toute en exposant les faits (dimension factuelle), Solim reconnaît une part de responsabilité en
rappelant néanmoins sa fidélité et son dévouement.
Notre analyse sera répartie en trois volets : Premièrement, nous insisterons sur la fonction première
de la lettre (informer). Ensuite, nous verrons comment l’eunuque, par le biais de la fonction
expressive, élabore son ethos de serviteur fidèle. Enfin, nous montrerons la visée du discours (la
fonction conative) qui sert essentiellement à nourrir le pathos et à canaliser, par anticipation, la
réaction du maître.
1-Lafonctionpremièredelalettre:exposerlesfaits
La lettre est une énonciation différée qui fournit aux interlocuteurs et au lecteur un ensemble
d’informations, notamment, dans le péritexte, le lieu d’envoi (le sérail d’Ispahan) et le lieu de
destination (Paris), ainsi que la date (1720). D’autres indications spatio-temporelles intratextuelles
nous informent de la durée approximative écoulée depuis le départ du maître, tout en rappelant des
échanges précédents. Dans cette lettre, le chef des eunuques, principal responsable de la sécurité et
de la surveillance des femmes au sein du harem d’Usbek, écrit à son maître pour lui rapporter une
fâcheuse nouvelle : Roxane, l’odalisque favorite du maître, a été surprise en flagrant délit de
trahison et d’adultère. Cette femme impostrice a trompé la vigilance des eunuques et du maître, en
simulant la vertu, jusqu’au jour où elle a été surprise avec son amant au sein du sérail. Solim recourt
à la narration (utilisation du passé composé), à des phrases explicatives, à la troisième personne
pour raconter la scène et donner plusieurs détails à Usbek, notamment la résistance sanglante de
l’amant qui a blessé et tué plusieurs gardes avant d’être tué lui-même. Solim fait appel au discours
narrativisé : « il voulait même rentrer dans la chambre, pour mourir, disait-il aux yeux de Roxane »
rapportant ainsi fidèlement le discours de l’amant pour corroborer la thèse de la culpabilité de
Roxane tout en donnant au récit une portée dramatique, comme si le maître assistait lui-même au
spectacle qui est décrit.
2-Unefortedimensionexpressive:l’ethosduserviteur
Dans sa lettre, Solim ne se limite pas à exposer les faits. Au-delà de la fonction référentielle et
factuelle, il doit tout faire pour prévenir et détourner la colère d’Usbek qui reste le maître
tyrannique et absolu craint de tout le harem et de ses esclaves. En tant que chef des eunuques chargé
de la sécurité du harem et de la vertu des femmes qui l’occupent, Solim sait qu’il est le principal
responsable du désordre qu’il rapporte à son maître. Il doit donc, tout en reconnaissant une part de
culpabilité, redoubler d’ingéniosité pour se justifier aux yeux du maître. La forte dimension émotive
de la lettre s’explique, en effet, par le besoin de l’esclave de transmettre une image laudative de lui-
même. Il joue principalement sur l’ethos en brossant par divers moyens, notamment grâce à la
caractérisation (serviteur fidèle, affreux désespoir où je suis), à la négation à portée argumentative,
un portrait qui conforte l’idée de sa fidélité. Il se présente comme le double du maître en jouant sur
les pronoms d’interlocution « je me plains (…) et je te plains. Voici tes malheurs et les miens » qui
insistent sur le fait que le je et le tu, dépendant l’un de l’autre, sont touchés, en même temps, par le
même malheur. L’expression émotive du désespoir, de l’étonnement, de la colère, du désir de
vengeance est donc commune au locuteur (Solim) comme à son interlocuteur (le maître). Pour
insister encore plus sur son dévouement et son innocence, l’esclave recourt à diverses stratégies
argumentatives et persuasives : il fait appel notamment au serment et à d’autres verbes performatifs
(je jure, par tous les prophètes du ciel, que…) pour donner du crédit à son discours.
3-lafonctionconative:ladominancedupathos
La lettre, en tant que support du discours, accorde ici une place importante au destinataire qui doit
non seulement être informé du malheur qui a mis en péril son honneur, mais aussi être influencé
dans sa prise de décision. La répétition du verbe « plaindre » dès le début de la lettre insiste
d’emblée sur la dimension pathétique et élégiaque du discours. Les rituels de l’écriture épistolaire et
les appellatifs insistent sur la hiérarchie et la place sociale des deux interlocuteurs : les apostrophes
« magnifique Seigneur », « sublime Seigneur », par l’antéposition de l’adjectif et l’utilisation du