Telechargé par Erceau jean

La gestion des connaissances : outil pour les défis actuels ?

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Le compagnonnage au XXIème siècle :
Une transmission traditionnelle initiatique des savoir-faire
Jean ERCEAU*, Dominique SAFFRE **, Jean-Louis ERMINE***
*Directeur de Recherche E.R, Office National d’Etudes et de Recherches Aéronautiques et Spatiales. France
** Nantais la Philosophie de l’Union, Président de l’Union Compagnonnique Du Tour de France des Devoirs Unis.
France
*** Professeur émérite, Institut Mines-Télécom (IMTBS). France
Mots clés : Compagnonnage, Transmission des savoirs, Parcours initiatique, Conscience
Résumé : Le compagnonnage est, en France, un système spécifique séculaire de
transmission des connaissances traditionnelles sur des domaines précis liés aux métiers de la
pierre, du bois, du métal, du cuir et du textile, ainsi qu'à l'industrie alimentaire. La méthode de
transmission repose sur les interactions entre la réalité de la matière et la réalité de ce qui n’en
n’est pas, elle se situe dans les quatre dimensions de l'espace et du temps mais aussi dans une
cinquième, celle de la sémantique, et dans une sixième, celle de l’esprit, où s’exprime entre
autres des vertus et des valeurs de l'éthique et de l'esthétique.
1. Introduction
Le compagnonnage a été inscrit en 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel
immatériel de l’humanité (UNESCO, 2010)
Il s’agit, en France, d’un système spécifique de transmission des connaissances
traditionnelles sur des domaines précis qui est en place depuis le Moyen Âge. Le système
français du compagnonnage est un mode unique de transmission des savoirs et savoir-faire liés
aux métiers de la pierre, du bois, du métal, du cuir et du textile, ainsi qu'à l'industrie alimentaire.
Son originalité réside dans la synthèse de méthodes et de procédés de transmission des
savoirs extrêmement variés : itinérance pédagogique à l'échelle nationale (période dite du Tour
de France) et même internationale, rituels d'initiation, enseignement scolaire, apprentissage
coutumier et technique. Le mouvement compagnonnique concerne près de 45 000 personnes
qui appartiennent à l'un des trois groupes de compagnons en France.
Après une période d’apprentissage de deux à trois ans, l’aspirant au grade de Compagnon
exercera son métier d’abord localement avant d’entreprendre son Tour de France. Celui-ci
durera de sept à dix ans. Une fois terminé, il devra réaliser un chef d’œuvre. Il s’agit d’une pièce
de métier dans laquelle il devra inscrire non seulement ses savoirs, ses connaissances et ses
savoir-faire, mais aussi sa maitrise de l’esthétique. Ce n’est qu’après avoir présenté son chef
d’œuvre à un panel de compagnons de différents métiers, et répondu à leurs questions, qu’il
sera reconnu comme compagnon. La cooptation se fait au cours d’une cérémonie initiatique
spécialement dédiée, au cours de laquelle lui sera donné son nom de compagnon et le baudrier
de couleur rouge, marque des compagnons. Il pourra alors commencer à transmettre et à
accompagner ceux qui se sont engagés sur un chemin essentiellement personnel.
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Le compagnonnage est généralement considéré comme le dernier mouvement permettant
de pratiquer et d'enseigner certains savoir-faire professionnels Anciens, de former à l'excellence
dans le métier, de lier étroitement le développement de l'individu à l'apprentissage du métier et
de pratiquer des rites d'initiation propres au métier.
Toujours considéré comme le conservatoire de l’histoire des métiers, le compagnonnage
se révèle de plus en plus dans le monde actuel comme une offre pour valoriser par le travail ce
qui, dans l’être humain, fait de lui un humain : sa conscience et son intelligence.
Cet article met en exergue et précise ce qui fait depuis plusieurs siècles l’originalité du
compagnonnage : une méthode et des techniques de transmission. Il montre en quoi, pourquoi,
comment et pour quoi faire, cette méthode et les techniques associées en font actuellement une
force sur le marché du travail puisque les effectifs du compagnonnage, toutes composantes
confondues, ont doublé en France depuis une dizaine d’années.
• Le quoi, c’est la méthode elle-même. Une méthode essentiellement subjective.
Elle s’adresse à l’être humain en ce qu’il est une singularité consciente et
responsable.
• Le pourquoi, c’est parce toute action, tout comportement, toute posture de l’être
humain, trouve son origine dans des débats intérieurs au sein de sa conscience.
Les éléments des dynamiques de la pensée doivent être parfaitement identifiés et
maitrisés pour être pilotés avec méthode.
• Le comment réside dans le pilotage des débats intérieurs pour l’élaboration de
visées intentionnelles, parce qu’une cible a été perçue et identifiée, cible sur
laquelle doit porter l’action, comme la frappe du maillet sur le ciseau par exemple.
Intentionnelle parce que l’action à entreprendre n’est pas due au hasard, mais bien
à une intention décidée a priori.
• Le pour quoi faire est dans la création et le suivi d’un chemin de vie qui par le
travail apporte la réussite des projets, la satisfaction des espoirs, ainsi que la joie
et le bonheur. Ce pour quoi faire se réalise dans l’acquisition des savoir-faire, leur
exploitation et leur transmission, et au-delà, avec un état d’esprit certain, dans la
vie des familles et des structures communautaires, dans l’entraide et la protection
de leurs membres.
Dans le compagnonnage il n’y a pas d'élèves ni de professeurs mais des compagnons en
devenir et des Anciens qui se font devoir de transmettre. Cet article décrit certains des aspects
originaux de la méthode et des techniques de transmission. Il traduit la posture pédagogique qui
mobilise la conscience et la pensée d’un apprenant qui suit la démarche compagnonnique.
Conscient des enjeux et des défis actuels, fort d’un héritage concernant les interactions
entre la réalité de la matière et la réalité de ce qui n’en est pas, le compagnon trace son chemin
de vie dans les quatre dimensions de l'espace et du temps mais aussi dans une cinquième, celle
de la sémantique, et dans une sixième, celle de l’esprit, essence entre autres des vertus et des
valeurs de l'éthique et de l'esthétique.
Dans le compagnonnage, chacun avance sur son chemin avec ses responsabilités et ses
devoirs, et se positionne en tant que singularité consciente en recherche de lumières lui
permettant de se perfectionner.
2. Le compagnonnage, une tradition et une histoire, (Thibault 2022).
Historiquement, le compagnonnage commence au XIIème siècle avec la construction des
cathédrales. Alors que les travaux en bâtiments étaient l’apanage des moines, ceux -ci sont
confiés à des laïcs. Architectes et maîtres d’œuvre ne dépendent plus des abbayes, ce sont des
hommes francs. Dans les différents corps de métier, la transmission s’effectuait dans un cercle
très restreint, en général familial. La logique était une logique de partage intergénérationnel. Il
s’agissait surtout de donner au descendant un métier qui lui permettrait de vivre.
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Au XIXème siècle, l’artisanat s’est considérablement développé. Le compagnon sent
monter une concurrence qui affecte l’économie familiale. Il faut à la fois s’en distinguer et se
rapprocher des autres compagnons. Des communautés se structurent et s’organisent avec des
rituels, des grades et distinctions. Sur certains diplômes, on voit inscrit compagnon à vie, ce qui
permet de conserver les Anciens dans les communautés et de leur donner la possibilité de
transmettre.
L’histoire du compagnonnage en France est tumultueuse, avec de nombreuses divisions
et luttes. Ce n’est qu’en 1889 que fut fondée l’Union compagnonnique des compagnons du tour
de France des devoirs unis, qui est la première tentative aboutie de rassemblement, en un même
mouvement, des sociétés de Compagnons et des Devoirs que des différends avaient si
longtemps séparées. Nous prendrons ici l’exemple de cette association (il y en a trois en
France).
Malgré cette histoire difficile, le compagnonnage a toujours permis aux ouvriers de se
perfectionner dans l’apprentissage de leurs métiers et développé un système d’entraide sur le
Tour de France pour trouver du travail, être hébergé et soutenu en cas d’accident de la vie.
Au XXème siècle, les Anciens prennent conscience qu’ils sont eux-mêmes des chefs
d’œuvre vivants. Ils se sont construits eux-mêmes, par eux-mêmes et, peut-être trop, pour euxmêmes. Ils en prennent aussi conscience et se font progressivement devoir de s’approcher des
jeunes et d’en reconnaitre le potentiel. Avec eux, ils établissent des liens de confiance mutuelle
qui permettent de guider leur premier pas et de les accompagner quelque temps sur les pas
suivants. Ensuite, ces derniers s’engageront sur un chemin de vie personnelle et professionnelle,
jusqu’à se construire compagnon, dans la maitrise des épreuves, notamment celle de la
réalisation d’un chef-d’œuvre. Ils seront reconnus comme tel, autant par leur manière d’être et
de travailler, que par leurs connaissances et leurs savoir-faire, et par les valeurs éthiques et les
vertus dont ils sont empreints.
Au XXIème siècle, la force du compagnonnage est d’avoir conservé au sein du concept
de métier, l’idée du travail en tant qu’engagement personnel et qualifié, idée qui semble avoir
progressivement disparu derrière le concept d’emploi.
Aujourd’hui, L’Union Compagnonnique représente, dans plus de 25 villes, des
professions très variées : métiers du bâtiment, métiers de bouche mais aussi de nombreux
métiers d’art ou de l’industrie. Elle organise un système de formation très personnalisé en cours
du soir dans les Cayennes (les maisons qui accueillent les jeunes et dynamisent le réseau local
des adhérents) et des stages de perfectionnements professionnels animés bénévolement par les
compagnons. L’élément essentiel reste le dialogue permanent entre le compagnon et le jeune
apprenant.
Le compagnonnage n’appartient donc pas seulement au passé. Il est encore une réalité
bien vivante qui tient une place importante dans le monde du travail et, aujourd’hui comme
hier, sur les plus grands chantiers de construction, les travaux les plus délicats sont souvent
confiés aux compagnons. Perpétuer l’œuvre des Anciens et guider la jeunesse ouvrière dans un
monde en mutation sont les raisons d’être du compagnonnage à l’Union Compagnonnique.
3. Le compagnonnage, une tradition et une organisation qui le pérennise.
La formation compagnonnique s’effectue par transmission progressive des savoirs,
savoir-faire et des connaissances suivant un parcours exigeant et long (Union
Compagnonnique, 2022).
L’Union Compagnonnique accueille les jeunes à partir de 18 ans, ayant au minimum un
CAP (Certificat d’Aptitude Professionnelle de l’Education Nationale), après une période
d’observation et de formation, il devient sociétaire. Après la réalisation d’un premier travail
(pièce de métier) il devient aspirant. Pour devenir compagnon, le professionnel, qu'il soit
homme ou femme, doit être âgé de moins de 37 ans et réaliser une œuvre d’un très bon niveau
technique (pièce de réception). Il faudra néanmoins une dizaine d’années de pratique, et souvent
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plus, pour que le Compagnon s’engage dans la réalisation d’un « Chef d’œuvre », pouvant lui
mériter la Couleur blanche du Compagnon fini.
Le compagnonnage propose une voie de perfectionnement de soi-même par soi-même
pour soi-même. Un perfectionnement qui s’exerce sur une voie bien balisée avec un Tour de
France. Cette voie est une voie de travail qui subjective celui qui s’y engage, car c’est par son
travail et par ce qu’il est, qu’il apportera aux autres et au monde, ce qu’il sait, ce qu’il sait faire
et ce qu’il connait.
Cette voie n’est pas du tout concernée par son environnement qu’il soit considéré dans
ses aspects matériels, sociétaux, politiques, religieux, philosophiques, scientifiques,
technologiques ou autres. L’environnement ne concerne pas la voie, mais uniquement celui qui
s’y est engagé librement, et lui seul. Pour le compagnonnage, celui qui est concerné, c’est l’être
humain qui est sur cette voie, et c’est en cela qu’elle est une voie intrinsèquement subjectivante.
Si l’histoire rapporte des échauffourées entre des compagnons, celles-ci n’étaient que le
fait d’êtres humains défendant non pas la voie compagnonnique en tant que telle, mais leurs
intérêts personnels et collectifs concernant la société compagnonnique à laquelle ils
appartenaient. L’histoire rapporte aussi, que depuis des temps immémoriaux, quelle que soit
l’époque et ses multiples troubles, cette voie est restée vivante parce qu’elle est porteuse de
quelque chose, qu’on appelle maintenant tradition compagnonnique. C’est une voie de
perfectionnement qui élève la conscience à des niveaux de perception et d’action. Ils permettent
de donner du sens et de l’esprit à la matière et d’en faire comme Rodin un penseur, comme
Eiffel une tour, comme Bartholdi la Liberté éclairant le monde ou comme Michel Ange une
rencontre spirituelle exprimée du bout des doigts.
Cette voie est restée vivante parce qu’elle est porteuse de trois processus : celui du
recrutement, celui d’une formation par la transmission initiatique et progressive des
connaissances, celui du maintien par les Anciens de l’opérationnalité de ces deux processus à
un niveau d’excellence. Cependant, ce niveau d’excellence ne peut être maintenu dans le temps
que par des Anciens qui le possèdent eux-mêmes dans leurs propres connaissances, et dans ce
qu’ils sont. Ce troisième processus est donc nécessairement réflexif : les Anciens qui en sont
responsables doivent donc le vivre aussi pour eux-mêmes et en eux-mêmes. Ces trois processus
constituent ce que Humberto Maturana et Francisco Varela ont appelé l’« Autopoïèse »
(Maturana & Varela, 1980), de auto (soi-même) et de poïesis, créer, entretenir. Il s’agit des
processus intrinsèques du vivant qui pérennisent son soi-même quel que soit son environnement
et ses contraintes. Le soi-même du compagnonnage étant la connaissance et la transmission de
cette connaissance, les trois processus sollicitent, au plus haut niveau de responsabilité, la
conscience de ceux qui assurent la préparation des apprenants auxquels ils vont transmettre, la
conscience de ceux qui transmettent en termes de savoir, savoir-faire et connaissance, et la
conscience de ceux qui, en termes de meilleur niveau d’opérationnalité, doivent rester
conscients de devoir maintenir à ce meilleur niveau les trois processus, y compris le troisième
donc celui dont il sont les acteurs.
4. Du désir d’en connaitre à l’acquisition de connaissances
4.1 Le désir d’en connaitre
Le désir de connaître est certainement un trait commun à tous les êtres humains. Toute
situation cognitive met en jeu la distinction entre ce qui est à connaître et ce qui est connu. Ceci
met en évidence deux niveaux de réalité : celui de la matière (du quoi à connaitre) et celui de la
conscience (du quoi connu).
Le désir d’en connaître exige du sujet un engagement sensoriel interactif pour le passage
du premier au second niveau par une inscription psychique et physique qui l’enrichit. Cet
enrichissement lui permet d’améliorer à la fois son engagement expérientiel dans la situation
cognitive et la situation elle-même. L’acquisition de connaissance est donc une dynamique qui
s’améliore elle-même avec les résultats qu’elle génère, ce qui en fait une démarche
d’enrichissement progressif du sujet.
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Un troisième niveau de réalité est celui du « Quoi » en lui-même, indépendant de toute
conscience susceptible d’en connaitre par une expérience sensible. C’est « la chose en soi » du
« Quoi » que Kant distingue du « phénomène. Celui-ci est ce que le « Quoi » nous donne à
percevoir sensoriellement de lui-même et dont la conscience perceptive en élabore une forme
autoréférente qu’il faut référencer dans son environnement pour en connaitre.
4.2 De la perception au savoir
Le savoir est objectivation des perceptions. Ce qui est perçu est conceptualisé et codifié
avant d’être référencé, catégorisé et mémorisé, structurellement et sémantiquement. Ce sont des
textes, des schémas, des tracés, des formes, des tableaux, des calculs, des équations, des
symboles. Conceptualisés par l’entendement, ils seront traités dans des débats intérieurs par
induction, déduction, abduction et rationalisation, suivant des règles logiques, des procédures
et des théories. C’est l’itinéraire obligé de construction des savoirs qui se capitalisent en
mémoire, qu’elle soit humaine ou artificielle. Ils seront organisés en ontologies de façon à être
enseignés de façon rationnelle, en théorie comme en pratique, et à pouvoir être pris comme
référentiel empirique pour des ajustements d’apprentissage ou de réalisation de pièce de métier
courantes.
4.3 Du savoir au savoir-faire
Pour être utile, le savoir doit être exploité dans l’action. Il doit s’inscrire dans le faire pour
devenir savoir-faire. Le savoir est expérimental. Il s’acquiert sur le mode de l’explication et de
l’extériorité. Il est mémorisé. Il reste dans l’abstraction. Il n’est donc pas situé par rapport à une
cible. Le savoir-faire est dans la capacité à exploiter les savoirs dans l’élaboration de visées
intentionnelles pertinentes qui traduisent des comment, et à les actualiser de la meilleure façon.
Le savoir-faire est donc expérientiel.
Toute actualisation d’une visée intentionnelle en direction du monde, toute action sur sa
matérialité, déclenche une réaction qui impacte celui qui en est l’auteur. Et c’est dans le vécu
de cette expérience action-réaction que l’être humain apprend. Il apprend en mémorisant le
couple action-réaction, et en le tenant à disposition de ses acteurs de la pensée pour une nouvelle
action. S’initialise ainsi une succession de boucles action-réaction-action que Francisco Varela,
a appelé énaction (Varela, 1993). Par énaction, l’être humain apprend dans l’expérience, et
réutilise immédiatement les savoirs qu’il tire de cette expérience.
4.4 Du savoir-faire à la connaissance
Dans les successions de ces boucles d’énaction, l’être humain perfectionne
progressivement les parties de lui-même concernées, à la fois dans la réalité matérielle de son
corps physique et dans la réalité de sa conscience. Ces expériences de vie faisant partie du
travail, elles ne cessent de se répéter. L’être humain qui écoute et parle à l’objet matériel sur
lequel ou avec lequel il travaille, fini par se l’approprier et faire corps avec lui. Ainsi en est-il
du menuisier avec ses rabots, du boulanger avec la pâte à pain, du guitariste avec sa guitare.
Les mains du menuisier, du guitariste et du boulanger se transforment dans la recherche du
perfectionnement de l’action par élévation du niveau qualitatif des connaissances. Pour bien
montrer que connaitre affecte à la fois le corps physique et le mental, Varela propose de
considérer l’acquisition de connaissance comme une dynamique interactive d’incarnation :
« Par le mot incarné, nous voulons souligner deux points : tout d’abord, la cognition dépend
des types d’expérience qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensorimotrices ; en second lieu, ces capacités individuelles sensori-motrices s’inscrivent elles-mêmes
dans un contexte biologique, psychologique et culturel plus large. » (Varela, 1993).
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5.
L’Ingenii de la connaissance
5.1 La connaissance est une affaire de conscience
Le terme « Ingenii » est emprunté à Descartes qui cherchait à comprendre ce qui donne à
l’être humain la capacité de penser et de traiter ses idées en première personne dans une quête
de vérité. Pour ce faire, Descartes avait établi, une dizaine d’années avant ses « Méditations »
et le « Discours de la Méthode », 21 règles pour diriger lui-même l’ingenii de sa pensée :
« Regulae ad Directionem Ingenii » (Descartes, 1646). Son « Je pense donc Je suis » renvoie à
la réflexivité de la conscience, au doute et à l’existence de soi en tant que « Je ».
La conscience est un concept difficile à définir, tant le mot est polysémique. Comme le souligne
Michel Bitbol (Bitbol, 2014), « c’est la définition même de la conscience qui pose un
problème […] la conscience n’est ni quelque chose, ni rien. Ni quelque chose car elle n’a pas
le statut de chose que l’on pourrait objectiver puisqu’elle est elle-même ce qui définit les choses
et en permet l’objectivation, ni rien parce qu’il est strictement impossible d’évacuer le problème
de la conscience, car même le plus physicaliste des neuroscientifiques, en proposant son
absence démontrerait qu’il en est lui-même conscient ».
Beaucoup d’approches de la conscience sont donc apparues en psychologie,
psychanalyse, philosophie, neurosciences, etc., Cependant, comme le dit Edelman : « Le fait
que les sensations puissent varier d'un observateur à un autre importe peu ; ce qui compte, c'est
que chaque observateur en ait. Nous pouvons alors considérer les êtres humains comme le
meilleur référent canonique pour l'étude de la conscience. » (Edelman, 2008).
Alors, si la seule définition crédible de la conscience est celle élaborée en première
personne, l’approche de la conscience repose ici sur cette constatation « naturelle » : l’être
humain est très conscient que, quand il pense, il ne sait pas ce que font ses neurones mais il sait
très bien ce qu’il pense et pourquoi ; il sait aussi très bien ce que font ses pensées et pour quoi
elles le font. Ce qui conduit à une conception et une définition essentiellement subjective. Ceci
dit, l’apprenant, qu’il soit dans une démarche compagnonnique, en cours préparatoire, au
collège, au lycée, en université ou en école d’ingénieurs, est humainement une singularité
consciente.
Les prises de conscience sont uniques et instantanées. La conscience les mémorise (dans
le Moi) et constituent le passé de la personne. Cette mémorisation efface le présent qui renait
instantanément dans une nouvelle prise de conscience et une nouvelle expérience de vie
instantanée. Instant après instant, ces expériences de vie se succèdent dans un continuum de
présents qui constituent une vie.
C’est la continuité de la relation interactive entre l’apprenant qui perçoit et ce sur quoi il
agit, qui porte le nom de travail. Le compagnonnage offre à celui ou celle qui s’y engage, une
voie de perfectionnement qualitatif de cette relation qui, dans sa continuité, va faire co-évoluer
la personne et l’objet sur lequel porte son travail.
5.2 La perception est une affaire de conscience
Pour transmettre il faut connaitre, pour connaître il faut savoir faire, pour savoir-faire il
faut savoir et pour savoir il faut apprendre. Or, nous ne pouvons apprendre qu’en comprenant
ce que notre conscience perçoit.
L’être humain, est doté de cinq organes des sens spécifiés par un type de perception. Ils
sont limités dans leurs performances. Ils ne nous permettent de ne percevoir que la matière et
les objets matériels. Ils sont continument soumis à des ondes, des pressions ou des effluves, qui
même convertis en stimuli, restent in fine disparates. De plus, les vitesses de propagation étant
très différentes, la simultanéité des signaux émis par un objet n’est conservée ni à la réception,
ni dans la synthèse des stimuli. Depuis les années 80, les scientifiques ont cherché à approfondir
leurs connaissances sur le cerveau et le système neuronal. Lors du dernier sommet, « Human
Brain Project » (Human Brain Project, 2023), des résultats remarquables ont été présentés.
Néanmoins, ce projet phare de la Commission Européenne (2013-2023) réunissant 256
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laboratoires dans 24 pays, a montré qu’en ce qui concerne la synthèse des stimuli et le sens
qu’il est possible de leur donner, le problème reste très complexe.
Comme aucun des résultats obtenus ne permettent de préciser le passage de la réalité
matérielle du système neuronal à la réalité de la conscience, nous postulerons donc que les
stimuli qui sont adressés par le système neuronal à la conscience percutent celle-ci. Percussion,
parce que les réalités étant différentes, comme le font des gouttes de pluie percutant le sable
d’une plage, chaque signal neuronal signifiant laisse sur la conscience perceptive un signifié,
son empreinte. Celle-ci in-forme la conscience, comme à chaque coup de maillet le ciseau du
sculpteur inscrit une forme dans la matière. Cette forme porte le nom de quale, qualia au pluriel
(Cahuzac & Claverie, 2003).
Les qualia n’appartiennent pas à la matière, ce sont des faits de conscience. Ils sont ce
qu’à chaque instant la conscience perçoit de la réalité de la matière et de la réalité du monde.
Les qualia sont donc intimes, personnels et non partageables. C’est ce que traduit Thomas Nagel
(Nagel,1974) quand il parle de « l’effet que cela fait » d’être présent au monde. Et quand il
lance « What is it like to be a bat? » (Cela fait quoi d’être une chauve-souris ?), il veut signifier
que l’expérience subjective n’est pas partageable. L’importance des qualia n’est pas tant dans
ce qu’ils sont, mais bien de ce que notre conscience en fait.
En conscience perceptive, les qualia sont corrélés par affinité qualitative. Leur voisinage
renvoie à l’expérience sensorielle dont ils témoignent. Les liens de voisinage donnent du sens
à sa forme. La technique picturale des impressionnistes et des pointillistes (Figure 1) met en
évidence cette corrélation : les voisinages que nous percevons par nos sens sont ceux qu’ils ont
peints dans la matière. Cet exemple ne concerne que la vision de près, mais peut être étendu
aux expériences musicales, œnologiques, ostéopathiques, olfactives, entre autres.
Figure 1 : Entre impressionnisme et pointillisme (Paul Boudet 1915-2011)
5.3 La mise en situation d’apprentissage
Toute prise de conscience est à la fois perception et vécu ressenti. C’est la conscience
d’être présent, ici et maintenant, dans une situation à laquelle un sens précis est attaché qui
permet l’expression et l’action. La prise de conscience comprise et interprétée est activée dans
des dynamiques de pensée successives pour préparer une action, tailler une pierre, élever une
charpente, élaborer un discours, peindre un tableau, jouer de la guitare, etc. A partir d’une prise
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de conscience « éclairée » d’un « Quoi », l’apprentissage concerne, la compréhension et la
conceptualisation de ce « Quoi » et la mémorisation progressives des dynamiques de pensées
ciblant intentionnellement son « Pour quoi faire », son « Comment », puis son « Pourquoi ».
Dans un environnement dédié à un apprentissage intentionnel, l’apprenant étant, en
conscience, a priori disponible et attentive, les situations pédagogiques sont d’abord créées
pour en éveiller les qualités perceptives. Celui qui prend la responsabilité de l’immersion de
l’apprenant dans une telle situation doit maitriser à la fois le « Quoi », son « Pour quoi faire »,
son « Comment », et avant tout son « Pourquoi ».
Une fois placé en situation d’apprentissage, l’apprenant doit être guidé pour percevoir au
mieux en plaçant sa conscience dans son regard, dans son écoute, dans ses mains, etc. Lorsqu’il
goutte un vin ou une sauce, sa conscience doit être sur sa langue et son palais. Lorsqu’il hume
quelque fumet, sa conscience doit être dans ses narines et quand il prend un outil, une casserole,
une truelle, sa conscience doit être dans sa main. Plus encore, quand il pousse une pièce de bois
sur une toupie, elle est, et elle doit être, dans chacun de ses doigts, jusqu’au bout de ses doigts,
pour éviter tout accident. Du tourneur au chirurgien, tous ceux qui pilotent des machines et des
robots le savent.
5.4 Les dynamiques de la pensée et leurs acteurs
La pensée du compagnon, comme celle de tout être humain, est activée préalablement à
tout acte opérationnel. Elle l’est nécessairement dans les débats intérieurs où doivent se
résoudre contradictions, doutes, incohérences (Lupasco, 1935). S’il n’y en avait pas au sein de
la conscience, il n’y aurait pas besoin de débats.
Régulateur :
Règles de pensée et d’action…
Forum de la pensée :
Dynamique de pensée
Langage intérieur
Débat intérieur
JE
MOI
EGO
Mémoire-Ressources :
Stratégies, Tactiques, Doctrines
Connaissances, Compétences…
Interface intériorité/extériorité :
Perception-Action…
Figure 2 : Les acteurs de la pensée au sein de la conscience
Dans les dynamiques de pensée qui animent ces débats, interviennent trois composantes
fondamentales, que nous appellerons les acteurs de la pensée (Figure 2). Ces composantes
seront appelées symboliquement : Je, Moi et Ego. Ces dénominations ne sont à mettre ni en
parallèle ni en analogie avec les très nombreuses et diverses acceptations de ces termes dans
des domaines très différents. Ces acteurs sont intimes et personnels. Ils sont à considérer comme
des acteurs ayant des compétences spécifiques et élémentaires bien définies, globalisant et
synthétisant de très nombreuses fonctions élémentaires. Ils peuvent mutuellement solliciter
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leurs compétences pour collaborer et coopérer dans des opérations représentationnelles et
cognitives (Erceau, 1991).
Dans le compagnonnage, l’apprenant, quel que soit son statut et le chemin qu’il a déjà
parcouru, peut, par introspection, les appréhender, les identifier, les écouter, les comprendre et
les piloter.
Ces acteurs sont :
• Ego, l’interface entre extériorité et intériorité. C’est la porte d’entrée-sortie de la
conscience. C’est Ego qui perçoit tout ce qui passe dans un sens et dans l’autre.
C’est une enveloppe, plus ou moins sensible en fonction de l’environnement,
Inévitablement, ces passages sont vécus dans l’émotion, l’Ego correspond donc à
l'intelligence émotionnelle (Wikipédia IE, 2023). Il doit être particulièrement
éduquée pour protéger la personne des effets de toute agression et de toute
tentation. Entre les violences et les désirs, l’Ego doit savoir où mettre le curseur
avec sagesse et pertinence, sous peine d’affecter l’opérationnalité des dynamiques
de la pensée.
• Moi est la mémoire des savoir-faire, des connaissances, de tous les acquis, de
toutes les situations, de toutes les expériences passées. C’est une mémoire
associative, façon hypertexte, où chaque élément peut être exploité
immédiatement et efficacement dans le débat intérieur de le conscience.
• Je est l’animateur et le régulateur des débats intérieurs et de l’ingenii de la pensée.
Dans cet ingenii, il y a aussi la raison et l’imaginaire. D’un côté la raison est
l’ensemble des règles logiques à respecter pour que les résultats des débats soient,
sans ambiguïté, efficaces et acceptables par les référentiels concernés, en
particulier ceux de l’environnement. De l’autre côté, l’imaginaire offre aux
acteurs de la pensée, un espace sans limite, sans dimension, sans temporalité, et
surtout sans la présence de la raison.
5.5 De la perception à l’action, le travail est une affaire de conscience
La conscience perceptive est continument alimentée par des millions de qualia. Cette
continuité donne au perçu, pris comme un ensemble de voisinages, une relative durée de
stabilité dans la pluralité et la diversité apportées par les flux de qualia. Dès qu’une rupture de
stabilité est perçue, s’enclenche une dynamique d’autocorrélation qualitative. Celle-ci se fait
par affinité prépondérante entre deux ou plusieurs spécificités des qualia traduisant, couleur,
parfum, saveur, son, dureté, douceur, luminosité…, appartenant à deux informations non
voisines.
Ces dynamiques d’autocorrélation sont naturelles, autonomes, non supervisées et
inaccessibles à toute réflexion consciente. Elles s’imposent au sujet qui perçoit. Elles font
émerger des formes qui, dans la continuité des flux de signifiés et par elles-mêmes, se
transforment, se déploient, se complexifient et s’enrichissent. Par là même, elles en deviennent
progressivement plus signifiantes, mais autoréférentes (Lussato, 1980). Elles constituent, en
conscience perceptive (Figure 3), les premières prises de conscience du réel. L’Ego, le Moi et
le Je, acteurs de la pensée, collaborent et débattent pour les référencer et les rendre
compréhensibles.
A partir de ces concepts et des acquis (le Moi) de la personne, l’Ego, le Moi et le Je,
engagent donc de nouveaux débats pour élaborer des représentations opérationnelles du perçu,
en particulier de la pièce matérielle concernée (Figure 3). Pour être opérationnelles, ces
représentations doivent être soumises à la raison afin d’être validées. La décision en revient à
Je qui contrôle les débats. Si les règles sont respectées la personne a raison, sinon ses pensées
retournent à la case « débat ».
Sachant a priori le pourquoi et le pour quoi faire de l’opération, le Je dispose d’une
représentation valide. Fort de ses compétences, il va néanmoins être attentif à de possibles
intuitions et inspirations (Figure 3), pouvant faire émerger en lui-même une idée intentionnelle
intelligente. Il la soumettra à de nouveaux débats pour l’élaboration du comment le plus
pertinent, c’est à dire la visée intentionnelle la mieux adaptée pour répondre à l’intention portée
10
par le pourquoi. Cette visée intentionnelle est l’image intérieure de l’action qui devra être
produite en extérieur sur la pièce. Tout dans cette visée doit être parfaitement repéré : position
de la main, position de l’outil, position de la pièce, trajectoire de la main et de l’outil, etc.
Figure 3 : le travail dans la conscience
Cependant, le Je peut décider de placer les débats dans l’imaginaire pour échapper aux
règles de la raison, afin qu’ensemble l’Ego, le Moi et le Je, puissent, sans contraintes, imaginer,
innover et créer. Quand le Je pense qu’une forme signifiante issue de ces débats peut être utilisée
dans une visée intentionnelle, il peut décider de ne pas la soumettre à la raison pour en conserver
l’originalité, le non-conformisme ou les aspects paradoxaux.
Débats validés ou non par la raison, c’est l’Ego qui sera in fine chargé de transmettre au
système neuromoteur les informations de commandes de l’action portée par la visée
intentionnelle (Fig. 3). Il s’agit d’une transduction : transmise par son porteur en conscience à
un porteur de nature neuronale différente, l’information intentionnelle reste la même.
6.
Tradition compagnonnique, l’apprentissage.
6.1 Apprentissage, perfectionnement et démarche initiatique
Dans le Compagnonnage, la Tradition est l’offre faite à tout être humain d’être
opérationnel là où il le faut quand il le faut, dans un certain état d’esprit qui relève de l’éthique
et des valeurs qui font de tout être humain un humain. En ce sens, la compagnonnage est une
démarche initiatique.
L’initiale, c’est la première lettre. Initier c’est faire faire le premier pas. Dans le
compagnonnage, initier se dit : s’initier soi-même et faire soi-même le premier pas. Ce premier
pas est un engagement, et il n’y a que le Je qui puisse décider de cet engagement : c’est le Je
qui dit « Je m’engage » (Erceau, 2021). Cet acte, effectué en toute liberté et en pleine
conscience, est le premier pas sur un chemin très personnel où chaque pas doit être en lui-même
initiatique, c’est-à-dire porteur de quelque chose de nouveau à découvrir et qui permet à
l’apprenant de progresser en savoir et en savoir-faire (Erceau, 2001). Cependant, nul ne peut
faire le premier pas sans prendre de risque pour lui-même et pour les autres, entre autres ceux
qui éventuellement se feront devoir de venir à son secours.
11
L’initiatique est un apprentissage et un perfectionnement de soi-même par soi-même.
L’initiatique impose donc avant tout une éducation de l’attention et un éveil de la conscience.
L’initiatique exige ensuite la maitrise des acteurs de la pensée et du langage intérieur qui leur
permet de donner de l’efficacité à leurs débats logico-cognitifs ou spontanément créatifs et
innovants. C’est le rôle de Je.
6.2 Apprentissage et transmission compagnonnique
Comment faire prendre conscience à l’apprenant qu’il commence à tracer un chemin qui
sera son propre chemin et qu’il sera le seul à pouvoir tracer et à pouvoir suivre ? Le quoi, le
pourquoi, le pour quoi faire, c’est de l’enseignement, c’est du discours. Ce qu’il en a compris
va immédiatement s’extérioriser dans sa façon de faire et de tracer son chemin. L’élaboration
du comment faire est inaccessible aux autres, mais signifiant pour lui, et uniquement pour lui.
Comment alors l’accompagnant peut-il en vérité aider l’apprenti à progresser sur un chemin qui
doit être le sien et non celui de l’accompagnant ?
Intentionnalité de l’accompagnant : faire progresser l’apprenant. En lui proposant de
vivre des situations qu’il a lui-même vécues et qui ont été pour lui initiatiques, l’accompagnant
ne pourra qu’éveiller et sensibiliser sa conscience perceptive. Mais ensuite, que lui proposer à
pour qu’il puisse progresser par lui-même, en lui-même et pour lui-même ? Dans des situations
intentionnellement pédagogiques, si l’accompagnant lui propose ses propres comment, par
l’entendement l’apprenant va les comprendre et les apprendre. Ce faisant, il va se placer dans
les pas de l’accompagnant, ce qui n’est pas le but.
La seule chose que puisse faire, et que doit faire l’accompagnant, est de proposer à l’apprenant
ses propres référentiels, ceux qu’il a lui-même utilisés dans ces situations. L’apprenant va les
comprendre et les apprendre et, poursuivant son travail, par ses débats intérieurs il va continuer
à élaborer des visées intentionnelles qui s’actualiseront dans des actions. Mais quand il percevra
les effets de ses propres actions, il constatera très vite qu’ils ne sont pas conformes à ce qu’il
attendait. Il comprendra qu’il y a erreur, une erreur qu’il faut rectifier, et c’est là que
l’accompagnant a un rôle majeur à jouer. « Qui n’a pas encore erré n’a pas encore commencé,
et les erreurs sont les maîtres qui enseignent ce que l’on doit faire ou non » (Maïer, 1618).
L’accompagnant doit alors guider la réflexion de l’apprenant sur la source de l’erreur, qui
n’est pas dans l’élaboration de la visée qui a conduit à l’action, mais dans le référentiel utilisé
qui n’est pas le sien. L’apprenant est amené à réfléchir et travailler sur l’ajustement du
référentiel au Quoi tel qu’il le perçoit, au pour quoi faire tel qu’il le comprend et au comment
tel qu’il le conçoit. Il s’agit l’entendement à l’ajustement. Par ajustement successifs, il modifiera
le référentiel, il y adaptera ses représentations, ses débats intérieurs et l’élaboration de visées
intentionnelles jusqu’à ce que ses action lui permettent d’obtenir les effets qu’il recherche. C’est
de cette façon qu’il va construire son propre référentiel. Pour chaque nouvelle pièce il en sera
de même et c’est ainsi qu’il construira son propre chemin.
Dans la méthode compagnonnique, la transmission se fait par transmission de référentiels
élémentaires. Dans un dialogue de conscience à conscience, l’accompagnement se fait sur des
dynamiques d’ajustement pilotées uniquement par le Je de l’apprenant.
6.3 L’Ego et l’intelligence émotionnelle
Quel que soit son âge, l’apprenti est fragile et vulnérable. Les formes autoréférentes constituant
la première prise de conscience lui font découvrir par l’Ego de nouveaux signifiants. Ceux-ci
peuvent être sources d’émotions plus ou moins intenses qui pourraient perturber les débats
intérieurs. L’Ego doit donc maitriser ces émotions en les filtrant intelligemment en fonction des
débats en cours : c’est l’intelligence émotionnelle « qui fait référence à la capacité d'une
personne à percevoir, comprendre, gérer et exprimer ses propres émotions, ainsi que celles des
autres, afin de résoudre les problèmes et réguler ses comportements » (Salovey & Mayer, 1990).
12
L’intelligence étant définie comme la capacité à prendre conscience ici et maintenant de la
dynamique d’une situation et de ses acteurs, d’en prévoir l’évolution et de décider d’intervenir
ou non de façon pertinente pour la contenir dans un cadre acceptable par le vivant. Dans des
travaux complexes, critiques et engageant économiquement, si l’Ego ne contient pas les effets
émotionnels d’une situation, les débats intérieurs puis les comportements et les actions peuvent
être entrainés dans des tourbillons conduisant à des excès et à des cycles « perceptionsréactions-perceptions » frisant le fanatisme. A ce titre, rappelons, entre autres, les batailles
compagnonniques de 1816 opposant à Lunel les tailleurs de pierre Enfants de Salomon et les
tailleurs de Maître Jacques (Tarde,1900).
7. Tradition compagnonnique, la voie du perfectionnement
7.1 La source du perfectionnement : curiosité, écoute, imagination
Les associations compagnonniques en France ont établis de nombreux musée du
compagnonnage pour exposer des pièces de métier, des chefs d’œuvre etc. (Arras, Bordeaux,
Limoges, Toulouse, Tours, Versailles, etc.). Leur objectif est de mettre les visiteurs, notamment
les apprenants ou futurs apprenants, dans une situation de découverte, donc de rupture avec
leurs acquis. Leur conscience éveillée étant sollicitée, ils devront essayer de trouver eux-mêmes
dans leur conscience leurs propres référentiels et piloter leurs débats intérieurs pour avoir des
réponses personnelles à leurs questions.
Regarder les pièces du musée de manière attentive et curieuse c’est le rôle de l’Ego, mais
cela ne suffit pas. Il faut prendre conscience de ce qui est perçu, et c’est le rôle du Je. Il faut
prendre conscience de la place et du sens de chacun des éléments qui constituent ces pièces.
C’est ainsi que l’on apprend le savoir et, réciproquement, que l’on apprend à apprendre.
Alors, l’apprenant peut découvrir que ces pièces lui parlent intérieurement, et qu’à travers
chacune, c’est un être humain comme lui qui parle. Mais ce dernier est déjà avancé sur son
chemin de vie compagnonnique. Il a ses propres référentiels. Quels sont-ils et que peut en
apprendre celui qui regarde ? Apprendre, c’est alors essayer de découvrir soi-même le sens de
l’idée que chaque chose ici et là porte en elle : la fleur tout en haut, la branche d’olivier qui est
tout en bas, le cercle qui est ici, le triangle qui est là, le carré qui semble tout soutenir, etc. C’est
écouter les débats intérieurs de celui qui par son travail les a inscrite dans cette pièce de métier
ou ce chef d’œuvre, c’est imaginer et prendre conscience que parmi tous les possibles il y en a
qui appellent à s’engager soi-même dans la voie du possible.
Les escaliers sont souvent nombreux dans les musées compagnonniques. Ils sont
construits dans les trois dimensions de l’espace. Ils portent aussi en eux-mêmes le temps,
quatrième dimension. Celui qu’il faut pour monter les marches, celui qu’il a fallu pour les
élaborer en conscience et celui qu’il a fallu pour les réaliser matériellement. Ces escaliers
portent aussi en eux une sémantique, celle de l’élévation. Elévation dans la réalité matérielle
qui renvoie à l’élévation de la pensée qui l’a conçue. Tout en haut, au-delà de la dernière marche
et de la matière, l’escalier conduit à l’invisible, à l’incréé. Il semble témoigner d’un manque et
interpelle la conscience. Elévation de la pensée qui dans l’invisible peut imaginer créer le
visible, là est le travail de l’architecte. Là est aussi le travail du sculpteur car dans tout bloc de
pierre sont potentialisés une tête de cheval, un enfant qui joue, une femme triste ou joyeuse, un
homme qui pense ou qui crie... Là est aussi le travail de l’apprenant qui apprend à créer au-delà
des limites de ses acquis.
7.2 Le perfectionnement compagnonnique : réalisation d’une « pièce de métier »
S’étant engagé dans la voie du possible, le visiteur a choisi un métier et est devenu
apprenant. Première étape, il a appris par entendement et ajustement successifs à créer ses
propres référentiels et à engager des actions au-delà de ses acquis. A partir du quoi de toute
chose, il a appris à chercher et comprendre leur pourquoi et leur pour quoi faire avant
d’engager des débats intérieurs pour élaborer des comment pertinents.
13
Ses progrès ont été reconnus par les Anciens qui lui ont proposé de réaliser une pièce de
métier. Il entre dans la tradition compagnonnique. Il s’agit d’éprouver l’apprenant par une
réalisation personnelle. Il doit en choisir le thème pour pouvoir témoigner au mieux de ses
savoirs et savoir-faire. Pour chaque apprenant, cette pièce doit aussi témoigner de l’intérêt porté
à l’instruction compagnonnique par l’expression matérielle et sémantique de ce qu’il en a reçu
et ce qu’il en a fait. Sa pièce devra aussi témoigner symboliquement de l’intérêt porté à la
société compagnonnique, de ce qu’il en a vécu et retenu lors de la participation aux événement
comme les fêtes des Cayennes, rassemblements des jeunes sédentaires et itinérants ou autres.
Ces témoignages sont importants pour les Anciens afin de situer l’apprenant sur son chemin et
de situer ce chemin dans le métier choisi et dans la tradition. Il s’agit pour lui d’une épreuve.
Dans le compagnonnage, il n’y a pas d’examen ni d’interrogation ciblée, mais bien des épreuves
individualisées qui témoignent d’un parcours initiatique.
7.3 Le perfectionnement compagnonnique : Le Tour de France et la réalisation d’une
« pièce de réception »
Une fois la pièce d’admission acceptée, l’apprenant est admis dans les rangs des aspirants
(Figure 4) au cours d’une cérémonie rituelle qui rappelle les composantes de l’harmonie que
tous doivent entretenir, en eux et dans la vie compagnonnique.
Figure 4 : Aspirants compagnons
L’aspirant va alors commencer à voyager, il va faire son Tour de France. Etape après étape,
il va s’engager sur un parcours de vie non-linéaire. Tout au long de son tour, les chantiers se
succèderont, chacun avec ses référentiels locaux. Il lui faudra sans cesse réactualiser ses savoirs et
réviser ses connaissances pour les mobiliser intelligemment dans des contextes imprévus. En
vivant les chantiers les uns après les autres, il prendra vite conscience qu’ils sont tous différents. Il
écoutera, décodera, interprètera, comprendra, réfléchira, et il y trouvera progressivement des
analogies. Différences et analogies l’aideront à ajuster, enrichir et perfectionner ses propres
référentiels. Il fera fonctionner son imaginaire et sa raison, et chaque étape lui apportera un peu
plus de lumière, de connaissance, de certitude et de confiance en soi.
Par expérience, les compagnons savent que sur les chantiers du monde ordinaire, les
problèmes qu’ils vont rencontrer ont souvent leur source en amont de la réalisation, non pas
dans l’intentionnalité globale du chantier mais dans quelque intentionnalité personnelle
orientant les référentiels vers le « pour soi » plus que vers « l’offre de soi ». Si la Tradition
compagnonnique est encore recherchée sur certains chantiers du monde ordinaire, n’est-ce pas
parce qu’elle est toujours porteuse d’une exigence d’éthique qui impose une qualification des
14
pensées par les vertus les plus nobles, et s’impose par la posture subjective « conscience,
confiance, intelligence » ?
Après 7 à 10 ans d’itinérance sur son Tour de France, l’aspirant sera amené par les
Anciens à réaliser sa pièce de réception qui devra être un chef d’œuvre. Il lui faudra souvent
plusieurs années pour le réaliser en dehors de ses heures de travail.
Quand sa pièce et lui-même seront prêts, il pourra la présenter, sous tous ses aspects et
dans tous ses détails, à un panel de Compagnons de différents métiers. L’épreuve est d’autant
plus difficile que, par tradition, un des Compagnons est chargé de poser des questions
déstabilisantes. Il s’agit de tester son Ego, son Moi et son Je dans la recherche de réponses face
à une rupture ou au-delà des limites connues. Comme pour une thèse présentée en université,
les Compagnons et les Anciens se retirent pour délibérer et reviennent face à l’aspirant pour lui
signifier ou non sa cooptation. Il est rare que la réponse soit négative, car l’aspirant a été suivi
jusqu’à être admis à présenter sa pièce.
La cooptation se fera au cours d’une cérémonie traditionnelle et initiatique spécialement
dédiée, au cours de laquelle lui sera donné son nom de compagnon et la Couleur, un baudrier
de couleur rouge, porteur de symboles (Philippon, 2022). Compagnon, il pourra alors
commencer à transmettre et à accompagner ceux qui se sont engagés après lui sur un chemin
identitaire et qualifiant par le travail.
8. Tradition et compagnonnage, les dimensions dans lesquelles s’exprime le travail
8.1 Le travail s’exprime dans l’espace et le temps
Comme le dit la Tradition, le Compagnon travaille la matière avec ses mains, même si
entre celles-ci et la matière il y a un outil, voire une machine-outil. La science physique nous
dit que la matière est ce qui compose tout objet ayant une réalité spatiale et massique. Mais la
nature de ce qu’est « la réalité » est beaucoup plus complexe. Avec l’outil, et la main, chacun
prend conscience de la réalité de la matière. Par le système sensoriel et la conscience perceptive,
elle est référençable dans trois dimensions orthogonales. Mais il n’y a pas que la matière qui a
une réalité. Pour chaque être humain, il y a des réalités personnelles, subjectives et intimes. Ce
qui résiste à la pensée a aussi une réalité (Nicolescu, 2016). Toute épreuve a sa propre réalité,
et les visées intentionnelles n’ont qu’un objectif, transformer ces réalités, les contourner voire
les faire disparaitre si elles posent localement des problèmes difficiles à résoudre.
Le temps aussi a une réalité intime et personnelle. Nous ne pouvons le partager.
Cependant, au sein d’un collectif qui l’accepte, les temps personnels peuvent être synchronisés
pour accomplir des actions dans l’espace d’un projet partagé. C’est le rôle des horloges et des
montres. Quand elles sont synchronisées, il y a un responsable de cette synchronisation. Si un
décalage est nécessaire, il doit être accepté par chacun des membres du collectif. L’heure d’été
et l’heure d’hiver en sont un exemple.
Dans tout projet collectif ou individuel, chaque tâche est spatialisée par une structure et
une organisation, et aussi par la matière concernée. Le projet évolue suivant une temporalité
qui lui est propre. Elle est linéaire et orientée vers le futur. Elle s’inscrit dans une temporalité
qui se veut universelle. En conséquence, pour chaque contributeur, intérieurement le temps
relatif au projet est linéaire.
Cependant, il est circulaire relativement à chaque tâche individuelle. En effet, le temps
appartient à la tâche et non à la matière concernée. Il s’appelle durée et, en intériorité comme
en extériorité, il s’inscrit dans le temps linéaire du projet. Néanmoins, en extériorité, il est
irréductible à l’espace-temps des physiciens et en intériorité il évolue dans une quatrième
dimension bien distincte des trois de l’espace.
8.2 Le travail s’exprime dans une 5ème dimension : celle de la sémantique
15
Maintenant, considérant que chaque tâche est intentionnellement pensée pour donner du
sens à la matière travaillée, les débats s’ouvrent dans une cinquième dimension, celle de la
sémantique.
Si le sens des choses était une évidence, faire des études n’aurait aucune utilité. Donner
du sens à une chose est une visée sémantique de la pensée. Inversement, la sémantique
synthétise un ensemble de pensées et des liens qui les unissent sous une forme autoréférente
porteuse d’une définition unique qui lui donne un sens qui lui est propre. Ainsi, les acteurs de
la pensée sont aussi les acteurs de la sémantique. Leurs débats dans le domaine de la pensée
s’effectuent dans la 5ème dimension intérieure propre à la sémantique.
Les études faites suivant la méthode expérientielle compagnonnique sont basées sur
l’offre systématique d’une certaine résistance à la pensée, aux désirs et à la volonté d’en
connaître. Le travail consiste alors à coopérer avec cette résistance. Interpellant son imaginaire
et sa raison, et tenant compte de ses intuitions et inspirations, le Je cherchera à piloter les acteurs
de la pensée pour élaborer des visées sémantiques pertinentes conduisant à l’élaboration des
visée intentionnelles adaptées à l’action souhaitée.
Or la sémantique, irréductible à l’espace et au temps, et portée par la visée intentionnelle
s’inscrira suivant sa propre dimension dans la matière même des choses travaillées. Ainsi, dans
la statue d’une vierge à l’enfant ou dans celle d’un cheval qui hennit, le sens a été inscrit dans
la pierre par la main et l’outil du sculpteur. La pierre devient une forme sémantiquement
autoréférente. La dimension sémantique y apporte une plus-value certaine, irréductible donc à
la matière et aux trois dimensions de l’espace, mais économiquement signifiante. Lorsque les
visées intentionnelles s’actualisent à l’extérieur par des actions,
Domaine de la conscience
Domaine de l’esprit
Domaine de la pensée
Domaine de la matière
JE
Qualification des
débats intérieurs
Qualification des
actions
MOI
Actions
EGO
Vertus et qualités
Figure 5 : Conscience, esprit, pensée, et matière
8.3 Le travail s’exprime dans une 6ème dimension, celle de l’esprit
Face à la réalité du monde matériel, il y a la réalité de la conscience (Nicolescu, 2016) et,
en intériorité, au-delà du domaine de la pensée, il y a le domaine de l’esprit (Fig. 5).
Dans les niveaux de conscience tels qu’ils sont vécus dans le monde ordinaire, sociétal,
philosophique et religieux, le mot « esprit » a des sens multiples, ce qui rend souvent difficile
certains échanges et collaborations.
16
En s’élevant bien au-dessus des problématiques de ce monde ordinaire, le niveau
opérationnel de la conscience quitte le domaine de la sémantique. Au-delà s’ouvre alors le vaste
domaine immatériel de l’esprit. S’y trouvent, à la fois en essence et existence, les valeurs et les
vertus irréductibles à la dimension sémantique. Ce sont par exemple, beauté, force, honneur,
gloire, franchise et autres, et les vertus force, justice, courage et tempérance, persévérance.
L’esprit dans son immatérialité ne peut avoir d’existence que dans sa propre dimension,
mais pas uniquement dans son propre domaine. S’élevant progressivement dans les niveaux de
conscience Je va passer du domaine de la pensée dans le domaine de l’esprit. Je va pouvoir s’y
inspirer de l’essence des valeurs et des vertus. Revenant dans le domaine de la pensée, il pourra
par lui-même qualifier les débats qu’il anime.
La dimension spirituelle est une composante traditionnelle et spécifique du travail
effectué dans le cadre du compagnonnage. Pour celui qui travaille la matière, son Je s’étant
élevé dans le domaine de l’esprit, les valeurs et les vertus dont il s’est inspiré en essence, se
retrouvent en existence dans son travail de la matière, comme il en a été de la sémantique.
Vertus et valeurs s’y déploient dans la 6ème dimension, donnant ainsi de l’esprit à son travail.
Figure 6 : Escalier, Chef d'œuvre réalisé par "Angoumois La fidélité", un compagnon
charpentier, en 1943, alors qu'il était prisonnier de guerre en Allemagne (Musée de Tours)
L’illustration symbolique en est donnée par les nombreux escaliers que l’on trouve dans
les musées compagnonniques (Figures 6 et 7). Cependant, ces escaliers sont de deux sortes. Il
y a ceux qui se terminent et ceux qui ne se terminent pas. On peut en faire une lecture
symbolique très instructive dans l’optique de la compréhension de cette 6ème dimension.
Les premiers se terminent en général par un palier entouré d’une balustrade. Les marches
qui se succèdent représentent l’élévation dans le domaine de la sémantique. A la matière de
chaque marche peut être donné un sens particulier. Le palier représente la fin de la matérialité
et des cinq dimensions dans lesquelles les visées intentionnelles sont élaborées en pensée.
Le palier témoigne du désir de faire une pause et de s’établir avec la volonté de maitriser
la richesse de ces vertus à un niveau de conscience où l’action est première. Pour ce type de
chef d’œuvre, il y a deux escaliers, l’un signifie l’élévation de la pensée, l’autre en signifie la
descente pour l’action utile : action de collaboration au sein d’un collectif, action
d’enseignement, de transmission et de soutien auprès des sociétaires et des aspirants.
Sur le palier, la balustrade est un encouragement à la contemplation de l’infini, et à la
découverte par inspiration de ce qu’il peut révéler d’absolu, d’éternel et d’universel. Cependant,
17
l’inspiration peut aussi être une appel à poursuivre son chemin de vie. Il faudra alors sauter la
balustrade et construire de nouvelles marches et de nouveaux paliers pour que, par élévation
progressive du Je dans les niveaux de conscience, la qualification spirituelle des dynamiques
de pensée se poursuive.
Pour les escaliers qui ne se terminent pas (Fig. 7), il n’y a ni palier, ni balustrade, ce qui
témoigne d’un libre accès à cette 6ème dimension. Au-delà du domaine de la pensée, celle-ci ne
peut être vécue qu’en esprit. Pour le Je du compagnon, et pour lui seul, le chemin de vie se
poursuit dans l’immatériel, l’invisible, l’impensable. C’est par des expériences dites spirituelles
à des niveaux de conscience successifs, qu’il sera imprégné par les essences des valeurs et des
vertus qui se présenteront à lui degré après degré.
Après chaque voyage, revenant dans le domaine de la sémantique spirituellement inspiré,
il qualifiera lui-même les débats intérieurs par les essences dont il s’est imprégné. Toujours
animé par la foi en lui-même et en la Tradition compagnonnique, en s’élevant encore dans la
dimension spirituelle, il pourra vivre des états de conscience qualifiés, par exemple, par la
charité, l’espérance, le devoir, la volonté, le courage, et autres… et les exprimer à l’extérieur et
sans média (sans passer par le domaine de la pensée) pour spécifier et qualifier des actions
uniquement par l’état d’esprit dans lequel il se trouve. On parle d’empathie, de compassion,
d’amour…
Puis, plus haut encore, il pourra vivre les non-tensions que sont la sagesse, la sérénité,
l’intelligence, la paix… A ces niveaux, rien ne bouge et tout est en mouvement. Rien ne bouge
pour soi mais tout bouge pour les autres. C’est, par exemple, de conscience à conscience,
l’expression d’un souffle offert à tous ceux en quête de quelque chose, ou en posture d’appel
ou d’attente, que seul la confiance en soi inspirée peut faire émerger.
Figure 7 : Pièce de réception du XIXe siècle
Les expériences de vie dans la dimension spirituelle ont connu à travers les âges et les
cultures bien des dénominations. Elles ont souvent été mal comprises car elles demandent un
engagement intime et personnel qui est vécu au-delà du domaine de la pensée. Cette expérience
est non partageable, et la penser pour lui donner du sens et en parler ne peut aucun cas être un
témoignage. C’est seulement un rapport que tout autre peut soit accepter par croyance ou rejeter
par défiance.
En dehors de tout dogme religieux ou autre, le passage du domaine de la pensée dans le
domaine de l’esprit requiert avant tout une grande confiance en soi, en ses savoirs, ses savoirfaire, ses compétences, ses connaissances. Ce n’est que sur ces bases qui le spécifient dans son
métier que chaque Compagnon construit son chef d’œuvre comme une « offre de soi ».
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Cependant, l’esprit absolu et universel est inaccessible à l’esprit humain. Alors les
compagnons le symbolisent par un triangle rayonnant dont l’interprétation peut être « Essence
Universelle ». On trouve ce triangle en haut des baudriers blancs portés par les compagnons
finis et sur les bannières des Cayennes. L’essence du compagnonnage et de ses traditions, est
représenté par une trinité : ses pères fondateurs que sont, Salomon (S), Maître Jacques (J)
et le père Soubise (S). Il est symbolisé par une équerre et un compas entrelacés, représentant
la rectitude de la raison et l’ouverture de la conscience (Fig. 8).
Figure 8 : Symbolisme des compagnons
9. Le compagnonnage, un travail de qualité confronté à la valeur travail
Actuellement, la valeur travail est devenue un centre d’intérêt majeur des économistes.
Cependant, voulant placer cette valeur dans un référentiel quantitatif, ils ne mesurent que la
quantité d’heures passées sur le lieu de travail. Dans la pratique d’un métier, les expériences de
vie enseignent que la valeur du travail, est peut-être plus du côté qualitatif que quantitatif. Les
économistes parlent d’une durée mais ne parlent pas du temps. Dans le compagnonnage, la
valeur travail est beaucoup plus qu’une durée, et les compagnons le savent depuis toujours.
En sémantique, rien ne se mesure, et parce qu’il s’agit du sens attribué aux choses, tout
s’évalue. La sémantique est donnée par les relations entre les différentes choses. Les cinq sens
habituels ne servent à rien pour appréhender les relations entre les objets qui ne sont pas
matériels. Or, ce sont ces relations qui donnent du sens à un ensemble d’objets (on pourra voir
l’exemple donné pour un ensemble de statues dans la parc du château de Versailles (Erceau,
2021a). Comme exposé précédemment, la pièce de réception, a été imaginée intérieurement,
est réalisée extérieurement dans le monde matériel. Par son existence, elle engage l’avenir de
la propre existence du compagnon. Quand les Anciens découvrent cette pièce, ils doivent
pouvoir y lire qui est celui ou celle qui s’est positionné en face d’eux. Quel est son Je, son Moi,
son Ego ? Quelles sont ses dynamiques de pensée, comment s’élève-t-il dans le domaine de la
pensée jusqu’à atteindre le domaine de l’esprit ? Qui est-il ou quelle est-elle en vérité ? où en
sont-ils dans le métier, sur leur propre chemin de vie et dans leur environnement proche, au
travail et en famille ?
En présentant le fruit de leur travail et de ce qu’ils sont eux-mêmes, en répondant aux
questions des Anciens, et en déjouant celles qui sont déstabilisantes, l’épreuve pour l’impétrant
est de trouver en soi les éléments les plus pertinents pour se sentir convaincu d’être digne
19
d’entrer dans la tradition et de porter en baudrier la couleur rouge. Quel que soit le métier,
l’existence de la pièce n’est qu’une manifestation concrète et réelle, traduisant la propre
existence du compagnon dans les six dimensions, et même au-delà.
10. Conclusion
Le compagnonnage est une des valeurs traditionnelles de la France. Depuis plusieurs
siècles le compagnonnage marque la pratique des métiers manuels et la transmission des
connaissances par une méthode rigoureuse, des règles morales et un état d’esprit qui force le
respect. Dans cet article, les auteurs ont voulu montrer pourquoi, en quoi, pour quoi faire et
comment le compagnonnage a évolué depuis le début du XXème siècle et se révèle de plus en
plus comme une composante incontournable de l’enseignement professionnel. Mais bien plus
encore, les réponses que tout collectif compagnonnique peut apporter à chacun est un plus dans
la recherche du bonheur. Bonheur dans la vie, c’est bonheur dans sa propre famille, le travail et
dans le métier. Le bonheur se construit en soi-même avec soi-même et avec les autres, même
dans un environnement plus ou moins agressif où les défis se succèdent. Le bonheur se construit
progressivement en le partageant dans une famille, sur un lieu de travail ou de loisir (Merle,
2022). Tout en restant ancré dans ses pratiques traditionnelles qui sont profondément humaines,
le compagnonnage a évolué en adaptant les moyens de ces pratiques mais pas leur nature
formatrice et qualifiante de l’être humain.
Ainsi, le compagnonnage a évolué
• En considérant les nouvelles technologies comme des outils complémentaires pouvant
enrichir et améliorer l’impact des actions sur la matière. Et aussi en prenant
simultanément conscience que ces nouvelles technologies n’apportent toujours rien, ni
dans la dimension sémantique ni dans celle de l’esprit, c’est à dire dans l’inscription des
valeurs et des vertus dans la matière. Derrière la machine, il y aura toujours une
conscience et une intelligence humaine pour élaborer les actions, les piloter et en
exploiter les conséquences qu’elles soient positives ou négatives.
• En proposant des cours du soir dans les cayennes et des stages de perfectionnements
animés bénévolement par les compagnons, et aussi en multipliant les rencontres, les
échanges et donc la transmission.
• En accueillant tous les métiers dans lesquels se travaille la matière. L’offre de l’Union
compagnonnique couvre actuellement plus de cent métiers, traditionnels et
contemporains.
• En accueillant les femmes dans les cayennes depuis 2006 et en les acceptant depuis
2020 sur le Tour de France.
Le constat est là : le compagnonnage tend à prendre progressivement de l’ampleur dans
le contexte économique et sociétal actuel, en France en particulier, parce qu’il considère que le
métier n’est pas un concept, mais une réalité. Le métier ne conduit pas à un emploi mais à
l’exercice de ce métier dans un environnement professionnel où l’offre de soi réciproque et la
confiance partagée sont créateurs d’une vraie valeur travail. Cette valeur travail se déploie
efficacement dans le monde du quotidien où, par une réelle « main d’œuvre » qualifiée et
qualifiante, elle dépasse les quatre dimensions de la matérialité. La confiance en soi et l’offre
de soi trouvent leur source au-delà de ces quatre dimensions, dans la conscience de chaque être
humain, considéré et respecté dans son humanité comme individu et citoyen d’un monde
partenaire. Au XXIème siècle, l’originalité et la spécificité du Compagnonnage reste dans le
travail, un travail qui se veut « offre de soi » subjectivée, témoignant de connaissances expertes
et d’un état d’esprit porteur de valeurs éthiques et essentielles.
20
Le compagnonnage au XXIème siècle :
Une transmission traditionnelle initiatique des savoir-faire.
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Wikipédia IE (2023)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Intelligence_%C3%A9motionnelle#cite_note-SM1990-1
(consulté en mars 2023)
22
Table des matières
1.
Introduction .............................................................................................................. 2
2.
Le compagnonnage, une tradition et une histoire, (Thibault 2022). ........................ 3
3.
Le compagnonnage, une tradition et une organisation qui le pérennise. ................. 4
4.
Du désir d’en connaitre à l’acquisition de connaissances ........................................ 5
5.
6.
7.
4.1
Le désir d’en connaitre ..................................................................................... 5
4.2
De la perception au savoir ................................................................................ 6
4.3
Du savoir au savoir-faire .................................................................................. 6
4.4
Du savoir-faire à la connaissance ..................................................................... 6
L’Ingenii de la connaissance .................................................................................... 7
5.1
La connaissance est une affaire de conscience ................................................. 7
5.2
La perception est une affaire de conscience ..................................................... 7
5.3
La mise en situation d’apprentissage ................................................................ 8
5.4
Les dynamiques de la pensée et leurs acteurs................................................... 9
5.5
De la perception à l’action, le travail est une affaire de conscience ............... 10
Tradition compagnonnique, l’apprentissage. ......................................................... 11
6.1
Apprentissage, perfectionnement et démarche initiatique .............................. 11
6.2
Apprentissage et transmission compagnonnique ............................................ 12
6.3
L’Ego et l’intelligence émotionnelle .............................................................. 12
Tradition compagnonnique, la voie du perfectionnement...................................... 13
7.1
La source du perfectionnement : curiosité, écoute, imagination .................... 13
7.2
Le perfectionnement compagnonnique : réalisation d’une « pièce de métier »
13
7.3
Le perfectionnement compagnonnique : Le Tour de France et la réalisation
d’une « pièce de réception » ................................................................................................. 14
8.
9.
Tradition et compagnonnage, les dimensions dans lesquelles s’exprime le travail15
8.1
Le travail s’exprime dans l’espace et le temps ............................................... 15
8.2
Le travail s’exprime dans une 5ème dimension : celle de la sémantique ....... 15
8.3
Le travail s’exprime dans une 6ème dimension, celle de l’esprit ..................... 16
Le compagnonnage, un travail de qualité confronté à la valeur travail ................. 19
10. Conclusion ............................................................................................................. 20
23
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