
PARTIE 1 : LA REMISE EN CAUSE DU PARADIGME WALRASIEN
1.1 Le modèle walrasien et ses limites explicatives
Pour mesurer l'ampleur de la rupture opérée par les théoriciens non walrasiens, il convient
de rappeler brièvement les fondements du modèle auquel ils s'opposent. La théorie de l'équilibre
général, développée par Léon Walras à la fin du XIXe siècle et rigoureusement formalisée par
Kenneth Arrow et Gérard Debreu dans les années 1950, repose sur un artifice théorique central :
le commissaire-priseur.
Ce personnage fictif a pour fonction d'annoncer des prix, de recueillir les offres et les
demandes des agents, et d'ajuster ces prix jusqu'à ce que tous les marchés soient équilibrés. Aucun
échange effectif n'a lieu avant que ce point d'équilibre ne soit atteint – c'est le mécanisme du
tâtonnement walrasien. Les agents économiques, dans ce cadre, sont de simples "preneurs de
prix" qui optimisent leurs choix sous des contraintes exclusivement budgétaires, sans jamais
rencontrer de limitation quantitative.
Ce modèle présente une cohérence logique remarquable et démontre, sous certaines
conditions, l'existence d'un équilibre général optimal au sens de Pareto. Cependant, son pouvoir
explicatif se heurte à une difficulté majeure : il ne peut rendre compte du chômage involontaire.
Dans l'univers walrasien, tout chômeur est soit volontaire (il refuse de travailler au salaire
d'équilibre), soit frictionnel (il est momentanément entre deux emplois). Le chômage keynésien,
caractérisé par l'incapacité de travailleurs qualifiés et disponibles à trouver un emploi au salaire
courant, constitue une impossibilité logique dans ce cadre théorique.
C'est précisément cette lacune explicative que les théoriciens du déséquilibre
entreprennent de combler, en abandonnant l'hypothèse du commissaire-priseur pour explorer les
conséquences d'échanges effectués à des prix non équilibrants.
1.2 Don Patinkin et les premiers effets de déséquilibre
L'ouvrage de Don Patinkin, Money, Interest and Prices (1956), marque une étape décisive
dans la remise en cause du modèle walrasien. Patinkin, sans encore proposer une théorie complète
du déséquilibre, introduit l'idée fondamentale que les déséquilibres sur un marché ont des
répercussions sur les autres marchés, ce qu'il nomme les "effets de report" (spillover effects).
L'intuition de Patinkin est la suivante :
Si un agent ne peut pas vendre sur le marché du travail toute la quantité de travail qu'il
souhaite, son revenu effectif diminue. Cette contrainte quantitative sur le marché du travail
se "reporte" alors sur le marché des biens, où sa demande effective sera inférieure à celle
qu'il aurait formulée dans une situation d'équilibre général. Symétriquement, un
entrepreneur qui ne peut pas écouler toute sa production sur le marché des biens réduira
sa demande de travail.
Patinkin introduit ainsi une distinction cruciale entre :
L'effet de substitution lié aux variations de prix relatifs