Texte de Guillaume Mansart sur le travail d`Ymane

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Ymane Fakhir, le regard immergé
Il faut imaginer Ymane Fakhir réalisant ses photographies ou ses films comme on imagine un
ethnographe se livrant à l'étude consciencieuse d'un peuple devenu familier. Il faut penser l'artiste
comme l'observatrice d'un langage précis fait de gestes plus ou moins conscients et d'attitudes plus ou
moins déterminées. C'est en scrutatrice privilégiée de mondes repliés qu'elle opère. Mettant son regard
à l'épreuve des situations du quotidien, elle capte les éléments qui lui semblent constituer à eux-seuls
le sujet même de ces univers immergés.
Du contexte de son observation, il ne restera finalement presque rien dans ses œuvres, un minimum,
ce que ses plans serrés voudront nous laisser percevoir, ce vers quoi les gestes ou les objets
pointeront dans l'imaginaire de chacun. Dans la plupart de ses photographies, l'artiste va même jusqu'à
plonger l'objet de son étude dans la neutralité d'un fond blanc. Après l'immersion, Ymane Fakhir
travaille par extraction. Extraire à un environnement, c'est focaliser sur une forme tout en la dégageant
de sa fonction. C'est décadrer le regard de l'usage vers l'essence, neutraliser pour trouver une
sensibilité nouvelle aux choses et au monde. Attentive au négligeable et au silence, l'artiste offre un
point de vue précieux sur ce qui fait la timide beauté d'apparentes trivialités.
Après avoir fait des coutumes de la culture maghrébine, des cérémonies et rituels familiaux les sujets
privilégiés (et affectifs) de ses dernières œuvres, Ymane Fakhir s'est récemment immergée dans le
monde de l’hôpital : 5ème étage, service neurochirurgie de la Timone, Marseille. Plongée en
environnement étranger.
L'artiste s'imprègne, elle disparaît jusqu'à ce que sa présence ne devienne qu'une évidence. Et dans
cette société au travail, elle repère les lois, les codes, les fonctions et les mécanismes, elle s'attache à
la parole autant qu'aux postures et aux échanges non-verbaux, à l'organisation du travail, à sa mise en
œuvre. Dès lors, les vidéos qu'elle commence à produire tentent de restituer ces moments
paradoxalement uniques et ordinaires qui font les métiers de l’hôpital.
Construites presque exclusivement sur un principe de plan séquence (une action, une durée) les films
d'Ymane Fakhir s'offrent au regard comme des blocs de réel, des instants d'humanité brute.
Les deux vidéos titrées Topographie montrent une médecin qui tente de localiser la douleur d'un patient
en le questionnant tout en faisant rouler ses doigts sur sa peau. Déplaçant ses mains, la soignante
appuie doucement, délimite, progresse. À tâtons, elle circonscrit la zone de douleur en marquant
directement au feutre le corps du malade. Peu à peu, une carte se dessine, elle figure un continent.
Ses auscultations ont l'élégance d'un geste de sculpture, elles en empruntent la précision, le touché.
Filant la métaphore, on pourrait dire que tout comme en art, ces mouvements semblent modeler une
« matière » vivante afin d'en dégager une force invisible. Mais dans les Topographies d'Ymane Fakhir,
émerge une parole sous-entendue, un dialogue on ne peut plus nu : « Là ça fait mal ? » « Non. » « Et
si j'appuie ici, ça fait mal ? » « Oui ! »... Dans cet échange sans caractère se niche une forme
d'évidence vitale que l'artiste saisit sans rien ajouter d'autre à l'action que l'acuité de son regard.
Le corps biologique qui s'affirme dans ces deux films, disparaît presque entièrement dans les autres
œuvres réalisées par Ymane Fakhir. En fait de disparition, on devrait plutôt parler d'une mutation, car
au cœur de l'institution hospitalière c'est le corps administré qui devient le paramètre central de
l'organisation générale. Prendre soin est une vidéo qui alterne de courts plans fixes et semble dérouler
une journée de travail. Cette traversée laisse entrevoir l'omniprésence du corps référencé, inventorié,
fiché, suivi, tracé : administré. Etiquettes, code-barres, tampons, formulaires, bracelets, dossiers de
soins... un monde de données s'active à la gestion de l'humain. Corollaire aux soins, il pourrait
s'étendre jusqu'à devenir le cœur d'une pratique. Au-delà du quotidien de l'exercice, ce qu'en filigrane
nous laisse percevoir les œuvres d'Ymane Fakhir c'est le caractère implicitement industriel de l’hôpital.
Les automatismes des gestes répondent à la gestion des stocks, l'entretien du matériel à la répétition
des taches. C'est un monde ouvrier qui s'agite sur la chaîne du soin. À cet égard, le dernier plan de
Prendre soin pourrait faire figure de paradigme : frontales, quatre portes d’ascenseur sont alignées.
Quand la première d'entre-elles s'ouvrent, une foule mêlée de patients, de visiteurs et de personnels
soignants en tenue civile sort et se dissipe. Une sortie d'hôpital comme une extraction. Une sortie
d’hôpital comme une Sortie de l'usine Lumière. Retour à la surface.
Guillaume Mansart
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