Présentation du cours Histoire du Travail et des Travailleurs

Telechargé par Oussama Tahiri
1
HISTOIRE DU TRAVAIL ET DES TRAVAILLEURS
Professeur : Eric Geerkens
Présentation générale du cours
Ce cours propose une mise en perspective historique des réalités, des concepts, des acteurs et des
institutions liés au travail aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un cours d’érudition consacré à l’Antiquité pour
elle-même, mais d’un cours centré principalement sur les 19e, 20e et 21e siècles afin de mieux
comprendre le présent.
L’histoire n’apporte pas de recettes toutes faites. Elle permet cependant de comprendre avant d’agir,
en reconstituant la généalogie des institutions actuelles et en rappelant le sens des choix posés dans le
passé. Elle aide à éviter une lecture téléologique de l’histoire et à raisonner par analogie, dans les
limites de cet exercice.
Exemple : l’assurance maladie
Le cas de l’assurance maladie illustre cette démarche. Les mutualités apparaissent comme une réponse
collective à un risque spécifique : la perte de salaire pour cause de maladie dans une économie de
marché capitaliste.
À la fin du 19e siècle, l’affiliation est encouragée (1894) mais reste facultative. Ce n’est qu’en 1944 que
l’assurance devient obligatoire. Les pouvoirs publics encadrent progressivement une initiative issue du
mouvement ouvrier. Les choix opérés à ces moments clés se sont institutionnalisés durablement :
aujourd’hui encore, les mutualités assurent le paiement des remboursements de l’INAMI. Comprendre
pourquoi ce système intermédiaire subsiste et pourquoi il n’y a pas de remboursement direct par
l’État — suppose de revenir aux décisions passées.
L’objet du cours
Le cours est le fruit de la rencontre entre une discipline l’histoire — et un objet : le travail, ainsi que
celles et ceux qui l’exercent.
Comment travaillent les historiens ?
1. Connaissance par traces
Le passé est connu indirectement, à travers des sources (écrits, objets, archives). L’histoire
consiste à travailler à partir de ces traces.
2. Problématisation
Les questions posées au passé naissent souvent des préoccupations du présent.
3. Heuristique
Il s’agit d’identifier les sources disponibles et pertinentes. Certaines questions restent sans
réponse faute de documentation.
4. Critique des sources
o Critique externe : authenticité du document.
o Critique interne : valeur et fiabilité de l’information.
5. Herméneutique
Interpréter les sources en les replaçant dans leur contexte pour éviter l’anachronisme.
La démarche historique repose sur la rigueur et la réflexivité. Elle demeure ouverte à la discussion
scientifique.
2
Évolution de l’histoire du travail
Longtemps, l’histoire du travail a été centrée sur le monde ouvrier. Les premiers travaux portaient sur
les métiers et corporations d’Ancien Régime, puis sur la formation de la classe ouvrière et les
organisations du mouvement ouvrier (syndicats, mutuelles, coopératives, partis).
On a étudié de manière quantitative la rémunération, la durée du travail, les grèves, afin de
caractériser la « condition ouvrière ». Cette centralité ouvrière s’est affaiblie à partir de la fin des
années 1980, notamment après l’effondrement des régimes communistes.
L’historiographie s’est alors élargie à d’autres groupes (femmes, migrants, catégories dominées) et
s’est rapprochée des lieux de travail. Une histoire plus concrète et plus anthropologique s’est
développée : étude des gestes professionnels, des rapports à l’encadrement, des solidarités, des
hiérarchies, des rituels, ainsi que de la santé au travail et de l’usure professionnelle.
Plan du cours
1. L’évolution des conceptions du travail
Conception grecque et romaine
Conception chrétienne (Antiquité tardive et Moyen Âge)
Époque moderne (16e–18e siècles)
Industrialisation et apport de Marx
Rôle de la Réforme et des économistes classiques
L’idée d’un monde libéré du travail
2. L’évolution de l’organisation du travail et de la production
Organisation sous l’Ancien Régime et débuts de la révolution industrielle
Statut des travailleurs (esclavage, servage, travail forcé, travail libre)
Organisation des ateliers mécaniques avant 1914
Première Guerre mondiale et logique taylorienne
Production de masse, fordisme, productivité
Transformations post-tayloriennes et ubérisation
3. Le salariat industriel
Origines du prolétariat industriel
Dimensions quantitatives de l’emploi industriel
Travail féminin et âges de l’activité
Conditions de vie et santé au travail
Formes institutionnelles du rapport salarial
Organisation et structuration du mouvement ouvrier
4. Le modèle social belge
3
Intervention de l’État et paritarisme
Négociation collective à l’Entre-deux-guerres
Le Pacte social de 1944
Concertation sociale (19451975)
Caractéristiques du modèle bismarckien
Régime belge de liberté subsidiée d’assurances sociales
Régime des retraites
Modalités pratiques et évaluation
Les diapositives sont disponibles en ligne avant chaque cours. Des lectures complémentaires peuvent
être proposées, sans faire l’objet d’une évaluation spécifique.
L’examen valorise la compréhension des concepts, la capacité à établir des liens transversaux et à
argumenter. Il ne s’agit pas d’un exercice de mémorisation de dates ou de données chiffrées, mais
d’une évaluation de la compréhension historique.
4
I. L’ÉVOLUTION DES CONCEPTIONS DU TRAVAIL
1. POINTS DE MÉTHODE
Les conceptions du travail sont historiquement et géographiquement situées. Il sera ici principalement
question du monde occidental, dans la mesure où ces représentations ont façonné notre manière
contemporaine de penser le travail.
Ces conceptions ne sont jamais neutres. Elles ne peuvent être séparées de la position des groupes
sociaux qui les produisent et les diffusent. Au sens de Karl Marx, elles relèvent de l’idéologie : un
ensemble de représentations qui masque les intérêts en présence et légitime un ordre économique et
social donné. Les conceptions du travail sont donc agissantes : elles servent des groupes sociaux,
souvent dominants, et contribuent à stabiliser leur position.
2. COMMENT LES HOMMES DU PASPENSENT CE QUE NOUS APPELONS « TRAVAIL » ?
A. LA CONCEPTION GRECQUE ET ROMAINE
Il n’existe pas, dans la pensée grecque antique, de notion de « travail » comme catégorie générale
englobant toutes les activités productives. On distingue plutôt :
ponos : activité pénible impliquant un contact avec la matière ;
ergon : œuvre, action qui donne forme à la matière.
Pour comprendre cette représentation, il faut revenir à la conception du monde grecque. Celui-ci se
divise en deux sphères :
1. Un monde fixe, immobile, immortel, astral (le monde des dieux).
2. Un monde sublunaire, mobile, périssable, soumis à la dégradation.
Les activités humaines sont hiérarchisées en fonction de cette division :
Les activités de la pensée (philosophie, éthique, politique) sont valorisées. Elles relèvent de la
liberté, laquelle commence au-delà de la nécessité matérielle.
Les activités liées à la production des biens nécessaires à la vie relèvent de la nécessité. Elles
concernent la reproduction matérielle de l’existence.
Cette hiérarchie des activités correspond à une hiérarchie sociale. Les citoyens libres se consacrent aux
activités politiques et intellectuelles. Les esclaves et les artisans, associés aux tâches nécessaires,
occupent une position inférieure. Chez Aristote, l’artisan ne peut pleinement participer à la
citoyenneté.
Ce qui est méprisé n’est pas toute activité productive en soi, mais le travail contraint, effectué pour
autrui afin d’assurer sa subsistance. Il s’agit d’un préjugé aristocratique, rendu possible par l’existence
d’un système esclavagiste. L’expansion d’Athènes et de Rome, fondée en partie sur la guerre et la
capture d’esclaves, permet aux citoyens libres d’être dégagés de la nécessité.
Chez les Romains, la même logique prévaut. Selon Cicéron, recevoir un salaire revient à s’engager dans
une forme de servitude. Travailler pour vivre est considéré comme avilissant. Le loisir n’est pas
inactivité : il désigne le temps consacré aux activités nobles de l’esprit.
B. LA CONCEPTION CHRÉTIENNE (FIN DE L’ANTIQUITÉ ET MOYEN ÂGE)
5
Il est impossible de dégager une conception chrétienne du travail en isolant quelques versets bibliques
hors de leur contexte. Néanmoins, certains éléments structurants peuvent être mis en évidence.
Dans la Genèse, le travail apparaît comme une malédiction consécutive au péché : l’homme devra tirer
sa subsistance « à la sueur de son front ». Le travail est donc une peine.
Mais le christianisme ne réduit pas le travail à cette dimension punitive. Dieu lui-même travaille lors de
la Création. Dès lors, le travail ne peut être intrinsèquement mauvais. Il devient :
une activité valorisée ;
un moyen de rédemption ;
un devoir moral (Paul : « si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus »).
Cependant, le travail n’est pas une fin en soi. Il ne s’agit ni de produire pour produire ni d’accumuler
des richesses. Vouloir plus que le nécessaire relève de l’orgueil. La finalité du travail est spirituelle : le
salut de l’âme prime sur la réussite matérielle.
LA HIÉRARCHIE DES ORDRES
À partir du 8e siècle, et plus nettement après l’an Mil, s’affirme une représentation tripartite de la
société :
Oratores : ceux qui prient (clercs, moines), en charge du salut ;
Bellatores : ceux qui combattent et protègent ;
Laboratores : ceux qui travaillent et assurent la subsistance de tous.
Cette hiérarchie place les activités spirituelles au sommet. On retrouve ici un parallèle avec la
hiérarchie grecque entre activités de l’esprit et activités matérielles. Cette tripartition est aussi une
construction idéologique visant à affirmer la primauté de l’Église dans l’ordre social.
TRAVAIL ET CORPORATIONS
Après la « révolution urbaine » des 12e–13e siècles, les activités marchandes et artisanales se
développent. Les corporations de métiers structurent la production. Placées sous le patronage de
saints, elles contribuent à valoriser le travail.
Cependant, l’esprit corporatif repose sur l’équilibre entre artisans. Il ne s’agit pas d’éliminer les
concurrents ni d’accroître indéfiniment la production. On produit pour satisfaire des besoins
déterminés, non pour accumuler ou conquérir des marchés. Cette logique est radicalement différente
de celle qui s’imposera à l’époque industrielle.
RAPPORT AU NON-TRAVAIL
Contrairement à l’Antiquité, l’oisiveté n’est plus valorisée. Elle devient synonyme de paresse. Le repos
dominical existe, mais il est encadré religieusement et orienté vers l’accomplissement de devoirs
spirituels.
SYNTHÈSE POUR LE MOYEN ÂGE
Le travail est globalement valorisé par le christianisme.
Il demeure hiérarchisé : le travail manuel reste inférieur aux activités spirituelles.
1 / 70 100%
La catégorie de ce document est-elle correcte?
Merci pour votre participation!

Faire une suggestion

Avez-vous trouvé des erreurs dans l'interface ou les textes ? Ou savez-vous comment améliorer l'interface utilisateur de StudyLib ? N'hésitez pas à envoyer vos suggestions. C'est très important pour nous!