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des sociétés étudiées. Mais attention ! la diversité n’est pas fantaisie, elle ne s’appréhendent
qu’au plan global, car au plan local au contraire, l’alimentation met en jeu, pour chaque
société, des règles stables, des rituels, des formes d’organisation bien spécifiques, toutes liées
entre elles, et qui jusque-là évoluaient peu, car même si elles pouvaient changer en fonction
des activités du moment, du rythme saisonnier, de l’alternance des fêtes, elles revenaient dans
un ordre immuable.
Dynamique et limites des échanges dans les sociétés traditionnelles
Si les pratiques alimentaires doivent probablement, aujourd’hui, se penser à l’échelle d’une
société planétaire, elles étaient jusque-là l’expression de microsociétés, isolées les unes des
autres, contraintes à l’autarcie ; ce qui pour autant ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu
d’échanges entres-elle
Les plantes, les graines, les animaux domestiques, comme les savoirs et les religions voyagent
lentement, mais ils voyagent. À la différence des denrées alimentaires, qui une fois
consommées doivent être réapprovisionnés, ce qui les réservait aux plus puissants, les
espèces, les semences une fois adaptées font souches et se reproduisent sur place. Même
quand les contacts entre les sociétés sont rares, et même quand certaines s’efforcent d’en
garder le secret, à la fin, un jour, il leur échappe et les voisins adoptent les nouveaux éléments
tant bien que mal, souvent avec réticence, avant qu’ils ne s’imposent, au final, s’ils leur
permettent de mieux vivre.
À survoler l’histoire de l’humanité, on voit bien qu’il n’y a pas d’élément original
caractéristique de l’alimentation de telle nouvelle société, toutes les cuisines sont faites
d’emprunts continuels aux unes et aux autres, mais chaque fois refondus dans un contexte
culturel et environnemental. Ainsi les agrumes sont-ils arrivés depuis l’Inde, à partir d’un
citron, le cédrat. Au Moyen-Âge, nous dit Aymard, l’Europe emprunte au Proche-Orient les
asperges, les laitues, les aubergines, les courges et les melons, les poires et les prunes, les
pêches, la canne à sucre et le mûrier, les roses de Damas. Ils arrivent moins par les croisades,
que par les jardins des horticulteurs musulmans en Sicile et en Andalousie, qui les ont
acclimatés, en même temps qu’ils ont perfectionné les systèmes d’irrigation
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La découverte de nouveaux mondes a non seulement permis la diffusion de la pomme de terre
et du maïs, mais encore de la citronnelle, de la patate douce, du piment, alors qu’inversement
le continent américain a bénéficié de la pastèque, du café originaire d’Afrique et de diverses
cucurbitacées importées d’Asie. Ainsi, par exemple, les composants de la cuisine niçoise et de
sa fameuse salade viennent des quatre coins du monde. La tomate d’abord, originaire
d’Amérique du Sud, que les conquistadors trouvent déjà acclimatée dans les jardins de
Mexico et qu’ils ramènent en Europe, où elle a bien du mal à s’imposer, en raison, dit-on, de
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Maurice Aymard, « Migrations », in Fernand Braudel, Georges Duby (sous la dir. de), La Méditerranée, Paris,
Flammarion, 1986, p. 153.