
4
I. L’ÉVOLUTION DES CONCEPTIONS DU TRAVAIL
1. POINTS DE MÉTHODE
Les conceptions du travail sont historiquement et géographiquement situées. Il sera ici principalement
question du monde occidental, dans la mesure où ces représentations ont façonné notre manière
contemporaine de penser le travail.
Ces conceptions ne sont jamais neutres. Elles ne peuvent être séparées de la position des groupes
sociaux qui les produisent et les diffusent. Au sens de Karl Marx, elles relèvent de l’idéologie : un
ensemble de représentations qui masque les intérêts en présence et légitime un ordre économique et
social donné. Les conceptions du travail sont donc agissantes : elles servent des groupes sociaux,
souvent dominants, et contribuent à stabiliser leur position.
2. COMMENT LES HOMMES DU PASSÉ PENSENT CE QUE NOUS APPELONS « TRAVAIL » ?
A. LA CONCEPTION GRECQUE ET ROMAINE
Il n’existe pas, dans la pensée grecque antique, de notion de « travail » comme catégorie générale
englobant toutes les activités productives. On distingue plutôt :
ponos : activité pénible impliquant un contact avec la matière ;
ergon : œuvre, action qui donne forme à la matière.
Pour comprendre cette représentation, il faut revenir à la conception du monde grecque. Celui-ci se
divise en deux sphères :
1. Un monde fixe, immobile, immortel, astral (le monde des dieux).
2. Un monde sublunaire, mobile, périssable, soumis à la dégradation.
Les activités humaines sont hiérarchisées en fonction de cette division :
Les activités de la pensée (philosophie, éthique, politique) sont valorisées. Elles relèvent de la
liberté, laquelle commence au-delà de la nécessité matérielle.
Les activités liées à la production des biens nécessaires à la vie relèvent de la nécessité. Elles
concernent la reproduction matérielle de l’existence.
Cette hiérarchie des activités correspond à une hiérarchie sociale. Les citoyens libres se consacrent aux
activités politiques et intellectuelles. Les esclaves et les artisans, associés aux tâches nécessaires,
occupent une position inférieure. Chez Aristote, l’artisan ne peut pleinement participer à la
citoyenneté.
Ce qui est méprisé n’est pas toute activité productive en soi, mais le travail contraint, effectué pour
autrui afin d’assurer sa subsistance. Il s’agit d’un préjugé aristocratique, rendu possible par l’existence
d’un système esclavagiste. L’expansion d’Athènes et de Rome, fondée en partie sur la guerre et la
capture d’esclaves, permet aux citoyens libres d’être dégagés de la nécessité.
Chez les Romains, la même logique prévaut. Selon Cicéron, recevoir un salaire revient à s’engager dans
une forme de servitude. Travailler pour vivre est considéré comme avilissant. Le loisir n’est pas
inactivité : il désigne le temps consacré aux activités nobles de l’esprit.
B. LA CONCEPTION CHRÉTIENNE (FIN DE L’ANTIQUITÉ ET MOYEN ÂGE)