1 Initiation à la lecture des textes pour débutant en grec classique - SYNTAXE Michèle BIRAUD
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5. Syntaxe de la phrase complexe : des fonctions aux formes
Ce chapitre présente une étude de la phrase complexe à partir des fonctions, c’est-à-
dire des rôles syntaxiques des propositions subordonnées dans la phrase complexe, autrement
dit de leur point d'ancrage dans la principale (une relative peut être aussi bien épithète de son
antécédent que complément d'objet d'un verbe) et, en corollaire lorsqu’il s’agit de
circonstancielles, des apports sémantiques que celles-ci constituent. Le chapitre suivant
propose une approche à partir des formes observées dans la phrase grecque (termes
introducteurs des subordonnées, modes de leurs verbes). Les deux approches sont
complémentaires, et le lecteur d’un texte en langue étrangère s’appuie sur les deux pour
interpréter le texte.
La première approche correspond à la démarche progressive de construction du sens
lors de la compréhension d’un texte : ainsi, dans un texte narratif, on s'attend à trouver des
informations sur les circonstances temporelles du procès, et l’on essaye de repérer les
subordonnées circonstancielles de temps ; en réponse à un « pourquoi? », la réplique ne peut
guère prendre la forme que d'une expression de cause ou de but ; à la suite d'un verbe
signifiant « s'interroger » on guette l'apparition d'une subordonnée interrogative indirecte ...
La compréhension d'un texte progresse autant par la recherche active de réponses à ces
attentes relevant du sens que par une analyse syntaxique impeccable. Mais elle ne peut pas
aboutir non plus sans cette analyse, qui passe par un repérage des marques tangibles de la
subordination que sont les termes introducteurs de proposition et les modes verbaux.
5.1. Les propositions subordonnées substituts de groupes nominaux
Les unes, dites complétives, sont compléments ou sujets du verbe principal ; soit elles sont
introduites par une conjonction et ont alors leur verbe à un mode personnel, soit ce sont des
propositions infinitives. D’autres, les propositions relatives sans antécédent, peuvent tenir lieu
de n’importe quel groupe nominal de la phrase.
5.1.1. Les propositions subordonnées complétives introduites par une conjonction
La forme de la proposition subordonnée (son terme introducteur, le mode de son verbe…)
dépend du sens du verbe introducteur. Voici un résumé des principaux cas qu’il faut
distinguer.
verbe principal
proposition complétive
je pense
opinion
prop. infinitive
valeur temporelle
des thèmes verbaux
négation οὐ
conjonctions
ὅτι ou ὡς
les mêmes modes
et temps
qu’une
indépendante
négation οὐ
je dis
affirmation
je vois
perception
participe attribut du
sujet
ou du complément
du verbe principal
négation οὐ
je sais
connaissance
je me réjouis
sentiment
εἰ
les mêmes
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modes
et temps qu’une
indépendante
négation μὴ
je veux
il faut
il convient
il est possible
volonté
obligation
convenance
possibilité
prop. infinitive
valeur aspectuelle
des thèmes verbaux
négation μὴ
je m’efforce
de
effort
ὅπως
et l’indicatif futur
(ou le subjonctif
éventuel)
j’ai peur
crainte
μὴ + subj.
négation οὐ
Examinons plus en détail chaque construction.
5.1.1.1. Les subordonnées compléments d’un verbe déclaratif
Après un verbe signifiant « dire que », le grec emploie fréquemment une proposition
infinitive, assez souvent une proposition introduite par τι dont le mode et le temps sont ceux
avec lesquels les paroles ont été énoncées [cf. ENONC § 9.2], parfois une proposition
introduite par ὡς (alors la proposition subordonnée transcrit la manière dont l'énonciateur s'est
exprimé).
ὁμολογεῖται κρεῖττον εἶναι θαρρεῖν ϕοβεῖσθαι καὶ ἐλεύθερον εἶναι μᾶλλον
δουλεύειν (Xénophon, Banquet 4, 29)
on s’accorde à dire qu’il vaut mieux être audacieux que craintif et être libre
plutôt qu’esclave.
...ἔλεξεν ὅτι οὗτος οὐ φαίη εἰδέναι (Xénophon, Anabase, IV, 1, 24)
... Ιl a dit que celui-ci prétendait ne rien savoir.
Λέγει δ' ὡς ὑβριστής εἰμι καὶ βίαιος (Lysias, XXIV, 15)
<Mon accusateur> prétend que je suis emporté et violent.
5.1.1.2. Les subordonnées compléments d’un verbe d’effort
Ὅπως (ou ὡς) peut introduire les propositions complétives dépendant des verbes d'effort
... ἐπεμελήθη ὡς τύχοιεν πάντων τῶν καλῶν· (Xénophon, Cyropédie, VII, 3, 16)
…il prit garde à la façon dont ils obtiendraient tous les honneurs (il prit soin de
leur faire obtenir...).
5.1.1.3. Les subordonnées compléments d’un verbe de crainte
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Elles sont introduites par μή (fonctionnant ici comme une conjonction) et leur verbe est au
subjonctif lorsqu’on craint que quelque chose arrive (ou qu’on redoute que quelque chose
n’arrive pas) :
Δέδοικα μὴ παντάπασιν ἠλίθιος γένωμαι (Xénophon, Cyropédie, 1, 4, 12)
Je crains de devenir tout à fait fou.
Δέδοικα μὴ οὐκ ἔχω τοσαύτην σοφίαν (Xénophon, Mémorables, 2, 3, 10)
Je crains de ne pas avoir tant de sagesse.
Le subjonctif peut être remplacé par l’optatif si le verbe de crainte est à un temps du passé :
ἔδεισαν μὴ λύττα τις, ὥσπερ κυσὶν, ἡμῖν ἐμπεπτώκοι (Xénophon, Anabase, 5, 7, 26)
Ils craignirent que, comme les chiens, nous ne fussions atteints d’une espèce de rage.
Si on craint qu’une chose désirée n’arrive pas, cette subordonnée est introduite par μή et elle a
pour négation οὐ :
Oδέδοικα μὴ οὐκ ἔχω τι δῶ ἑκάστῳ τῶν ϕίλων ἀλλὰ μὴ οὐκ ἔχω ἱκανοὺς οἷς
δῶ.
(Xénophon, Anabase 1, 7, 7)
Je ne crains pas de ne pas avoir de quoi donner à chacun de mes amis, mais de ne
pas avoir assez d’amis à qui donner.
On emploie le mode indicatif si la crainte concerne un fait révolu :
Νῦν δὲ φοβούμεθα μὴ ἀμφοτέρων ἅμα ἡμαρτήκαμεν (Thucydide, 3, 53)
Maintenant nous avons bien peur de nous être doublement trompés.
5.1.1.4. Les subordonnées interrogatives indirectes
Elles sont complément de verbes siginifiant « demander » (ἐρωτάω-), « savoir » (οἶδα),
« examiner » (ἐπισκοπέω-, σκέπτομαι).
La question peut concerner la totalité du procès (« il se demande si P », « si » est alors traduit
par εἰ) ou porter sur l’un des constitunts de la subordonnée (« je me demande qui / que /
comment / quand », pour l’inventaire des termes introducteurs, voir ENONC 9.2.2.2).
ἤρετο εἴ τις ἐμοῦ εἴη σοϕώτερος (Platon, Apologie 21a)
<Chéréphon> demanda s’il y avait quelqu’un de plus savant que moi.
Βουλεύομαί γε ὅπως σε ἀποδρῶ· (Xénophon, Cyropédie I, 4, 13)
Je me demande comment t'échapper
5.1.2. Les propositions subordonnées infinitives
5.1.2.1. Ce qu’est une proposition infinitive
Dans la phrase le/gei
tou_j a)ne/mouj ei]nai qeou_j
« il dit que les vents sont des dieux », le
verbe qui correspond à « sont », ei]nai, est à l’infinitif ; son sujet, tou_j a)ne/mouj, est à
l’accusatif. Ces deux caractéristiques définissent une proposition infinitive.
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Les verbes qui signifient dire, penser, ordonner, pouvoir ou vouloir peuvent avoir pour
complément un infinitif (phrases 1 et 2) ou une proposition à l’infinitif (le verbe à l’infinitif
ayant son propre sujet, à l’accusatif, voir phrase 3 et suivantes) :
... e0qe/lei
katelqei
=
n
ei0j th\n patri/da.
… il désire marcher sur (contre) sa patrie.
a)gagei=n
ta\ te/kna ei0j fili/an οὐ du/natai.
… elle ne peut pas conduire ses enfants vers l’amitié (elle ne peut pas réconcilier
ses enfants).
νομίζεις τοῦτον ἐλεύθερον εἶναι (Xénophon, 4, 5, 3)
…tu penses que cet homme est libre.
….ἐκεῖνον μὲν οὖν ἐκέλευον βαδίζειν, ἐμὲ δὲ μεθ' αὑτῶν ἀκολουθεῖν εἰς Δαμνίππου
(Lysias, 12, 13)
…ils lui ordonnaient donc d’avancer, et à moi de suivre avec eux chez Damnippos.
Λέγεις ... ὥσπερ γεωργοῦ ἀργοῦ οὐδὲν ὄϕελος, οὕτως οὐδὲ στρατηγοῦ ἀργοῦντος
οὐδὲν ὄϕελος εἶναι. (Xénophon, Cyropédie, 1, 6, 18)
Tu dis que, de même qu’on ne tire aucune utilité d’un cultivateur paresseux, de
même on n’en tire aucune non plus d’un général paresseux.
Ἀνεῖλεν οὖν ἡ Πυθία μηδένα σοϕώτερον εἶναι. (Platon, Apοlogie, 21a)
La Pythie lui répondit que nul n'était plus savant.
Πιστεύω γὰρ δίκαια εἶναι λέγω (Platon, Apοlogie, 17c)
Je suis sûr que ce j'ai à vous dire est juste.
5.1.2.2. Quelques verbes usuels dont le complément est une proposition infinitive
Dire : le&gw, fhmi&
Reconntre : o(mologw=
Penser : nomi&zw, oi!omai, h(gou=mai
Ordonner : keleu&w
Interdire : kwlu&w
Contraindre : a)nagka&zw
Conseiller : sumbouleu&w
Pouvoir : du&namai
Vouloir : bou&lomai, e)qe&lw
Il semble bon : dokei=
Il faut : dei=, xrh&
5.1.2.3. Valeur du temps du verbe à l’infinitif et forme de la négation
Après les verbes signifiant dire ou penser (ou des notions semblables), la proposition à
l’infinitif exprime une assertion, une opinion. Le choix de la forme d’infinitif obéit à des
considérations temporelles (présent / passé / futur) et, s’il y a une négation, c’est ou).
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Après les autres verbes, notamment ceux qui signifient pouvoir, vouloir ou falloir (ou des
notions semblables), la proposition à l’infinitif exprime une possibilité, une intention. Le
choix de la forme d’infinitif obéit alors à des considérations aspectuelles (voir MORPHO§8.5)
et, s’il y a une négation, c’est mh&.
Il arrive qu’un verbe signifie « dire de » et non « dire que » ; dans ce cas, l’infinitif qu’il
introduit est de ce second type :
Κλέαρχος·πέμπει αὐτῷ ἄγγελον ἔλεγε θαρρεῖν (Xénophon, Anabase, I, 3, 8)
Cléarque... envoie un messager lui dire d'avoir confiance.
5.1.3. Les propositions subordonnées relatives sans antécédent
En tant que pronom, le rôle fondamental du relatif est de représenter un groupe nominal de la
proposition qu'il introduit et de marquer par sa forme (ou sa finale casuelle dans les langues à
déclinaisons) la fonction de ce groupe nominal dans cette proposition qu'il introduit. D'autre
part, le relatif est un anaphorique : le groupe nominal de la subordonnée qu'il représente est
coréférent à un groupe nominal de la principale, qu'il soit exprimé (c'est son antécédent, cf
phrase a) ou non (la subordonnée relative occupe alors la place fonctionnelle de ce groupe
nominal, cf. phrases b et c).
(a) Καί τινα ϕωνὴν ἔδοξα αὐτόθεν ἀκοῦσαι, με οὐκ ἐᾷ ἀπιέναι (Platon, Phèdre,
242c)
Et il m’a semblé entendre une voix qui ne me laisse pas partir [la proposition
subordonnée relative détermine le nom φωνὴν].
(b) ...εἰ μὴ ποιήσεθ' ἃ Θηραμένης κελεύει (Lysias, 12, 75)
…si vous ne faites pas ce que Théramène ordonne, …
(c) Ὅστις ...πιστεύει τοῖς παροῦσι, λίαν ἀνόητός ἐστιν. (Isocrate, Aréopagitique, 8)
quiconque ... se fie au présent est bien insensé [la proposition subordonnée
relative est sujet de λίαν ἀνόητός ἐστιν].
Quand la subordonnée relative occupe à elle seule la place fonctionnelle d’un des groupes
nominaux de la principale, il peut se produite le phénomène appelé "attraction du relatif" : le
cas du pronom relatif ne marque alors plus la fonction, dans la subordonnée relative, du
groupe nominal qu'il représente, mais la fonction de la proposition relative dans la
proposition principale. Ce phénomène, qui ne s'observe pas chez Homère, se rencontre le plus
souvent dans les relatives sans antécédent :
... ὧν ἐποίησαν ὀργίζεσθε (Lysias 12, 80)
....vous vous irritez des choses qu’ils faisaient [la proposition subordonnée relative
est complément du verbe ὀργίζεσθε, qui doit prendre le cas génitif ; si le relatif
avait le cas de la fonction du groupe nominal qu'il représente dans la subordonnée,
le complément de ἐποίησαν, on aurait ]
... ὁ δὲ ὧν μὲν ὑπέσχετο οὐδὲν ἔπραξεν (Lysias, XII, 70)
...Celui-ci ne fit rien de ce qu'il avait promis
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