Piegay Emmanuel

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Piegay Emmanuel
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L’envers du consensus.
Ouvrage sous la direction de
Jean-Marie Bouissou.
Introduction.
Les idées reçues ont la vie dure, notamment en ce qui concerne le regard porté sur les autres
pays et cultures. Les images relatives au Japon ne font à ce titre pas exception. Malgré de
perceptibles évolutions tout au long de cette dernière décennie, le pays du soleil levant est
encore et toujours largement perçu comme une entité holiste au sein de laquelle l’harmonie
ou du moins sa recherche ferait figure de valeur centrale, expliquant bon nombre de
comportements. Ce modèle serait ainsi constitutif de l’ensemble des sphères sociales. Cet
impératif d’harmonie se retrouvant tant dans les relations économiques que politiques ou
encore internationales.
Cette analyse pour le moins culturaliste est entre autre induite par la littérature des nihonjinron, qui avaient pour objectif dans les années 70 et 80 de découvrir ou révéler ce qui faisait
l’essence de la japonité. Ils décrivaient ainsi le Japon comme une nation à la fois différente
dans l’absolu et incomprise du monde. Dans cette optique, les descriptions habituelles de la
japonité présentaient une nation uniforme sur le plan culturel et social. De là découlait la
notion d’entente générale, ou de consensus permanent, qui serait la caractéristique essentielle
de la société japonaise.
Or cette présentation optimiste de la réalité semble contredite par les faits, ou du moins ne pas
être aussi absolue que cela. Bien qu’appréhendée de l’extérieur, la société japonaise puisse
apparaître extrêmement consensuelle et désireuse d’éviter les conflits, ces derniers n’en sont
pourtant pas moins vivaces et en action comme dans toutes autres sociétés. L’analyse de cette
harmonie japonaise ne peut donc se contenter d’une simple approche culturaliste se
cantonnant de mettre cet état de fait sur le compte de l’esprit japonais ou encore sur de
prétendues valeurs confucéennes/japonaises.
Afin de démonter ces clichés, les auteurs de l’ouvrage L’envers du consensus, rédigé sous la
direction de Jean Marie Bouissou, reviennent sur l’ensemble des sphères sociales japonaises
et sur les conflits qui s’y exercent. Dès lors ils s’interrogent sur la manière dont se gèrent les
conflits au Japon. Ils analysent les différentes techniques de gestion des divers conflits
traversant la société japonaise, constatant par ailleurs que ces ‘techniques’ ont évolué au cours
de l’histoire. Au travers d’une analyse historique et sociologique très documentée, ce collectif
de chercheurs nous livre une autre image du Japon. Celle d’un pays parcouru de conflits,
parfois de nature violente, mais de conflits gérés et vécus de manière parfois très différentes
de celle occidentale.
Nous nous intéresserons donc à la mise en valeur des différente manières avec lesquelles sont
gérés les conflits au sein de la société japonaise. Nous analyserons successivement les
procédés originaux de résolution de certains conflits, puis nous verrons en quoi ceux-ci se
résolvent essentiellement au niveau micro-social avant de voir quelles sont les modifications
induites par l’internationalisation du Japon.
1 Des procédures de gestion des conflits très élaborées…
L’apparente harmonie et la tradition du consensus qui semblent caractériser le Japon sont
relatives si l’on considère que les modes de résolution des conflits sont sensiblement
différents de ceux occidentaux. Cette impression d’harmonie s’explique alors moins par
l’effectivité de cette dernière que par des modes de gestion des conflits plus difficiles à
percevoir de l’étranger. Ces modes s’expliquent entre autre par la nécessité au sein de la
société japonaise de ne pas faire perdre la face à l’autre. Les conflits sont donc, entre autre,
gérés en dehors de la sphère publique, ce tant au niveau politique qu’économique.
L’idée d’harmonie politique découle de la longue suprématie politique du Parti libéraldémocrate (PLD) qui gouverna le Japon durant 38 ans depuis la fin de la seconde guerre
mondiale. Toutefois cet hégémonisme politique du parti conservateur ne reflète pas un
immobilisme politique de la population et encore moins un consensus ou une harmonie du
monde politique qui se satisferait pleinement de la suprématie du PLD. Bien au contraire, le
monde politique japonais est agité de nombreux conflits et d’une âpre lutte politique pour le
pouvoir. L’impression de façade harmonieuse s’explique de ce fait par la mise en place d’une
gestion de la compétition politique qui s’effectue à plusieurs niveaux.
Elément majeur de la capacité du PLD à conserver le pouvoir : son aptitude à maintenir son
unité, ce malgré les multiples clans et courants qui le constituent. Le PLD a, dans l’objectif de
conserver le pouvoir, mis en place divers systèmes suivant les contextes. Cette hégémonisme
résulte donc moins d’un consensus idéologique que de calculs de la part ‘d’homo politicus’
bien avisés et aptes à maximiser leur capital politique.
Le PLD est formé de plusieurs clans, les habatsu. Afin de contenter chacun d’entre eux, une
forme de répartition et de rotation des postes de pouvoir a été instaurée. Chaque clan
appartenant à la coalition et soutenant le premier ministre reçoit des portefeuilles, au prorata
du nombre de ses parlementaires. Chaque clan reçoit ainsi une part des bénéfices politiques…
Le premier ministre est quant à lui issu à tour de rôle des différents clans. Ce partage
équitable des marchandises politiques va toutefois déplacer la compétition politique à un autre
niveau. L’objectif est dès lors d’obtenir un maximum de parlementaires pour récupérer un
maximum de portefeuilles. La compétition politique va ainsi se déplacer au niveau local, dans
chaque circonscription. Ceci va de pair avec un accroissement des coûts de campagne, passant
entre 1980 et 1990 de 150 à 500 millions de yen en ce qui concerne l’élection d’un député.
La compétition politique s’exerce aussi en ce qui concerne l’obtention des postes. Là encore,
le système japonais a mis en place un système de régulation, avec une forme de normalisation
dénommée cursus honorum, qui correspond à une stricte promotion à l’ancienneté, ceci
permettant de réduire les conflits au sein de chaque clan.
Ainsi, grâce à ces mécanismes et bien que le PLD soit parcouru de nombreux courants
idéologiques, ce parti s’est maintenu au pouvoir. Selon Jean Marie Bouissou ceci atteste bien
de la rationalité des élus qui privilégie une gestion rationnelle et intéressée de leur patrimoine
politique bien plus que la défense de leurs idéologies. Autre facteur de gestion politique qui
aurait pu être mis en lumière : le rôle de l’économie parallèle et des hommes de l’ombre qu’a
longuement analysé Philippe Pons dans son ouvrage, Misère et Crime au Japon. Il y décrit
entre autre l’action occulte d’hommes influents de la pègre qui ont concouru au maintient du
PLD au pouvoir.
Les américains et le PLD, dans l’immédiat après guerre vont par exemple s’appuyer sur
Kodama Yoshio et Sasakawa Ryoichi (qualifié dans un rapport des forces d’occupation au
lendemain de la défaite, « d’homme potentiellement dangereux pour l’avenir du Japon et sans
scrupules ». Ces deux hommes vont être les grands manœuvriers des coulisses de la politique
nippone jusqu’à la fin des années 70. Sasakawa fondera même une fondation qui porte son
nom et qui pesait en 1990, 500 millions de dollars…1
Autre mécanisme original constitutif de la machinerie politique : les associations de soutien
des politiciens japonais, les kôenkai. Une fois encore, ces organismes, mis en place par
chaque élu, découlent plus des nécessités induites par le mode de scrutin en vigueur jusqu’en
1994, que d’une prétendue culture de l’harmonie. Premier constat, les citoyens japonais sont
peu motivés par la participation politique (55,5% se sont abstenus aux sénatoriales de 1995),
de plus, ils sont très méfiants à l’égard des partis et plus fidèles aux personnes elles mêmes, ce
qui explique en partie pourquoi au niveau local, 80% des conseillers municipaux sont sans
étiquettes. Le facteur primordial expliquant les comportements politiques électoraux des
japonais est toutefois bien celui du mode de scrutin. Un seul chiffre nous permettra d’illustrer
les effets possibles de celui-ci. Ainsi, dans une ville de 45000 habitants, on peut encore
aujourd’hui être élu avec 1,5% des inscrits…
Dès lors, les candidats élaborent une stratégie de ciblage géographique (sur un territoire
donné : le jiban), s’efforçant de gagner le minimum d’électeurs nécessaires dans un endroit
donné et par la suite de les conserver, objectifs auxquels répondent les kôenkai. Ces koenkai
ont deux fonctions distinctes : rassembler de l’argent et des voix d’électeurs. Afin de répondre
à ces deux impératifs de survie politique, ces associations, de nature complexe, mettent en
place diverses actions afin de récolter des fonds et d’entretenir les liens avec les électeurs
acquis tout en essayant d’en gagner d’autres. Par exemple, des pique-niques ou encore des
barbecues sont organisés, activités auxquels il est parfois possible de voir quelques milliers de
personnes…
Le système va même plus loin, pouvant impliquer une rétribution financière. Ainsi un élu
dans l’incapacité de se rendre à un mariage ou à des funérailles doit-il faire un don monétaire.
De la même manière que le parti communiste, l’élu remplit si besoin pour ses électeurs une
fonction de médiateur et ou de conseiller, la kôenkai apparaissant ici aussi comme une aide
potentielle. Les kôenkai sont elles aussi traversées par divers courants idéologiques. Au centre
de celles-ci on trouve donc un rapport interpersonnel avec le sensei qui fait office de lien entre
des éléments disparates. A noter que ces liens interpersonnels qui peuvent inclure une
dimension monétaire s’inscrivent au Japon dans le cadre « d’un échange généralisé » dans le
temps que l’on ne peut pas comparer à de la corruption au sens occidental du terme.
En effet, le pouvoir des kôenkai est essentiellement local, ces organisations ne parvenant pas à
imposer leurs volontés aux électeurs en ce qui concernerait des directives de vote nationales.
A noter que le rôle de ces organisations ne pourra qu’évoluer suite à la modification du mode
de scrutin en 1994, bien qu’il soit peut être encore trop tôt pour tirer des conclusions.
1
Misère et crime au Japon, de Philippe Pons, aux Editions Gallimard, 1999, 545p.
An niveau économique, le Japon se caractérise, à l’instar de nombreux autres pays, par une
forte tradition interventionniste de l’état, cette dernière s’opérant sous la forme d’une
collusion étroite des intérêts privés et publics, avec une concurrence/coopération s’effectuant
sous l’œil vigilant de l’administration. Une fois encore le système japonais résout les conflits
économiques de manière originale. L’état développeur japonais se dote ainsi dès 1956 d’une
Agence de planification économique en plus du ministère de l’industrie. En effet l’action
étatique japonaise se fera essentiellement dans le champ industriel bien plus que dans ceux
monétaires et financiers (Ce qui a sans nul doute contribué à la formation puis à l’explosion
de la bulle spéculative financière à la fin des années 90).
En ce qui concerne les conflits interentreprises (issus d’une concurrence acharnée), malgré
une apparente collaboration des entreprises, la concurrence n’en est pas moins féroce et
nécessite une efficace régulation interne. Cette situation conflictuelle s’explique avant tout par
les stratégies des entreprises japonaises, privilégiant avant tout l’accroissement de leurs parts
de marché bien plus que le volume de leurs dividendes.
« Prévenir la concurrence excessive est ainsi l’un des objectifs de la politique économique
japonaise. Premier moyen de réduire cette concurrence : la limitation du nombre d’entreprises
dans chaque secteur en favorisant les concentrations et fusions, ce qui aboutit à des situations
oligopolistiques. Cette démarche à son revers, engendrant une sur-réglementation (Il faut par
exemple une douzaine d’autorisations pour ouvrir un supermarché.) Les choix les plus
importants restent sous l’approbation d’une imposante administration centrale forte de 861000
fonctionnaires.
Ce poids de l’administration se double par ailleurs d’une féroce concurrence interministérielle
si l’on peut dire, chacun défendant ses prérogatives au détriment d’une éventuelle
coordination. Malgré cette lourde contrainte administrative qui tendrait à s’opposer avec les
lois du marché auxquelles les entreprises japonaises doivent aussi se conformer, l’économie
japonaise n’est pourtant pas en retard sur ses concurrentes internationales. En effet, le système
japonais a mis en place des procédures efficaces de concertation privées-publiques qui ont
permis de résoudre les conflits.
A ce titre, le couple Genkyoku/Gyôkai est très performant. Les premiers sont des services
spécialisés au sein de chaque ministère qui supervisent chacun leur branche industrielle, alors
que les seconds sont en quelque sorte leurs homologues privés, sortes d’associations
industrielles représentant les intérêts des industriels. Ces deux entités entretiennent d’étroites
relations, les secondes servant aussi de relais aux autorités. Ainsi au fil du temps, les
recommandations des Genkyoku faisaient-elles presque force de loi.
Ce système est devenu un important moyen de médiation entre les intérêts privés et publics,
où se mène une double négociation qui permet d’élaborer les stratégies industrielles sans faire
éclore sur la place publique un conflit majeur. Autres mécanismes concomitant à ce couple,
les shingikai, des conseils de délibération rattachés à chaque administration et qui ont un rôle
de consultants informels. Ces derniers permettent entre autre de collecter et faire circuler les
informations, ce qui concoure à la maturation des politiques industrielles.
Dernier élément de gestion/prévention des conflits, le lobbyisme sous la forme d‘une triple
alliance regroupant des industriels, des parlementaires et des membres ministériels
(spécialisés dans l’industrie en question). Ces véritables « triangles de fer » ont un rôle
d’interface où se déroulent les conflits entre firmes et agences ministérielles.
Dès lors les conflits ont lieu à huis clos, ce qui explique l’apparente harmonie… Depuis la
chute du PLD en 1993, on assiste toutefois à une forte déréglementation à l’encontre de ces
triangles de fer, qui de par leur structure ne permettaient pas de prendre en compte les intérêts
des consommateurs ou d’entreprises externes à ce processus de décision. A noter que 40% de
l’économie est encore et toujours sous l’influence de quelque 11000 autorisations
administratives existantes. Suite à la crise, l’administration a su garder intacte sa puissance
d’action au détriment des consommateurs qui ont toujours du mal à se faire entendre. Les
changements à venir pourraient bien venir de ces derniers…
2…qui s’exercent essentiellement au niveau micro-social.
Autre particularisme de la gestion des conflits au Japon : le fait que celle-ci s’exerce
essentiellement à un niveau micro-social plus que macro-social. Là encore, on peut constater
cette caractéristique tant au niveau politique qu’économique. Notons toutefois que cette
gestion micro-sociale subit à certains niveaux des modifications dues à l’internationalisation
croissante. Ainsi, le Japon, dans son rapport à l’étranger modifie-t-il certains de ces
comportements.
Au niveau politique, un des facteurs concourant au consensus politique, sera le rôle du parti
communiste qui sert d’amortisseur auprès de certains électeurs, remplissant au niveau local
une importante fonction sociale. La force du parti communiste japonais repose moins sur la
défense de positions d’extrême gauche (dans la tradition occidentale) que dans le travail de
terrain qu’il effectue auprès de la population, sa présence continue et efficace auprès d’une
population demandeuse qui devient dès lors une solide base électorale. En l’absence de réel
état providence, les citoyens n’ayant aucun recours possible font appel aux fonctions
d’assistance du parti communiste, voir au rôle de médiateur de ses élus. Cette fonction de
médiateur peut par exemple s’exercer en ce qui concerne les procédures de divorce, les
problèmes consécutifs aux héritages et emprunts ou encore de location des terrains (problème
fréquent quand on sait que l’on peut au Japon être locataire du terrain sur lequel on a bâti sa
maison).
De ce fait, le parti communiste incarne une sorte de « filet de sauvetage », les plus démunis
trouvant auprès de ce dernier un assistance juridique et un moyen de médiation. En ce sens, le
parti communiste semble contribuer à la stabilité du système bien plus qu’à sa critique
révolutionnaire, aidant les plus mécontents et de ce fait canalisant leurs revendications et leur
désarroi. Le parti communiste japonais, ne peut ainsi être considéré comme révolutionnaire,
stipulant même lors de son 19ème congrès : « le programme du parti vise […] à consolider la
démocratie à l’intérieur du capitalisme japonais […], à résoudre les problèmes concrets et à
défendre les gens. »
Une nouvelle fois, le parti communiste contribue à « graisser les rouages du capitalisme
japonais », sa stratégie étant d’étendre au maximum, au niveau local, sa sphère d’influence au
travers de ses actions pour devenir dominant si possible.
Autre trait singulier du système japonais, une faible conflictualité au niveau des relations
capital-travail, ce malgré l’absence d’état providence. Ce particularisme tient entre autre à la
forme du syndicalisme japonais et donc à l’organisation des rapports salariés/patrons qui
régulent les conflits bien plus en interne, au sein de l’entreprise que part branches ou encore
au niveau national. Le syndicalisme japonais est en effet dit d’entreprise (s’organisant
majoritairement au sein de chaque entreprise, avec une faible collaboration au niveau macrosocial). Par ailleurs il regroupe au sein d’une même entité les cols bleus et blancs.
Ce syndicalisme d’entreprise tient au fait de l’organisation même du marché du travail
japonais. En effet, les travailleurs sont formés sur le tas par l’entreprise, ils capitalisent par la
suite leur expérience qui a surtout de la valeur au sein de l’entreprise à laquelle le travailleur
appartient mais qui n’en a pas forcément dans une autre entreprise. Dès lors il est peu
pertinent d’effectuer des regroupements interentreprises. Le compromis salarial s’est ainsi
constitué autour de la garantie de l’emploi à vie et de l’implication des salariés.
Ainsi, en ce qui concerne par exemple le groupe Nissan, la convention collective stipule que
les négociations ne peuvent avoir lieu avec l’intervention d’un tiers extérieur. Dès lors, il est
peu probable de voir des manifestations du type de celles franco-françaises avec une forte
médiatisation et visibilité au près du grand public.
Là tout se déroule essentiellement en interne. Autre dimension du compromis salarial : le
système d’avancement à l’ancienneté qui se double d’une forte compétition au mérite entre
les salariés. Ceci constitue une règle acceptée qui sert de référentiel en cas de conflits. Cette
gestion micro-social du compromis salarial va de pair avec un fort rôle social de l’entreprise.
Une fois encore, des pans entiers du social qui sont gérés en France au niveau national le sont
au Japon dans le milieu fermé de l’entreprise. Ainsi en est-il des allocations familiales ou
encore des prêts au logement. Tout ceci rend difficilement observable les conflits. Le rôle des
syndicats est donc essentiellement local et se caractérise plus par de l’assistanat et la défense
d’intérêts privés au niveau de l’entreprise que par la promotion de grands débats de société au
niveau national. La question est maintenant de savoir si ce système peut perdurer ou non dans
un contexte de crise.
En effet, les formes de travail se multiplient, conséquence entre autre de la flexibilité du
travail. Ainsi de nombreux travailleurs, temporaires par exemple, ne bénéficient pas de ce
système. A terme, quelles formes peuvent prendre leurs revendications ? Comment faire en
sorte qu’ils bénéficient aussi d’une certaine protection et des avantages des autres salariés,
résolument protégés ?
Face à cette gestion micro-sociale des conflits, les rapports sans cesse croissant du Japon avec
le reste du monde induisent de nombreuses modifications.
Au niveau économique, un des facteurs potentiels de conflits découle les relations entre
entreprises japonaises et étrangères. Premier constat, le coût d’une procédure en justice est
relativement onéreux, dès lors la plupart des entreprises préfèrent trouver d’autres modes de
négociation, telles que la conciliation ou l’arbitrage sous l’égide des organisations patronales.
Toutefois, face à l’internationalisation de l’économie et donc des conflits, les entreprises
japonaises sont obligées d’accepter les procédures de résolution des conflits utilisées au
niveau mondial, ne pouvant en effet transposer leurs propres pratiques au niveau international.
Les récentes victoires de procès par des firmes occidentales implantées au Japon montrent
ainsi la prise en compte croissante des règles de justice occidentales au détriment de moyens
plus informels auxquels les industriels japonais étaient accoutumés. Les menaces et
intimidations étaient ainsi fortement utilisées. Autre stratégie : celle de faire pression sur les
sous-traitants en demandant à ceux-ci de ne plus livrer la firme occidentale concurrente.
Quand on connaît la forte dépendance de certains sous-traitants à l’égard de ce qui est parfois
leur unique client, on comprend mieux la nocivité d’une telle stratégie…
Au niveau social, le Japon est au cœur de deux systèmes de valeur : 1/ ses origine asiatiques
2/ de fortes influences occidentales, dues notamment à ses étroites relations avec les EtatsUnis. Dans ce contexte, le rôle de la pression étrangère, dénommée gaiatsu est très particulier,
au carrefour de logiques internes et externes. D’une part elle illustre les éventuels conflits qui
opposent le Japon avec l’étranger et d’autre part elle dessine les oppositions internes à la
société japonaise.
Ceci s’explique par l’importance dans la société japonaise du référentiel occidental. A la fin
des années 70, les quotidiens consacraient ainsi un tiers de leurs couvertures internationales
aux Etats-Unis et plus de la moitié à l’ensemble des pays occidentaux. Attitude qui perdure
encore malgré un récent rééquilibrage au profit des proches voisins asiatiques. Cette
omniprésence de l’actualité occidentale demeure, faisant de l’occident un réservoir d’images
ainsi qu’un répertoire culturel.
Cette influence occidentale longtemps représentée par le mythe du gaigin, de l’homme blanc,
est cependant de plus en plus remise en cause. En effet, avec l’intensification des relations
avec le reste du monde, on assiste à une relativisation du modèle occidental qui va de pair
avec l’émergence d’un discours asiatique, difficile à imaginer au Japon il y a encore quelques
années.
La politique étrangère japonaise ainsi que la communication japonaise à destination de
l’étranger sont entrain d’évoluer, le Japon ne voulant plus être « un nain politique ». Ainsi que
l’exemple de la guerre du Golfe l’a montré, le Japon ne veut plus être simplement passif, en
position de suivisme à l’égard des Etats-Unis. Cette nouvelle volonté diplomatique se heurte
toutefois à un premier écueil : les difficultés du Japon à parler de lui-même, à expliquer sa
démarche à l’étranger.
Une fois encore, le Japon n’est pourtant pas aussi passif que l’on pourrait le croire. Ainsi saitil se démarquer de ses homologues occidentaux quand il le juge nécessaire. C’est ce qu’il fit
suite à l’incident de la place Tien An Men. Alors que les membres du G7 ont voulu
sanctionner le régime communiste, le Japon a au contraire intensifier ses relations
économiques avec la capitale chinoise, renforçant ainsi ses positions. De la même manière, le
Japon est inflexible en ce qui concerne son contentieux avec la Russie au sujet des îles
Kouriles.
Le Japon devra toutefois remettre en cause ses techniques diplomatiques afin de se mettre
plus en adéquation avec celles occidentales, normalisées dans les relations internationales. Par
exemple, en ce qui concerne ses relations avec l’Asie, certains analystes font une analogie
entre sa diplomatie et le jeu de omote et ura. Il privilégie ainsi le relationnel et l’informel (à
mettre en relation avec la notion chinoise de guanxi), préférant quand cela est nécessaire
rester dans le non-dit, ce qui lui permet de concilier rapports économiques et silences
politiques face à certains pays. Cette stratégie est toutefois de plus en plus difficilement
applicable au sein des instances internationales, le Japon étant amené à moduler ses pratiques.
Conclusion.
L’harmonie de façade japonaise, si souvent prise pour argent comptant en occident, résulte
bien plus d’une gestion différente des conflits sociaux que d’une prédisposition culturelle à
l’harmonie qui serait spécifique aux japonais. Dès lors il est tout à fait intéressant d’analyser
les mécanismes de régulation et de gestion de ces conflits qui nous renseignent aussi sur la
mentalité japonaise.
En ce qui concerne tous ces mécanismes, force est cependant de constater que ces derniers
évoluent et que de profonds changements sont envisageables à plus ou moins long terme. En
effet, dans un contexte de plus en plus international, il semble s’opérer au Japon une sorte de
révolution silencieuse du nom de l’ouvrage de Karoline Postel-Vinay. Les représentations
qu’ont les japonais d’eux mêmes et de ’étranger évoluent ainsi que leur rapport à autrui. Les
japonais développent ainsi des comportements exprimant des aspirations plus individualistes
(avec l’émergence de revendications à de nouveaux droits), tandis que le discours politique
évolue lui aussi, se faisant plus rationnel que culturaliste.
Autre exemple de ces modifications, l’apparition d’un discours asiatique qui aurait été peu
envisageable il y a encore quelques années. Il nous semble ainsi qu’en parallèle de cette
révolution silencieuse, doive s’opérer à terme une adaptation des méthodes de gestion des
crises, tout en conservant les originalités qui font leur force. L’enjeu sera peut être pour le
Japon de faire éclore cette révolution silencieuse sur la place publique.
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