
4.- La ville comme lieu d’observation anthropologique : la naissance de
l’anthropologie urbaine
Jusqu’ici cependant nous n’avons pas affaire à une discipline bien distincte : il
s’agit de faire l’histoire des villes, un inventaire de leur symbolisme, une
sociologie (politique), éventuellement culturaliste de leurs espaces.
Pour que naisse véritablement l’anthropologie urbaine, il a fallu que la ville soit
prise non plus comme objet mais comme terrain : donc une anthropologie dans
la ville. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer avec Balandier notamment, le fait que
la ville apparaît comme le lieu du changement et stimule les anthropologues à
pratiquer l’anthropologie du changement social plutôt que celle de sociétés ou
d’ethnies que l’on pensait figées et hermétiques.
On peut considérer l’anthropologie urbaine aussi bien comme un « progrès » une
ouverture vers de nouveaux terrains anthropologiques que comme un refuge
obligé, un repli, pour ceux qui voyaient disparaître leur terrain rural ou exotique.
En effet, l’anthropologie urbaine n’est pas ou n’est plus l’opposé de
l’anthropologie rurale, comme la société primitive était l’opposé de la société
civilisée ou moderne. Ce qui importe c’est de voir quels sont les objets qui
retiennent l’attention des anthropologues urbains : la plupart du temps ce sont
des groupes marginaux, défavorisés, minorités ethniques, délinquants. On peut
rattacher ce tournant sociologique, voire humanitaire, à deux attitudes, à mon
avis : premièrement la récupération de l’exotisme abandonné – et ce sujet
mériterait un long développement sur les relations entre anthropologie,
développement et travail humanitaire car il fait apparaître un nouveau Grand
Partage entre nous et les autres, sur un mode certes post-colonial, mais où de
nombreuses idées, présentes dans la pensée coloniale, comme précisément celle
du développement, ressurgissent. Mais, ironie du sort, l’anthropologie urbaine
illustre également le transfert en Occident des problèmes attribués jusque-là au
Tiers Monde : mégapoles insalubres, bidons-villes, chômage, délinquance,
corruption etc…
Quant à l’anthropologie de l’espace, elle est évidemment liée aussi à
l’anthropologie urbaine mais elle déborde celle-ci : de nouvelles études
(anglophones) sont ainsi consacrées à l’espace et au lieu « Space and Place » tel
ce Reader qui porte ce nom : the anthropology of space and place avec les
thèmes classiques désormais de centre-périphérie, espace et genre, espaces
contestés, espaces transnationaux etc…