LE CHAOS DU MONDE LINÉAIRE ET L’HARMONIE DU NON-CONFORMISME JASON GREGORY Extraits de Effortless Living : Wu-Wei and the Spontaneous State of Natural Harmony Jason Gregory est un auteur et conférencier australien spécialisé dans la philosophie comparée, la spiritualité de l’Orient et la psychologie de la conscience. Il est reconnu pour ses travaux sur le taoïsme, le yoga et le bouddhisme, qu’il met en dialogue avec la pensée occidentale moderne. Fort de deux décennies d'enseignement dévoué, Jason a éclairé d'innombrables vies en partageant la sagesse acquise lors de ses voyages immersifs dans des coins reculés d'Asie, ce qui a donné lieu à de nombreuses publications. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont The Tradition of Natural Taoism, Spiritual Freedom in the Digital Age, Emotional Intuition for Peak Performance, Effortless Living, Fasting the Mind, Enlightenment Now et The Science and Practice of Humility. Il est également le créateur de plusieurs documentaires édifiants, et notamment The Art of Effortless Living, The Yugas : The Great Time Cycles of the Universe et The Art of Synchronicity.1 1 https://www.youtube.com/@JasonGregoryAuthor On considère généralement le monde artificiel au sens superficiel de structures créées par l'homme, par opposition aux organismes qui se développent naturellement. Or, la nature est la réceptivité spontanée du monde non linéaire, par opposition au contrôle et à la planification du monde linéaire. Si nous analysons notre propre vie, nous découvrons que lorsque nous voulons contrôler ou planifier notre expérience, nous éprouvons inéluctablement des sentiments accrus d'angoisse et de stress. Cela se produit en raison du fait que nous avons surmené notre système pour essayer de forcer les choses, peu importe de quoi il s'agit. Tout cela engendre des individus déséquilibrés, dont la force vitale s’épuise tout le temps à vouloir satisfaire leur propre conditionnement mental et social. Il en résulte une frustration permanente dans notre vie. En nous déchargeant de notre responsabilité individuelle, nous avons créé des institutions et des organisations linéaires, qui sont fondées sur le principe que l'évolution est un concept linéaire et temporel — une vision qui garde l'humanité dans un état de servitude hypnotique. Le gouvernement, la politique, le secteur bancaire, la religion et le secteur commercial s'appuient tous sur des règles, des réglementations et des lois linéaires, qui les intègrent dans un système artificiel et contre nature centré sur la force, le contrôle et l'illusion d'un succès durable (même si le cœur spirituel de certaines religions, et en particulier les religions orientales, repose sur la libération individuelle). Ces institutions ne sont pas naturelles, étant conçues pour contrôler l'humanité, ce qui finit par nous donner le sentiment de ne pas trouver notre place. Le chaos actuel est alimenté par les gouvernements, la politique, les banques, les religions et le commerce, car ces organisations implantent dans notre psyché une manière d'être et de penser qui n'est pas naturelle. Il en résulte une lutte acharnée pour le contrôle, tant au niveau individuel que collectif. Par exemple, ces institutions diabolisent la mort, comme si la mort était une chose intrinsèquement mauvaise, à ignorer et à éviter à tout prix. Ce concept linéaire entretient une peur de la mort, qui nous permet d'être asservis socialement et culturellement. C'est l'art du gouvernement, qui exploite notre complaisance. Si on succombe à ce système, on sacrifie son humanité pour devenir un mouton. L’HARMONIE DU NON-CONFORMISME Dans un monde linéaire, l'ordre extérieur impose un mode de vie artificiel à l'individu, créant une société conformiste qui nous oblige à abandonner notre pouvoir à une machine qui est contre nature et privée de vie. On peut faire remonter ce conformisme passif à l'origine du système de castes védique et du système féodal du christianisme occidental médiéval. Quand une culture agraire sédentaire comme telle voit le jour, elle a tendance à bâtir des villes, non seulement pour protéger les gens des influences extérieures, mais également pour instituer un cadre idéologique basé sur des règles et sur des réglementations. La complexité de la culture agraire aboutit à une division du travail et une division des fonctions. À partir d’une telle division, les anciens hindous (la civilisation védique dravidienne et aryenne) ont développé un système de castes. Le système de castes hindou comprend les brahmanes (les prêtres), les kshatriyas (la noblesse), les vaishyas (les marchands et les agriculteurs) et les shudras (les ouvriers). On trouve un parallèle direct avec le système de castes hindou dans la société chrétienne médiévale, où le clergé et l'Église, les seigneurs féodaux et la noblesse, les agriculteurs, les marchands roturiers et les serfs se côtoient. Bien que nous n'ayons plus de système de castes, ce modèle sous-jacent existe toujours aujourd'hui. Lorsque nous venons au monde, nous sortons du ventre de notre mère (la nature) et on nous apprend à nous soumettre aux règles de la société et de la culture en fonction de notre statut socio-économique. C'est la crucifixion de l'individu, c'est le sacrifice que nous faisons tous. En vertu de la tyrannie de la machine, cette crucifixion est pour le « bien commun » ou le « plus grand bien ». Mais il existe une différence flagrante entre les sociétés hindoues et chrétiennes des temps anciens. Tout d'abord, la fonction du système de castes védique était un acte par lequel on s'en remettait au Brahman (à la réalité ultime/à la divinité). Les individus crucifiaient leur ego et leurs désirs en faveur de la vie que la nature leur avait donnée. Cela signifie qu'ils ne recherchaient pas une autre voie et qu’ils n'essayaient pas de contrôler leur vie sur la base de leurs intérêts. Ils se conformaient au contraire à l'ordre social, ce qui les aidait à diminuer leur ego de manière à pouvoir ressentir la présence du Brahman en eux-mêmes. C'est le dharma considéré comme le devoir social. La deuxième différence, c’est qu'une fois que les hindous ont rempli leurs devoirs sociaux dans cette vie, ils peuvent rompre avec leur caste pour devenir des sages renonçants dans la forêt, une pratique et un titre connus sous le nom de vanaprastha en sanskrit. (La société chrétienne réprouve cette possibilité, car on considère qu'une personne est inutile, lorsqu’elle ne contribue plus à l'ordre social). Cette rupture avec la caste est considérée comme un retour à la nature et pourrait être envisagée comme une résurrection.2 Un sage n'appartient pas à la société et ne se conforme pas à son ordre. Jésus était un sage de cette trempe. C'est pourquoi il n'était pas considéré comme un membre très apprécié de la société et qu'il a été mis à mort (si tant est que l'histoire de Jésus soit vraie). Ceux qui se soumettent perdent forcément leur innocence naturelle. Le conformisme est le résultat de la contrainte. Quand des individus sont contraints par la société et la culture à vivre des situations qui s’opposent à leur volonté, ils renoncent à leur souveraineté naturelle en échange de confort et de servitude et sont psychologiquement réduits à l'état de moutons. Nous avons développé un tel comportement moutonnier, convaincus que la morale et que l'éthique que la société nous impose sont les voies du succès et de la liberté. Mais cette notion est absurde dans la mesure où le succès et la liberté d'un tel monde sont contre nature. Ces objectifs s'évaluent uniquement en termes financiers. Il est évident que ce n'est pas là le véritable succès, ni la véritable liberté, car l'argent est creux et dénaturé, et n'apporte aucun bonheur autre que celui de l'acquisition. Le bonheur ne peut pas résider dans quelque chose que l'on doit forcer à se produire. Dans la mesure où la vie humaine est obligée d’adopter un mode d'existence moutonnier, le bonheur se réduit à des stimulants pour une excitation passagère. Dans une telle vie, on ne peut jamais exprimer sa divinité naturelle, car on suit le modèle de la conception de la vie de quelqu’un d’autre. Or, se conformer à tout autre chose que sa propre intériorité détruit physiquement, mentalement et spirituellement, car la vertu du Tao n’arrive pas à se manifester dans le système organique de l'individu. L'anxiété, la dépression et le stress sont si prévalents à notre époque, en partie parce qu’on est obligé de mener une telle vie. Les guerres et les troubles sociaux reflètent ainsi l'anxiété de l'individu. Les individus libérés sont en harmonie avec leur propre nature et avec le Tao. Ils ne contribuent pas à l'ordre social établi et sont considérés comme inutiles aux yeux du pouvoir institutionnel et organisationnel. Lao-Tseu et Tchouang-Tseu ont été traités de la sorte, car ils pouvaient percevoir le caractère contre-nature d'une société artificielle. Le Bouddha et Jésus de Nazareth étaient deux autres sages de cette trempe, capables de voir au-delà du voile hypnotique. Un sage libéré comprend que quiconque continue de reproduire les schémas 2 Si cette question vous intéresse, vous pouvez consulter cet excellent ouvrage pour plus de détails : ➢ La Bhagavad Gita revisitée pour les Occidentaux – Jack Hawley https://studylibfr.com/doc/10067730, NDT artificiels du conditionnement contribue au chaos et à la destruction, consciemment ou non. Celui qui est libéré, en revanche, amorce son unification jusqu’à ce qu’il puisse faire l’expérience d’une perception limpide du Tao dans la réalité. Dans sa traduction du Yi King, Richard Wilhelm indique ceci : Chaque homme n'a pas pour obligation de se mêler des affaires du monde. Certains ont atteint un tel degré de maturité qu’ils sont en droit de laisser le monde suivre son cours et de refuser de s’engager dans la vie publique dans l’idée de la réformer. Mais ceci n’implique pas le droit de rester oisif — ou de se contenter de critiquer. Un tel retrait n’est justifié que lorsqu’on s’efforce de réaliser en soi les aspirations les plus élevées de l’humanité. Car même si le sage reste à l’écart de l’agitation de la vie quotidienne, il façonne des valeurs humaines incomparables pour l’avenir.3 On trouve la preuve de ces « valeurs humaines incomparables » dans l’héritage qu’un sage laisse derrière lui. Lao-Tseu est un bon exemple. Cela fait plus de 2 500 ans qu’il a vécu, et pourtant sa sagesse résonne encore aujourd’hui dans notre conscience. Tel est le pouvoir de la vertu naturelle, intrinsèque. Comme je l’ai mentionné, la vertu naturelle intrinsèque ne s’offre qu’à ceux et à celles qui ne recherchent ni le pouvoir, ni le contrôle, ni la force. Les gouvernements, la politique, le secteur bancaire, les religions et le commerce, en revanche, s’efforcent toujours d’exercer un contrôle en imposant leur volonté à la population, ce qui constitue un obstacle de taille que l’humanité doit surmonter… Partage-pdf.webnode.fr 3 Wilhelm, The I Ching or Book of Changes, 78.