Telechargé par Erceau jean

Chapitre 9 : De l'activité scientifique solitaire au dialogue prospectif

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Chapitre 9
De l’activité scientifique solitaire au
dialogue prospectif:
l’exemple de l’élaboration du Centre de
prospective aérospatiale
Jean Erceau
Dans ce chapitre, je vais présenter ma réflexion prospective1 et sa mise en œuvre, à la fois sous
une forme chronologique et en reprenant les différentes étapes du cheminement de l’équipe
interne d’un organisme de recherche dédié à l’aérospatiale. Cet organisme de droit public tire ses
ressources d’une dotation du ministère de la Défense pour moitié et, pour l’autre, de recherches
et d’études pour des entreprises privées du domaine aérospatial.
Je conçois la prospective comme se définissant au présent en tant que projection dans le futur
des désirs de l’activité humaine, en sachant que faisant ce saut dans le futur, je ne cesse de vivre
au présent. Un présent qui avance plus ou moins vite vers un futur qui ne cesse de m’échapper,
mais dont je peux figer à chaque instant des représentations pour pouvoir agir sur le présent des
personnes, des organisations ainsi que des orientations politiques et scientifiques. Je me trouve
donc ainsi engagé dans un processus itératif où les parties évoluent à des rythmes différents et,
pourtant, doivent se synchroniser lors d’étapes cruciales.
I.
Pourquoi avoir entrepris cette démarche?
Dans les débuts de la démarche, j’ai souhaité explorer le plus précisément possible mon
environnement, celui dans lequel vit mon organisme de recherche, et identifier les principaux
changements en cours et à venir, tant sur le plan externe qu’interne.
A. Les principaux changements dans l’environnement externe
1. Modification du paysage géopolitique en Europe
De 1990 à 2000, plusieurs évènements majeurs ont mis fin à la bipolarisation du monde entre les
États-Unis et l’URSS:
1 Nous avons été accompagnés dans ce parcours par Jean-Marie Bézard, conseiller de synthèse et prospectiviste.
 Chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, suivi de la réunification de l’Allemagne (le 3
octobre 1990), de la dissolution de l’Union soviétique, par la suite, et de la fin de la guerre
froide, donc (le 25 décembre 1991), avec pour conséquences:
o la démocratisation et l’émergence de 15 États indépendants, dont la Russie;
o la fin de l’alliance militaire des pays communistes d’Europe (Pacte de Varsovie);

Traité de Maastricht le 7 février 1992:
Il a renforcé la construction européenne par l’institution de l’Union européenne et par la
création d’une monnaie unique: l’euro. Il permettra à l’UE émergente de s’affirmer sur la
scène internationale dans un rôle politique et économique.
Cependant, étouffer les conflits n’a pas suffi à étouffer les tensions. La guerre froide permettait
de vivre à l’abri de la dissuasion. Sa fin a remis d’actualité la guerre chaude et le risque nucléaire.
Les renversements de tendances libérant des forces historiquement contradictoires, de nouveaux
conflits ont entraîné des renversements de la dualité ami/ennemi. Les pensées populaires ont été
perturbées et par là même ont inquiété.
2. Conséquences de cette modification
 1re conséquence: Ses frontières n’étant plus directement menacées, la France pouvait se
réengager sur de nouveaux théâtres d’opérations et allait y être immédiatement contrainte:
o 1990-1991 : La France a engagé 15 000 militaires dans une coalition internationale
menée par les États-Unis pour la libération du Koweït;
o 1992 à 1999: Intervention militaire de l’OTAN en Bosnie-Herzégovine (1995) et au
Kosovo (1999) pour le maintien de la paix. La France y a participé avec un effectif moyen
de 10 000 militaires;
o 1992-1995: Intervention humanitaire et militaire de l’ONU (ONUSOM). La France y a
participé avec environ 2 000 militaires;
o 1994: Génocide au Rwanda. La France a lancé une intervention humanitaire et militaire
mobilisant environ 2 500 militaires;
o 1996-1997: Crise au Zaïre. Avec 1 500 militaires, la France a participé à une opération
humanitaire et d’évacuation des ressortissants menacés par les combats.
 2e conséquence: Résultant encore une fois du fait que les frontières de la France elle-même
n’étaient plus directement menacées, les gouvernants de la France ainsi que l’ensemble de
ses citoyens voulaient leur propre part des dividendes de la paix. Or, il ne suffisait pas de
vouloir.
Dans un raisonnement cause-effet, lorsque les États considèrent qu’une guerre est terminée, ils
pensent que, logiquement, la paix s’instaure de fait. Dans ce même raisonnement de causalité, ils
pensent aussi qu’ils peuvent en tirer des dividendes, par exemple en réaffectant les crédits libérés
aux priorités de leur politique intérieure. Toutefois, la guerre et la paix ne constituent pas les deux
faces d’une même pièce de monnaie. La fin d’une guerre s’avère quelque chose de complexe.
Dans des domaines spécifiquement différents émergent des situations qui ont leur propre logique
d’évolution et d’interaction. Pour les comprendre, il faut les lire et les interpréter dans leur propre
logique, avant de soumettre ce qu’on en a compris à des raisonnements hypothético-déductifs,
entre autres, pour esquisser des scénarios.
2
Ainsi, en 1922, après les 20 millions de morts de la Première Guerre mondiale, Alfred Korzybski2
clamait à la face du monde: « L’Occident est mentalement emprisonné dans une logique de
contradiction et de conflit irréductible. Il faut impérativement en réviser les principes, hérités des
primitifs et codifiés par les Grecs. »
En France, les fondements de la culture et de l’enseignement reposaient toujours sur le principe
du tiers exclu. Conséquences: les mécanismes de la pensée des analystes et stratèges relevaient
plus d’une approche de type Clausewitz que de type Sun Tzu3. Ils avaient donc tendance à avoir
une lecture exclusivement binaire des décisions et de leurs conséquences, avant de s’intéresser
à la façon dont ont été pensés et débattus, dans les consciences adverses, les « pourquoi » et les
« pour quoi faire » engendrant le « comment faire » propre à leurs actions.
Il fallait sortir de la dualité pour faire apparaître tous les possibles parmi lesquels les opposants,
les rebelles et les ennemis ont fait leurs choix. Il fallait adopter une logique dynamique pour
pouvoir saisir et analyser les signaux faibles permettant de comprendre l’intentionnalité qui
globalisait le sens des débats contradictoires au sein des pensées individuelles et collectives. Les
réactions les plus pertinentes émergent plus souvent de la prise à contresens des pensées qui
élaborent les visées intentionnelles que de celles qui se contentent de s’opposer frontalement
aux décisions de l’ennemi.
Alors, durant une décade et plus, la France s’est engagée militairement dans des opérations
extérieures et, paradoxalement, dan une réduction progressive de ses dépenses militaires:
 Entre 1990 et 2000, le budget de la défense a subi une réduction d’environ 30 %.
Conséquences: retards ou annulations de programmes d’armement, diminution des effectifs
et des équipements, dégradation du moral des militaires et perte de compétitivité du secteur
de la défense;
 L’année 1996 a vu le passage à une armée professionnelle et, en 1997, le service national a
été suspendu, ce qui a engendré aussitôt des problèmes de recrutement, de fidélisation et
de représentativité sociale des militaires.
3. Effets de ces conséquences: renversements rapides, voire immédiats des tendances
Les crédits venant de cette baisse du budget de la défense ont rapidement été réaffectés, puis de
nouvelles contraintes budgétaires et arbitrages contestés ont déclenché des turbulences et des
crises. À l’époque, nous constations plusieurs renversements de tendances:
 Instabilité et incohérences des alliances
En termes industriels, économiques et d’influence en politique internationale, les partenaires
ont pu rapidement devenir des concurrents, et inversement.
2 Pendant la première guerre mondiale, Alfred Korzybski (1878-1950) physicien, mathématicien et philosophe, fut Officier de
renseignement à l’Etat Malor de l’armée Russe. En 1919 il fuit les bolchéviques et s’installe aux États-Unis. Il est le créateur de la
Sémantique Générale. Son œuvre majeure, Science and sanity: An introduction to non-Aristotelian systems and general semantics
(1933) a inspiré de nombreux chercheurs et auteurs tels que Gaston Bachelard, Gregory Bateson, Henri Laborit, William Burroughs,
Boris Vian, A. E. van Vogt, etc.
3 Deux auteurs importants pour leurs réflexions sur la guerre. Carl von Clausewitz (1780-1831) fut général et professeur à
l’Académie militaire de Prusse et auteur de De la guerre. Ce traité a influencé la réflexion de très nombreux militaires et
responsables politiques de tous horizons. Sun Tzu fut un général chinois du VIe siècle av. J.-C. connu pour L’art de la guerre.
3
 Accroissement du chômage
De 1990 à 2000, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee),
le taux de chômage a augmenté de 28 %. En 2000, les plus touchés étaient les jeunes (23,6 %).
 Renversement des priorités et des dualités
Le pour est devenu contre et le contre est devenu pour. Néanmoins, on n’a toujours pas
changé de logique. Conséquences: en mars 1993, le parti au pouvoir en France n’a recueilli
que 17,6 % des suffrages et le président de la République de l’époque a été contraint à une
seconde cohabitation.
 Volonté du nouveau premier ministre d’ouvrir la stricte dualité
Il a engagé une politique de réformes fondée sur le plus large consensus. Un changement de
logique a été amorcé, mais les pensées populaires en ont été perturbées et ont entraîné un
renversement de tendance: les élections présidentielles de 1995 témoigneront d’un ancrage
sur la stricte dualité.
Les conséquences et effets ont affecté entre autres les centres de recherche et, surtout, bien sûr,
ceux qui dépendaient du ministère de la Défense.
B. Les principaux changements dans l’environnement interne
Ces changements externes ont donc eu des conséquences directes sur l’environnement interne
de l’organisme de recherche dans lequel je travaillais. Ainsi, entre 1995 et 2000, les subventions
et les crédits de recherche alloués par l’État ont subi une baisse de 25 %.
Les conséquences sur le fonctionnement se sont vite fait sentir: réduction des activités de
recherche amont et m oindre participation aux projets européens ou internationaux; perte de
parts de marché au profit d’entreprises ou organismes concurrents; diminution de la capacité
d’innovation et de prospective; in fine, une fragilisation du positionnement stratégique et du
rayonnement scientifique.
L’évolution rapide et significative des conditions économiques de l’activité de l’organisme de
recherche et toutes ces conséquences lui ont imposé de modifier, sur de nouveaux critères, son
articulation avec le contexte externe.
Les conséquences sur la gouvernance se sont manifestées, en premier lieu, par la nomination
d’un nouveau président. Sa mission a consisté à réussir l’adaptation et l’inscription de
l’établissement dans le nouveau contexte, en externe comme l’interne.
Les objectifs à atteindre étaient les suivants:
 Ramener les effectifs de 2 300 agents en 1985 à 2 000 agents à l’horizon 2000. Une possibilité
serait d’en venir à 1 600 personnes en 2002. Or, l’établissement comportait quelque
130 métiers différents;
 Adapter les structures et l’organisation à la nouvelle donne pour maintenir le niveau de
compétitivité et pour mieux marquer son positionnement, dans un contexte où les critères
économiques entraient dans les référentiels scientifiques et techniques;
4
 Faire reconnaître l’organisme, dans le nouveau contexte national et international, et auprès
de ses partenaires, comme acteur économique. Cela impliquait de valoriser dans ce
référentiel son expertise pluridisciplinaire et d’ajouter aux dimensions identitaires de
l’établissement une dimension commercial .
Les premières réalisations de ces objectifs ont porté sur:
 Une réorganisation interne
Les directions thématiques ont été restructurées en départements scientifiques, réunis en
quatre branches placées sous une direction scientifique générale. Quatre directions
transversales ont pris en charge le fonctionnement général et les ressources humaines:
direction de la communication, direction commerciale, direction de la qualité et direction des
ressources humaines.
 La diversification des sources de financement
Par le développement des contrats de recherche avec les industriels, les institutions
publiques ou les organismes européens. Ils représenteront plus de 50 % du chiffre d’affaires
en 2005.
 La participation à l’élaboration et à la création de structures d’innovation et de valorisation
Celles-ci deviendront en 2005 des pôles de compétitivité.
Ces rapides mutations ont engendré un fort malaise chez les salariés qui, par respect pour
l’histoire de l’organisme et pour leur métier, ont retenu leur ressenti. Dans le même temps, face
aux difficultés financières et aux réformes engagées, la gouvernance peinait à mesurer la
profondeur de l’impact sur le personnel. En externe, chacun devait s’adapter, tandis qu’en
interne, chacun devait changer ses dynamiques de pensée. Ainsi, chacun était amené à engager
des mutations, tant dans ses approches que dans le pilotage de ses interventions au sein de
situations plus ou moins stables et connues ainsi que d’environnements plus ou moins coopératifs
ou hostiles. L’impact était souvent déstabilisant, en particulier sur le management intermédiaire.
Ces professionnels devaient accompagner les chercheurs sur des voies d’adaptation, de
changement et de mutation. Ces voies, ils les empruntaient eux-mêmes, pour eux-mêmes et en
eux-mêmes, et aussi pour ceux qu’ils devaient guider et accompagner.
Cependant, dans cette nouvelle donne et ses conséquences, un double mouvement s’est vécu au
sein du personnel. D’un côté se sont révélés un fort attachement à l’établissement et à ses
missions, une fierté d’appartenir à un organisme de recherche de p ointe, une confiance dans
l’avenir des domaines de recherche; de l’autre, une réelle inquiétude a émergé dans les
consciences, a coloré et orienté les pensées. Elles avaient pour objet les conditions de travail,
l’évolution des outils de travail et les perspectives de carrière.
II.
La mise en œuvre d’une démarche d’ouverture pour une attitude
prospective
A. Un constat progressivement partagé
5
Un constat s’est progressivement imposé parmi les différents chercheurs inscrits dans les groupes
de travail.
Adapter les structures et l’organisation par des décisions administratives était une chose; adapter
et réorienter la pratique de métiers majoritairement souchés sur l’innovation et sur la créativité
en était une autre. Quels que fussent leur niveau et leur statut, acteurs, managers ou
responsables étaient des êtres-sujets humains. Tous étaient conscients d’être concernés dans leur
intériorité par le processus adaptation-changement-mutation. Seulement, dire conscience, c’est
dire subjectivité, ce que ne supportent pas la science et la plupart des scientifiques. La
conséquence est souvent un repli sur soi, avec l’élaboration d’une « viscosité mentale »
protectrice pour moins souffrir en s’adaptant souvent contre son gré
Ce simple constat m’a confirmé que chaque collaborateur scientifique en tant que sujet devait
être accompagné pour bien comprendre comment l’incontournable et nécessaire subjectivité de
ses travaux créatifs et innovants pouvait s’articuler dans des débats collectifs, sur l’activité
scientifique. Je mesurais pleinement que, dans un environnement parlant uniquement un langage
scientifique et excluant a priori toute subjectivité, parler de conscience et de la nécessité de
s’adresser à l’autre en tant que sujet pour dialoguer avec lui n’allait pas être facile. Je me rappelle,
lors d’un exposé, voir été interpelé par un chercheur qui était un ami proche: « Mais, Jean, ici, on
n’est pas des fumeux! » Il lui a fallu plusieurs années pour bien comprendre que toute équipe de
recherche de haut niveau est un collectif de conscience.
Géniale ou non, pour chaque je-sujet, toute visée intentionnelle est d’abord le fruit d’un débat
intérieur intime et personnel. Ensuite, elle est extériorisée immédiatement, surtout si elle paraît
géniale, au sein de la petite équipe de collaborateurs. Celle-ci n’est ni plus ni moins qu’un collectif
de singularités conscientes qui débattent en extériorisant les propres visées intentionnelles
élaborées’ par des débats cognitifs au sein de chacune d'elles.
Je m’étais formé à la direction de recherche par des expériences très différentes. Je savais qu’en
soumettant les visées intentionnelles aux débats d’un collectif, les dynamiques de pensée mises
en commun gomment les marques des subjectivités individuelles et créent, au sein de la
conscience collective, une subjectivité collective qui dépasse les subjectivités individuelles.
J’ai donc pensé qu’en amenant les chercheurs à parler de leur travail de recherche et à échanger
sur celui-ci en tant qu’expériences de pensée au sein de leur conscience, ils pourraient maîtriser
et piloter en intériorité les mutations que leur imposait l’évolution de leur environnement sous
tous ses aspects.
B. Le démarrage d’une démarche d’ouverture
En 1996, un an après les mesures de restructuration, j’ai donc proposé au directeur de
l'établissement la création d’une entité Veille et Intelligence économique (VIE).
Il s’agissait:
 d’enrichir et de renforcer les moyens de veille pour l’élaboration d’informations
préstratégiques et pour la création de bases de données adaptées aux besoins les plus
pertinents des collaborateurs scientifiques;
6
 de les sensibiliser à la posture « projet prospectif » et à s’engager dans les projets en tant
qu’acteurs humains;
 de les amener, en tant que singularité consciente et je-sujet, à passer du « ce que je suis »
(un diplômé qui exploite à vie son diplôme) à un « qui je suis » qui exploite à chaque instant
ce qu’il est au présent, une singularité consciente, un je-sujet et ce qu’il veut être à vie: un
producteur de connaissances;
 de sensibiliser le management intermédiaire à inscrire son rôle à un niveau méta pour assurer
la pérennité des projets, malgré le renouvellement des acteurs humains;
 de mener des expériences en projet prospectif impliquant chaque acteur en intériorité de
façon subjective et en extériorité de façon collaborative. Ces expériences doivent mettre en
évidence que la prospective est une implication continue dans une conscience collective. A
posteriori, je peux dire que, dans ces expériences, les acteurs se sont vraiment impliqués non
seulement en tant qu’individus, mais aussi et surtout en tant que singularité consciente.
Le 1er juin 1999, l’entité Veille et Intelligence économique a été créée pour trois ans. Elle a pris le
nom de Mission VIE. Deux types d’actions ont été menés: les premières concernaient des moyens
techniques, les secondes concernaient l’accompagnement des collaborateurs scientifiques dans
leur mutation.
De fait, la Mission VIE a eu une autonomie de fonctionnement qui lui permettait, en fonction des
situations et des besoins, de sortir du cadre institutionnel sans le transgresser. L’objectif à court
terme (3 à 5 ans) était d’élaborer une prospective pour construire le futur, à tout le moins un
futur: celui de l’entreprise.
C. Les actions pour les moyens techniques
Le volet des moyens techniques s’est développé suivant une logique de projet. Ces projets ont
été choisis là où la relation enjeu/maturité était la plus favorable: enjeu de progrès concurrentiel,
maturité du sujet sous l’angle des méthodes de travail et de la culture des acteurs. Une première
phase de six mois a concerné la réalisation de projets ciblés:
 P1 Veille et surveillance;
 P2 Gestion des connaissances;
 P3 Bases de données pour l’intelligence économique;
 P4 Intranet pour l’intelligence économique.
Au terme de cette phase, l’infrastructure informatique de la Mission VIE était en place dans une
configuration provisoire. La dynamique de la mission était acquise et les cahiers des charges des
solutions à déployer étaient établis.
D. Les actions pour l’accompagnement au changement
Ces travaux ont été plus confidentiels. Ingénieurs et chercheurs avaient été formés dans une
culture scientifique et générale de haut niveau., voire de très haut niveau. Au sein des différentes
7
équipes, ils s’étaient progressivement perfectionnés jusqu’à l’expertise dans de longues filières
verticales. Celles-ci leur avaient donné une identité professionnelle qu’ils considéraient comme
leur force et la finalité de leur carrière.
De petits groupes de réflexion immersive ont donc été créés. Premier objectif, amener chaque
participant à instaurer en lui-même une réflexion intentionnelle, l’intentionnalité première étant:
mutation. Tout allait donc commencer, au niveau de leurs dynamiques de pensée, par un
changement d’approche, de référentiel et de logique. Les inviter à parler de leur intériorité en
prenant conscience de leur statut de singularité consciente appelait de ma part beaucoup de
respect et de délicatesse pour établir une confiance mutuelle indispensable.

Pour que le je de « ce que je suis » devienne le je de « qui je suis »
Deuxième objectif. Directeur de recherche, pour les aider à exploiter au mieux et au maximum le
potentiel offert par l’exercice du métier, je devais les amener à dépasser les limites de leur « ce
que je suis » construit sur des savoirs et savoir-faire uniquement référencés sur des études
universitaires ou professionnelles et des stages d’application. Par analogie avec le
compagnonnage, j’ai donc créé ce que j’ai appelé une pédagogie active d’accompagnement. Elle
devait me permettre de les aider à trouver en eux-mêmes les capacités à produire dans la pratique
de leur métier, de nouveaux savoir et savoir-faire, et de les exploiter dans une dynamique de
progrès personnel. J’avais proposé de structurer et organiser la mission VIE en espérant pouvoir
apporter extérieurement à des Je bien identifiés des moyens et des données leurs permettant
d’élaborer et de produire intérieurement de nouvelles connaissances. En les suivant dans leur
pratique de métier, la pédagogie d’accompagnement actif a d’abord aidé leur je à se poser la
question fondamentale: qui je suis ? puis progressivement à construire la réponse en centrant
leurs débats intérieurs sur cette production. Sortant des filières et élargissant son champ de
perception et d’action, le je du chercheur devenait innovant, celui de l’ingénieur, créatif.
Le « qui je suis » s’appréhendant lui-même comme une singularité consciente, mon troisième
objectif a été de faire découvrir rapidement à chacun le « comment » lui permettant d’analyser
et comprendre les effets du processus adaptation-changement-mutation, puis de le maitriser et
le piloter pour ne pas avoir à le subir. Pour cela, je saisissais toutes les opportunités de la pratique
du métier pour attirer l’attention de chaque je et l’accompagner pour qu’il apprenne par luimême, et en conscience, à identifier et à maitriser les acteurs de sa pensée. Ceci acquis le je
pourrait apprendre à piloter leurs débats pour que le je du « ce que je suis » (un diplômé de ceci
ou de cela) passe les manettes du pilotage du changement et de son orientation, au je du « qui je
suis ». Le « qui je suis » étant pour moi ce que A. Korsybski a appelé ce qui fait de l’être humain
un humain.

Pour que je, soit à la fois animateur et superviseur des débats intérieurs
8
Dans cette démarche, le je bénéficie de la liberté de penser ce qu’il veut comme il le veut quand
il veut. Par contre, et sous contrôle de sa propre raison, cette liberté lui implique d’être conscient
du devoir de responsabilité de lui-même, et ce dans tous les domaines où il est amené à réfléchir,
à penser et à décider pour agir. Cette prise de conscience devait amener je à comprendre que,
pour ce qui est des débats entre lui-même et les autres acteurs de sa pensée, il devait en dissocier
l’animation et la régulation de ce qui est évaluation et jugement pouvant conduire à une décision.
Pour ce faire, je doit se donner la possibilité d’être à la fois au niveau n des débats pour les animer
et les rendre productifs, et au méta niveau n+1 pour les superviser, les contrôler, les piloter et les
orienter afin de répondre de façon pertinente aux idées intentionnelles qui les ont déclenchés.
Ainsi, sur ces deux niveaux, je est le même et autre pourtant (voir figure 1).


Figure 1 – Acteurs de la pensée au sein de la conscience
Source: Concepts de l’auteur
Pour que les débats intérieurs deviennent efficaces et pertinents
Dans les dynamiques de pensée qui animent nos débats intérieurs interviennent trois
composantes fondamentales que, suivant l'approche systémique "multi-agents", j’ai appelé les
acteurs de la pensée (voir figure 1). Travaillant depuis longtemps avec cette approche, et en
fonction de ce que personnellement, par introspection, je percevais de leur comportement, je les
avais appelés je, moi et ego. Ces dénominations ne sont ni à rapporter ni à mettre en parallèle ou
en analogie avec les très nombreuses et diverses acceptions de ces termes dans des domaines
très différents. J’ai bien conscience qu’en dehors de cette approche elles peuvent être perçues
comme une objectivation réifiante de ce qui est spontanément si fluide et qui peut s’appeler tout
simplement écoute, dialogue, etc. Or, encore une fois, je prie le lecteur de m’accompagner dans
cette volonté de percevoir le sens, les moyens et la finalité de la dynamique des processus de
pensée que j’ai souhaité mettre en exergue et instaurer.
9
Restant dans l’approche « multi-agents », j’ai donc proposé de considérer je, moi et ego comme
des agents indépendants les uns des autres, ayant des compétences spécifiques et élémentaires
bien définies, globalisant et synthétisant de très nombreuses fonctions élémentaires. Ils peuvent
mutuellement solliciter leurs compétences pour collaborer et coopérer dans des opérations
représentationnelles et cognitives4. Nous conviendrons qu’ils communiquent et interagissent par
un pseudo langage, dont les éléments sont des formes porteuses d’in-formation ayant du sens,
un sens qui se transmet d’une forme à une autre par <in-formation déformation>.
Depuis Platon, le langage de la pensée a intrigué nombre de philosophes. L’apparition des
premiers ordinateurs a ouvert des voies de réflexion rapidement contraintes par la méthode
scientifique, comme le montre les actes en français du colloque « Les machines à calculer et la
pensée humaine5 » organisé6 par le CNRS à Paris en 1951.
Le concept de langage de la pensée est apparu en 1973 dans Though7t de G. Harman. En 1975, la
thèse soutenue par Jerry Fodor et titrée « The Language of Thought » est devenue la référence
majeure en sciences cognitives. Cependant, scientifiques et philosophes réfléchissant en
intériorité sur ce que leur procurait une approche en extériorité, elle devint rapidement l’objet
de très nombreuses controverses, débats et prises de position contradictoires.
Mon objectif n’a jamais été l’élaboration d’une théorie de la pensée et de la cognition pouvant
s’enseigner. Il a toujours été de mettre des Je-sujets, en tant que singularités conscientes, sur la
voie de l’introspection pour exploiter au mieux les capacités de leur pensée par la découverte, la
connaissance et la maitrise de ses acteurs. Certes, ce que nous appelons la pensée est quelque
chose de complexe dont la réalité échappe encore à notre compréhension. Cependant face à
notre propre conscience, maitrisant bien je, moi et ego, et les périphériques exploitables que sont
l’imaginaire, la raison, l’intuition, l’inspiration, nous sommes dans la même situation que face à
notre ordinateur portable avec son écran, son clavier et sa mémoire. Combien de personnes
compétentes en informatique ignorent la complexité et le fonctionnement de ce qu’il y a dans les
processeurs derrière l’écran de leur ordinateur ? De la même façon, elles ignorent ce qu’il y a
derrière ce qu’elles perçoivent en elle-même et par elle-même. Néanmoins, en utilisant leur je,
leur ego et leur moi, de la même façon qu’elles utilisent un clavier, un écran et une mémoire, elles
peuvent devenir de très bons philosophes, scientifiques, secrétaires, conducteurs de bus, pilote
de long courrier ou spationaute, et utiliser leur ordinateur pour écrire des livres, faire des
rapports, etc.
 Pour qu’un collectif de singularités conscientes devienne une conscience collective
Le passage d’un collectif de singularités conscientes à une conscience collective se produit dans
le partage d’une même intentionnalité. Une intentionnalité est un fait de conscience qui ouvre
dans la conscience un espace où seront spécifiés et qualifiés en valeurs et en vertus tout fait de
conscience qui s’y inscrira.
4 Voir Erceau et Ferber (1991).
5 Voir « Les Machines à calculer et la pensée humaine », Editions du CNRS, 1953.
6 Colloque international organisé en 1951 à paris par le CNRS avec l’aide de la Fondation Rockefeller et sur l’initiative de M.
Couffinial Directeur du Laboratoire de Calcul Mécanique de l’Institut Blaise Pascal de Paris.
7 Harman, G. (1973). Thought. Princeton University Press.
10
Au sein de chaque singularité consciente, cet espace intentionnel est intime et personnel. Le
partage de l’intentionnalité peut être de plus ou moins longue durée. Le temps de partage peut
être régulièrement activé ou non. Il est en général ouvert et fermé par une action très signifiante
et souvent symboliques voire rituélique8, un discours, un coup de maillet, un chant, une prière,
un coup de sifflet, etc.
Entre l’ouverture et la fermeture du temps de partage, la conscience collective est active, sinon
elle est en état de latence. Par contre, au sein des singularités conscientes l’espace intentionnel
est toujours ouvert, chacune pour elle-même reste dans une posture prospective intériorisée.
L’aventure prospective est pour moi un engagement personnel dans un projet collectif. Plus
encore, c’est un engagement à vivre en tant que singularité consciente au sein d’un collectif de
singularités conscientes devant se vivre lui-même en tant que conscience collective dans une
posture prospective.
La posture prospective est donc pour moi fondée sur une intentionnalité. Prendre une posture
prospective, s’est donc faire devoir à je, niveau n et niveau n +1, de ne prendre en considération
que des idées, des concepts et des images, inscrit dans l’espace intentionnel, et d’animer et
piloter les débats pour que ce qu’ils produisent s’y inscrivent aussi.
Pour ce qui est de la prospective, je pense qu’actuellement dire prospective, c’est invoquer une
intentionnalité spécifiée en essence dans les œuvres de Gaston berger par les idées
intentionnelles de liberté de pensée et de liberté de conscience auxquelles R2iP se réfère.
R2iP est une conscience collective active au moins pendant la durée des Visioconférences que
nous partageons. Sinon elle est latente.
Chaque je devait donc faire pour lui-même un schéma sommaire des dynamiques engagées par
les acteurs de sa pensée au niveau n, et du contrôle au niveau n + 1 du sens de leur débats (tel
que présenté figure 1). Avec l’habitude d’élaborer des plans et des schémas pour pouvoir
travailler en extériorité, chercheurs et ingénieurs n’ont eu aucune difficulté à en élaborer.
Dans la pratique du métier en solitaire, le Je qui est à chaque instant au présent, doit en
permanence écouter le « qui je suis ».
Dans la pratique du métier au sein d’un collectif, je doit être conscient qu’il est immergé au sein
d’une singularité consciente et que c’est ego qui est au contact de l’autre, des autres et de leur
8 N.D.L.A. Certaines intentionnalités personnelles sont signifiées symboliquement par un objet porté sur soi, croix catholique,
croix huguenote, étoile de David, etc. chaque objet étant symboliquement porteur des valeurs, des vertus et des idées
intentionnelles, telles que la paix, l’amour, l’espérance, la charité, etc.
11
environnement partagé. C’est donc ego qui écoute extérieurement. Mais ce que ego perçoit et
reçoit de son environnement est du domaine de tous les possibles. Il peut en être
émotionnellement affecté positivement ou négativement. Ce qu’il transmet en intériorité est
alors affecté par ses émotions. Je doit donc constamment le contrôler, car il en est de même pour
ce que ego dans l’émotion causée par ce qu’il reçoit, peut affecter ce qu’il doit transmettre de
l’intériorité vers l’extériorité par actions, postures, comportements, discours, etc .
Appliqué par ego à tout autre être humain, ce schéma peut l’aider dans la perception et la
compréhension de ce que l’ego qui lui faisait face, lui donne à comprendre et à connaitre du « qui
je suis » plus ou moins caché derrière son ego. Je doit en identifier au mieux les composantes les
plus marquantes et les plus intéressantes. Livrées à je celui-ci peut déclencher un débat pour
envisager développer avec cet autre je, une collaboration puis une coopération pouvant être utile.
Cependant, sans échange avec l’autre, cette posture d’investigation n’offre que très peu de
ressources. Nous le savons tous, ce n’est que dans des engagements partagés, que chaque je peut
comprendre, comme nous le disons vulgairement, ce que l’autre a dans la tête et derrière la tête.
Mais derrière le mot tête il y a l’idée de quelque chose de fermé et de difficilement accessible.
Comment amener l’autre à faire sortir de sa tête ce qui s’y cache ? Deux possibilités, soit en
l’amenant à partager une situation de coopération, soit en l’amenant dans une situation intenable
dont il ne pourra se sortir qu’en livrant quelque chose de lui-même. L’intelligence naturelle et
humaine est là, dans le choix de la situation et dans la façon d’amener l’autre à s’engager. Les
joueurs d’échecs en savent beaucoup sur le sujet.
La structure et l’utilisation actuelles de nos langages courants limitent notre
façon de penser et notre vision du monde : les mots tendent à enfermer, à figer
le « réel » dans des catégories ; le verbe être pousse à identifier (=) un élément
d’un ensemble à cet ensemble, ou un sous-ensemble à l’ensemble tout entier ;
la capacité d’évocation par le langage permet même de créer des cartes verbales
dont la majeure partie – voire la totalité – des « caractéristiques » ne
correspondent à aucune réalité (ex. : mythologies, spéculations
philosophiques…). « Le langage est également une propriété redoutable du fait
qu’il ne peut être en relation biunivoque avec l’objet et surtout le concept. Or,
nous avons tendance à nous comporter comme si cette relation biunivoque
existait réellement (…) Korzybski a eu raison de rappeler que le mot chien ne
mord pas et que la carte n’est pas le territoire (…) Le langage commun a
tendance à nous focaliser d’abord sur l’objet que l’on prend pour la réalité, puis
sur le mot qui se chosifie ».
L’intelligence n’est pas quelque chose qui s’enseigne, ni qui s’apprend. L’intelligence nait et se
développe dans les expériences de vie qui naissent des interactions de la réalité de ma conscience
avec la réalité du monde.
12
Plus que l'adaptation du sujet à son milieu, l’intelligence doit être considérée comme la capacité
à prendre conscience d’une situation dans ce qu’elle est à un instant donné, à la fois dans son
histoire et dans ses devenirs possibles.
Ensuite, ou presque simultanément, fort de cette prise de conscience, l’intelligence consiste à gérer
son degré d’engagement dans la situation en restant conscient des conséquences de cet
engagement, à la fois sur soi, sur les autres et sur la situation elle-même.
Le top étant de ne s’engager qu’en ayant accès, et de façon permanente, à un « coup de poing »
commandant l’éjection immédiate de la situation en cas de risque extrême. Tous ceux qui ont eu
à affronter des situations à risques extrêmes le savent.
Pour que le « qui je suis » soit à chaque instant parfaitement opérationnel, il lui faut avant tout
un ego attentif à tous les signaux faibles et capable d’écouter intelligemment toutes les personnes
avec attention et déférence; de même qu’un je ayant la ferme résolution de les comprendre. Il
faut aussi que ce je soit capable d’entendre toutes les opinions et de ne les accepter pour justes
que si elles lui apparaissaient comme telles après les avoir bien examinées. Il faut bien sûr un moi
fournissant les connaissances les plus pertinentes avec des mises à jour quotidiennes sur tout ce
qui évolue.
o par une écoute de l’environnement à la fois globale, locale et attentive à touss les
possibles, ce qui permet de détecter, entre autres, les signaux faibles signifiants
(problématique de la veille);
o par prise de conscience de l’instant présent dans ce qu’il est porteur des messages que
l’environnement donne à connaître de lui-même (problématique de la réception);
o par prise de conscience de leur localisation spatiale et de leur persistance temporelle
(problématique du repérage par fixation spatiotemporelle de leur origine et,
éventuellement, des acteurs);
o par prise de conscience de la nature du message en le décodant (problématique de la
maïeutique propre à la veille analysée);
o par référencement spatiotemporel et sémantique pour une compréhension du message
et pour la saisie de l’information dont il est porteur (problématique de l’entendement9
par jugement, référencement et catégorisation.
Alors en
9 Voir Kant (1781/1944).
13
il s'agissait de faire prendre conscience à chacun que se limiter à écouter l’autre, il importait
d’amener chacun à impliquer son « qui je suis » dans toute action personnelle ou interaction avec
tout autre. lui-même en explorant sa propre conscience avec sa propre conscience. Ainsi, de façon
introspective, chacun devait d’abord identifier intérieurement les acteurs des dialogues de sa
pensée. En les écoutant, chacun progressait dans la compréhension de ce qu’ils sont (leur
« quoi »), ce qu’ils font, comment ils le font, pourquoi et pour quoi faire. Chacun pouvait alors
appréhender et comprendre les dialogues et les processus cognitifs appris et utilisés au cours de
ses études scientifiques, et que Jerry Fodor a appelé « Language of Thought 10»
Chacun s’en faisait un schéma sommaire, qu’il précisait ensuite rapidement par la pratique
introspective. Avec l’habitude d’élaborer des plans et des schémas pour pouvoir travailler en
extériorité, chercheurs et ingénieurs n’ont eu aucune difficulté à en élaborer afin de piloter leurs
dynamiques de pensée et leurs débats cognitifs internes. Les difficultés à surmonter en particulier
pour assumer un changement d’être, de comportement et d’expression pouvant intriguer
certains collaborateurs et aussi la hiérarchie.
 Auto-observation
Ce passage de l’activité solitaire au dialogue prospectif est fondé sur un processus systématique
d’auto-debriefing des expériences de vie, plus précisément de celles qui se succèdent dans
l’exercice du métier, chercheur, ingénieur ou autre.
C’est un processus essentiellement subjectif qui doit conduire à l’autoperfectionnement de soimême par soi-même, pour soi-même11, et pour le collectif en devenir. C’est un processus
d’introspection dans les expérience de vie qui se succèdent dans l’exercice du métier, pour le
chercheur et l’ingénieur Au-delà des savoirs propres acquis et mémorisés au cours d’études
diplômantes, ce processus continu est et une création de savoir-faire et une constructionacquisition de connaissances:
La structure et l’utilisation actuelles de nos langages courants limitent notre façon de penser et
notre vision du monde : les mots tendent à enfermer, à figer le « réel » dans des catégories ; le
verbe être pousse à identifier (=) un élément d’un ensemble à cet ensemble, ou un sous-ensemble
à l’ensemble tout entier ; la capacité d’évocation par le langage permet même de créer des cartes
verbales dont la majeure partie – voire la totalité – des « caractéristiques » ne correspondent à
aucune réalité (ex. : mythologies, spéculations philosophiques…). « Le langage est également une
propriété redoutable du fait qu’il ne peut être en relation biunivoque avec l’objet et surtout le
concept. Or, nous avons tendance à nous comporter comme si cette relation biunivoque existait
réellement (…) Korzybski a eu raison de rappeler que le mot chien ne mord pas et que la carte
n’est pas le territoire (…) Le langage commun a tendance à nous focaliser d’abord sur l’objet que
l’on prend pour la réalité, puis sur le mot qui se chosifie ».
La nature et la quantité des demandes évoluant, les réponses ne pouvaient utilement être
données qu’à partir de plans de veille devant être élaborés et suivis par de petits collectifs
10 Fodor, J. (1975). The Language of Thought. Harvard University Press. Accessible sur Archive.org.
11 Voir l’œuvre de Gaston Berger, qui a mené de pair ses recherches sur la caractérologie humaine ainsi que sur l’approche cognitive
et philosophique de l’attitude prospective.
14
d’experts. Comment les avons-nous choisis et comment avons-nous répondu à leurs questions?
En particulier à celle-ci: Pourquoi moi? Je le formulerai très rapidement, sur un plan expérientiel,
en pensant à Julien Bonnaire, joueur de rugby12, qui décrivait ainsi son expérience d’interaction
sur le terrain: « Parce que, dans le regard, tu vois s’il est prêt ou non. » ça, c’est dans l’action.
Avant l’action, mon je dois trouver naturellement l’occasion de se trouver les yeux dans les yeux,
c’est un contact entre les ego. Ce ne doit pas être une épreuve mais une mise en confiance et un
partage sans enjeu. Ensuite, laisser faire ego. Le regard qui s’éclairci, ego ouvre la porte. C’est
pour mon je un accès direct à son je. Si son je accepte le mien et que le regard devient juste et
lumineux, c’est ce je qui directement me dit qu’il sait quoi faire, pourquoi et comment. Comme
le disait Julien Bonnaire, son je est prêt.
E. La boucle perception-débat intérieur-élaboration visée intentionnelle-action
À partir de ces concepts et des acquis de la personne mémorisés en moi, les acteurs de la pensée
engagent avec leurs périphériques de nouveaux débats pour élaborer des représentations
opérationnelles du perçu, objet matériel et situation dans laquelle il est inscrit (voir figure 2). Pour
être opérationnelles, ces représentations doivent être soumises aux règles techniques de
référence afin d’être validées. La décision en revient à je, qui contrôle les débats. Si ses règles
sont respectées, la personne a raison, sinon ses pensées retournent à la case « reprise du débat
».
Sachant a priori le « pourquoi » et le « pour quoi faire » de l’opération, je dispose d’une
représentation valide. Fort de ses compétences, « je » va néanmoins être attentif à de possibles
intuitions et inspirations (voir figure 1) pouvant faire émerger en lui-même une idée
intentionnelle pertinente. « Je » la soumettra à de nouveaux débats pour l’élaboration du
« comment » le plus pertinent, c’est-à-dire la visée intentionnelle la mieux adaptée pour répondre
à l’intention portée par le « pourquoi ». Cette visée intentionnelle est la potentialisation de
l’action qui devra être actualisée et produite en extériorité sur l’objet ou la situation:
 Actualisation par une action manuelle: position de la main, position de l’outil, position de la
pièce, trajectoire de la main et de l’outil, etc.;
 Actualisation par une action rhétorique: rédaction/prononciation d’un exposé ou d’une
conférence où ego emploie effets de voix, mimiques, regard et techniques gestuelles.
Tout dans cette visée doit être parfaitement repéré pour qu’ego agisse précisément.
12 Joueur de rugby à XV au poste de 3e ligne, avec 75 sélections en équipe de France de 2004 à 2012.
15
Figure 2 – Boucle perception-débat intérieur-élaboration visée intentionnelle-action
Source: Concepts de l’auteur »
Les images de gauche proviennent du site de L’Avionnaire (https://www.lavionnaire.fr)
L’image de droite provient du site de l’ACAM (https://acam.asso.fr)
Cependant, « je » peut décider de placer les débats dans l’imaginaire pour échapper aux règles
de la raison afin qu’ensemble ego, moi et je, puissent sans contraintes, imaginer, innover et créer.
Quand je pense qu’une forme signifiante issue de ces débats peut être utilisée dans une visée
intentionnelle, il peut décider de ne pas la soumettre à la raison pour en conserver l’originalité,
le non-conformisme ou les aspects paradoxaux.
Débats validés ou non par la dimension rationnelle, ego sera, in fine, chargé de transmettre au
système neuromoteur les informations de commandes de l’action portée par la visée
intentionnelle (voir figure 2). Il s’agit d’une transduction: transmise par son porteur en conscience
à un porteur de nature neuronale différente, l’information intentionnelle restant la même.
Je rappelle ici que la prospective est née avec Gaston Berger13 d’une idée de liberté de pensée et
de liberté de conscience qui donne à l’humain en devenir la capacité à auto-orienter son propre
destin au sein du monde qui l’entoure et en interaction constructive avec ce monde. Cette
capacité à s’auto-orienter trouve, au sein de la personne, sa source dans les débats coopératifs
de je, moi et ego. Sa raison lui apporte quelques repères indispensables et les règles à respecter
pour que le monde ne rejette pas ses actions, mais les accepte et même se les approprie.
Pour créer, innover, je place le débat intérieur au sein de l’imaginaire. Il y traite avec moi et avec
ego. Résultat satisfaisant? Je quitte l’imaginaire et en rapporte au référentiel technique ou
scientifique. Avec celui-ci, nouveau débat. J’ai raison ou pas? Pour je, se soumettre au référentiel,
c’est le conservatisme; c’est la sécurité; c’est être reconnu par tous ceux qui le partagent. Explorer
hors du cadre du référentiel et des connaissances qui s’y rapportent, c’est le métier du chercheur.
13 Voir les chapitres 1 et 2.
16
Créer hors du cadre du référentiel, c’est innover. L’innovation ne peut être acceptée en extériorité
que si les règles portées par le référentiel sont modifiées.
De 1995 à 2000, l’innovation aéronautique était particulièrement concernée par le respect des
règles fixant des limites à la nuisance sonore.
F. Une nouvelle approche du travail prospectif partagé
Ce travail d’émergence d’un je qui intègre l’altérité, la confrontation et l’incertitude,
indispensables pour une prospective féconde et en relative sécurité, s’est révélé une étape
indispensable dans la co-construction du Centre de prospective aérospatiale. Car la démarche
prospective que nous souhaitions développer dans l’organisme et, plus généralement, dans la
communauté aérospatiale était fondée sur une coopération constructive et sur le partage d’une
même vision du futur.
La volonté au cours de cette démarche était que le Centre de prospective aérospatiale soit un lieu
où l’on trouve questions, réponses, ouvertures et rencontres sur:
 la veille scientifique et technique en fonction du futur souhaitable et en fonction des
avancées scientifiques et technologiques;
 la veille sociétale et systémique sur les questions de sens.
Faire de la prospective, c’est accepter que le projet humain soit toujours un projet risqué qui
essaie de nommer ce risque et de le transformer en enjeu, en défi qui nous transcende. Ce n’est
pas chercher à se camoufler derrière des arguments uniquement scientifiques pour ne pas avoir
à rendre raison de ce qui est toujours, in fine, un choix humain, donc un pari.
C’est ce qui permet de garder la vigilance nécessaire (individuelle et collective, en vue de
l’éclairage des décisions politiques) dans un domaine d’investissements lourds (temps,
personnes, matériels, finances), où la science et la technologie risquent de s’autonomiser et de
devenir des « fins en soi ».
L’attitude prospective ne consiste pas seulement à être à l’avant-garde des questions scientifiques
et techniques, mais aussi – et surtout – de la réflexion sur le sens que nous voulons donner aux
réponses scientifiques et techniques.
Il ne s’agit pas seulement de projeter dans l’avenir des tendances actuellement à l’œuvre,
d’identifier des scénarios futurs et de les évaluer, mais bien de se poser les questions: Qu’est-ce
que nous voulons être demain? Quel monde souhaitons-nous faire advenir?
Poser cette question collectivement, c’est déjà construire, dans un espace de liberté de pensée,
une communauté se préparant à affronter l’avenir, de façon solidaire et éclairée.
G. La mission du Centre de prospective aérospatiale
La mission du Centre de prospective aérospatiale est d’éclairer les choix des décideurs pour la
mise en place de programmes de recherche dans le domaine aéronautique et spatial, civil ou
militaire afin de promouvoir une politique scientifique cohérente et suivie au service du citoyen.
17
L’organisme de recherche est déjà reconnu pour ses expertises et ses apports à la fois
fondamentaux et heuristiques dans les situations complexes. Il s’agit d’amplifier sa légitimité pour
impulser la génération de la vision prospective aérospatiale.
Fondée sur une vision pluridisciplinaire de nature « système », cette mission se décline en trois
axes:
 Une vision pluridisciplinaire de nature « système »: s’attacher à mettre en évidence les défis
à relever, proposer des concepts novateurs pour y répondre et identifier les axes d’efforts
scientifiques en résultant;
 Couvrir globalement et d’un point de vue systémique le domaine de la prospective
aéronautique et spatiale dans ses composantes civiles et militaires;
 Promouvoir la recherche aérospatiale en fournissant une analyse argumentée permettant de
mettre en évidence les défis scientifiques et techniques à surmonter en amont des
développements industriels.
Dans l’élaboration de la décision de lancer un programme, le décideur doit tenir compte de
facteurs de nature exogène (géopolitiques, politiques, économiques, militaires et technicomilitaires, culturels, sociologiques, environnementaux, etc.) propres au contexte dans lequel ce
programme sera exploité. Il ne s’agit pas d’intégrer la variable environnement comme une
fonction contrainte, mais comme un levier pour les questions de sens: Pourquoi choisir tel
horizon, tel futur possible?
La science et les scientifiques doivent œuvrer non seulement pour le progrès des connaissances,
mais aussi pour le bonheur de l’humanité dans le respect et la protection de la vie.
III.
Les résultats obtenus et leurs enseignements
A. La science, une aventure intérieure et collaborative
Au sein de l’organisme de recherche, j’ai proposé la Mission VIE comme devant être – et elle l’a
été – un espace où les « je » ont pu s’approvisionner en données utiles pour que leurs débats avec
moi et ego, dans l’imaginaire ou non, et sous contrainte de la raison ou non, puissent fournir,
comme le disait Pierre Massé en citant Jacques de Bourbon Busset, des « facteurs porteurs
d’avenir » et des « germes d’avenir14 ».
La recherche scientifique est d’abord une aventure intérieure, intime et personnelle. C’est en
pensée une activité passionnante, mais elle ne doit pas se refermer sur elle-même. Quand elle
produit des germes d’avenir, il faut les semer, oui, mais où et comment?
Pour moi, à chaque porteur de germe, la Mission VIE a toujours cherché à fournir rapidement une
réponse adéquate. Dans un premier temps, les questions étaient scientifiques et techniques.
Nous étions dans un processus « questions-réponses » concernant des domaines précis avec
14 Berger et collab., 2008, p. 29.
18
accès à des bases de données par des moteurs de recherche lexicaux et sémantiques. La veille se
faisait au fil de l’eau.
B. Un ajustement des structures et des personnes à la mission en évolution
Cependant, très rapidement, les questions ont porté sur l’exploitation et sur la commercialisation
de ce que les germes avaient donné. On entrait dans un processus différent, plus global et
stratégique, pouvant même être politique et sociétal. La veille devenait progressivement une
recherche d’informations devant être complétée par leur analyse dans le but d’orienter, d’éclairer
et de justifier des positionnements stratégiques.
La nature et la quantité des demandes évoluant, les réponses ne pouvaient utilement être
données qu’à partir de plans de veille devant être élaborés et suivis par de petits collectifs
d’experts. Comment les avons-nous choisis et comment avons-nous répondu à leurs questions?
En particulier à celle-ci: Pourquoi moi? Je le formulerai très rapidement, sur un plan expérientiel,
en pensant à Julien Bonnaire, joueur de rugby15, qui décrivait ainsi son expérience d’interaction
sur le terrain: « Parce que, dans le regard, tu vois s’il est prêt ou non. » ça, c’est dans l’action.
Avant l’action, mon je dois trouver naturellement l’occasion de se trouver les yeux dans les yeux,
c’est un contact entre les ego. Ce ne doit pas être une épreuve mais une mise en confiance et un
partage sans enjeu. Ensuite, laisser faire ego. Le regard qui s’éclairci, ego ouvre la porte. C’est
pour mon je un accès direct à son je. Si son je accepte le mien et que le regard devient juste et
lumineux, c’est ce je qui directement me dit qu’il sait quoi faire, pourquoi et comment. Comme
le disait Julien Bonnaire, son je est prêt.
C. De la Mission VIE à l’Observatoire de la prospective avec des chercheurs choisis pour leur
aptitude à la prospective partagée
Dans le collectif concerné, progressivement les questions portaient de moins en moins sur
l’instant présent ou le très court terme et de plus en plus sur le moyen et le long terme, sur le
positionnement, sur les statuts et sur les moyens de la Mission VIE. Les je-sujets prenaient
conscience qu’elles n’étaient plus adaptées. On entrait dans le domaine de la prospective, ce qui
en 2001 a justifié la mutation de la Mission VIE en un Observatoire de la prospective.
Plan de veille, analyse des flux de données collectées, sélection, édition, partage, exigence de
pertinence, de valeur ajoutée et d’éthique, tout devenait un travail d’expert responsable de luimême et de sa propre évolution au sein du collectif. Plus encore, il devenait impératif pour les jesujets, de Pour chaque domaine nous avons trouvé des volontaires. En entretien, leur je en
arrivaient toujours à cette question intéressée: je voudrais savoir pour quoi? Intéressée car elle
pointait immédiatement sur leur implication dans le « quoi » et une reconnaissance de fait de leur
être-sujet: reconnaissance du travail, mais aussi, en arrière-plan, reconnaissance au travail et
reconnaissance par le travail, par les collègues et par les managers. Les je se manifestaient, et il
fallait négocier avec des chercheurs qui apparaissaient nettement en tant que je pour la
responsabilité, en tant que moi pour les compétences et les connaissances, et en tant qu’ego pour
15 Joueur de rugby à XV au poste de 3e ligne, avec 75 sélections en équipe de France de 2004 à 2012.
19
la présence active et l’implication du je-sujet. La ressource humaine ne se présentait plus tout à
fait, voire plus du tout comme un numéro sur un badge.
Changement de millénaire. Au-delà des nuages, au-delà du domaine de ma propre pensée,
j’entendais Gaston Berger nous rappeler :
Nous avons à vivre non point dans un monde dont il serait possible au moins de faire la
description, mais dans un monde dynamique et évolutif, c’est-à-dire que le concept
d’adaptation doit être généralisé pour rester applicable à nos sociétés en accélération.
L’organisme de recherche ayant progressivement retrouvé son positionnement stratégique en
tant que centre des recherches aérospatiales, il importait à présent de renforcer et de pérenniser
son existence sur la base de l’excellence scientifique de son identité et de sa culture scientifique
et technique, appuyée sur plus d’une centaine de métiers différents.
En 2002, l’établissement a été doté d’un plan stratégique mettant en exergue une attitude
prospective et une identité à long terme. La prospective devait permettre de paramétrer le
pilotage des forces vives et des programmes de recherche pour atteindre des objectifs à long
terme.
La direction a alors fait appel à une expertise extérieure de haut niveau pour accompagner les
experts et les responsables internes chargés du pilotage de l’adéquation de l’établissement avec
ses environnements industriel, économique et politique. Cet accompagnement a aussi impliqué
fortement ceux qui étaient chargés de doter l’établissement des moyens techniques et humains
pour développer une attitude prospective forte.
L’idée de création d’un centre de prospective aérospatiale était là. Il s’agissait de construire une
vision partagée de l’avenir de l’aérospatiale, d’argumenter les éclairages politiques sur des
critères scientifiques et techniques ainsi que de confronter cet éclairage à la vision ou aux
préconisations industrielles, voire sociétales.
Mettre en perspective une structure et y prévoir une organisation du travail à réaliser est une
chose, mais mettre en interaction des expertises pour faire émerger des innovations qui mettent
les progrès qu’elles apportent sur de nouvelles trajectoires en est une autre. Il fallait saisir des je,
des moi et des ego qui puissent en intériorité entrer dans des débats productifs de visées
intentionnelles pertinentes. Les je étant capables de passer au niveau méta pour, en extériorité,
assurer avec des métaconnaissances16 des débats de conscience à conscience permettant
d’élaborer des éléments de sens commun devant assurer la cohérence nécessaire aux travaux des
collectifs.
Où trouver les profils les plus adéquats et capables d’entrer en mutation? Chez des « quinquas »
ayant le meilleur diplôme, mais datant de 30 ans ou chez de jeunes experts confirmés dont le je,
le moi et l’ego étaient, au présent, opérationnels et toujours sur le terrain, qu’il s’agisse d’un
laboratoire ou d’un bureau?
16 Voir l’œuvre de Chris Argyris (1923-2013), chercheur américain des organisations, en particulier ses travaux sur l’apprentissage
en double boucle (double-loop learning): Knowledge for action: A guide to overcoming barriers to organizational change (1993)
chez Jossey-Bass Wiley.
20
Nous étions très conscients que l’objectif était de faire changer à 15 ou 20 ans certaines
trajectoires de nos civilisations.
Réorienter, c’est d’abord, en conscience, se réorienter soi-même en intention dans le référentiel
le mieux adapté. Réorientations ou ruptures? Les « je » devaient donc d’abord sortir les débats
du raisonnement cognitif linéaire et laisser s’exprimer les contradictions dans des dynamiques de
pensée intentionnelles respectant les règles épistémologiques de la recherche scientifique.
Pour être parfaitement opérationnel, il fallait avant tout un ego attentif à tous les signaux faibles
et capable d’écouter intelligemment toutes les personnes avec attention et déférence; de même
qu’un je ayant la ferme résolution de les comprendre. Il fallait aussi que ce « je » soit capable
d’entendre toutes les opinions et de ne les accepter pour justes que si elles lui apparaissaient
comme telles après les avoir bien examinées. Il fallait bien sûr un moi fournissant les
connaissances les plus pertinentes avec des mises à jour quotidiennes sur tout ce qui évolue. La
mission VIE avait été créée, entre autres, pour aider moi à faire ces mises à jour.
Quand, 15 ans plus tôt, j’avais, à partir de rien, créé une équipe de recherche en intelligence
artificielle (IA), j’avais recruté de jeunes chercheurs disponibles en pensée et ouverts en
conscience. Je leur avais fait très vite découvrir Stéphane Lupasco, Pius Servien, Alfred Korsybski
et Carlos Castaneda et. Je voulais que, dans leurs référentiels spécifiques, ils placent eux-mêmes
de nouveaux repères pour les enrichir et pour les adapter avec sagesse et efficacité, afin de
maîtriser les risques volontairement pris en passant au-delà de leurs propres limites pour y
relever les défis de l’innovation et de la création. J’ai donc poursuivi la démarche en reprenant
S.Lupasco, P. Servien, A. Korsybski.C. Castaneda,
 Stéphane Lupasco17
Parce qu’en quête de connaissances nouvelles, les débats intérieurs devaient pouvoir traiter
dynamiquement tous les possibles. Pour cela, il fallait sortir de la causalité et dépasser les
principes de non-contradiction et de tiers exclu d’Aristote, pour tenir compte du tiers inclus, du
tiers caché et des états émergeants, potentiellement porteurs d’innovations. C’est ce qu’a fait
Lupasco en proposant une autre axiomatique avec la volonté d'être générique et l'ambition de se
placer dans l'universel de l'existence, à la fois de la matière et du vivant. Tout en conservant le
tiers exclu propre à la décision, les singularités conscientes s’ouvraient à la fois à l’analogique
pour transgresser en pensée les filières de la science académique et à la pratique d’une logique
dynamique pour penser et exprimer, dans des espaces très ouverts, la vie et les capacités du
vivant. Appeler le projet « Mission VIE » ne relevait pas tout à fait du hasard.
 Pius Servien18
Parce que dans sa thèse soutenue en Sorbonne, il avait démontré logiquement qu’il y existait, au
moins en France, deux types de langage : le langage scientifique et le langage lyrique. Le premier,
contraint par une axiomatique logique, est le langage de l’objectivation et de la rationalité. C’est
un langage qui intériorise, c’est le langage du « pour soi ». A contrario, le langage lyrique est le
17 Philosophe et auteur de nombreux ouvrages, dont Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie (1951) chez Hermann.
18 Pius Servien (1902-1959), 1930, inscrit à la Sorbonne, passe un doctorat sur « Les rythmes comme introduction physique à l’esthétique ». Il
élabore une théorie mettant en évidence deux types de langage : le langage des sciences (L.S.) et le langage lyrique (L.L.). Il deviendra Maître de
Conférence au Collège de France, Chaire d’esthétique (Professeur Paul Valery), et entrera au C.N.R.S.
21
langage de la subjectivation de l’être et de la créativité; c’est le langage de l’extériorisation
spontanée et improvisée. Pas de logique « rationnelle » à respecter. C’est le langage de « l’offre
de soi », de la collaboration intuitive et spontanée.
Dans le travail collaboratif, il est nécessaire d’intégrer les tenants du langage scientifique, de les
solliciter et de les impliquer pour renforcer les capacités d’être coopératifs et contributeurs
créatifs. Pour les tenants du langage lyrique, il apparaît souvent utile de maîtriser leur ardeur, de
les contraindre dans le temps de parole et de leur imposer un débat intérieur avant toute
intervention, pour les aider eux aussi à développer leurs propres capacités coopératives. L’idéal
est de discerner, en toute circonstance, où se positionner entre le repli sur soi, la réflexion
intérieure et l’offre de soi, qui apportent le souffle de l’innovation.
 Alfred Korsybski19
Par ce qu’Officier de renseignement à l’Etat-major russe, humainement terrassé par les 20
millions de morts qui en 1919 lui font face, Alfred Korsybski (1879-1950) avait crié au monde
entier: « mais qu’est-ce qui fait de l’être humain un humain ? » Si les mécanismes de la pensée
humaine reposent sur une logique appréhendable par introspection, Korsybski prend conscience
que depuis des siècles l’Occident est mentalement emprisonné dans la logique d’Aristote, logique
de contradictions et de conflits irréductibles.
1919, il fui le bolchévisme et s’installe aux États-Unis avec un projet qu’il nomme « sémantique
générale ». Il veut interpeller l'Occident fortement engagé dans de profondes et multiples
mutations. Sur la base de ses expériences à l’Etat-Major russe, il développe son projet sur la base
de trois prémisses qui à première vue paraissent simples et évidentes : une carte n’est pas le
territoire ; une carte ne couvre pas tout le territoire ; une carte est autoréflexive.
Personnellement, je les ai avant tout interprétées en me référant à mes propres expériences de
vie, ce qui, entre autres, m’a permis de trouver plus de pertinence à mes réflexions et de mieux
piloter le travail des acteurs de ma pensée.
Une carte n’est pas le territoire. En effet, derrière chaque chose perçue, signe, mot, tracé ou
symbole, chaque singularité consciente doit chercher l’idée. Cependant, c’est ici, en intériorité,
que se découvre la complexité car le message n’est pas l’information, et le signifiant n’est pas le
signifié.
Une carte ne couvre pas tout le territoire. En effet, la réalité absolue est inaccessible à la pensée
humaine ; Chaque singularité consciente peut, par sa propre pensée, s’en approcher sans cesse,
mais ne pourra jamais l’atteindre. Cependant, c’est ici que se découvre la complexité de l’accès à
la connaissance.
Une carte est auto-réflexive. De tout territoire, chaque singularité consciente ne peut en
appréhender que ce qu’elle en a perçu. Tout perçu obtenu, limité et incomplet, est
immédiatement mis au centre de débats intérieurs complexes (Korsybski, 1950, p.35-36) visant à
19 Né à Varsovie en 1879, Le Comte Alfred Korzybski appartient à une famille de la noblesse polonaise du clan des « Abdank ». Pendant plusieurs
générations le clan compta de nombreux mathématiciens, scientifiques et ingénieurs. Etudes de chimie à l'Institut polytechnique de Varsovie, il
étudie ensuite en Allemagne et à Rome. Première Guerre mondiale. Il a 35 ans. Il devient officier du renseignement dans l'armée russe. Il est en
relation étroite avec les Etats-majors de la Triple entente (France, Russie, Angleterre), et aussi canadiens et américains.
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trouver un « comment » permettant d’améliorer ce perçu. Se crée alors une boucle « perceptionreprésentation-débat intérieur-élaboration du comment améliorer la perception - action ». Au
centre du débat, toute carte obtenue à partir d’un perçu se met au présent en « face à face » avec
elle-même, présente l’instant d’avant. C’est de cette autoréflexion, rapportée à l’idée
intentionnelle, qu’émerge la visée intentionnelle porteuse des actions devant conduire à la carte
souhaitée.
Ce qui est immédiatement accessible est en arrière-plan des propositions de Korsybki ; Il s’agit
d’une démarche de perfectionnement de soi-même par soi-même par le développement
conscient des dynamiques de sa propre conscience. Développement en perception, en
représentation des perçus et en débats cognitifs animés par des acteurs de la pensée que j’ai
appelés je, moi, ego, au niveau n. Nous avons vue (figure 1) que je pouvait s’élever au niveau n +
1 pour, avec des métaconnaissances, superviser, contrôler, évaluer, juger ces débats et décider
d’une visée intentionnelle. Comme le dit Korsybski lui-même « La nature humaine peut être
changée, dès lors que nous savons comment la changer ». (Korzybski, 1933, p. 133).
 Carlos Castaneda20
Parce que, chercheur en anthropologie (Ph.D. à UCLA), il s’est impliqué dans ses recherches
en tant que singularité consciente, n’hésitant pas à s’immerger dans des situations critiques
pour progresser dans sa quête de connaissance. Les textes qu’il a proposés sont à
comprendre et à interpréter comme étant une offre de lui-même par lui-même. Derrière
chaque mot chercher l’idée, l’idée juste, celle que chaque lecteur, être humain en quête de
connaissance, peut s’approprier pour se construire lui-même en vérité. Vérité éphémère
certes, mais vérité qui lui permet à chaque instant présent de créer la marche qui, elle-même
permettra lors d’un présent futur d’élever la connaissance sur une nouvelle vérité. La
connaissance, c’est le pouvoir de s’élever soi-même en soi-même pour soi-même et pour
tous ceux qui dans le partage de cette connaissance et dans une vision prospective,
s’associent pour construire les marches successives élevant les conditions et la qualité de vie
de tous et de chacun. C’est pour moi une des façons de m’impliquer en prospective.
Parce que dans tous ses ouvrages, Castaneda témoigne par la pensée et en sa propre vérité
de ses expériences de vie intime et personnelle, au-delà du domaine de la pensée c’est-àdire dans le domaine de l’esprit. Non exploré par ceux qui s’appuient exclusivement sur des
approches et une méthode objectivantes, c’est néanmoins au sein de la conscience, la leur,
le domaine où sont vécues par plusieurs milliards d’êtres humains les multiples et diverses
traditions, religieuses ou non qui émergent en consciences collectives. L’ignorer c’est refuser
de prendre en considération une partie de ce qui fait d’un être humain un humain, c’est
20 Carlos Castaneda (1925-1998), origine péruvienne, jeunesse en Argentine, s'installe aux États-Unis au début des années 1950
et en devient citoyen en 1957. Chercheur en anthropologie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) il se spécialise en
ethnologie, Ph. D. en 1973. Il a écrit douze ouvrage autobiographique témoignant de ses expériences de vie guidées et partagées
avec des indiens chamanes du nouveau Mexique. Publiés dans les années 1960, dans une période de contre-culture, traduits en
17 langues, ils ont tous été des best-sellers. L’ethnologue étant passé de l’objectivité du scientifique à la subjectivité du
témoignage, ses ouvrages ont été l’objet de nombreuses critiques dont les auteurs n’avaient souvent aucune références
comparables.
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refuser aux singularités conscientes confrontées à des environnements plus ou moins
hostiles, de se sécuriser en se constituant en consciences collectives, c’est ouvrir la porte au
fanatisme, au terrorisme et aux conflits les plus meurtriers. Or la prospective ne pourra
remplir ses objectifs qu’en considérant de façon méréologique21 l’être humain en tant que
singularité consciente au sein d’un tout considéré comme conscience collective et immergé
dans un monde a priori hostile.
IV.
Pour conclure
Dans le cadre d’un projet collectif concernant un territoire, chaque singularité consciente a sa
propre carte, limitée et incomplète, qu’elle le sache ou non. Pour que le projet soit viable et
productif, il est impératif que chacune ait, avant toute chose, la ferme résolution de comprendre
les autres et de respecter leur opinion. Dans le cadre de débats collectifs vivant à élaborer une
carte, un plan, un projet prospectif partageable par tous, chacune devra aussi, dans ses débats
intérieurs, chercher à mettre en harmonie ses boucles « perception-débat-action » avec celles
des autres. Plus encore, elle ne devra les accepter pour juste que si elles lui apparaissent comme
telles dans des débats de conscience à conscience. Entre les singularités conscientes concernées,
et en extériorité, le langage ordinaire permet uniquement d’obtenir un accord commun en
pensée au niveau n des débats concernant le matériel, l’organisationnel, le respect des lois et de
la morale. Cependant pour assurer la pérennisation du projet, il faudra une permanente
continuité des engagement individuels dans la dimension sémantique. Il faudra plus encore, car
chaque singularité consciente aura à se faire devoir d’élever son engagement au niveau de
l’éthique. C’est à ce niveau que commencera à s’instaurer au sein de la conscience collective un
état d’esprit où règneront les valeurs et les vertus portées par une confiance mutuelle et
partagée. Emerge ici le concept d’autopoïèse, concept d’autopérennisation du projet par luimême, concept fondamental en prospective.
L’aventure prospective que j’ai présentée dans ce chapitre a été pour moi, une aventure à la fois
personnelle et collective. Reprenant les mots de Castaneda, je dirai que je l’ai vécue en « guerrier
» et qu’elle a conduit certains de mes collaborateurs à se comporter aussi comme tel.
Evidemment, derrière le mot chercher l’idée, l’idée juste, vraie et pertinente. Castaneda n’a cessé
de mettre derrière ses mots l’idée que lui a fait découvrir celui qui l’a guidé et accompagné dans
sa quête : la connaissance est un pouvoir, c’est même le pouvoir. Mais pour acquérir ce pouvoir
il faut se comporter en « guerrier ». « La confiance en soi d’un guerrier n’est pas celle d’un homme
moyen. L’homme moyen cherche la certitude dans les yeux d’un spectateur et nomme cela
confiance en soi. Le « guerrier » cherche à être impeccable à ses propres yeux et appelle cela
l’humilité. L’homme moyen est suspendu à son semblable, tandis que le « guerrier » n’est
suspendu qu’à lui-même. La confiance en soi fait que l’on est sûr des choses ; l’humilité fait qu’on
ne peut se tromper dans ses propres actions et sentiments (Castaneda, 1975, P. 14-15)». Il prend
alors conscience que sa guerre est essentiellement une guerre contre lui-même.
21 La méréologie est la discipline qui étudie les relations de parties : les relations entre une partie et son tout, ainsi que les
relations entre plusieurs parties au sein d’un même tout. Les entités considérées peuvent être de différentes natures.
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Références
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