1 Le compagnonnage au XXIème siècle : Une transmission traditionnelle initiatique des savoir-faire Jean ERCEAU*, Dominique SAFFRE **, Jean-Louis ERMINE*** *Directeur de Recherche E.R, Office National d’Etudes et de Recherches Aéronautiques et Spatiales. France ** Nantais la Philosophie de l’Union, Président de l’Union Compagnonnique Du Tour de France des Devoirs Unis. France *** Professeur émérite, Institut Mines-Télécom (IMTBS). France Mots clés : Compagnonnage, Transmission des savoirs, Parcours initiatique, Conscience Résumé : Le compagnonnage est, en France, un système spécifique séculaire de transmission des connaissances traditionnelles sur des domaines précis liés aux métiers de la pierre, du bois, du métal, du cuir et du textile, ainsi qu'à l'industrie alimentaire. La méthode de transmission repose sur les interactions entre la réalité de la matière et la réalité de ce qui n’en n’est pas, elle se situe dans les quatre dimensions de l'espace et du temps mais aussi dans une cinquième, celle de la sémantique, et dans une sixième, celle de l’esprit, où s’exprime entre autres des vertus et des valeurs de l'éthique et de l'esthétique. 1. Introduction Le compagnonnage a été inscrit en 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (UNESCO, 2010) Il s’agit, en France, d’un système spécifique de transmission des connaissances traditionnelles sur des domaines précis qui est en place depuis le Moyen Âge. Le système français du compagnonnage est un mode unique de transmission des savoirs et savoir-faire liés aux métiers de la pierre, du bois, du métal, du cuir et du textile, ainsi qu'à l'industrie alimentaire. Son originalité réside dans la synthèse de méthodes et de procédés de transmission des savoirs extrêmement variés : itinérance pédagogique à l'échelle nationale (période dite du Tour de France) et même internationale, rituels d'initiation, enseignement scolaire, apprentissage coutumier et technique. Le mouvement compagnonnique concerne près de 45 000 personnes qui appartiennent à l'un des trois groupes de compagnons en France. Après une période d’apprentissage de deux à trois ans, l’aspirant au grade de Compagnon exercera son métier d’abord localement avant d’entreprendre son Tour de France. Celui-ci durera de sept à dix ans. Une fois terminé, il devra réaliser un chef d’œuvre. Il s’agit d’une pièce de métier dans laquelle il devra inscrire non seulement ses savoirs, ses connaissances et ses savoir-faire, mais aussi sa maitrise de l’esthétique. Ce n’est qu’après avoir présenté son chef d’œuvre à un panel de compagnons de différents métiers, et répondu à leurs questions, qu’il sera reconnu comme compagnon. La cooptation se fait au cours d’une cérémonie initiatique spécialement dédiée, au cours de laquelle lui sera donné son nom de compagnon et le baudrier de couleur rouge, marque des compagnons. Il pourra alors commencer à transmettre et à accompagner ceux qui se sont engagés sur un chemin essentiellement personnel. 2 Le compagnonnage est généralement considéré comme le dernier mouvement permettant de pratiquer et d'enseigner certains savoir-faire professionnels Anciens, de former à l'excellence dans le métier, de lier étroitement le développement de l'individu à l'apprentissage du métier et de pratiquer des rites d'initiation propres au métier. Toujours considéré comme le conservatoire de l’histoire des métiers, le compagnonnage se révèle de plus en plus dans le monde actuel comme une offre pour valoriser par le travail ce qui, dans l’être humain, fait de lui un humain : sa conscience et son intelligence. Cet article met en exergue et précise ce qui fait depuis plusieurs siècles l’originalité du compagnonnage : une méthode et des techniques de transmission. Il montre en quoi, pourquoi, comment et pour quoi faire, cette méthode et les techniques associées en font actuellement une force sur le marché du travail puisque les effectifs du compagnonnage, toutes composantes confondues, ont doublé en France depuis une dizaine d’années. • Le quoi, c’est la méthode elle-même. Une méthode essentiellement subjective. Elle s’adresse à l’être humain en ce qu’il est une singularité consciente et responsable. • Le pourquoi, c’est parce toute action, tout comportement, toute posture de l’être humain, trouve son origine dans des débats intérieurs au sein de sa conscience. Les éléments des dynamiques de la pensée doivent être parfaitement identifiés et maitrisés pour être pilotés avec méthode. • Le comment réside dans le pilotage des débats intérieurs pour l’élaboration de visées intentionnelles, parce qu’une cible a été perçue et identifiée, cible sur laquelle doit porter l’action, comme la frappe du maillet sur le ciseau par exemple. Intentionnelle parce que l’action à entreprendre n’est pas due au hasard, mais bien à une intention décidée a priori. • Le pour quoi faire est dans la création et le suivi d’un chemin de vie qui par le travail apporte la réussite des projets, la satisfaction des espoirs, ainsi que la joie et le bonheur. Ce pour quoi faire se réalise dans l’acquisition des savoir-faire, leur exploitation et leur transmission, et au-delà, avec un état d’esprit certain, dans la vie des familles et des structures communautaires, dans l’entraide et la protection de leurs membres. Dans le compagnonnage il n’y a pas d'élèves ni de professeurs mais des compagnons en devenir et des Anciens qui se font devoir de transmettre. Cet article décrit certains des aspects originaux de la méthode et des techniques de transmission. Il traduit la posture pédagogique qui mobilise la conscience et la pensée d’un apprenant qui suit la démarche compagnonnique. Conscient des enjeux et des défis actuels, fort d’un héritage concernant les interactions entre la réalité de la matière et la réalité de ce qui n’en est pas, le compagnon trace son chemin de vie dans les quatre dimensions de l'espace et du temps mais aussi dans une cinquième, celle de la sémantique, et dans une sixième, celle de l’esprit, essence entre autres des vertus et des valeurs de l'éthique et de l'esthétique. Dans le compagnonnage, chacun avance sur son chemin avec ses responsabilités et ses devoirs, et se positionne en tant que singularité consciente en recherche de lumières lui permettant de se perfectionner. 2. Le compagnonnage, une tradition et une histoire, (Thibault 2022). Historiquement, le compagnonnage commence au XIIème siècle avec la construction des cathédrales. Alors que les travaux en bâtiments étaient l’apanage des moines, ceux -ci sont confiés à des laïcs. Architectes et maîtres d’œuvre ne dépendent plus des abbayes, ce sont des hommes francs. Dans les différents corps de métier, la transmission s’effectuait dans un cercle très restreint, en général familial. La logique était une logique de partage intergénérationnel. Il s’agissait surtout de donner au descendant un métier qui lui permettrait de vivre. 3 Au XIXème siècle, l’artisanat s’est considérablement développé. Le compagnon sent monter une concurrence qui affecte l’économie familiale. Il faut à la fois s’en distinguer et se rapprocher des autres compagnons. Des communautés se structurent et s’organisent avec des rituels, des grades et distinctions. Sur certains diplômes, on voit inscrit compagnon à vie, ce qui permet de conserver les Anciens dans les communautés et de leur donner la possibilité de transmettre. L’histoire du compagnonnage en France est tumultueuse, avec de nombreuses divisions et luttes. Ce n’est qu’en 1889 que fut fondée l’Union compagnonnique des compagnons du tour de France des devoirs unis, qui est la première tentative aboutie de rassemblement, en un même mouvement, des sociétés de Compagnons et des Devoirs que des différends avaient si longtemps séparées. Nous prendrons ici l’exemple de cette association (il y en a trois en France). Malgré cette histoire difficile, le compagnonnage a toujours permis aux ouvriers de se perfectionner dans l’apprentissage de leurs métiers et développé un système d’entraide sur le Tour de France pour trouver du travail, être hébergé et soutenu en cas d’accident de la vie. Au XXème siècle, les Anciens prennent conscience qu’ils sont eux-mêmes des chefs d’œuvre vivants. Ils se sont construits eux-mêmes, par eux-mêmes et, peut-être trop, pour euxmêmes. Ils en prennent aussi conscience et se font progressivement devoir de s’approcher des jeunes et d’en reconnaitre le potentiel. Avec eux, ils établissent des liens de confiance mutuelle qui permettent de guider leur premier pas et de les accompagner quelque temps sur les pas suivants. Ensuite, ces derniers s’engageront sur un chemin de vie personnelle et professionnelle, jusqu’à se construire compagnon, dans la maitrise des épreuves, notamment celle de la réalisation d’un chef-d’œuvre. Ils seront reconnus comme tel, autant par leur manière d’être et de travailler, que par leurs connaissances et leurs savoir-faire, et par les valeurs éthiques et les vertus dont ils sont empreints. Au XXIème siècle, la force du compagnonnage est d’avoir conservé au sein du concept de métier, l’idée du travail en tant qu’engagement personnel et qualifié, idée qui semble avoir progressivement disparu derrière le concept d’emploi. Aujourd’hui, L’Union Compagnonnique représente, dans plus de 25 villes, des professions très variées : métiers du bâtiment, métiers de bouche mais aussi de nombreux métiers d’art ou de l’industrie. Elle organise un système de formation très personnalisé en cours du soir dans les Cayennes (les maisons qui accueillent les jeunes et dynamisent le réseau local des adhérents) et des stages de perfectionnements professionnels animés bénévolement par les compagnons. L’élément essentiel reste le dialogue permanent entre le compagnon et le jeune apprenant. Le compagnonnage n’appartient donc pas seulement au passé. Il est encore une réalité bien vivante qui tient une place importante dans le monde du travail et, aujourd’hui comme hier, sur les plus grands chantiers de construction, les travaux les plus délicats sont souvent confiés aux compagnons. Perpétuer l’œuvre des Anciens et guider la jeunesse ouvrière dans un monde en mutation sont les raisons d’être du compagnonnage à l’Union Compagnonnique. 3. Le compagnonnage, une tradition et une organisation qui le pérennise. La formation compagnonnique s’effectue par transmission progressive des savoirs, savoir-faire et des connaissances suivant un parcours exigeant et long (Union Compagnonnique, 2022). L’Union Compagnonnique accueille les jeunes à partir de 18 ans, ayant au minimum un CAP (Certificat d’Aptitude Professionnelle de l’Education Nationale), après une période d’observation et de formation, il devient sociétaire. Après la réalisation d’un premier travail (pièce de métier) il devient aspirant. Pour devenir compagnon, le professionnel, qu'il soit homme ou femme, doit être âgé de moins de 37 ans et réaliser une œuvre d’un très bon niveau technique (pièce de réception). Il faudra néanmoins une dizaine d’années de pratique, et souvent 4 plus, pour que le Compagnon s’engage dans la réalisation d’un « Chef d’œuvre », pouvant lui mériter la Couleur blanche du Compagnon fini. Le compagnonnage propose une voie de perfectionnement de soi-même par soi-même pour soi-même. Un perfectionnement qui s’exerce sur une voie bien balisée avec un Tour de France. Cette voie est une voie de travail qui subjective celui qui s’y engage, car c’est par son travail et par ce qu’il est, qu’il apportera aux autres et au monde, ce qu’il sait, ce qu’il sait faire et ce qu’il connait. Cette voie n’est pas du tout concernée par son environnement qu’il soit considéré dans ses aspects matériels, sociétaux, politiques, religieux, philosophiques, scientifiques, technologiques ou autres. L’environnement ne concerne pas la voie, mais uniquement celui qui s’y est engagé librement, et lui seul. Pour le compagnonnage, celui qui est concerné, c’est l’être humain qui est sur cette voie, et c’est en cela qu’elle est une voie intrinsèquement subjectivante. Si l’histoire rapporte des échauffourées entre des compagnons, celles-ci n’étaient que le fait d’êtres humains défendant non pas la voie compagnonnique en tant que telle, mais leurs intérêts personnels et collectifs concernant la société compagnonnique à laquelle ils appartenaient. L’histoire rapporte aussi, que depuis des temps immémoriaux, quelle que soit l’époque et ses multiples troubles, cette voie est restée vivante parce qu’elle est porteuse de quelque chose, qu’on appelle maintenant tradition compagnonnique. C’est une voie de perfectionnement qui élève la conscience à des niveaux de perception et d’action. Ils permettent de donner du sens et de l’esprit à la matière et d’en faire comme Rodin un penseur, comme Eiffel une tour, comme Bartholdi la Liberté éclairant le monde ou comme Michel Ange une rencontre spirituelle exprimée du bout des doigts. Cette voie est restée vivante parce qu’elle est porteuse de trois processus : celui du recrutement, celui d’une formation par la transmission initiatique et progressive des connaissances, celui du maintien par les Anciens de l’opérationnalité de ces deux processus à un niveau d’excellence. Cependant, ce niveau d’excellence ne peut être maintenu dans le temps que par des Anciens qui le possèdent eux-mêmes dans leurs propres connaissances, et dans ce qu’ils sont. Ce troisième processus est donc nécessairement réflexif : les Anciens qui en sont responsables doivent donc le vivre aussi pour eux-mêmes et en eux-mêmes. Ces trois processus constituent ce que Humberto Maturana et Francisco Varela ont appelé l’« Autopoïèse » (Maturana & Varela, 1980), de auto (soi-même) et de poïesis, créer, entretenir. Il s’agit des processus intrinsèques du vivant qui pérennisent son soi-même quel que soit son environnement et ses contraintes. Le soi-même du compagnonnage étant la connaissance et la transmission de cette connaissance, les trois processus sollicitent, au plus haut niveau de responsabilité, la conscience de ceux qui assurent la préparation des apprenants auxquels ils vont transmettre, la conscience de ceux qui transmettent en termes de savoir, savoir-faire et connaissance, et la conscience de ceux qui, en termes de meilleur niveau d’opérationnalité, doivent rester conscients de devoir maintenir à ce meilleur niveau les trois processus, y compris le troisième donc celui dont il sont les acteurs. 4. Du désir d’en connaitre à l’acquisition de connaissances 4.1 Le désir d’en connaitre Le désir de connaître est certainement un trait commun à tous les êtres humains. Toute situation cognitive met en jeu la distinction entre ce qui est à connaître et ce qui est connu. Ceci met en évidence deux niveaux de réalité : celui de la matière (du quoi à connaitre) et celui de la conscience (du quoi connu). Le désir d’en connaître exige du sujet un engagement sensoriel interactif pour le passage du premier au second niveau par une inscription psychique et physique qui l’enrichit. Cet enrichissement lui permet d’améliorer à la fois son engagement expérientiel dans la situation cognitive et la situation elle-même. L’acquisition de connaissance est donc une dynamique qui s’améliore elle-même avec les résultats qu’elle génère, ce qui en fait une démarche d’enrichissement progressif du sujet. 5 Un troisième niveau de réalité est celui du « Quoi » en lui-même, indépendant de toute conscience susceptible d’en connaitre par une expérience sensible. C’est « la chose en soi » du « Quoi » que Kant distingue du « phénomène. Celui-ci est ce que le « Quoi » nous donne à percevoir sensoriellement de lui-même et dont la conscience perceptive en élabore une forme autoréférente qu’il faut référencer dans son environnement pour en connaitre. 4.2 De la perception au savoir Le savoir est objectivation des perceptions. Ce qui est perçu est conceptualisé et codifié avant d’être référencé, catégorisé et mémorisé, structurellement et sémantiquement. Ce sont des textes, des schémas, des tracés, des formes, des tableaux, des calculs, des équations, des symboles. Conceptualisés par l’entendement, ils seront traités dans des débats intérieurs par induction, déduction, abduction et rationalisation, suivant des règles logiques, des procédures et des théories. C’est l’itinéraire obligé de construction des savoirs qui se capitalisent en mémoire, qu’elle soit humaine ou artificielle. Ils seront organisés en ontologies de façon à être enseignés de façon rationnelle, en théorie comme en pratique, et à pouvoir être pris comme référentiel empirique pour des ajustements d’apprentissage ou de réalisation de pièce de métier courantes. 4.3 Du savoir au savoir-faire Pour être utile, le savoir doit être exploité dans l’action. Il doit s’inscrire dans le faire pour devenir savoir-faire. Le savoir est expérimental. Il s’acquiert sur le mode de l’explication et de l’extériorité. Il est mémorisé. Il reste dans l’abstraction. Il n’est donc pas situé par rapport à une cible. Le savoir-faire est dans la capacité à exploiter les savoirs dans l’élaboration de visées intentionnelles pertinentes qui traduisent des comment, et à les actualiser de la meilleure façon. Le savoir-faire est donc expérientiel. Toute actualisation d’une visée intentionnelle en direction du monde, toute action sur sa matérialité, déclenche une réaction qui impacte celui qui en est l’auteur. Et c’est dans le vécu de cette expérience action-réaction que l’être humain apprend. Il apprend en mémorisant le couple action-réaction, et en le tenant à disposition de ses acteurs de la pensée pour une nouvelle action. S’initialise ainsi une succession de boucles action-réaction-action que Francisco Varela, a appelé énaction (Varela, 1993). Par énaction, l’être humain apprend dans l’expérience, et réutilise immédiatement les savoirs qu’il tire de cette expérience. 4.4 Du savoir-faire à la connaissance Dans les successions de ces boucles d’énaction, l’être humain perfectionne progressivement les parties de lui-même concernées, à la fois dans la réalité matérielle de son corps physique et dans la réalité de sa conscience. Ces expériences de vie faisant partie du travail, elles ne cessent de se répéter. L’être humain qui écoute et parle à l’objet matériel sur lequel ou avec lequel il travaille, fini par se l’approprier et faire corps avec lui. Ainsi en est-il du menuisier avec ses rabots, du boulanger avec la pâte à pain, du guitariste avec sa guitare. Les mains du menuisier, du guitariste et du boulanger se transforment dans la recherche du perfectionnement de l’action par élévation du niveau qualitatif des connaissances. Pour bien montrer que connaitre affecte à la fois le corps physique et le mental, Varela propose de considérer l’acquisition de connaissance comme une dynamique interactive d’incarnation : « Par le mot incarné, nous voulons souligner deux points : tout d’abord, la cognition dépend des types d’expérience qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensorimotrices ; en second lieu, ces capacités individuelles sensori-motrices s’inscrivent elles-mêmes dans un contexte biologique, psychologique et culturel plus large. » (Varela, 1993). 6 5. L’Ingenii de la connaissance 5.1 La connaissance est une affaire de conscience Le terme « Ingenii » est emprunté à Descartes qui cherchait à comprendre ce qui donne à l’être humain la capacité de penser et de traiter ses idées en première personne dans une quête de vérité. Pour ce faire, Descartes avait établi, une dizaine d’années avant ses « Méditations » et le « Discours de la Méthode », 21 règles pour diriger lui-même l’ingenii de sa pensée : « Regulae ad Directionem Ingenii » (Descartes, 1646). Son « Je pense donc Je suis » renvoie à la réflexivité de la conscience, au doute et à l’existence de soi en tant que « Je ». La conscience est un concept difficile à définir, tant le mot est polysémique. Comme le souligne Michel Bitbol (Bitbol, 2014), « c’est la définition même de la conscience qui pose un problème […] la conscience n’est ni quelque chose, ni rien. Ni quelque chose car elle n’a pas le statut de chose que l’on pourrait objectiver puisqu’elle est elle-même ce qui définit les choses et en permet l’objectivation, ni rien parce qu’il est strictement impossible d’évacuer le problème de la conscience, car même le plus physicaliste des neuroscientifiques, en proposant son absence démontrerait qu’il en est lui-même conscient ». Beaucoup d’approches de la conscience sont donc apparues en psychologie, psychanalyse, philosophie, neurosciences, etc., Cependant, comme le dit Edelman : « Le fait que les sensations puissent varier d'un observateur à un autre importe peu ; ce qui compte, c'est que chaque observateur en ait. Nous pouvons alors considérer les êtres humains comme le meilleur référent canonique pour l'étude de la conscience. » (Edelman, 2008). Alors, si la seule définition crédible de la conscience est celle élaborée en première personne, l’approche de la conscience repose ici sur cette constatation « naturelle » : l’être humain est très conscient que, quand il pense, il ne sait pas ce que font ses neurones mais il sait très bien ce qu’il pense et pourquoi ; il sait aussi très bien ce que font ses pensées et pour quoi elles le font. Ce qui conduit à une conception et une définition essentiellement subjective. Ceci dit, l’apprenant, qu’il soit dans une démarche compagnonnique, en cours préparatoire, au collège, au lycée, en université ou en école d’ingénieurs, est humainement une singularité consciente. Les prises de conscience sont uniques et instantanées. La conscience les mémorise (dans le Moi) et constituent le passé de la personne. Cette mémorisation efface le présent qui renait instantanément dans une nouvelle prise de conscience et une nouvelle expérience de vie instantanée. Instant après instant, ces expériences de vie se succèdent dans un continuum de présents qui constituent une vie. C’est la continuité de la relation interactive entre l’apprenant qui perçoit et ce sur quoi il agit, qui porte le nom de travail. Le compagnonnage offre à celui ou celle qui s’y engage, une voie de perfectionnement qualitatif de cette relation qui, dans sa continuité, va faire co-évoluer la personne et l’objet sur lequel porte son travail. 5.2 La perception est une affaire de conscience Pour transmettre il faut connaitre, pour connaître il faut savoir faire, pour savoir-faire il faut savoir et pour savoir il faut apprendre. Or, nous ne pouvons apprendre qu’en comprenant ce que notre conscience perçoit. L’être humain, est doté de cinq organes des sens spécifiés par un type de perception. Ils sont limités dans leurs performances. Ils ne nous permettent de ne percevoir que la matière et les objets matériels. Ils sont continument soumis à des ondes, des pressions ou des effluves, qui même convertis en stimuli, restent in fine disparates. De plus, les vitesses de propagation étant très différentes, la simultanéité des signaux émis par un objet n’est conservée ni à la réception, ni dans la synthèse des stimuli. Depuis les années 80, les scientifiques ont cherché à approfondir leurs connaissances sur le cerveau et le système neuronal. Lors du dernier sommet, « Human Brain Project » (Human Brain Project, 2023), des résultats remarquables ont été présentés. Néanmoins, ce projet phare de la Commission Européenne (2013-2023) réunissant 256 7 laboratoires dans 24 pays, a montré qu’en ce qui concerne la synthèse des stimuli et le sens qu’il est possible de leur donner, le problème reste très complexe. Comme aucun des résultats obtenus ne permettent de préciser le passage de la réalité matérielle du système neuronal à la réalité de la conscience, nous postulerons donc que les stimuli qui sont adressés par le système neuronal à la conscience percutent celle-ci. Percussion, parce que les réalités étant différentes, comme le font des gouttes de pluie percutant le sable d’une plage, chaque signal neuronal signifiant laisse sur la conscience perceptive un signifié, son empreinte. Celle-ci in-forme la conscience, comme à chaque coup de maillet le ciseau du sculpteur inscrit une forme dans la matière. Cette forme porte le nom de quale, qualia au pluriel (Cahuzac & Claverie, 2003). Les qualia n’appartiennent pas à la matière, ce sont des faits de conscience. Ils sont ce qu’à chaque instant la conscience perçoit de la réalité de la matière et de la réalité du monde. Les qualia sont donc intimes, personnels et non partageables. C’est ce que traduit Thomas Nagel (Nagel,1974) quand il parle de « l’effet que cela fait » d’être présent au monde. Et quand il lance « What is it like to be a bat? » (Cela fait quoi d’être une chauve-souris ?), il veut signifier que l’expérience subjective n’est pas partageable. L’importance des qualia n’est pas tant dans ce qu’ils sont, mais bien de ce que notre conscience en fait. En conscience perceptive, les qualia sont corrélés par affinité qualitative. Leur voisinage renvoie à l’expérience sensorielle dont ils témoignent. Les liens de voisinage donnent du sens à sa forme. La technique picturale des impressionnistes et des pointillistes (Figure 1) met en évidence cette corrélation : les voisinages que nous percevons par nos sens sont ceux qu’ils ont peints dans la matière. Cet exemple ne concerne que la vision de près, mais peut être étendu aux expériences musicales, œnologiques, ostéopathiques, olfactives, entre autres. Figure 1 : Entre impressionnisme et pointillisme (Paul Boudet 1915-2011) 5.3 La mise en situation d’apprentissage Toute prise de conscience est à la fois perception et vécu ressenti. C’est la conscience d’être présent, ici et maintenant, dans une situation à laquelle un sens précis est attaché qui permet l’expression et l’action. La prise de conscience comprise et interprétée est activée dans des dynamiques de pensée successives pour préparer une action, tailler une pierre, élever une charpente, élaborer un discours, peindre un tableau, jouer de la guitare, etc. A partir d’une prise 8 de conscience « éclairée » d’un « Quoi », l’apprentissage concerne, la compréhension et la conceptualisation de ce « Quoi » et la mémorisation progressives des dynamiques de pensées ciblant intentionnellement son « Pour quoi faire », son « Comment », puis son « Pourquoi ». Dans un environnement dédié à un apprentissage intentionnel, l’apprenant étant, en conscience, a priori disponible et attentive, les situations pédagogiques sont d’abord créées pour en éveiller les qualités perceptives. Celui qui prend la responsabilité de l’immersion de l’apprenant dans une telle situation doit maitriser à la fois le « Quoi », son « Pour quoi faire », son « Comment », et avant tout son « Pourquoi ». Une fois placé en situation d’apprentissage, l’apprenant doit être guidé pour percevoir au mieux en plaçant sa conscience dans son regard, dans son écoute, dans ses mains, etc. Lorsqu’il goutte un vin ou une sauce, sa conscience doit être sur sa langue et son palais. Lorsqu’il hume quelque fumet, sa conscience doit être dans ses narines et quand il prend un outil, une casserole, une truelle, sa conscience doit être dans sa main. Plus encore, quand il pousse une pièce de bois sur une toupie, elle est, et elle doit être, dans chacun de ses doigts, jusqu’au bout de ses doigts, pour éviter tout accident. Du tourneur au chirurgien, tous ceux qui pilotent des machines et des robots le savent. 5.4 Les dynamiques de la pensée et leurs acteurs La pensée du compagnon, comme celle de tout être humain, est activée préalablement à tout acte opérationnel. Elle l’est nécessairement dans les débats intérieurs où doivent se résoudre contradictions, doutes, incohérences (Lupasco, 1935). S’il n’y en avait pas au sein de la conscience, il n’y aurait pas besoin de débats. Régulateur : Règles de pensée et d’action… Forum de la pensée : Dynamique de pensée Langage intérieur Débat intérieur JE MOI EGO Mémoire-Ressources : Stratégies, Tactiques, Doctrines Connaissances, Compétences… Interface intériorité/extériorité : Perception-Action… Figure 2 : Les acteurs de la pensée au sein de la conscience Dans les dynamiques de pensée qui animent ces débats, interviennent trois composantes fondamentales, que nous appellerons les acteurs de la pensée (Figure 2). Ces composantes seront appelées symboliquement : Je, Moi et Ego. Ces dénominations ne sont à mettre ni en parallèle ni en analogie avec les très nombreuses et diverses acceptations de ces termes dans des domaines très différents. Ces acteurs sont intimes et personnels. Ils sont à considérer comme des acteurs ayant des compétences spécifiques et élémentaires bien définies, globalisant et synthétisant de très nombreuses fonctions élémentaires. Ils peuvent mutuellement solliciter 9 leurs compétences pour collaborer et coopérer dans des opérations représentationnelles et cognitives (Erceau, 1991). Dans le compagnonnage, l’apprenant, quel que soit son statut et le chemin qu’il a déjà parcouru, peut, par introspection, les appréhender, les identifier, les écouter, les comprendre et les piloter. Ces acteurs sont : • Ego, l’interface entre extériorité et intériorité. C’est la porte d’entrée-sortie de la conscience. C’est Ego qui perçoit tout ce qui passe dans un sens et dans l’autre. C’est une enveloppe, plus ou moins sensible en fonction de l’environnement, Inévitablement, ces passages sont vécus dans l’émotion, l’Ego correspond donc à l'intelligence émotionnelle (Wikipédia IE, 2023). Il doit être particulièrement éduquée pour protéger la personne des effets de toute agression et de toute tentation. Entre les violences et les désirs, l’Ego doit savoir où mettre le curseur avec sagesse et pertinence, sous peine d’affecter l’opérationnalité des dynamiques de la pensée. • Moi est la mémoire des savoir-faire, des connaissances, de tous les acquis, de toutes les situations, de toutes les expériences passées. C’est une mémoire associative, façon hypertexte, où chaque élément peut être exploité immédiatement et efficacement dans le débat intérieur de le conscience. • Je est l’animateur et le régulateur des débats intérieurs et de l’ingenii de la pensée. Dans cet ingenii, il y a aussi la raison et l’imaginaire. D’un côté la raison est l’ensemble des règles logiques à respecter pour que les résultats des débats soient, sans ambiguïté, efficaces et acceptables par les référentiels concernés, en particulier ceux de l’environnement. De l’autre côté, l’imaginaire offre aux acteurs de la pensée, un espace sans limite, sans dimension, sans temporalité, et surtout sans la présence de la raison. 5.5 De la perception à l’action, le travail est une affaire de conscience La conscience perceptive est continument alimentée par des millions de qualia. Cette continuité donne au perçu, pris comme un ensemble de voisinages, une relative durée de stabilité dans la pluralité et la diversité apportées par les flux de qualia. Dès qu’une rupture de stabilité est perçue, s’enclenche une dynamique d’autocorrélation qualitative. Celle-ci se fait par affinité prépondérante entre deux ou plusieurs spécificités des qualia traduisant, couleur, parfum, saveur, son, dureté, douceur, luminosité…, appartenant à deux informations non voisines. Ces dynamiques d’autocorrélation sont naturelles, autonomes, non supervisées et inaccessibles à toute réflexion consciente. Elles s’imposent au sujet qui perçoit. Elles font émerger des formes qui, dans la continuité des flux de signifiés et par elles-mêmes, se transforment, se déploient, se complexifient et s’enrichissent. Par là même, elles en deviennent progressivement plus signifiantes, mais autoréférentes (Lussato, 1980). Elles constituent, en conscience perceptive (Figure 3), les premières prises de conscience du réel. L’Ego, le Moi et le Je, acteurs de la pensée, collaborent et débattent pour les référencer et les rendre compréhensibles. A partir de ces concepts et des acquis (le Moi) de la personne, l’Ego, le Moi et le Je, engagent donc de nouveaux débats pour élaborer des représentations opérationnelles du perçu, en particulier de la pièce matérielle concernée (Figure 3). Pour être opérationnelles, ces représentations doivent être soumises à la raison afin d’être validées. La décision en revient à Je qui contrôle les débats. Si les règles sont respectées la personne a raison, sinon ses pensées retournent à la case « débat ». Sachant a priori le pourquoi et le pour quoi faire de l’opération, le Je dispose d’une représentation valide. Fort de ses compétences, il va néanmoins être attentif à de possibles intuitions et inspirations (Figure 3), pouvant faire émerger en lui-même une idée intentionnelle intelligente. Il la soumettra à de nouveaux débats pour l’élaboration du comment le plus pertinent, c’est à dire la visée intentionnelle la mieux adaptée pour répondre à l’intention portée 10 par le pourquoi. Cette visée intentionnelle est l’image intérieure de l’action qui devra être produite en extérieur sur la pièce. Tout dans cette visée doit être parfaitement repéré : position de la main, position de l’outil, position de la pièce, trajectoire de la main et de l’outil, etc. Figure 3 : le travail dans la conscience Cependant, le Je peut décider de placer les débats dans l’imaginaire pour échapper aux règles de la raison, afin qu’ensemble l’Ego, le Moi et le Je, puissent, sans contraintes, imaginer, innover et créer. Quand le Je pense qu’une forme signifiante issue de ces débats peut être utilisée dans une visée intentionnelle, il peut décider de ne pas la soumettre à la raison pour en conserver l’originalité, le non-conformisme ou les aspects paradoxaux. Débats validés ou non par la raison, c’est l’Ego qui sera in fine chargé de transmettre au système neuromoteur les informations de commandes de l’action portée par la visée intentionnelle (Fig. 3). Il s’agit d’une transduction : transmise par son porteur en conscience à un porteur de nature neuronale différente, l’information intentionnelle reste la même. 6. Tradition compagnonnique, l’apprentissage. 6.1 Apprentissage, perfectionnement et démarche initiatique Dans le Compagnonnage, la Tradition est l’offre faite à tout être humain d’être opérationnel là où il le faut quand il le faut, dans un certain état d’esprit qui relève de l’éthique et des valeurs qui font de tout être humain un humain. En ce sens, la compagnonnage est une démarche initiatique. L’initiale, c’est la première lettre. Initier c’est faire faire le premier pas. Dans le compagnonnage, initier se dit : s’initier soi-même et faire soi-même le premier pas. Ce premier pas est un engagement, et il n’y a que le Je qui puisse décider de cet engagement : c’est le Je qui dit « Je m’engage » (Erceau, 2021). Cet acte, effectué en toute liberté et en pleine conscience, est le premier pas sur un chemin très personnel où chaque pas doit être en lui-même initiatique, c’est-à-dire porteur de quelque chose de nouveau à découvrir et qui permet à l’apprenant de progresser en savoir et en savoir-faire (Erceau, 2001). Cependant, nul ne peut faire le premier pas sans prendre de risque pour lui-même et pour les autres, entre autres ceux qui éventuellement se feront devoir de venir à son secours. 11 L’initiatique est un apprentissage et un perfectionnement de soi-même par soi-même. L’initiatique impose donc avant tout une éducation de l’attention et un éveil de la conscience. L’initiatique exige ensuite la maitrise des acteurs de la pensée et du langage intérieur qui leur permet de donner de l’efficacité à leurs débats logico-cognitifs ou spontanément créatifs et innovants. C’est le rôle de Je. 6.2 Apprentissage et transmission compagnonnique Comment faire prendre conscience à l’apprenant qu’il commence à tracer un chemin qui sera son propre chemin et qu’il sera le seul à pouvoir tracer et à pouvoir suivre ? Le quoi, le pourquoi, le pour quoi faire, c’est de l’enseignement, c’est du discours. Ce qu’il en a compris va immédiatement s’extérioriser dans sa façon de faire et de tracer son chemin. L’élaboration du comment faire est inaccessible aux autres, mais signifiant pour lui, et uniquement pour lui. Comment alors l’accompagnant peut-il en vérité aider l’apprenti à progresser sur un chemin qui doit être le sien et non celui de l’accompagnant ? Intentionnalité de l’accompagnant : faire progresser l’apprenant. En lui proposant de vivre des situations qu’il a lui-même vécues et qui ont été pour lui initiatiques, l’accompagnant ne pourra qu’éveiller et sensibiliser sa conscience perceptive. Mais ensuite, que lui proposer à pour qu’il puisse progresser par lui-même, en lui-même et pour lui-même ? Dans des situations intentionnellement pédagogiques, si l’accompagnant lui propose ses propres comment, par l’entendement l’apprenant va les comprendre et les apprendre. Ce faisant, il va se placer dans les pas de l’accompagnant, ce qui n’est pas le but. La seule chose que puisse faire, et que doit faire l’accompagnant, est de proposer à l’apprenant ses propres référentiels, ceux qu’il a lui-même utilisés dans ces situations. L’apprenant va les comprendre et les apprendre et, poursuivant son travail, par ses débats intérieurs il va continuer à élaborer des visées intentionnelles qui s’actualiseront dans des actions. Mais quand il percevra les effets de ses propres actions, il constatera très vite qu’ils ne sont pas conformes à ce qu’il attendait. Il comprendra qu’il y a erreur, une erreur qu’il faut rectifier, et c’est là que l’accompagnant a un rôle majeur à jouer. « Qui n’a pas encore erré n’a pas encore commencé, et les erreurs sont les maîtres qui enseignent ce que l’on doit faire ou non » (Maïer, 1618). L’accompagnant doit alors guider la réflexion de l’apprenant sur la source de l’erreur, qui n’est pas dans l’élaboration de la visée qui a conduit à l’action, mais dans le référentiel utilisé qui n’est pas le sien. L’apprenant est amené à réfléchir et travailler sur l’ajustement du référentiel au Quoi tel qu’il le perçoit, au pour quoi faire tel qu’il le comprend et au comment tel qu’il le conçoit. Il s’agit l’entendement à l’ajustement. Par ajustement successifs, il modifiera le référentiel, il y adaptera ses représentations, ses débats intérieurs et l’élaboration de visées intentionnelles jusqu’à ce que ses action lui permettent d’obtenir les effets qu’il recherche. C’est de cette façon qu’il va construire son propre référentiel. Pour chaque nouvelle pièce il en sera de même et c’est ainsi qu’il construira son propre chemin. Dans la méthode compagnonnique, la transmission se fait par transmission de référentiels élémentaires. Dans un dialogue de conscience à conscience, l’accompagnement se fait sur des dynamiques d’ajustement pilotées uniquement par le Je de l’apprenant. 6.3 L’Ego et l’intelligence émotionnelle Quel que soit son âge, l’apprenti est fragile et vulnérable. Les formes autoréférentes constituant la première prise de conscience lui font découvrir par l’Ego de nouveaux signifiants. Ceux-ci peuvent être sources d’émotions plus ou moins intenses qui pourraient perturber les débats intérieurs. L’Ego doit donc maitriser ces émotions en les filtrant intelligemment en fonction des débats en cours : c’est l’intelligence émotionnelle « qui fait référence à la capacité d'une personne à percevoir, comprendre, gérer et exprimer ses propres émotions, ainsi que celles des autres, afin de résoudre les problèmes et réguler ses comportements » (Salovey & Mayer, 1990). 12 L’intelligence étant définie comme la capacité à prendre conscience ici et maintenant de la dynamique d’une situation et de ses acteurs, d’en prévoir l’évolution et de décider d’intervenir ou non de façon pertinente pour la contenir dans un cadre acceptable par le vivant. Dans des travaux complexes, critiques et engageant économiquement, si l’Ego ne contient pas les effets émotionnels d’une situation, les débats intérieurs puis les comportements et les actions peuvent être entrainés dans des tourbillons conduisant à des excès et à des cycles « perceptionsréactions-perceptions » frisant le fanatisme. A ce titre, rappelons, entre autres, les batailles compagnonniques de 1816 opposant à Lunel les tailleurs de pierre Enfants de Salomon et les tailleurs de Maître Jacques (Tarde,1900). 7. Tradition compagnonnique, la voie du perfectionnement 7.1 La source du perfectionnement : curiosité, écoute, imagination Les associations compagnonniques en France ont établis de nombreux musée du compagnonnage pour exposer des pièces de métier, des chefs d’œuvre etc. (Arras, Bordeaux, Limoges, Toulouse, Tours, Versailles, etc.). Leur objectif est de mettre les visiteurs, notamment les apprenants ou futurs apprenants, dans une situation de découverte, donc de rupture avec leurs acquis. Leur conscience éveillée étant sollicitée, ils devront essayer de trouver eux-mêmes dans leur conscience leurs propres référentiels et piloter leurs débats intérieurs pour avoir des réponses personnelles à leurs questions. Regarder les pièces du musée de manière attentive et curieuse c’est le rôle de l’Ego, mais cela ne suffit pas. Il faut prendre conscience de ce qui est perçu, et c’est le rôle du Je. Il faut prendre conscience de la place et du sens de chacun des éléments qui constituent ces pièces. C’est ainsi que l’on apprend le savoir et, réciproquement, que l’on apprend à apprendre. Alors, l’apprenant peut découvrir que ces pièces lui parlent intérieurement, et qu’à travers chacune, c’est un être humain comme lui qui parle. Mais ce dernier est déjà avancé sur son chemin de vie compagnonnique. Il a ses propres référentiels. Quels sont-ils et que peut en apprendre celui qui regarde ? Apprendre, c’est alors essayer de découvrir soi-même le sens de l’idée que chaque chose ici et là porte en elle : la fleur tout en haut, la branche d’olivier qui est tout en bas, le cercle qui est ici, le triangle qui est là, le carré qui semble tout soutenir, etc. C’est écouter les débats intérieurs de celui qui par son travail les a inscrite dans cette pièce de métier ou ce chef d’œuvre, c’est imaginer et prendre conscience que parmi tous les possibles il y en a qui appellent à s’engager soi-même dans la voie du possible. Les escaliers sont souvent nombreux dans les musées compagnonniques. Ils sont construits dans les trois dimensions de l’espace. Ils portent aussi en eux-mêmes le temps, quatrième dimension. Celui qu’il faut pour monter les marches, celui qu’il a fallu pour les élaborer en conscience et celui qu’il a fallu pour les réaliser matériellement. Ces escaliers portent aussi en eux une sémantique, celle de l’élévation. Elévation dans la réalité matérielle qui renvoie à l’élévation de la pensée qui l’a conçue. Tout en haut, au-delà de la dernière marche et de la matière, l’escalier conduit à l’invisible, à l’incréé. Il semble témoigner d’un manque et interpelle la conscience. Elévation de la pensée qui dans l’invisible peut imaginer créer le visible, là est le travail de l’architecte. Là est aussi le travail du sculpteur car dans tout bloc de pierre sont potentialisés une tête de cheval, un enfant qui joue, une femme triste ou joyeuse, un homme qui pense ou qui crie... Là est aussi le travail de l’apprenant qui apprend à créer au-delà des limites de ses acquis. 7.2 Le perfectionnement compagnonnique : réalisation d’une « pièce de métier » S’étant engagé dans la voie du possible, le visiteur a choisi un métier et est devenu apprenant. Première étape, il a appris par entendement et ajustement successifs à créer ses propres référentiels et à engager des actions au-delà de ses acquis. A partir du quoi de toute chose, il a appris à chercher et comprendre leur pourquoi et leur pour quoi faire avant d’engager des débats intérieurs pour élaborer des comment pertinents. 13 Ses progrès ont été reconnus par les Anciens qui lui ont proposé de réaliser une pièce de métier. Il entre dans la tradition compagnonnique. Il s’agit d’éprouver l’apprenant par une réalisation personnelle. Il doit en choisir le thème pour pouvoir témoigner au mieux de ses savoirs et savoir-faire. Pour chaque apprenant, cette pièce doit aussi témoigner de l’intérêt porté à l’instruction compagnonnique par l’expression matérielle et sémantique de ce qu’il en a reçu et ce qu’il en a fait. Sa pièce devra aussi témoigner symboliquement de l’intérêt porté à la société compagnonnique, de ce qu’il en a vécu et retenu lors de la participation aux événement comme les fêtes des Cayennes, rassemblements des jeunes sédentaires et itinérants ou autres. Ces témoignages sont importants pour les Anciens afin de situer l’apprenant sur son chemin et de situer ce chemin dans le métier choisi et dans la tradition. Il s’agit pour lui d’une épreuve. Dans le compagnonnage, il n’y a pas d’examen ni d’interrogation ciblée, mais bien des épreuves individualisées qui témoignent d’un parcours initiatique. 7.3 Le perfectionnement compagnonnique : Le Tour de France et la réalisation d’une « pièce de réception » Une fois la pièce d’admission acceptée, l’apprenant est admis dans les rangs des aspirants (Figure 4) au cours d’une cérémonie rituelle qui rappelle les composantes de l’harmonie que tous doivent entretenir, en eux et dans la vie compagnonnique. Figure 4 : Aspirants compagnons L’aspirant va alors commencer à voyager, il va faire son Tour de France. Etape après étape, il va s’engager sur un parcours de vie non-linéaire. Tout au long de son tour, les chantiers se succèderont, chacun avec ses référentiels locaux. Il lui faudra sans cesse réactualiser ses savoirs et réviser ses connaissances pour les mobiliser intelligemment dans des contextes imprévus. En vivant les chantiers les uns après les autres, il prendra vite conscience qu’ils sont tous différents. Il écoutera, décodera, interprètera, comprendra, réfléchira, et il y trouvera progressivement des analogies. Différences et analogies l’aideront à ajuster, enrichir et perfectionner ses propres référentiels. Il fera fonctionner son imaginaire et sa raison, et chaque étape lui apportera un peu plus de lumière, de connaissance, de certitude et de confiance en soi. Par expérience, les compagnons savent que sur les chantiers du monde ordinaire, les problèmes qu’ils vont rencontrer ont souvent leur source en amont de la réalisation, non pas dans l’intentionnalité globale du chantier mais dans quelque intentionnalité personnelle orientant les référentiels vers le « pour soi » plus que vers « l’offre de soi ». Si la Tradition compagnonnique est encore recherchée sur certains chantiers du monde ordinaire, n’est-ce pas parce qu’elle est toujours porteuse d’une exigence d’éthique qui impose une qualification des 14 pensées par les vertus les plus nobles, et s’impose par la posture subjective « conscience, confiance, intelligence » ? Après 7 à 10 ans d’itinérance sur son Tour de France, l’aspirant sera amené par les Anciens à réaliser sa pièce de réception qui devra être un chef d’œuvre. Il lui faudra souvent plusieurs années pour le réaliser en dehors de ses heures de travail. Quand sa pièce et lui-même seront prêts, il pourra la présenter, sous tous ses aspects et dans tous ses détails, à un panel de Compagnons de différents métiers. L’épreuve est d’autant plus difficile que, par tradition, un des Compagnons est chargé de poser des questions déstabilisantes. Il s’agit de tester son Ego, son Moi et son Je dans la recherche de réponses face à une rupture ou au-delà des limites connues. Comme pour une thèse présentée en université, les Compagnons et les Anciens se retirent pour délibérer et reviennent face à l’aspirant pour lui signifier ou non sa cooptation. Il est rare que la réponse soit négative, car l’aspirant a été suivi jusqu’à être admis à présenter sa pièce. La cooptation se fera au cours d’une cérémonie traditionnelle et initiatique spécialement dédiée, au cours de laquelle lui sera donné son nom de compagnon et la Couleur, un baudrier de couleur rouge, porteur de symboles (Philippon, 2022). Compagnon, il pourra alors commencer à transmettre et à accompagner ceux qui se sont engagés après lui sur un chemin identitaire et qualifiant par le travail. 8. Tradition et compagnonnage, les dimensions dans lesquelles s’exprime le travail 8.1 Le travail s’exprime dans l’espace et le temps Comme le dit la Tradition, le Compagnon travaille la matière avec ses mains, même si entre celles-ci et la matière il y a un outil, voire une machine-outil. La science physique nous dit que la matière est ce qui compose tout objet ayant une réalité spatiale et massique. Mais la nature de ce qu’est « la réalité » est beaucoup plus complexe. Avec l’outil, et la main, chacun prend conscience de la réalité de la matière. Par le système sensoriel et la conscience perceptive, elle est référençable dans trois dimensions orthogonales. Mais il n’y a pas que la matière qui a une réalité. Pour chaque être humain, il y a des réalités personnelles, subjectives et intimes. Ce qui résiste à la pensée a aussi une réalité (Nicolescu, 2016). Toute épreuve a sa propre réalité, et les visées intentionnelles n’ont qu’un objectif, transformer ces réalités, les contourner voire les faire disparaitre si elles posent localement des problèmes difficiles à résoudre. Le temps aussi a une réalité intime et personnelle. Nous ne pouvons le partager. Cependant, au sein d’un collectif qui l’accepte, les temps personnels peuvent être synchronisés pour accomplir des actions dans l’espace d’un projet partagé. C’est le rôle des horloges et des montres. Quand elles sont synchronisées, il y a un responsable de cette synchronisation. Si un décalage est nécessaire, il doit être accepté par chacun des membres du collectif. L’heure d’été et l’heure d’hiver en sont un exemple. Dans tout projet collectif ou individuel, chaque tâche est spatialisée par une structure et une organisation, et aussi par la matière concernée. Le projet évolue suivant une temporalité qui lui est propre. Elle est linéaire et orientée vers le futur. Elle s’inscrit dans une temporalité qui se veut universelle. En conséquence, pour chaque contributeur, intérieurement le temps relatif au projet est linéaire. Cependant, il est circulaire relativement à chaque tâche individuelle. En effet, le temps appartient à la tâche et non à la matière concernée. Il s’appelle durée et, en intériorité comme en extériorité, il s’inscrit dans le temps linéaire du projet. Néanmoins, en extériorité, il est irréductible à l’espace-temps des physiciens et en intériorité il évolue dans une quatrième dimension bien distincte des trois de l’espace. 8.2 Le travail s’exprime dans une 5ème dimension : celle de la sémantique 15 Maintenant, considérant que chaque tâche est intentionnellement pensée pour donner du sens à la matière travaillée, les débats s’ouvrent dans une cinquième dimension, celle de la sémantique. Si le sens des choses était une évidence, faire des études n’aurait aucune utilité. Donner du sens à une chose est une visée sémantique de la pensée. Inversement, la sémantique synthétise un ensemble de pensées et des liens qui les unissent sous une forme autoréférente porteuse d’une définition unique qui lui donne un sens qui lui est propre. Ainsi, les acteurs de la pensée sont aussi les acteurs de la sémantique. Leurs débats dans le domaine de la pensée s’effectuent dans la 5ème dimension intérieure propre à la sémantique. Les études faites suivant la méthode expérientielle compagnonnique sont basées sur l’offre systématique d’une certaine résistance à la pensée, aux désirs et à la volonté d’en connaître. Le travail consiste alors à coopérer avec cette résistance. Interpellant son imaginaire et sa raison, et tenant compte de ses intuitions et inspirations, le Je cherchera à piloter les acteurs de la pensée pour élaborer des visées sémantiques pertinentes conduisant à l’élaboration des visée intentionnelles adaptées à l’action souhaitée. Or la sémantique, irréductible à l’espace et au temps, et portée par la visée intentionnelle s’inscrira suivant sa propre dimension dans la matière même des choses travaillées. Ainsi, dans la statue d’une vierge à l’enfant ou dans celle d’un cheval qui hennit, le sens a été inscrit dans la pierre par la main et l’outil du sculpteur. La pierre devient une forme sémantiquement autoréférente. La dimension sémantique y apporte une plus-value certaine, irréductible donc à la matière et aux trois dimensions de l’espace, mais économiquement signifiante. Lorsque les visées intentionnelles s’actualisent à l’extérieur par des actions, Domaine de la conscience Domaine de l’esprit Domaine de la pensée Domaine de la matière JE Qualification des débats intérieurs Qualification des actions MOI Actions EGO Vertus et qualités Figure 5 : Conscience, esprit, pensée, et matière 8.3 Le travail s’exprime dans une 6ème dimension, celle de l’esprit Face à la réalité du monde matériel, il y a la réalité de la conscience (Nicolescu, 2016) et, en intériorité, au-delà du domaine de la pensée, il y a le domaine de l’esprit (Fig. 5). Dans les niveaux de conscience tels qu’ils sont vécus dans le monde ordinaire, sociétal, philosophique et religieux, le mot « esprit » a des sens multiples, ce qui rend souvent difficile certains échanges et collaborations. 16 En s’élevant bien au-dessus des problématiques de ce monde ordinaire, le niveau opérationnel de la conscience quitte le domaine de la sémantique. Au-delà s’ouvre alors le vaste domaine immatériel de l’esprit. S’y trouvent, à la fois en essence et existence, les valeurs et les vertus irréductibles à la dimension sémantique. Ce sont par exemple, beauté, force, honneur, gloire, franchise et autres, et les vertus force, justice, courage et tempérance, persévérance. L’esprit dans son immatérialité ne peut avoir d’existence que dans sa propre dimension, mais pas uniquement dans son propre domaine. S’élevant progressivement dans les niveaux de conscience Je va passer du domaine de la pensée dans le domaine de l’esprit. Je va pouvoir s’y inspirer de l’essence des valeurs et des vertus. Revenant dans le domaine de la pensée, il pourra par lui-même qualifier les débats qu’il anime. La dimension spirituelle est une composante traditionnelle et spécifique du travail effectué dans le cadre du compagnonnage. Pour celui qui travaille la matière, son Je s’étant élevé dans le domaine de l’esprit, les valeurs et les vertus dont il s’est inspiré en essence, se retrouvent en existence dans son travail de la matière, comme il en a été de la sémantique. Vertus et valeurs s’y déploient dans la 6ème dimension, donnant ainsi de l’esprit à son travail. Figure 6 : Escalier, Chef d'œuvre réalisé par "Angoumois La fidélité", un compagnon charpentier, en 1943, alors qu'il était prisonnier de guerre en Allemagne (Musée de Tours) L’illustration symbolique en est donnée par les nombreux escaliers que l’on trouve dans les musées compagnonniques (Figures 6 et 7). Cependant, ces escaliers sont de deux sortes. Il y a ceux qui se terminent et ceux qui ne se terminent pas. On peut en faire une lecture symbolique très instructive dans l’optique de la compréhension de cette 6ème dimension. Les premiers se terminent en général par un palier entouré d’une balustrade. Les marches qui se succèdent représentent l’élévation dans le domaine de la sémantique. A la matière de chaque marche peut être donné un sens particulier. Le palier représente la fin de la matérialité et des cinq dimensions dans lesquelles les visées intentionnelles sont élaborées en pensée. Le palier témoigne du désir de faire une pause et de s’établir avec la volonté de maitriser la richesse de ces vertus à un niveau de conscience où l’action est première. Pour ce type de chef d’œuvre, il y a deux escaliers, l’un signifie l’élévation de la pensée, l’autre en signifie la descente pour l’action utile : action de collaboration au sein d’un collectif, action d’enseignement, de transmission et de soutien auprès des sociétaires et des aspirants. Sur le palier, la balustrade est un encouragement à la contemplation de l’infini, et à la découverte par inspiration de ce qu’il peut révéler d’absolu, d’éternel et d’universel. Cependant, 17 l’inspiration peut aussi être une appel à poursuivre son chemin de vie. Il faudra alors sauter la balustrade et construire de nouvelles marches et de nouveaux paliers pour que, par élévation progressive du Je dans les niveaux de conscience, la qualification spirituelle des dynamiques de pensée se poursuive. Pour les escaliers qui ne se terminent pas (Fig. 7), il n’y a ni palier, ni balustrade, ce qui témoigne d’un libre accès à cette 6ème dimension. Au-delà du domaine de la pensée, celle-ci ne peut être vécue qu’en esprit. Pour le Je du compagnon, et pour lui seul, le chemin de vie se poursuit dans l’immatériel, l’invisible, l’impensable. C’est par des expériences dites spirituelles à des niveaux de conscience successifs, qu’il sera imprégné par les essences des valeurs et des vertus qui se présenteront à lui degré après degré. Après chaque voyage, revenant dans le domaine de la sémantique spirituellement inspiré, il qualifiera lui-même les débats intérieurs par les essences dont il s’est imprégné. Toujours animé par la foi en lui-même et en la Tradition compagnonnique, en s’élevant encore dans la dimension spirituelle, il pourra vivre des états de conscience qualifiés, par exemple, par la charité, l’espérance, le devoir, la volonté, le courage, et autres… et les exprimer à l’extérieur et sans média (sans passer par le domaine de la pensée) pour spécifier et qualifier des actions uniquement par l’état d’esprit dans lequel il se trouve. On parle d’empathie, de compassion, d’amour… Puis, plus haut encore, il pourra vivre les non-tensions que sont la sagesse, la sérénité, l’intelligence, la paix… A ces niveaux, rien ne bouge et tout est en mouvement. Rien ne bouge pour soi mais tout bouge pour les autres. C’est, par exemple, de conscience à conscience, l’expression d’un souffle offert à tous ceux en quête de quelque chose, ou en posture d’appel ou d’attente, que seul la confiance en soi inspirée peut faire émerger. Figure 7 : Pièce de réception du XIXe siècle Les expériences de vie dans la dimension spirituelle ont connu à travers les âges et les cultures bien des dénominations. Elles ont souvent été mal comprises car elles demandent un engagement intime et personnel qui est vécu au-delà du domaine de la pensée. Cette expérience est non partageable, et la penser pour lui donner du sens et en parler ne peut aucun cas être un témoignage. C’est seulement un rapport que tout autre peut soit accepter par croyance ou rejeter par défiance. En dehors de tout dogme religieux ou autre, le passage du domaine de la pensée dans le domaine de l’esprit requiert avant tout une grande confiance en soi, en ses savoirs, ses savoirfaire, ses compétences, ses connaissances. Ce n’est que sur ces bases qui le spécifient dans son métier que chaque Compagnon construit son chef d’œuvre comme une « offre de soi ». 18 Cependant, l’esprit absolu et universel est inaccessible à l’esprit humain. Alors les compagnons le symbolisent par un triangle rayonnant dont l’interprétation peut être « Essence Universelle ». On trouve ce triangle en haut des baudriers blancs portés par les compagnons finis et sur les bannières des Cayennes. L’essence du compagnonnage et de ses traditions, est représenté par une trinité : ses pères fondateurs que sont, Salomon (S), Maître Jacques (J) et le père Soubise (S). Il est symbolisé par une équerre et un compas entrelacés, représentant la rectitude de la raison et l’ouverture de la conscience (Fig. 8). Figure 8 : Symbolisme des compagnons 9. Le compagnonnage, un travail de qualité confronté à la valeur travail Actuellement, la valeur travail est devenue un centre d’intérêt majeur des économistes. Cependant, voulant placer cette valeur dans un référentiel quantitatif, ils ne mesurent que la quantité d’heures passées sur le lieu de travail. Dans la pratique d’un métier, les expériences de vie enseignent que la valeur du travail, est peut-être plus du côté qualitatif que quantitatif. Les économistes parlent d’une durée mais ne parlent pas du temps. Dans le compagnonnage, la valeur travail est beaucoup plus qu’une durée, et les compagnons le savent depuis toujours. En sémantique, rien ne se mesure, et parce qu’il s’agit du sens attribué aux choses, tout s’évalue. La sémantique est donnée par les relations entre les différentes choses. Les cinq sens habituels ne servent à rien pour appréhender les relations entre les objets qui ne sont pas matériels. Or, ce sont ces relations qui donnent du sens à un ensemble d’objets (on pourra voir l’exemple donné pour un ensemble de statues dans la parc du château de Versailles (Erceau, 2021a). Comme exposé précédemment, la pièce de réception, a été imaginée intérieurement, est réalisée extérieurement dans le monde matériel. Par son existence, elle engage l’avenir de la propre existence du compagnon. Quand les Anciens découvrent cette pièce, ils doivent pouvoir y lire qui est celui ou celle qui s’est positionné en face d’eux. Quel est son Je, son Moi, son Ego ? Quelles sont ses dynamiques de pensée, comment s’élève-t-il dans le domaine de la pensée jusqu’à atteindre le domaine de l’esprit ? Qui est-il ou quelle est-elle en vérité ? où en sont-ils dans le métier, sur leur propre chemin de vie et dans leur environnement proche, au travail et en famille ? En présentant le fruit de leur travail et de ce qu’ils sont eux-mêmes, en répondant aux questions des Anciens, et en déjouant celles qui sont déstabilisantes, l’épreuve pour l’impétrant est de trouver en soi les éléments les plus pertinents pour se sentir convaincu d’être digne 19 d’entrer dans la tradition et de porter en baudrier la couleur rouge. Quel que soit le métier, l’existence de la pièce n’est qu’une manifestation concrète et réelle, traduisant la propre existence du compagnon dans les six dimensions, et même au-delà. 10. Conclusion Le compagnonnage est une des valeurs traditionnelles de la France. Depuis plusieurs siècles le compagnonnage marque la pratique des métiers manuels et la transmission des connaissances par une méthode rigoureuse, des règles morales et un état d’esprit qui force le respect. Dans cet article, les auteurs ont voulu montrer pourquoi, en quoi, pour quoi faire et comment le compagnonnage a évolué depuis le début du XXème siècle et se révèle de plus en plus comme une composante incontournable de l’enseignement professionnel. Mais bien plus encore, les réponses que tout collectif compagnonnique peut apporter à chacun est un plus dans la recherche du bonheur. Bonheur dans la vie, c’est bonheur dans sa propre famille, le travail et dans le métier. Le bonheur se construit en soi-même avec soi-même et avec les autres, même dans un environnement plus ou moins agressif où les défis se succèdent. Le bonheur se construit progressivement en le partageant dans une famille, sur un lieu de travail ou de loisir (Merle, 2022). Tout en restant ancré dans ses pratiques traditionnelles qui sont profondément humaines, le compagnonnage a évolué en adaptant les moyens de ces pratiques mais pas leur nature formatrice et qualifiante de l’être humain. Ainsi, le compagnonnage a évolué • En considérant les nouvelles technologies comme des outils complémentaires pouvant enrichir et améliorer l’impact des actions sur la matière. Et aussi en prenant simultanément conscience que ces nouvelles technologies n’apportent toujours rien, ni dans la dimension sémantique ni dans celle de l’esprit, c’est à dire dans l’inscription des valeurs et des vertus dans la matière. Derrière la machine, il y aura toujours une conscience et une intelligence humaine pour élaborer les actions, les piloter et en exploiter les conséquences qu’elles soient positives ou négatives. • En proposant des cours du soir dans les cayennes et des stages de perfectionnements animés bénévolement par les compagnons, et aussi en multipliant les rencontres, les échanges et donc la transmission. • En accueillant tous les métiers dans lesquels se travaille la matière. L’offre de l’Union compagnonnique couvre actuellement plus de cent métiers, traditionnels et contemporains. • En accueillant les femmes dans les cayennes depuis 2006 et en les acceptant depuis 2020 sur le Tour de France. Le constat est là : le compagnonnage tend à prendre progressivement de l’ampleur dans le contexte économique et sociétal actuel, en France en particulier, parce qu’il considère que le métier n’est pas un concept, mais une réalité. Le métier ne conduit pas à un emploi mais à l’exercice de ce métier dans un environnement professionnel où l’offre de soi réciproque et la confiance partagée sont créateurs d’une vraie valeur travail. Cette valeur travail se déploie efficacement dans le monde du quotidien où, par une réelle « main d’œuvre » qualifiée et qualifiante, elle dépasse les quatre dimensions de la matérialité. La confiance en soi et l’offre de soi trouvent leur source au-delà de ces quatre dimensions, dans la conscience de chaque être humain, considéré et respecté dans son humanité comme individu et citoyen d’un monde partenaire. Au XXIème siècle, l’originalité et la spécificité du Compagnonnage reste dans le travail, un travail qui se veut « offre de soi » subjectivée, témoignant de connaissances expertes et d’un état d’esprit porteur de valeurs éthiques et essentielles. 20 Le compagnonnage au XXIème siècle : Une transmission traditionnelle initiatique des savoir-faire. Références bibliographiques : Adel, N. (2022). Être et transmettre, Le compagnonnage n°830, 18-19. Bitbol, M. (2014). La conscience a-t-elle une origine ? Flammarion, Paris. Bouquet, B. (2011). Le temps et les temporalités à défendre dans les politiques sociales et l'intervention sociale Vie sociale 2011/4 (N° 4), 175-183 Cahuzac, H., Claverie, B. (2003). De l’expérience phénoménale aux images mentales : théorie des qualia et répertoire inter-sensoriel , colloque Images et sensorialité, Bordeaux, juillet 2003. Descartes, R. (1646). Regulae ad directionem ingenii (Règles pour la direction de l'esprit), Vrin, Bibliothèque des Textes Philosophiques, Paris. Edelman, G. (2008). Biologie de la conscience, Odile Jacob, Paris,152. Erceau, J. (2001), La transmission initiatique, Ordo ab Chao, N°44, Editions SCDF, Paris. Erceau, J. (2021a). Les Jardins Initiatiques du Château de Versailles, Séléna, 3ème édition. Erceau, J., & Ferber J. (1991). L'Intelligence Artificielle Distribuée. La Recherche 233, vol 22, 750-758. Human Brain Project (2023) https://summit2023.humanbrainproject.eu (consulté en mai 2023) Lupasco, S. (1935). Du devenir logique et de l’affectivité, Vol. I – « Le dualisme antagoniste et les exigences historiques de l’esprit », Vrin, Paris. Lussato, B. (1980). Théories de l’information et processeur humain, Documents de Linguistique Quantitative, Jean-Favard, Paris, 42, 41-77. Maturana, H., & Varela F. (1980). Autopoïésis and Cognition, D. Reidel Publishing Co, Boston. Maier, M. (1618). Atalanta Fugiens, Librairie Médicis, Paris 1969, p. 122 (Première édition en 1618). Merle, G. Dauphiné la Fidélité, (2022). La recette du bonheur chez les tailleurs de pierre, Le compagnonnage, n°829, 18-19. Nagel, T. (1974). What Is It Like to Be a Bat, The Philosophical Review. 83 (4): 435– 450. Nicolescu B. (2016) Le tiers caché dans les différents domaines de la connaissance, Le Bois d’Orion, Niveaux de réalité, 7-14. Philippon, J., Bordelais la Constance (2022), Les couleurs de l’Union compagnonnique, Le compagnonnage, n°829, 36-39. Pius Servien (1938), Le Langage des Sciences, Hermann & Cie Editeurs, Paris. Renaut A. (1997). Kant, Critique de la raison pure, Aubier, Paris, Saffré, D., Nantais la Philosophie de l’Union (2022). Divers discours de Président de l’Union Compagnonnique, Le compagnonnage, 826-831. 21 Salovey, P., & Mayer, J.D. (1990). Emotional intelligence. Imagination, Cognition, and Personality, 9, 185-211. Spencer, H. (1895). Premiers principes. Trad. de l’angl. par E. Cazelles, Paris, Félix Alkan Tarde, G. (1900). L'esprit de groupe. [Archive]" Conférence faite au Collège libre des sciences sociales, le 6 novembre 1899, Storck et Cie, Lyon, 1900, 14-16. Thibault, F. Provençal, La Quête du Savoir, (2022). Le perfectionnement à l’Union, une autre approche de la formation, Le compagnonnage, n°830, 15-16. UNESCO (2010). Le compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier, https://ich.unesco.org/fr/RL/le-compagnonnage-reseau-detransmission-des-savoirs-et-des-identites-par-le-metier-00441 (consulté en mars 2023) Union compagnonnique (2022). Les compagnons de la section Brive (2022), Les chemins du Métier, Le compagnonnage, n°830, 22-23. Varela, F. (1989). Autonomie et connaissance - Essai sur le vivant, Seuil, Paris, p.53-54. Varela, F. et al., (1993). L’inscription Corporelle De L’esprit, Sciences cognitives et expérience humaine, Seuil, Paris. Wikipédia IE (2023) https://fr.wikipedia.org/wiki/Intelligence_%C3%A9motionnelle#cite_note-SM1990-1 (consulté en mars 2023) 22 Table des matières 1. Introduction .............................................................................................................. 2 2. Le compagnonnage, une tradition et une histoire, (Thibault 2022). ........................ 3 3. Le compagnonnage, une tradition et une organisation qui le pérennise. ................. 4 4. Du désir d’en connaitre à l’acquisition de connaissances ........................................ 5 5. 6. 7. 4.1 Le désir d’en connaitre ..................................................................................... 5 4.2 De la perception au savoir ................................................................................ 6 4.3 Du savoir au savoir-faire .................................................................................. 6 4.4 Du savoir-faire à la connaissance ..................................................................... 6 L’Ingenii de la connaissance .................................................................................... 7 5.1 La connaissance est une affaire de conscience ................................................. 7 5.2 La perception est une affaire de conscience ..................................................... 7 5.3 La mise en situation d’apprentissage ................................................................ 8 5.4 Les dynamiques de la pensée et leurs acteurs................................................... 9 5.5 De la perception à l’action, le travail est une affaire de conscience ............... 10 Tradition compagnonnique, l’apprentissage. ......................................................... 11 6.1 Apprentissage, perfectionnement et démarche initiatique .............................. 11 6.2 Apprentissage et transmission compagnonnique ............................................ 12 6.3 L’Ego et l’intelligence émotionnelle .............................................................. 12 Tradition compagnonnique, la voie du perfectionnement...................................... 13 7.1 La source du perfectionnement : curiosité, écoute, imagination .................... 13 7.2 Le perfectionnement compagnonnique : réalisation d’une « pièce de métier » 13 7.3 Le perfectionnement compagnonnique : Le Tour de France et la réalisation d’une « pièce de réception » ................................................................................................. 14 8. 9. Tradition et compagnonnage, les dimensions dans lesquelles s’exprime le travail15 8.1 Le travail s’exprime dans l’espace et le temps ............................................... 15 8.2 Le travail s’exprime dans une 5ème dimension : celle de la sémantique ....... 15 8.3 Le travail s’exprime dans une 6ème dimension, celle de l’esprit ..................... 16 Le compagnonnage, un travail de qualité confronté à la valeur travail ................. 19 10. Conclusion ............................................................................................................. 20 23