LA VOIE DU GUERRIER ET LA VOIE DU SAGE JASON GREGORY Chapitre extrait de The science and practice of humility : the path to ultimate freedom Jason Gregory est un auteur et conférencier australien spécialisé dans la philosophie comparée, la spiritualité de l’Orient et la psychologie de la conscience. Il est reconnu pour ses travaux sur le taoïsme, le yoga et le bouddhisme, qu’il met en dialogue avec la pensée occidentale moderne. Fort de deux décennies d'enseignement dévoué, Jason a éclairé d'innombrables vies en partageant la sagesse acquise lors de ses voyages immersifs dans des coins reculés d'Asie, ce qui a donné lieu à de nombreuses publications. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont The Tradition of Natural Taoism, Spiritual Freedom in the Digital Age, Emotional Intuition for Peak Performance, Effortless Living, Fasting the Mind, Enlightenment Now et The Science and Practice of Humility. Il est également le créateur de plusieurs documentaires édifiants, et notamment The Art of Effortless Living, The Yugas : The Great Time Cycles of the Universe et The Art of Synchronicity.1 L’humain connaît deux états de conscience ou modes d'existence principaux. Il y a d’une part ceux qui sont attirés par les drames quotidiens de l’existence et d’autre part ceux qui ont une perspective plus élevée et qui sont capables de percevoir une harmonie fractale au sein de toute vie. Ces deux états de conscience correspondent respectivement aux états de conscience du faux ego et du vrai Soi. L'ego perçoit les petits détails de la réalité. Comme un microscope, l’ego se focalise sur les minuscules détails de la vie, puis se construit à tort sa psychologie autour de ces situations insignifiantes. Par ailleurs, le vrai Soi est un état de conscience si pur qu’il perçoit constamment le dessein de la vie ; dans cet état, on peut observer le déploiement de l’univers. Cet état de conscience est un esprit vide de toute délibération, un esprit qui ne s’attache à aucune circonstance ni à aucune pensée — passée, présente ou à venir. Le vrai Soi demeure dans le plan spirituel et il connaît les vibrations de l’âme, d’où l’évolution de la perception. On associe cet état de conscience à un maître de l’éternité ou au sage, et l’état de conscience de l’ego pris dans les détails, aux masses ou au profane. Ces deux états de conscience principaux s'intègrent dans la structure de l’univers. Ces deux perspectives ont toujours été une source de confusion à travers les siècles. Les deux sont pourtant nécessaires et se complètent pour forger une loi cosmique. On retrouve la relation entre professeur et élève à tous les niveaux de la vie, que ce soit entre parent et enfant, enseignant et élève, ou encore — et la plus mystérieuse de toutes — entre maître et disciple. Dans le rapport immuable entre maître et disciple, le disciple est encore aveuglé par son mental, alors que le maître connaît l'intégralité de son être. Dans les textes sacrés anciens et les récits mystiques, ces deux rôles sont représentés par le guerrier et par le sage. On retrouve plusieurs exemples d’un sage enseignant à un guerrier dans les traités védantiques de l’Inde, et notamment la Bhagavad Gita et la Ribhu Gita (le Chant de Ribhu). La Bhagavad Gita évoque l’histoire du guerrier Arjuna et du sage Krishna, et la Ribhu Gita fait référence au guerrier Nidagha et au sage 1 https://www.youtube.com/@JasonGregoryAuthor Ribhu. Dans ces deux classiques, le guerrier souffre en raison de son mental et de sa situation difficile dans le monde, mais lorsqu’il commence à s’interroger, la guidance du sage se manifeste. Dans ces deux textes sacrés, tout le processus consiste à élever le mode de perception du guerrier au-delà des détails de sa vie jusqu’à la vision du Divin. Dans la Bhagavad Gita, Krishna tente de détacher la conscience d'Arjuna des luttes quotidiennes et mondaines de la vie pour l'élever jusqu’à la vision du Brahman, consistant à voir l'infini en toutes choses. Les versets 31, 32 et 33 du chapitre 13 de la Bhagavad Gita stipulent : Quand un homme sensible cesse de percevoir des identités distinctes dues à des corps matériels différents et quand il voit comment les êtres partout se développent, il réalise Brahman. Ceux qui ont la vision de l’éternité peuvent voir que l’âme impérissable est transcendantale, éternelle et qu'elle se situe au-delà des modalités de la nature. Malgré son contact avec le corps matériel, Arjuna, l’âme n’agit pas et n’est pas emprisonnée. De par sa nature subtile, le ciel ne se mélange avec rien, bien qu’omniprésent. De même, l’âme établie dans la vision du Brahman ne se mêle pas au corps, bien qu'elle réside dans ce corps. Il ne s’agit là que de l’un des nombreux moyens d’interpréter ces textes sacrés, mais comprendre la relation entre le guerrier et le sage est primordial dans la pratique de la science de l’humilité. Ces deux modalités d’être correspondent à la dynamique du chaos (guerrier) et de l’ordre (sage) au sein de la conscience. Un des plus grands problèmes ayant tourmenté cette planète depuis toujours a été l'encouragement de la conscience du guerrier, avec le refoulement constant de celle du sage. Tout dépend de l'individu, et il n'y a donc personne d'autre à blâmer que nous-mêmes, à cet égard. Notre refus obstiné de procéder à un travail d'introspection pour identifier les vrais problèmes de notre monde nous a permis de justifier davantage nos "propres" modes de fonctionnement qui sont en train de tuer lentement l'espèce humaine. Pour nous prémunir contre pareil destin, nous devons comprendre où nous puisons notre conscience, et il nous faut pour cela explorer les caractéristiques du guerrier et du sage. LE GUERRIER Le guerrier est un état de conscience effervescent, qui se laisse emporter par la volonté de changer le monde. Pour parvenir à un tel changement, les guerriers tentent d’imposer leur volonté à autrui. Croyant lutter pour la paix mondiale, ils provoquent davantage de traumatismes. Le guerrier ne sait pas que se battre pour trouver une solution ne fait qu’aggraver le problème. Pourquoi se bat-on ? Ici, « se battre » veut dire entrer en conflit ou s’opposer à une situation interne ou externe. Un des principaux dilemmes de la psyché humaine réside dans l’idée que quelque chose est bon ou mauvais. Lorsqu’on juge si quelque chose est bon ou mauvais, cela renvoie à un état psychologique trompeur appelé ego : les humains jugent si quelque chose est bon ou mauvais en fonction de leur propre conditionnement depuis la naissance. Inconscients de cela, les guerriers cherchent à changer le monde d’après leurs goûts et leurs aversions. Par conséquent, un guerrier ne veut pas vraiment apporter la paix dans le monde, puisque dans les faits, il conspire contre elle. La plupart des êtres sur Terre ont une conscience de guerrier, ce qui ressort clairement dans le chaos des mondes physique et mental. Ceux qui croient que ce qui est bon pour eux est la voie à suivre pour tout le monde ne se préoccupent pas réellement du mode de vie authentique d'un autre être. Le guerrier entretient une conspiration interne artificielle, celle de croire que nous sommes nos pensées et le conditionnement acquis. Souscrire à la grande illusion du conditionnement fragmente la réalité en chaos séparatiste. Le guerrier connaît le bavardage du mental, mais il ignore ce qui perçoit ces pensées. Comme les guerriers ne sont conscients que des plans physique et mental, ils perpétuent par ignorance leurs croyances séparatistes. Ces croyances s'inscrivent en règle générale dans les classes politiques, religieuses, sociales, etc. Si vous prenez sur vous la responsabilité de changer le monde, en vertu de quelle autorité le faites-vous ? S'agit-il de votre dharma inspirant les autres, ou d'un système de croyances que vous voulez défendre ? Les guerriers qui tentent d'imposer leur programme personnel aux autres par tous les moyens requis se retrouvent piégés dans la haine et la violence envers ceux qui s'y opposent. La question qu’il faut se poser est la suivante : le monde a-t-il besoin de changer et suivant quels plans ? Puisque le guerrier projette toutes ses qualités intérieures biaisées sur le monde, le salut qui doit avoir lieu se trouve assurément dans l'individu. Ceux qui sont prisonniers dans la conscience d'un guerrier et qui sont entraînés dans les affaires du monde, avec l'illusion de pouvoir changer le statu quo à leur convenance ne feront que contribuer au déclin, à tous les niveaux de la vie et potentiellement jusqu'à l'anéantissement de l'humanité. La véritable évolution n’a rien à voir avec des changements matériels et ne se trouve qu’en prenant du recul par rapport aux affaires du monde, avec la détermination de transformer l’individu qui perçoit le monde. LE SAGE Le grand œuvre de l'éternité vise le raffinement de la conscience en un seul point. Une telle conscience raffinée permet à l'individu d'incarner la vertu éternelle de la science de l'humilité au sein du monde manifeste. La conscience unifiée dont il est question n'est affectée par aucune pensée, aucune émotion, ni aucune circonstance extérieure, car elle est ancrée dans la perspective universelle. Qui connaît la science de l'humilité sait qu'il est vain de tenter de contrôler quelque aspect que ce soit de l'univers. Le sage est quelqu’un de sincère dans sa quête de l’éternel en son for intérieur. Ceux qui possèdent la conscience évoluée du sage ne remettent pas l’Eveil à leur prochaine vie, sachant que la vérité n’existe qu’ici et maintenant. Rien ne détourne son attention portée sur sa perception réelle de lui-même et de la totalité du cosmos. Il s'agit là d'une différence cruciale entre le guerrier et le sage : le guerrier reste distrait par les événements extérieurs, tandis que le sage voit les distractions comme des projections mentales de l’ego et qu’il s'intériorise pour découvrir la vraie source du problème. En s'intériorisant, le sage réalise que la perception du monde à travers le prisme du conditionnement individuel a pour effet que tous les jugements et tous les désirs ne sont pas fondés sur l'essence même de son être. Le sage cherche alors à éradiquer de sa conscience les tendances latentes et modes de pensée habituels. Pour les guerriers, c'est une entreprise effrayante, puisque la plupart des êtres sur cette planète feront tout pour se distraire plutôt que de faire face à leur propre psyché. Les sages ne voient pas ceci comme effrayant, mais comme impératif pour leur évolution et leur salut. Au fur et à mesure qu'ils se distancient du brouhaha extérieur, davantage d'espace envahit leur être, en leur conférant la clarté cristalline pour voir à travers l'œil universel. DÉFINIR LA DIFFÉRENCE La conscience subjective du guerrier est prisonnière des détails, alors que la conscience objective du sage voit correctement. Dans le travail ésotérique, le but essentiel de toute méthode est de nous faire passer de la vision subjective du monde à la réalité objective. Plus on affine sa conscience, plus on commence à accéder à cette réalité objective. En pratiquant l'introspection, le sage se rend compte que ce qu’il souhaitait pour le monde et pour lui-même correspondait à son conditionnement égocentrique. Donc, le processus qui vise à éliminer sa propre conspiration intérieure ne se termine pas avant que le dernier vestige d’illusion ait été balayé. Ce processus est ce qui détache le sage des préoccupations mondaines. Un sage sait au fond de lui-même que pour vraiment changer le monde, il faut en changer l’origine. Et cette origine, c’est la perception qu’en a l’individu. C’est une pilule difficile à avaler pour certains, puisque cela signifie que la force ne change en réalité jamais rien. Au mieux peut-elle servir de pansement provisoire à une situation. La force et l’humilité sont les deux vertus distinguant le guerrier du sage. Les guerriers voient des événements extérieurs et cherchent à les modifier pour les adapter à leur conditionnement ; mais ce faisant, ils imposent leur propre version de la réalité aux autres. Dans la majorité des cas, cela prend la forme d’une révolution. Peu importe qu’il s’agisse du renversement d’un parti politique, d’un groupe religieux ou d’un système social : toutes ces actions ne sont que des solutions provisoires issues du même terreau de l’ego. Les guerriers ne voient pas qu'ils veulent perpétuer leurs propres intérêts. Le plus étonnant, c’est que les actions intérieures et extérieures du guerrier impliquent en fait que la conception universelle de la création est comme défectueuse et que Dieu a commis une erreur. Un guerrier ne remettrait pas en question l’organisation de sa propre demeure, aussi comment pourrait-il, dans son ignorance, remettre en cause l’organisation même de la conscience ? L’illusion de la séparation continue de déformer l’univers à travers ce mode de conscience ignorant jusqu’à ce que la vanité du guerrier soit démasquée dans un combat qu’il ne peut ni ne pourra jamais gagner. Le sage, quant à lui, sait que, malgré tous nos efforts, nous ne réussirons jamais à vaincre l’univers et son évolution. Il sait que la vie obéit à un ordre et que chaque élément de l’univers est connecté à toutes les autres parties, que rien ne peut échapper à cette trame cosmique. Il ne voit aucune raison de se battre, parce qu’il est en résonance avec l’harmonie universelle grâce à l’élévation de sa conscience. Les sages savent qu’il est insensé de remettre en question l'ordre de l’univers et cherchent alors plutôt à découvrir comment ils en font partie intégrante. Au cours de leur exploration intérieure, ils découvrent que l’univers est en constante évolution et que ce processus universel s'accomplit aussi en eux. Le choix crucial devient dès lors évident : nous pouvons soit lutter contre le courant universel, ou nous laisser porter par lui. Nous pouvons soit nous opposer à l’univers, ou bien devenir ses humbles disciples. Le gouffre de compréhension qui sépare le guerrier du sage existe depuis l’Antiquité. Le maître immortel, Tchouang Tseu relata un jour un dialogue imaginaire entre deux des grands maîtres de l'Antiquité, Confucius et Lao Tseu. On pense que Confucius était un disciple de Lao Tseu. Dans ce dialogue, vous découvrirez un échange magnifiquement rendu entre un guerrier et un sage. Lao Tseu : « Dites-moi, en quoi consistent la charité et le devoir envers son prochain ? » Confucius : « Ils consistent en la capacité de se réjouir de toutes choses dans l'amour universel, sans élément d’égoïsme. Voilà les caractéristiques de la charité et du devoir. » Lao Tseu s'exclama : « Quelles fadaises ! Cet amour universel n'est-il pas une contradiction en soi ? Votre volonté d'éliminer toute trace d’égoïsme n'est-elle pas en fait une manifestation positive de ce même égoïsme ? Si vous voulez que le monde soit nourri et maintenu dans l'ordre, regardez le Ciel et la Terre : ils suivent leur propre cours sans dévier. Regardez le soleil et la lune : ils brillent par eux-mêmes. Regardez les constellations : elles gardent leurs places sans effort. Regardez les oiseaux et les bêtes : ils se rassemblent en troupes sans qu’on ne les y pousse. Regardez les arbres : ils tiennent debout sans qu'on les aide. Soyez comme eux : laissez-vous porter par la force de la Nature et suivez le Tao. Pourquoi alors cette agitation, pourquoi brandir la charité et le devoir, comme si vous battiez le tambour pour chercher un enfant perdu ? Hélas, Monsieur, vous ne faites qu'apporter le désordre dans la nature de l'homme ! » L'évolution de l'univers nous enseigne toujours que, malgré tous nos efforts, les choses sont simplement comme elles sont supposées être. À un autre niveau, elles sont paradoxalement considérées comme des problèmes à résoudre. Ces deux modes de perception constituent la trame même de l'univers, avec le guerrier et le sage qui jouent chacun leur rôle dans le déploiement grandiose du cosmos. Alors que les guerriers voient des aspects distincts et tentent de les changer, le sage perçoit l'univers dans sa totalité. Le sage ne lutte contre rien, ni intérieurement, ni extérieurement, parce que pour lui, rien ne sort plus du lot. Le sage en arrive à agir et se mouvoir au même rythme que l'univers, et l'évolution de sa perception lui fait réaliser que le centre d'attention du guerrier n'est qu'une partie de la configuration universelle. La révélation du sage réside dans la compréhension que même si les guerriers aspirent à la transcendance et à parvenir à l'Illumination, ils seront toujours trop courts. Même si le but est noble, tenter de l'atteindre par la lutte ne conduira à rien. In fine, le sage dévoile la sagesse de l’univers : peu importe les efforts déployés, on ne peut pas se raccrocher à l’ego. C’est à cela que des termes comme samadhi, satori et Illumination font référence. À l’image de l’univers, le sage évolue avec lui. L'univers ne procède pas par bonds gigantesques, mais avance très progressivement. Ainsi, l’évolution de la perception du guerrier à celle du sage passera par le flux continu d'énergie consciente. Tel un torrent de montagne, le courant universel s'écoule avec fluidité, sans s'attacher à ce que l'on perçoit comme étant la réalité extérieure, et libre de toute entrave, il rejoint l'océan. Partage-pdf.webnode.fr