérêt sonne le glas de sa valeur
morale. En fait, il n’en est rien. Que l’intérêt se réduise à l’intérêt économique, c’est au contraire
une raison supplémentaire de souligner sa valeur morale.
Ainsi de l’idée que les activités économiques, si elles sont suffisamment capables de
mobiliser toute l’énergie d’un individu soucieux de son intérêt, ne peuvent guère, au contraire des
passions, être nuisibles à quiconque. Tandis que les passions sont fougueuses et dangereuses en
raison même de cette fougue, les activités économiques sont quant à elles, au fond innocentes et
inoffensives, ne pouvant faire ni grand mal ni grand bien. L’idée est notamment exprimée par
Samuel Johnson : « Il est peu de façons plus innocentes de passer son temps que de
13 p. 34.
14 p. 41.
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l’employer à gagner de l’argent ». À propos du désir de fortune qui ne nous quitte qu’au
tombeau, Adam Smith, parle quant à lui d’un désir « calme et sans passion ». Mais c’est surtout
Montesquieu qui développera cette thèse en évoquant ce qui est presque un lieu commun des
temps, la douceur du commerce : « C’est presque une règle générale, que partout où il y a des
mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs
douces »15. Si le commerce adoucit les mœurs, c’est d’abord parce qu’il les pacifie. Des peuples
étrangers apprennent ainsi à se connaître et à se comprendre : le commerce unit les nations en les
rendant dépendantes les unes des autres. Il est le moteur du développement de la civilisation en
faisant reculer partout les mœurs barbares. On trouve un écho tardif de cette idée dans Alain
quand, dans Mars ou la guerre jugée, il souligne que « ce sont les passions et non les intérêts
qui mènent le monde »16, pour le déplorer : « En un combat d’avares, il n’y aurait guère de
sang versé »17.
Avec cette évocation de la douceur des mœurs pacifiés par le commerce et l’intérêt
économique, nous passons insensiblement de la morale à la politique. En effet, l’homme intéressé
est non seulement pacifique mais encore plus raisonnable, plus constant et plus prévisible que
l’homme passionné : il est, en d’autres termes plus gouvernable et plus sociable. On sait que cette
sociabilité de l’intérêt a été célébrée au XVIIIe siècle principalement sous deux formes : soit
qu’on recherche les voies d’une identification artificielle des intérêts, soit qu’on se félicite de ce
que les intérêts s’harmonisent d’eux-mêmes, sans qu’il soit besoin d’y intervenir. La première
voie définit l’art politique comme l’art de faire coïncider l’intérêt individuel et l’intérêt général.
Conformément à l’inspiration hobbesienne, la politique se trouve définie comme l’art de concilier
l’inconciliable, de gouverner les individus par leurs intérêts et de les faire contribuer au bien
public. Cette perspective est celle d’Helvétius et de tous les utilitaristes : les hommes ne se
proposant d’autres fins que la satisfaction calculée de leurs intérêts, le sage législateur se règle sur
le principe de l’utilité sociale et cherche à réaliser le plus grand bonheur du plus grand nombre
d’individus, pour reprendre la formule centrale de la philosophie de Bentham. La seconde voie
estime inutile de chercher à identifier l’intérêt individuel à l’intérêt général dans la mesure même
où cette identification s’opère d’elle-même. C’est le principe l'harmonie spontanée des égoïsmes
ou si l’on préfère la "solution économique" du problème de l'intérêt, qu’Adam Smith développe
dans la Richesse des Nations : « Chaque individu, écrit-il18 met sans cesse tous ses efforts à
chercher pour tout le capital dont il peut disposer, l'emploi le plus avantageux : il est bien
vrai que c'est son propre bénéfice qu'il a en vue, et non celui de la société, mais les soins
qu'il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt
nécessairement, À préférer ce genre d'emploi même qui se trouve même être le plus
avantageux à la société ». Dès lors, l'intérêt public n'est jamais mieux servi que lorsqu'on laisse
15 Esprit des lois, livre XX, chapitre 1.
16 xxxi.
17 xxviii.
18 Livre IV, chapitre 2.
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