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Sémiologie Psychiatrique : Guide Clinique et Diagnostic

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SÉMIOLOGIE PSYCHIATRIQUE | Document de Formation Clinique
INTRODUCTION À LA
SÉMIOLOGIE PSYCHIATRIQUE
Guide Clinique Approfondi — Séméiologie, Diagnostic et Pratique
Faculté des Sciences Juridiques, Économiques et Sociales
Université Ibn Tofail — Kénitra, Maroc
Année Universitaire 2024–2025
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SÉMIOLOGIE PSYCHIATRIQUE | Document de Formation Clinique
I. Définition et Objet de la Sémiologie Psychiatrique
La sémiologie psychiatrique est la science des signes et des symptômes des maladies mentales.
Elle constitue le fondement de tout raisonnement clinique en psychiatrie : sans une sémiologie
rigoureuse, il n'y a ni diagnostic fiable, ni prise en charge adaptée. Elle occupe une place analogue
à celle de l'anatomie pour la chirurgie ou de la physiopathologie pour la médecine interne.
Elle se distingue de la sémiologie médicale générale par la nature de ses outils : l'observation
clinique, l'entretien et l'intersubjectivité y occupent une place centrale, en l'absence de marqueurs
biologiques suffisamment spécifiques pour la plupart des troubles mentaux. Le clinicien lui-même
est, selon Henri Ey, l'instrument de mesure principal.
1.1 Concepts Fondamentaux
Concept
Définition
Exemples cliniques
Symptôme
Manifestation subjective rapportée par
le patient
Tristesse, angoisse, voix internes
Signe
Manifestation objective observée par le
clinicien
Agitation, ralentissement
psychomoteur, incohérence
Syndrome
Regroupement cohérent de signes et
de symptômes
Syndrome dépressif, syndrome
dissociatif, syndrome confusionnel
Trouble mental
Entité nosographique définie par des
critères diagnostiques
Dépression majeure,
schizophrénie, trouble bipolaire
1.2 Les Deux Approches Cliniques
La sémiologie psychiatrique peut être envisagée selon deux axes complémentaires :
•
•
Approche catégorielle : regroupe les troubles en catégories distinctes avec des critères
diagnostiques précis (DSM-5, CIM-11). Elle favorise la communication clinique et la
recherche.
Approche dimensionnelle : évalue les symptômes selon leur intensité sur un
continuum. Elle est plus fidèle à la réalité clinique, notamment pour les troubles de
l'humeur et la psychose.
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II. Les Grandes Dimensions de l'Examen Clinique
2.1 Conscience et Vigilance
La conscience est la capacité à être en éveil et à percevoir son environnement. Son évaluation
est fondamentale, car toute altération de la conscience modifie radicalement l'interprétation des
autres signes psychiatriques.
Niveaux de vigilance
• Éveil normal : le patient est attentif, orienté et réactif
• Obnubilation : ralentissement de la pensée, somnolence, réponses lentes
• Torpeur : éveil partiel, confusion, difficultés de concentration sévères
• Stupeur : immobilité quasi totale, mutisme, réponse aux stimuli vifs uniquement
• Coma : absence totale de réponse consciente
Altérations qualitatives de la conscience
• État crépusculaire : rétrécissement du champ de conscience avec automatismes
comportementaux
• État dissociatif : rupture de la continuité psychique (amnésie dissociative, fugue,
dépersonnalisation)
• État confusionnel aigu (delirium) : désorientation, agitation, hallucinations visuelles,
fluctuations
2.2 Orientation Temporo-Spatiale
L'orientation est systématiquement évaluée lors de tout entretien psychiatrique. Sa perturbation
signe souvent une atteinte organique sous-jacente.
Dimension
Évaluation clinique
Signification d'une altération
Temporelle
Jour, date, mois, année, saison
Confusion mentale, démence,
intoxication
Spatiale
Lieu, ville, service hospitalier
Confusion, épisode dissociatif,
démence avancée
Identité personnelle
Nom, âge, situation
Amnésie dissociative, confusion
sévère
2.3 Présentation Générale et Comportement
L'observation de la présentation est le premier acte de l'examen clinique. Elle fournit des
informations précieuses avant même que le patient n'ait prononcé un mot.
Éléments à observer
• Tenue vestimentaire : soignée, négligée, extravagante, inadaptée à la situation
• Hygiène corporelle : indicateur du niveau de fonctionnement et d'auto-soin
• Contact visuel : fuyant, fixe, vide, intense
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•
•
Attitude relationnelle : coopérante, méfiante, hostile, séductrice, régressive
Expression faciale : figée (hypomimie), exagérée (paramimie), discordante (trouble de la
schizophrénie)
Troubles du comportement moteur
• Agitation psychomotrice : excès de mouvements désorganisés, souvent associée à
l'anxiété, la manie ou un état confusionnel
• Inhibition / ralentissement psychomoteur : réduction de l'initiative motrice, fréquente
dans la dépression sévère
• Stupeur : immobilité et mutisme, peut s'observer dans la mélancolie, la catatonie ou
l'hystérie de conversion
• Catatonie : syndrome complexe comprenant mutisme, postures figées, négativisme,
écholalie, catalepsie
• Stéréotypies : mouvements répétitifs sans but apparent, observées dans la
schizophrénie ou les troubles du spectre autistique
• Maniérismes : gestes ou postures bizarres, volontaires mais inadaptés au contexte
• Tics : mouvements involontaires brefs et répétitifs (syndrome de Gilles de la Tourette)
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2.4 Langage et Cours de la Pensée
Le langage est le miroir de la pensée. Son analyse porte sur deux axes : la forme (comment le
patient parle) et le contenu (ce qu'il dit).
Troubles de la forme du langage
Trouble
Description
Contexte clinique habituel
Logorrhée / tachyphémie
Débit verbal accéléré, difficilement
interruptible
Manie, hypomanie, intoxication
aux stimulants
Bradyphémie / mutisme
Débit ralenti ou absence de parole
Dépression sévère, catatonie,
négativisme schizophrénique
Fuite des idées
Associations rapides, distractibilité,
coq-à-l'âne superficiel
Manie, hypomanie
Barrage
Interruption soudaine du fil de la
pensée, reprise sur un autre thème
Schizophrénie, dissociation
Désorganisation (alogie)
Perte de la logique associative,
discours incohérent
Schizophrénie, état démentiel
sévère
Palilalie / écholalie
Répétition de ses propres mots /
répétition des mots de
l'interlocuteur
Catatonie, troubles du spectre
autistique
Néologismes
Création de mots nouveaux à sens
privé
Schizophrénie, états délirants
Paralogismes
Utilisation de mots courants dans
un sens dévié
Schizophrénie
Trouble du cours de la pensée
• Pensée ralentie : association lente et difficile, pauvreté du discours
• Pensée accélérée : associations trop rapides, souvent brillantes mais superficielles
• Persévération : répétition persistante d'une idée ou d'une réponse inadaptée
• Coq-à-l'âne : passage brutal d'une idée à une autre sans lien apparent
• Circonstancialité : raisonnement qui finit par arriver au but mais par des détours
excessifs
• Tangentialité : pensée qui ne répond jamais directement à la question posée
2.5 Contenu de la Pensée
L'analyse du contenu de la pensée est au coeur de la psychiatrie. Elle permet d'identifier les
croyances pathologiques et d'évaluer leur degré d'ancrage dans la réalité.
Hiérarchie des idées pathologiques
Idées obsédantes
Idées récurrentes, intrusives, reconnues comme absurdes par le patient
lui-même, générant une souffrance significative. Le sujet tente de les
neutraliser par des rituels ou des neutralisations mentales. Caractéristique
du TOC.
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Idées surévaluées
Croyances excessives auxquelles le patient adhère fortement sans qu'il
s'agisse de délire franc. Conviction intense, mais non totalement
inébranlable. Observées dans les troubles de la personnalité, la
dysmorphophobie.
Idées délirantes
Conviction inébranlable, fausse, non corrigeable par le raisonnement
logique, en rupture avec la réalité communément partagée. Pierre
angulaire de la psychose.
Analyse des idées délirantes
L'analyse d'une idée délirante doit systématiquement explorer :
Dimension
Éléments d'analyse
Thème
Persécution, grandiosité, filiation, jalousie, érotomanie, influence, nihilisme
(Cotard), hypocondrie, mystique, corporel
Mécanisme
Interprétation (déduction erronée), intuition (certitude immédiate), imagination
(fabulation), hallucinatoire (basé sur des hallucinations)
Systématisation
Bien systématisé (cohérent, élaboré) vs. peu systématisé (flou, fragmenté,
polymorphe)
Extension
Encapsulé (limité à un domaine) vs. généralisé (envahissant toute la vie du
sujet)
Adhésion
Totale (conviction absolue) vs. partielle (doute résiduel) vs. distance critique
Retentissement
Impact sur le fonctionnement social, professionnel, comportemental (passage
à l'acte)
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2.6 Perception : Hallucinations et Illusions
Les troubles de la perception constituent l'un des signes les plus caractéristiques de la psychose.
Leur identification précise oriente le diagnostic différentiel.
Illusions
Déformation d'une perception réelle existante. Elles peuvent être physiologiques (pareidolies,
illusions hypnagogiques) ou pathologiques (dans les états confusionnels, la dépression,
l'intoxication). Contrairement aux hallucinations, il existe un stimulus réel.
Hallucinations
Perception sans objet : le patient perçoit quelque chose qui n'existe pas dans la réalité externe.
L'hallucination est vécue avec la même intensité qu'une perception réelle.
Type
Description
Signification diagnostique
principale
Auditives élémentaires
Bruits, sons, sifflements, musiques
Pathologie temporale
organique, intoxication
Auditives verbales (voix)
Voix commentant les actes, dialoguant,
donnant des ordres, insultant
Schizophrénie (critères de
1er rang de Schneider)
Visuelles
Visions de personnes, d'animaux, de
lumières
Confusion, sevrage
alcoolique (DT), épilepsie
temporale, LSD
Olfactives / Gustatives
Odeurs ou goûts désagréables
Épilepsie temporale,
dépression mélancolique
(odeur de pourriture)
Cénesthésiques
Sensations corporelles anormales :
électricité, insectes sous la peau
Cocaïnomanie,
schizophrénie, mélancolie
Kinesthésiques
Sensation de mouvement du corps ou
de ses membres
Schizophrénie, états
dissociatifs
Tactiles
Contact physique, toucher, fluides
Sevrage alcoolique,
cocaïnomanie, schizophrénie
Pseudo-hallucinations
Perceptions se produisant dans l'espace intrapsychique (voix intérieures, images mentales
involontaires). Le patient les distingue d'une perception réelle. Elles sont notamment décrites dans
les syndromes dissociatifs et la schizophrénie (automatisme mental de Clérambault : voix,
pensées imposées, écho de la pensée, vol de la pensée).
Automatisme mental (de Clérambault)
Syndrome d'automatisme mental — Composantes principales
• Écho de la pensée : la pensée du patient semble répétée à voix haute
• Vol de la pensée : les pensées sont dérobées de son esprit
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• Pensées imposées / devinement de la pensée : les pensées sont introduites de l'extérieur
• Commentaires en actes : voix qui commentent en temps réel les actions du sujet
• Voix impérieuses / ordres : injonctions à commettre des actes
• Sentiment de transparence et d'influence : le sujet se sent guidé, télécommandé
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2.7 Humeur, Thymie et Vie Affective
L'humeur est l'état affectif de fond, durable, qui colore l'ensemble de la vie psychique. Elle se
distingue des affects, qui sont des émotions plus brèves et réactionnelles. Son évaluation est
centrale dans les troubles de l'humeur mais aussi dans la psychose et les troubles de la
personnalité.
Sémiologie dépressive
• Humeur dépressive : tristesse envahissante, sans relation avec des événements
extérieurs dans la mélancolie
• Anhédonie : perte de la capacité à éprouver du plaisir, même dans les activités autrefois
appréciées
• Aboulie : perte de la volonté et de l'élan vital
• Ralentissement psychomoteur : lenteur de la pensée, des gestes, du débit verbal
• Douleur morale : souffrance psychique intense, sentiment d'être incapable de souffrir
(anesthésie affective paradoxale)
• Idées de culpabilité, d'indignité, d'inutilité
• Idées suicidaires (cf. section 2.11)
• Troubles somatiques : insomnie (réveil précoce), anorexie, amaigrissement,
constipation, douleurs
Sémiologie maniaque
• Euphorie et expansivité : bien-être excessif, sentiment de grandiosité, irritabilité si
contrarié
• Tachypsychie et fuite des idées : pensée accélérée, coq-à-l'âne
• Désinhibition comportementale : prises de risques, dépenses inconsidérées,
hypersexualité
• Réduction du besoin de sommeil sans fatigue
• Mégalomanie : sentiment d'avoir des capacités ou un destin exceptionnel
• Irritabilité et agressivité si l'entourage contrarie les projets du patient
Autres troubles de l'humeur et des affects
Terme
Définition
Dysphorie
Humeur désagréable, irritable, mélange de tristesse et d'agitation
Labilité émotionnelle
Changements rapides et imprévisibles de l'humeur, sans rapport
avec le contexte
Émoussement affectif
Réduction de l'intensité et de la diversité des réponses émotionnelles
Anesthésie affective
Absence quasi totale d'expression et de ressenti émotionnel
(mélancolie, schizophrénie)
Ambivalence affective
Coexistence simultanée de sentiments opposés pour un même objet
(fréquente dans la schizophrénie)
Alexithymie
Incapacité à identifier et verbaliser ses propres états émotionnels
Incontinence émotionnelle
Pleurs ou rires incontrôlables déclenchés par de faibles stimuli
(lésions sous-corticales)
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Discordance idéo-affective
Inadéquation entre le contenu de la pensée et l'expression
émotionnelle (schizophrénie)
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2.8 Fonctions Cognitives
L'évaluation des fonctions cognitives est indispensable pour distinguer un trouble psychiatrique
fonctionnel d'une atteinte organique ou d'une démence. Elle doit toujours être mise en relation
avec le niveau d'éducation et le contexte socio-culturel du patient.
Mémoire
Type de mémoire
Description
Test clinique simple
Mémoire immédiate (registre
sensoriel)
Rétention de quelques secondes,
capacité d'attention
Rappel immédiat de 3
mots
Mémoire à court terme (de
travail)
Maintien et manipulation d'informations
pendant quelques minutes
Séries de chiffres, calcul
mental
Mémoire épisodique
antérograde
Apprentissage de nouveaux souvenirs
depuis l'événement cérébral
Rappel différé de 3 mots
à 5 min
Mémoire épisodique
rétrograde
Souvenirs autobiographiques anciens,
avant la lésion
Événements de vie
récents et anciens
Mémoire sémantique
Connaissances générales sur le monde
Nommer des capitales,
des présidents
Mémoire procédurale
(implicite)
Habiletés motrices acquises, résistante
à la démence
Piano, vélo, dactylo
Attention et Concentration
• Attention soutenue : maintien de l'attention sur une tâche prolongée (déficitaire dans la
dépression, le TDAH)
• Attention sélective : filtrage des stimuli pertinents (altérée dans les états anxieux et
maniaques)
• Attention divisée : traitement simultané de plusieurs informations (déficitaire dans les
états confusionnels)
Test clinique : Séries inverses (compter de 100 par 7), épeler un mot à l'envers, Test des 5
chiffres.
Fonctions exécutives
• Planification et organisation : résoudre un problème en plusieurs étapes (Tower of
London)
• Flexibilité mentale : passage d'un concept à un autre (Trail Making Test B)
• Inhibition : suppression d'une réponse automatique inadaptée (Stroop Test)
• Mémoire de travail : manipulation d'informations en temps réel
• Fluidité verbale : génération de mots selon une catégorie ou une lettre en 1 minute
Altération principale : syndrome frontal (désinhibition, persévération, impulsivité, déficit de
planification).
Fonctions instrumentales
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Fonction
Définition
Trouble
Praxies
Capacité à réaliser des gestes
volontaires appris
Apraxie : incapacité à effectuer
gestes symboliques ou d'imitation
Gnosies
Capacité à reconnaître les objets via les
sens
Agnosie : visuelle (prosopagnosie),
auditive, tactile
Langage formel
Production et compréhension du
discours
Aphasie (Broca, Wernicke, de
conduction)
Calcul
Opérations arithmétiques simples
Acalculie : fréquente dans l'atteinte
pariétale gauche
Principaux outils d'évaluation cognitive
• MMS (Folstein) : dépistage global (30 points), seuil de démence < 24/30
• MoCA : plus sensible pour les atteintes légères et les fonctions exécutives
• MMSE et CDR pour les stades de démence
• BREF (Batterie Rapide d'Efficience Frontale) : évaluation du lobe frontal
• Horloge (Clock Drawing Test) : construction, visuospatial, planification
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2.9 Insight et Jugement
L'insight (ou conscience du trouble) est la capacité du patient à reconnaître qu'il souffre d'un
trouble mental, à en attribuer correctement les symptômes et à accepter la nécessité d'un
traitement. C'est un facteur pronostique majeur et un levier thérapeutique central.
Niveau d'insight
Caractéristiques
Insight complet
Le patient reconnaît sa maladie, comprend la nature de ses
symptômes et accepte le traitement
Insight partiel
Reconnaît certains symptômes mais en minimise la gravité ou refuse
certains aspects du traitement
Insight anosognosique
Déni total de la maladie (fréquent dans la manie aiguë, la
schizophrénie chronique)
Insight paradoxal
Le patient verbalise une maladie mais n'en intègre pas les implications
comportementales
L'altération de l'insight n'est pas synonyme d'incompétence décisionnelle : une évaluation
spécifique de la capacité à consentir (compréhension, raisonnement, appréciation, expression
d'un choix) est nécessaire avant toute décision thérapeutique.
2.10 Conduites Suicidaires
Évaluation du risque suicidaire — Éléments clés
• Idéation passive : souhait de ne plus être là, de s'endormir sans se réveiller
• Idéation active : pensées précises de se donner la mort
• Intentionnalité : désir réel de mourir vs. ambivalence
• Planification : existence d'un plan, méthode identifiée
• Accès aux moyens : disponibilité réelle d'une méthode létale
• Tentatives antérieures : facteur de risque le plus puissant de récidive
• Facteurs de protection : liens familiaux, croyances, projets, accès aux soins
Facteurs de risque majeurs
• Antécédents personnels de tentative de suicide
• Trouble psychiatrique actif (dépression, psychose, trouble bipolaire, abus de substance)
• Isolement social et familial
• Événement de vie récent traumatisant (deuil, rupture, perte d'emploi)
• Accès à des moyens létaux
• Sexe masculin (méthodes plus létales, moins de recours aux soins)
• Antécédents familiaux de suicide
• Comorbidités somatiques douloureuses ou invalidantes
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III. L'Entretien Psychiatrique
3.1 Statut et Fonctions
L'entretien psychiatrique est à la fois l'outil diagnostique principal et un acte thérapeutique en soi.
Il se distingue de l'interrogatoire médical classique par son caractère intersubjectif : la relation
elle-même est un objet d'étude et un levier de soin. Sa qualité conditionne la fiabilité de toutes les
données recueillies.
Fonctions de l'entretien
• Fonction diagnostique : recueil des signes et symptômes, anamnèse, histoire de la
maladie
• Fonction évaluative : mesure de la sévérité, du fonctionnement global, de l'insight
• Fonction thérapeutique : alliance, soutien, restructuration cognitive, psychoéducation
• Fonction relationnelle : établissement et maintien du lien thérapeutique
3.2 Structure de l'Entretien
Phase
Objectifs
Outils
Accueil et cadrage
Établir le contact, définir le cadre,
instaurer la confiance
Présentation, explication du rôle,
confidentialité
Ouverture (questions
larges)
Laisser le patient s'exprimer librement
sur sa plainte principale
Questions ouvertes : « Qu'est-ce
qui vous amène ? »
Exploration
(questions focalisées)
Approfondir les symptômes, leur
chronologie, leur retentissement
Questions semi-dirigées, relances,
reformulations
Exploration ciblée
Évaluer les domaines sémiologiques
systématiquement
Grilles, questions spécifiques
(risque suicidaire, etc.)
Clôture
Synthétiser, formuler une hypothèse
diagnostique, planifier
Résumé collaboratif, engagement
thérapeutique
3.3 Qualités Cliniques Requises
Attitudes thérapeutiques fondamentales
• Écoute active : attention soutenue au contenu verbal et non verbal, sans interruption
prématurée
• Empathie clinique : capacité à comprendre l'expérience subjective du patient sans s'y
fusionner
• Neutralité bienveillante : absence de jugement moral, de réaction émotionnelle visible,
de conseil non sollicité
• Congruence : authenticité du clinicien, cohérence entre attitude verbale et non verbale
• Tolérance à l'incertitude : capacité à suspendre le diagnostic, à explorer sans conclure
prématurément
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Pièges à éviter
• Questions suggestives induisant les réponses souhaitées
• Clôture prématurée des hypothèses diagnostiques
• Contre-transfert non reconnu (réponses émotionnelles du clinicien)
• Réassurance excessive empêchant l'exploration de la souffrance
• Minimisation des symptômes ou normalisation abusive
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3.4 L'Observation Non Verbale
En psychiatrie, une part importante de l'information clinique passe par le non-verbal. Le clinicien
doit développer une attention systématique à ces dimensions.
Registre
Éléments observés
Pertinence sémiologique
Proxémique
Distance relationnelle choisie par le
patient
Méfiance, retrait, ou intrusion (manie,
trouble de la personnalité)
Posture et gestuelle
Posture rigide, avachie, agitée,
prostrée
Dépression (prostration), manie
(agitation), catatonie
Contact visuel
Fuyant, absent, fixe, scrutateur
Anxiété, dissociation, psychose
paranoïde
Expression faciale
Hypomimie, paramimie,
discordance affect/contenu
Dépression, schizophrénie, masque
parkinsonien
Voix et prosodie
Voix monocorde, chuchotée, criée,
rythmée
Dépression, manie, anxiété,
dissociation
Apparence globale
Soin, vêtements, hygiène,
ornements
Niveau de fonctionnement, état
thymique, insight
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IV. Syndromes Psychiatriques Majeurs
4.1 Syndrome Dépressif
Critères sémiologiques du syndrome dépressif (axe DSM-5 / CIM-11)
• Humeur dépressive la majeure partie du temps (critère essentiel)
• Anhédonie : perte d'intérêt ou de plaisir pour la quasi-totalité des activités
• Modifications du poids et de l'appétit (perte ou gain)
• Insomnie ou hypersomnie (réveil précoce en particulier dans la mélancolie)
• Agitation ou ralentissement psychomoteur observable
• Fatigue ou perte d'énergie quasi quotidienne
• Sentiment de dévalorisation ou culpabilité excessive
• Difficultés de concentration, de mémorisation, d'indécision
• Pensées récurrentes de mort, idéation suicidaire
Formes cliniques : dépression réactionnelle, dépression mélancolique (forme sévère avec
anesthésie affective, réveil précoce, délire congruent), dépression psychotique, dépression
masquée (prédominance somatique), dépression du sujet âgé (pseudo-démence dépressive).
4.2 Syndrome Maniaque
Critère
Description clinique
Humeur
Euphorie expansive anormale, ou irritabilité, persistante
Pensée
Fuite des idées, coq-à-l'âne, tachypsychie
Énergie
Augmentation de l'activité orientée vers un but (travail, social, sexuel)
Sommeil
Réduction du besoin de sommeil sans fatigue (4h suffisent)
Comportement
Désinhibition, impulsivité, dépenses, hypersexualité, projets grandioses
Estime de soi
Inflated self-esteem, sentiment de toute-puissance
Insight
Nul dans la manie franche, partiel dans l'hypomanie
Distinguer : manie franche (hospitalisation requise), hypomanie (ambulatoire possible), état mixte
(critères maniaques ET dépressifs simultanés, risque suicidaire élevé).
4.3 Syndrome Dissociatif Schizophrénique
La dissociation (Spaltung) est le trouble fondamental de la schizophrénie selon Bleuler. Elle
désigne la fragmentation de l'unité psychique, la rupture entre pensée, affect et comportement.
Symptômes positifs (production pathologique)
• Hallucinations (surtout auditives verbales : voix commentatrices, impérieuses)
• Idées délirantes (persécution, influence, grandiosité, référence)
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•
Désorganisation formelle de la pensée (coq-à-l'âne, néologismes, barrages)
Symptômes négatifs (déficit)
• Émoussement affectif, alogie (pauvreté du discours), avolition, anhédonie, isolement
social
• Retrait social et apragmatisme (incapacité à mener des projets)
Symptômes de désorganisation
• Discordance idéo-affective (rire sans motif, réponse émotionnelle inadaptée)
• Comportement bizarre, maniérismes, stéréotypies, négativisme
• Désorganisation du langage (incohérence, paralogismes, néologismes)
Critères de Schneider (symptômes de premier rang) : vol/écho de la pensée, voix commentant
les actes en 3e personne, perception délirante, sentiments d'influence et d'être agi.
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4.4 Syndrome Anxieux
L'anxiété est un état d'alerte affectif diffus face à un danger non défini. Elle se distingue de la peur
(objet identifié, réel) et de l'angoisse (somatisation intense, vécu de catastrophe imminente).
Trouble anxieux
Sémiologie spécifique
Trouble anxieux généralisé
(TAG)
Soucis excessifs, persistants, sur de multiples domaines,
accompagnés d'irritabilité, tensions musculaires, insomnie
Trouble panique
Attaques de panique spontanées récurrentes + anxiété
anticipatoire + évitements
Phobie sociale
Peur intense du regard des autres, des situations sociales,
conduites d'évitement
Phobies spécifiques
Peur circonscrite à un objet ou une situation précise (sang,
hauteur, animaux)
TOC
Obsessions + compulsions (rituels) chronophages (> 1h/jour), egodystoniques
PTSD / ESPT
Reviviscences, évitement, hypervigilance, altérations cognitives
après traumatisme
Agoraphobie
Peur des espaces ouverts, des foules, des transports, liée à la
peur de ne pouvoir fuir ou être secouru
4.5 Syndrome Confusionnel (Delirium)
Critères du delirium (CIM-11 / DSM-5)
• Perturbation de l'attention et de la conscience (réduite, fluctuante)
• Développement sur une courte période (heures à jours), évolution fluctuante dans la journée
• Perturbation cognitive additionnelle (mémoire, désorientation, langage, perception)
• Non expliqué par un trouble neurocognitif préexistant ou établi
• Liée à une cause organique : infection, sepsis, médicament, sevrage, trouble métabolique
Formes cliniques : delirium hyperactif (agitation, hallucinations visuelles — sevrage alcoolique),
delirium hypoactif (passivité, somnolence — souvent manqué), delirium mixte (alternance).
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V. Classifications Internationales et Démarche Diagnostique
5.1 Les Classifications de Référence
Classification
Organisme
Dernière version
Particularités
CIM-11
OMS
2019 (en vigueur 2022)
Usage international,
intégration médico-sociale,
approche dimensionnelle
renforcée, disponible en
français
DSM-5-TR
APA (Américaine)
2022 (révision texte)
Usage clinique et
recherche, critères
opérationnels précis, très
utilisé en psychiatrie
académique
Ces deux classifications sont catégorielles dans leur structure mais intègrent de plus en plus des
dimensions continues (sévérité, fonctionnement global, spécificateurs). Elles ne sont pas
étiologiques : elles décrivent des syndromes sans préjuger de leur mécanisme.
5.2 Démarche Clinique Diagnostique
Étape
Contenu
1. Anamnèse
Motif de consultation, histoire de la maladie actuelle, antécédents
psychiatriques et somatiques, traitements, histoire familiale, biographie
(enfance, développement, événements traumatiques)
2. Examen clinique
Entretien psychiatrique structuré, examen somatique et neurologique
de base
3. Identification
sémiologique
Recensement des signes et symptômes selon les grandes dimensions
cliniques
4. Regroupement
syndromique
Organisation des symptômes en syndromes cohérents
5. Diagnostic différentiel
Élimination des causes organiques, iatrogenèse, comorbidités
6. Formulation diagnostique
Diagnostic principal + comorbidités selon CIM-11 ou DSM-5
7. Évaluation dimensionnelle
Sévérité, insight, fonctionnement global (GAF ou WHODAS), qualité de
vie
8. Projet thérapeutique
Pharmacothérapie, psychothérapie, réhabilitation, hospitalisation, suivi
5.3 Évaluation du Fonctionnement Global
Outil
Description
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GAF (Global Assessment of
Functioning)
Échelle de 0 à 100 évaluant le fonctionnement psychologique,
social et professionnel (DSM-IV)
WHODAS 2.0
Outil OMS multidimensionnel : cognition, mobilité, soins
personnels, relations, activités, participation sociale
PSP (Personal and Social
Performance)
Comportements pro-sociaux, activités de la vie quotidienne,
relations, comportements perturbateurs
SOFAS (Social and Occupational
Functioning)
Fonctionnement social et professionnel indépendamment des
symptômes
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VI. Outils d'Évaluation Clinique Standardisés
6.1 Échelles d'Évaluation des Troubles de l'Humeur
Échelle
Domaine
Format
HDRS (Hamilton Depression Rating
Scale)
Sévérité dépressive
17-21 items, hétéroévaluation
MADRS (Montgomery-Åsberg)
Dépression, sensible au
changement
10 items, hétéroévaluation
BDI-II (Beck Depression Inventory)
Dépression, pensées négatives
21 items, auto-évaluation
PHQ-9
Dépistage en soins primaires
9 items, auto-évaluation
YMRS (Young Mania Rating Scale)
Sévérité maniaque
11 items, hétéroévaluation
MDQ (Mood Disorder
Questionnaire)
Dépistage bipolaire
13 items, auto-évaluation
6.2 Échelles d'Évaluation de la Psychose et de l'Anxiété
Échelle
Domaine
Format
PANSS (Positive and Negative
Syndrome Scale)
Schizophrénie — symptômes
positifs, négatifs, généraux
30 items, hétéroévaluation
BPRS (Brief Psychiatric Rating Scale)
Psychopathologie générale
18 items, hétéroévaluation
SANS/SAPS
Symptômes négatifs / positifs
schizophrénie
Hétéro-évaluation
HAM-A (Hamilton Anxiety)
Anxiété psychique et
somatique
14 items, hétéroévaluation
GAD-7
TAG — dépistage
7 items, auto-évaluation
PCL-5
PTSD — symptômes
traumatiques
20 items, auto-évaluation
Y-BOCS
Sévérité TOC — obsessions et
compulsions
10 items, hétéroévaluation
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Conclusion
La sémiologie psychiatrique est une discipline à la fois rigoureuse et subtile. Elle exige du clinicien
une double compétence : scientifique — dans la maîtrise des signes, des syndromes et des
classifications — et humaine — dans la qualité de la relation, la sensibilité à l'expérience
subjective du patient et la tolérance à l'incertitude.
Sa pratique s'acquiert progressivement, par la confrontation répétée à des situations cliniques
variées, supervisées, et réflexives. La sémiologie psychiatrique n'est pas une fin en soi : elle est
au service du diagnostic, qui est lui-même au service du soin.
La richesse de la psychiatrie tient précisément à ce qu'elle exige du soignant qu'il mobilise
simultanément ses connaissances théoriques, ses outils cliniques et sa propre humanité — dans
l'intérêt d'une personne en souffrance.
"En psychiatrie, c'est le clinicien lui-même qui est l'instrument de mesure."
— Henri Ey, Traité des hallucinations
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Références Bibliographiques
1. Ey H., Bernard P., Brisset C. Manuel de Psychiatrie. Paris : Masson ; 6e éd., 1989.
2. American Psychiatric Association. DSM-5-TR : Manuel diagnostique et statistique des troubles
mentaux. Masson ; 2022.
3. Organisation Mondiale de la Santé. Classification Internationale des Maladies, 11e révision
(CIM-11). Genève : OMS ; 2019.
4. Scharbach H., Scharbach V. Précis de sémiologie psychiatrique. Paris : Simep ; 2003.
5. Guelfi J.D., Rouillon F. Manuel de Psychiatrie. Paris : Elsevier-Masson ; 3e éd., 2021.
6. Pichot P. Abrégé de Psychiatrie. Paris : Masson ; 1996.
7. Crocq M.A., Guelfi J.D. DSM-5 : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.
Elsevier Masson ; 2015.
8. Kring A.M., Johnson S.L. Abnormal Psychology : The Science and Treatment of Psychological
Disorders. Wiley ; 14e éd., 2018.
9. Sadock B.J., Sadock V.A., Ruiz P. Kaplan and Sadock's Comprehensive Textbook of
Psychiatry. Lippincott Williams & Wilkins ; 10e éd., 2017.
10. Bourgeois M.L., Macher J.P. Les médicaments en psychiatrie. Paris : Doin ; 5e éd., 2012.
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