Modèle de communication de Jakobson : Analyse de la lettre CLIX de Montesquieu

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Application:Analysedutexten°2 (selon le modèle communicationnel de Jakobson)
Texte:
Solim à Usbek, à Paris
Je me plains, magnifique Seigneur, et je te plains : jamais serviteur fidèle n'est descendu dans
l'affreux désespoir où je suis. Voici tes malheurs et les miens. Je ne t'en écris qu'en tremblant.
Je jure, par tous les prophètes du ciel, que, depuis que tu m'as confié tes femmes, j'ai veillé nuit
et jour sur elles ; que je n'ai jamais suspendu un moment le cours de mes inquiétudes. J'ai
commencé mon ministère par les châtiments, et je les ai suspendus sans sortir de mon austérité
naturelle.
Mais que te dis-je ? Pourquoi te vanter ici une fidélité qui t'a été inutile ? Oublie tous mes
services passés ; regarde-moi comme un traître ; et punis-moi de tous les crimes que je n'ai pas pu
empêcher.
Roxane, la superbe Roxane, ô ciel ! à qui se fier désormais ? Tu soupçonnais Zélis, et tu avais
pour Roxane une sécurité entière. Mais sa vertu farouche était une cruelle imposture : c'était le voile
de sa perfidie. Je l'ai surprise dans les bras d'un jeune homme, qui, dès qu'il s'est vu découvert, est
venu sur moi. Il m'a donné deux coups de poignard. Les eunuques, accourus au bruit, l'ont entouré.
Il s'est fendu longtemps, en a blessé plusieurs ; il voulait même rentrer dans la chambre, pour
mourir, disait-il, aux yeux de Roxane. Mais enfin, il a cédé au nombre, et il est tombé à nos pieds.
Je ne sais si j'attendrai, sublime Seigneur, tes ordres sévères : tu as mis ta vengeance en mes
mains ; je ne dois pas la faire languir.
Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1 1720.
Montesquieu, Lettres persanes, Lettre CLIX
Le texte est une lettre envoyée par l’eunuque Solim à son maître Usbek il l’informe du désordre
extrême qui affecte son harem depuis que le chef des eunuques a surpris la favorite du maître
(Roxane) en flagrant délit de trahison
Introduction :
Au XVIIIe siècle, en 1721, Montesquieu publie ses Lettres persanes, un roman épistolaire deux
voyageurs perses quittent leur pays natal pour aller découvrir les populations, les coutumes et les
institutions européennes, et celles des Français en particulier. En même temps, c’était l’occasion
pour Montesquieu de représenter les mœurs exotiques des Orientaux, notamment les intrigues qui se
trament au sein du harem du seigneur Usbek. Dans la lettre 159, le chef des eunuques écrit à son
maître installé à Paris pour l’informer du désordre qui perturbe son sérail et de la trahison de sa
femme favorite, Roxane, surprise dans les bras de son amant au sein même du harem.
Nous analyserons ce texte selon l’approche fonctionnelle du langage élaborée par Roman Jakobson.
En distinguant six fonctions référentielle, expressive, conative, phatique, métalinguistique et
poétique Jakobson permet d’interroger la hiérarchisation interne du message et d’identifier la
fonction dominante qui organise l’ensemble du texte.
Face à cet incident grave qui remet en question sa fonction et porte atteinte à l’honneur de son
maître, on verra comment le discours du destinateur, l’eunuque Solim en l’occurrence, dépasse le
simple récit d’événements pour devenir une stratégie d’énonciation placée sous le signe de la survie
et de la soumission au pouvoir. En effet, Solim adopte un discours hautement expressif (la fonction
émotive est dominante) et fortement dramatisé pour prouver sa loyauté. En exposant les faits (la
dimension référentielle et factuelle), l’eunuque essaie de tempérer la colère de son destinataire
(Usbek) à son égard en la détournant contre Roxane (la fonction conative). Dans cette énonciation
différée qu’est la lettre, les fonctions référentielle, émotive, conative sont donc les plus sollicitées :
toute en exposant les faits (dimension factuelle), Solim reconnaît une part de responsabilité en
rappelant néanmoins sa fidélité et son dévouement.
Notre analyse sera répartie en trois volets : Premièrement, nous insisterons sur la fonction première
de la lettre (informer). Ensuite, nous verrons comment l’eunuque, par le biais de la fonction
expressive, élabore son ethos de serviteur fidèle. Enfin, nous montrerons la visée du discours (la
fonction conative) qui sert essentiellement à nourrir le pathos et à canaliser, par anticipation, la
réaction du maître.
1-Lafonctionpremièredelalettre:exposerlesfaits
La lettre est une énonciation différée qui fournit aux interlocuteurs et au lecteur un ensemble
d’informations, notamment, dans le péritexte, le lieu d’envoi (le sérail d’Ispahan) et le lieu de
destination (Paris), ainsi que la date (1720). D’autres indications spatio-temporelles intratextuelles
nous informent de la durée approximative écoulée depuis le départ du maître, tout en rappelant des
échanges précédents. Dans cette lettre, le chef des eunuques, principal responsable de la sécurité et
de la surveillance des femmes au sein du harem d’Usbek, écrit à son maître pour lui rapporter une
fâcheuse nouvelle : Roxane, l’odalisque favorite du maître, a été surprise en flagrant délit de
trahison et d’adultère. Cette femme impostrice a trompé la vigilance des eunuques et du maître, en
simulant la vertu, jusqu’au jour où elle a été surprise avec son amant au sein du sérail. Solim recourt
à la narration (utilisation du passé composé), à des phrases explicatives, à la troisième personne
pour raconter la scène et donner plusieurs détails à Usbek, notamment la résistance sanglante de
l’amant qui a blessé et t plusieurs gardes avant d’être tué lui-même. Solim fait appel au discours
narrativisé : « il voulait même rentrer dans la chambre, pour mourir, disait-il aux yeux de Roxane »
rapportant ainsi fidèlement le discours de l’amant pour corroborer la thèse de la culpabilité de
Roxane tout en donnant au récit une portée dramatique, comme si le maître assistait lui-même au
spectacle qui est décrit.
2-Unefortedimensionexpressive:l’ethosduserviteur
Dans sa lettre, Solim ne se limite pas à exposer les faits. Au-delà de la fonction référentielle et
factuelle, il doit tout faire pour prévenir et détourner la colère d’Usbek qui reste le maître
tyrannique et absolu craint de tout le harem et de ses esclaves. En tant que chef des eunuques chargé
de la sécurité du harem et de la vertu des femmes qui l’occupent, Solim sait qu’il est le principal
responsable du désordre qu’il rapporte à son maître. Il doit donc, tout en reconnaissant une part de
culpabilité, redoubler d’ingéniosité pour se justifier aux yeux du maître. La forte dimension émotive
de la lettre s’explique, en effet, par le besoin de l’esclave de transmettre une image laudative de lui-
même. Il joue principalement sur l’ethos en brossant par divers moyens, notamment grâce à la
caractérisation (serviteur fidèle, affreux désespoir je suis), à la négation à portée argumentative,
un portrait qui conforte l’idée de sa fidélité. Il se présente comme le double du maître en jouant sur
les pronoms d’interlocution « je me plains (…) et je te plains. Voici tes malheurs et les miens » qui
insistent sur le fait que le je et le tu, dépendant l’un de l’autre, sont touchés, en même temps, par le
même malheur. L’expression émotive du désespoir, de l’étonnement, de la colère, du désir de
vengeance est donc commune au locuteur (Solim) comme à son interlocuteur (le maître). Pour
insister encore plus sur son dévouement et son innocence, l’esclave recourt à diverses stratégies
argumentatives et persuasives : il fait appel notamment au serment et à d’autres verbes performatifs
(je jure, par tous les prophètes du ciel, que…) pour donner du crédit à son discours.
3-lafonctionconative:ladominancedupathos
La lettre, en tant que support du discours, accorde ici une place importante au destinataire qui doit
non seulement être informé du malheur qui a mis en péril son honneur, mais aussi être influencé
dans sa prise de décision. La répétition du verbe « plaindre » dès le début de la lettre insiste
d’emblée sur la dimension pathétique et élégiaque du discours. Les rituels de l’écriture épistolaire et
les appellatifs insistent sur la hiérarchie et la place sociale des deux interlocuteurs : les apostrophes
« magnifique Seigneur », « sublime Seigneur », par l’antéposition de l’adjectif et l’utilisation du
substantif nobiliaire Seigneur, sont des titres ou des appellatifs protocolaires l’esclave reconnaît
le pouvoir de son maître et le glorifie. Tandis que l’esclave, en se désignant, utilise plutôt une
organisation opposée des mots, notamment la postposition du qualificatif, « serviteur fidèle » qui
insiste d’abord sur la servitude.
L’importance de l’argumentation et des procédés de persuasion dans le discours. Sur le plan
rhétorique, ce discours, relève aussi du genre judiciaire puisque l’eunuque déploie toute son
ingéniosité verbale pour s’innocenter et rejeter la responsabilité sur Roxane, la femme impostrice
qui a su tromper tout le monde, y compris le maître lui-même. Solim cherche à se défendre et
s’innocenter aux yeux du maître ; il veut influencer son jugement, prévenir sa colère et, surtout,
prouver son dévouement et sa fidélité, d’où le choix des questions rhétoriques, des impératifs et de
l’auto-accusation l’eunuque fait son mea-culpa : « oublie tous mes services ; regarde moi
comme un traître...). Cette auto-accusation est une prétérition accusatoire, une démonstration
indirecte d’innocence qui ne vise qu’à amener le maître à le disculper. La fonction conative ici
transparaît dans cette volonté de l’eunuque de manipuler le jugement de son maître afin de susciter
sa magnanimité tout en détournant son désir de vengeance vers Roxane, l’infidèle. Le recours au
vocatif et à l’ironie « Roxane, la superbe Roxane, ô Ciel ! à qui se fier sormais » a pour but de
prouver au maître que ce qui est arrivé dans le harem n’est pas à cause de sa négligence personnelle,
mais de l’ingéniosité de la femme adultère qui a trompé le maître lui-même : « Tu soupçonnais
Zélis, et tu avais pour Roxane une sécurité entière ». Ce rappel des faits, qui introduit implicitement
la voix du maître lui-même (polyphonie énonciative), fonctionne comme un argument en faveur de
l’innocence de l’eunuque, il montrer que si la vigilance du maître lui-même a été trompée, comment
celle de l’esclave ne le serait-elle pas ?
En somme, cette lettre, sur le plan communicationnel, remplit trois fonctions principales. La
première est factuelle et informative : le chef des eunuques informe son maître des nouvelles
inquiétantes qui ont perturbé le sérail (la découverte de la trahison de Roxane). La deuxième
fonction, liée au destinateur, exprime les craintes et les émotions de Solim qui est conscient de sa
responsabilité et du danger qui le guette. Il mobilise différents moyens linguistiques pour exprimer
son respect, sa fidélité, son vouement à son maître et ses regrets face à la tournure des
événements. La troisième fonction, et l’une des plus importantes dans cette missive, se rattache au
destinataire de la lettre (fonction conative). Solim produit un discours pathétique et essaie
d’influencer le jugement de son maître, de l’amener à lui pardonner et de détourner sa colère et son
désir de vengeance contre la femme infidèle.
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